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Le sang des races

La fièvre de construction, qui dure encore, commençait à répandre dans les faubourgs tout un monde remuant et bariolé de travailleurs. On éditiait les voûtes du port et le boulevard de l'Impératrice. Les rues d'Isly et de Constantine s'ébaucliaient, entraînant, comme deux grands canaux, le Ilot montant des populations neuves vers les plages et les ravins fleuris de Mustapha. Du côté des carrières de Bab-el-Oued, c'était un mouvement perpétuel de lourdes galères \ chargées de matériaux. Les cris des charretiers s'élevaient sans cesse, en inflexions rudes ou longuement modulées, au milieu du claquement des fouets et des poussières aveuglantes soulevées des ornières de la route par les pieds des bêtes et des hommes.

Ce samedi soir du mois de juin, un sirocco intense embrasait l'air ; le grand eucalyptus qui se dresse à mi-côte au-dessus des carrières ne bougeait pas, et ses feuilles flétries pendaient comme mortes des rameaux brûlés. Il était à peu près sept heures. Une brume étincelante se déployait derrière le promontoire de Mali-

1 Galères : chariot espagnol.

t LE SANG DES RACES

lou, et des flammes rouges s'allongeaient sur les cimes de la Bouzaréa.

Suivant un de lacets qui vont aux carrières, trois casseurs de pierre descendaient vers le Faubourg. Alertes, légers dans leurs espadrilles et leurs pantalons de toile collants, ils semblaient ne pas sentir la brûlure de l'air, ni les poussières qui s'élevaient et qui, rendues caustiques par les urines des mulets, picotaient leurs visages et enflammaient leurs paupières. Derrière eux, d'autres groupes apparurent, puis bientôt toute une procession d'hommes se déroula aux flancs de la montagne. Des cris se répondirent, des feux de cigarettes se propagèrent d'une bande à l'autre.

Les trois jeunes gens étaient un peu en avant des groupes. Tout eu arpentant de leur pas allègre, ils causaient peu, se contentant de souffler la fumée de leurs cigarettes. Le plus petit, Ramôn, d'une carrure déjà trapue, comme les paysans du sud de l'Espagne, essayait de couper le silence en des accès de loquacité ; mais l'humeur placide des deux autres gênait son bavardage. Ceux-ci, deux grands diables osseux, avaient de petites figures décharnées aux yeux pâles et clignotants : l'aîné, Canele, qu'on surnommait ainsi parce qu'il était long et mince comme un roseau ; l'autre, Cinto, à peine moins haut sur jambes que son frère, mais dont les moustaches blondes plus épaisses animaient un peu le visage.

Tous trois étaient des « nouveaux débarqués », comme on disait. L'année d'avant, chassés par la famine, ils avaient quitté leur village de San-Vicente, auprès d'Alicante, avec des bandes entières de paysans de leur province. Malgré les malédictions des aïeules, ils étaient venus chercher le pain blanc et la joie sur cette terre d'Afrique, où la vieille haine de leur race appréhen-

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dait toujours les maléfices sacrilèges et les traîtrises du Maure. Ils s'y étaient établis comme chez eux; ils y avaient retrouvé leurs pays, ceux qui étaient nés sous les palmiers d'Elche, ou près des falaises de Carthagène, comme les laboureurs de la huerta de Valence et ceux qui élevaient les orangers dans le grand jardin humide de Murcie.

La côte âpre et dure qui s'infléchit vers Cherchell, la plaine fumante de la Mitidja, les plateaux verdoyants du Sahel leur rendaient à tous la terre natale. Mais surtout ceux d'Alicante, dont les yeux d'enfants s'étaient brûlés aux blancheurs de la roche de Santa-Barbara, étaient venus par grappes, comme les abeilles qui se collent aux trous des murs, se rassembler aux bords des carrières de Bab-el-Oued. L'éclat aveuglant des pierres, la poussière incandescente des routes, l'aridité morne et superbe de la montagne brûlée du soleil leur plaisaient : c'était aussi tragique et aussi farouche que là-bas.

Le paysage delà montagne, du Faubourg et de la mer était donc pour Ramôn, Cafiete et Cinto, une habitude très ancienne. Descendre de la carrière à la tombée de la nuit leur semblait une chosie aussi nécessaire que, l'année d'avant, de ramener à pareille heure l'attelage paternel sur la route de l'Alcoy ou de Muchamiel.

