‹ Le sang des racesChapitre 9 sur 10 · FIANÇAILLES · texte numérisé non relu

FIANÇAILLES

Depuis son départ pour Valence, il n'était question que de Rafaël dans le ménage du tio Martino. Il y avait déjà deux ans qu'Assompcion et lui s'étaient rencontrés pour la première fois, le jour où il avait repris la route de Laghouat, après avoir fait la paix avec sa mère. Rafaël n'avait pas prêté grande attention à cette belle fdle, vêtue comme une dame, qui l'avait regardé en passant sous les portes ; mais elle, à partir de cette rencontre, elle n'avait plus cessé de penser à lui.

D'abord c'avait été un simple souvenir où elle s'arrêtait avec complaisance ; car elle avait rarement l'occasion de le voir, puisqu'il était toujours sur les chemins. Elle avait souvent parlé de lui, plutôt par caprice que par un sentiment sérieux. Mais maintenant qu'ils avaient fait connaissance et qu'ils avaient échangé des paroles, elle comprenait enfin qu'elle l'aimait. C'était elle qui avait voulu accompagner son père, quand il avait conduit Rafaël au bateau. Cette entrevue si courte l'avait bouleversée comme un adieu déchirant et sans retour. Elle revoyait toujours Rafaël sautant dans la barque, aux appels de la cloche ; elle entendait les sifflets du navire évoluant vers la passe, tandis qu'elle cherchait sur le pont la blouse éclatante de Rafaël perdu dans la foule; et les mots insignifiants de leur brève conversation pre-

naient, pour sa propre vie, une importance si grande qu'elle se les redisait sans cesse en leur prêtant un sens mystérieux.

Ce soir-là, une fois rentrée à la maison, elle se refusa obstinément à sortir, bien que ce fût dimanche, et elle éconduisit des amies qui venaient la chercher pour la promenade. Pendant qu'elle se déshabillait de sa belle robe, le tio Martino et sa femme se concertèrent. Celle-ci était une grosse personne très lente à se mouvoir. Ses cheveux déjà gris et partagés en bandeaux épais sur son front lui donnaient un air respectable. De gestes mesurés, économe de ses mouvements, elle ne quittait pas volontiers sa chaise, et elle avait coutume d'être toujours de l'avis de sa fille et de son mari. Quand Assompcion rentra dans la cuisine, un ouvrage à la main, le Ho Martino lui dit :

— Tu vois bien qu'il se moque de toi, Rafaelete!... Si tu crois qu'il a seulement remarqué ton costume !..,

— Pourquoi est-ce que tu me dis cela? répartit la jeune fille, puisque tu sais que je n'en veux pas d'autres!

Elle regarda son père bien en face, et elle ajouta tran- ([uillement, comme s'il se fût agi de la chose la plus ordinaire :

— Oui, je le veux, et je l'aurai!... Je suis une Espagnole, moi!...

— Ses yeux étincelèrent une minute. Sa mère, qui .l'observait de sa chaise, se borna à joindre les mains en

gémissant :

Ay! Senor, ay! Senor;... mais tu es folle, chiqueta!

Assompcion, silencieuse, s'était mise à travailler. Le fio Martino développa longuement ses objections : « Faite comme elle était, avec un métier comme le sien, elle pouvait prétendre à un autre parti que Rafaël... Plutôt

qu'un charretier, est-ce qu'elle ne devrait pas épouser un contremaître? — et qui sait?... peut-être un employé du Gouvernement?... On en avait vu plus d'un exemple au Faubourg...»

— Un employé!... — dit Assompcion avec dédain, — d'abord il aura honte que je travaille, il voudra que je quitte mon métier pour faire la dame ; et, avec le peu d'argent qu'il gagnera, ce sera la misère pour nous deux!... Rafaël, lui, est mieux payé et, en route, il ramasse tout ce qu'il veut! Nous serons riches si nous vivons en ouvriers... Et puis, qu'est-ce que tu veux que je fasse d'un employé?... Rafaël est plus beau qu'eux tous !

— Allons donc ! un homme colère, brutal, un vrai charretier enfin...

— Mais qu'est-ce que cela peut te faire? — reprit Assompcion avec impatience, — puisque je l'aime comme ça!...

Le tio Martine était fort perplexe. Dans les premiers temps, il avait encouragé le caprice de sa fille et il caressait avec plaisir ce projet de mariage : aucun employé ne gagnait autant d'argent que Rafaël, cela était certain. En le dirigeant bien, en lui faisant faire des économies, on l'amènerait à monter des équipages: Rafaël deviendrait patron, puis peu à peu, grâce à ses relations avec les entrepreneurs, le tio Martino lancerait son gendre dans les travaux du port ; ce serait peut-être la fortune... Mais, depuis qu'il le connaissait mieux, le caractère emporté de Rafaël lui avait donné à réfléchir. Le scandale qu'il avait causé dans la rue, lors de l'aventure de Pepa; ses frasques qu'on lui avait racontées, tout cela dérangeait fort les anciens projets du tio Martino.

D'ailleurs, un pareil mariage était-il bien en rapport avec sa situation à lui ? Car le iio Martino était devenu de plus en plus un personnage d'importance dans le Faubourg. On le consultait pour toutes les écritures, et il ne se signait pas un acte qu'il n'y eût mis la main. Personne ne savait disserter plus pertinemment sur les choses de la politique. Depuis la guerre de Cuba, il donnait lecture du journal dans les estaminets, il commentait les dépêches, et on faisait cercle autour de lui. Le vicaire espagnol de la paroisse ménageait son influence; il soutenait avec lui de fréquentes discussions, car le tio Martino se piquait d'être libéral et légèrement esprit fort. On le voyait même se promener souvent en compagnie d'un réfugié de Barcelone, un pasteur protestant, don Eusebio, qui essayait en vain de faire des prosélytes dans le Faubourg. Le vicaire et le pasteur se rencontraient de temps en temps chez lui; et c'était, pendant toute la soirée, de chaudes controverses auxquelles le tio Martino conviait les fortes têtes du quartier. Déjà les méchantes langues l'accusaient d'incliner au protestantisme ; mais il se moquait de ces calomnies. C'était dans le seul intérêt de sa réputation qu'il fréquentait don Eusebio : ces relations avec une personne de savoir, tout en flattant sa vanité, contribuaient encore à son prestige.

En cette occurrence, le tio Martino songea tout de suite à utiliser les bonnes grâces du vicaire : chacun sait que les gens d'église aiment à s'occuper de mariages. Peut-être que le vicaire se chargerait volontiers de découvrir pour Assompcion un mari digne d'elle et de son père.

n en parlait tous les jours à la jeune fille. Mais sou entêtement était invincible elle répétait :

SSf) LE SANG DES RACES

— A quoi bon dépenser des paroles ?.., puisque je n'en veux pas d'autre !

Finalement le tio Martino se résigna. — « Mais comment conduire cette affaire ? Comment attirer Rafaël à la maison, lui qui était si sauvage!... » — Assompcion eut réponse à tout : « D'abord sa mère se chargeait de la. commission. Presque chaque matin elle rencontrait au marché la tia Rosa. Tout en causant, elle risquerait une allusion, et peut-être que les deux vieilles arriveraient à se comprendre et à se mettre d'accord ; n'était-ce pas ainsi que se faisaient tous les mariages honnêtes?... »

Assompcion avait mieux calculé qu'elle ne croyait : la lia Rosa avait déjà pensé à elle pour son fils, mais sans trop oser s'arrêter à ce beau rêve, vu la grande considération dont jouissait le tio Martino. Dès le premier mot de la mère d'Assompcion, elle avait tout deviné. La tia Rosa prit avec effusion les mains de la vieille femme : « Pour elle, elle serait bien heureuse de ce mariage ! Mais il fallait attendre le retour de Rafaël. Elle ne pouvait s'engager à rien : avec une tête comme la sienne, est-ce qu'on pouvait savoir ?... »

Le lendemain, et tous les jours suivants, les deux vieilles se retrouvèrent à la même place. Elles stationnaient longuement au milieu de la rue ; elles ne pouvaient plus se quitter, se traitaient cérémonieusement de senora à tout propos, et déjà les femmes du quartier commençaient à causer.

Un soir, le tio Martino se décida à rendre visite à la mère de Rafaël : c'était la veille de son retour. 11 survint mystérieusement après le souper, Juanete étant déjà couché et les voisins occupés à prendre le frais sur ia porte des estaminets. Délicatement il fit attention

AUX pourparlers de sa femme avec la tia Rosa. Mais •celle-ci l'interrompit aussitôt :

— Écoutez, tio Martino, vous en savez plus que moi ! Arrangez la chose pour le mieux. Moi, je ne veux pas m'en mêler la première. Si je lui parle, je suis sûre qu'il dira non!... Vous ne connaissez pas son caractère : c'est le même que son père — que Dieu le repose ! — Vous comprenez, tio Martino? Il faut que cela ait l'air de venir de lui... de lui tout seul. Tâchez qu'il se voie avec Assompcion, attirez-le chez vous ! Après seulement, moi je parlerai...

Quand Rafaël, le lendemain, fit sa rentrée dans le Faubourg, ce fut un vrai triomphe. Des femmes l'interpellaient de leurs croisées, demandant des nouvelles de leurs parents d'Alicante ou de Valence. Des cabaretiers lui offrirent de l'anisette, en l'honneur de son retour ; et même son frère Juanete, du plus loin qu'il l'aperçut, courut à sa rencontre, et, pendu à sa main, il le ramena au logis, suivi d'une foule de jeunes garçons. Le soir, les hommes qui travaillaient et qui n'avaient pas pu le voir dans la journée, envahirent la cuisine de la^î'aRosa, où Rafaël achevait de souper. On apporta toutes les chaises de la maison. Juanete courut, chez le kaouadji^ commander des tasses de café maure. Ceux de Castellon, pour qui Rafaël avait des lettres, l'étourdissaient de leurs questions, de sorte qu'il se trompait sur les nomS' des destinataires. Des discussions s'élevaient; tout le monde parlait à la fois.

