LE CIMETIERE D EL-KETTAR
Rafaël, en rentrant au logis, trouva son frère malade. Sa mère lui remit une lettre de son jeune cousin d'Espagne, — l'autre Juanete, — qui lui annonçait son arrivée toute prochaine par le bateau d'Alicante et qui le priait de lui chercher du travail. Il avait encore à s'occuper de son mariage, qui était tout proche, et il ne savait comment s'y prendre pour annoncer à la Chusca la mort de son enfant. C'était plus qu'il n'en fallait pour lui bouleverser la tête. Mais tout céda devant la maladie de son frère.
La tia Rosa était désespérée. « Il n'y avait rien à faire, disait-elle : c'était la même maladie que celle de Ramôn, elle lui était venue de la même façon. Toute une journée, il avait reçu la pluie et, le soir, au lieu de venir se changer, il était allé s'amuser à la Casba avec des camarades. Le médecin lui avait ordonné de garder le lit ; mais il s'obstinait à se lever, bien qu'il eût la ( fièvre continuellement et qu'une toux sèche lui déchirât ■ les poumons. » i
— Vois-tu, Rafaelete, — ajouta la tia Rosa, — il me dit i des mots qui me crèvent le cœur. Il sait bien que c'est ' pour mourir. Alors il refuse tous les remèdes : on croirait qu'il veut se détruire plus vite...
La vieille raconta à Rafaël que, lorsqu'à force de sup-
plications, elle lui avait fait promettre de prendre une tisane, Juanete s'empressait d'aller répandre le contenu du bol sur l'évier, dès qu'elle avait le dos tourné.
Le malade ne parut pas à la maison de toute la journée. Le soir, vers cinq heures, Rafaël le rencontra près du Lycée, rasant les murs, se traînant à peine, avec l'air craintif d'une pauvre petite bête blessée, et si hâve, si décharné, qu'il en était méconnaissable. Les plis de sa blouse trop large laissaient apparaître sa maigreur. Juanete, ayant aperçu Rafaël, hâta le pas pour l'éviter, comme s'il avait honte de se montrer à lui dans cette laideur de son corps.
Vraiment il n'avait plus sa poitrine « comme un cheval de France » ; mais Rafaël s'en attrista moins que de l'aversion qu'il crut deviner chez son frère.
Ils soupèrent ensemble. Rafaël le dévisagea à la lueur' de la lampe. La flétrissure du visage, Tépuisement de iout l'être, cette suprême injure à son sang, émurent Rafaël jusqu'aux larmes. Il se contint pourtant et, prenant un ton affectueux :
— Pourquoi ne veux-tu pas faire ce que dit le médecin y
— Oui, gronde-le, dit la tia Rosa, il a une mauvaise tète !
Mais Juanete fixait méchamment son aîné. Il semblait lui en vouloir davantage à cause de sa force et de sa santé. Il ne répondait rien. A la fin, Rafaël insistant, il lui jeta à la figure :
— Est-ce que ça te regarde, toi ?
Il se leva sur ces mots et, allumant une cigarette par bravade, il s'en alla de sa démarche de fantôme, et il disparut dans le corridor.
Rafaël reprit la route, oubliant presque Assompcion^ tellement la préoccupation de son frère le tourmentait. Il ne songeait plus à son mariage.
En arrivant à Laghouat, on lui remit une lettre de sa mère qui lui demandait de revenir au plus vite : Juanete lui faisait des scènes épouvantables, et son mal s'aggravait avec une rapidité effrayante.
Après trois longues journées de diligence et de chemin de fer, Rafaël tomba au Faubourg en pleine nuit. A la porte de sa mère, il croisa des femmes en fichus noirs qui sortaient. L'une d'elles lui dit :
— Tu arrives encore à temps pour le voir, Rafaelete ! on ne l'enterre que demain...
Il s'attendait si bien à cette nouvelle qu'il ne s'en émut même pas. D'ailleurs, hébété par le voyage, sa pensée vacillait. Il éprouvait en lui comme un grand vide ; il s'imaginait que tout cela se passait dans un autre monde et qu'il n'était que le spectateur de ces choses
Une agitation silencieuse remplissait toute la maison. On montait derrière lui pour la veillée funèbre. Quelqu'un frappa sur son épaule. C'était Pascualete le Borrego, le vieil ami de son père, qui n'avait pas remis les pieds chez eux depuis des années :
— Tu sais, dit-il, le petit s'est tué. Tu vas voir la blessure...? Les femmes disent que, pendant la nuit, il s'est brisé la tète contre la muraille...