A l'endroit où se trouve aujourd'hui la cabaije du marquage, ils joignirent une galère attardée qui se hâtait vers la ville. Ramôn cria vers le charretier. Les trois jeunes gens le saluèrent.

Celui-ci, pendu à la mécanique, leur répondit sans quitter le serre-frein, ni tourner la tête.

— Vous avez de la chance^ vous autres, d'aller manger la soupe; moi, quand est-ce que je vas rentr""^ ^ Je

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ne serai pas au lit avant les dix heures... Ah ! Maria purisima!

Il y avait dans le jurement de l'homme une telle désolation et une telle lassitude, — l'accablement de cette journée interminable, le regret de la table et du lit, le désir de la femme attendant sur la porte, — que les trois compagnons se sentirent réjouis à l'idée qu'ils allaient manger tout à l'heure et se reposer le lendemain.

— Dis, Ramôn, exclama Car^ete, tu soupes avec nous?...

Ramôn n'aimait pas trop la compagnie de Canete et de Cinto, trop pacifiques et trop sages pour son humeur de mauvais garçon se plaisant aux hâbleries et aux batailles. Il ne les fréquentait de temps en temps que parce qu'ils étaient tous les trois du même village. Cependant l'idée d'aller souper à l'auberge, d'échapper à la tutelle du père, lui souriait. Il se sentait un grand appétit de plaisir, ce soir-là; mais, par convenance, il résistait.

— Qu'est-ce que la vieille va dire? objectait Ramôn... et le vieux donc, s'il ne me voit pas à table?...

— Allez va! dit Cinto, pas tant de façons!... tu soupes avec nous : moi et mon frère, nous allons prévenir la tia ^ Pepa.

On passa devant l'auberge, où Canete et Cinto prenaient pension, leurs parents étant engagés dans une ferme du côté de Boufarik. Quant à ceux de Ramôn, ils habitaient une des petites maisons basses qui s'échelonnent un peu plus loin, le long du Chemin des Foursà-Chaux.

Selon la coutume, la tia Pepa, la mère de Ramôn,

V Tia, Ho : termes par lesquels on désigne, en valencien, toutes les personnes âgées.

était à prendre le frais devant sa porte, en compagnie de quelques commères. La tia Pepa, toute petite et toute noire, trônait sur sa chaise et, prenant des airs de reine, elle faisait de grands gestes pompeux. '

Du plus loin qu'elle aperçut son fds, elle se mit à l'injurier :

— Ah! bandit! assassin!... Qu'est-ce que tu as encore fait hier au soir !...

Et elle conta aux voisines que Ramôn avait donné un coup de, tête à Manolito, le fils à Dolorès ; que celui-ci était au lit, que la mère était venue se plaindre...

— Tiens ! Qu'est-ce qu'il se mêle celui-là, riposta Ramôn, les dents serrées... et, avec un brusque éclat de colère : Pourquoi me dit-il que je ne suis pas un homme?...

Canete et Cinto s'efforcèrent d'apaiser la mère et le fils au milieu du jabotage des femmes, représentèrent que ce Manolito était un garnement hargneux et couard, qui n'avait pas volé son coup de tête. Sous prétexte de calmer tout à fait Ramôn, ils proposèrent de l'emmener souper avec eux. La tia Pepa se récria; ils insistèrent.

— Enfin ! puisque c'est avec vous, je ne dis rien, concéda la mère... Ah! si seulement il était comme vous deux, soupira-t-elle, ou comme son frère Juanete !

Les trois garçons se dirigèrent en hâte vers l'auberge : c'était une grande cambuse bâclée, moitié brique et moitié bois, qui s'élevait un peu avant d'arriver au petit pont de l'oued M'Kacel. Le sirocco était devenu plus lourd après le coucher du soleil. La route poudreuse élait pleine d'enfants qui se poursuivaient en piaillant, ou qui, la veste en main, jouaient « aux taureaux ». Devant la porte de l'auberge, deux clients prenaient l'absinthe, assis autour d'une petite table verte. Ramôn

voulut absolument les imiter, afin de ne pas avoir l'air d* « un nouveau débarqué » et de faire comme les Français. 11 offrit une absinthe à Canete et à Cinto, qui désapprouvèrent cette débauche, et qui, en vrais buveurs d'eau, se contentèrent d'un sirop de limon. Des maçons retardataires arrivaient par bandes, le couffin du déjeuner à la main; ils secouaient sur le seuil leurs espa- , -drilles blanches de poussière.