Au milieu du bruit, on remarqua à peine -^'arrivée du tio Martino, qui, très discrètement, se borna à toucher la main de Rafaël et fut s'asseoir à côté de la vieille, eu homme bien élevé qui ne se mêle pas aux cohues et qui

attend le départ des gêneurs, pour faire ses civilités. Cependant les plus proches écartèrent leurs chaises de la sienne, par déférence, et s'enquirent de sa santé, tandis que Rafaël, en veine d'éloquence, recommençait le récit de son voyage.

Le iio Martino profita d'une pause ; et, d'un ton Donhomme, comme quelqu'un qui veut simplement rire :

— Eh bien ! Rafaelete, tu n'as pas ramené une novia de Valence ?... Elles sont jolies, sais-tu!...

— Oh ! moi, dit Rafaël avec une fatuité superbe, une femme ne me suffit pas, il me les faut toutes !

Cette fanfaronnade fit rire l'auditoire et le tio Martino lui-même :

— Ah ! Rafaelete !... tu me rappelles une histoire que j'ai lue autrefois dans les livres : C'était un meunier qui n'avait qu'un fils, mais si bien poussé et si fort qu'avec une de ses mains il arrêtait les ailes du moulin. Quand le garçon fut en âge de se marier, le père lui proposa une fille du pays ; mais le gaillard ne voulait rien entendre : Une fille ! est-ce qu'on se moquait de lui ! Il était bon pour quatre. Il lui fallait quatre femmes... : « Prendsen d'abord une, chico^ dit le père. Nous verrons après... » — Enfin! Après bien des paroles et des raisons, le garçon se décide à prendre la fille. Au bout de huit jours, le voilà qui revient chez son père : — « Voyons dit le meunier, ce que tu sais faire à présent. Essaie un peu d'arrêter le moulin... »

Le garçon s'approche en riant ; il attrape la grande aile au vol ; mais celle-ci l'emporte si bien qu'il manque de se casser une jambe en retombant : Ce n'était plus son tour de rire ! — « Tu vois, dit le père, il a suffi d'une femme pour t'enlever la moitié de ta force : en veux-tu toujours quatre maintenant?... »

Cette histoire, le tio Martino la débitait pour la centième fois; mais elle amusa tout le monde, et il fut très flatté du petit succès qu'elle lui valut. Cependant la réponse de Rafaël ne laissait pas de l'inquiéter : de semblables dispositions n'annonçaient guère un épouseur.

Quand la foule des visiteurs se fut un peu éclaircie, il se rapprocha du jeune homme et l'interrogea sur son neveu et son beau-frère. Il multipliait ses questions, parlait de choses indifférentes, puis, tout à coup, se rejetait sur l'éloge de Valence et les courses de taureaux. Après de longs circuits, il finit par demander à Rafaël quand il comptait reprendre la route.

— Dans deux ou trois jours, je pense. J'attends une dépêche de Bacanete.

Alors le tio Martino, se frappant le front tout à coup :

— Ah ! j'allais oublier ! Passe donc demain soir à la maison : Assompcion veut te donner un paquet pour sa cousine de Boghari...

Rafaël promit.

Ce soir-là, il y avait « assemblée » chez le tio Martino, et la cuisine était déjà toute pleine de monde, lorsque, vers neuf heures, Rafaël vint chercher le paquet d' Assompcion.

L'ancien joueur de pelote habitait une grande caserne d'ouvriers où vivaient une centaine de ménages. Un grouillement d'enfants emplissait sans cesse les escaliers et les larges corridors. Quand Rafaël monta, il entendit les pleurs des plus petits que les mères étaient occupées à coucher, et il se heurta à des bandes de bambins robustes qui dévalaient des étages en poussant des cris. Devant

îa porte de tio Martino, des petites filles accroupies sat les dalles jouaient aux osselets.

Rafaël, en entrant, fut un peu décontenancé à la vue du monde. Il y avait un groupe de jeunes filles et de jeunes gens, les uns assis sur des tabourets de bois, les autres debout contre la muraille et grattant des guitares. .A l'autre bout de la pièce, sur une espèce de sopha, le vicaire espagnol — le « curé», comme on disait — et don Eusebio, le pasteur protestant, étaient assis devant xme table ronde couverte d'une toile cirée. Le tio Martino, dans une attitude pleine de déférence, leur faisait vis-à-vis, flanqué d'un mandoliniste aveugle et d'un maçon poète, qui donnait des leçons d'écriture aux enfants du quartier et qui composait à prix fixe des chansons satiriques et des épithalames.

Sitôt qu'il aperçut Rafaël, Martino le prit par le bras et le présenta au « curé » et au pasteur. Le « curé », jovial, lui secoua vigoureusement la main :

— Ah ! c'est un brave, celui-là..., dit le prêtre au tio Martino; je le connais de vue, et on m'a parlé de lui...

Puis se tournant vers le jeune homme :

— Et ça va toujours comme tu veux, Rafaelete?... Le pasteur, avec une gauche politesse, lui prit la main

aussi.

En ce moment Assompcion apparut, rapportant de la fontaine une cruche d'eau fraîche. Elle avait une robe d'alpaga noir, dont les manches bouffantes continuaient la grâce de ses épaules. Ses cheveux blonds, relevés au sommet de la tête par un peigne d'écaillé, découvraient la blancheur de sa nuque, une blancheur éblouissante comme celle de son teint.

Avec un petit tremblement de joie, elle dit bonsoir à

Rafaël, et, ayant posé sa cruche sur la table, elle alla lui chercher une chaise dans la pièce voisine :

— Asseyez-vous, monsieur Rafaël... mon paquet n'est pa? encore prêt ; mais vous ne refuserez pas de causer une minute avec nous ?

Rafaël s'assit, en annonçant qu'il était pressé. Les autres jeunes filles le regardaient, une surtout, une grosse fille rose, aux cheveux blonds frisés comme ia laine d'un mouton, et qui étalait un collier de perles fausses autour de son cou trop court; celle-là n'avait pas de fiancé. Ses compagnes bavardaient avec leurs novios, des garçons meuniers et des boulangers en costume de travail. Presque tous étaient très jeunes. L'un d'eux, entièrement imberbe, les cheveux poudrés de farine, la bouche naïvement ouverte, avait une tête candide de saint Jean. Il ne disait rien, ses beaux yeux noirs constamment fixés sur une jolie fille espiègle qui riait des plaisanteries d'un grand garçon joueur de guitare. De sa chaise, dans l'embrasure de la fenêtre, la mère d'Assompcion, les mains croisées sur son ventre, regardait le groupe en dodelinant de la tète, tandis que sa fille remplissait les verres d'anisette et offrait des gâteaux.

Rafaël, au milieu de tous ces inconnus, se pelotonnait sous sa blouse, l'œil torve et presque hostile. Malgré l'accueil engageant du « curé », sa présence et celle du pasteur le gênaient. Du coin de l'œil, il suivait | avec défiance les gestes emportés du premier, qui de temps en temps frappait le carrelage du bout de sa canne; et Rafaël examinait cette canne, dont la pomme d'ivoire représentait une tête de moine, la bouche fendue par un rire diabolique, une grosse mouche posée sur son crâne tondu.

Le pasteur écoutait, l'air craintif, et comme abrité derrière ses grosses lunettes bleues. Très grand et très osseux, avec des joues caves de phtisique, ses longs cheveux plaqués, son maigre collier de barbe noire, il semblait se rapetisser devant le curé, dont la faconde et l'assurance l'écrasaient. Celui-ci était un type de paysan aragonais, aux épaules trapues et au dur visage obstiné^ le poil si rude et si dru que le rasoir n'en venait pas à bout, et même, à cause de sa barbe toujours à moitié faite et de sa figure noiraude, ses paroissiens l'avaient surnommé le carbonero. Il s'appelait don Carlos, étant carliste comme son père et toute sa famille. A l'intransigeance de ses idées, à la véhémence habituelle de ses paroles, on devinait en lui un de ces prêtres espagnols de la vieille race qui sont capables de manier l'escopette et de faire le coup de feu contre les libéraux.

Il discutait volontiers avec le pasteur, comme si la présence de l'ennemi l'attirait et l'excitait. La douceur et les manières polies de don Eusebio lui faisaient croire à d'importants triomphes, et, à de certains jours, il ne désespérait pas de ramener au bercail cette brebis égarée. D'ailleurs il lui accordait une certaine science théologique; ce qui ne l'empêchait pas, le dimanche suivant, de tonner en chaire contre Luther et Calvin, dont il énumérait les femmes et racontait des débauches à faire frémir.

Comme il s'échauffait beaucoup, Assompcion lui remplit de nouveau son verre où elle avait ajouté de l'anisette. Il n'y fît même pas attention, tellement il était absorbé par la dispute.

Ses devoirs de maîtresse de maigon étant accomplis, îa jeune fille vint s'asseoir à côté de Rafaël. Ils se mirent à causer. Les rires des fiancés éclataient autour d'eux,

sans égard pour l'éloquence du curé et les graves développements du pasteur.

Elle lui fît mille recommandations inutiles à propos du paquet; puis elle lui demanda des nouvelles de sa cousine de Boghari. Instinctivement elle fît le geste de se rapprocher; sa voix devint plus basse et plus caressante. Maintenant elle lui parlait de son métier, de cette fameuse route de Laghouat... Rafaël, à l'entendre ainsi tout près de lui, sentait sa timidité et sa mauvaise humeur s'en aller. 11 était flatté de voir qu'elle s'intéressait à lui et aux choses de son état. Alors, rejetant toute contrainte, il s'enhardit à lui parler à son tour, de cette voix enjôleuse qu'il savait si bien prendre. De temps en temps il risquait une gaillardise pour éprouver Assompcion ; et celle-ci riait de tout son cœur en le regardant bravement dans les yeux. Rafaël la regardait aussi. Elle est jolie, la chica! — pensait-il, — elle n'est pas fière du tout !... » Et voici qu'en sa présence l'image de Thérèse ressuscitait dans la mémoire de Rafaël. Cette femme du colon de Médéa, elle lui avait appris à souffrir cette grâce à côté de sa rudesse sans en être humilié. Puisque Thérèse l'avait aimé, pourquoi celle-ci nel'aimerait-elle pas aussi?

Ils se dévisagèrent encore avec des yeux rieurs, essayant de se cacher l'élan qui les emportait l'un vers l'autre. Mais la voix du « curé » tonnait comme un dans prône. On distinguait à peine les objections du pasteur, aussitôt anéanties par l'adversaire.