Le Borrego, tout à coup, se mit à pleurer. Mais Rafaël, impassible, serra mollement la main du vieux qui avait pris la sienne.
Tout le long du corridor, faiblement éclairé par une veilleuse, les hommes accroupis par terre causaient à voix basse. Ceux qui devaient travailler le lendemain se levaient déjà pour s'en aller, car il était plus de dix
heures. Par la porte ouverte, on entendait les clameurs tragiques de la tia Rosa.
La cuisine était pleine de femmes en mantes noires, les unes assises sur les chaises, les autres accroupies sur les dalles. Plusieurs avaient un nourrisson pendu à leurs mamelles. On se dérangea pour faire place à Rafaël ; et Assompcion, qui se tenait au chevet du mort, se leva lentement en lui présentant la branche de buis bénit. Assompcion, les yeux baissés, ne lui dit pas une parole. Personne ne semblait le reconnaître. 11 était là comme en visite. En vérité, tout cela avait l'air de se passer dans un rêve.
Pendant qu'il secouait le buis bénit, il regarda fixement le cadavre de son frère, où passaient les reflets tremblants de deux bougies posées sur un guéridon. On avait bandé la blessure de la tête; mais un peu de sang qui avait suinté souillait la blancheur du linge. Rafaël, à cette vue, éprouva moins d'attendrissement que de dégoût. Le corps de Juanete lui sembla aussi chétif que celui d'un petit enfant.
Cependant la tia Rosa n'avait pas interrompu sa lamentation. Depuis le commencement de la veillée, elle avait continué son cri, s'apaisant de temps en temps pour sangloter, puis reprenant soudain sur des notes plus hautes, avec une fureur et une exaltation croissantes. On eût dit que la présence de Rafaël l'avait ranimée. Debout au pied du lit, elle tendait en un grand geste ses bras robustes de travailleuse, les paumes des mains ouvertes. Ses doigts tremblaient par la violence qui secouait tout son corps, et sa bouche hurlante se creusait en un trou noir, comme celle des statues. Elle invectivait la mort et la malédiction de l'aïeul, — cette malédiction dont elle se souvenait toujours et qui, — elle
en était sûre à cette heure. — était retombée sur ses enfants. Il ne lui en restait plus qu'un, le premier, celui d'avant la parole maudite et le péché de Ramôn. Elle criait, traînant sa voix, suivant une modulation :
— « Dieu nous l'a payé ! Dieu nous l'a payé ! Ah ! i tio Rafaël, le jour où vous avez dit cette mauvaise parole, —je le jure devantle Christ, — vous avez mal agi, vous avez mal agi, tio Rafaël !... »
Puis, songeant aux folies coupables de Ramôn enivré par l'abondance de l'Afrique, emporté par l'ardeur de la terre, elle reprit :
— « Pourquoi n'es-tu pas retourné au pays de ton père ? — Pourquoi es-tu resté dans cette Afrique mau-
1 dite ? — C'est son soleil qui t'a brûlé le sang — c'est le soleil maudit qui a tué mes fils !... »
Elle battait avec ses mains ses vastes flancs de mère féconde, capables de concevoir encore. Son visage de pierre s'était noyé au torrent de ses larmes. Elle tomba à genoux, en embrassant les pieds du mort, et elle resta ainsi, la tête cachée dans le linceul et sanglotant.
Rafaël et Assompcion, jugeant qu'elle devait être lasse, la soulevèrent doucement. Elle se laissa entraîner dans la pièce voisine pour prendre un peu de repos.
La lamentation était finie. Une femme, qui était renommée dans tout le Faubourg pour sa mémoire et sa belle voix, commença la récitation du rosaire.