Lorsque Ramôn et ses camarades entrèrent, la salle était déjà pleine. Un peu perdus dans la rumeur des paroles, le cliquetis des vaisselles, le mouvement houleux des têtes, ils cherchèrent des yeux des places libres ; mais, du fond de la salle, une main s'agita vers €ux et une grosse voix cria :

— Ho ! Ramôn 1 avance ici !

C'était son ami Pascualete le Borrego, un charretier mahonnais. A peu près du même âge, un même goût pour le plaisir et les batailles les avait liés. Ramôn fut enchanté de la rencontre. A travers les bancs serrés, on gagna la table de Pascualete. Les convives, qui étaient presque tous des charretiers espagnols, se serrèrent pour faire de la place aux nouveaux arrivants.

— Quelle chaleur, hé, Pascualete ! dit Ramôn en s'asseyant.

— Oui!... un bon temps pour faire pousser les enfants et les coups de couteau, répondit le Borrego, dont les petits yeux sensuels luisaient sous les paupières bridées.

Les charretiers ne faisaient que commencer leur repas ; chacun s'empressait de calmer sa faim, enseveli ' dans son assiette et sans s'occuper du voisin. Des mains ^ lourdes se versaient des rasades jusqu'au bord du verre. De courtes phrases s'échangeaient entre deux bouchées.

Mais les autres tables retentissaient de conversations et de rires. Des mots de toutes les langues méditerranéennes surgissaient parfois dans le tumulte, puis la rumeur grandissante couvrait tout, et un roulement continu grondait comme sur les galets des plages.

// y avait là des hommes de toutes les nations ' , des terrassiers piémontais, les plus bruyants de tous, avec leurs faces roses de Gaulois aux longues moustaches blondes et leurs yeux bleus. Ils étalaient de grandes bottes et des pantalons de velours aussi larges que des jupes, à côté des cottes de toile bleue des charpentiers marseillais. Par-ci par-là, éclataient les tailloles multicolores des petits charretiers de la Camargue et de la vallée du Rhône, qui gesticulaient entre les larges épaules des Piémontais. Une blouse de Montélimar, déteinte par les lessives et dont les broderies noires s'effaçaient sous la poussière, se démenait avec des gestes amplifiés par les plis. Tous les patois sonores de la Provence et du Piémont, depuis Turin jusqu'à Martigues, se confondaient, parfois sur les mêmes lèvres. Tous se comprenaient, s'excitaient, s'enivraient de leurs propos, .que les Piémontais martelaient de rudes accents toniques. Le vin coulait dans les verres, incendiait les visages et dilatait les yeux.

Plus pacifiques, les hommes du Nord se tenaient à l'écart : c'étaient presque tous des Alsaciens immigrants, des Badois de la Forêt-Noire. Quelques-uns, anciens zouaves ou chasseurs d'Afrique, se reconnaissaient à l'impériale de leur barbiche. Des maçons auvergnats se mêlaient à eux, avec leurs favoris noirs et leurs casquettes en peau de lapin, qu'ils conservaient malgré

i G. Flaubert, Salammbô, i.

le soleil, par économie. Pour se distinguer, tous affectaient à l'auberge de ne parler que le français, ce qui faisait rire ceux de Marseille. 11 y en avait qu'on interpellait des autres tables en singeant leur mauvais allemand.

— Hé ! Schumacher!... Ou'sque t'a mis ton schnaps?

Et les petits charretiers de la Camargue répétaient sur tous les tons : schnaps, hrod, grumbeeren, en contrefaisant les inflexions grasses et tramantes des Alsaciens.

Près des Espagnols, il y avait des tables entières de Maltais, de Napolitains, de Mahonnais, tous charretiers ou maçons, très à Taise et parlant haut comme des gens qui sont chez eux. Les Maltais au teint mat et au visage gras caressaient de grosses moustaches à la Victor- Emmanuel. Plusieurs avaient des anneaux d'or à leurs oreilles. Mais, au fond, les autres les méprisaient à cause de leur sang mélangé et de leur ressemblance avec les Maures et les Juifs. Les Napolitains les écrasaient de leur faconde, tout fiers de leurs chemises de laine rouge; et le Mahonnais, trapu et colossal, se carrant dans ses épaules, assénait de lourdes ripostes, qui inspiraient le respect.

Ils se divertissaient aux dépens d'un malheureux gitane, un tondeur de chevaux, que les charretiers avaient ramené de l'écurie. Comme il était sourd et muet, on lui hurlait d'énormes plaisanteries dans les oreilles.

