RETOUR AU PARC
L'ombre dorée et bruissante des abeilles,
Comme jadis, tournoie et vibre en l'air léger
Parmi le thym et les glycines du verger : Et l'aube sur la Vie est penchée, et l'éveille.
Pourquoi l'adolescent qui songe revient-il Dans le parc solitaire et le verger sonore, Au fugitif bruit d'ailes roses de l'aurore, Lui que l'amour a rendu triste et que l'exil
LES DERNIERES POURPRES
A fait plus grave avec des yeux dessouvenus ? Pareils au fol essaim des feuilles envolées, Les papillons d'or brun errent dans les allées, Les bancs cèlent au cœur de leurs granits moussus
Le secret des baisers que seuls ils auront sus ; Et celui-là qui songe et suit son âme et passe Implore le soleil d'attiédir ses mains pâles : Les choses qu'il aimait ne le connaissent plus.
Les herbes ont voilé la chanson des eaux vives, La porte que l'exil du maître a condamnée S'est disjointe ; le lierre est mort, et l'araignée Embrume d'argent clair les serrures massives.
Un désir de mourir sourd du parc lumineux Dont l'âme ancienne avec la femme s'est enfuie ; Et le passant du haut des terrasses fleuries Regarde au loin surgir la ville et ses toits bleus
94 LE SANG DES Cl l'.IM SCULES
Et les bois revêtus de leur chasuble neuve D'or qu'une brise ondule aux fluides haleines ; Il écoute le sourd mugissement du fleuve Monter comme la plainte immense de la plaine,
La voix de l'homme aux voix de l'automne se môle, Une langueur subtile et douce émeut l'espace Où le neigeux frisson des colombes s'efface: La Vie est là, sonore, effrayante, éternelle.
Et cependant l'adolescent reste pensif; Les yeux clos, il s'appuie au mur de la terrasse, Et son âme semble une source, à jamais lasse, Dont s'est figé le cristal noir parmi les ifs.
Quelqu'un qu'on ne sait pas l'a peut-être appelé... Lointain, comme un baiser se pose sur des lèvres, Le passé douloureux l'éveille de son rêve ; Et triste, sans ouvrir les yeux, il a parlé:
LES DERNIERES POURPRES
Je sais bien qu'il faudrait descendre vers la ville Dont surgissent les dômes d'or et les toits bleus, Et prier avec desespoir, afin que Dieu Transmue en charité ma souffrance stérile,
Et qu'il faudrait m'agenouiller aux pieds des pauvres, Ceux qui n'ont pas de pain et qui n'ont plus la foi, Et sans pitié ruer vers l'ombre à coups de fouet Les porcs luxurieux qui grouinent dans l'auge.
Je le sais bien, hélas ! et que je suis trop faible Pour laisser dans le soir s'évanouir le cher Fantôme et la voix calme et les yeux purs de celle Par qui j'ai su la joie atroce de la chair.
Et je retourne au parc désert, moi qui veux vivre ; La Vie a l'impudeur d'une femme qui ment, Et la rouille d'octobre étreint pareillement Les feuilles des bouleaux et les pages des livres.
96 LE sang in:s CRÉPUSCULES
Le clair soleil filtre des cîmes sur la mousse Où comme un fin treillis flotte l'ombre des trembles ; M'en vais-je pas fuir et mirer de source en source, Au fil de l'eau, ma face indécise qui tremble...
Voici venir bientôt le divin soir pensif; Le soleil déclinant rougit l'écorce grise Des frênes où, jadis, les passantes éprises Ont gravé leur amour en symboles naïfs...
L'ombre. Dans la rumeur humaine qui s'éloigne Et l'émoi fugitif et fluide des feuilles L'âme purifiée et moins triste recueille La bénédiction qui tombe des étoiles.