Rafaël, en rentrant dans la chambre, reconnut le tio Martino, qui s'était installé dans un coin, près du buffet,
€t qui lui fît un signe de la tête. Assompcion lui avança une chaise et, tandis que montaient les répons des femmes, il se mit à contempler le cadavre, le cœur toujours aussi sec et plein de dégoût et d'épouvante. Ses terreurs d'enfant lui revenaient : « Chimo mort, son frère mcrt, ne serait-ce pas bientôt son tour ?» — Il se disait : « Si ma mère m'avait étouffé quand je suis venu au monde, cela aurait bien mieux valu ; mais maintenant que j'ai goûté à la vie... »
La récitatrice achevait les litanies des trépassés. Des enfants pleuraient, demandant le sein. Quelques mères sortirent en les balançant dans leurs bras pour les apaiser. Puis, petit à petit, les autres, enhardies par l'exemple, désertèrent la chambre mortuaire, et il n'y €ut plus, avec Assompcion et Rafaël, que le tio Martino €t le vieux Pascualete qui se rapprocha d'eux. Rafaël se trouva presque soulagé du départ des femmes. Dans les trois êtres qui restaient auprès de lui, il sentait des affections qui le gardaient, et il tournait des yeux attendris vers la rude figure du Borrego, avec ses cheveux gris et ses boucles d'oreille, — ce vieux qui avait aimé sa mère...
Assompcion lui parlait. Dans la pièce voisine, on entendait la forte respiration de la tia Rosa endormie. La voix basse de la jeune fille le pénétrait comme une caresse; à travers ses paroles, il percevait toute l'agonie de son amour :
. — Rafaelete, dit-elle, mon bonheur est fini !
— Ah! oui ! quand nous marierons-nous maintenant ?... Tout mon argent va partir chez le médecin et le curé...
Elle se mit à pleurer, puis elle lui dit avec ferveur :
— Ecoute, Rafaelete ! Je ne peux plus attendre ; j'aime
mieux mourir, vois-tu, j'aime mieux mourir! — puis, après un silence : — Écoute!... veux-tu dans trois mois? nous nous marierons comme des pauvres...
— Eh bien! nous nous marierons comme des pauvres, dit Rafaël.
— Tu me le jures, Rafaelete?
— A quoi bon jurer?
Elle se jeta à son cou, et, devant le cadavre étendu, ils se donnèrent leur premier baiser.
Le lendemain fut atroce pour Rafaël, surtout le voyage du cimetière. Suivant la coutume, quatre camarades de Juanete, en blouses du dimanche, portèrent le cercueil. Rafaël, vêtu de noir, venait derrière, entre le Borrego et le père d'Assompcion.
L'aspect lugubre du cimetière, avec ses allées rectilignes, le glaça. La laideur affreuse des tombes et des ustensiles funéraires ajouta encore à son angoisse. Néanmoins il fît bonne contenance jusqu'au bout. Mais, quand il dut s'avancer pour prononcer l'adieu et jeter de la terre dans la fosse, il fut pris d'une convulsion de sanglots. On dut le ramener au logis.
Après le dîner, le tio Martino vint le chercher à la maison. Ils devaient se rendre tous deux chez le « curé » pour régler les frais de l'enterrement et retirer les bans de mariage. Le soir, l'autre Juanete, le cousin d'Espagne, arriverait sans doute par le bateau d'Alicante. Rafaël songeait qu'il serait convenable d'aller l'attendre, et toutes ces démarches l'accablaient d'avance. La vision du cimetière lui était restée : les couronnes de perles désenfilées et rongées de rouille, les hideuses petites croix de ' bois noir avec leurs grosses larmes peintes en blanc.
L'odeur lourde des cyprès l'étourdissait encore. * Le « curé » habitait une petite maison mauresque sur la
roule de Notre-Dame-d'Afrique. Un sacristain espagnol à figure de brigand introduisit les deux visiteurs dans un cabinet complètement blanchi à la chaux et d'une simplicité toute primitive. Un banc de bois était appuyé au mur sous une niche entourée de guirlandes de papier, où se détachait un grand Christ sur fond d'or entre deux vases de fleurs artificielles. En face, les douze tomes de saint Thomas sur une planchette. Un bureau et un fauteuil de paille parfaisaient l'ameublement. Mais il y avait une gargoulette pendue aux persiennes à demi closes, et le soleil formait une blancheur si fraîche et si gaie dans la pièce qu'où s'y trouvait bien. Sans même remarquer l'abattement de Rafaël, non plus que la mine de circonstance du Ho Martino, le « curé » les reçut avec sa jovialité ordinaire. Il se laissa choir sur son fauteuil, où il s'étala, en écartant les jambes et en retroussant sa soutane:
— Alors, voilà ton mariage remis, Rafaelete ! Tu ne perdras pas pour attendre, toi, ce n'est pas comme ta fiancée...