Quelques-uns, lui mettant les poings sous le nez^ faisaient semblant de le vouloir battre. - Le gitane ahuri, dépaysé au milieu de tout ce monde, avec son maigre visage, son teint jaune, ses accroche-cœurs plaqués aux tem^-vr-, ""^'^^rdait en face les mauvais plai-

sants, les pupilles dilatées et cherchant à comprendre :

— Dis, Gabriel ? T'as couché avec ta sœur ?...

— Que !... c'est la mode des gitanes : tous pêle-mêle, dans le même lit !...

— Gabriel ! tu es soûl, tu as pris la tasse... ta femme va tf fiche une raclée...

Les injures et les brocards s'excitaient. Juan le Malionnais lui versa une purée d'absinthe dans son verre, tandis que Pascualete, ayant pris une bouteille vide, lui claironnait dans les oreilles en souillant de toutes ses forces. Comme le gitane n'entendait rien, les rires redoublaient. D'autres lui versaient du vin dans le cou, ce qui faisait retourner le malheureux, les mains levées et menaçantes.

Au milieu du tumulte, les charbonniers valenciens, qui besognaient dans les ravins du Frais-Vallon, se tenaient graves, presque sinistres, avec leurs visages glabres et enfumés et leurs petites blouses de lustrine noire. Ils assistaient d'un air de parfaite indifférence aux hurlements et aux rires, promenant leur regard tranquille des Piémontais batailleurs aux Mahonnais brutaux etjéroces.

Or tous ces hommes se repaissaient des nourritures avec une sorte de fureur qui était belle à voir. Ils rompaient le jeûne des ancêtres, ils disaient adieu à la frugalité et à la misère des pays arides, ils s'épanouissaient à l'abondance et à la richesse venues du Nord. Des petites servantes valencîennes circulaient avec d'énormes quartiers de bœuf bouilli sur un lit de pommes de terre. D'autres emportaient des soupières à moitié pleines de potages au safran, où s'échevelaient des pâtes. Le patron, — une espèce de ruffian d'Alicante en chemise

rçse et en pantalon de velours collant, — se hâtait au milieu des groupes, la serviette sur l'épaule et des bouteilles aux mains. La fumée des cigarettes commençait à noyer la lueur des lampes à pétrole pendues aux solives. Des guitares décrochées des murs perçaient la rumeur des voix , et de toute cette foule montait une large odeur enveloppante, où se fondaient les émanations des lieux où ils vivaient. La senteur des mulets et des fourrages, celle des plâtres neufs et des poussières âpres des .bâtisses, la fraîcheur saline des carrières, où filtrent des sources, envahissait la salle.

Ramôn s'enthousiasmait. 11 contemplait surtout ave admiration la rotondité de la patronne, une grosse Alsacienne blonde et lymphatique : la gorge qui tremblait sous la camisole, les joues tombantes et fanées par le maquillage disaient l'odyssée àtravers les lupanars de la haute ville.

Pascualete le Borrego regardait son camarade à la dérobée, d'un air narquois :

— Quand est-ce que tu prends le fouet, Ramôn ? interrogeait en ricanant le Borrego. Viens sur la route de Blida avec nous autres, tu en auras des payses!...

Au même moment Juan le jNIahonnais, un colosse aux larges oreilles, chiffonnait la patronne au passage.

— Dites, madame Charles, vous vous en souvenez des charretiers ?

Ces propos et ceux du Borrego enflammaient l'imagination de Ramôn : ce n'était pas l'envie qui lui en manquait de faire la route de Blida ; mais le père aurait voulu qu'il l'aidât avec ses frères dans son métier de charbonnier. Ramôn l'avait déjà planté là pour se faire casseur de pierres. Il ne lui restait plus qu'à quitter tout à fait la maison ; seule, la peur du vieux le retenait.

Tout à coup des cris d'enfants retentirent au dehors. C'était le cri du carnaval accompagnant les masques :

— Héou ! héou !... à mort les Juifs ! !...

Ramôn se précipita vers la porte avec les autres. Une poussée se produisit. Toutes les énergies frémissantes, surchauffées par cette journée de sirocco, fouettées par les nourritures et les boissons, avaient besoin de se détendre. C'était une aubaine. Les Juifs ne s'aventuraient qu'en tremblant dans le Faubourg, où on les assommait régulièrement et où la policé n'osait guère se montrer.

