A AUGUSTE PRÉAULT
{) Thessalie, il est dans tes monts pittoresques De noirs vallons, jonchés de laves et de rocs, Que l'éclair et la foudre en ses terribles chocs A peints de pourpre et d'or, comme de grandes fresqu:
Là, tordue et brisée en cent poses grotesques Et laissant la tempête éparpiller ses blocs, La Terre, que jamais ne déchirent les socs, Succomba sous l'effort des Titans gigantesques.
Un granit, que jamais l'ouragan n'a ployé, Étale seul ses flancs et son front foudroyé Et mesure les cieux de son oeil de colosse.
O statuaire! ainsi l'artiste à l'œil de feu,
Les pieds sur le volcan et sur sa gueule atroce,
D'un regard assuré plonge dans le ciel bleu.
Octobre 1847.
La Lyre.
Les dieux, pour lui laisser le vin, buvaient du fie! . L'aigle à ses pieds veillait, ayant quitté son aire ; Le lion devant lui se couchait, débonnaire, L'abeille était joyeuse et lui donnait son miel.
Il avait sur son front le signe essentiel, Et de rouge vêtu, comme un tortionnaire, Dans sa droite féroce il portait le tonnerre, Étant celui qui fait la clarté dans le ciel.
Pourtant, sans être ému de sa terrible approche, Moi, je chantais mon ode et j'emplissais la roche, La caverne et le bois de cris mélodieux.
Enfin je m'avançai, pris du sacré délire, Vers celui qui soumet les tigres et les dieux, Et je lui dis : Amour, obéis; j'ai la Lyre!
Octobre 1847.
Les Affres de l'Amour.
1 arfois dans votre esprit, où cent rêves diffus Peuplent de visions la pensée alourdie, Comme dans la nuit noire un éclair d'incendie Vous voyez l'idéal à travers ses refus.
Comme une aurore en feu perce les bois touffus, Vous entendrez bientôt dans votre âme agrandie Sortir une superbe et pure mélodie De ce murmure vague et de ces bruits confus
Nés au bruit des sanglots et des cris d'une femme, Ne nous étonnons pas de tout ce que notre âme A de tressaillements pour enfanter l'amour.
Il est un arbre épars dont la fleur solitaire Met cent ans à fleurir et ne dure qu'un jour : Elle éclate en s'ouvrant comme un coup de tonnerre.
Octobre 1847.
La Nuit.
A. cette heure où les cœurs, d'amour rassasiés. Flottent dans le sommeil comme de blanches voiles, Entends-tu sur les bords de ce lac plein d'étoiles Chanter les rossignols aux suaves gosiers?
Les coussins attiédis, les draps aux fines toiles Baisent ton sein, fleuri comme un bois de rosiers?
Vois-tu, du fond de l'ombre où pleurent tes pensées. Fuir les fantômes blancs des pâles délaissées, Moins pâles de la mort que de leur désespoir?
Ou, peut-être, énervée, amoureuse et farouche,
Pieds nus sur le tapis, tu cours à ton miroir
Et des ruisseaux de pleurs coulent jusqu'à ta bouche.
Octobre 1847.
La Prophétie de Calchas.
(jomme les Danaens assemblés devant Troie Buvaient à ses trésors de festin à festin, Et, les regards fixés sur cette riche proie, Vivaient joyeusement dans l'espoir du butin;
Tous les guerriers, couchés sur le sable par troupes, Tenaient de gais propos, ou puisant tour à tour Dans le large cratère et remplissant les coupes, Entonnaient en riant quelque chanson d'amour.
Les uns, près de la mer pleine de doux murmures, Livraient leurs yeux songeurs aux caresses des flots, Et d'autres, au soleil, fourbissaient les armures, Les casques sans panache et les lourds javelots.
LE SANG DE LA COUTE. 6l
« Bientôt, s'écriaient-ils, orgueilleuse Pergame, Tes guerriers tomberont sous le glaive mortel, Et le rouge incendie, avec ses dents de flamme Mordra tes blanches tous qui montent jusqu'au ciel.
Nous fondrons sur tes murs comme le vent d'orage, Enivrés au galop des coursiers triomphants, Et rien n'arrêtera notre jalouse rage, Ni les femmes en pleurs, ni les jeunes enfants.
La ville de Priam et toute la Phrygie Sera comme un palais ceint de rideaux vermeils, Où pour nous éclairer comme une aube rougie, Les frontons enflammés serviront de soleils.
Nous tuerons tes grands bœufs pareils à des colosses, Et tes moutons de neige et tes boucs aux beaux fronts, Et nous laisserons prendre aux animaux féroces Le reste des festins que nous dédaignerons.
Les riches vêtements aux laines mariées, Où la main d'une femme habile à ces travaux A fait fleurir partout des couleurs variées, Nous les étalerons sous les pieds des chevaux.
Ta pourpre couvrira l'airain de nos cuirasses, Et dans tes coupes d'or nous boirons tes doux vins. Nos bouffons, prodiguant l'insulte et les menaces, Forceront à chanter les poètes divins.
Les filles de tes rois et tes jeunes prêtresses, Se courbant sous le fouet, comme les blancs taureaux, Les cheveux sur leurs seins échevelés en tresses, Laveront nos bras nus teints du sang des héros.
