‹ Le sanctuaire syrien du JaniculeChapitre 76 sur 144 · RÉSULTATS DES FOUILLES EN MAI · texte numérisé non relu

RÉSULTATS DES FOUILLES EN MAI

. . .Les fouilles s'opèrent à flanc de coteau, sur le versant oriental du Janicule, et sur le côté gauche du ravin où jaillit la source des Nymphes Furrinae. La tranchée ouverte Tété dernier à cette place, parallèlement au thalweg, se développe aujourd'hui sur cinquante mètres de long et quinze mètres de large, descendant par endroits jusqu'à huit mètres de profondeur. L'aire rectangulaire que délimite le mur d'enceinte du sanctuaire, a été dégagée en totalité, jusqu'au niveau du sol antique ; et l'on peut, maintenant, saisir d'un coup d'œil le plan complet de l'édifice (Planches XVIII-XX).

Tourné vers le soleil levant, il se divise en trois parties :

1. [Mémoire inédit, trouvé dans les papiers de Paul Gauckler, et de sa main ; écrit à Rome, et terminé le 15 mai 1909, — Nous avons retranché plusieurs pages, qui ont été insérées par l'auteur dans ses articles sur La nativité de la déesse syrienne Atargatis et sur Les trois temples superposés. Voyez plus loin . ]

1^ [Temple proprement dit]. — Au fond, et à demi enfoncé dans la colline, le temple proprement dit, dont nous n'avions pu explorer l'été dernier que la partie centrale, et qui présente aujourd'hui un tout autre aspect que d'abord. Au lieu de reproduire le type habituel des sanctuaires gréco-romains du paganisme, il rappelle plutôt les dispositions architecturales des premières basiliques chrétiennes, sans que rien nous permette d'ailleurs de supposer qu'il ait jamais reçu semblable destination. Il se compose, au centre, d une nef rectangulaire, au fond de laquelle s'arrondit une grande abside ; — à droite et à gauche, deux bas-côtés, boyaux étroits et sombres que des murs pleins, percés d'une seule porte médiane, isolent presque entièrement de la nef ; — en avant, une sorte de naî^thex^ que deux autres cloisons, ouvertes aussi en leur milieu, divisent en trois compartiments : un vestibule ou porche, plus large que profond, flanqué de deux petites chapelles latérales qui se font face en sens contraire, perpendiculairement à l'axe de la cella principale.

Le temple se subdivise ainsi en cinq oratoires distincts, dont les trois plus importants, tout au moins, étaient ornés d'images divines qui occupaient les trois grandes niches du fond. De cette triade d'idoles, nous n'avons retrouvé en place que la principale, un dieu assis, drapé comme Zeus ou Saturne, probablement un Jupiter syrien, aujourd'hui gravement mutilé : il trônait dans la grande niche de l'abside centrale, au-dessus d'un ossuaire sépulcre renfermant un crâne humain . En avant, au milieu de la nef, se dressait une sorte d'autel, dont il ne reste que les assises inférieures, en blocage revêtu de

LE TEMPLE DU IV'' SIÈCLE

stuc. Ce soubassement affecte la forme d'un triangle équilatéral, mesurant 1^^20 de côté. C'était le socle d'un autel, cippe triangulaire, support retrouvé par Fea. Le sommet est tourné, au couchant, vers l'abside. La base,

Anses de ciste, en terre émaillée, trouvées près de l'autel triangulaire du temple A.

qui se creuse au centre en demi-lune, fait face à la porte d'entrée, par où pénétraient les rayons du soleil levant, illuminant la statue placée au fond du sanctuaire. Les deux autres idoles, qui occupaient les grandes niches rectangulaires au fond des bas-côtés, recevaient aussi, l'une et l'autre, les premiers rayons de l'aurore, que dirigeaient exclusivement sur elles, tandis que le reste de la cella demeurait obscur, d'étroites meurtrières verticales, percées, l'une dans la cloison du narthex^ l'autre dans le mur de la façade, et calculées de telle façon que [les rayons du soleil pouvaient traverser] le double écran de la façade et de la première cloison transversale.

Aucune autre ouverture n'éclairait l'édifice. Peut-être recevait-il [quelque] lumière du toit, dont la charpente aurait dans ce cas été disposée en lanterne. Mais je croi-

LE SANCTUAIRE SYRIEN Dl' JANTCT'LE

rais plutôt que, suivant la coutume orientale, l'intérieur du sanctuaire restait éternellement plongé dans une mystérieuse obscurité, que dissipait à peine, au moment des cérémonies du culte, un éclairage artificiel. Les petites niches [creusées] dans les parois de la nef centrale, et peut-être aussi celles qui occupent le fond des deux chapelles symétriques du narthex, ont été aménagées tout exprès, comme les niches analogues si fréquentes dans les Catacombes, pour faciliter cet éclairage. On y déposait des lampes d'argile, dont nous avons trouvé un assez grand nombre, portant toutes des traces d'utilisation, et certainement réservées aux besoins du culte ( Planches XXI-XXII). Elles sont, pour la plupart, d'un modèle qui était très répandu à Rome au iv^ siècle de notre ère, et auquel les antiquaires locaux attribuent une origine juive ou orientale. Sur le disque apparaît un ornement géométrique en compas, de forme bizarre, que Ton confond souvent à tort avec le chandelier hébraïque à sept branches. f]n réalité, il se rapprocherait plutôt du symbole triangulaire de la déesse carthaginoise Tanif, et aussi, jusqu'à un certain point, d'un sigle inexpliqué jusqu'ici, qui apparaît au revers de certaines monnaies mithriaques des rois scythes de Bactriane,

2*" [Cour sacrée]. — Le temple est précédé d'un atrium à ciel ouvert. C'est une cour rectangulaire, avec laquelle il communique de plain-pied, sans escalier ni pronaos, ni même d'auvent abritant le porche. L'esplanade, établie tout entière en remblai, ne présente aucun vestige de dallage, de mosaïque ou de béton. Les terres rapportées qui la constituent, sont partout mélangées de

Pl. XXI

Lampes trouvées clans le lemple A

Lampes trouvées dans le temple A

LE TEMPLE DU TV^ SIÈCLE 177

débris divers et de décoml)res, provenant d'édifices antérieurs. Du Nord au Sud, et de TEst à l'Ouest, elle est

Vase de terre cuite à couverte jaunâtre.

sillonnée, à une profondeur variable, progressant d'amont en aval, d'étranges alignements de jarres et d'amphores,

Fragment de poterie rouge.

perpendiculaires les uns aux autres, qui sont restés en place, à l'endroit même qu'ils occupaient d'abord, et qui semblent avoir servi à jalonner les limites de quelque temenos plus ancien.

