‹ Le sang de la coupeChapitre 7 sur 20 · DE LA COITE · texte numérisé non relu

DE LA COITE

Montmorency, joyeux de ses cerises roses,

t sous ua royal abri, La peinture d'amour comme un lys a fleuri, Enghien, dont le lac pur sourit aux cieux moroses. Maurecourt, Saint-Germain, Fraisfontaine, Fleury, Grosbois, et Fontenay que fleurissent les roses !

Enfin je . pour embellir ta cour

Et pour rendre les cœurs dociles à mes fêtes, Tous ces voluptueux dont les âmes sont faites Pour réfléchir la grâce et le divin contour, Les peintres, les sculpteurs, et surtout les poètes, Célestes messagers amoureux de l'amour !

Ronsard et le tendre Racine Qui savaient tous les deux la langue des amants, La Fontaine et Mua poètes charmants

Dont la Mj e à la même colline;

Coustou, dont le caprice incline Des marbres blancs et purs comme des diamants

Ingres, dont les tableaux surpassent des sculptures,

Prudhon qui m'a touchée avec sa noble main;

Pradier et Gavarni, qui rêvent en chemin

Un paradis confus de belles créatures ;

Et le divin Balzac, cet homme surhumain

Qui sait tous les secrets de mes triples ceintures !

Et maintenant, orgueil de ces coteaux penchants, O Thébaïde ! ô ville interdite aux profanes ! Paris! j'ai traversé les villes et les champs, Et je viens voir, du haut de ces monts où tu planes, Comment tu fais l'amour à ces belles sultanes, Dans ces jardins, parmi ces marbres et ces chants!

Car l'amour est cette onde où tout le corps se plonge Et dont la lèvre en feu baise en riant les bords ; C'est ce vase d'eau pure et cette fraîche éponge Qui lave à ses baisers les souillures du corps; Hors de l'amour tout n'est que folie et mensonge, Car tout est dans l'amour et rien n'est en dehors.

C'est le seul vrai devoir et la seule science; Et les hardis plongeurs dont le regard profond Comme une vaste mer fouille la conscience, N'ont rien trouvé de plus en allant jusqu'au fond. Heureux celui qui voit avec insouciance Les idoles sans yeux que les hommes lui font!

Aux parfums des jasmins et de la tubéreuse,

Dans les jardins aimés du soleil radieux,

Il s'enivre à loisir d'accords mélodieux;

Nul souci ne s'attache à sa vieillesse heureuse,

Et dans les bras charmants d'une vierge amoureuse

Ce mortel fortuné devient pareil aux dieux.

Mais celui dont les dents ont fui ma coupe am ère Et qui n'a pas dormi sur un sein libre et fier, Quand sur lui tomberont les neiges de l'hiver Celui-là pleurera sur sa vaine chimère, Et, comme les guerriers aux cuirasses de fer, Il maudira trois fois eon aïeule et sa mère !

En vain, son front couvert d;augustes cheveux blancs Brillera, glorieux de savoir et d'années; Des fleuves couleront de ses yeux ruisselants Et feront deux ruisseaux de ses tempes fanées, Car le désir mordra ses lèvres décharnées Et séchera les os de ses genoux tremblants!

Enfin, lassé d'étreindre, en ses nuits énervantes, La science inféconde et la pâle amitié, Celui-là sentira son cœur crucifié, Et, brûlé de mes feux parmi ses épouvantes, Il traînera son front sous les pieds des servantes Et baisera leur robe en leur criant : Pitié !

Mais elles en courant s'enfuiront dans les saules,

Et riront du vieillard au prochain cabaret

Avec ce beau jeune homme aux puissantes épaules

Qui, dans l'allée en fleur, sous l'ombrage secret,

Marche en blouse et pieds nus comme un enfant des Gaules,

Et dont les noir* cheveux semblent une forêt. »

Ainsi parla Cypris. Oubliant leurs querelles, Les oiseaux se taisaient ; dans les roses pourpris Les lys ouvraient plus grands leurs calices épris. Mais elle, fendant l'air comme ses tourterelles, Elle vola, pliant ses bras comme des ailes, Au sommet du palais, et regarda Paris.

C'était bien cette ville aux urnes débordées Qui donne à l'univers ses flammes et ses flots, Et qui, belle comme Eve et Ninon de Lenclos, Élève sur le front des villes fécondées Sa lC-vre que rougit le vin et les sanglots Et son front chevelu d'où tombent les idées.

Sur les coteaux, avec des rires convulsifs, Comme un beau corps la Ville immense se déroule. Elle tient à la main son large verre où coule Un vin plein de folie et de désirs lascifs, Et s'admire géante, et regarde la foule Avec ses yeux de gaz flamboyants et pensifs.

Ses grappes de maisons semblent, dans la nuit noire, Des troupeaux dispersés sur un grand territoire Que la Guerre a foulé de son pied souverain ; Et, penchant leurs grands fronts sur le fleuve serein, Ainsi que des béliers se lèvent avec gloire Ses mille monuments de granit et d'airain.