Ces vierges sans souillure, à tout amour rebelles, S'endormiront le soir dans nos bras, les seins nus; Les princes et les chefs garderont les plus belles, Et le reste sera pour les premiers venus.
Alors tu pleureras ton aveugle démence.
Tes rochers et tes mers pousseront des sanglots ; La Désolation, ainsi qu'une aile immense, Planera dans la nuit sur tes champs et tes flots.
Tes rois, réfugiés dans les cavernes closes, Aux plus vils animaux disputeront des glands, Et les fleuves d'azur, bordés de lauriers-roses, Rouleront tes débris avec leurs flots sanglants !
1E sANti DE LA COUPE. 6}
Buvant à la fontaine et dormant sous les branches, Et réservés peut-être à de plus durs exils, Tes chefs, dont l'or ceignait les chevelures blanches, Fuiront dans les forêts, couverts de haillons vils !
Et si parfois encor se souvenant du trône Dans un pays lointain sans palais et sans lois, Pour obtenir de lui quelque chétive aumône, Ils disent au passant : Jadis nous étions rois ;
Les enfants aux pieds nus, courant sur le passage De ces hommes pareils aux spectres des tombeaux, Leur jetteront alors de la boue au visage Et viendront déchirer leurs habits par lambeaux.
Tes dieux même, parmi les champs que tu contemples. Pleureront, l'œil perdu dans les grands horizons, Et nous fondrons l'argent des autels et des temples Pour ornar, au retour, le seuil de nos maisons. »
Ainsi les Achëens aux flottantes crinières Ayant des monstres d'or sur leurs larges écus, Exhalaient sans merci les injures dernières, Et, d'avance, insultaient aux larmes des vaincus.
Mais cependant Calchas, qui lit dans les pensées, Leur rappelait ainsi, vieillard chargé d'hivers, La vénération des Muses délaissées Et le respect des dieux, maîtres de l'univers :
u Achéens, disait-il, votre vengeance ailée Renverse d'un seul coup les bataillons épars, Et des dieux, accourus dans la noire mêlée, Combattent avec vous sur le devant des chars.
Tels les bruyants troupeaux des jeunes centauresses Font bouillonner d'horreur les flots des lacs fumants, Vous traînez après vous les fureurs vengeresses Et le cortège affreux des épouvantements.
Tels, quand l'ardent soleil les couvre de brûlures, Courbés sur les prés verts, les faucheurs en haillons Avec le pâle acier tranchent leurs chevelures, Vos glaives éblouis fauchent les bataillons.
Grâce à votre valeur dans les enfers vantée, Ce sont partout des morts broyés par des essieux. La prunelle du jour contemple, épouvantée, Tout ce sang répandu qui hurle vers les ci eux.
Et de vos ennemis exterminant le reste, Nourrice de FHadès, effroi des nations, Quand vous êtes passés, la Famine ou la Peste Vomit derrière vous des imprécations.
Donc, engraissez les champs d'hécatombes humaines ! Soyez comme les loups au milieu d'un bercail ! Que le sang coule à flots dans les gorges des plaines, Et que vos noirs chevaux en aient jusqu'au poitrail !
Entrez dans Ilios au bruit de la tempête, Par une nuit d'orage où, pour guider vos rangs, Les rochers des grands monts rouleront sur sa tête, Et débordez sur elle avec les noirs torrents !
Qu'on croie entendre aux cieux les astres se dissoudre En écoutant monter vos clameurs dans les airs ! Que vos cris furieux fassent taire la foudre, Et que votre incendie éteigne les éclairs !
Sur ces riches palais, ces maisons et ces porches Où plane un air brûlant et pestilentiel, Ainsi que des démons qui font voler des torches Secouez dans vos mains les colères du ciel !
A la seule lueur des flambeaux et des flammes, De la triste Pergame égorgez la moitié ! Chargez de durs liens les enfants et les femmes, Et faites des rois même un objet de pitié !
Que rien d'humain ne reste au fond de vos entrailles, Pas même le respect des morts et des tombeaux! Que vos seins, réjouis par mille funérailles, Soient comme un champ de mort où volent des corbeaux !
Que les aigles, quittant leurs rochers et leurs aires, Volent sinistrement sur tous les alentours! Déchirez les enfants dans le ventre des mères, Et préparez leur chair aux petits des vautours !
Guerriers, faites mourir des héros sous les verges En les injuriant par des noms abhorrés, Massacrez les vieillards et meurtrissez les vierges Sur les corps palpitants des pères massacrés !
Pâles de leur dégoût, rouges de vos morsures Qu'elles cherchent partout, sous l'éclair de vos yeux, Des lambeaux de haillons dévon.'s de souillures Pour cacher leurs corps, faits à l'image des dieux !
IE SANG DE LA COUPE. Cj
Et qu'enfin dans leurs flancs sentant l'horreur vivante. Des aïeules aussi pressent leurs pas tremblants, Et de leur nudité promenant l'épouvante, Pour en voiler leurs seins prennent leurs cheveux blancs !
Que dans les noirs bûchers pleins d'horribles murmures, Flamboyants échafauds qu'un Dieu foudroie en vain, Les guerriers entassés brûlent dans leurs armures. Ainsi que des parfums dans un vase divin !
