Bullett. comun., 1886, pl. X, p. 314 et suiv
6. Visconti, ihid., p. 299; Lanciani, ihid., pl.XIV-XVet p. 390.
7. Notizie dejli Scavi, 1886, p. 252. Par contre, Arndt, La glyptotlièqiie Ny-Caidsbei'g, pl. 38-40, dit que cette statue a été trouvée à Rome, en 1873, dans la construction du nouveau quartier de FEsquilin, debout sur une haute terrasse. — Cf. aussi Furtwaeng-ler, Arch. Anzeiger, 1891, p. 70.
APPENDICE
rouge antique, et, enfin, le Niobide gisant ' de la collection Jacobsen.
C^est également au fond d'une cachette antique, qu'a été retrouvée la statue de la Banque commerciale ; et le soin même que l'on avait pris pour dissimuler la présence de cette œuvre d'art, pour la soustraire aux atteintes d'envahisseurs iconoclastes, prouve le prix qu'on y attachait. La statue fut descendue à 15 mètres de profondeur, et déposée sur le sol d'un caveau, que l'on combla ensuite de terre meuble et triée, sans aucun autre débris de sculpture ni d'architecture. On Ta retrouvée presque intacte, dans l'état même où on l'enfouit. Seul, le bras droit était brisé ; mais la cassure était nette, et le raccord s'effectuait avec tant d'exactitude, que la restauration n'a pu altérer en aucune manière le geste de l'original. Les doigts de la main droite sont aussi cassés ; mais les phalanges manquantes n'ont pu être retrouvées, ce qui permet de supposer qu'elles avaient été mutilées dès l'antiquité. L'épaule droite est légèrement meurtrie en arrière ; la hanche gauche a une blessure insignifiante ; la pointe extrême du nez, le lobe de l'oreille droite, le petit orteil du pied droit ont été enlevés par des éclats. Manquent également : un pan de la draperie, à gauche et en bas, trois orteils du pied gauche, le pouce de la main gauche, maintenu par un tenon de fer qui subsiste en partie ; mais, ici, les sections très nettes prouvent que ces divers morceaux avaient déjà été raccommodés à Tépoque romaine ; ces pièces rapportées, soudées à la poussière de marbre, s'étaient détachées, selon toute apparence,
1. Arndt, La glijptolhèque Ny-Carhherg : « trouvé dans la villa Spithoever sur remplacement des anciens jardins de Salluste », pl. )')l-52.
La NioBiDii
bien avant l'enfouissement de la statue. Le reste est absolument intact. Le marbre, un beau Paros à gros cristaux, conservant le poli primitif, a pris une merveilleuse patine ambrée, donnant aux formes nues le ton de chairs vives qui semblent palpiter. Les cheveux présentaient, paraît-il, au moment de la découverte, quelques traces de peinture, qui ne sont plus guère reconnaissables aujourd'hui. La statue comportait quelques accessoires de métal: les lobes des oreilles sont percés de trous, évidemment ménagés pour le passage de boucles d'orfèvrerie ; dans l'omoplate droite est forée une profonde et étroite mortaise cylindrique, où s'enfonçait la flèche d'Apollon. Le socle, aux bords irréguliers, est de forme ovale, sans trace de tenons ni d'arrachement.