A l'extérieur de cette aire sacrée, dans l'angle Nord-

Mélanges Gauckler. 12

ils Le SANCTt*AinE SYRIEN Dt* JANÎfX'LE

Ouest du Lerre-plein, sont accumulés sur une épaisse couche, jusqu'au niveau même de la cour, d'innombrables détritus de sacrifices et de repas sacrés. Dans cette favissa, bien caractérisée, sont entassés pêle-mêle de nombreux spécimens de vaisselle sacrée, vases à libation, fioles à lait munies d'un couvercle, oenochoés, unguentfiria ; des ampoules de verre, des lampes en terre rouge, à queue forée, présentant la forme typique du temps des Antonins et des Sévères ; quelques monnaies de bronze, de la même époque ; des cendres et des scories, parsemées d'ossements, à demi calcinés, de quadrupèdes etd'oiseaux. Cette favissri se prolonge sous le temple lui-même. Elle appartient donc à un édifice antérieur, qui peut être approximativement daté du second et du troisième siècle de notre ère.

Sur les côtés, la cour est close par deux murailles rectilignes, qui prolongent exactement les parois latérales du temple. L'enceinte Nord était percée, à 3'" 50 en avant de la façade, d'une étroite poterne, qui fut bouchée à l'aide de matériaux disparates, au moment de la fermeture du sanctuaire. Au Sud, le mur fait place, en son milieu, à un bel escalier de marbre blanc, formé de deux larges degrés, qui monte vers la source du Lucus, et que fermait jadis une grille métallique précédant une porte en bois, toutes deux à double battant. C'était, à ce qu'il semble, la principale entrée du sanctuaire. Avant d'y pénétrer, les fidèles s'arrêtaient, dans le bois sacré, à un deluhriim alimenté par les eaux du ravin, pour y faire leurs ablutions.

3^ [Chapelle des mystères]. — La cour était fermée, en

LE TKMPI.ti Di: W SIÈCLE

aval et à TEsl, par un second temple faisant Tare au premier, ayant même largeur et même axe, où tout semble avoir été combiné pour soustraire aux regards profanes la vue de locaux réservés à un petit nombre d'initiés (Planche XXIV). La façade était précédée d'un préau en charpente, recouvert de tuiles, dont nous avons retrouvé

Fra^inienL de poterie rouge.

les restes effondrés, sur une largeur de trois mètres environ, en avant de l'édifice. Pas de porte centrale, donnant directement accès h la cella. Celle-ci ne communiquait avec le dehors que par deux vestibules latéraux, de forme pentagonale, et de dispositions identiques, qui la précédaient à droite et à gauche, en Pencadrant partiellement. Ils s'ouvraient l'un et l'autre sur la cour, aux deux extrémités de la façade, par deux portes symétriques à double battant, dont les gonds subsistent. De ces antichambres jumelles, celle qui occupait Pangle Nord-Ouest de l'édilîce était hermétiquement close au

LE SAN'CTI ATRE SYRIEN DU JAMCl'EE

Nord, (lu côlé extérieur, où sa paroi se confonclail avec Tenceinte du sanctuaire. Celle de Tangle Sud- Ouest, au

F^ragmenl de poterie rouge.

contraire, voisine du luciis qui la longeait au Sud, communiquait directement avec la fontaine réservée aux

Fragment de terre cuite H couverte brun-rouj;e.

ablutions, par une porte latérale qui fut bouchée, elle aussi, au moment de la désaffectation du temple, avec divers débris d'architecture et de statues.

Pl. XXV

Statue de Dionysos en niarljre doré.

Pl. XXVI.

Statue de Pharaon égyptien en basalte noir.

Pl. XXVn.

Bas-relief triangulaire figurant une ronde cVHorae.

Bas-relief triangulaire figurant une ronde d'Horae.

LE TEMPLE DU IV^ SIÈCLE

Toutes deux étaient vides jusqu'au niveau du sol antique. La chambre Nord paraît avoir été fouillée à une époque assez récente, sans doute au moment du percement du Vic2le Glorioso^ qui passe au pied du sanctuaire. Les terres étaient profondément bouleversées à cet endroit, et avaient été dépouillées des œuvres d'art qu'elles recélaient jadis. Nous n'avons recueilli, dans les décombres, que d'insignifiants débris de sculpture, échappés aux recherches de nos devanciers, notamment les deux mains d'une statue de Dionysos tenant le canthare et le thyrse, un autre fragment de main en marbre blanc doré, plusieurs fragments de bras, de jambes, un pied chaussé d'une sandale, un torse d'Hercule (?), un masque de Bacchante ayant couronné un pilier de balustrade : le tout, de petites dimensions et de médiocre intérêt.

[Statues]. — Par contre, le sons-sol de l'antichambre Sud, qui n'avait pas été exploré avant [nos fouilles], nous réservait d'importantes trouvailles (Planches XXV- XXIX). Dans les derniers jours de l'existence du sanctuaire, et, sans doute, à la suite d'une première profanation d'iconoclastes, on avait précipitamment enfoui sous terre deux des plus précieuses sculptures qui l'ornaient. L'une d'elles avait, malheureusement, été déjà martelée par les briseurs d'idoles. C'est une base de candélabre, en marbre blanc, affectant la même forme triangulaire que le cippe découvert en 1803 par Fea, dans la cella du temple A. Aux trois angles du piédestal, se dressent de sveltes jeunes filles, chaussées de légères sandales, vêtues de longs chitons flottants et de Yépiblema jeté en

LE SANCTUAIBE SVRIEN DU JAMCULE

biais sur leurs épaules ; chacune d'elles lient celle qui la précède par un pan de la draperie, et elles processionnent en rond, tournant de droite à gauche, en sens inverse des

Marque de potier.

aiguilles d'une montre (Planches XXA'II-XXIXj . L'on peut y voir des Nymphes, des Charités, ou, plus vraisemblablement encore, des Heures. Peut-être leur chœur était-il surmonté d'un prolome de la triple Hécate, comme

Objets en os.

dans le bas-relief analogue de la collection de Clercq, qui provient du niithraeuDi de Sidon ; rien ne nous autorise cependant à l'affirmer, et je crois plutôt, pour ma part, que le pilier de marbre, dont il entoure la base, soutenait un flambeau ou un foyer sacré. Le candélabre se dressait au centre de la celln principale du sanctuaire (], sur le bord ou au milieu de la cuve triangulaire. Il n'en a été retiré, qu'après avoir été mis en pièces; car nous

LE TEMPLE DU IV'^ SIÈCLE 183

avons retrouvé, au point qu'il occupait d'aJ)ord, plusieurs éclats de marbre se raccordant exactement au morceau principal, et qu'on avait négligé de recueillir au moment où l'on cacha celui-ci, déjà mutilé, pour le sauver d'une destruction totale.