— Cependant Darwin affirme... disait doucement don Eusebio.

— Darwin! c'est comme Voltaire, — repartait le « curé » avec mépris, — une imagination brillante, la source de toutes les erreurs ! D'abord, est-ce qu'on lit ces

gens-là? Lisez saint Thomas! Tout est dans saint Thomas!... Oui, tout! Les savants modernes n'ont rien inventé. Moi, je ne connais pas d'autre livre ; mais malheureusement l'intellect me manque, j'en reste à l'écorce de la doctrine. A côté de ce prince de toute science, je ne suis qu'un pauvre Frère de la cuisine... Puis, prenant un ton de voix mystique:

— Quand j'étais au séminaire, j'ai connu un chanoine de Saragosse qui avait mis treize ans à comprendre le De natura Angelorum. Ah! c'était un savant, celui-là!...

Tout le monde s'était tu pendant cette tirade du « curé ». Rafaël impatienté dit à sa voisine :

— Mademoiselle Assompcion, si cela ne vous faisait rien de me donner le paquet tout de suite. Je suis un peu pressé...

La jeune fille essaya vainement de le retenir. Elle se l«va pour aller chercher le paquet dans l'autre pièce. — « Tout de même, mon père avait raison, se dit-elle, c'est un ours, ce Piafael! »

Le « curé » continuait ses diatribes ; et, comme don Eusebio s'était permis une allusion à l'ignorance des prêtres catholiques, l'autre s'emporta:

— Mais ce sont les Français qui ne savent rien, ce n'est pas nous ! Je ne sais pas ce qu'on leur apprend, moi : de l'histoire naturelle, de l'histoire ecclésiastique, de la littérature, de la physiologie, de la médecine, enfin tout, excepté ce qu'un prêtre doit savoir, — de la théologie! Et ne me dites pas que ce sont seulement les prêtres algériens, du clergé de rebut, bon pour les colonies. J'ai vu l'autre jour, à l'archevêché, un jeune prestolet qui venait de France : celui-là, d'après ce qu'on m'a dit, c'était un critique d'art ! oui, Monsieur, un critique d'art, il faisait de la photographie!

Eh bien! je lui ai posé un cas de conscience, que m'avait soumis un de mes paroissiens et qui m'embarrassait. Il m'a répondu « que cela n'avait pas d'importance ». Et voilà! ces messieurs font de la photojg'raphie ! Ils ne savent pas plus de théologie morale que de dogmatique ; ils apprennent des manuels dans leurs séminaires!... Nous buvons à la source, nous autres! Nous lisons saint Thomas !...

Le tio Martino était si attentif à l'éloquence du « curé » qu'il ne vit même pas sortir Rafaël. Assompcion l'accompagna jusque dans le corridor, et, pour le garder encore un instant, elle renouvela ses recommandations. Par la porte ouverte, on entendit la voix blanche du pasteur :

— Ne dites pas de mal de la France, don Carlos !...

— Vous ne me comprenez pas ! Je soutiens que notre pays, c'est celui du monde où il y a le plus de foi. Mais la France, clamait le « curé », la France, c'est le porteétendard du catholicisme!,..

La canne à pomme d'ivoire se démenait frénétiquement sur les dalles. Rafaël brusqua les adieux, et il fut tout surpris de voir qu'Assompcion lui tendait la main à la mode des Français.

« Quand on me reprendra dans cette ménagerielà!... » se dit-il, en redescendant les escaliers de la grande caserne d'ouvriers maintenant endormie.

Cependant tout le long du chemin, jusqu'à l'auberge

du roulage, il ne fit que penser à Assompcion. Le lende-

N main, il y songeait encore, quand il vint chez sa mère

chercher son sac à linge ; mais il ne lui en dit rien et

ne parla même pas de sa visite.

Il repartit pour Laghouat. Les tracas du métier et les amusements de la route emportèrent sa pensée bien loin de cette aventure. Mais, quand il cheminait avec

Philippe, il y revenait avec complaisance; et l'image d Assompcion restait aussi nette dans son souvenir que le soir de cette rencontre.

Un jour que son camarade l'entretenait pour la cen- ; tième fois de ses projets de mariage, il ne put se tenir de lui avouer :

— Moi aussi j'en connais une !...

Il lui conta son entrevue avec Assompcion, en embellissant le récit, et, comme Philippe l'engageait à profiter de l'occasion pour se marier, il ajouta, autant par vanité que par esprit de contradiction :

— Je m'en moque ; j'en trouverai bien d'autres l... ce ne sont pas les femmes qui manquent !

Malgré cela, cette idée de mariage avec Assompcion le travailla pendant toute la durée du voyage. Il se disait que maintenant il restait seul de leur famille : son l'rère Juanete était si jeune ! Et savait-on ce qui pouvait arriver ? D'ailleurs on devait se marier tôt ou tard. Ne valaitil pas mieux s'y décider tout de suite ? Allait-il attendre d'avoir les cheveux gris comme Philippe "pour donner des petits-enfants à la tia Rosa?...

Quand il reprit le chemin d'Alger, il était convaincu qu'il ne pouvait épouser qu'Assompcion. C'était celle-là qu'il lui fallait ! Celle-là, ou personne !...

Sitôt arrivé, il s'empressa de faire sa toilette et, à l'heure où il supposait qu'Assompcion était revenue de son atelier, il se présenta chez le tio Martino pour rendre compte de sa commission. Contrairement à son attente, il ne se passa rien d'extraordinaire pendant cette nouvelle visite. Assompcion ne se montra ni plus ni moins engageante que l'autre soir. Il en voulut seulement au tio Martino dont les témoignages d'affection exagérée l'agaçaient. Cependant, lorsqu'il sortit, Assomp-

cion l'invita à revenir : après le souper, il retrouverait, réunis à la maison, les mêmes guitaristes et les mêmes jeunes filles qu'à son dernier voyage, — et le curé ne viendrait pas !...

Mais Rafaël évita de répondre.

Quand il fut dans la rue, il se jura de ne remettre jamais les pieds chez le tio Martino : « Si elle veut venir me chercher, qu'elle vienne! » se dit-il... Au fond, il était un peu dépité. Il s'était imaginé qu'Assompcion allait lui sauter au cou tout de suite ; et comme, malgré ses grands airs d'assurance, il était toujours très timide avec les gens qu'il ne connaissait pas, il lui faisait porter la peine de sa timidité.

Par suite de réparations importantes à faire aux chariots, Bacanete prolongea d'une semaine son séjour à Alger.

Rafaël se promena beaucoup ; mais où qu'il fût, au Faubourg, ou à l'auberge du roulage, il était toujours sûr de rencontrer Assompcion, Il remarqua même que chaque fois elle était en cheveux, elle qui portait d'habitude la mantille. Était-ce une façon de l'apprivoiser en se montrant à lui comme une simple ouvrière? Mais il ne l'abordait pas pour cela. On se saluait de loin en riant, et ce manège recommençait tous les jours.

Philippe, qui avait remarqué ces poursuites, plaisantait Rafaël :

— On dirait que tu n'oses pas !... Allez ! propose-lui la chose...

— Laisse-la, laisse-la ! Elle se décidera bien à parler toute seule. II faut l'allumer un peu. Et puis est-ce que c'est à moi à lui courir après ?...

Le matin de leur départ, vers huit heures, comme ils rapportaient de chez le bourrelier des colliers raccom-

iT

imodés, Assompcion passa ; Philippe, en l'apercevant, éclata de rire :

I — Vas-y, Rafaelete ! C'est l'occasion ou jamais! ' Assompcion fit semblant de ne pas les apercevoir. /Cette indifférence feinte piqua Rafaël. Il l'interpella comme elle s'engageait sur l'autre trottoir. Elle se retourna tout de suite, leurs yeux se saluèrent de loin et, bravement, elle s'avança vers lui ; car Rafaël ayant un collier enfilé à chaque bras était fort empêché de sa personne.

Il lui prit doucement les doigts, qu'il garda quelque temps ; et la regardant d'un air gouailleur :

— Vous travaillez pour le roulage maintenant, madeçiioiselle Assompcion?... On ne voit plus que vous autour de l'auberge ..

L'allusion la fit rougir; mais elle prétexta qu'elle avait une commission de sa patronne pour une cliente de Mustapha. Puis elle lui reprocha de n'être pas venu une seule fois à la maison pendant les huit jours qu'il venait de passer chez sa mère. Elle lui parlait, un peu effarouchée, sur le bord du trottoir, au milieu des passants qui la heurtaient. Rafaël, debout devant elle, achevait de l'intimider avec sa charge de harnais, dont les sonnailles, à chaque mouvement, faisaient un vacarme farouche. Parfois, lorsqu'un collier glissait, il donnait un coup d'épaule pour le remont »,r, et, comme il se redressait de toute sa taille, Assompcion s'étonnait de le trouver si grand...

— Nous vous avons attendu hier soir, dit-elle; nous pensions qu'avant de partir...

— Oh! hier... D'abord je n'ai pas eu le temps. — Et il ajouta avec un rire forcé : — J'ai été voir ma bonne amie...

Assompcion fixa sur lui un regard douloureux, comme si elle cherchait à lui voir clair jusqu'au fond de l'âme. Rafaël, à ce moment même, la sentit à lui. Ils n'osaient plus se parler, luttant l'un et l'autre par une mauvaise honte contre les mots qui leur venaient aux lèvres. Rafaël, le premier, lui dit avec un tremblement mal déguisé :

— Si vous voulez vous marier avec moi, dites oui tout de suite. Autrement ce n'est pas la peine de faire des manières ; ce sera non pour toujours!

Assompcion baissa la tête, honteuse, s'imaginant être épiée par les passants :

— Oui ! dit-elle, d'une voix très basse. Rafaël aussitôt lui tendit la main :

— Alors, tu veux comme moi ?

— Je veux ce que tu veux, dit-elle.

Leurs deux mains se joignirent pour une promesse solennelle. Ils restèrent une minute ainsi, mettant dans cette étreinte tout ce qu'une pudeur les empêchait de se dire. Assompcion allait pleurer. Elle sentait qu'elle ne l'aimerait jamais plus qu'à cette minute de leur serment de fiançailles.