Que le vieillard, pareil au cadavre livide, S'enfuie avec délire, une blessure au flanc, Et, tendant ses deux mains, cherche sa maison vide Qui fuit devant ses yeux aveuglés par le sang !
Que tout, jusqu'au tumulte, avec le feu s'éteigne Dans la sombre fumée, aux aboiements des chiens, Et que le Simoïs, qui sanglote et qui saigne, Répète seul le nom de Troie et des Troïens!
Que l'Asie, opulente et superbe naguère,
Et dont chaque palais recelait un trésor,
Ne soit plus qu'une plaine où vos coursiers de guerre
Paîtront parmi les champs avec des harnois d'or!
Emplissez de néant ces plaines criminelles ! Mais de meurtres couverts, guerriers victorieux, Gardez le souvenir des choses éternelles, Dans vos combats humains n'égorgez pas les dieux !
Aux souffles des zéphyrs, que la sage Aphrodite Vénérable aux mortels, sentant ses pleurs taris, Puisse oublier l'effroi de la guerre maudite, Et s'égarer pieds nus dans les chemins fleuris!
Que le troupeau charmant des nymphes et des Grâces. Qui cherche les flots purs et les abris secrets, Puisse encore dans l'herbe, où fleurissent leurs traces, Mener des chœurs dansants à l'ombre des forêts.
Mais respectez surtout les Muses et les Lyres ! Que les divines sœurs, vierges aux belles voix, Sur les monts chevelus puissent par leurs sourires Emouvoir en chantant les rochers et les bois !
Quand les hommes, pareils aux animaux immondes, Vivaient dans les forêts, c'est la Muse aux beaux yeux Qui peigna de ses doigts leurs chevelures blondes Et leur dit d'élever leurs regards vers les cieux.
Sans elle vous seriez comme des bêtes fauves, Vous enivrant de meurtre et sans plus de remords Que la louve affamée et que les vautours chauves Qui guident leur femelle à l'odeur des corps morts.
Tantôt avec ses sœurs, au soleil des campagnes, Mêlant la poJsie avec les chœurs dansés, Elle passe, pieds nus, sur le haut des montagnes, Enchantant l'horizon de ses pas cadencés.
D'autres fois, le sein libre, elles tiennent la lyre. Parmi les immortels continuant leurs jeux, On entend résonner de leur hymne en délire Les radieux sommets de l'Olympe neigeux.
De vos guerres sans fin réparant les désastres, Elles peuvent, enflant les clairons à grand bruit, Élever vos exploits jusqu'au-dessus des astres, Ou les ensevelir dans l'éternelle nuit.
Et, selon votre culte envers les champs lyriques. Elles vous montreront à l'avenir lointain Comme des combattants de guerres héroïques Ou comme des brigands affamés de butin.
Gardez -vous d'offenser l'Amour, roi de la terre, Soit qu'il tienne la foudre ou qu'il tresse des fleurs ; Car il dompte les loups et la noire panthère, Et de leurs yeux pensifs il arrache des pleurs.
Teints du sang des grands dieux dont il a triomphé, Comme le jeune Hercule il porte une massue Et la peau d'un lion dans ses bras étouffé.
Malheur à qui des vers dédaigne l'harmonie ; Malheur à l'insensé qui met tout son effort A mépriser Cypris dans son orgueil impie : Les dieux lui garderont la folie et la mort ! »
Ainsi parlait Calchas, et les guerriers farouches Attachés à sa lèvre avec des liens d'or, Et tous les chefs laissaient échapper de leurs bouches Des acclamations pour le fils de Thestor.
Les Ajax, le divin Achille à qui tout cède, Les Atrides, Mégès accouru sur leurs pas, S'écriaient tous : Louange à celui qui possède La science de lire au delà du trépas !
Mais seul, pendant ce temps, Diomède en silence, Caressant le désir du carnage odieux, Baissait les yeux à terre, et regardait sa lance Que devait par deux fois rougir le sang des dieux.
Mai 184S.
Artémis partant pour la chasse.
Artémis, ô déesse au croissant argenté, Les nymphes que ravit ton sourire enchanté, Livrent leurs fronts au vent querelleur, et sans voiles, Accourent sur tes pas comme un troupeau d'étoiles. Et déjà, frémissant autour de ces beaux corps, Dans les noires forêts, pleines du bruit des cors, Les molosses de Thrace, ivres de cent caresses, Lèchent en se pâmant les bras des chasseresses. O déesse, tu pars ! Tes grands cheveux dorés Font resplendir de feux l'horreur des bois sacrés, Et pour chasser pieds nus parmi les herbes sèches, Voici l'enfant Éros qui t'apporte ses flèches. Tu pars, superbe et fière, en tête d'un essaim , Et, tout prêt à fleurir, le bouton de ton sein Virginal, que ton sang ambroisien colore, Rougit comme une rose aux fraîcheurs de l'aurore.
Octobre 1849.
LE sAXC DK LA. COUPE. 7j
Tristesse au jardin.
Un jour, elle passait dans le jardin en feu
Baigné par les zéphires,
Et des bassins d'azur son petit soulier bleu
Effleurait les porphyres.