Il éclata de rire à cette gaillardise, si épanoui dans la paix de sa petite maison et si heureux de vivre, qu'un peu de sa gaieté se communiqua à Rafaël. Il disait au jeune homme :
— Tu entends, chico ?s\ tu te maries, c'est pour avoir des enfants, beaucoup d'enfants, à la mode espagnole... il ne faut pas faire comme les Français !...
Aussitôt il entama une diatribe contre les écoles primaires, où, selon lui, les enfants se pervertissaient.
— A la Carrière, disait-il, les habitudes d'Espagne les maintiennent encore un peu. Mais regarde ceux de Mustapha et de Belcourt, où ils sont noyés au milieu des Français et des Italiens : ce sont déjà de petits baa-
dits, sans respect pour l'autorité, ni leurs parents, ni rien...
Le « curé », en veine d'éloquence, fit de point en point la leçon à Rafaël, sans se priver d'ailleurs de plaisanteries fort grasses. Puis il passa sa blague aux deux visiteurs et termina par l'offre d'un verre d'anisette.
Rafaël se trouva tout rasséréné par les propos du « curé », Quand il sortit, il dit au tio Martino :
— Il est brave homme, celui-là, encore que ce soit un curé !
Sur les quais où Rafaël était allé attendre son cousin, un grand nombre de gens du Faubourg étaient accourus. Des barques accostaient sans cesse, pleines d'humains entassés pêle-mêle avec des ustensiles de toute sorte : vieilles malles sans âge ni forme, paquets de linge et couffins de provision, jusqu'à des matelas et des bois de lit attachés par des cordes. Presque tous étaient des paysans d'Alicante et de Valence en blouse de lustrine noire, le menton et les lèvres rasées. Il y avait aussi des tribus de gitanes, les hommes en pantalons collants, une guitare en bandoulière, les femmes en jupons roses, avec des nichées d'enfants sur le dos, dans une espèce de besace, à la façon des pauvresses kabyles. Tout ce monde poussait des cris sauvages, se disputant pour le prix avec les bateliers arabes, qui parfois menaçaient de l'aviron les plus récalcitrants. Des agents les formaient en file, et ils s'acheminaient vers la douane, courbés sous leurs bagages, éperdus comme un troupeau.
Rafaël pensait : « Ah! les autres peuvent mourir! il
y en aura toujours trop pour venir nous prendre le pain!... »
Le lendemain, il voulut montrer la ville à Juanete. Lui-même avait besoin de sortir pour chasser ce goût de mort, qui, malgré tout, le poursuivait toujours. Ils commencèrent par les Carrières, et Rafaël prit plaisir, après une si longue absence, à repasser par ces chemins, où tant de fois il avait conduit son équipage avec Ramôn : ces Carrières, c'était comme le berceau de leur famille, leur nid à tous !
Puis ils remontèrent par le Frais- Vallon pour gagner la Casba et les petites rues de la haute ville. Juanete nes'étonnait de rien. Il trouvait que tout était comme en Espagne, et Rafaël, en l'écoutant, pensait moins à son frère.
Quand ils furent en haut du sentier, le cimetière arabe d'El-Kettar apparut devant eux au versant du ravin. Par une large ouverture, on voyait la mer déployer vers le Nord ses eaux sans rivages. Les toits du Faubourg s'étageaient en face sous la coupole de Notre-Dame-d'Afrique; et les flancs pierreux de la montagne, éventrée par les carrières, s'ouvraient en une grande brèche violette.
Mille impressions confuses de son enfance revenaient à Rafaël. Ce petit cimetière d'El-Kettar, dont les verdures avaient si souvent rafraîchi ses yeux, quand il montait avec sa galère par les chemins tout blancs de soleil, il lui sembla qu'il gardait une part de sa vie. Un vent d'Est fit frissonner les feuillages des eucalyptus. L'air était si pur, on respirait si largement sur ces hauteurs, que Rafaël et Juanete s'assirent sur une pierre en face des tombes.