Rafaël se reprit immédiatement :

— Alors, si c'est comme ça, moi, je ne pars pas. Je vais prévenir Bacanete que je reste à Alger ce voyage-ci; il faut bien que nous fassions connaissance.

— Ecoute, Rafaelete, nous nous reverrons ce soir S On m'attend à l'atelier...

Elle avait refoulé ses larmes, toujours un peu rouge seulement, à cause de Philippe qui observait la scène du seuil de l'auberge. Elle toucha une dernière fois la main de Rafaël, et elle partit radieuse vers Alger, oubliant

sa prétendue course à Mustapha. Rafaël la regardant s'éloigner, lui cria par plaisanterie :

— Et ta commission?...

Elle se retourna, agita ses bras avec le geste de s'en moquer, et elle le salua de la tête en s'en allant.

Rafaël, après s'être entendu avec Bacanete, passa sa blouse et courut chez sa mère :

— Maman, dit-il, je suis fiancé avec Assompcion. Habille-toi vite et va parler pour moi aux deux vieux.

La tia Rosa ne savait que penser de cette brusque détermination. Cependant elle dissimula sa joie dans la crainte d'un revirement chez Rafaël, et, pour la forme, elle fit des objections : « Avait-il bien réfléchi avant de s'engager? Sans doute la cMca avait bonne mine, elle était travailleuse et gagnait de l'argent; mais elle aimait à faire la dame. Et puis savait-on ce que dirait le tio Martino, lui qui était si fier de sa fille! »

— Eh bien ! qu'il la garde, sa fille ! dit Rafaël, qui ne s'attendait pas à toutes ces raisons et qui trouvait le doute de sa mère injurieux pour lui.

La tia Rosa s'aperçut qu'elle avait fait fausse route :

— Alors tu l'aimes, Rafaelete, la chica?,..

— En voilà une raison, dit Rafaël en haussant les épaules; sans cela, est-ce que je me marierais avec elle?

— Mais elle, Rafaelete, elle t'aime aussi?

— Et toi, quand tu t'es mariée avec mon père, est-ce que tu l'aimais?

— Oh ! moi, c'est différent! Ça est venu sans que j'y pense. Un beau soir, nous nous sommes promis tous les deux, c'était un soir du mois de juin, je m'en souviens toujours.. Mais je ne peux pas te raconter ça,

Rafaelete !... Ah ! il était bien méchant ton père, — que Bieu le repose !

Dans ce reproche à la mémoire de Ramôn, elle cachait toutes ses rancunes contre son fils et toutes ses appréhensions pour l'avenir. Mais Rafaël était impatient. Il fallut qu'avant midi la tia Rosa allât chercher la réponse de Martino et de sa femme.

On la reçut avec de grandes démonstrations d'amitié : Rafaël était admis à fréquenter. Il pouvait venir dès le soir même, s'il le voulait. Par excès de prudence, Martino fit la leçon à la mère :

— Vous lui direz, tia Rosa, que ma femme et moi nous n'en savions rien. Mais nous sommes contents qu'Assompcion l'ait choisi. Nous ne pouvions pas trouver un plus beau garçon ni un meilleur gendre!...

Dès lors Rafaël se sentit devenu un autre homme : il allait se fixer maintenant. Ce n'était plus seulement sa mère qui l'attachait à Alger; et aujourd'hui que son mariage était si proche il sentait dans cet acte une gravité qui le remplissait d'orgueil : il allait faire ce qu'avait fait son père.

L'après-midi, il courut sur les quais annoncer la nouvelle à son ami Pepico; puis, vers six heures, il revint au Faubourg, pour aller prendre Assompcion à la sortie de l'atelier et la ramener chez elle, selon la coutume des fiancés.

Le tio Martino, qui le guettait sur le seuil d'un cabaret, le héla au passage et lui donna l'accolade devant tout le monde, comme à son futur gendre. Rafaël se laissa offrir un verre d'anisette par le vieux, bien qu'il n'aimât guère ses façons. A mesure qu'il le connaissait, les manières de demi-bourgeois qu'affectait le tio Mar-

tino lui déplaisaient davantage ; mais il fallait bien faire quelque chose pour Assompcion.

— Je vais chercher la chica, dit Rafaël ; mais je ne connais pas la maison...

— Tiens! voilà justement le mari de sa patronne qui passe, dit le tio Martino ; il va te conduire...

Le joueur de pelote appela le personnage qui passait. Il marchait en se dandinant prétentieusement sous une ombrelle à doublure verte qu'il portait comme un ostensoir; et continuellement, avec un geste magnifique, il se caressait des favoris blonds encadrant une figure imbécile :

— C'est quelqu'un de comme il faut, souffla rapidement le tio Martino, il a été perruquier à Madrid!

Il fit asseoir l'individu, demanda un verre pour lui et le pria d'accompagner Rafaël, — « le novio d'Assompcion ». L'ancien perruquier toisa de haut la blouse du jeune homme :

— Oui ! certainement, dit-il avec lenteur ; je vous présenterai à dona Isabelle...

Dona Isabelle, c'était sa femme. Il se mit aussitôt à parler d'elle d'un ton pénétré.

— Ah ! c'est une personne d'une grande éducation, dona Isabelle ! Elle a étudié pour être maîtresse en Espagne. Mais on ne paie plus les maîtresses là-bas. Alors elle a été forcée de prendre le métier de couturière, et, comme les affaires ne vont pas chez nous, nous sommes venus ici... Elle a un goût pour les costumes! Enfin, vous la verrez, je vous présenterai à dona Isabelle!...

Rafaël ricanait de ces hâbleries. Mais le tio Martino le regarda avec des yeux suppliants.

— Conduisez-le tout de suite, dit-il au perruquier, en

montrant son futur gendre, vous ne voyez pas qu'il est impatient de retrouver sa promise?...

La couturière habitait une vieille maison tout en haut de la cité Bugeaud. Les corridors étaient fort obscurs. Aussi Rafaël fut-il ébloui quand la porte s'ouvrit sur la vaste pièce qui servait d'atelier. Par la fenêtre ouverte, on voyait un grand pan de paysage et, tout au fond, la coupole de Notre-Dame-d'Afrique, qui s'effaçait déjà dans les vapeurs du couchant. Deux autres apprenties étaient assises auprès d'Assompcion, tandis que dona Isabelle trônait sur une estrade, dans l'embrasure de la croisée. Des lueurs vives, sans cesse en mouvement, couraient d'un bout à l'autre de la chambre. Dans un coin sombre, quelque chose de bleuâtre et de diaphane, comme un voile de gaze, était suspendu, et des étoiles d'or frissonnaient dans les plis légers du tissu.

On travaillait à un ouvrage extraordinaire, un véritable chef-d'œuvre. Une actrice du Grand-Théâtre, qui devait jouer le rôle de Salammbô^ avait commandé ses costumes à dona Isabelle, dont les talents de couturière n'étaient guère connus des clientèles mondaines, et que sa femme de chambre, — une Espagnole du Faubourg, — lui avait fait découvrir.

Dona Isabelle, debout devant une table qui dominait l'estrade, faisait crier ses ciseaux dans un grand morceau de toile d'argent, dont le dessin imitait des écailles de poisson. Les deux apprenties s'étaient levées, et elles disposaient autour d'un mannequin une écharpe bleue. Assompcion appliquait des fleurs rouges sur le fond noir d'une tunique. Encombrant un guéridon, des galons d'or, des paillons de toute espèce, des pendeloques et des aigrettes resplendissaient dans des corbeilles; et, tout autour d'elle, traînaient des rognures d'étoffe cou-

leur de feu, avec de petits grains de verroterie qui s'écrasaient sous les pieds.

Le mari imbécile présenta Rafaël à dona Isabelle, qui, majestueusement, lui souhaita la bienvenue et, d'un ton doctoral, dans un castillan très correct, complimenta A'ssompcion sur son fiancé. Mais le travail pressait fort. Elle pria le jeune homme de prendre une chaise, en attendant que les ouvrières eussent terminé leur tâche.

Assompcion le fit asseoir, heureuse qu'il la vît au milieu de toutes ces belles choses :

— Regarde, Rafaelete, comme c'est joli ce que nous faisons!

Tout en disant cela, elle étalait sous ses yeux les fleurs rouges de la tunique.

— Qu'est-ce que tu me montres là? — dit Rafaël en riant: — est-ce que je m'y connais, moi, aux affaires des femmes ? Parle-moi d'un harnais pour mes mules, montre-moi des pompons de soie, comme à Valence...

Dona Isabelle le reprit aigrement :

— Ses mules? En voilà une façon de parler aux dames !

Mais Assompcion, pour étonner davantage Rafaël, avait quitté sa chaise, et, désignant du doigt le zaïmph qui brillait au mur :

— Veux-tu voir quelque chose de plus beau ?

Elle décrocha le voile de la Déesse et, passant vivement la tète par l'ouverture, elle se tint devant lui, drapée dans les plis de la gaze resplendissante. Les reflets des étoiles d'or illuminaient ses cheveux et son visage.

— Mais c'est une blouse que tu as là, dit Rafaël, — une blouse toute pareille à la mienne : veux-tu parier que ça me va mieux qu'à toi?...

Il tendit le bras vers le zaîmph, comme pour s'en revêtir.

Lff mari inquiet regardait sa femme. Les deux apprenties riaient déjà aux éclats à l'idée de voir Rafaël endosser le mince tissu constellé. Mais dona Isabelle, choquée d'une telle irrévérence, enjoignit à Assompcion do cesser cette comédie et de remettre le voile à sa place.

Rafaël sortit fort mécontent de l'accueil de dona Isabelle. Quand ils furent dehors, Assompcion et lui, ils décidèrent de s'en revenir par la Consolation, estimant que le chemin était trop court jusqu'à la maison du tio Martino et qu'ils n'auraient pas le temps de causer.

Le bruit de leurs fiançailles s'était répandu dans tout le Faubourg. Aussi, pendant qu'ils descendaient la rue, des femmes se mirent aux fenêtres et sur les seuils des portes pour les voir passer.

Mais Rafaël n'avait d'yeux que pour Assompcion, qui marchait à son côté. Elle était presque aussi grande que lui et, comme elle se savait regardée, elle se tenait très droite dans sa robe de foulard, qui moulait sa taille robuste et souple, comme une gaine de soie.