La statue est de grandeur réelle, haute de 1'^ 55. Elle est sculptée avec une sobre souplesse, qui sait sacrifier le détail inutile : par exemple, les cheveux ondulés, ceints d'un bandeau uni, sont indiqués par grandes masses, peu fouillées, et cependant légères. Le haut de la tête, et toute la partie postérieure du corps et des draperies, sont traités avec moins de fini et de perfection dans le travail ; ce qui prouve que la statue ne pouvait être regardée que par-devant et d'en bas. Elle devait couronner la façade d'un édifice. D'autres indices très probants nous permettent d'affirmer le caractère architectonique de cette sculpture, et même de préciser la place qu'elle occupait dans la décoration du monument contre lequel elle était appliquée. C'est, d'abord, l'importance accordée au torse, aux dépens des jambes, qui s'effacent, et dont le développement est restreint autant que possible : tout l'ensemble plafonne^ si je puis m'exprimer ainsi. En arrière, le
modelé du corps et des draperies se maintient systématiquement dans le même plan vertical uniforme : la statue était évidemment adossée à un mur. Enfin, sa silhouette générale correspond assez exactement à l'aspect que présenterait une équerre à dessin, dressée sur le petit côté de Fangle droit. Cette disposition triangulaire de la masse sculptée, était sans doute commandée par l'arrange ment analogue de la paroi qu'elle décorait, et qui devait être le tympan d'un fronton. L'hypoténuse du triangle rectangle correspond à la pente du rampant. La statue était donc placée à la droite du groupe principal, et, probablement, assez près, puisqu'elle mesure encore 1'" 55 de hauteur. On remarquera, d'ailleurs, qu'elle est faite pour être vue de trois quarts, à peu près sous l'angle où la reproduit notre planche, et non de face. Elle appartenait donc à un groupe de statues, rangées contre le fronton d'un temple grec, et disposées de telle façon, que le spectateur placé dans l'axe de l'édifice, à une trentaine de mètres en avant de la façade, pût saisir et embrasser d'un seul coup d'œil, sous leur aspect le plus favorable, tous les éléments de l'ensemble.
C'est une Niobide, mais d'un modèle inédit, et d'une perfection de formes et d'attitude, qui laisse bien en arrière les statues les plus justement vantées de la même série. Elle représente une jeune fille, à la fleur de l'âge, dans le premier éclat de sa chair délicate à peine épanouie. Les formes, graciles et tendres, sont presque d'un éphèbe. L'innocente victime vient d'être frappée à Timproviste par un trait d'Apollon. La flèche, venant de gauche, l'a atteinte dans le dos, sous l'omoplate droite. Fidèle aux plus nobles traditions de l'idéalisme hellé-
LA MOBIDE
nique, Tartiste s'est gardé de montrer la blessure : il la fait deviner avec une habileté infinie. Le spectateur placé de face ne distingue, au-dessus de l'épaule gauche de la statue, que l'extrémité empennée de la flèche de bronze: mais tous les détails de l'attitude et des gestes, s'accordent à lui indiquer l'endroit précis où elle a pénétré. Ébranlé par la violence du choc, le corps ploie et défaille. La tête penche à gauche. Le buste se renverse. La jambe gauche, ramenée en arrière, s'affaisse, le genou descendant presque au niveau du sol, tandis que la jambe droite, se portant en avant pour rétablir l'équilibre, s'arc-boute fortement contre la plinthe. L'écartement subit des membres inférieurs, distend et arrache les draperies ; elles glissent le long du corps, laissant à nu le torse et la jambe gauche, et viennent se masser en plis multiples sur la jambe droite, qui les empêche de tomber tout à fait. L'étoffe est faite d'une laine fine et souple, aux bords légèrement dentelés et ondulés, comme ceux d'un burnous arabe. Les deux bras se portent en arrière, au secours de la partie lésée. Le bras droit, d'abord dressé tout droit, puis rabattu sur lui-même en arrière, d'un geste brusque et très osé, arrache la flèche à demi enfoncée dans le thorax. La main gauche seconde son effort. Largement ouverte, et la paume tournée en dehors, elle comprime les chairs au-dessous de l'omoplate, en sens contraire du trait, pour en chasser le dard qui les a pénétrées K En même temps, elle ramène un pan de
1. C'est le geste de Tun des Niobides du Musée des Uf/îzi à Florence (cf. Reinach, Clarac de poche, pl. 587, p. 315, n»^ 1271-1272) ; de la Niobide la plus rapprochée d'Apollon, sur le sarcophage Casali (cf. Visconti, Musée Pio- Clément in, t. IV, pl. 17, p. 140 et suiv.) ; d'un des Niobides
APPÈiNDiCÈ
draperie qui tombe, et s'apprête à le maintenir contre la plaie béante pour arrêter répanchement du sang. Le visage, bien que douloureux, a gardé toute sa beauté. Seuls, les yeux, dilatés, expriment la terreur, tandis que les lèvres charnues, à peine contractées, s'entr ouvrent légèrement, laissant apercevoir la denture supérieure. Le profd très pur, le nez droit, le galbe ovale du visage, rappellent les meilleures œuvres de Técole de Polyclète. La coiffure est celle des jeunes fdles d'Athènes au v^ siècle avant notre ère.
