AL LA DES JOYEVSES
Muse, quittons les blanches cimes Où nous osions balbutier.
Parlons crédit, report et primes !
Le sort ne se veut soucier Que du changeur et du boursier; Partout la haine et la discorde ; Les cœurs sont de neige et d'acier, Dieu fasse aux bons miséricorde !
C'en est fait des strophes sublimes Le réalisme et l'art grossier Sont venus pour punir nos crimes.
Le fils d'Homère est besacier.
Le biographe carnassier N'a pas de répit qu'il ne morde; Tartuffe veut officier :
Dieu fasse aux bons miséricorde !
Basile a quatre pseudonymes.
Je vois Judas paperassier
Vendre son dieu pour des centimes.
O doux Orphée, un épicier Dont la police a le dossier Parle morale avec sa horde Et vient pour te supplicier.
Dieu fasse aux bons miséricorde !
Mais quoi ! tant que tu nous animes, Génie, ô maître, ô justicier, Reprenons les savantes limes !
Puisque notre cher devancier Nous verse le suc nourricier, Que l'enthousiasme déborde !
Reviens, Amour, divin sorcier !
Dieu fasse aux bons miséricorde !
Art, Pensée, ô blanches victimes, Cygnes qu'on veut asphyxier, Ne tombez pas vers les abîmes!
Pégase ailé, brillant coursier,
BALLADES JOYEVSES.
Viens! Que pour nous initier Cypris renaisse, et qu'elle torde Ses cheveux d'or sur le glacier !
Dieu fasse aux bons miséricorde !
Mai 1869.
Ballade pour les Parisiennes.
v yN voit partout, chez les Teutons Et chez le Mormon polygame, Des Iris et des Jeannetons Fort dignes de l'épithalame;
BALLADES JOYEVSES. 28$
Et Vienne a, tout comme Bergame, Des anges dont on est épris ; Quant à ce qu'on nomme : la femme.
C'est un article de Paris.
Elle est bouchère, et nous, moutons.
C'est le plus divin amalgame De lys, de roses, de festons.
Il ne faut pas qu'on la diffame!
Elle ment comme un vrai programme; Pour sa folle dent de souris, Malheur à tout ce qu'elle entame :
C'est un article de Paris.
Avec ses appétits gloutons Et sous son linge à fine trame, Elle avale des feuilletons Et se délecte au mélodrame.
Celle pour qui tomba Pergame Changeait moins souvent de maris
Qu'elle, soit dit sans épigramme !
C'est un article de Paris.
Envoi.
r rince, qu'on l'en loue ou l'en blâme, La femme est un joyau de prix Qui vaut son pesant d'or ; mais, dame ! C'est un article de Paris.
Mai 1869.
ALLADES JOYEVSES. 287
Double Ballade des sottises de Paris.
C>'est un étrange bacchanal Dans ce Paris vraiment baroque Où règne le petit journal, Et qu'une drôlesse provoque En lui laissant voir sous sa toque Des cheveux d'un cuivre vermeil Comme le bon or qu'elle croque.
Moi, j'en ris, les jours de soleil.
Etre probe est original Dans cette Babel équivoque Où, malgré le Code pénal, Chacun suit les mœurs de l'époque; Où Scapin remplace Archiloque, Mais où Pindare, aux dieux pareil, Souperait d'un œuf à la coque.
Moi, j'en ris, les jours de soleil.
Daus ce pêle-mêle vénal, Qu'est-ce que l'honneur? Une loque Pour amuser le tribunal, Qu'agite, pendant son colloque, L'avocat, soufflant comme un phoque.
Le pauvre juge, en son sommeil Entend ces cris de ventriloque.
Moi, j'en ris, les jours de soleil.
La Bête au regard virginal Que tout millionnaire invoque,
BALLADES JOYEVSES. 289
Prodigue son amour banal Et chacun s'en emberlucoque.
C'est pour elle qu'on se disloque, Et tous les cœurs sont en éveil Dès que frémit sa pendeloque.
Moi, j'en ris, les jours de soleil.
Au sein d'un tumulte infernal Ce sont partout glaives qu'on choque, Torches qui servent de fanal, Mépris solide et réciproque, Mensonges que la Haine évoque, Idiots dont on prend conseil, Maîtres qu'on flatte et qu'on révoque Moi, j'en ris, les jours de soleil.
Comme une image d'Epinal, Flamboie en sa riche défroque Devant le café Cardinal Ce cruel Paris, qui se moque
Des sauvages de l'Orénoque, Et dont le superbe appareil Indignait Thomas Vireloque :
Moi, j'en ris, les jours de soleil.
Juin 1869.
ALLADES JOYEVSES.