Voici ses boulevards où Londres et l'Asie Viennent au même club chercher la fantaisie; Voici ses cabarets, ses tapis baignés d'or, Ses fiers salons, son bal qui passe au chant du cor, Et son drame, où le peuple, empli de poésie,

Encor !

Voici ses régiments superbes et terribles, Ses clairons, ses tambours, ses jeunes officiers, Les hussards blancs et bleus, les sapeurs invincibles, Les dragons revêtus d'indomptables aciers, Les grenadiers géants, les spahis, les lanciers, Et les carabiniers auv crinières horribles.

LE SANi; DE U COUPE, 15

O ville, enfin voici tes salles d'opéras

Où l'or, les diamants et le satin ruissellent;

Là, chaque femme est reine, et les moindres excellent

Par la neige du front et la blancheur des bras ;

Tels, dans un salon clair, sur les fonds de damas

Les camellias blancs parmi l'or étincellent.

Là sous le maillot rose ou l'habit travesti, Fuoco, Cerrito, Carlotta nous enchantent; Dorus et Damoreau, ces harpes, se lamentent, Et, faisant flamboyer notre cœur amorti, Lui disent quels oiseaux et quelles flûtes chantent Dans l'âme de Mozart et de Donizetti.

Ville qu'un souffle émeut et qu'un zéphir apaise! Amazone qui prends la guerre pour un jeu Et qui, penchée au bord du fleuve qui te baise, Chaque jour dans son onde émiettes quelque dieu! L'univers voit sans cesse, ainsi qu'une fournaise, Ton crâne en fusion fumer sous le ciel bleu.

Epris de tes soldats que la foudre enveloppe, Parmi leurs champs couverts de morts et de blessés, Les peuples sur tes pas accouraient empressés Et flattaient de la main ton cheval qui galope, Lorsque tu conduisais par les villes d'Europe Tes héros de vingt ans aux longs cheveux tressés.

Ainsi qu'un beau génie en un monde féerique, Tu brises d'un seul doigt les liens corporels Quand tu lances un jour, au bruit d'un chant lyrique. Sur ces chemins, plus longs qu'un fleuve d'Amérique, Que sillonne d'azur le fer brillant des rails, Tes grands coursiers de flamme aux pieds surnaturels !

Nourrice de lutteurs, ville douce et traîtresse, Tu portes sur ton front des lys de diamant Et des lauriers rougis dans le combat fumant; Dénouant sur ton sein l'or de sa lourde tresse, La fière Poésie est toujours ta maîtresse Et l'Art baise ta lèvre ainsi qu'un jeune amant!

Ton phare est un soleil, et tes jeunes Achilles Ont réveillé le monde au bruit de leur tambour; Mais, ô Paris! cité ruisselante! séjour De la grâce amoureuse et des lèvres dociles, Toi, pour l'amour choisie entre toutes les villes, O ville de Cypris, qu'as-tu fait de l'Amour?

Telle du haut du ciel une aigle au bec vorace De mille oiseaux épars dans son vol suit la trace Et porte le carnage au milieu de leurs jeux ; Telle, les yeux noyés dans les horizons bleus, L'héroïque Cypris d'un seul regard embrasse Le front de la cité ceinte de mille feux.

Près du lit où la mort roidit la courtisane, Celle qui trafiqua de son sang et sa chair, Sa mère, ô honte! étale une douleur profane Pour exploiter encor ces lys en proie au ver, Et vendre vingt louis la dernière cuiller Qui servit à l'enfant pour prendre sa tisane.

Ici l'ambitieux, les deux pieds sur l'autel,

Étend ses maigres bras pour étreindre la terre.

Livide, comme Ajax il insulte le ciel,

Et, cachant dans son coeur sa fièvre solitaire,

II voit en souriant son épouse adultère,

Et, le front dans ses mains, il rêve de Cromwell.

Là, serrant les ducats entre leurs mains fatales, Gobseck et Gigonnet, au fond des tristes salles Dont un vieux rideau vert éteint le jour changeant, Brossent avec la main leur habit indigent, Et font briller l'argent et l'or de reflets pâles Aux rayons de leurs yeux couleur d'or et d'argent.

« La richesse, voilà la vraie amante blonde, Disent-ils. Ses cheveux sont couleur du soleil, Sa bouche est de corail et non de chair immonde. Ses yeux sont de lapis, son sein d'argent vermeil, Et, lumineux trésor, de la nuque à l'orteil Tout son corps est sorti des mines de Golconde.

Nous pouvons avec l'or, nouveaux Pygmalions, Faire vivre le marbre au gré de nos caprices, Atteindre les vautours et dompter les lions, Et prendre les enfants au sein de leurs nourrices. Et les reines du monde et les impératrices Déchausseraient le soir nos pieds, si nous voulions. »

Sur les monts chevelus où gravissent les chèvres, Près d'un adolescent beau comme Gabriel, La pâle prophétesse, en proie à mille fièvres, Jette son ode impie aux quatre vents du ciel, Et, sorti de son cœur où déborde le fiel, Son iambe lui brûle et lui sèche les lèvres.

La moderne Sappho, qu'agite un grand dessein,

Trempe ses longs cheveux dans sa coupe d'absinthe.

