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Le sang de Germanicus

Nous avons, messieurs, des adversaires qui ne lisent ni sans sévérité ni sans protestations nos entretiens sur les Césars. Ils n'admettent pas que nos jugements sur Auguste et sur Tibère aient une portée générale; ils refusent à des exemples particuliers la valeur d’une démonstration. « Votre dureté pour ces deux « empereurs, disent-ils, est injuste à la fois « et d’une application purement personnelle.

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(c Les fautes de ces deux grands personnages n prouvent contre eux, mais ne prouvent t rien contre la théorie qu’ils représentent, ic L’infériorité humaine ne doit point compro- « inettre la majesté du pouvoir. Auguste est « un parvenu formé par la guerre civile :

« Tibère, iin intrus, déformé par la tyrannie « d’Auguste. Ni l’une ni l’autre de ces âmes ne M s’est développée spontanément, dans le her- « ceau charmant, dans l’atmosphère sereine, « dans les clartés vivifiantes de la toute-puis- « sance. »

L’hisloire nous sert à souhait, messieurs, car elle présente une série d’empereurs qui satisferont à toutes les exigetices du problème. Nés dans la pourpre, élevés à l’ombre du trône, idoles de la foule, favoris des .soldats, ils sont issus des parents les plus nobles et les |)liis excellents; ils descendent du républicain

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Drusus, de l’honnùte Aiilonia, de l’adoré Germanieas, de la fière Agrippine ; le sang qui coule dans leurs veines les destine à la vertu, à la popularité, au sacrifice. Ardemment désirés, CCS princes promettent à Rome les douceurs de l’âge d’or. Leurs qualités doivent être héréditaires el peuvent grandir souverainement auilessus de l’univers prosterné avec amour. De même que l’on recherche, pour llgurer dans les courses, les races les plus généreuses de chevaux, de même nous prenons les rejetons d’une famille éminemment libérale où le génie, la droiture, le désintéressement, l’humanité, le respect des lois sont une tradition el où la lil.crté compte des martyrs.

Le Sang de Gennanicus, cependant, a été plus funeste aux hommes que le sang des tyrans les plus exécrés : il n’a pas résisté à l’épreuve d’un [louvoir sans homes el a produit des

égoïstes si formidables qu’on les a comparés à des monstres. C’est le fils de Germanicus,Ca/ïyula, c’est le frère de Germanicus, Claude, c’est le petit-fils de Germanicus, Néron, c’est-à-dire un fou, un imbécile et un histrion, qui vont être coup sur coup les bourreaux des Romains et les instruments d’une ruine politique irréparable. Aucune démonstration n’est plus décisive contre les défenseurs du pouvoir personnel.

Il semble que, dans les époques de décadence, la vertu elle-même ne soit qu’une amorce de la servitude et que la popularité devienne un poison qui se tourne contre la patrie.

Un proverbe grec dit que le plus heureux des bon mes est celui qui n’est pas encore né : on pourrait affirmer de même omc le meilleur des princes est celui qui n’a jamais régné. 11 y

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a deux secours merveilleux pour ceux qui se trouvent à côté de la puissance sans espoir permis de l’obtenir. D’abord, sous les mauvais souverains, le peuple a besoin de se créer une chimère; il chercbe desconsoIations.se leurre, caresse une idole ; comme les natures romanesques, froissées, souffrantes, il revêt cette idole’ de toutes les perfections. Ensuite ce souffle populaire soutient une âme douée de qualités brillantes, qui a de l’honneur, sinon de l’ambition; il lui donne des ailes et une sorte de virginité jalouse. Le sentiment de la conquête, une ardeur qui ressemble à celle de l’amoureux, l’auréole qui ajoute au front la légèreté et l’allégresse, tout rend l’homme meilleur, les intentions plus pures, la modération plus facile. Telle ? été la condition, non-seulement dtî Germanicus, mais de son père Drusus, qu’on appelait Drusus l’Ancien,

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et qui a exercé sur la destinée de son fils une inllucnce plus considérable que les historiens ne le disent. Le père et le fils appartiennent à cetie famille universelle de princes qui promettent beaucoup avant de régner, qui tiennent moins qu’ils n’ont promis quand ils régnent, et qui ne conservent le cœur de leurs contemporains qu’à la condition de ne point être mis ^ à l’épreuve et de s’en tenir à un amour plato-

. nique pour la liberté.

Néro Claudius Drusus, né en 714, était le frère cadet de Tibère. On a prétendu qu’il était fils de l’empereur, parce que Livie était enceinte de six mois quand Auguste l’épousa : quelques courtisans distinguaient même une certaine ressemblance ; mais cette opinion n’est pas soutenable. Il est évident qu’Augusle, si Drusu;; avait été son fils, l’aurait adopté de préférence à Tibère, qui ne lui était rien, qui lui

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inspirait de l’aversion. Tout jeune, Drustis était agréable à Auguste, moins à Livie, à qui il rap[)elait des circonstances pénibles : il est dur pour une femme altière d’arriver grosse dans la maison d’un nouvel époux. Drusus toutefois gagnait l’affection par sa grâce naïve et ses reparties enfantines. Il était le favori du Palatin, tandis que Tibère n’y était que toléré. L’un montrait les qualités les plus aimables, l’antre le caractère le plus sombre et une tristesse pleine de raideur. Machiavel, l’auteur de la Mandragore, oserait seul expliquer comment deux frères sont si différents et comment, l’aîné ayant essuyé l’âcreté du moule maternel, le cadet u’y puise que charme et que douceur.