Ballade A Georges.
La sottise partout fait rage. Bienheureux qui s'est abstenu D;ouïr maint et maint personnage Dont l'esprit a pour revenu
2p2 TRENTE-SIX
Le banal et le convenu :
Que le Diable serre leurs gorges!
Puisque te voilà prévenu, Souviens-toi bien de cela, Georges.
Si tu veux vivre en homme sage, Lorsque l'âge sera venu, Fuis l'oisif et son bavardage, Le rêveur au cerveau cornu Et l'imbécile parvenu; Car tous ces gens-là font leurs orges En pillant l'artiste ingénu.
Souviens-toi bien de cela, Georges.
Pour les filles au cœur volage Qui s'en vont, le sein demi-nu, Avec une fleur au corsage, Fuis cette gent trotte-menu.
Car Amour, forgeron connu, Pour leurs yeux martèle en ses forges
BALLADES JOYEVSES. 2QJ
Plus d'un trait subtil et ténu.
Souviens-toi bien de cela, Georges.
Envoi.
Il faut les fuir au bois chenu Des merles et des rouges-gorges, Ou dans le travail continu :
Souviens-toi bien de cela, Georges.
Juillet ii
Ballade A son amie, Lorraine.
JVLon cher amour, c'est presque à Domremi
Que te berça la plaine bocagère,
D'où ton courage et ton cœur affermi ;
Car tu naquis, ô bonne ménagère,
Dans le pays de la grande Bergère.
Comme au travail jamais tu ne pleuras
Ta peine rude et ne désespéras,
Dans la maison, régente et souveraine,
Tu fais tout luire, et toujours tu seras
D'un vaillant cœur, ô ma bonne Lorraine.
BALLADES JOYEVSES. 295
Quand nos Iris au teint pauvre et blêmi, Pour garder mieux leur beauté d'étagère, Traînent leurs pas d'un bel air endormi, Toi, tu fais tout, lingère et boulangère, D'une main forte à la fois et légère.
Tu sais aussi confire les cédrats Et rendre nets les planchers et les draps Comme faisaient ta mère et ta marraine ; Mais je te vois bâiller aux opéras D'un vaillant cœur, ô ma bonne Lorraine.
Pour la douleur dont j'ai souvent gémi, Elle s'enfuit, vision mensongère !
Grâce à toi seule et sous ton souffle ami, Elle s'en va d'une aile passagère, Et je l'oublie ainsi qu'une étrangère.
Vrai médecin, ignorant le fatras (Car tu guéris mon mal, sans embarras, En le domptant par ta vigueur sereine,) Pour le charmer, tu me prends dans tes bras D'un vaillant cœur, ô ma bonne Lorraine.
2ÇÔ TRENTE-SIX
Envoi.
C^hère ame en feu, qui me transfiguras, Que le bonheur, sans nous trouver ingrats, Devant nos pas comme un collier s'égrène. Je t'aimerai, comme tu m'aimeras, D'un vaillant cœur, ô ma bonne Lorraine.
Juillet 1869.
BALLADES JOYEVSES.
Ballade de la belle Viroise.
I\EGARDEz-la, cette fille de Vire Bonne à porter les sacs de son moulin ! Elle ravit avec son large rire Tout le pays d'Olivier Basselin; Elle a l'air brave et le geste malin Et la noblesse au front, bien que vilaine. Et le sein droit, sans corset de baleine. Elle babille ainsi qu'un moineau franc; Le vent la baise et boit sa fraîche haleine, O lèvre rouge, ô belle fleur de sang !
Cette beauté qui jamais ne soupire Court par les champs comme un jeune poulain, Et chante et mange, et folâtre et respire. Même elle vide avec Pierre et Colin Son pot de cidre écumeux et tout plein. Dans le manoir dont elle est châtelaine One ne vit-on ruolz ni porcelaine; Mais ses dents sont de neige, et bien en rang Comme s'en vont les agneaux dans la plaine. O lèvre rouge, ô belle fleur de sang !
L'ennui, ce mal affreux qui nous déchire, N'est pas connu de son cœur masculin.
Notre Viroise au ruisseau qui l'admire Lave ses pieds dans le flot cristallin ; Puis, sous l'ardent soleil à son déclin, Par le sentier fleuri de marjolaine, Laissant flotter son cotillon de laine Sur la rondeur de son robuste flanc, Elle s'en va, chantant de sa voix pleine. O lèvre rouge, ô belle fleur de sang!
BALLADES JOYEVSES. 299
Envoi.
f rince, la bouche en fleur de Madeleine Pâlit d'amour parfois, jamais de haine.
Le magister, assis sur un vieux banc, En la voyant dit : C'est la grecque Hélène. O lèvre rouge, ô belle fleur de sang!