A côté de ce bas-relief brisé, gisait une statue de grandeur naturelle [ou un peu plus petite], presque intacte.

Objets de verre.

qu'on avait réussi à soustraire aux atteintes des iconoclastes, en l'enfouissant dans le sous-sol, dès que l'on eut des raisons de craindre leur invasion dans le sanctuaire. Nous l'avons trouvée étendue sur un lit de terre meuble, à moins d'un mètre de profondeur, à côté de son piédestal : un tronc de colonne remployé, en marbre azuré de Carystos, mesurant 0"^40 de diamètre et 0*"67 de hauteur. Ce dernier était planté verticalement dans le sol, au milieu de l'angle du fond, à l'endroit même où la statue devait se dresser toutd'abord. Au moment où l'on cacha celle-ci, elle avait conservé tous ses membres ; il ne lui manque, aujourd'hui, que la pointe extrême du nez, petite

pièce rapportée, qui a du se dessouder au contact de la terre humide et se perdre dans les déblais. Faite d'un marbre de Paros, à demi translucide comme de Talbàtre, elle mesure 1™ 50 avec le socle, et représente un Dionysos melléphèbe. L'adolescent, debout près d'un tronc d'appui garni de pampres, et couronné lui-même de lierre et de raisins, tient de la main droite abaissée un canthare, et s'appuie du bras gauche, à demi relevé, sur un thyrse de métal, qui a disparu, mais dont l'attache subsiste sur le socle où il reposait. Ce type élégant et sobre, qui semble dériver d'un original en bronze du iii^ siècle avant notre ère, était déjà connu par diverses répliques, mais dont aucune ne vaut celle-ci. L'œuvre est d'un fini parfait, d'une vivante souplesse, et d'une grâce svelte, qui la classent au rang des meilleures œuvres de l'époque hellénistique (Planche XXV).

Ce qui en double pour nous l'intérêt, c'est qu'elle avait le visage, la partie antérieure de la chevelure et les deux mains entièrement dorés, et qu'elle a conservé, en assez bon état, cette couverte métallique, dont l'éclat contraste étrangement avec la blancheur du marbre, là où celui-ci reste à nu. L'opposition est si brutale, qu'il me paraît impossible d'admettre que les anciens l'aient voulue telle, et qu'ils n'aient pas cherché à l'atténuer. Le procédé qu'ils employaient de préférence, à cet effet, était le maquillage à la cire, la -^7(07-.;. Mais l'on n'y a pas eu recours ici. La statue ne présente pas la moindre trace d'enluminure. Nulle part, les chairs nues n'ont été patinées. Il faut donc supposer qu'elles étaient jadis voilées de draperies plus ou moins transparentes, qui en rehaussaient le ton trop paie et ménageaient la transition

LE TEMPLE DU IV'' SIÈCLE

avec Téclat des parties dorées. Gel habillage d'une statue divine n'avait rien d'extraordinaire ni de choquant dans l'antiquité. Il était de règle dans les temples alexandrins, où, chaque matin, stolistes et ornatrices habillaient les images divines. Le rituel des fêtes dionysiaques le prescrivait également. Macrobe nous a conservé un fragment des poèmes orphiques, qui énumère et décrit longuement

Plaque de marbre.

les diverses pièces du costume dont il fallait revêtir le dieu aux jours des Libendia:

Notre statue de Dionysos présente une autre particularité, digne de remarque. Elle est complète, il est vrai, mais n'est pas faite d'un seul tenant. Elle se compose, au contraire, d'un assemblage de plusieurs morceaux. Le nez, nous l'avons dit, avait été réparé dans l'antiquité. La calotte crânienne constitue, elle aussi, une pièce à part, peut-être sciée après coup pour une raison rituelle. Mais celle-ci a certainement été exécutée par le même artiste que le morceau principal. Même marbre, même coup de ciseau : tout se correspond, [et l'on] ne s'aper-

186 LE SANCTL'All«E SYRIEN DU JAMCULE

cevrait pas du raccord |fait] après coup, s'il avait été exécuté convenablement. Mais il y a un déplacement d'un demi-millimètre. [Ce sont] certainement deux parties d'un même tout. Par contre, au premier coup d'œil, il apparaît que la main gauche n'appartenait pas d'abord à

Récipient de plomb.

la statue. C'est un grossier rapiéçage, de basse époque. Le bras qui tenait le thyrse, et que ce geste rendait particulièrement fragile, |dut être] brisé, soit par accident, soit plutôt intentionnellement, par un voleur qui voulait dérober la tige de métal précieux que serrait la main gauche; on remplaça cette dernière par une autre main, empruntée à une statue féminine, à quelque déesse souveraine s'appuyant sur un grand sceptre, une Héra ou une Déméter, hors d'usage, mise au rebut et dépecée. Il y a disproportion évidente entre ce membre adulte, de plein développement, et le corps adolescent auquel il fut adapté, [La main] était, d'ailleurs, déjà endommagée, elle aussi, ayant perdu son index. On remplaça celui-ci par le médius de la main mutilée du Dionysos, qui, en se brisant au moment du rapt, avait échappé au voleur. Ce doigt postiche, mal rapporté, se détacha [encore] de la main d'emprunt, au moment où, sous la menace d'une

LE TEMPLE DU IV'^ SIÈCLE

mise à sac du sanctuaire, les prêtres enfouirent en toute hâte leur Dionysos dans le sous-sol. Mais ils prirent la précaution de recueillir aussitôt le fragment et de le déposer au fond du canthare, pour l'y retrouver après la tourmente, lorsque les idoles proscrites pourraient reparaître au grand jour et que l'on aurait reconquis le calme nécessaire pour panser leurs blessures. Leur espoir fut déçu. Ils durent renoncer à retirer leur dieu vaincu de sa cachette, où, après eux, on l'oublia. Leurs soins pieux et touchants ne furent cependant pas superflus. Nous leur devons la conservation d'un chef-d'œuvre, et, de plus, un précieux indice que le temple ne fut abandonné qu'aux derniers temps du paganisme.