Serait-ce donc à cette époque, et à l'école attique, qu'il faudrait attribuer la Niobide de la villa Spithoever? Quelle que soit la beauté de l'œuvre, il me paraîtrait téméraire de l'affirmer. Son extrême habileté, même, me met un peu en garde contre un jugement trop favorable. Tout y est trop calculé, trop savant : l'on n'y retrouve point le sérieux, la majestueuse simplicité des œuvres de la grande époque. Les formes nues s'y étalent avec trop de comjDlaisance ; et l'admiration sensuelle qu'elles excitent, atténue singulièrement l'impression de souffrance tragique qui devrait dominer. Enfin la pose a, il faut l'avouer, un je ne sais quoi de moderne et de théâtral, qui fait penser aux sculptures hellénistiques d'Asie Mineure. Invinciblement, ma pensée se reporte vers ce groupe des Niobides, décorant un temple d'une localité inconnue de Syrie, que C. Sosius, ami de Marc Antoine,
du relief Campana à Saint-Pétersbourg' (cf. Roscher, Lexicon, Niobé, p. 403, fig. 4 ; d'un des Niobides du disque du British Muséum (Roscher, Lexicon, ibid., p. 405-406, fig. 5). Somme toute, l'attitude et le vêtement de la Niobide Spithoever, conviendraient mieux à un éphèbe qu'à une jeune fille.
LA NlOBlDE
dépouilla au profit du sanctuaire d'Apollon situé à Rome près du cirque Flaminien K
Enfin, Texécution n'est pas sans défaut; loin de là. J'ai déjà dit que le dos de la statue présentait l'aspect d'une ébauche très poussée. Même en avant, dans la partie la plus soignée des chairs et des draperies, l'on relève certaines erreurs de proportion et une sécheresse qui étonnent. La beauté de la tête et du buste contraste étrangement avec la faiblesse des parties inférieures. Mais ces incorrections sont parfois voulues; et, en tout cas, elles n'ont aucun rapport avec la lourdeur, la grossièreté, les méprises inintelligentes des copies romaines. Elles s'expliquent, en grande partie, par le caractère architectonique spécial de la statue. D'ailleurs, elles se retrouvent également dans les deux statues de la collection Jacobsen, découvertes à Rome, dans la même région, et que M. Furtwaengler n'hésite pas à attribuer au même ensemble : une Niobide ' fuyant à gauche, un Niobide inanimé gisant à terre, sans doute à l'extrême droite du fronton. Faut-il y voir, comme le pense l'illustre critique d^art allemand S des originaux grecs de l'école de Krésilas, et des morceaux du groupe des Niobides qui ornait le temple d'Apollon Patroos à Athènes ? Je n'irai pas
1. Cf. Pline, Hist. naiur., M, 5, 28 ; Collig-iion, Histoire de la sculpture grecque, II, p. 541.
2. Arndt, ibid., pl. 38 à 4(>, u" 1047. — Cf. Furtwaengler, Aix-h. Anzeiger, 1891, p. 70; Arndt-Amelung, Einzelnverkauf, l, 2, p. 19 ad n*^ 113, et texte ad 806-807.
