‹ Le sanctuaire syrien du JaniculeChapitre 77 sur 144 · LA NATIVITÉ DE LA DÉESSE ATARGATIS · texte numérisé non relu

LA NATIVITÉ DE LA DÉESSE ATARGATIS

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

Le 10 février dernier, j'ai eu l'honneur de vous annoncer la découverte que nous venions de faire, MM. G. Nicole, G. Darier et moi, dans les ruines d'un temple syrien construit aux abords du Lucus Fui^rinae, au Janicule, de plusieurs œuvres d'art d'un grand intérêt, et, notamment, d'une statuette en bronze doré d'un type inédit, où j'ai cru reconnaître l'image de la déesse Atargatis. Mais il m'avait été impossible de vous adresser, en même temps que ma note, une bonne reproduction de cette idole. Aujourd'hui encore, il nous est absolument interdit d'y toucher. La déesse repose toujours au fond de sa sombre et mystérieuse cachette, couchée sur le dos, dans la position rituelle qu'elle y occupe depuis quinze cents ans ; et même, ce n'est pas sans peine que j'ai obtenu l'autorisation de l'y faire photographier, au moyen d'un appareil braqué verticalement sur elle, de haut en bas. Dans ces conditions, le meilleur cliché ne

1. [Comptes Rendus de V Académie des Inscriptions, 1909, p. 424.] Mélanges Gauckler. 14

LË SANCTUAmE SYUlEN DU JANICÙLË

pourrait donner qu'un très médiocre résultat. Faute de mieux, l'épreuve que je prends la liberté de vous adresser ci-jointe, suffira, je Tespère, pour permettre à l'Académie de se prononcer, en ce qui concerne l'image divine retrouvée par nous, sur l'identification que j'ai eu l'honneur de lui proposer dès le principe, et dont je crois être aujourd'hui en mesure de démontrer l'exactitude (Planche XXXIV).

Ainsi que vous le savez déjà, l'idole était cachée au fond d'une sorte de cuve triangulaire en blocage, ménagée au centre d'une cella octogonale, dont la forme rappelle celle des premiers baptistères chrétiens ; dans cette cella, on devine une cha23elle, qui aurait été réservée à la célébration des mystères et aux initiations du culte syrien.

Au milieu de la cuve, sous trois tuiles bipedales exactement superposées, et s'encastrant dans un orifice carré de 0"^ 63 de côté, qu'elles fermaient hermétiquement, était dissimulée une cavité rectangulaire, mesurant 0"* 45 de largeur, 0"^58 de longueur, et 0"^33 de profondeur, que nous avons retrouvée intacte. Son triple couvercle l'avait merveilleusement protégée contre tout dommage. En le soulevant, nous aperçûmes, au fond d'une cachette parfaitement étanche, et encore, aux trois quarts, remplie d'air, une statuette en bronze doré, haute de 0"^^ 47, étendue dans l'axe principal de la cella ^ les pieds à l'Ouest, la tête à l'Est — dans la direction du soleil levant — , sur un lit de terre grenue, qui semble avoir été préalablement imbibé de quelque libation.

L'idole est engainée, comme une momie. Un dragon, à crête dentelée, en fait sept fois le tour, remontant en spi-

Pl.XXXIV.

LA DÉESSE ATARGATIS

raie de gauche à droite, la queue serrée contre les talons en arrière, la tête appliquée contre le crâne, et dardant en avant, au-dessus du front de la déesse. Entre les circonvolutions du monstre, sept œufs de poule avaient été déposés sur le corps, rangés en une ligne unique qui monte des pieds jusqu'au cou. En pourrissant, ils ont éclaté ^ Les débris des coques ont roulé, pour la plupart, à droite et à gauche. Le contenu s'est étalé en omelette sur le bronze qu'il a empâté ; et l'acide sulfhydrique, produit par la décomposition de la substance organique, a légèrement attaqué la surface du métal, dont la dorure s'est craquelée. Il faudrait pouvoir décaper le bronze, pour faire reparaître les détails de la ciselure, qui nous échappent aujourd'hui. Jusqu'au moment où ce nettoyage indispensable aura été opéré, l'on ne saurait se prononcer, d'une manière définitive, sur l'identification de la statuette. Je ne crois pas, cependant, que les figures et attributs accessoires, dont il pourrait révéler l'existence sur la gaine, puissent être de nature à modifier sensiblement les conclusions provisoires, auxquelles un examen attentif de la statuette m'a conduit, et qui me paraissent désormais assez vraisemblables, pour que je me croie autorisé à vous les exposer ici.

Elles heurtent, cependant, l'opinion courante. L'archéologie officielle a cru reconnaître, dans notre idole, une divinité masculine, un Kronos mithriaque. Je ne puis partager cet avis. La statuette représente une forme humaine, immobile et raidie dans une pose hiératique, les jambes

1. D'ailleurs, il est probable que déjà, au moment du dépôt, il avait fallu les écraser lég-èrement, — comme l'œuf de Colomb, — pour maintenir leur globe en équilibre sur la surface convexe de la statuette.

serrées, les bras collés au corps, emprisonnée tout entière dans une étroite gaine, sorte de chrysalide, qui ne laisse apercevoir à nu que le visage. Celui-ci surgit à travers un éclatement de Tenveloppe, dont les pans, rabattus à droite et à gauche de la déchirure, Tencadrent de larges oreillettes. Partout ailleurs, le modelé des chairs se devine à peine sous le fourreau rigide qui les masque. Cependant, la saillie des hanches et du ventre, le développement du bassin, Fovale délicat du visage imberbe, ont un aspect tout féminin. La poitrine, il est vrai, est à peine bombée ; mais celte particularité n'a rien que de naturel, si, comme je le crois, nous nous trouvons ici en présence d'une déesse naissante, dont les seins ne sont pas formés.

D'autre part, la statue ne fait pas les gestes, et n'a aucun des attributs, qui caractérisent le Kronos léontocéphale K Rien n'autorise à y reconnaître le dieu mithriaque. C'est une divinité syrienne. J'en ai cru trouver la preuve dans un passage (déjà cité dans ma première note-) d'un auteur latin contemporain du sanctuaire du Janicule. Dans son traité des Saturnales Macrobe, énumérant les diverses idoles que, de son temps encore, les Syriens adoraient à Hiérapolis^ décrit ainsi deux statues féminines, qui se dressaient à droite et à gauche de la déesse, placée aux pieds d'un simulacre barbu du Soleil :

1. Cf. Franz Cxwnoni, Monuments relatifs an culte de Mithra, I. p. T.'i et SUIT,, et II, passi/n.

2. Gauckler, Comptes Rendus, 1909, p. 116 et suiv. ; G. Perrot, Journal des Savants, mars 1909, p. 136 et 137.

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