Aimé de tout le moncle, du peuple comme de la cour, Drusus fut poussé par un mouvement unanime dans la carrière des liormcurs. A vingt-

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trois ans, il fait la guerre aux Germains, bientôt il commande en chef sur le Rhin. Après cinq années de victoires stériles, il revient à Rome inaugurer le consulat qui est lui décerné par Auguste. S’enfonçant de nouveau dans les forêts de la Germanie, il pousse jusqu’à l’Elbe et jusqu’à l’Océan ; mais il est arrêté par une apparition semblable à celle qui devait troubler un jour la raison de Charles VI. Une femme gigantesque se précipite au-devant de son cheval, elle parle latin, elle défend à Drusus d’aller plus loin et lui annonce que sa vie louche à son terme ; le cheval se cabre, renverse son cavalier, lui brise la cuisse; après trente jours de maladie, Drusus meurt.

Ses funérailles furent magnifiques. Un cortège triomphal l’accompagna depuis le Rhin jusqu’à Rome. Auguste vint au-devant du corps

Pavie, le sénat vota l’érection de plusieurs

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statues dans le Forum et de l’arc de triomphe qui existe en avant de la porte Saint-Sébastien, mais qui est resté inachevé. Tibère, pendant un règne de vingt-trois ans, n’a trouvé le temps de terminer ni le temple qu’il s’élail chargé d’élever à Auguste, ni l’arc de son frère Drusus, ni le monument commémoratif qu’il s’était réservé, par une promesse publique, de consacrer à sa mère Livie. Sa piété apparente pour sa famille n’était qu’un moyen de ralentir la piété des autres et de détourner des honneurs qui lui portaient ombrage. Enfin le sénat avait décerné à Drusus le surnom de Germanieus à la condition qu’il fût héréditaire et devînt pour sa race un titre perpétuel.

\ji prince qu’on honorait ainsi avait trente et un ans. La douceur de son caractère, sa bonté, sa modestie, son attachement à ses amis, la gravité de ses mœurs, chose déjà rare à la cour

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impériale, la faveur d'Auguste, l’amour des Romains, l’amitié même de Tibère, tout prouvait que cette nature ouverte, généreuse, avait su se concilier les esprits les plus opposés. Cela ne suffirait pas pour expliquer sa prodigieuse popularité. Drusiis avait une qualité de plus, pour laquelle il est difficile de trouver un mol qui n’éveille pas tout un ordre d’idées modernes : il était profondément libéral. On .savait à Rome, et Auguste commençait à s’en alarmer, qu’il aimait les anciennes institutions de sa patrie, qu’il regrettait la république et qu’il souhaitait la restauration de la liberté. On savait, par une indiscrétion posthume, qu’il avait écrit une lettre à Tibère pendant qu’ils commandaient, l’un l’armée de Germanie, l’autre l’armée de Pannonie. Dans cette lettre, il lui proposait de s’entendre « pour forcer .Auguste à rendre aux Romains la liberté; » c’est l’expression dont

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se sert Tacite : de cogcndo ad restilueudam libei'latem Augusto. Il est certain que, si les deux frères avaient marché sur Rome avec leurs légions, Auguste était à leur merci. On ignore ce que Tibère répondit à cette hardie proposition, ou plutôt il ne dut jamais y répondre. Sa prudence, d’accord avec son ambition, lui dictait le silence. Plus tard cependant, après la mort de Drusus, Tibère, fatigué de l’entendre louer sans cesse par Auguste, montra un jour les fameuses tablettes, qu’il avait conservées, bien

sûr qu’on cesserait, dès qu’elles seraient con-

nues au Palatin, de lui jeter au visage le souvenir importun des vertus de son frère. Il parvint à son but, mais le résultat qu’il avait moins prévu fut un redoublement de regrets parmi les Romains. La mémoire de Drusus resta comme sacrée depuis cette époque. On ne doutait point d’une sincérité que la mort

avait scellée. On répétait sans cesse dans Rome : « S’il avait eu le pouvoir, Drusus aurait rendu au peuple ses droits et sa liberté ! » Cet espoir fut reporté sur son fils Germanicus, il explique la faveur qui l’entoure dès ses premiers pas et lui trace son rôle. Les paroles adressées par Drusus à ses amis, ses intentions déclarées, ses engagements, sa lettre à son frère, démarche si décisive et si courageuse, assuraient à sa famille l’amour des citoyens et la haine des Empereurs.

Nous connaissons Drusus, messieurs. La musée du Louvre possède un buste qui est un des chefs-d’œuvre du siècle d’Auguste ; ce buste était depuis la renaissance au palais de Fontainebleau et avait été envoyé de Rome. Ce qui frappe d’abord, c’est la forme de la tête, qui est ronde, bien pleine, d’une heureuse proportion. Toutes les facultés y sont en équilibre.

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