3. Arndt, ibid., pl. 51 et 52. Ces statues comportaient, comme la nôtre, divers ornements accessoires de métal, dont les mortaises subsistent.
4. Furtwaeng-ler, Sitzungsberichte Bayerischer Akademie, 1899, II, 2, p. 279.
Mélanges Gaackler. 20
APPENDICK
jusque là, pour ma part ; et, tout en me refusant à voir, dans la Niobide de la Banque commerciale, une simple copie romaine d'un original grec, je serais tenté d'attribuer cette statue (sinon celles de la collection Jacobsen ) à quelque artiste hellénistique d'Asie Mineure, duii^ siècle avant notre ère. Faut-il l'identifier avec l'une de celles qui firent partie du butin de G. Sosius? Je n'oserais l'affirmer; mais j'y vois, en tous cas, une œuvre grecque, qui fut transportée à Rome après la conquête de l'Orient hellénique, et, peut-être, dès le temps de Salluste, amateur assez éclairé pour en savourer la beauté, et la faire participer en bonne place à la décoration de ses magnifiques jardins
P. -S. — La note qui précède était déjà communiquée à l'Académie des Inscriptions (séance du 22 février 1907), lorsqu'à paru à Rome un fascicule du Bulle Itino délia Commissione archeologica comunale ~, contenant un fort intéressant article de M. R. Lanciani sur le même sujet. Cette étude, où l'auteur se maintient strictement et de parti pris sur le terrain topographique, confirme et complète les indications que j'avais pu recueillir, d'autre part, sur la trouvaille de la Niobide Spithoever et des statues de la collection Jacobsen. M. R. Lanciani y signale, en outre, sans le décrire, l'existence d'un frag-
1. On sait d'ailleurs que les Jardins de Salluste servirent de villégiature estivale aux empereurs, jusqu'au iv'^ siècle de notre ère, notamment à Vespasien, Nerva, Aurélien etMaxence. Ils furent saccagés et détruits par les troupes d'Alaric, pendant le sac de Rome, en 410. Procop., VanclaL, I, 2.
2. R. Lanciani, Il gruppo dei Niobidi nei giardini di Sallustio, Bullcl. comunale, 1906, fasc. III-IV, p. 157 à 185 et pl. IV, V, VI.
LA NIOBIDE
meiiL cruiie autre Niobide, absolument inédit jusqu'ici, qui fut découvert le 22 septembre 1888, à peu de distance de la villa Spithoever, exactement à l'angle des rues Boncompagni et Quintino Sella. J'ai pu voir ce débris à V Anliquurium communal du mont Gélius, où il est déposé dans le jardin, à gauche de l'entrée de la galerie, derrière un massif de bambou qui le masque. Ce n'est que la partie inférieure de la jambe gauche d'une femme drapée, brisée un peu au-dessous du genou. La pose du membre, et l'arrangement des plis de la robe qui le recouvre presque entièrement, sont si caractéristiques, qu'il n'y a aucun doute sur l'identification proposée par M. R. Lanciani. C'est un fragment d'une statue de Niobide, reproduisant le type que nous ont déjà fait connaître la Niobide Chiaramonti du Musée du Vatican à Rome \ et une réplique plus médiocre du Musée des Uf/izi à Florence Mais, ici, la copie affecte des dimensions colossales. De la plinthe au genou, la jambe mesure déjà plus d'un mètre de hauteur; ce qui suppose près de quatre mètres de hauteur pour la statue complète. En outre, la matière est faite de marbre pentélique \ et non plus de Paros. Le travail est très différent, et ne permet d'admettre, entre ce débris et la Niobide de la Banque commerciale, aucune autre parenté que celle du sujet.
1. (^r. (Jolliguoii, Histoire de lu sculplui-e yrecque, II, p. ')39, fig-. 279 ; Reinacli, Clarac de poche, I, p. 310, pl. 577, n° 124o.