AL LAD ES JOYEVSES
Envoi.
JT rince, chacun nous suivons nos destins. Restez ce soir dans les salons hautains De Cidalise, et je retourne au bouge, Aux gobelets, aux rires argentins.
Vive Margot avec sa jupe rouge !
Février 1861.
Ballade pour une aux cheveux dorés.
L/ypris comme toi, fleur d'amour, Eut cet adorable enjouement, Cette lèvre dont le contour M'attire comme un doux aimant,
BALLADES JOYEVSES. 263
Et tout ce resplendissement D'un incomparable trésor, Prunelles de clair diamant, Sourcils d'ébène et frisons d'or.
Tes cheveux, en chaque détour, Ont comme le bruissement Du flot bleu qui baigne la tour.
En toi, pour des regards d'amant Tout est le miracle charmant Que ton âme embellit encor, Roses, neiges, enchantement, Sourcils d'ébène et frisons d'or.
Et tout nous ravit tour à tour, Roses faites d'embrasement, Cheveux plus vermeils que le jour, Sein plus blanc que le pur froment, Yeux profonds, qu'emplit fièrement De lumière, un profond décor
D'étoiles et de firmament, Sourcils d'ébène et frisons d'or.
Env oi.
O chère joie ! ô cher tourment !
Ma strophe au gracieux essor Mêle, en son éblouissement, Sourcils d'ébène et frisons d'or.
Février 1861.
BALLADES JOYEVSES. 'lC %
Ballade pour trois sœurs qui sont ses amies.
L/e sont trois sœurs, trois blondes, mais Lucy Est un peu fauve, et Lise est un peu rousse. Jeanne au beau front par le doute obscurci Est la plus fière, et Lucy la plus douce. Dans le jardin, sur un tapis de mousse, Nous devisons comme des écoliers ; Ce sont parfois des contes par milliers, Puis je sertis de folles rimes, voire Des madrigaux pour leurs petits souliers, Et Marinette est là qui verse à boire.
Lucy me fait songer et Jeanne aussi ; Et qu'un rayon de lumière éclabousse Le front vermeil de Lise, me voici Charmé : l'Amour, ayant vidé sa trousse, Trouve à souhait des traits que rien n'émousse Dans ses grands yeux pensifs et singuliers. Lucy soupire et me dit : Vous parliez, Parlez encor ; trouvez-nous quelque histoire. Le soleil rit sur les blancs escaliers, Et Marinette est là qui verse à boire.
Lise est ma joie et mon plus cher souci, Lucy m'attire et Jeanne me repousse, Mais je l'adore, et j'ai le cœur transi Dès qu'elle pleure et qu'elle se courrouce Pour un baiser sur l'ongle de son pouce. Puis, en jouant avec ses lourds colliers, Je dis à Lise : Enfant, si vous vouliez ! Elle répond : Ami, songe à la gloire.
Lucy me cueille un fruit des espaliers, Et Marinette est là qui verse à boire.
iALLADES JOYEVSES. U.67
Envoi.
Prince, une fois il faut que vous alliez Dans ce jardin, pour voir humiliés L'or, le saphir, les diamants, l'ivoire, Tous les rubis de vos fins joailliers, Et Marinette est là qui verse à boire.
Avril 1861.
Ballade sur les hôtes mystérieux de la forêt.
1 1 chante encor, l'essaim railleur des fées, Bien protégé par l'épine et le houx Que le zéphyr caresse par bouffées.
Diane aussi, l'épouvante des loups, Au fond des bois cache son coeur jaloux. Son culte vit dans plus d'une chaumière. Quand les taillis sont baignés de lumière, A l'heure calme où la lune paraît, Échevelée à travers la clairière, Diane court dans la noire forêt.
BALLADES J0YEVSE3. 269
De nénufars et de feuilles coiffées, La froide nixe et l'ondine aux yeux doux Mènent le bal, follement attifées, Et près du nain, dont les cheveux sont roux, Les sylphes verts dansent et font les fous. Ou voit passer une figure altière, Er l'on entend au bord de la rivière Un long sanglot, un soupir de regret Et des pas sourds qui déchirent du lierre : Diane court dans la noire forêt.
Diane, au bois récoltant ses trophées, Entend le cerf gémissant fuir ses coups Et se pleurer en plaintes étouffées.
Un vent de glace a rougi ses genoux; Ses lévriers, ivres de son courroux.
Sont accourus à sa voix familière.
La grande Nymphe à la fauve paupière Sur son arc d'or assujettit le trait ; Puis, secouant sa mouvante crinière, Diane court dans la noire forêt.
Envoi.
1 r ince, il est temps, fuyons cette poussière Du carrefour, et la forêt de pierre.
Sous le feuillage et sous l'antre secret, Nous trouverons la ville hospitalière ; Diane court dans la noire forêt.
Novembre 1861.