Chemin faisant, Rafaël lui débitait de grosses galanteries joyeuses, comme font les garçons de son métier. Elle répondait avec beaucoup d'à-propos, riant ellemême de ce qu'il disait et nullement scandalisée, puisque telle était l'habitude des hommes. Cependant une angoisse la tourmentait, qu'elle n'osait pas lui découvrir. Plus il se rapprochait de la mer, plus cette angoisse devenait forte, et elle suivait distraitement la conversation. Devant eux, tout au bout de la rue, elle voyait la colonne d'un réverbère qui se détachait toute seule sur la profondeur des eaux. Cette colonne semblait vivre comme une personne : — « Quand je serai près

-^IS^jSBKt**».

d'elle, je parlerai, se dit Assompcion... Oui, je ne passerai pas sans avoir parlé... »

Elle se fixa fermement ce délai pour prendre courage; et quand ils tournèrent en face du réverbère, comme ils s'engageaient dans l'avenue qui longe la plage, Assompcion dit tout à coup :

— Rafaelete, quand est-ce que nous nous marierons?...

— Tu es bien pressée, toi ! Depuis quand se mariet-on comme cela, de but en blanc?... D'abord il me faut le temps de ramasser l'argent nécessaire pour payer notre mobilier ; j'ai dépensé toutes mes économies dans mon voyage d'Espagne...

— Moi, j'en ai des économies, dit fièrement Assompcion.

— Et tu crois que j'aurais le cœur d'accepter ton argent ? Je me ferais payer par ma femme le lit où je coucherai ?... Tu ne me connais pas encore, toi!

— Mais si je te prête cet argent-là!... Celui que tu gagneras, tu le placeras en mon nom après, si tu veux.

— Non, non, ce n'est pas la peine d'en parler; je t'ai donné ma parole ; tu n'as rien à craindre. Le mois prochain, quand je reviendrai, je verrai comment les affaires auront marché, alors je te ferai réponse...

C'était la première fois qu' Assompcion se heurtait à la volonté de Rafaël ! Elle en éprouva une grande peine et des pressentiments tristes la troublèrent ; mais elle était trop sage pour ne pas se résigner.

Ils rentrèrent dans le Faubourg, et Rafaël accompagna la jeune fille jusqu'à la maison. Du bas de la rue, ils avaient aperçu un groupe de femmes assises sur le trottoir et qui occupaient tout le devant de la porte. Pour n'être pas dérangés, ils se tinrent à quelque distance

et ils s'arrêtèrent, causant encore, avant de se séparer. On les examinait de loin. Une des femmes qui tenait nn enfant leur cria :

— Approchez au moins, qu'on vous voie!... Assompcion entraîna Rafaël, qui cependant n'aimait

pas ces familiarités. Ils s'avancèrent tous les deux sous I es yeux émerveillés des femmes et portant si fièrement leur bonheur que celle qui les avait appelés leur dit :

— Comme tes yeux ont changé depuis ce soir, Assompcion ! Te voilà dans toute ta beauté, maintenant ! Et toi Rafaelete, comme tu ressembles à ton père! Mais tu es bien plus grand et bien plus fort que lui.

La femme disait cela en berçant sur ses genoux son enfant. Assompcion le lui prit et, comme pour la remer-^ cier de ses paroles, elle lui embrassa son petit. Mais, avec un élan de tendresse, la mère l'ôta des mains de la jeune fille. Elle le fit sauter, le renversa çntre ses bras, les petits pieds battant l'air, et la chemisette retournée découvrit le sexe qu'elle baisa: c'était un enfant mâle. Les autres femmes le demandèrent aussitôt. Elles se le passèrent de main en main, le baisant toutes à la même place avec des mots câlins.

A la vue de cette caresse interdite aux jeunes filles, un peu de tristesse avait paru dans les yeux d'Assompcion, et la femme qui croyait la comprendre lui dit :

— N'aie pas peur, Assompcion, ma fille, tu ne seras pas toujours demoiselle !

Ces mots la frappèrent comme un joyeux présage. Elle échangea un sourire avec Rafaël, heureuse maintenant, confiante, malgré tout, dans sa promesse ; et, devant les mères qui les regardaient, gravement, sans se toucher la main, ils se dirent adieu.

Ce tête-à-tête de tous les soirs devint bientôt une habitude pour Rafaël. Son mariage avec Assompcion ■était une chose réglée. A cette heure qu'il était sûr de l'épouser, il avait hâte de reprendre son travail. Rien ne troublait son contentement que quelquefois les plaintes de la jeune fille, qui s'irritait des longueurs de ', l'attente. Il la consolait en plaisantant; mais, au fond, il voyait sans déplaisir qu^elle souffrît un peu pour lui.

Le séjour d'Alger surtout lui était insupportable. La ville molle, alanguie dans ses vapeurs, lui faisait regretter l'aridité saine et fortifiante du Sud. Désœuvré comme il l'était, il ne savait que faire de ses journées. Le soir, il retrouvait bien Pepico dans un cabaret. Mais celui-ci, complètement ensorcelé par la Malaguena, le quittait après une partie de manille pour aller rejoindre sa maîtresse, Rafaël n'osait pas aller le relancer à la maison : la Malaguena, jalouse et ardente comme une louve, le gardait à vue.

D'ailleurs, le Faubourg, depuis son adolescence, avait tellement changé qu'il ne s'y retrouvait plus. Même dans certains cafés, où s'étaient introduits quelques Français, on faisait de la politique, ce qui déplaisait à Rafaël. Il faillit avoir une dispute avec Brémont, le maréchal-ferrant, qui voulait absolument l'enrôler dans un comité de propagande et le tourmentait pour qu'il réclamât sa carte d'électeur.

Aussi, le jour où les équipages de Bacanete arrivèrent, il ne cacha pas sa joie à Assompcion, qui en pleura.

Le matin du départ, elle le reconduisit, à son tour, jusqu'à l'auberge du roulage. Il avait repris son costume de travail dès la veille, et ne s'était plus occupé que de son chariot et de ses bêtes.

Ils causèrent longuement devant l'auberge :

— Quand reviendras-tu ? dit-elle.

— Dans un mois !

— Pas avant ?

— Pas avant ! peut-être même plus tard ; les routes commencent à devenir mauvaises. Il y aura à batailler, cette fois-ci...

j^ Les bêtes attelées secouaient leurs colliers avec impatience. L'homme de peine apporta son fouet à Rafaël. 11 fallait partir. Il prit vivement la main de sa fiancée :

— Adieu, Assompcion !

— Adieu, Rafaelete, dit-elle avec ferveur, en laissant glisser sa main dans la sienne.

Son cœur défaillait, des larmes lui venaient aux yeux : il lui semblait qu'elle avait encore tant de choses à lui dire ! Mais il avait disparu dans la cour.

Elle l'entendit crier les commandements. Des coups de fouet retentirent, et, par la porte cochère ouverte à deux battants, l'attelage déboucha sur la chaussée. Rafaël, pendu au cordeau, la gorge gonflée par les cris, tirait violemment sur les rênes.

Il frôla presque Assompcion en passant ; mais, tout à son équipage, il ne se retourna même pas. Le chariot décrivit une courbe, s'engagea dans la rue. Rafaël, toujours pendu aux guides, la tête renversée et comme ivre j de plaisir, était emporté par la marche...

CHIMO

Arrivés le matin même de Laghouat, Philippe et Rafaël prenaient leur absinthe chez Salvador, qui venait de s'improviser cafetier au Faubourg. Par vanité, il avait épousé une Française et, après un mois de mariage, celleci, mécontente de ses absences, l'avait décidé à quitter le route. Il avait conservé son costume d'autrefois : le pantalon flottant, la taillole rouge et le sombrero à larges bords, ce qui faisait un étrange contraste avec son nouveau métier. Rafaël le regardait, en gouaillant, remplir ses carafes de glace pilée et passer l'éponge sur le zinc du comptoir :

— Sais-tu que ça te va bien, le tablier? disait Rafaël; à te voir servir, on jurerait que tu n'as jamais fait autre chose de ta vie...

Et Philippe reprenait, plaisantant l'accoutrement de Salvador :

— Tant que tu y es, tu devrais reprendre ton fouet aussi, ça te servirait à taper sur les mauvais clients...

Une bande de très jeunes gens écoutaient les deux charretiers, accueillant par des rires les brocards qui pleuvaient sur Salvador. Un surtout ne quittait pas Rafaël des yeux ; c'était un petit Mahonnais d'une quinzaine d'années, portant déjà le costume des rouliers

de Laghouat, le pantalon et le gilet de drap bleu, une cravate rouge au col de la chemise lâche.

— Qu'est-ce que vous blaguez, vous autres ? — dit le grand Salvador, en haussant les épaules, — attendez un peu que vous soyez mariés ! or verra...

11 n'était pas trop fier, en disant cela, et il ne levait guère ses yeux de dessus le baquet où il rinçait ses verres.

— Alors, adieu les chansons ! riposta Philippe. Adieu la guitare et les noces !

Mais Rafaël, avec une pointe de mépris :

— Ah! Cns^o.' en voilà un charretierdecontrebande!... Salvador commençait à se fâcher :

— Ne parle pas si haut! je l'ai fait comme toi ce métier-là !... — et changeant de ton subitement : — Ah ! oui! un joli métier!,., je n'ai pas envie d'attraper des douleurs aux isiTohes, moi! je serais un joli marié, un marié qui ne peut pas bouger...

— Le voilà qui craint les douleurs, maintenant I exclama Rafaël... Tu peux mettre ça en chansons, mon ami, tu amuseras le monde !

Philippe en gaieté, revint à la charge :

— Oui, le voilà devenu comme Pepico!... — Il se retourna tout à coup vers Rafaël : — Tu ne sais pas ce qui lui est arrivé?... Il paraît que la Malaguena Fa lâché pour se mettre avec un maçon. Et lui, au lieu de la tamponner, elle et son maçon, sais-tu ce qu'il fait? il continue à lui courir après. On raconte dans tout le Faubourg qu'elle lui a donné une drogue pour l'enrager après elle...