Les deux loges ou sacristies, occupant les angles de la façade du sanctuaire G, étaient séparées au milieu par une abside en contre-bas, adossée à un mur plein qui l'isolait absolument de la cour. On n'y parvenait que par un détour, en descendant de chaque côté dans la cella médiane, par deux portes pareilles et se faisant face. Au fond de Tabside se creusait une niche, qu'occupait autrefois une statue égyptienne en basalte noir. Celle-ci fut brisée par les chrétiens, à coups de masse, en huit morceaux^, se raccordant exactement, que nous avons tous retrouvés : sept enterrés juste au pied de la niche, le huitième bouchant, avec d'autres débris, la porte de la pièce voisine, qui donnait accès au lucus. La sculpture a donc pu être reconstituée en totalité ; mais elle garde les traces du désastre. Le nez et une partie de la joue droite, quelques doigts de la main droite, un pan du klaft, la tête dressée de Yuraeus, sont meurtris ou ont disparu (Planche XXYI).

LE SANCTUAIKE SYRIEN DU JAMCULE

La statue représente un jeune homme, dont les formes sont stylisées à la manière égyptienne: taille trop svelte. hanches trop fortes, buste évasé, épaules trapues, d'une musculature exagérée. Il se tient debout et d'aplomb, dans la pose traditionnelle, la jambe gauche avancée. Les bras, tombant le long du corps, tenaient horizontalement deux attributs de métal précieux, croix ansée, et fouet ou crochet, qu'arrachèrenl si brutalement les violateurs du sanctuaire, qu'ils brisèrent en même temps la main droite. Le corps, à demi nu, est ceint d'un simple pagne, qui enserre les reins. La tête esl coiffée du klaft^ dont les pans retombent sur le buste, et que surmonte \ uraeus dressé, symbole du pouvoir royal. Les cheveux, dissimulés sous l'étoffe, sont massés en une natte unique, qui tombe sur la nuque et descend en pointe dans le dos. L'orbite des yeux, vide aujourd'hui, devait être rempli d'émail. Le visage imberbe est plat, massif et charnu, comme celui des fellahs d'Egypte. Les traits ont un caractère individuel fortement accusé. C'est évidemment un portrait: selon toute apparence, celui d'un Pharaon de la période saïtique. Il semble bien, en effet, à en juger par la matière, le type et certains archaïsmes de T exécution, que nous nous trouvions en présence, non pas, comme on l'a dit, d'un pastiche égyptisânt du temps d'Hadrien, mais bien d'une œuvre originale, sculptée sur les bords du Nil bien avant la conquête romaine. En l'absence de tout cartouche, de toute inscription, l'on ne saurait guère préciser davantage.

D'ailleurs, au moment où la statue fut importée à Rome, l'on se méprit certainement sur son caractère ; et, dans ce portrait royal, l'on voulut voir une image

LE TEMPLE DU IV'' SIÈCLE

divine. Sa noirceur devint symbolique, et fiL allusion au sombre royaume des morts. Par une apothéose inattendue, le Pharaon égyptien semble s'être transfiguré en maître du monde infernal, ou en divinité psychopompe, menant à la vie éternelle ceux de ses adorateurs qui avaient su la mériter au cours de leur existence terrestre, en se faisant initier aux saints mystères.

[Tombeaux]. — Cette hypothèse m'a été suggérée par une rencontre que nous avons faite, en fouillant le soussol au pied de la niche, et au-dessous des débris de la statue. [Nous y avons découvert] trois grandes tombes juxtaposées : deux dans un sens, la tête au Nord ; la troisième, en sens contraire, perpendiculairement à l'axe de l'abside (Planches XXX-XXXII).

Faites sans aucun luxe, de simples tuiles contrebutées, elles abritaient chacune un squelette d'homme adulte, étendu tout de son long. Pas de mobilier funéraire, pas d'épitaphe, rien qui puisse nous renseigner sur la condition sociale des défunts et sur la raison de leur inhumation en ce lieu. Même pauvreté, même anonymat dans d'autres tombes, peu nombreuses d'ailleurs, occupant divers points caractéristiques du sanctuaire : une au fond du bas-côté Nord du temple A, une autre dans la cour, devant la porte Sud-Ouest de la façade du temple G ; [enfin, deux groupes, l'un de deux tombes, l'autre de trois], à l'angle Nord-Ouest de ce même édifice, au pied du mur d'enceinte qu'elles longent extérieurement. Cette seconde triade funéraire présente la même particularité que la première : deux des squelettes étant tournés dans un sens, à l'Ouest, et le troisième

190 LE SANCTUAIRE SVftlEN t>U JANIcrLE

en sens contraire. Cette disposition caractéristique est certainement voulue, et devait avoir une signification rituelle. Par contre, l'orientation des tombes n'a rien de régulier, et varie suivant la position qu'elles occupent.

Toutes ces sépultures, trouvées dans le sanctuaire sous le niveau du sol antique, sont contemporaines de Fédifice, et ne peuvent être ni antérieures à sa consécration, ni postérieures à son abandon. Elles lui sont inlimement liées, sans que nous sachions encore le pourquoi de leur présence en cet endroit. Au-dessus du sol antique, nous n'avons rencontré que deux sépultures, faites de tuiles aussi, mais de structure un peu différente, et reposant sur un tas de décombres, à un mètre environ de hauteur au-dessus du niveau primitif, dans la celln centrale du temple G, le long de la paroi Nord-Est. [Ces deux sépultures n'ont pu être aménagées] qu'après le bouleversement et l'abandon du temple ; mais, selon toute apparence, [elles l'ont été] peu après.

[Destination et aménagement du sanctuaire]. — La présence de ces divers tombeaux dans l'intérieur du sanctuaire suffit à faire rejeter Fhypothèse qu'il ait pu être consacré à Mithra. Dans les croyances mazdéennes, un cadavre est une chose impure, qui souille tout ce qui la touche ; et c'est pourquoi l'on ne découvre, en général, aucun vestige d'inhumation dans les ruines des mithrnen.