Le crépuscule était venu. Protégés par le demi-jour, les Juifs, deux jeunes gens, galopaient à toutes jambes vers la ville. Comme ils étaient travestis à l'européenne, les huées redoublèrent. Les enfants couraient derrière, lançant des cailloux. Des hommes ramassèrent des pierres plates tombées des galères. Les projectiles pleuvaient, s'effritant aux talons des Juifs, qui couraient affolés. Quelques-uns essayèrent de les poursuivre, au milieu des cris devenus féroces : « A mort ! A mort les Juifs!... » Mais les fuyards avaient trop d'avance pour être atteints. Ils disparurent derrière les fortifications, où veillaient des postes.

— Sale race ! dit le Borrego en se rasseyant à table avec Ramôn.

Les yeux de Juan le Mahonnais brillaient de colère. Il avait ramassé des pierres un des premiers.

— Si seulement on pouvait les tuer tous ! leur faire suer leur or à ces boules de graisse !,..

Mais Ramôn n'écoutait pas. Encore tout agité de Témoi de la poursuite, il venait de reconnaître, parmi les hommes qui rentraient en désordre, un maçon au visage bilieux, dont les moustaches semblaient deux petits rouleaux d'or posés sur ses lèvres : c'était Pepe

Clari, un jeune homme de l'âge de Ramôn, mais bien plus grand, très maigre et fort étroit d'épaules. Ramôn se mit à le fixer, les dents serrées.

— Qu'est-ce que tu as, Ramôn? dit Pascualete Its Borrego.

— Rien!

Et après une pause :

— Il y en a un ici qui ne me plaît pas.

De sa main tendue, il désigna Pepe Clari, qui détourna la tête et affecta de causer tranquillement avec son voisin. Ramôn, furieux, fit le geste de se lever ; mais le Borrego lui mit la main sur l'épaule et le força à rester assis :

— Calla, Ramôn, calla* ! disait Cinto d'un ton paterne. Quelques-uns, prévoyant du scandale, se réjouissaient

déjà. Mais Pascualete détourna la colère de Ramôn par ses questions :

— Voyons !... Qu'est-ce qu'il t'a encore fait, cet homme-là ? Tu es tout le temps à chercher des batailles. .. Un jour ou l'autre, tu vas ramasser un soufflet...

— Lui?... Un soufflet!... D'un coup de tête, je lui casse les côtes!...

Ramôn, que -la colère reprenait, fit de nouveau mine de se lever. Pascualete le maintint et, baissant la voix, afin de ne pas attirer l'attention des autres tables :

— 11 faut que tu sois bête de te battre pour une tille I C'est à cause de la Rosa, hein?..,

— Puisqu'il sait que je la fréquente, dit Ramôn, qu'est-ce qu'il se mêle de lui courir après?... Oui, la chica^ me l'a dit: Il est tout le temps à rôder autour...

— Et si elle l'aime, la cJiica?... insinua le Borrego.

» Calla : tais-toi.

' La chica; la oetite.

— Elle l'aime?... Elle voudrait le voir au bout d'une fourche, oui !... L'autre soir, comme il était derrière nor.s, je lui ai dit qu'il fallait choisir, et elle m'a dit : « C'est toi que je veux !... »

Cet aveu, dont il se paraît, remplit Ramôn d'un tel org-ueil que, pour l'instant, il en oublia sa rancune.

Au même moment, on se levait des tables pour séparer deux Piémontais qui s'étaient pris de querelle en jouant à la mourre. Pascualete profita de la diversion pour faire sortir Ramôn.

On s'assit devant une guinguette en planches, en face des bâtiments de la Compagnie. La nuit était tout à fait venue, une nuit torride et voilée de brume. L'air était aussi brûlant que dans la journée. Seulement des souffles étouffants soulevaient par intervalles la poussière de la route et se posaient comme un fer chaud sur les visages. Des jeunes gens descendaient vers la ville, en chantant au son des guitares : c'étaient les fiancés qui allaient chercher leurs fiancées. Presque toutes servantes chez les bourgeois de la ville, les garçons avaient coutume d'aller les prendre à la porte des maîtres pour les ramener chez leurs parents.

Tandis que les autres remuaient leur café de caroube, Ramôn, inquiet, sondait les ténèbres du regard. Tout à coup il tendit la main vers l'angle des bâtiments où s'embranche la route du Frais-Vallon :

— Tiens ! je parie qu'il est là, ce grand carnaval, ce grand lâche !...