Les yeux de Rafaël étincelèrent ;

— Et tu appelles ça un homme, toi?... Tiens ! il me dégoûte, ton Pepico ! Voilà longtemps que nous ne

; sommes plus trop camarades ; mais, je te le jure, si je

le rencontre tout à l'heure, je ne le regarde pas plus

qu'un couffin d'ordures !... Et secouant la tête d'un air

. de pitié : — Des hommes comme ça, ça n'a pas plus de

volonté qu'un enfant !.,.

Cette déclaration de Rafaël ajouta encore à son prestige aux yeux des jeunes gens qui l'écoutaient. Il devint l'unique point de mire de toute la bande.

Depuis qu'il était fiancé et qu'il faisait de plus fréquentes apparitions au Faubourg, sa réputation avait grandi. Il était devenu le modèle de tous les adolescents ; il décidait les vocations. Son frère Juanete, lui-même, entraîné par l'admiration des autres, commençait à lui témoigner un peu plus de confiance. On connaissait sa force et ses talents de « meneur », on copiait ses costumes. Sa parole flatteuse et toujours sonore éblouissait ; et, quand il parlait dans les cafés, un sourire de complaisance illuminait les visages. S il s'était guéri de mentir avec le monde, il mentait encore dans ses récits: il mentait comme les poètes. Ses aventures s'ordonnaient dans sa tête suivant le nombre de ses phrases, les pays parcourus revivaient dans le geste d'un témoin qu'il retrouvait ou dans un lambeau de conversation, jailli tout à coup de sa mémoire ; et, à mesure qu'il s'exaltait, les métaphores, chaque fois plus ardentes, se pressaient sur ses lèvres, comme s'il désespérait des mots pour faire passer dans les autres la flamme intense de son imagination nourrie de soleil. f

11 n'était pas populaire à la façon de Cecco, car son orgueil était souvent blessant, et le sérieux de son caractère n'admettait pas les camaraderies faciles ou vulgaires ; mais, à s'approcher de lui, on éprouvait une satisfaction d'amour-propre. Les plus anciens du métier lui

montraient de la déférence; et les vieux eux-mêmes aimaient à contempler sa force : ils admiraient en Rafaël l'élan superbe de la race.

Quand il sortit avec Philippe, le jeune garçon qui l'avait le plus regardé le suivit. Entendant des pas derrière lui, Rafaël se retourna. L'enfant s'arrêta court, un peu rouge. Son costume de roulier faisait ressortir encore son extrême jeunesse :

— Ecoute, Rafaelete ! je voudrais te demander une chose... Emmène-moi avec vous autres pour le prochain voyage : je te servirai d'homme de peine ; je ne te demande que la nourriture... Tu verras, je suis capable, je conduis déjà un petit tombereau... je t'en prie, Rafaelete ! laissemoi partir avec les équipages. Je veux que tu m'apprennes le métier, parce que je sais que, pour mener des bêtes, il n'y en a pas de plus fort que toi...

Rafaël était pressé d'aller rejoindre Assompcion à la sortie de l'atelier :

— Moi, cela ne me regarde pas, dit-il à Chimo; je ne suis pas le patron. Parle à Bacanete ; mais, si tu veux, viens ce soir à la maison, nous causerons ensemble. J'ai à faire maintenant...

L'adolescent promit de venir. Rafaël le regardant s'en aller ne put s'empêcher de dire à Philippe :

— Il est bien le petit!... celle qui l'a fait n'a pas perdu son temps...

Mais Philippe songeait à tout autre chose. Jaloux des^ fiançailles de Rafaël, il était repris par son rêve de mariage. Il répondit :

— Moi, sais-tu ce que je vais faire?... Je crois que je vais parler à la chica^ ce soir...

Rafaël se moqua de lui :

— Toi, qui me prêchais si bien dans les temps i..»

Dire que tu ne peux pas te décider ! Je crois que tu es comme Pepico: tu n'as pas de volonté !...

Assompcion, qui travaillait toujours à la robe de Salammbô, parut un peu tard chez la tia Rosa. Elle s'était concertée d'avance avec Rafaël.

— Maman, — dit-il, lorsqu'elle entra, — Assompcion vient pour que tu lui montres à repasser les blouses, comme tu faisais pour mon père...

Les deux femmes sourirent :

— Ah ! dit la mère, tu sauras te faire servir aussi, toi !

— Comment?... Ça serait un peu fort, si ma femme ne savait pas me repasser mon linge ! ce ne serait pas la peine d'être marié, alors !

— Ne craignez rien, tia Rosa, interrompit Assompcion, je sais repasser comme je sais coudre; seulement Rafaelete prétend que, pour les blouses, il n'y a que les vieilles qui sachent faire les plis...

On débarrassa rapidement la table et, tandis que la tia Rosa cherchait une blouse de Rafaël dans un tas de linge lessivé, Assompcion mit des fers au feu. Quand tout fut prêt, la tia Rosa déchiffonna l'étoffe où le séchage avait conservé les marques de la torsion, et elle l'étala sur la couverture.

C'était une de ces belles blouses d'Aix, qui rivalisent, pour l'élégance et la solidité, avec celles de Montélimar. Elle venait de la bonne fabrique du Cours Sextius, una antique maison ombragée de platanes, où des femmes, gardant les traditions des aïeules, continuent le luxe rustique de l'ancien temps, s'usant les yeux et se piquant les doigts à couvrir les cols des blouses, les poignets et les échancrures de leurs broderies naïves et compliquées. La toile bleue lustrée comme un satin forme une

draperie chatoyante aux mille plis, que relève encore la doublure rouge des poches fendues sur la poitrine et garnies de boutons d'émail.

La tia Rosa enseigna d'abord à Assompcion que, pour conserver le lustre de l'étoffe, il convenait de faire macérer la blouse dans de l'eau salée. Puis elle la disposa méthodiquement sur la table, les deux manches en croix et, avec l'ongle, elle marqua les plis avant qu'Assompcion les écrasât sous le fer : — quatre dans le dos, et six sur le devant, à savoir trois de chaque côté, en ayant soin de ne pas cacher les poches.

Elle en était là de sa démonstration, lorsqu'on frappa timidement à la porte :

— Voilà Chimo ! dit aussitôt Rafaël.

Mais on vit entrer une petite vieille ratatinée avec un fichu noir sur la tête : c'était la mère de l'enfant. Elle fit une révérence à la tia Rosa, une autre à Rafaël et à Assompcion, et elle se mit à parler tout de suite d'un ton mécanique et saccadé, comme si elle récitait une leçon :

— Écoute, Rafaelete! Le petit m'a parlé, je sais qu'il veut partir avec toi. Mais, je t'en supplie, Rafaelete ! ne le laisse pas venir avec vous autres. J'ai trop peur qu'il ne lui arrive du mal en route...

— Qu'il fasse comme il voudra! fit Rafaël, je le lui ai déjà dit ce soir : moi, je ne suis pas le maître. Tout ça dépend de Bacanete...

— Asseyez-vous, la Chusca ! dit la mère, en avançant une chaise.

Mais la vieille, l'air craintif et soupçonneux, refusa de s'asseoir:

— Vois-tu, Rafaelete, reprit-elle, c'est mon dernier: tous les autres sont morts. Tu comprends, n'est-ce pas ?... Alors tu me promets de ne pas l'emmener?...

— Combien de fois faut-il vous le répéter, tia Chusca ? Moi, cela ne me regarde pas. Si la chose ne dépendait que de moi, je lui dirais non, puisque vous ne voulez pas. Cependant, si le petit veut faire le métier, il n'est pas trop tôt pour commencer...

— Non, non, Rafaelete, fit la vieille effarée, en se précipitant sur ses mains.

Rafaël dut renouveler sa promesse. Au même moment «on frère Juanete rentra. A la vue du jeune homme, la Chusca s'empressa de faire sa révérence, et elle disparut sans vouloir qu'on la reconduisît : on aurait dit que cette maison de Rafaël lui brûlait les pieds.

Assompcion et la tia Rosa avaient repris le repassage de la blouse. Juanete, saluant du bout des lèvres, alla s'asseoir sur le lit de repos. Mais Rafaël, aussitôt, le rudoya d'être rentré si tard. Maintenant qu'il avait atteint ses quinze ans, il s'était mis à travailler. Comme Chimo, il avait pris un petit tombereau, et il était tout fier de porter la blouse. Jouant déjà au grand garçon, il allait le soir au café faire sa partie avec des camarades.

Il ne répondit rien aux réprimandes de Rafaël, qui, après un silence, ajouta :

— C'est toi, ce n'est pas Chimo, qui devrais me demander de partir avec moi.

— Pour ça non ! dit impétueusement la tia Rosa : c'est mon dernier aussi : moi, je pense comme la Chusca !

Juanete, froissé des reproches de son aîné, le regarda entre ses sourcils, avec un air têtu, et il dit froidement :

— Moi, je fais la volonté de ma mère !... Plus tard, si tu as besoin de moi, je ne dis pas non...

— Et puis, qu'est-ce qu'il irait chercher dans ton

pays de brigands, — reprit la tia Rosa. — N'est-ce pas, Assompcion ? qu'il n'y a pas de bon sens de s'en aller si loin... D'ailleurs, pour le moment,je ne veux pas... il est encore trop faible, le petit...

— Trop faible ! — dit Rafaël. — Ah ! il est de la famille, lui aussi ! Regarde-le ! 11 a une poitrine comme un cheval de France!...

Juanete ne broncha pas à ce compliment. 11 se replongea dans son mutisme, et Rafaël perçut de nouveau l'hostilité sourde de l'enfant. Il voyait que, celui-là, il ne le conquerrait jamais ; il se demandait avec tristesse quelle rancune il y avait sous ce front serré, dans ces yeux obstinément baissés devant lui; et plus que jamais cette idée l'affligea, qu'ayant l'affection de tous les autres il ne pût être aimé de son frère.

Cependant Assompcion tenait la blouse repassée au bout de son poignet. Donnant de petits coups sur l'étoffe, elle assurait la belle symétrie des plis, et la toile drapée miroitait aux feux de la lampe. Elle était si contente de son œuvre qu'elle voulut que Rafaël revêtit la blouse encore chaude du fer pour l'accompagner.

Suivant leur habitude, ils prirent par le plus long pour revenir chez le tio Martino, et comme Assompcion avait parlé la première à Rafaël du scandale causé dans tout le Faubourg par la conduite de la Malaguena avec son ami Pepico, il dit brusquement à la jeune fille :

— Si tu t'avisais jamais de me faire un coup pareil... Un commencement de colère tremblait dans sa voix,

si bien qu'Assompcion, piquée, lui demanda d'un ton presque agressif :

— Eh bien?...