Cette sœur du Titan rêve un autre larcin,

Et, tressaillant trois fois comme une femme enceinte,

Blasphème le plaisir et la volupté sainte

Que l'orgueil parricide a tués dans son sein.

Le poète, ruffian de la Muse divine Qu'il adorait hier dans le temple idéal, La prostitue au lit de quelque baladine; Et, portant au hasard son sarcasme banal, Chaud encor des baisers de cette Messaline, L'insulte pour deux sous au bas d'un grand journal.

« Que m'importe, dit-il, vos livres et vos couches, O vierges de quinze ans, au sourire enchanté? La maîtresse qu'il faut à ma virilité C'est la déesse aux yeux caressants et farouches Qui me loue et me baise avec ses mille bouches, L'ange des carrefours, la Popularité!

C'est elle dont le souffle, ainsi qu'un phare allume Une lueur au front qu'enveloppait la brume, Elle qui, les deux bras tendus à l'univers, Arrête les passants pour leur chanter mes vers, Et qui saura pétrir avec l'airain qui fume Mon buste couronné de lauriers toujours verts, i

En habit de gala, les courtisanes vaincs Sur le front de l'Amour posent leurs pieds lassés. Plus pâles que la neige au sommet des Cévennes, Ces folles, dont le vent baise les seins glacés, Pour réchauffer la pourpre éteinte dans leurs veines Boivent l'or et le sang des jeunes insensés.

Elles songent parfois, quand refleurit la mousse, Aux humides baisers de leurs jeunes amours, Aux blanches nuits de juin qu'abrégeaient cent discours Et même, quand la brise en feu souffle plus douce, A ces enfants qui, morts pour elles pleins de jours, Dorment dans une terre inculte où l'herbe pousse.

« Mais, ô mon cœur ! pourquoi se souvenir des morts? Disent-elles. Mon sein gonfle d'orgueil la soie. Le peigne aux mille dents tremble en baisant les ors De mes cheveux touffus dont le flot se déploie, Et la naïade en pleurs frémit toujours de joie En touchant au matin les blancheurs de mon corps.

Mes amants, beaux toujours quoique l'Amour s'enfuie,

Ce sont tous ces joyaux que mon haleine essuie,

Ces mille diamants en lys épanouis,

Ces colliers de sequins, ces ducats, ces louis

Si beaux qu'en les voyant on dirait une pluie

De soleils amoureux de mes yeux éblouis. »

Les jeunes hommes, fiers de voir blanchir leurs têtes, Sont enivrés d'orgueil, comme autrefois de vin. Amour, ca n'est plus toi, flambeau clair et divin, Qui baignes de tes feux les roses de leurs fêtes. « Qu'importe, disent-ils, ce mot que les poètes Ont fait comme leurs vers harmonieux et vain?

Non, Je bonheur n'est point sur la couche enfantine De votre jeune épouse échevelée au vent, Qui, nouant de ses bras le beau collier mouvant, Vous enivre aux parfums de sa jeune poitrine, Et songe dans son cœur aux amours du couvent En vous disant: Je t'aime! avec sa voix divine.

Le bonheur, ce n'est pas d'errer sous les bosquets Où s'égarent, bras nus, ces filles aux fronts pâles Dont les robes de soie et les hardis bouquets Resplendissent les soirs sous les lustres des salles. Et passent des salons aux cabarets des halles, Et des bras des Césars dans les bras des laquais!

C'est d'avoir, sur le dos de la mer qu'elle scinde. Une flotte qui porte, avec ses galions, L'ivoire de Java, les marbres blancs du Pinde, Les perles de Ceylan, grosses de millions, Le duvet de l'eider et les tissus de l'Inde, Les dépouilles des dieux et celles des lions!

Le bonheur, c'est d'aller pour la chose commune Haranguer un sénat en mots impétueux.

De dominer sans peur les cris tumultueux, Et de bien voir, si haut que monte sa fortune, Plissant à votre voix son front majestueux, Le ministre pâlir au pied de la tribune!

2f LE SANG DE LA COUPE.

C'est de faire frémir sous le soleil des rois Ces plaques, ces cordons, ces écharpes à frange, Étoiles et colliers d'une splendeur étrange, Crachats de pierrerie éblouissants et froids, Ces riches arcs-en-ciel, ces rubans et ces croix Couleur d'azur, de pourpre et de flamme et d'orange?

Surtout, c'est de sentir vivre en bas une foule, Travailleurs dont le sang et -dont la sueur coule, Artistes, artisans, chantres aux saints trépieds, Généraux sur Ajax et Marceau copiés, Tout cela n'étant plus qu'une chose qu'on foule, Un piédestal immense où l'on pose ses pieds! »

Ainsi, les yeux hagards et l'écume à la bouche, Ils insultent l 'Amour dans leurs cœurs pleins de fiel . Et les vierges, levant leurs yeux blevus vers le ciel, Disent : « Pourquoi livrer à quelque époux farouche Nos cheveux qu'en jouant l'aile d'un zéphyr touche, Et nos lèvres en fleur, plus douces que le miel ? «

O ville! nulle part dans tes architectures, Sous tes lambris dorés, dans les entassements De tes toits monstrueux et de tes monuments, Nulle part tu ne vois, le cœur et les mains pures. S'unir dans des baisers et des embrassements Un couple jeune et fort aux belles chevelures.