A leurs pieds, la maison du gardien des morts laissait voir sa terrasse entre les branches des figuiers et des
chênes-lièges. Les doubles stèles luisaient parmi l'herbe maigre et, dans les petites coupelles, creusées aux extrémités et aux chevets des fosses, un peu d'eau miroitait sous la lumière. Des enfants nus couraient parmi les tombes. Alentour, des Mauresques, ayant rejeté leurs voiles, étaient accroupies en cercle. On les voyait manger des friandises et le vent apportait les rudes intonations de leur babil. Au plus profond du ravin, un vieux fossoyeur vêtu d'une simple gandoura serrée aux flancs par une ceinture de cuir, creusait un trou avec acharnement. De temps en temps il ramassait par terre un bâton, et il s'appliquait à bien prendre les mesures. Puis l'éclair de sa pioche brillait de nouveau, et il ne se reposait point, bien que la sueur brillât sur ses jambes lisses comme si elles étaient frottées d'huile.
Rafaël le suivait avidement des yeux. Le vent d'Est s'était apaisé. Une fraîcheur tempérait la brûlure du soleil déjà haut. La clameur confuse du Faubourg arrivait à peine. Tout était éclatant et paisible dans ce beau jardin des morts, et Rafaël, regardant le fossoyeur, songeait :
« C'est un métier aussi, cela! un métier comme le mien!... »
Puis il dit à son compagnon :
— Sais-tu à quoi je pense, Juanete ? Je voudrais être enterré ici... pas là-bas, dit-il en tendant son doigt vers Saint-Eugène, du côté du cimetière chrétien... Ici, on doit être bien pour dormir!...
Il se leva. Un grand calme l'avait rempli peu à peu, le souvenir de son frère mort s'effaçait. II sentait qu'il ^ avait moins peur de mourir.
Ils rentrèrent dans la ville bruyante et joyeuse.
Ils descendirent par le quartier arabe et, après avoir
visité tous les estaminets de la place du Gouvernement — la Plaza del Caballo, comme disent ceux d'Espagne, — ils finirent par s'arrêter dans un café du port.
Cecco le Piémontais était là, attablé avec deux hommes. Dès qu'ils parurent, il interpella les entrants, il les fît asseoir et commanda deux verres. Il y avait si longtemps qu'on ne s'était vu que les effusions furent longues.
L'un des hommes qui accompagnait Cecco était Manolito, le petit Castillan que Rafaël avait connu autrefois au service d'Alvarez. Toujours plus gris et plus cassé, il portait le bras en écharpe, ayant eu trois doigts écrasés par la mécanique de son chariot. L'autre était un tout jeune garçon à peu près imberbe, le torse large sous son tricot à raies bleues, mais avec une petite tête ronde d'enfant aux yeux timides.
Rafaël présenta son cousin, dont l'accoutrement intriguait Cecco et les autres.
— Ah ! dit le Piémontais en riant, encore un pataouète qui ne veut pas aller à Cuba ! ... Il en pleut, des pataouètes, il en pleut! On ne voit que ça dans les rues!... Ils ont raison tout de même : ils mettent la guerre en grève !... Est-ce que ça ne fait pas pitié d'envoyer à la guerre des enfants comme ça ! — Cecco désigna Juanete et le jeune garçon imberbe. — Ça serait si heureux de piocher tranquillement la vigne dans son pays ! C'est comme celuici! dit-il. — Sais-tu d'où il arrive?... Il vient d'Abyssinie, où on l'a fait prisonnier. Il est venu à pied depuis Bône jusqu' Alger, et, il y a huit jours, en allant au vin, je l'ai trouvé dans un champ de fèves, qu'il avait ravagé, à moitié nu et crevant de faim. Comme il est Padouan (à peu près de chez nous), je lui ai donné à boire et à manger, et je lui ai trouvé du travail... Aussi regarde comme il est gaillard, maintenant ! Tout de même, ça
fait du bien, le vin d'Algérie!... Oh ! Ménélik, raconte un peu à Rafaël ce qu'ils t'ont fait souffrir par là, les sauvages !...
Mais le garçon comprenait mal le français. Baissant les yeux et rougissant très fort, il se mit à jargonner avec Cecco en italien.