— Eh bien ! je te raserais le cou à la mode arabe, en t'enfonçant le rasoir jusqu'à l'os!

— Et moi, dit Assompcion, si tu me quittais pour une autre, je t'empoisonnerais !

Ils avaient l'air si résolus tous les deux qu'ils s'effrayèrent un peu de le-urs réponses. Ils s'appliquèrent à refouler l'émotion qui les poussait déjà l'un contre l'autre, et, pour chasser ces idées mauvaises, ils se mirent à reparler de leur mariage. Cette fois Rafaël était décidé. Il fut convenu que leurs noces se feraient au printemps, dans la semaine de Pâques.

Rafaël avait depuis longtemps oublié l'aventure du petit Chimo, que Bacanete, le matin même de leur départ, avait éconduit sur les instances de la Chusca. L'enfant les avait regardés partir, les larmes aux yeux, et Rafaël, devant son désespoir, s'était retrouvé luimême, lorsqu'au temps de son apprentissage chez le bourrelier, il voyait le chariot du Borrego s'en aller sans lui vers la ville.

Les équipages^descendaient de Bou-Cedraya. Bacanete, le fusil à la main, donnait la chasse aux gangas^ et il s'était avancé si loin qu'il avait perdu de vue les chariots. Il distinguait déjà, sur une hauteur, le long de la piste, la toiture d'une cambuse abandonnée, qu'habitait autrefois un alfatier espagnol. Il s'approcha : quelqu'un bougeait auprès du puits. Une silhouette grêle se détachait en noir sur le couchant. Bacanete en fut d'autant plus surpris que jamais personne ne s'arrêtait à cet en droit, la maison ayant une réputation sinistre dans le pays : le propriétaire et sa femme — deux vieillards — avaient été assassinés et coupés en morceaux par les Arabes.

Quand il fut au sommet de la montée, celui qui était auprès du puits cria vers lui et l'appela par son nom : c'était Chimo. L'enfant avait attaché un de ses souliers

au bout de sa ceinture pour tirer un peu d'eau, et il s'apprêtait à boire.

Bacanete, comprenant aussitôt pourquoi il était là, l'interpella rudement en le traitant de « brigand » et de « four-à-chaux ». En effet, il avait l'air aussi dépenaillé qu'un gitane. Ses espadrilles s'effilochaient à ses pieds, et son pantalon bleu, usé par le bord, semblait déteint, tellement il était gris de poussière. Bacanete lui fît sauter des mains son soulier plein d'eau.

— Tu ne sais pas que les Arabes jettent des bêtes crevées dans les puits?... On va te donner à boire au chariot, espèce de meurt-de-soif!

L'enfant ne parut nullement déconcerté :

— Je t'en prie, Bacanete, ne me chasse pas ! Je suis venu à pied depuis Boghari pour retrouver tes équipages...

Alors il raconta qu'il avait quitté Alger, à l'insu de sa mère, avec l'argent de sa semaine dans la poche. Il avait pu payer ainsi la diligence jusqu'à Boghari. Là il avait acheté une paire d'espadrilles pour ménager ses souliers; il avait confié au garçon d'écurie son paquet de linge, et il s'était mis en route, à la recherche des chariots, couchant à la belle étoile et se faisant héberger par les charretiers qui passaient.

Une telle obstination désarma Bacanete. D'ailleurs, cet enfant, pouvait-on l'abandonner ainsi en plein pays désert?

Un bruit de grelots se fit entendre. Les mulets de volée ide l'équipage de Rafaël, puis l'attelage, dans toute sa longueur, se déploya avec le chariot très haut sous sa bâche. Les jambes fines des bêtes reflétées sur le sable s'allongeaient dans la lumière d'or du couchant. Le jeu des ombres mouvantes augmentait la profondeur des files. On aurait dit toute une pompe en marche.

A celte vue, Chimo, transporté, quitta brusquement Bacanete, et il se mit à courir au-devant de Rafaël. Il lui prit la main qu'il baisa :

— Maintenant tu ne pourras plus me chasser! dit l'enfant.

Il regarda Rafaël avec des yeux tellement ravis que celui-ci en fut plus fier que du compliment d'un ancien. Chimo lui plaisait déjà à cause des promesses de sa jeune force : il l'aima pour sa bravoure et parce qu'il s'en voyait aimé.

Désormais Chimo partagea la besogne de Thomme de peine, c'est-à-dire qu'il passait ses nuits à panser les mulets. Le matin, il dormait sur le chariot et, le soir, il cheminait aux côtés de Rafaël, dont il prenait le fouet pour s'exercer à conduire :

— Allons, pour un Mahonnais, tu ne seras pas trop bête, lui dit un jour Rafaël, qui l'observait : — On croit que le premier bourricot venu est capable de conduire un équipage! Mais il n'y a pas de métier où il faille plus d'attention et d'intelligence...

Et il montrait au garçon tout ce que la sottise du charretier ajoute à la fatigue des bêtes et à l'usure des chariots.

Quand ils furent de retour à Alger, la Chusca, résignée, vint recommander son fils à Bacanete :

— Je pensais bien qu'il était avec vous autres, dit-elle. Vous n'avez pas été plutôt partis que l'enfant s'est mis à dépérir : il ne faisait que pleurer et il ne mangeait plus...

— Voyez-vous, tia Chusca, dit Rafaël, il a ça dans le sang, Chimo : quand ce métier-là vous prend, on ne peut pas en faire d'autre, on aime mieux crever de 'aiml

Bacanete était si content du petit Mtdionnais qu'il congédia son homme de peine arabe et mi donna sa place. Un rude voyage s'annonçait. On devait aller jusqu'à Ghardaïa avec un chargement de matériaux et de poutrelles de fonte destinées à la charpente d'un hôpital.

Rafaël, qui faisait ce voyage pour la première fois, partit enchanté. Chimo ne le quitta plus.

Il avait acheté pour son travail une longue blouse blanche comme les maçons et, dès l'arrivée à l'étape, avant même qu'il eût soupe, on l'entendait à l'écurie faire racler l'étrille. Il chantait une chanson, en patois des Baléares, toujours la même et que personne ne comprenait. Bacanete ne cessait de le taquiner à cause de sa chanson et surtout de sa blouse blanche, qui le faisait, disait-il, ressembler à un enfant de chœur. A tout instant il le singeait. Il avait même inventé une « scie », qui durait depuis le départ d'Alger et qui consistait à lui répéter du matin au soir : « Voyons, l'employé de l'écurie, as-tu apporté les ustensiles voulus ?» — Bacanete mettait à renouveler cette scie un tel entêtement d'idiot, une telle régularité d'automate, que Philippe et Rafaël eux-mêmes en étaient excédés.

A Médéa, il voulut absolument que Chimo l'accompagnât chez les mauresques, et il s'amusa des mines effarouchées de l'enfant, quand une grande fille le fit asseoir sur ses genoux.

Pour toutes ces raisons, Chimo se faufilait sous la bâche du chariot, dès que sa besogne était finie et, sitôt réveillé, il se réfugiait auprès de Rafaël, qui le défendait contre les taquineries de Bacanete.

Petit à petit Rafaël en vint à reporter sur Chimo un peu de l'affection qu'il aurait voulu donner à son frère Juanete. Comme jadis le Borrego avait fait pour lui, il

prit plaisir à le former; mais, ce qui le touchait surtout^ c'était de voir ses idées, ses habitudes, jusqu'à ses gestes et aux intonations de sa voix se répéter dans l'enfant. Il lui apprit à gratter l'intérieur des colliers, afin que la crasse accumulée n'écorchât pas le cou des bêtes ; à nouer si artistement les attaches que, tout en étant fort solides, elles se dénouaient en un clin d'œil, — et mille autres habiletés qu'il ignorait encore. En échange, Chimo s'ingéniait pour faire plaisir à Rafaël et le soulager dans son travail. L'après-midi, il lui conduisait son équipage, tandis que l'autre montait se reposer sur le chariot ; et le soir il lui étendait son hamac pour dormir et lui remplissait un sac de paille fraîche, en guise d'oreiller.

Philippe souriait de ces attentions. Chimo en avait aussi pour lui ; mais il sentait bien que celui-ci lui préférait Rafaël. Son sérieux éloignait un peu l'enfant. Un jour il dit à son camarade :

— Il t'aime comme un frère, Chimo !

— Moi aussi, je l'aime, dit Rafaël. Mais ce n'est pas la même chose, vois-tu : nous ne sommes pas du même sang !... Tiens! je donnerais le meilleur doigt de ma main, pour que Chimo soit mon frère.

Chimo, de son côté, considérait Rafaël comme une manière de dieu. Ses moindres actes lui apparaissaient revêtus d'une beauté qui n'était qu'à lui. Lorsque Bacanete ne pouvait pas l'entendre (car il avait peur de ses moqueries), il imitait les grands jurements sonores de Rafaël : Tramontana ! Sirocco ! Mais les bêtes, qui ne se trompaient pas au timbre de la voix, n'accéléraient pas pour cela leur allure, se bornant à agiter leurs longues oreilles, comme au bourdonnement importun d'une mouche. Alors Rafaël, sortant de sa somnolence.

se soulevait à demi sous la bâche, et il reprenait de pa grosse voix le jurement affaibli par Chimo : Tramontana !... Aussitôt la petite mule de volée se jetait en avant, et toutes les bêtes, la peau de la croupe frémissante, tendaient le jarret et se précipitaient à leur tour, comme si soudain un vent de colère eût couru sur toutes les échines.

Chimo, ébahi, regardait l'attelage s'emporter.

Ils avaient quitté de grand matin le caravansérail d'El-Mesrane, et ils approchaient du Rocher-de-Sel. On apercevait déjà les deux marabouts qui bordent la rivière, lorsqu'un cavalier arabe passa, rapide, dans son manteau rouge. De loin, il cria aux charretiers :

— N'avancez pas!... la rivière est grosse!

11 disparut au galop ; mais Bacanete remarqua que son cheval avait une écume jaunâtre jusqu'au ventre.