IÂLLADE5 JOYEVSES. 27 1
Ballade pour annoncer le printemps,
.Cl le frémit, ia brise pure, Dans ce beau jardin de féerie Où le ruisseau jaseur murmure Le printemps affolé varie
Sa merveilleuse broderie, L'eau chante sous les passerelles ; Tout tressaille dans la prairie A la façon des tourterelles.
Les arbres dans l'allée obscure Où babille la causerie Laissent leur jeune chevelure Flotter avec coquetterie.
C'est le temps où le ciel vous crie D'oublier chagrins et querelles, Et de vivre en galanterie A la façon des tourterelles.
L'insecte court dans la verdure.
Le bois est plein de rêverie ; La nymphe a quitté sa ceinture, Le sylphe avec idolâtrie Baise la pelouse fleurie, Les fleurs ont ouvert leurs ombrelles ;
BALLADES JOYEVSES. 273
Enfants, il faut qu'on se marie A la façon des tourterelles.
Env o i.
La colombe murmure et prie Et chuchote sur les tourelles :
Mariez-vous, belle Marie, A la façon des tourterelles.
Avril l8éi.
Ballade en quittant le Havre-de-Grâce.
Enfin je pars et voici le navire.
Adieu, Paris joyeux ; adieu, tombeau ! Vis sans savoir que Misère soupire, Maigre, et saignant sur son vieil escabeau, Et ses seins nus mal couverts d'un lambeau. Vis dans ta haine et dans ton avarice ; Moi je m'envole au gré de mon caprice, La voile s'enfle, éprise de l'éther, Et, délivré, j'invoque ma nourrice, La mer aux flots tumultueux, la mer !
ALLADES JOYEVSE>. 27$
Adieu, prison où pleura mon martyre!
Adieu, Gobsecks à l'âme de corbeau !
La vague est là qui me berce et m'attire ; L'archer divin, jeune, féroce et beau, A sur la mer secoué son flambeau.
Dans sa splendeur, comme une impératrice, Elle sourit, la grande séductrice; Et je respire, ivre du gouffre amer, Pour que son souffle odorant me guérisse, La mer aux flots tumultueux, la mer !
J'entends passer comme un accord de lyre. O lovelace en habit bleu barbeau, Féru d'amour pour une tirelire, Paris, adieu ! garde tes Mirabeau, Et Ferraris et Juliette Beau !
Amuse-toi ; que ton été fleurisse, J'ai sous mes pieds la sainte inspiratrice Dont l'âpre haleine a pénétré ma chair, La grande mer, la mer consolatrice, La mer aux flots tumultueux, la mer !
Envo i.
Toi, cœur blessé, ferme ta cicatrice.
L'algue éplorée aux verts cheveux lambrisse Le roc ; je vois briller au soleil clair La verte plaine où le flot se hérisse, La mer aux flots tumultueux, la mer!
Mai 1861.
IALLADES JOYEVSES. 277
Ballade pour une guerrière de marbre.
1 01 qu'au beau temps appelé Renaissance Un statuaire, habile ciseleur, En ce château fit par réminiscence Des anciens Grecs, vierge à la lèvre en fleur, Vois le soleil qui baise ta pâleur.
Puisque son œil amoureux te festoie, Que devant lui ta chevelure ondoie !
Montre ton corps superbe au fier dessin, Et, sous le vent caressant qui tournoie, Souris, Guerrière, et fais voir ton beau sein.
Ah ! la splendeur de ton adolescence Et ton regard terrible et cajoleur Eveilleront par leur seule puissance Le geai folâtre et le merle siffleur Et tout le gai renouveau querelleur.
Car, pour revivre, il suffit qu'on te voie ! Dans le feuillage adouci qui verdoie Et de qui l'ombre emplit le clair bassin, Que ta blancheur sous les rayons chatoie! Souris, Guerrière, et fais voir ton beau sein.
Fais resplendir en leur magnificence, Pour cet Avril ruisselant de chaleur, Tes charmes nus, dont la sainte innocence Fait oublier le crime et la douleur.
Malgré le doux printemps ensorceleur, Notre âge affreux sous la tristesse ploie ; Cette Euménide a fait de lui sa proie, Il est malade, il veut un médecin.
Ah ! pour guérir le mal qui le foudroie, Souris, Guerrière, et fais voir ton beau sein.
BALLADES JOYEVSES. 27 9
Envo i.
Keine, prodigue à l'astre qui flamboie, Ce sein aigu qui brilla devant Troie î Quoi qu'en ait dit notre siècle malsain, Rien ici-bas n'est divin, que la joie : Souris, Guerrière, et fais voir ton beau sein.
A la Villa, Avril 1S69.
Double Ballade pour les Bonnes Gens.
JL e temps où j'accorde ces rimes Est meilleur pour le financier Que pour les vertus magnanimes.
Je regarde négocier Au milieu d'un luxe princier Tous les gens de sac et de corde.
Le traitant, le juif et l'huissier :
Dieu fasse aux bons miséricorde !