Seule, les yeux éteints, sous la vive clarté Des flambeaux, des surtouts et des lustres sévères, Tandis que ses amants au regard enchanté Cachent sous mille fleurs des tristesses amères, La Débauche sourit et boit dans tous les verres, Et dit en grimaçant : Je suis la Volupté!

Et la cité superbe, insatiable, immonde,

Aux balcons des palais, aux lucarnes des toits,

Hommes, vieillards, enfants, vierges à tête blonde,

Foulant aux pieds ses dieux, ses lauriers et ses lois,

Avec ses millions de bouches et de voix

Crie et chante son hymne à l'Or, maître du monde !

Voilà ce qu'entendit la déesse au front d'or. Et d'horreur, sur son front et sa tête sacrée Sa chevelure épaisse, ondoyante et dorée, Tressaillit et laissa ruisseler son trésor. Cypris trembla de rage, et frissonnante encor, Elle mit sur son arc une flèche acérée.

Alors sur ses beaux seins par ses ongles meurtris Tombent à flots ses pleurs ainsi qu'une rivière ; Ses voiles au hasard fouettent les vents surpris, Parmi les blanches dents que baise la lumière S'échappent furieux les sanglots et les cris; Le dédain fait pâlir sa bouche rose et fière.

Ses yeux que le courroux et la honte embrasaient Et son corps rougissant présageaient cent désastres ; Ses pieds, où les oiseaux naguère se posaient, Du palais magnifique ébranlaient les pilastres, Et dans les noirs jardins du ciel, ses mains brisaient Sur leurs tiges d'azur les calices des astres.

Ses cheveux flamboyaient d'or, de pourpre et de feu, Et, dénoués, pareils aux panaches horribles Que hérisse l'effroi sur le casque d'un dieu, Ensanglantaient les airs, comètes invisibles. La déesse, le dos frémissant dans l'air bleu, Exhala son courroux dans ces strophes terribles :

— O ville qui meurtris mon cœur et vends ma chair! Si ma main sait verser le fiel plein d'amertume, Si mon regard flétrit, si mon venin consume, Si je naquis avec les filles de l'enfer Sous l'éclair effrayé, dans le sang et l'écume Et du corps d'un grand dieu mutilé par le fer!

Écroule-toi ! Soyez maudites, ô murailles ! Par le sein de la femme, où l'enfant allaité Boit l'oubli de la Mort dans un vivant Léthé! Meurs! Par ses flancs féconds vainqueurs des funérailles, Par tout ce qui tressaille au fond de mes entrailles, Par mon corps palpitant sous les feux de l'été !

Meurs! puisque tu t'endors ivre delà Matière, Sans songer seulement au courroux de Cypris, Ainsi qu'un animal couché sur sa litière, Stupide, et l'œil blessé parla blancheur des lys! Puisque tu fais horreur à la nature entière Et qu'il ne reste rien dans l'âme de tes fils !

Puisque le canon seul résonne à tes oreilles ! Puisque devant les fouets irrités et cinglants. Plus stupide en effet à l'heure où tu t'éveilles Que les premiers humains qui ramassaient des glands, Tu ne sais accomplir de plus rares merveilles Que de pousser des cris sur des pavés sanglants !

Puisqu'au pied des gibets où ta haine me cloue, Ta prunelle hébétée, insensible aux couleurs Des astres et des cieux, de la mer et des fleurs , Adore la Fortune assise sur sa roue, Et que l'or et l'argent, deux espèces de boue, Sont devenus tes dieux, comme ceux des voleurs !

LE sANG DE U COUPE. 2p

Puisque, bravant les lois qu'ils ont instituées, Et flairant le sang jeune, ainsi que des vautours, Tes libertins, remplis de vices et de jours, S'en vont, âmes sans frein, du beau destituées, Près des enfants qu'au mal ils ont prostituées, Souiller leurs cheveux blancs le long des carrefours !

Puisque tu mets ta gloire à flétrir ce qui m'aime!

Puisque, les oripeaux et l'argent excepté,

Tout tombe autour de toi sous ton propre anathime,

Et que, trop délicat pour un peuple dompté,

L'amour de l'élégance et de la volupté

Est éteint dans le cœur des courtisanes même !

Puisque ma voix en vain t'a voulu secourir ! Puisqu'au lieu de m'avoir pour sœur et pour compagne. Ton peuple à ses côtés aime mieux voir pourrir L'Avarice, démon hideux qui l'accompagne, Vil forçat de la chair, meurs cloué dans ton bagne ! Meurs, infâme ! ou plutôt, c'est moi qui veux mourir !

Je m'en irai bien loin des modernes Gomorrhes Rejoindre les grands dieux dans la paix du trépas. Libre et quittant ce corps divin qui sur ses pas Te laissait l'ambroisie, et que tu déshonores, Mon âme roulera dans les astres sonores Parmi les cieux vivants auxquels tu ne crois pas!