Ses pieds polis, pareils dans le bas irisé
A la neige qui tombe, Parmi le sable d'or avaient l'éclat rosé
Des ailes de colombe.
Elle glissait au bord de ces flots murmurants
Et baignés d'harmonie, Et portait la lumière en ses doigts transparents
Comme une Polymnie !
Comme dans un portrait que rêve Miéris
Aux rayons de la lune, Cent mille diamants allumaient leurs iris
Dans sa prunelle brune.
Qu'ils étaient beaux, les yeux de cette Alaciel
Plus belle et plus complète, Ces yeux clairs et profonds où l'océan du ciel
Tout entier se reflète !
On voyait vers leurs ors se courber les pistils
Des fleurs respectueuses, Et cent reflets emplir les sourcils et les cils
D'ombres voluptueuses.
Et, comme les beaux seins par le flot arrosas
Des naïades marines, Le soir te rougissait de tons clairs et rosés,
Nacre de ses narines !
Et, superbes d'orgueil, les blancheurs de ses dents,
Sous ses lèvres hautaines, Ruisselaient de clartés comme les lys ardents
Penchés sur les fontaines !
Ses lèvres, où luttaient l'amour et son ardeur
Et les folles paresses, S'entr'ouvraient aux rayons, tremblantes de pudeur
Et pleines de caresses.
Ces sereines beautés de l'esprit et des sens
Confondaient leurs féeries, Comme luttent d'éclat les boutons rougissants
Et les roses fleuries.
Et de sa bouche ardente et de sa lèvre en fleur
Mordant les belles lignes, Folâtraient vaguement le duvet querelleur
Et les ombres des signes.
Comme dans ces jardins où la Jérusalem
De fleurs s'était parée, Le parfum de ses pas, mieux que tout un harem,
Laissait l'âme enivrée.
Comme un oiseau s'envole, et laisse au firmament
Un bruissement d'ailes, Sur ses pas murmurait un doux frémissement
De linge et de dentelles.
Et cherchant de son sein la neige et les brasiers
Parmi la robe close, On sentait vaguement refleurir leurs rosiers
Sous le corsage rose !
Et, sur sou col de marbre et ses bras, assouplis
Par toute cette joie, La brise et le soleil se disputaient les plis
De sa robe de soie !
Mais tandis que les bruits épars et les accords
De l'univers physique, Sur ses pas, entraînés au rhythme de son corps,
Se changea-ient en musique,
Les ruisseaux et les fleurs, le bosquet souriant
Et toute la Nature Trembla de jalousie et de honte en voyant
Sa beauté calme et pure.
Du chêne olympien aux ir^osotis bleus,
Tous les fils de Cybèle Dirent en inclinant leurs fronts baignés de feux : « Mourons, elle est trop belle ! »
« Mourons ! (dirent aussi dans leurs nids querelleurs
Les colombes éprises,) Puisque ses petits pieds, sans offenser les fleurs,
Volent comme des brises ! »
Le saule dit : « Mourez, feuilles des tristes vœux,
Le long de mes épaules, Puisque le vent du soir aime mieux ses cheveux
Que les cheveux des saules ! »
« Fanez-vous, ô mes fleurs, (dirent les fiers rosiers,)
Puisqu'en ses lèvres closes Sa bouche a des parfums dont sont extasiés
Les calices des roses. »
« Tombez, (dirent les lys,) ô blanches fleurs des rois !
Les pâles avalanches Ont des taches auprès de vos pétales droits,
Mais ses dents sont plus blanches ! »
«Mourons, (dirent tout bas les filles des sculpteurs Sous les branches des arbres,)
Puisque sa chaste épaule et ses bras enchanteurs Sont plus blancs que nos marbres! »
« Bois-moi, (dit au soleil en ses palais charmants
La tremblante rosée,) Puisqu'elle a de plus clairs et de plus purs diamants
La prunelle arrosée. »
Et, dans les clairs bassins, sous les grands peupliers,
Les naïades se dirent :
« Allons dans les palais de cristal oubliés
Où les dieux se retirent!
Et toi, mon bien-aimé, toi, soleil triomphant,
Sèche ma vague blonde, Puisque sa joue en fleur et sa lèvre d'enfant
Sont plus douces que l'onde. »
Le lierre dit : « Brisez mes rameaux sans retour,
Dryades familières, Puisque sa main vaut mieux pour enchaîner l'amour
Que les cent mains des lierres! »
Et toute la Nature, aux flancs d'herbe vêtus,
Arbres, ondes et flamme, Dit : m Je meurs en pleurant tous mes charmes vaincus
Par une jeune femme ! »
Mais elle répondit : « Laisse mes pieds nacrés
Courir sur ta pelouse, Baise ta fille au front, Nature aux flancs sacrés,
Et ne sois pas jalouse !
Vous ne connaissez pas nos maux qui font mourir
Et nos peines secrètes :
Aimez-vous bien, soyez heureuses de fleurir,
O petites fleurettes!
L'aurore aux doigts rosés reviendra tous les jours
Baiser les vagues blondes, Et rien ne peut troubler les sereines amours
Du soleil et des ondes!