Les monuments religieux dont on a récemment retrouvé les restes en Syrie et en Palestine, renferment, au contraire, souvent des tombeaux. Les sectateurs de Baal cherchaient à s'assurer la protection ultra- terrestre de leur dieu, en se faisant enterrer près de lui dans l'enceinte

LË TEMPLË DU IV^ SIECLE

sacrée, où le sacrifice de fondation Tavail contraint de résider; et cette tradition sémitiqne s'est transmise anx premiers chrétiens, dont la snprême ambition était de dormir leur dernier sommeil dans une basilique, ad sanctos, le plus près possible de l'autel et des reliques de martyrs.

L'abside [qui a été décrite plus haut] appartenait déjà à la re////, dont elle constituait le vestibule. Celle-ci s'élargissait ensuite en arrière, pour former une chapelle polygonale, affectant la forme d'un octogone irrégulier, ou, plus exactement, d'un quadrilatère aux angles arrondis extérieurement et rabattus, orienté de telle façon que Tune de ses diagonales prolonge exactement l'axe de l'abside, et coïncide approximativement avec celui du sanctuaire tout entier. L'ensemble architectural ainsi obtenu offre beaucoup d'analogie avec un baptistère chrétien.

La celUi devait être voûtée en coupole ; car ses murs, en partie étayés par ceux des sacristies voisines, sont plus épais que ces derniers, et ont, en outre, été consolidés aux angles par des contreforts arrondis. Mais leurs fondations sont trop peu profondes pour avoir jamais pu supporter autre chose qu'un dôme très léger : [un dômej fait d'un chapelet en

Tuile creuse provenant d'une voûte, dans la chapelle des mystères.

colimaçon de bouteilles de terre cuite sans fond, enfilées Tune dans Tantre, soudées avec du mortier, et crépies à la cliaux. Peut-être la coupole était-elle ouverte au sommet ; mais j'en doute. Quant aux parois latérales, elles étaient pleines, ou, tout au plus, percées d'étroites meurtrières, ménagées pour Taération plutôt que pour Téclairage.

La cella devait rester constamment plongée dans une obscurité presque complète, à peine atténuée par la lumière vacillante de lampes portatives d'argile, qui gisaient en assez grand nombre dans les recoins de la salle. Ces lumignons de petit calibre, et de très modeste apparence, diffèrent du modèle de ceux du temple A ; mais ils reproduisent aussi des types très ordinaires de la dernière époque païenne. La plupart sont ornés, sur le disque, d'une ou plusieurs rangées de globules, imitant les aspérités d'une coque d'oursin dépourvu de ses piquants, modèle particulièrement répandu au iv^ siècle de notre ère. L'un d'eux porte au revers un chrisme constantinien bouclé à gauche, mais trop peu apparent pour avoir imprimé à la lampe un caractère confessionnel, incompatible avec sa présence dans un sanctuaire païen (Planche XXIII).

Au milieu de la cella, est une sorte de cuve (Planche XXXIII). en blocage recouvert d'un enduit stuqué, affectant la forme d'un triangle équilatéral, qui mesure trois mètres de côté, et dont les faces, plus ou moins ébréchées, atteignent une hauteur variable, mais qui, dans son état actuel, ne dépasse nulle part 0 40 au-dessus du sol environnant. Ce massif évidé correspond, dans le second temple, à l'autel triangulaire qui, à l'autre extré-

LE TE3IPLE DU IV'' SIÈCLE

mité du même axe, occupe le centre du premier lemple; mais il est orienté en sens contraire, de même que Fédifice dont il fait partie. La face principale, dirigée vers la cour, regarde cette fois le couchant, tandis que le sommet tourne sa pointe à Topposite. Les trois parois qui bordent le triangle, se creusent chacune, extérieurement, d'une mortaise en queue d'aronde, où s'engageait

Lampe de terre cuite, présentant au revers une croix.

jadis, normalement à la murette, une pièce de charpente, qui a disparu sans laisser de traces. Les deux mortaises latérales se correspondent exactement, étant Fune et l'autre ménagées au premier tiers de la paroi à partir de la base commune. La mortaise de la face principale est reléguée dans un des angles, celui de droite, au lieu d'occuper le milieu, qui était sans doute réservé à l'inscription dédicatoire. A quoi servaient ces trois mortaises? Peut-être à fixer des marche-pieds en bois, permettant d'enjamber le rebord de la cuve pour pénétrer dans l'intérieur. [Le fond de cette cuve], situé au même niveau

Melnnyea Gnuckler. J3

LE SANCTL'All'.H SVHIEN DU JAMCULE

que le pourtour, semble avoir été tapissé d'un parquet de cèdre, de 0"MJ3 d'épaisseur. L'enduit de stuc s'arrête précisément à cette distance du fond ; et nous avons recueilli, juste au-dessous, dans un des coins, quelques parcelles d'un bois résineux, noirci par le temps, et tombant en poussière sous la pression du doigt, mais, pourtant, très reconnaissable encore, tant à la vue qu'au toucher.

Au milieu de la cuve, sous trois tuiles bipédales, était

Fond d une coupe en terre rouge,

avec iiraffite à l'extérieur et marque de potier à l'intérieur.

cachée l'idole, [la statuette en bronze doré d'Atargatis. — Voir l'article suivant]... L'enclos triangulaire, dont l'image divine occupait le centre, devait donc jouer un rôle important dans la collation des sacrements syriens. Comme place, comme aspect, comme destination, il appelle la comparaison avec la cuve lustrale des baptistères chrétiens. Mais la ressemblance est plus apparente que réelle. Bien qu'il affecte la forme d'un bassin, [cet enclos triangulaire] n'a jamais contenu de liquide. Nous n'y avons relevé nulle trace de canalisation d'amenée ou de vidange, ni de dépôt hydraulique quelconque. Les

LE TEMPLE DV TV'' SiÈCLi:

ablutions purificatrices s'accomplissaieuL certainement ailleurs, dans un local spécial, un delubrum. Celui-ci devait être installé en avant du temple, au delà de Tescalier reliant la cour au lucus, à proximité de la source qui jaillissait au fond du ravin, et qu'il mettait à contribution. Mais, cette région dépendant de la Villa Wurts, qu'il ne nous a pas encore été donné d'explorer, nous n'avons pu, jusqu'ici, vérifier cette hypothèse.