On distingua en effet des ombres qui disparurent très vite dans la direction de l'ancien cimetière juif.

— Je crois qu'ils sont trois, dit Pascualete le Borrego.

— Ah ! Cristo^ il n'ose pas s'aventurer tout seul ; il

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lui faut une bande de fours à chaux comme lui pour qu'il se risque à sortir,.. Tiens! je te le jure, ce soir il faut que je lui mange le foie !

Et, se levant brusquement :

— Moi, je descends vers Alger, je vais chercher la €hica...

— Nous t'accompagnons, Ramôn ! dit le Borrego, Canete et Cinto étaient très ennuyés de tout cela. Ils

auraient préféré aller se coucher ; mais, par pudeur, ils .appuyèrent l'offre de Pascualete. Quant à Ramôn, il déclara superbement qu'il n'avait pas besoin d'eux. Finalement il consentit, car il avait peur de traverser tout seul le petit bois d'eucalyptus qui bordait le chemin ^vant d'arriver aux portes.

On se mit en route. Ramôn ramassa de grosses pierres dont il bourra sa ceinture. Ses compagnons l'imitèrent. En arrivant aux eucalyptus, ils croisèrent une patrouille conduite par un ascent. Néanmoins Ramôn ne cessait pas de tourner la tète, explorant l'ombre, se méfiant toujours d'une embuscade derrière les arbres ; mais rien ne s'apercevait.

Au-delà des portes, ils rencontrèrent des chanteurs et des guitaristes, dont ils reconnurent plusieurs. Ils échangèrent des saluts, L'Esplanade, avec ses terrains vagues et ses tas de décombres, était encore un endroit suspect. Ils se hâtèrent d'arriver à la rue Bab-el-Oued, qui resplendissait des feux de ses cafés et de ses guinguettes. Les bodegas espagnoles, comme les zincs marseillais, regorgeaient de braillards, de buveurs et de joueurs. Des calèches passaient, emportant des Mauresques et des militaires. Des filles circulaient sous les arcades, des appels retentissaient en des langues diverses, au milieu du grincement des guitares et des

ritourneUes des mandolines. Alger était en fête. On devinait l'émoi de toutes les chairs au rire déchirant des femmes, qui tout à coup sonnait faux dans la nuit. Sur la place du Gouvernement on entendait ronfler les cuivres d'une musique militaire. Puis la place apparut avec son éclairage de décor, les hautes façades blanches des maisons, où luisaient les lettres d'or des enseignes, les palmiers de la Régence aux verts étranges qui semblaient des arbres de féerie. Tout au fond, les glaces des cafés populaires ouvraient des perspectives profondes, peuplées de têtes pâles et multipliant les lumières comme des illuminations. Les chaises et les tables des terrasses, toutes remuantes d'hommes et de femmes en cheveux, débordaient jusque sur la chaussée, où la foule tournait lentement, comme alourdie par l'air, autour des lourdes guimbardes et des petits corricolos aux couleurs violentes.

Ramôn, pris par le mouvement de la foule, se sentit ressaisi par cette trépidation fébrile, qui tout à l'heure exaltait les conversations et faisait luire les prunelles aux tables de l'auberge. L'énervement du sirocco s'y ajoutait. Plus que jamais il avait envie de se battre. Les propos d'amour de Pascualete le Borrego et de Juan le Mahonnais sonnaient de nouveau à se oreilles ; il souhaitait de tuer et de faire l'amour éperdument.

— Laissez-moi là, vous autres!... et merci, hé I dit Ramôn en touchant la main à ses trois camarades.

Comme ceux-ci voulaient l'accompagner jusqu'au bout :

— Non, non ! je fais mes affaires tout seul !

La voix de Ramôn était rauque et tremblante de colère contenue ; la vantardise espagnole se mêlait dans ces mots à la jalousie faroucne dont c^ux de sa race entourent

les choses de la volupté et du sang. Il voulait être seul avec sa fiancée.

Celle-ci était servante chez des boulangers de la rué de Chartres.

Comme il craignait d'être en retard, Ramôn, pressant le pas, s'engagea dans les ruelles arabes qui joignent la rue de Chartres à la rue Bab-Azoun. Les tambourins tonnaient continûment dans les cafés maures. Des chansohs âpres et gutturales se traînant sur des airs d'église déchiraient la rumeur de la ville. Brusquement la pénombre de la ruelle cessa, et Ramôn émergea à la lumière crue des restaurants et des cafés européens. La rue de Chartres apparut avec ses bars et ses claque-dents pleins d'hommes et de cris. L'air s'était encore alourdi des émanations fades des épiceries et des cuisines, de la moiteur fétide des respirations et des sueurs humaines.