Sous les grandscieux d'azur vous n'avez pas de toit,
Vous n'avez pas de chaînes :
Rien ne prive jamais la feuille qui la boit
De la sève des chênes !
Les déesses de marbre au regard contempteur
Plein d'amours éternelles Chérissent à jamais l'harmonieux sculpteur
Qui les a faites belles.
Et vous, roses, et vous, reines des floraisons,
Les rayons d'or allument Et refleurissent mieux à toutes les saisons
Vos baisers qui parfument.
8o LE SANG DE LA COUPE.
O fleur, quand ton amant t'a choisie un matin,
Sans regrets tu l'accueilles Parmi l'air parfumé de lilas et de thym,
Dans un beau lit de feuilles.
Sur ton cœur virginal, par l'amour embrasé,
Aucun regret ne pèse, O ma sœur, et surtout jamais rien n'a baisé
La lèvre qui te baise.
Jamais, ô fleur, pas même à l'heure du trépas,
Tu n'es abandonnée !
Tu meurs près d'un amant qui ne te laisse pas
Lorsque tu t'es donnée.
Il ne te laisse pas à ce plaisir amer
Des sanglots pleins de charmes,
Seule, avec le regret, profond comme une mer, Des baisers et des larmes.
Il ne te laisse pas au souvenir flétri
Où notre lèvre avide Se brûle, comme au bord d'un grand fleuve tari
Dont le lit serait vide !
LE s A N G DE LA COUPE.
Il ne te laisse pas sur une couche en feu,
Soucieuse et lassée, Le front pâle, mourir sans avoir dit adieu
Et sans être embrassée! »
Juin 1846.
La Colombe blessée.
\J colombe qui meurs dans le ciel azuré, Rouvre un instant les yeux, mourante aux blanches ailes! Le vautour qui te tue expire, déchiré Par des flèches mortelles.
Va, tu tombes vengée, ô victime, et ta sœur Peut voir, en traversant la forêt d'ombre pleine, L'oiseau tout sanglant pendre au carquois d'un chasseur Qui passe dans la plaine.
Le jeune archer, folâtre et chantant des chansons, Passe, sa proie au dos, par les herbes fleuries, Laissant déchiqueter par les dents des buissons Ces dépouilles meurtries.
Octobre 1850.
Le Palais de la Mode.
Il est un clair palais fait de cristal de roche, Dans un nid de rosiers, au bord d'un fleuve bleu. Les vases, les émaux, les verres de Lahoche Y brillent sous l'argent des chandeliers en feu.
Dans le nuage gris qui sort des cassolettes Folâtrent des oiseaux peints de mille couleurs, Et, veloutés et frais comme des violettes, Les divans parfumés se cachent dans les fleurs.
Sur leurs pâles coussins plus doux qu'une caresse, Repose un front couvert des ornements royaux. C'est le front triste et pur d'une jeune déesse Qui sous ses petits pieds foule mille joyaux.
Elle brise en jouant, comme un oiseau son aile, Tous les hochets d'hier, cent caprices dorés, Et rêve, en chiffonnant la soie et la dentelle, Les caprices nouveaux qui seront adorés.
Cette reine sereine et folle, c'est la Mode. Cent filles de seize ans, nymphes aux fiers trésors, Le long de leurs genoux, pour éclairer mon ode, De leurs cheveux épars laissent flotter les ors.
Leurs ongles sont armés de l'aiguille féerique, Et dans la blonde en fleur cisèlent un bonnet, Comme Pétrarque, fils de la Grèce lyrique, Pour la chaude Italie ébauchait le sonnet.
Elle sort de leur main voluptueuse et douce, La pourpre qu'eût aimée un prince lydien, Et, nuage de feu, ce cachemire où Brousse Nous vend toutes les fleurs du soleil indien.
Et lorsque dz New-York, de Londres ou d'Asie, Les reines des salons de tous les archipels Disent : « Quel nouveau charme et quelle fantaisie Rajeunira demain nos attraits éternels? »
Mille petits Amours, cohorte aux ailes roses, Du palais radieux s'envolent tout joufflus, Et, traversant le ciel rempli d'apothéoses, Portent à l'univers ces ordres absolus :
« Demain, vos porterez ces étoffes de guêpe, Satins d'or dont le rose illumine les bouts, Et ces chapeaux tout clairs, faits de brume ou de crêpe, Où flotte la nuée en fleur des marabouts !
Avant que le raisin des Bacchantes mûrisse, Pour refléter les feux et les lys de l'été, Vous aurez ces bijoux en acier que Meurice Fit clairs comme les flots du doux Guadalété!
Vous aurez ces peignoirs plus pâles que le marbre, Ces bas tout découpés pour les yeux de l'Amour, Et ces mouchoirs chinois faits d'une écorce d'arbre, Et ces cols merveilleux bâtis de points à jour!
Et, près de ces bouquets si frêles du barége Dont la grâce a tordu les faciles volants, Voici les pompadours plus légers que la neige, Fonds roses, fonds lilas, fond céleste et fonds blancs!
Voici les beaux jardins prédits par les sybilles, Feuillaisons d'émeraude et bleuets de saphir, Les rubis, les bouquets de lys à fleurs mobiles Dont les gros diamants tressaillent au zéphyr.
