‹ Le sang de la coupeChapitre 6 sur 20 · PREFACE. XI · texte numérisé non relu

PREFACE. XI

violence, de réalisme et de platitude sentira pardessus sa tête des flots et des flots encore, il étendra sa main vers le seul rameau qui pendra vers lui et qui sera la Poésie, et il se retiendra, pour ne pas mourir, à cette branche toujours verte.

Paris, mars 1874.

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l\is sous la griffe des vautours, Apaise tes sanglots, mon âme!

Vas -tu te plaindre d'une femme?

Non ! je veux boire à ses amours !

Je boirai le vin et la lie, O furie aux cheveux flottants !

Pour mieux pouvoir en même temps Trouver la haine et la folie.

Dans mon verre entouré de fleurs S'il tombe une larme brûlante, Rassurez ma main chancelante, Et faites -moi boire mes pleurs.

Assez de plaintes sérieuses Quand le bourgogne a ruisselé, Sang vermeil du raisin foulé Par des bacchantes furieuses.

Pour former la chaude liqueur, Elles n'ont pas, dans leurs victoires, Déchiré mieux les grappes noires Qu'elle n'a déchiré mon cœur.

Amis, vous qui buvez en foule Le poison de l'amour jaloux, Mon cœur se brise ; enivrez-vous, Puisque la poésie en coule !

C'est dans ce calice profond Que l'infidèle aimait à boire :

Puisqu'au fond reste sa mémoire, Noble vin, cache-m'en le fond !

J'y jetterai les rêveries Et l'amour que j'avais jadis, Comme autrefois ses mains de lys Y jetaient des roses fleuries?

Et vous, mes yeux, que pour miroir Prenait cette ingrate maîtresse, Extasiez -vous dans l'ivresse Pour lui cacher mon désespoir.

Ces lèvres, qu'elle a tant baisées, Me trahiraient par leur pâleur ; Je vais leur rendre leur couleur Dans le sang des grappes brisées.

Je noierai dans ce flot divin Le feu vivant qui me dévore.

Mais non ! Elle apparaît encore Sous les douces pourpres du vin!

Oui, voilà sa grâce inhumaine!

Et cette coupe est une mer D'où naît, comme du flot amer, L'invincible Anadyomène.

Novembre 1849.

Malédiction de Cypris.

V^ 'était le vendredi, jour de Cypris la blonde, Un soir de mai ; déjà, comme un nid de péris, Les bouquets de lys blancs croissaient au bord de l'onde, Et, dans le Luxembourg, ce paradis du monde, Les marbres de l'Attique, amoureux de Paris, Voyaient l'air et les cieux et la terre fleuris.

Leurs crinières au vent, sur les quais pacifiques Les régiments passaient, cuirasses et musiques; Et, dans le ciel en feu, doré comme un fruit mûr. Au-dessus des palais ceints de casques d'azur, Des cavaliers, vêtus d'armures magnifiques, Sur leurs chevaux ailés volaient dans le bleu pur.

Les filles de Coustou rêvaient parmi les roses ; Les satyres lascifs souriaient à l'entour; Sur les thyrses neigeux des marronniers moroses Les oiseaux gazouillaient aux derniers feux du jour, Et leur chant semblait dire aux âmes longtemps close De chanter dans les fleurs la chanson de l'amour.

Mais soudain, au milieu du ciel plein d'allégresse, Rapide, et tout brillant de la nacre des mers, Un char d'or, attelé de colombes de Grèce, Fend la nue et rayonne, éblouissant les airs. Une femme, ou plutôt une jeune déesse, En descend, et son pied foule nos gazons verts.

C'est Cypris. L'or divin rit dans sa chevelure. Elle tient son grand arc; dans sa prunelle obscure S'ouvrent les profondeurs d'un ciel oriental ; Sur son sein va fleurir le rosier idéal, Et sur son dos, au lieu de sa belle ceinture, Brillent les traits aigus dans le carquois fatal.

DJs que Cypris ouvrit sa bouche, urne choisie,

Et de ses dents de lys fit briller la blancheur

Sur sa lèvre divine où court la fantaisie,

L'air, empli de parfums, de charme et de fraîcheur,

Se teignit à l'entour d'une rose lueur,

Et la brise du soir s'imprégna d'ambroisie.

Les étoiles d'argent, moins blanches que sa chair, Semaient de diamants sa chevelure rousse Et faisaient resplendir son sourcil calme et fier; Les roses l'écoutaient, assises dans la mousse. Elle dit, d'une voix impérieuse et douce Comme celle des flots qui chantent dans la mer :

« Toi que j'aime au-dessus des Cyclades humides Et du riant Paphos où , sous mon pied nacré, Naissent à chaque pas les boutons d'or splendides, L'églantine sanglante et le myrte sacré, O Paris, ciel d'amour, toi que j'ai préféré A mon écrin chéri de vertes Atlantides !

LESANGDKLACOUPt. 7

0 ville dont j'ai fait mon temple et mon autel !

J'ai voulu que vers moi, tandis que tu te pâmes

Sous leurs yeux étoiles, plus tendres que le ciel,

Comme d'un trépied saint qu'embraseraient des flammes.

Le parfum de l'amour idéal et charnel

Montât incessamment des grands cœurs de tes femmes !

J'ai baigné dans ton air mon corps passionné; Et secouant sur toi, parmi les blonds zéphircs, Ma ceinture d'azur et d'or, je t'ai donné Pour t'enivrer du vin des pleurs et des sourires, Un harem éternel de cent mille hétaïres Plus belles que Lais, Aspasie et Phryné.

Je t'ai donné Mailly, Gabri.lle, Fontanges,

Diane, à qui ma sœur prête son divin nom,

Et Margot qui fut reine, et cette sœur des anges

La Vallière aux yeux bleus, que pleura Maintenon,

Et Marion la folle, et la sage Ninon

Qui s'enivra cent ans d'amour et de louanges ;

y LE SANG DE LA COUP F..

George, qui tout un soir a soudain rajeuni

Un parterre de rois qu'on vit tressaillir d'aise ;

La reine Caroline et Pauline Borghèse,

Ces déesses qu'aimaient dans un siècle fini

Les hîros disparus, et la Celiani

Que Prudhon fait sourire au soleil qui la baise.

Je t'ai donné Saint-Ange hab;ie a mes doux jeux, Blanche Colbert pareille à Niobé, Lignolle, Ozy, les deux Arsène, et Doche ton idole, Letellier blonde et blanche aux cheveux radieux. Et cette Cléonice insoucieuse et folle Dont le châle est pareil à la pourpre des dieux.

E pour cacher parmi les nymphes familières Les baisers, la défaite et les charmants refus, J'ai fait fleurir pour toi mille jardins confus Qu'Hésiode eût chantés, qu'eût chéris Deshoulières, Cythères et Paphos pleins d'oeillets et de lierres, De rivières d;argent et d'ombrages touffus !

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