J'irai, par l'immuable et consolant mystère,

Fondre mon être avec le tout essentiel !

Un rocher sortira des flots où fut Cythère,

Brûlé par un vent morne et pestilentiel,

Et les biens qui par moi ruisselaient sur la terre

S'envoleront avec mon souffle dans le ciel !

La foi, le dévouement, l'honneur et son délire, Tous ces fiers nourrissons bercés entre mes bras, La pitié, la vertu, l'héroïsme, le rire, Le regard de l'épée et le chant de la lyre Avec moi seront morts, mais tu triompheras! Et, puisque c'est l'or seul que tu veux, tu l'auras!

L'or vierge! l'or vainqueur! Au gré de ta folie, Tu l'auras! l'or demain, toujours, partout, encor ! Les placers du Mexique et ceux de l'Australie Viendront gonfler ta bourse et grossir ton trésor, Et l'or sera ton pain, ton nectar et ta lie! Bois donc, voilà de l'or! mange, voilà de l'or!

Emplis ton coffre, et vends tout ce qui se monnoie ! La tombe et le berceau, le palais et la tour ! Trafique du soleil! du repos! de l'amour! Déchire tout cadavre et flaire toute proie ! Vends les baisers craintifs où j'avais mis la joie! Vends l'eau de la fontaine et la clarté du jour !

Emiette les forêts, fais de l'or ! Si ton globe Jusqu'au fond de ses os sent courir un frisson, Comme un jeune idiot qui tremble dans sa robe, Que t'importe! Son cœur peut devenir glaçon ; N'auras-tu pas ton or, cette sainte moisson Que tu ranges trop bien pour qu'on te la dérobe?

Vends les bois où dormaient Viviane et Merlin! L'aigle des monts n'est fait que pour ta gibecière, La neige vierge est là pour fournir ta glacière, Le torrent qui bondit sur le roc sybillin Et vole, diamant, neige, écume et poussière, N'est plus bon qu'à tourner tes meules de moulin!

Pour trouver les rubis en guirlandes pareilles

A celles des raisins que la pluie a mouillés

Et dont la grappe ardente est la gloire des treilles,

Que les caveaux profonds soient avec soin fouillés !

Fends le sépulcre et touche aux cadavres souillés

Pour prendre leurs anneaux et leurs pendants d'oreilles !

N'épargne rien ! demande à la création

Le pain de ta fureur et de ta passion!

Triomphe! empêche-la de rester la plus forte!

Et si tu t'aperçois, pour ta punition,

Que sous tes pieds la terre agonisante est morte

Et que même ton ciel est vide, que t'importe!

Si ton peuple, parmi lequel tant de héros M'ont fait voir la beauté virile et sans mélange, Montre, effrayant le jour, des mufles de taureaux Et des yeux d'éléphant, comme les dieux du Gange ; Si tes poètes, las de fléchir des bourreaux, Traînent le laurier vert dans le vin et la fange ;

Si les marbres sacrés ravis au Parthénon Dans leur blancheur pareille à mon berceau d'écume, Flétris par le marteau, blessés par le canon, Tombent à des marchands courbés sur une enclume, Dans une île barbare, au milieu de la brume, Que t'importe ! éblouis ! remplis tout de ton nom !

Montre le dur métal dont tu fais des récoltes ! Mets-le sur tes frontons et sur tes archivoltes! Fais-en l'âme et le sang des machines de fer Qui par leurs dents de fonte et leur souffle d'enfer Dompteront la nature et vaincront ses révoltes, Et dont les noirs sanglots étoufferont l'éclair.

jj. LE SANG DE LA COUPE.

Par ces gueules de flamme à ta voix apparues, Tu régneras. Commande, elles domineront Le tonnerre et l'orage acharnés sur ton front. Tu peux les laisser faire, et le long de tes rues Briser le même jour tes faux et tes charrues ! Elles laboureront! elles moissonneront!

Ton heure vient; tu peux demain réduire en poudre La lyre et le ciseau ; les cœurs martyrisés Ne te consolent plus; à quoi bon les absoudre? De quoi te serviraient les hymnes embrasés, Paris? Qu'as-tu besoin de l'oubli des baisers, Puisque tu n'as plus peur du ciel et de la foudre!

Mais quand le vaste Ennui, vieux comme l'univen Etendra devant toi son grand désert de sable, Jaloux, mystérieux, muet, infranchissable, Pelé, nu, sans un brin d'herbe ou de gazons verts, Regrettant l'harmonie et la douceur des vers, Tu te rappelleras ton crime haïssable.

Triste comme un cheval déchiré par le mors, Et pressentant déjà tes propres funérailles, Tu diras : « Où sont-ils, ces hommes sans remords Dont la voix créatrice élevait des murailles? » Sortie avec terreur du fond de tes entrailles, Une voix répondra : « Les poètes sont morts! »

Alors vers le néant courbant ton front servile Sous les fiers souvenirs de tes bonheurs si courts, Tu te rappelleras ces temps où dans ta ville L'Amour, partout suivi de grâces et d'amours, Entraînait sur ses pas la belle fleur des cours, Et s'appelait Condé, Chevreuse et Longueville !