Enfin, pour resplendir à vos tables insignes, Nous avons les flambeaux gais comme des bijoux, Et le linge pareil à la toison des cygnes, Et les Eldorados entassés ensurtouts!
Et le vermeil qui grimpe en mille architectures, Soleils d'orfèvrerie et fils d'argent tramés, Et tous ces paradis terrestres des sculptures Arrachés par Klagmann aux métaux enflammés.
Nous avons fait fleurir l'ivoire des ombrelles Et fixé parmi l'or les flammes de l'émail, Et, pour mieux vous distraire, apaisé les querelles De ces dragons chinois peints sur votre éventail.
Nous avons déchiré la poitrine de l'Onde Pour y chercher la perle agréable à vos yeux, Et, pour faire de vous les maîtresses du monde, La Mode a fait éclore un monde merveilleux.
C'est pour qu'il brille encor sur votre épaule pure, Le myrte du désir, adorable et fatal, Qu'elle chiffonne encor la soie et la guipure Sur les coussins rosés du palais de cristal.
Pourtant, souvenez-vous, ô belles jeunes femmes, Que c'est le seul Amour dont le flambeau changeant, En jouant autour d'eux, remplit de vagues flammes Le satin, le velours et la toile d'argent.
Ah! si Paris est roi parmi toutes les villes, C'est que c'est le pays où l'Amour, d'un regard, A fait naître, au milieu de cent guerres civiles, Pour le chanter en vers son poète Ronsard.
C'est que, lorsqu'on y sent passer comme une flèche, Au milieu d'un éclat de parure et de voix, Un essaim de péris au bord d'une calèche, Parmi les feuillaisons, dans un nuage, au bois,
On peut dire à coup sûr, tout bas : « Chacune d'elles, En causant du dernier ballet ou des Bouffons, Songe à quelque amitié belle entre les plus belles, Et son cœur bat plus fort sous ces jolis chiffons.
b» LE SANG DE LA COUPE.
C'est que là, quand la Valse autour d'une muraille Fait bondir avec Strauss deux cents couples charmés Plus d'un regard sourit, plus d'une main tressaille Dans l'humide prison de ses gants parfumés.
C'est que là, la Féerie amoureuse et le Rêve Vivent parmi le luxe et les fleurs d'une cour, Et c'est là seulement que les filleules d'Eve Ont lu jusqu'à la fin le roman de l'Amour.
Janvier i8$o.
LE SANG DE LA COUPE. 8p
.omme, tu peux faucher, par un sombre désastre, Les arbres chevelus; tu fais obéir l'astre Et le flot; ta pensée orageuse dans l'air S'élance avec le vol furieux de l'éclair, Lt, nautonier, tu prends les deux à l'abordage. Cependant, le plus clair de ton vaste héritage, Ce que tu sauveras de cent débris flottants, Le trésor qui te reste en somme, et que le Temps Ne dispersera pas avec sa rude haleine, O vainqueur des soleils, c'est la gloire d'Hélène, Le divin Péléide en pleurs pour Briséis, Et le vieux sang qui fume au bord du Simoïs!
Juin 1846.
V ous en qui je salue une nouvelle aurore,
Vous tous qui m'aimerez, Jeunes hommes des temps qui ne sont pas encore,
O bataillons sacrés!
Et vous, poëtes, pleins comme moi de tendresse,
Qui relirez mes vers Sur l'herbe, en regardant votre jeune maîtresse
Et les feuillages verts!
Vous les lirez, enfants à chevelure blonde,
Cœurs tout extasiés, Quand mon corps dormira sous la terre féconde
Au milieu des rosiers.
Mais moi, vêtu de pourpre, en d'éternelles fêtes
Dont je prendrai ma part, Je boirai le nectar au séjour des poëtes,
A côté de Ronsard.
Là, dans ces lieux où tout a des splendeurs divines,
Ondes, lumière, accords, Nos yeux s'enivreront de formes féminines
Plus belles que des corps;
Et tous les deux, parmi des spectacles féeriques
Qui dureront toujours, Nous nous raconterons nos batailles lyriques
Et nos belles amours.
Vous cependant, mes fils, nés pour la poésie Et l'ode aux flots vainqueurs,
Vous puiserez la joie au fleuve d'ambroisie Qui coula de nos cœurs.
Comme, aujourd'hui rêveur près de quelque fontaine.
Je redemande en vain Le secret des amours de Marie et d'Hélène
A mon maître divin,
Vous redirez aussi les grâces d'Aurélie
Aux oiseaux de Cypris, Au rossignol des bois, à la rose pâlie,
Au bleu myosotis!
Vous demanderez tous à mes vers de vous dire
Quelle fut la beauté Dont mes rimes en fleur adoraient le sourire
De rose et de clarté !
Ils vous la montreront, ces vers dont s'émerveille
La chanson des hautbois, Ruisselante de feux comme une aube vermeille,
Rose et neige à la fois;
Et telle qu'à présent, jeune fille hautaine
Au sein délicieux, Elle ravit d'amour l'azur de la fontaine
Et l'escarboucle aux cieux.
On dirait à la voir que, de sa main profonde,
Dieu, sur son trône assis, A pétri de nouveau, pour en refaire un monde,
Une Eve aux noirs sourcils!
