AU VIEIL AMI
C'est inutile d'en parler, même à voix basse ; Je te l'ai dit, jadis, là-bas, par maints soirs gris, Et maintes fois, sceptique en vain, tu t'attendris A guetter mon espoir sombrant les ailes lasses.
Le Destin m'a scellé de ses mains de ténèbres Le masque bestial du rire sur la face, Et les hommes se ruent à cette joie et passent Sans avoir vu le sang qui s'égoutte à mes lèvres.
LES DERNIERES POURPRES
O vieil ami, demeure et sois-moi charitable;
Égayé un peu la solitude de ma table
Où l'heure à mon chagrin distille son obole. . .
Notre âme a sangloté vers ceux qui sont partis, Et l'ombre de la mort s'éveille avec l'automne Puisque les êtres les plus chers nous ont menti
Et puis, ne dis pas non : tu doutes que je souffre. Je suis pâle, mais c'est pour avoir mis du fard, Et si je t'apitoye, il y a de ta part Une ironie, un peu, n'est-ce pas? à m'absoudre.
Ne dis pas non, je sais pourquoi : ma plainte est sourde,
Elle qui sourd partout ne vient de nulle part,
Elle est voilée, on la rencontre sur le tard ;
Par elle, il me faut crier grâce au vent qui soufîle;
64 LK SANG I > 1 : s CRÉPUSCULES
Parce qu'au lieu du mendiant qui sollicite Un péché d'autrefois dont le verbe corrode Heurte la lourde porte et me somme d'ouvrir ;
Parce qu'au fond de quelque chambre ressuscite
Cet air naïf où les paroles se démodent,
Et qu'une voix de femme éloigne et fait mourir.
Mon âme, un peu d'enfant, fut la dupe du Rêve,
Ce baladin avec ses fioles et ses violes,
Clerc équivoque à qui l'étole s'étiole
De voir verdir le philtre au cristal des burettes.
Le Rêve, un doigt rigide à ses lèvres murées, Évoque Romulus Augustule et les cènes Où le rhythme ambigu des tibicins obscènes S'avivera l'agonie en langueur des murènes;
LES DERNIERES POURPRES
Il sait l'Art maladif et quels stupres l'énervent, Et sous son fouet d'affranchi faux les âmes serves Halètent à la meule et crispent leurs orteils
Vers l'heure où le jongleur s'évapore en arômes : L'aurore ivre où la vie éclate et le soleil Sur les étoiles et les lunes de sa robe.
Fuis la cellule étroite où le Rêve me rive ; Au frêne de la vie abreuve-toi de sève, Car ma cellule est froide et la mort des Sirènes Alourdit le silence aux ténèbres du rite.
Sur les chemins où le gibet du Christ s'érige Élève tes sanglots vers la face qui saigne; Si ta contrition arrache à sa tendresse Le douloureux secret des étreintes stériles,
66 Li: SANG DES CRÉPUSCULES
Tu sauras qu'entre mes lèvres aujourd'hui sèches Le nom divin jaillit jadis comme une eau fraîche. Mais la vipère d'or ne mordra plus les doigts :
Les temps sont là d'être docile et d'être simple, De ramener à son front nu les palmes saintes Pour s'endormir dans les plis calmes de la Foi.