Tu te rappelleras ces ombrages, témoins Frais et délicieux des voluptés charmantes Où Lauzun et Biron adoraient leurs amantes; Et tu diras : « Furie exempte de tous soins, Qui ne fuis même pas les ruines fumantes, O Désolation, tu me restes du moins!

lô LE SANG DE LA COUTE.

Enervantes langueurs de mes heures fiévreuses, Puisque rien désormais ne vous peut endormir, Pour noyer dans le flot des plaintes douloureuses L'anéantissement dont je me sens frémir, Je puis pleurer, je puis souffrir, je puis gémir Et savourer du moins ces voluptés affreuses. »

Mais la voix répondra : « Tes chênes chevelus Sous lesquels résonnaient ta prière et tes armes, Sont tombés ; tout est mort, les temps sont révolus ! Le Désespoir aussi te refuse ses charmes. Tu ne souffriras plus! tu ne pleureras plus! Car tu n'as pi us de sang et tu n'as plus de larmes . »

En fuyant vers l'azur à tes yeux interdit, Ainsi te parlera ta conscience intime.

Et maintenant, bouffon que l'Érèbe applaudit, Pitoyable assassin de l'aigle au vol sublime, Toi qui fais de l'Amour ta première victime, Monstre libidineux gorgé d'or, sois maudit !

Ainsi parlait Cypris quand ses cheveux de flamme De leurs rouges éclairs mordaient le ciel en feu. Les imprécations qui sortaient de son âme Soulevaient son beau sein effrayé d'un tel vœu, Et toi, tu gémissais à ces cris de la femme, O Nature éternelle ô corps sacré de Dieu!

Oui, tu tressaillis toute! Une vapeur de soufre Voltigea sur les murs déjetés et croulants. Comme s'agite en rêve un malade qui soutire, Les vieux arbres craquaient, de sueurs ruisselants. La rivière aux flots noirs s'agita dans son gouffre Et voulut par ses cris répondre aux chiens hurlants.

Mais la déesse enfin prit son vol. Les morsures Du soleil dévoraient déjà le fier dessin Des constellations. Ses flèches d'or plus sûres Déchiquetaient les blancs nuages. L'assassn Poussait son char sur eux, et rougissait le sein De l'Aurore vermeille au sang de leurs blessures.

Mai 1847.

Les Souffrances de l'Artiste.

Artiste foudroyé sans cesse, ô dompteur d'âmes, Sagittaire à l'arc d'or, captif mélodieux, Qui portes dans tes mains ton bagage de flammes Et tes soleils volés autour du front des dieux !

Laisse toute espérance, éternelle victime, Et ne querelle plus ton désespoir amer, Puisque tu t'es chargé de remplir un abîme Où tu verses en vain toute Peau de la mer !

Va, tu peux y jeter les océans, poëte,

Sans étouffer ses cris et son rire moqueur.

La curiosité de la foule in.iuiète,

Voilà le nom du gouffre où tu vides ton cœur!

LE SANG DE LA COUPE. Jy

Un mot domine seul ce murmure sauvage, Mais ce mot, c'est le clou d'or et de diamant Et l'anneau qui te rive à ton dur esclavage, Ainsi que Prométhée à son rocher fumant.

Ce mot terrible, c'est : « Après? » Toutes tes veilles, Donne-les, et, plus fier qu'un archange impuni, Pose sur Pélion des Ossas de merveilles! Fais l'impossible, et trouve un corps à l'infini !

Gonfle de passions les figures d'argile! Crée, anime, bâtis! Jusque sous les cyprès Dont l'ombre endormira ta dépouille fragile, L'inexorable voix viendra crier : « Après ? »

Tu peux, par ton regard effrayant les désastres, Dans l'espace que Dieu pour les siens fit exprès Enchaîner comme lui des mondes et des astres : « Après? » dira le peuple insatiable, « après? »

Tu peux faire fleurir tout le jardin des œuvres, Et, bravant leur air sombre et pestilentiel, Dessécher les marais où sifflent les couleuvres, «Après? » dira toujours le peuple. — Après? Ociel!

Après? Mais j'ai vaincu la forme et la lumière! Mes yeux ont bu l'azur, et j'ai dans mon compas Tenu la voûte immense! O foule coutumière, a Après? après? » dis-tu; ne te souviens-tu pas?

Dans les noires forêts, sur les monts de la Thrace, Par les pleurs de ma lyre enchantant leur courroux, J'ai fait bondir d'amour et courir sur ma trace Le tigre et la panthère et les grands lions roux.

Et les gazons touffus étoiles de pervenches, Les feuillages pendants, les profondeurs des bois, Les antres, les rochers et les cascades blanches Au tomber de la nuit s'enivraient de ma voix !

O fouie! j'ai bravé l'horreur des flots funèbres Sur la fragile barque, et , divin ouvrier, J'ai navigué vers l'ombre et les pâles ténèbres, En tenant dans mes mains un rameau de laurier!