Car elle est fière, et seule, ange mystérieuse^
Sourit et marche encor Avec la majesté d'une victorieuse
A la cuirasse d'or,
Et, comme cette Muse à qui le temps pardonne
Sans tache et sans affront, Elle pourrait aussi porter une couronne
D'étoiles à son front,
A ce front souriant, poli comme l'ivoire
Des lys inviolés, Que de leurs lourds anneaux encadrent avec gloire
Ses bandeaux ondulés !
Un signe querelleur folâtre sur sa joue
Qu'un clair duvet défend, Et sa bouche amoureuse, où la clarté se joue,
Est d'un petit enfant.
Sous l'ombre des sourcils et leur arcade noire,
Pareils à l'or du jour, Ses grands yeux tout vermeils s'ouvrent comme pour boire
Des océans d'amour,
Et la même lumière en frémissant arrose
D'un ton timide et pur Sur un fond mat et clair les narines de rose
Et les veines d'azur.
Son col de marbre où luit votre blancheur insigne,
O neiges de l'Ida, S'incline mollement, comme le divin cygne
Sur le sein de Léda.
Cette tête ingénue et ce corps de déesse,
Ensemble harmonieux, Lui donnent l'éternelle et sereine jeunesse
Des enfants et des dieux.
Des grands camellias défiant les calices,
Telles, orgueil d'Éros, Les femmes de Pradier sortent calmes et lisses Du marbre de Paros.
Dans ces temps où les dieux de l'Hellade vivante
Fleurissaient les chemins, L'orgueilleuse Cypris eût été sa servante Pour lui baiser les mains ;
Et triste, agenouillée en larmes parmi l'herbe,
La déesse, en songeant, Elle-même eût noué sur sa jambe superbe
Le cothurne d'argent !
Ainsi vous la verrez dans les brûlants délires
De vos cœurs embrasés, Et sachez que sa voix eut la douceur des lyres
Et des premiers baisers,
Amants qui devez naître! et le doux nom de Laure,
Dans les vers cent fois lus; Et l'Elvire aux beaux yeux que le poète adore
Ne vous troubleront plus.
Et vous ferez chanter par quelque fier poëte.
Mon fils et mon rival , Les femmes qui seront une image imparfaite
De ce type idéal.
Juin 1846.
Le Triomphe du Génie.
LJ n grand aigle aux beaux yeux vole d'une aile pleine Vers le sommet du ciel, où sont les pieds de Dieu. Les timides chasseurs le guettent dans la plaine, Les doigts crispés sur l'arme, et prêts à faire feu.
Un astre éblouissant, plus haut que les orages, Brille parmi les cieux tout semés de soleils. On voit dans leur azur se liguer les nuages Pour cacher ses rayons, à l'oeil de Dieu pareils.
Un rocher colossal, couronné par la brume, Élève son front chauve au-dessus de la mer. Les vagues sur ses pieds usent leurs dents d'écume Et tâchent de le mordre avec leur flot amer.
Un beau lys, tout rêveur auprès de l'onde bleue, Échange des sanglots avec les flots tremblants. Les poissons du marais, battant l'eau de leur queue, Veulent jeter la vase à ses pétales blancs.
Une vierge aux pieds nus, triomphante et superbe, Les cheveux dénoués, va dans les prés fleuris. Des pâtres en haillons la renversent dans l'herbe, Et luttent avec elle en poussant de grands cris.
Cependant quelque part, sur une haute cime, On entend une voix dire avec un grand bruit : « Ne visez pas, chasseurs, cet aigle au vol sublime; Nuages, ôtez-vous de ce soleil qui luit !
Que tes vagues, ô mer, se calment sur la berge; Poissons, ne troublez plus les flots calmes et doux ; Pâtres, ouvrez cos bras qui blessent une vierge! Cet aigle est dans les cieux à l'abri de vos coups;
Il flamboiera toujours, ce soleil, œil du monde ; Il brisera vos dents, ce rocher de la mer ; Ce lys restera pur près des saphirs de l'onde ; Vous ne lasserez pas cette vierge au cœur fier. >»
O Génie! ô Génie! œuvre de Dieu lui-même, Orgueil sacré de l'homme, espoir des cœurs voilés, Ton éclat magnifique, éternel et suprême, Ne s'éteindra pas plus que les cieux étoiles !
Juillet 1847.
Le Livre d'Heures de la Châtelaine.
Or la comtesse Yseult avait un livre d'Heures, Si beau que ses enfants en étaient orgueilleux, Et que la Reine même, en ses nobles demeures, N'avait rien de si riche et de si merveilleux.
Un feuillage d'argent courait en frêles branches Sur le dos du missel, et, sans plus d'ornements, Sur son velours, couleur des premières pervenches, On voyait resplendir un chiffre en diamants. .
Le vélin des feuillets, sur qui des lettres pures Se détachaient aussi par un art surhumain, Prêtait ses fonds de neige à des miniatures Toutes brillantes d'or, d'azur et de carmin.
Ici, couché sur l'herbe et sur la paille fraîche, Le bonhomme Joseph admirait en priant Le Roi de l'univers couché dans une crèche, Adoré pauvre et nu par les rois d'Orient.