Tout à coup Ramôn, qui marchait la tête basse, sentit une main se poser sur son bras.

— Bonsoir, Ramôn !

C'était sa fiancée, qui, lasse de l'attendre, s'était mise en route toute seule. La chica était une robuste fille à la taille mince et aux traits du visage fortement accentués. Elle marchait avec ce balancement gracieux des hanches qu'ont toutes les Valenciennes. De larges cercles d'or pendaient à ses oreilles :

— Tu sais? dit- elle précipitamment, il est derrière nous ! Il m'a parlé!...

— Qui?

— Lui 1 Pepe Clari, avec deux hommes.

Ramôn se retourna, regarda le long des maison^:, fouilla de l'œil dans les groupes qui stationnaient. Il ne vit rien :

— il se cache, le grand lâche?... Tu es sûr que tu Tas vu r...

— Je te le jure, puisqu'il m'a parlé.

— C'est bon, il ne perdra pas pour attendre. Ramôn entraîna Rosa vers Bab-el-Oued. Ils marchaien',

l'un à côté de l'autre comme deux homme?. Ramôn r i disait rien. Sa fiancée se rapprochait de lui, baîançarj' sa taille de son air de princesse et le dépassant un peu de la tête. Une angoisse pleine de délices la remuait, à l'idée que deux hommes allaient se battre pour elle.

Ils descendirent la rue en coup de vent, tenant le milieu de la chaussée, se défiant des piliers et des arcades. Quand ils se furent engagés au m.ilieu des terrains vagues de l'Esplanade, soudain un coup de sifflet retentit, deux hommes surgirent derrière un tas de pierre, plus loin un troisième apparut.

— Va-t'en, dit Ramôn; il va y avoir des coups!... Passe les portes et appelle les soldats du poste, si tu crains...

Mais Rosa serra fortement le bras de Ramon :

— Si tu es tué, dit-elle, je veux qu'ils me tuent aveu toi!

Les trois hommes formant cercle se rapprochaient. Pepe Clari avait tiré une navaja de sa ceinture :

— Les lâches ! dit Ramôn, ils ont le courage de tirer des couteaux!

INlais ils s'avançaient avec précaution, craignant la force herculéenne de Ramôn et sachant que la chica l'aiderait au besoin. Ses larges mains valaient celles d'un homme. Ils virent à peine le geste de Ramôn qui sortait une pierre de sa ceinture :

— Tiens ! attrape ce pavé-là !

Pepe Clari s'abattit tout à coup en poussant un

nurlement. A l'instant même, le trot d'une voiture s'annonçait dans la rue Bab-el-Oued. Les deux acolytes s'enfuirent à toutes jambes vers les rampes du Jardin Marengo. Ramôn et Rosa se mirent à courir vers les portes. Celle-ci, affolée, avait pris le bras de son fiancé ^t, comme la voiture s'était arrêtée, ils redoublèrent la hâte de leur course, craignant d'être pris. Puis, une fois sous les voûtes, ils affectèrent une allure plus calme pour passer devant le poste. Maintenant c'était fini, ils étaient hors d'Alger. Ramôn, ivre de joie, se repaissait de son triomphe. Surexcités par l'émotion de tout à l'heure et fouettés par cette soirée ardente, tous ses nerfs vibraient. La pression de la main de Rosa qu'il sentait pour la première fois contre sa chair lui fit perdre la tête. Alors, emporté parle débordement de sa force et l'appel de sa luxure, soudain il eut envie de se jeter sur elle et de la violer. On entendait tout proche la plainte de la mer sur les écueils.

— Viens ! dit-il, tout à coup.

— Où cela?

— Là-bas, viens !

Il Pentraînait vers la mer. ,

Rosa, extasiée par la force de son fiancé et toute troublée d'amour, cédait au bras de Ramôn ; mais elle s'arrêta, immobile, enracinée au sol comme une borne:

— Est-ce que tu es mon mari pour me commander? lui dit-elle durement. Ramène-moi à la maison! Quand nous serons mariés, j'irai partout où tu voudras.