Dans les cercles de flamme où frémissent leurs ailes, Les âmes gémissaient d'avoir perdu l'amour, Et, saisi de pitié pour leurs douleurs mortelles, J'ai pleuré de tristesse en remontant au jour!

Peuple, j'ai combattu la guerrière à l'œil louche, Et pour briser les dents de celle qui te mord , Couvert de la toison d'une bête farouche, J'ai lutté sur le sable avec la froide Mort.

Et lorsqu'enfin meurtrie, haletante et lassée, Elle a demandé grâce en secouant ses fers, J'ai repris dans ses bras la douce fiancée Qu'elle emportait déjà vers la nuit des enfers.

Pour rendre l'ennemie encor plus odieuse, C'est moi qui , de la lyre épandant les sanglots. Ai fait sortir charmante et blonde et radieuse, L'immortelle Beauté de l'écume des flots.

C'est moi qui, pour complaire à la terre charmée, Ai conquis tout un monde avec un fruit vermeil ; Des femmes au sein nu composaient mon armée, Et j'ai porté la vigne au pays du soleil.

O foule ! né chétif dans le troupeau des hommes Pour brouter la verdure et ramasser des glands, Moi qui ne vous semblais pas plus que nous ne sommes. J'ai détaché les dieux de leurs gibets sanglants !

Dans une eau de cristal j'ai lavé leurs blessures, Ils marchent maintenant libres sous le ciel bleu, Portant la pourpre et l'or sur leurs belles chaussures. Et le front couronné par les rayons du feu ! »

Tel le poëte parle au passant toujours ivre, Lorsque de son supplice on hâte les apprêts. Il lui dit : « Vois ce sein ouvert qui t'a fait vivre ! » Mais le passant lui crie encore : « Après? » — Après!

Ecoute cependant, spectateur à l'œil vide! Toi pour qui c'est trop peu, dans ton dédain jaloux, De toucher sur ses pieds et sur son flanc livide Le trou qu'a fait la lance et les traces des clous !

Lorsque le pélican ouvre sa chair vivante Pour nourrir ses petits, et qu'ils mordent son flanc, Avec une douceur dont l'homme s'épouvante Il regarde leurs becs tout rouges de son sang.

Écoute ! il tombe, heureux de voir tous ceux qu'il aime Bien vivants par sa mort et bien rassasiés ; Mais que penserait-il à cette heure suprême En fermant vers le ciel ses yeux extasiés,

Quelle angoisse tordrait cette pure victime Si lorsqu'elle agonise et qu'elle expire enfin, Tout gonflés et repus de son cœur magnanime, Ses petits lui disaient : « Nous avons encor faim ! »

Février 1849.

téÉST

Louanges cTAurélie.

1 oi qui rêvas parmi les lys, Avec le sylphe et les willis

Pour coryphées, Et la rosée en diamants, Un théâtre pour les amants Et pour les fées !

Je sais, poëte du roi Lear, Une femme qui fait pâlir

Toutes les flammes Dont ta noble main couronna Juliette et Desdémona,

Ces blanches âmes!

Elle avait au front moins de fleurs, Celle que, d'amour et de pleurs

Tout arrosée, La lune rêveuse, en songeant, Couronnait de rayons d'argent

Et de rosée.

Elle avait de moins doux regards Celle qui , les cheveux épars

Sur son épaule, Blanche comme un camellia, A sa servante Émilia

Chantait Le Saule!

Il est moins agréable au ciel, Cet ange qu'un chant immortel

Toujours caresse, Cet inestimable joyau Sur lequel pleure Olympio

Dans sa tristesse!

Et toi, mon maître, ô fier Ronsard, Enthousiaste du doux art,

Amant d'Hélène, Qui jadis nous émerveillais Sur les roses et les œillets De son haleine!

Celle que je chante en ces vers T'eût donné, sous tes lauriers verts,

Plus de délire Qu'il n'en fallut pour mettre au jour Les cent filles de ton amour

Et de ta tyre.

Car cette maîtresse aux beaux yeux Dans un poëme harmonieux

N'est pas éclose, Ni dans ton marbre, ô Phidias, Ni dans les grands yeux de Diaz

Ivres de rose!

C'est une femme aux yeux plus doux, Vivante, et qui peut, comme nous,

Dire : « Je t'aime, »

Mais qui sur son front sidéral Porte le rhythme et l'idéal

Comme un poëme.

Ce n'est pas un rêve charmant Qu'il faudra pleurer en fermant

Quelque cher livre, Et cet ange aux ongles d'onyx, Plus beau que Laure et Béatrix,

On le sent vivre!

On entend, parmi le satin,

Battre son cœur sous son beau sein

Dans sa poitrine, Les rossignols, pleins de doux chants, Peuvent écouter dans les champs

Sa voix divine,

Et quand elle s'arrête au bois Pour écouter sourdre les voix

De la nature, A travers les arbres du parc, Les naïades admirent l'arc

De sa ceinture !

Le soir, à cette heure de feu Où se pâme sous le ciel bleu

La tubéreuse, La Nuit humide de parfums Se mire dans ses grands yeux bruns,

Tout amoureuse,

Et les extases du soleil Emplissent les airs d'or vermeil

Et d'harmonies, Quand les beaux châles d'Orient Murmurent sur son cou riant

Leurs symphonies!