— Tu entends ce qu'il dit, Rafaelete ? il dit que les généraux les ont vendus !
Rafaël causait avec Manolito. Il évita de répondre, la question ne l'intéressant pas.
— Et ton frère ? demanda-t-il à brûle-pourpoint au Piémontais.
— Mon frère ! Il est fait pour rester sous les jupes de sa mère. Ce n'est pas un homme, ça ! Tu ne sais pas qu'il «st retourné au pays, voilà plus d'un mois? Il voulait m'emmener avec lui. Mais qu'est-ce que tu veux que j'aille faire chez ces abrutis-là ! Moi, il faut que je roule! Je vais partir pour Madagascar par le prochain bateau !... Oui, à Madagascar ! C'est un planteur de café qui m'engage ... Ah! j'en aurai vu, moi, des pays, j'en aurai fait des métiers ! J'ai travaillé au tunnel du Gothard comme terrassier. De là je suis passé à Lyon dans la colle forte, à Rive-de-Gier dans la verrerie, à Grenoble dans les peaux, à Martigues dans les salines, à Gardanne dans le charbon, à Septèmes dans les produits chimiques; j'ai fait le charretier à Bône, j'ai recommencé ici; et voilà que je m'embarque pour Madagascar! Tu viens avec moi, Rafaelete?...
— Tu sais bien, dit Rafaël, que je suis marié avec la route de Laghouat !
— Encore un triste métier! dit Manolito. Dans l'espace de trois mois, j'ai eu les côtes enfoncées en passant un pont, et les doigts brisés, à peine sorti de l'hôpital...
— Mais ça arrive à tout le monde, ça ! fit Rafaël.
— Oui ! je le vois bien... Mais tu sais? tu n'en as plus pour longtemps à la faire, ta route de Laghouat ! Les Alvarez, avec leur concurrence, ont fait baisser les prix des transports. Les chameliers arabes se mettent à charger du sucre ! Qu'est-ce que tu veux parier que, dans un an, ton patron Bacanete est forcé de vendre > ses équipages ?...
— Eh bien ! dit Rafaël, nous travaillerons pour la gloire !...
— En voilà, des culs-de-plomb ! cria Cecco. Tu préfères claquer la misère ici, parce que c'est ton pays. Moi, mon pays, c'est où je trouve du travail !... Allez ! buvons à Madagascar ! dit le Piémontais en levant son verre : je ne regrette qu'une chose de l'Afrique, c'est le vin !
Cecco, avec un geste bravache, releva son large feutre, et sa face rouge de Gaulois coureur de mondes éclata comme une fournaise.
Mais Rafaël, très grave et regardant son cousin Juanete, répondit :
— Mon père a gagné son pain par ici, je le gagnerai bien aussi, moi !
Le jour suivant, il fit ses adieux à Assompcion et à sa mère pour reprendre la route. Bacanete, en remplacementdeChimo, avait accepté Juanete comme homme de peine ; et le jeune homme ne se sentait pas de joie à l'idée de marcher pour la première fois avec son cousin.
Ils partirent comme le soleil se levait.
Au second tournant de la route, un coin du golfe apparut, étalant ses eaux bleues dans la lumière matinale. Au loin les montagnes, encore couvertes de neige,
resplendissaient comme des marbres. Rien n'était changé de cet éternel paysage, et Rafaël le contemplait avec la même paix et le même sentiment de délivrance qu'au soir de son premier départ. Il allait s'arrêter en haut de la montée, chez le cabaretier de la Colonne. Les étapes se succéderaient dans leur ordre invariable ; et, là-bas, à travers les sables, les mêmes étoiles infaillibles se lèveraient à leur place accoutumée pour guider les pas errants des hommes.
Maintenant Rafaël, comme son chariot, était sûr de sa route. Quelqu'un de son sang, entraîné par son exemple, l'avait suivi; d'autres, en qui bouillonnaient toutes les sèves de la jeunesse, parlaient de lui au repas de famille... Bientôt, sans doute, des êtres sortis de sa chair continueraient plus sûrement la beauté de son acte...
De cet endroit on découvrait toute la mer. — Rafaël songea à sa fiancée et, tout plein de ses noces prochaines, dans la joie de sa force, il redescendit vers le Sud.