Ramôn savait qu'il n'y avait pas à lutter contre elle. Il lui quitta le bras en la regardant avec des yeux mauvais, puis sans se toucher, parallèlement, ils revinrent par le petit bois d'eucalyptus.

Us marchaient silencieux vers le Faubourg, lorsque.

derrière eux un bruit de pas et de guitares les fit se retourner.

■ — Ho! Ramôn! cria une voix...

C'était Pascualete le Borrego avec une bande de guitaristes qu'il avait rencontrés en chemin. Ils avaient vu un rassemblement autour de Pepe Clari, et, se doutant que Ramôn était en avant, ils avaient pressé le pas pour le rejoindre.

— Il en a un coup à la tête ! dit le Borrego... On le portait chez le pharmacien comme nous passions... Il s'en souviendra, celui-là !

A ces mots, Rosa leva les yeux vers Ramôn, et elle le regarda avec un tel élan d'admiration et de reconnaissajice que celui-ci en oublia le refus de tout à l'heure.

Les jeunes gens se mirent en marche, entourant le couple, par crainte d'un retour offensif des amis de Pepe Clari. Les guitares sonnèrent joyeusement. Alors un grand garçon pâle se mit à kncer d'une voix perçante une romance valencienne, dont le plain-chant guttural se traînait en longues modulations à la mode arabe. Ce chant barbare, aux caresses farouches, fit bondir le cœur de Ramôn : c'étaient vraiment ses fiançailles. Comme les paranymphes de ses noces futures, le chanteur et les musiciens l'escortèrent jusqu'au seuil de sa fiancée.

Celle-ci se retourna sur la porte, et, sans lui toucher la main, elle lui dit avant d'entrer :

— Adieu, Ramôn ! viens demain à la maison parler à mon père.

Dans ces paroles tremblait tout son amour avec une Joie cruelle d'être délivré de Pepe Clari. Ramôn le sentit, et l'orgueil de son triomphe s'en accrut. L'idée de sa force l'enleva soudain ainsi qu'un grand vent venu de la

i; LE SANG DES RACES

rr.er. Son corps allégé lui semblait se dissoudre par la violence de son âme qui s'élançait éperdument avec une sorte de rage dévastatrice. Comme tout son sang brûlait, il se remit en marcl e dans la nuit avec Pascualete. Ils allèrent longtemps, une même fureur les poussait. L'ardeur de cette journée étouffante, l'exaltation du repas en commun dans la salle de l'auberge, tout cela, ayant couvé si longtemps, éclatait à cette heure et embrasait leurs veines. Ils montèrent précipitamment les rampes du Jardin Marengo, sans se rien dire, presque farouches, et ils ne s'arrêtèrent qu'au sommet de la Casba, sur la plate-forme qui domine la ville. Ils visitèrent l'un après l'autre tous les bouges, et Ramôn s'y creva d'amour jusqu'à l'aube.

Le lendemain, il fut exact au rendez-vous de la Rosa. Les parents le reçurent avec un embarras mal déguisé, mais au fond ils étaient flattés de ce mariage. Le père de Ramôn passait pour avoir du bien en Espagne, et celui-ci promettait d'être un rude ouvrier. Mais sa réputation de batailleur et de mauvais garçon les rendait hésitants.

Quand il fut parti, la mère de Rosa, scandalisée par les allures de Ramôn, essaya de la dissuader :

— Comment est-ce que tu peux l'aimer, dit-elle, lui qui est si méchant ?

— Eh bien ! dit Rosa, plus il est méchant, plus je l'aime I

Elle rougit, tout étonnée elle-même de sa réponse.

A partir de ce jour, Ramôn fut admis à « fréquenter ». Ces assiduités excitèrent d'abord une violente colère cliez son père, qui rêvait d'un tout autre mariage. Ramôn saisit ce prétexte pour quitter tout à fait la maison et,

ayant trouvé un équipage, il se mit à faire la route de Blidaavec Pascualete le Borrego. Quand il eut ramassé de quoi s'acheter un lit et une commode, il parla tout de suite de faire venir les papiers d'Espagne et de fixer la date du mariage.

Comme il gagnait beaucoup d'argent et qu'il était devenu plus sage depuis qu'il fréquentait, ses parents se radoucirent, ils donnèrent leur consentement et, petit à petit, la tia Pepa se prit d'affection pour sa future bru.

Ils se marièrent un soir de mai, les guitaristes furent aux noces de Ramôn; et dix mois après, il leur naquit un garçon qui s'appela Rafaël, comme son père et son aïeul.

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