LE s ANC DE LA COUPE. +Ç

Car c'est pour orner ses beaux reins Que le pays des dieux sereins

Aux mains fleuries Semble dans un tissu changeant Tramer avec l'or et l'argent

Les pierreries!

O beau songe ! sonnet vivant !

Calice entr'ouvert que le vent

Jamais ne fane!

Sa main blanche comme le lait Passe à travers le bracelet

D'une sultane!

Je vois sous les pâles duvets Ses veines couleur des bleuets

Et des pervenches, Ses ongles dignes de Scyllis, Ses bras aussi blancs que les lys,

Ses mains plus blanches!

SO LEsANGDELACOUI'E.

Et mon âme pleine et sans fond, D'où parfois à mon œil profond

Monte une larme, Partout attirée à la fois, Demeure tremblante et sans voix

Sous tout ce charme !

Tels nous sentons, irrésolus, De vivants désirs, qui n'ont plus

Rien de physique, Couler en nous comme des fiots Avec le rhythme et les sanglots

De la musique.

Mai 1846.

La Toison d'or.

J e vois au grand soleil tes cheveux insolents Rayonner et frémir, dignes d'un chant lyrique. Jaunes comme l'arc d'or de la nymphe homérique, Ils courent sur ton sein par de hardis élans.

Et l'ivoire qui mord leurs anneaux ruisselants. Avant de contenir cette extase féerique Arrêterait plutôt les fleuves d'Amérique Où la neige des monts pleure depuis mille ans.

Pour caresser tes lys que la lumière adore,

Et tes blancheurs d'étoile et<es rougeurs d'aurore.

Ils tombent sur tes reins en flots impétueux.

Pareille aux plis épars de la pourpre qui saigne. Pour venir embrasser ton corps voluptueux Leur onde se dérobe aux baisers de ton peigne.

Tel brille un vin de flamme à travers sa prison, Tels rayonnent , vainqueurs des nuages moroses, Dans les cieux empourprés à ces métamorphoses, Les jardins du soleil en pleine floraison ;

Telle, cette ondoyante et soyeuse toison S'étale fièrement sur des bosquets de roses, Et, pour cacher l'Amour en leurs apothéoses, Les topazes et l'or y brillent à foison.

S'il eût peint avant moi cette riche crinière, Rubens, illuminant de clartés l'atmosphère, En eût fait à l'entour un splendide foyer.

Et, jaloux des lueurs de cette chevelure,

Les sculpteurs de l'Attique eussent fait flamboyer

Le marbre de Paros avec de la dorure.

LE SANG DE LACOUi'E. 53

Déroule tes cheveux, divins comme ta voix ! Leurs cheveux étaient blonds, quand les filles de l'Onde, Les Grâces sans ceinture et les nymphes des bois Dansaient en s'embrassant dans la forêt profonde.

Mais ces bandeaux, pareils aux ornements des rois, Chaque jour à présent disparaissent du monde, Et sans doute, ô ma sœur, pour la dernière fois J'ai sur ton front charmant baisé la beauté blonde.

Lorsqu'Orphée, envieux de ce rare trésor, Partit pour enlever l'antique toison d'or, Pour la chanter ensuite il emporta sa lyre.

J'ai comme le héros accompli mon dessein,

O nymphe, et maintenant, vaincu par mon délire,

Je célèbre cet or, parure de ton sein.

Ainsi tu revivras dans mes épithalamcs Avec tes grands cheveux qui baisent ton orteil, Et les astres, avec d'harmonieuses gammes, Diront ce diadème à leurs rayons pareil.

Pour t'embellir parmi mes figures de femmes, J'ai volé dans l'azur les feux du ciel vermeil, Et, pour dorer ton front de lumière et de flammes, J'ai pris dans mes deux mains les couchers du soleil.

Car, messager céleste aux yeux remplis d'étoiles, Je n'ai pas fait fleurir mon rêve sur les toiles, Ni dans l'airain sacré, ni sur les marbres blancs.

Mais, plus heureux, je tiens cette lyre de l'ode Qui brave mille hivers, et cache dans ses flancs Le grand art de Sappho, d'Orphée et d'Hésiode.

Octobre 1847.

Amazone nue.

Amazone aux reins forts, solide centauresse, Tu tiens par les cheveux, sans mors et sans lien, Ton cheval de titan, monstre thessalien, Et ta cuisse d'acier le terrasse et le presse.

On voit voler au vent sa crinière et ta tresse. Le superbe coursier t'obéit comme un chien, Et rien n'arrêterait dans son calme païen Ton corps, bâti de rocs comme une forteresse.

Franchissant d'un seul bond les antres effrayés, Vous frappez du sabot, dans les bois non frayés, Les pâtres chevelus et les troupeaux qui bêlent.

Toi, nymphe sans tunique, et ton cheval sans mors, Vos flancs restent collés et vos croupes se mêlent, Solide centauresse, amazone aux reins forts !

Octobre 1847.

La Thessalie.

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