Juillet 1869.
Ballade sur lui-même,
Assembleur de rimes, Banville, C'est bien que les chardonnerets Chantent dans les bois deChaville; Mais veux-tu chez les Turcarets
BALLADES JOYEVSES. 301
Emplir ton coffre et tes coffrets?
Plante-là ton rêve féerique !
C'est bien dit, mais je ne saurais, Je suis un poëte lyrique.
Je puis encor charmer la ville Avec la flûte de Segrais ; Mais exercer un art servile, Comment l'oserions-nous, pauvrets !
Si je le pouvais, j'aimerais La toile-cuir et l'Amérique, Mais de quoi servent les regrets ?
Je suis un poëte lyrique.
Mon allure est trop peu civile.
Toujours (autrement je mourrais,) Fuyant toute besogne vile, Je retourne aux divins retraits, Comme, fuyant l'impur marais, A travers la nue électrique
L'oiselet retourne aux forêts; Je suis un poëte lyrique.
Envoi.
1 rince, voilà tous mes secrets, Je ne m'entends qu'à la métrique :
Fils du dieu qui lance des traits, Je suis un poëte lyrique.
Juillet 1869.
ALLADES JOYEVSES 30J
Ballade de l'Amour bon ouvrier.
L e monde est plein de compagnons habiles, De ciseleurs, de rudes artisans Forgeant le fer ou les mitaux fragiles, Faiseurs d'outils et de joyaux plaisants, Tenant la lime ou les marteaux pesants. D'autres, chanteurs, histrions, folle race, Ayant des tours nombreux en leur besace, Vont mariant la flûte et le tambour ; Mais entre tous, quelque ouvrage qu'il fasse Le plus subtil ouvrier, c'est Amour.
30+ TRBKTE-&I2
Il fait errer les zéphyrs indociles Dans les cheveux des filles de seize ans, Il enrubanne Églé dans les idylles, Fauche la gerbe avec les paysans Ou fait piaffer les chevaux alezans, Baisse les yeux ou danse la cordace.
Il fait des ducs avec la populace Et des bergers avec des gens de cour ; Glaçant la flamme, il échauffe la glace : Le plus subtil ouvrier, c'est Amour.
Nous le voyons avec ses doigts agiles Cousant l'habit vermeil des courtisans Ou, fier sculpteur, pétrissant les argiles; Gueux qui mendie ou donneur de présents, Sinistre, ou gai comme des verts luisants. Pêcheur, il prend tout poisson dans sa nasse, Archer folâtre, il atteint dans sa chasse Buse et colombe, alouette et vautour; Joueur de luth, on le fête au Parnasse : Le plus subtil ouvrier, c'est Amour.
BALLADES JOYEVSES. 3 0$
Envoi.
Jt rince, Amour vaut Tartuffe et Lovelace Comédien et roi de la grimace, Soldat, mercier, diplomate et pastour Il est tout ; nul métier ne l'embarrasse. Le plus subtil ouvrier, c'est Amour.
Juillet 1869.
Ballade du Rossignol.
jous les berceaux touffus, près de la rive, Deux amoureux, couple jeune et charmant, Passent. Il est heureux, elle est pensive. La bien-aimée a souri tendrement, Dans ses yeux noirs brille un noir diamant. C'est l'heure émue, ardente, électrisée ! Pour sa compagne auprès de lui posée, Au vaste azur qu'a mesuré son vol, Lançant, joyeux, sa voix divinisée, Au fond des bois chante le rossignol.
BALLADES JOYEVSES. 3C7
La bien-aimée, âme fière et captive, Laisse tomber ses bras languissamment.
Elle frémit comme une sensitive.
Devant ses yeux tout n'est qu'enchantement. La blanche lune éclaire à ce moment Sa main d'enfant, par les lys jalousée. Dans les rameaux, sur la rive opposée, Semblant alors égrener sur le sol Sa strophe d'or de mille feux croisée, Au fond des bois chante le rossignol.
Ls parlent bas, et la brise furtive Touche leurs fronts délicieusement.
Pâle de joie et cependant craintive, La bien-aimée, au bord du flot dormant Vient, et se penche au bras de son amant. L'aile du feu des astres arrosée, Et frémissante et par le vent baisée, Fier, célébrant son triomphe, le col Dans la lumière et baigné de rosée, Au fond des bois chante le rossignol.
Envoi
Le chant éclate en brillante fusée,
Et, s'enivrant de lumière irisée,
L'oiseau dérobe aux deux, par un doux vol,
Les traits divins de son hymne embrasée.
Au fond des bois chante le rossignol.
Juillet 1869.