Le triangle évidé, occupant le centre de la cella octogonale, n'était donc pas une cuve baptismale. Ce n'était pas non plus un autel ; car il est trop vaste et trop profond. J'y verrais plutôt un cancel, ayant pour objet de préserver de tout contact impur un foyer central : [à ce foyer] appartenait peut-être le candélabre triangulaire dont nous avons retrouvé la base, et là brûlait le feu inextinguible, Tujp aal^saTcv, au-dessus de l'image divine dont il semblait ainsi émaner.

De tout ce qui précède, il semble résulter que les deux temples opposés, dont la réunion formait le sanctuaire du Janicule, jouaient chacun un rôle différent dans l'ensemble. Le premier était la demeure du dieu, où, devant la statue qui trônait au fond de l'abside, s'accomplissaient les sacrifices symboliques. Le prêtre psalmodiait ses prières devant un autel triangulaire, placé dans l'axe de la porte d'entrée, et visible de la cour où se tenaient assemblés les fidèles. Le second temple, au contraire, abritant le feu sacré dans une cella secrète, que des portes en baïonnette protégeaient contre tout regard indiscret, était réservé aux mystères et accessible aux seuls initiés.

Cette disposition caractéristique se retrouverait, d'après M. Dieulafoy, dans le monument religieux mazdéen qui

était connu dans Tantiquité perse sous le nom de dRÎlyôgâtous. [Cet édifice] se composait de deux sanctuaires distincts, séparés par une vaste cour: la maison de prières, Y izechn-e-Khane , d'une part, où se faisaient les sacrifices symboliques ; et, d'autre part, Vayâdana mystérieux où brûlait le feu sacré Bahràm.

[Une disposition analogue] se rencontre également, plus ou moins nette, dans la plupart des églises chré-

Pilon on marbre blanc.

en foi-me de doiiil .

tiennes primitives ; et cette correspondance de l'ensemble se poursuit ici dans les détails. La demeure des dieux syriens ressemble à une basilique ; la cour, à un R triuin ; la chapelle des initiations, à un baptistère. Cependant, nous pouvons affirmer qu'à aucun moment de son existence, le temple du Lucus Furrinae ne fut affecté au culte chrétien. Il fut fermé de très bonne heure. On n'y trouve aucun vestige d'une occupation quelconque postérieure au iv^ siècle; et, tant qu'il fonctionna, il resta purement païen. Tous les objets qu'il contenait présentent ce caractère. Nous n'avons malheureusement découvert, dans l'édifice même, aucune monnaie. Mais, en creusant

LE TEMPLE DU IV^ SIÈCLE

le sous-sol au-dessous du niveau antique, nous en avons recueilli quelques-unes, notamment dans la favissa du temple précédent. Or, parmi celles qu'il nous a été possible d'identifier, la dernière en date est un petit bronze de Constance II ; l'avant-dernière, un moyen bronze de Trajan Dèce ; les autres remontent presque toutes au temps des premiers Antonins. Les textes épigraphiques paraissent tous se rapporter à des divinités orientales. Parmi les tuiles qui recouvraient la toiture ou qui com-

Fragment cruu moule à jetons.

posaient les tombeaux, celles qui portent une estampille se partagent en deux séries bien distinctes : les unes, qui semblent avoir été remployées, sont sorties des fabriques impériales de Commode et des Sévères ; les autres, qui n'ont servi qu'une fois, proviennent d'officines privées du iv^ siècle. De celles qui ne sont pas signées, beaucoup ont été, avant la cuisson, striées à la main, avec les trois grands doigts écartés, et portent des méandres ou des festons. Il en est sur lesquelles un cbien a circulé, laissant sur l'argile encore fraîche les traces de ses quatre pattes. Mais l'on chercherait en vain, parmi ces marques si

diverses, une croix, une palme, une ancre ou quelque autre de ces symboles qui abondent à Rome dans les Catacombes de la même époque. Les lampes les plus récentes ont les formes de transition habituelles du iv*" siècle. Quelques coupes assez élégantes, retirées du sous-sol, et plus anciennes que le dernier temple, portent des cachets d'ateliers arrétins . Le reste de la vaisselle sacrée est fort grossier, et semble avoir été façonné sur place avec

Lampe de terre cuite

l'argile du Janicule. Mais, fines ou communes, toutes ces poteries se distinguent, à première vue, de la céramique chrétienne du Bas Empire.

Entre le daîtyôgêtous mazdéen et la basilique chrétienne, le temple syrien (Ui Janicule occupe une place intermédiaire. De même que la Syrie elle-même était le passage naturel entre le pays d'où venaient les mages et celui oii naquit le Christ, notre sanctuaire ménage, au point de vue architectural, la transition du premier type

LE TEMPLb: DU IV'^ SIÈCLE

au second. Il ressemble un peu à Tun, beaucoup à l'autre : il ne se confond avec aucun d'eux. Consacré dès l'origine aux Baals, il est toujours resté purement syrien.

Mais, alors, comment expliquer la diversité des statues qui le peuplaient ? L'une a pour pays d'origine l'Egypte ; d'autres, la Grèce ; deux seulement, à ce qu'il semble, peuvent être attribuées à l'Orient, et elles diffèrent de nature autant que de provenance. De fait, entre ces simulacra hétérogènes et contradictoires, l'opposition n'est qu'apparente. Ils correspondent aux divers aspects d'une même Entité divine. X\\ temps où fonctionnait le dernier temple du Janicule, vers la fm du iv^ siècle, le syncrétisme avait envahi toutes les religions païennes, et tendait à les confondre en un vaste hénothéisme solaire.

De plus, les Syriens de Rome n'avaient admis dans leur propre sanctuaire, en fait de divinités étrangères, que celles qui se prêtaient le mieux à l'assimilation avec leurs Baâls et leurs Baalâts.

Ainsi, l'on ne saurait s'étonner de trouver une statue égyptienne dans un monument consacré au grand Dieu à' Héliopolis : [de cette cité d' Héliopolis], que Macrobe prétend être une colonie religieuse de la cité homonyme des bords du Nil, dont elle conservait en partie les rites.

D'autre part, entre le Dionysos grec et le Zeus syrien, la confusion était facile. Elle s'imposait, au dire de Macrobe, qui cite, à Fappui de sa thèse, les vers suivants d'un poème orphique :

Pour orientaliser en dieu solaire le divin éphèbe hellénique, il avait suffi de lui dorer la face et les mains, à la manière de certaines statues de Mithra ou dWttis, dont le visage resplendit de Téclat du précieux métal. Héliogabale procédait de même.