Là, parmi les parfums qui ruisselaient en ondes, Magdeleine, ravie et pleine de ferveur, Dénouait ses cheveux, et de leurs nappes blondes Elle essuyait les pieds de son divin Sauveur.
Ailleurs, sous le berceau d'une treille fleurie, Où se mêlaient la vigne et le pampre vermeil, L'enfant Jésus, porté par la Vierge Marie, Souriait aux raisins inondés de soleil.
Puis, de tendres couleurs toutes enluminées, Parmi les fonds d'argent par le rose adoucis, Les légendes des saints dans les lettres ornées Déroulaient tout au long de merveilleux récits.
Mais le peintre surtout, dans de riches losanges Encadrés de rubis par son art précieux, Avait représenté les extases des Anges Transportés et ravis dans les sphères des cieux.
Les uns, dans le lapis couvert de sombres voiles De leurs profonds regards teignant l'horizon bleu, Conduisaient en rêvant des chariots d'étoiles Et des astres épars aux crinières de feu.
Les autres, murmurant d'harmonieux distiques Nés de l'embrassement de deux rhythmes charmés, Tressaient les lys sans tache et les roses mystiques, Pour ceindre de parfums leurs cheveux enflammés.
Comme sur les étangs les vertes demoiselles, Ceux-là, rassérénant le splendide outremer, Faisaient parmi l'éther frissonner leurs six ailes Et baignaient de rayons les effluves de l'air.
Puis, d'autres s'enchantaient au délire des harpes. Au bord du firmament penchés sur leurs genoux, D'autres venaient tisser les suaves écharpes Qui sont l'arc d'alliance entre le ciel et nous.
Et, parmi les lueurs les plus épanouies, Humblement prosternés dans la pourpre des soirs, D'autres, baignés enfin de clartés éblouies, Jusqu'au Trône élevaient leurs fumants encensoirs.
Or souvent, l'âme prise à toutes ces féeries, La belle Yseult suivait, les yeux remplis de pleurs, Les tableaux plus vermeils que mille pierreries Et le ruissellement de leurs vives couleurs.
Puis, fixant vaguement la fenêtre où le givre Fleurit ses tendres lys faits d'un pâle duvet, Debout et tout émue, elle fermait le livre, Et pendant bien longtemps alors elle rêvait.
Ses cheveux qu'un bandeau de saphirs illumine, S'échappant comme un fleuve en flots purs et dorés Sur son corsage noir bordé de blanche hermine, Faisaient une auréole à ses yeux azurés.
Comme une de ses mains tenait le livre d'Heures Et que l'autre, pensive, errait sur le prie-Dieu, Toute à ses visions, flammes intérieures, Son âme énamourée errait dans le ciel bleu.
Alors il lui semblait, sur le pavé des salles S'échappant des feuillets de son missel fermé, Voir fleurir en berceaux les roses idéales Peintes sur les blancheurs du vélin parfumé.
1E SANG DE LA COUP t. lOj
Prcs des pâles bieuets, sur qui l'insecte rôde, Le muguet odorant croissait au pied des lys, Et sous les gazons verts aux reflets d'émeraude Se mêlaient la pervenche et le myosotis.
Penchés sur ses cheveux frissonnants comme un saule, Le vol des Chérubins et les Anges aussi Touchaient en se jouant son front et son épaule De leur aile de neige, et lui parlaient ainsi :
« O belle et douce Yseult, toi dont la vie est sainte, Et, toute dévouée à des actes pieux, Comme un calme ruisseau, s'écoule dans l'enceinte De la maison bénie où dorment tes aïeux !
Va, cesse d'envier les sereines extases Et les félicités que nous goûtons sans fin Dans les deux de saphir, d'opale et de topazes Où l'Archange sommeille aux bras du Séraphin.
Car, aux yeux du Seigneur, tes yeux remplis d'étoiles, Que sur le crucifix tu baisses en priant, Valent tous les soleils et les astres sans voiles Que nous guidons en choeur dans l'azur flamboyant.
Tes lèvres sans souillure, et qu'une larme arrose Lorsqu'on t'implore au nom de sonbien-aimé Fils, Valent mieux devant lui que la mystique rose Rougissante et fleurie entre les divins lys.
Et l'encens de ton cœur, feu que Marie admire Comme son plus suave et son plus cher trésor, Monte aussi bien vers Dieu que l'encens ou la myrrhe Qui fume à ses genoux dans nos encensoirs d'or! »
Décembre 1849.
A la Font-Georpres.
r* ont-Georges, source pure! éclaires eaux! fontaine Que le zéphyr natal ravive à son haleine! Naïade familière, ô mes amours anciens! Quand pourrai-je, un moment, libre de tous liens, Ainsi qu'à mes beaux jours de sereine ignorance, Jouir de ta fraîcheur et de ta transparence, De tout ce que j'aimais lorsque dans tes roseaux, Petit enfant, courbé sur l'azur de tes eaux Que l'ombre du noyer coupait d'or et de moire, Mon père avec amour me soutenait pour boire, Et que la folle brise agitait les flots bleus Et faisait sur sa main voltiger mes cheveux !
Août 1849.