Enfin, les trois danseuses qui tournaient en une ronde ouverte autour d'un pied de candélabre, symbolisaient la marche fatale du Temps. Leur procession circulaire, revenant sans cesse sur elle-même, représentait le cycle des heures et des jours, toujours nouveau, toujours pareil. Triple personnification du Destin, ces Horae étaient toutes désignées pour servir de cortège à la Fo?^tune-Atargatis^ dont elles accompagnaient l'image dans la chapelle des mystères.

D'ailleurs, ces divinités métèques ne jouaient qu'un rôle secondaire dans l'édifice qui leur accordait l'hospitalité. Par contre, les deux statues que je crois proprement syriennes, y occupaient les places d'honneur. Chacune d'elles avait son sanctuaire spécial, dont elle faisait partie intégrante : [elle y avait] été enchaînée par une consécration rituelle, dont nous avons retrouvé de curieux vestiges.

Dans le premier temple, le Dieu, trônant au fond' de l'abside centrale, recouvrait le crâne d'une victime humaine, qui lui avait été offerte en sacrifice de fondation, selon la barbare coutume des adorateurs de Baal. Dans le second temple, la Déesse, qu'enfermait le triangle de la cuve mystique, avait été couchée dans l'axe même

LE TKMPLE DU IV'' SIÈCLE 201

de l'édifice: la tête tournée vers le point où le soleil se lève à Rome le jour de l'équinoxe du printemps ; le corps allongé dans la direction que Tastre suit à travers Tespace au début de Tannée solaire. L'alignement des sept œufs que Ton avait déposés sur elle, suivant cette même direction, figurait la conjonction des planètes, dont le retour à intervalles réguliers marque les phases du cycle solaire ; [ce retour] provoque alternativement, suivant qu'il se produit dans le signe du Capricorne ou dans celui du Cancer, le déluge ou la conflagration universelle qui détruit le monde pour le rénover. Ainsi, le mode de consécration variait suivant le sexe et la nature de la divinité, qu'il s'agissait d'attirer et de retenir dans le local que lui destinaient ses adorateurs. Mais, des deux éléments du couple syrien qui se trouvaient appelés à régner conjointement dans le sanctuaire, chacun avait été l'objet d'une cérémonie spéciale, appropriée à son caractère. x\u dieu mâle et solaire, le Jupiter Héliopolitain, l'on avait ofTert le sanglant holocauste traditionnel ; sur le corps de sa parèdre ouranienne, l'on avait rangé sept œufs, dont la substance organique symbolisait son pouvoir fécondant, et dont l'alignement ou l'orientation particulière rappelaient certains phénomènes astronomiques, d'une inéluctable nécessité, auxquels présidaient à la fois Venus Crielestis et Fortuna Atarcf/ttis.

Tous ces rites de consécration, jusqu'ici sans exemple à Rome, présentent [une frappante] analogie avec certaines pratiques des cultes syriens, que nous ont révélées des fouilles récentes : il me paraît désormais difficile de douter, que les statues auxquelles ces rites furent appliqués représentaient Hadad et Atargatis^ sous quelqu'une

des formes locales qu'ils revêtaient dans leur pays d'origine.

Après avoir terminé le déblaiement de l'esplanade du premier temple, nous avons poursuivi nos recherches au-dessous, et rencontré presque aussitôt les restes d'un monument plus ancien, approximativement daté par la marque de fabrique d'une tuile encastrée dans le seuil de la porte : [tuile datant] du règne de Commode, c'està-dire de la même époque que les dédicaces de Gaionas à Jupiter Heliopolitanus.

Je n'insisterai pas ici sur cet édifice, qui doit faire de ma part Tobjet d'une étude spéciale, complétant celle-ci. Il me suffira [de quelques indications]. Fondé, au plus tard, en l'an 176 de notre ère, ce temple semble avoir duré au moins cent cinquante ans. Il fut entièrement détruit, après avoir été saccagé, à une époque qui ne peut être antérieure au règne de Constance II : nous avons recueilli, sur le pavé même du temple, et sous les tuiles effondrées du toit, un petit bronze de cet empereur. [Donc] les bâtiments qui le recouvrirent ensuite, ne remontent pas plus haut que le milieu du iv'" siècle de notre ère. Dès lors, on s'explique aisément le contraste qui éclate à première vue, et qui nous a longtemps embarrassés, entre leur aspect mesquin et la somptueuse élégance des divers débris architecturaux que l'on avait précédemment retirés des fondations du pavillon Wurts, et qui proviennent, eux, du temple orné, sinon fondé, par Gaionas.

Le dernier en date des deux sanctuaires, donne l'impression de ces constructions de basse époque, qu'improvisaient en toute hâte, dans de courts instants de répit,

LE TEMPLE DU IV^ SIÈCLE 203

les derniers sectateLirs des dieux païens persécutés. Il est simplement posé sur le sol. Les murs de refend les plus solidement établis, s^enfoncent d'un mètre à peine dans un lerre-plein sans consistance et sans homogénéité. La façade du bâtiment qui sVlève au fond de la cour, porte à faux par endroits, et déborde ses fondations. Toute la construction est faite de petits moellons de tuf, alternant avec quelques assises de tuiles fragmentées. Si Ton excepte les parois renforcées de la cella octogonale, dans la chapelle des initiations, aucune muraille ne dépasse 0"^ 6(1 d'épaisseur. Aucune n'était donc capable de supporter le poids d'une voûte massive. Toutes sont percées de trous à jour, marquant remplacement des madriers qui, pendant qu'on bâtissait Tédilice, soutenaient les échafaudages, et qui, lorsqu'on les retira ensuite des parois qu'ils traversaient, y laissèrent des vides qu'on négligea de reboucher. Aucun luxe dans les façades, faites, comme tout le reste, en petit appareil. Nul souci du décor architectural, ni de Teffet à distance: pas de portiques, ni de colonnades, ni d'escaliers monumentaux. Les deux chapelles s'ouvrent de plein pied sur la cour, par des portes étroites et basses. Les seuils de marbre blanc, qui constituent leur unique ornement, sont faits de dalles remployées. Remployés sont aussi les marbres de l'escalier de la cour, de la base du cancel défendant l'accès de l'abside centrale du temple A, et de la plinthe retaillée qui souligne la niche du fond. A part ces quelques ornements d'emprunt, l'on ne relève aucun autre vestige de décoration architecturale. Le sol était en terre battue, sans dallage ni mosaïque. Il devait être tapissé, à la mode orientale, de nattes en sparterie : je crois en

LE SAiN'CÏL'AlRE SYRIEN DU JAMCULE

avoir retrouvé quelques débris, noircis et rongés par le temps, qui s'étaient glissés, l'un dans le caveau de l'idole, en travers de la statuette, les autres entre deux tuiles d'un tombeau, dans le bas-côté de droite du temple A. Les murs étaient crépis et blanchis à la chaux, sans fresques, ni moulures, ni caissons. Le temple A était recouvert d'un humble toit de hangar, en dos d'àne. Les voûtes et la coupole de la chapelle C n'étaient faites que d'un léger et mince assemblage de ces bouteilles en terre cuite, soudées avec du mortier, dont on se sert encore aujourd'hui en Orient, pour couvrir les rotondes des mosquées ou des hamnmms.

Somme toute, le sanctuaire devait présenter l'aspect de ces modestes zaouias que l'on rencontre aujourd'hui dans les plus pauvres bourgades musulmanes. Il a un caractère tout oriental. L'on remarque en outre, dans son agencement, la même anomalie que dans beaucoup de mosquées de l'Islam, où l'orientation très précise du milirah corrige ce que celle du monument qui l'abrite peut avoir de défectueux. Il suffît de jeter un coup d'œil sur le plan du sanctuaire, pour y apercevoir un gauchissement très prononcé, qui apparaît trop systématique pour ne pas être intentionnel. Dans le quadrilatère allongé que délimite le mur d'enceinte, toute aire qui devrait être un rectangle, s'étire en parallélogramme aigu. Les lignes transversales s'inclinent toutes sur le irrand axe suivant une même direction, en restant parallèles entre elles. Par suite, les compartiments qu'elles déterminent, ont tous la même orientation, qui diffère de plusieurs degrés de celle que présente l'ensemble. Or, si l'on consulte la boussole, en rapportant ses indications à la déclinaison de Rome

LE TEMPLE DU lY** SIÈCLE

an milieu du iv^ siècle de notre ère, Ton s'aperçoit qne cette dillerence représente exactement le redressement qu'il y eul lieu de faire subir au grand axe du sanctuaire, un peu trop incliné vers le Sud, pour le ramener dans la direction exacte du soleil levant, au jour de l'équinoxe qui marque le début de l'année solaire. Dès lors, l'on comprend pourquoi, dans cliacun des temples A et G, les portes, les cloisons, les nicbes, les autels, tout est légèrement de travers. Cette dissymétrie voulue fut, sans doute, imposée au constructeur du sanctuaire, par les astrologues chaldéensqui surveillaient les travaux. Ils ne se rendirent compte de l'erreur commise, qu'au moment où, les fondations terminées, les murs commençaient à sortir de terre : ils n'hésitèrent pas à changer l'orientation, et à sacrifier tout l'équilibre du plan à la stricte observance des prescriptions rituelles.

Cette importance capitale accordée à l'orientation, achève de caractériser le dernier en date des sanctuaires du Janicule. C'est, avant tout, un temple solaire. Celui de Gaionas était, avant tout, syrien. Du règne de Commode au temps de Julien, les croyances ont évolué dans le culte des Baals, comme dans les autres religions païennes. A mesure que les barrières s'abaissaient entre les diverses cités ou tribus indigènes, les dieux locaux, se mêlant peu à peu, perdaient les traits individuels qui les distinguaient d'abord. Ils apparaissent de plus en plus, au iv"" siècle, comme de simples représentants d'une seule et même Entité suprême : Hadad, le dieu unique {Ad Ad). Celuici, à son tour, franchissant les frontières de la Syrie, se rapproche de Mithra, de Dionysos, de Serapis, et finit, comme ceux-ci, par se fondre avec le Soleil Universel,

206 LE SANCTI'AIRK SYRIEN Dl' .1 AMCI LK

Eternel et Tout-puissant, dont Julien essayait d'imposer le culte à tout TEmpire, au moment même où Ton construisit ce dernier en date des temples du Janicule. Cet édifice ne peut guère, en effet, avoir été inauguré que pendant la courte période où l'empereur apostat régna seul. Quelques années auparavant, le temple de Gaionas existait encore ; quelques années plus tard, aucun temple ne fonctionnait plus. Il fut donc bâti, au plus tôt, en 361, et abandonné peu après : soit en 377, au moment de la fermeture des édifices romains consacrés au culte de Mithra, par ordre du Préfet de la ^ ille, Gracchus ; soit en 391-392, à la suite des édits de Théodose, qui portèrent le coup de grâce au paganisme agonisant.

En tous cas, l'aspect de ses restes prouve que ce dernier temple du Janicule eut, une durée éphémère. Ses ruines paraissent toutes neuves. Les fidèles n'avaient pas encore eu le temps de Tencombrer d'ex-voto, ni de tracer sur ses murailles des graffites, enluminures et dessins. Les enduits des parois sont restés intacts, et d'une blancheur immaculée, bien qu'ils n'aient jamais été recrépis, ni même rebadigeonnés. Les seuils des portes sont à peine usés. Les marches de Tescalier de la cour semblent avoir été taillées de la veille. Au moment où nous les avons dégagées, elles conservaient encore toute la fraîcheur de leurs arêtes ; et elles se sont plus écaillées, depuis qu'elles sont de nouveau exposées à l'air, que durant les quinze siècles précédents.

Le sanctuaire du Janicule semble avoir été fermé par simple ordonnance administrative. Il subit sans doute, à ce moment, d'assez graves dommages. Le temple fut profané et pillé. Les statues qu'on n'avait pas réussi à

LE TRMPLR DU SIÈCLK

cacher, furent mises en pièces à coups de masses, dans les niches qu'elles occupaient ; et Ton dépouilla les cellae de tout ce qui, dans leur mobilier, pouvait avoir quelque valeur. Mais l'édifice lui-même resta debout. L'on se contenta d'en boucher les portes et d'en interdire l'accès. Les locaux furent abandonnés ; leur toiture, cessant d'être entretenue, s'effondra. Peu à peu, la végétation envahit le sanctuaire déserté ; les apports de la montagne le comblèrent ; et la nature, ensevelissant ses restes sous la verdure et sous les fleurs, réussit à les préserver des injures du temps et du vandalisme des hommes.

Home, le 15 mai 1909.

Page 1