On arrêta les équipages, et l'on tint conseil. Le ciel était très sombre et l'air était lourd, sans un souffle de vent. 11 avait dû pleuvoir du côté de Djelfa et des Hauts- Plateaux. Bacanete était très contrarié de ce contretemps. Il quitta brusquement ses hommes et courut à la découverte du côté de la rivière.

Il revint, le front soucieux :

— Mauvais, mauvais!... Pourtant je crois que nous pouvons passer tout de même. Il n'y a pas beaucoup plus d'eau que d'ordinaire. Seulement la couleur est vilaine, et il y a des petits tourbillons vers le milieu...

— Ça ne coûte rien d'essayer, dit Rafaël, je vais monter sur mon grand mulet Marquis, je verrai bien si on peut risquer le passage...

Mais Chimo l'interrompit vivement :

— Non, Rafaelete, laisse-moi monter sur le mulot.

Je peux bien faire cela, moi : ce n'est pas du travail pour toi...

— Il a raison, dit Bacanele ; vous autres, vous allez doubler pendant ce temps-là: ce sera du temps gagné!...

Mais auparavant il proposa de manger et de boire une casserole de vin afin de prendre des forces.

.— Si nous passons, dit Bacanete, il faudra batailler dur, chargés comme nous le sommes!...

Le vin et la nourriture leur rendirent un peu de gaieté. Ils étaient presque joyeux quand ils se levèrent pour ranger dans le caisson les bouteilles et les boîtes de conserves. Bacanete s'était remis à gouailler.

Mais Chimo avait dételé le mulet Marquis et, toutfier^ il sauta sur le dos de la bête devant les trois charretiers qui le regardaient :

— Allez! hardi, Chimo! erra Rafaël.

Et Bacanete, reprenant son éternelle scie :

— « As-tu emporté les ustensiles voulus, au moins?» L'enfant, piquant des deux, partit au trot en lui jetant

au nez sa chanson des Baléares pour le narguer. On l'entendit longtemps chanter à tue-tête.

La rivière était distante d'un kilomètre environ. Quand Chimo arriva au bord, un grondement sourd venait de& montagnes où le torrent s'infléchit. L'eau avait monté, de petites lames irritées claquaient contre la rive et, vers le milieu, ces vilains tourbillons, dont parlait Bacanete^ semblaient s'élargir. A la vue de cette grande surface mouvante et trouble, qui roulait de la terre et des herbes, la peur le prit tout à coup. Instinctivement il descendit de son mulet, dans la crainte que la bête ne l'entraînât. Une seconde, il songea à s'en revenir , mais il crut entendre tout près de lui la voix de Rafaël :

« Allez ! hardi, Chimo ! »

Il eut honte d'avoir hésité et, bravement, prenant le mulet par la bride, il s'aventura dans la rivière peu profonde. Il fit cinq ou six mètres ainsi, n'ayant de l'eau que jusqu'aux mollets, puis il s'arrêta en chancelant. Ses jambes commençaient à fléchir, ses yeux se brouillaient, tout tournait autour de lui. L'eau trouble bouillonnait avec un bruit farouche. Il se vit perdu comme un homme jeté à la mer. Hébété par le mouvement de l'eau, il ne songea même pas à lâcher la bride du mulet qui se cabrait et à revenir en arrière. Il ne poussa pas un cri ; il n'eut qu'une pensée, c'est qu'il allait mourir pour Rafaël. Alors, comme fasciné par la mort, il ferma les yeux. Le mulet l'entraîna dans le tourbillon, et une trombe énorme, qui dévalait de la montagne avec un horrible fracas, les roula tous les deux.

Il était près de quatre heures, et la nuit allait venir. Chimo n'était pas de retour. Bacanete s'impatientait.

— Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé ! dit Rafaël.

— On l'aurait entendu crier, dit Philippe.

A la fin, Bacanete et Philippe se décidèrent à allumer les lanternes et à aller au-devant de Chimo. Rafaël resta pour garder les équipages.

Au bout de deux mortelles heures, ils revinrent désespérés. La nuit était profonde et l'air toujours aussi lourd ; la pluie ne voulait pas tomber. Bacanete dit simplement à Rafaël :

— Il est mort !

Rafaël, croyant à une facétie funèbre de Bacanete, sentit la colère l'emporter :

— Tu as menti ! dit-il.

Les deux autres ne répondirent pas. Il les regarda à la lueur de sa lanterne : ils étaient très pâles. Il éprouva

comme une déchirure ; son cœur se serra d'une atroce angoisse et, sans écouter Bacanete ni Philippe, il se mit à courir comme un fou vers la rivière. Pendant toute la soirée, jusqu'à plus de minuit, il ne fit qu'aller et venir le long des berges, en criant: « Chimo, Chimo ! » Son cri était si terrible qu'il arrivait jusqu'aux équipages.

Philippe le ramena presque de force. Il jeta par terre sa lanterne, qui se brisa, et, sans rien dire à ses camarades, il s'abattit comme une masse sous les roues du chariot. Au même moment il poussa un tel sanglot que ni Bacanete ni Philippe n'osèrent s'approcher de lui. A ses côtés, son chien Maboul, un vieux slougui, qui était devenu fou à force d'être attaché, lui léchait les mains en hurlant, comme auprès d'un mort.

Le lendemain, il fallut passer la rivière, dont les eaux avaient baissé. La bataille fut terrible, la terre étant détrempée tout autour des rives. Puis, avec les gens du caravansérail, qui se trouvait de l'autre côté, ils se mirent à la recherche de Chimo. Ils ne le trouvèrent que très tard, à une lieue plus loin. Le mulet Marquis était si couvert de terre rouge que de loin ils l'avaient pris pour un bœuf. L'enfant gisait auprès, couché sur le ventre, son fouet dans sa main crispée. Sous l'ardent soleil de la journée, l'eau qui mouillait ses vêtements s'était évaporée, et des fleurs de sel le recouvraient tout entier comme un suaire.

Rafaël, les yeux secs, le coucha sur son chariot, pour l'emmener à Djelfa, où ils devaient l'enterrer. Le trajet fut lugubre et interminable. Ils le conduisirent au cimetière, derrière l'hôpital, par un triste soir de février. Personne ne s'était joint à eux. Rafaël se rappela une cérémonie toute semblable et déjà bien vieille, cet autre

soir où ils avaient porté la couronne à Fernando. Il chercha sa tombe à côté de celle de Chimo; mais il ne la trouva pas. Quelqu'un avait pris sa place.

Rafaël, en sortant du cimetière, se sépara de ses camarades. Il était tellement oppressé de chagrin que la vue de Bacanete et de Philippe lui était insupportable. Ce Djelfa, avec ses avenues géométriques et ses airs de caserne, lui pesait encore plus que sa tristesse. Par une vieille habitude, il remonta la rue du M'zab, celle où se tiennent les Ouled-Nayls et les cabaretiers maures. Le long des maisons basses, des joueurs de flûte assis sur des bancs de bois tiraient de leurs instruments une petite mélodie aigrelette et, barrant tout le trottoir, des femmes étaient accroupies par terre dans leurs robes violettes lamées de paillons d'argent. Elles tournèrent vers Rafaël leurs profils de vipères encadrés de grosses tresses arrondies comme des roues, et, de leurs deux mains rapprochées en un geste obscène, elles le convièrent à entrer.

Il passa sans les voir. Les sons d'un piano fêlé sortirent d'un bouge à soldats. Il se hâta davantage, il franchit la porte de Charef, et, tout à coup, il se trouva seul en pleine désolation de la terre.

La route, sur un petit pont, enjambe le lit d'un torrent sans eau, puis elle fait un coude brusque et se perd au flanc d'un monticule aride qui se dresse là, pareil à une muraille. Pas une herbe, rien que des cailloux et des sables dévalant le long des plateaux en pente. De l'autre côté, le mur d'enceinte de la ville, dont la surface polie a pris la couleur des roches. Ce lieu de stérilité, où la vue même est bornée partout par les pierres, est sana doute un des plus farouches qu'il y ait au monde.

Rafaël s'assit sur le parapet du pont. Il roula machina-

lement une cigarette. Aucun être vivant n'apparaissaît Sous ce ciel triste d'hiver, c'était le silence, l'immobi lité absolue.

Très longtemps après, un Arabe passa, poussant un âne devant lui, puis beaucoup plus tard un vol de gypaètes tournoya au haut de la montagne. Rafaël entendit leurs cris.

Il ne pleurait pas, il ne songeait même plus à Chimo. Ce qu'il éprouvait, c'était comme un accablement de tout son être, au point que le moindre mouvement lui eût coûté une peine infinie. S'il avait dû parler, il savait bien qu'il n'aurait même pas pu remuer les lèvres. C'était une telle inertie de toute sa chair qu'il croyait que son cœur allait cesser de battre et que l'air manquait à ses poumons. Il se sentait si détaché, si lassé de tout, qu'il avait la tentation de céder au vertige qui l'entraînait, de se laisser tomber du haut du pont et de se briser la tête sur les cailloux du torrent. 11 s'acharnait sur cette idée d'en finir ; il s'y plongeait comme dans un trou noir, avec la cruelle jouissance de se torturer lui-même, d'insulter à tout ce qu'il avait aimé jusque-là, de se refuser impitoyablement et pour jamais le grand jour de la vie où avait fleuri sa force. 11 descendit ainsi jusqu'aux dernières ténèbres, fier de se sentir si bas par sa volonté.

Puis soudain la vie humiliée rebondit en lui avec une violence qui fit battre ses veines. La démence impossible de son acte lui apparut. Il fallait oublier au plus vite ces heures mauvaises. Les jours à venir avec la nécessité de leurs tâches régulières recommençaient à défiler dans son esprit. Le travail l'attendait demain, ce soir, tout à l'heure même, s'il en avait le courage. Alors il songea que peut-être ses bêtes n'avaient pas bu ; il se

leva précipitamment et redescendit vers la ville comme la nuit tombait.

Cependant il fut lent à se remettre. Sa gaieté ne lui revint qu'à Laghouat, quand il prit la route de Ghardaïa. Ce tour de force de faire passer près de cent lieues de sables à des chariots écrasés de marchandises exaltait d'avance son orgueil comme une besogne héroïque. Seuls, perdus dans ce vaste désert sans eau, ils n'arrivaient pas toujours pour la nuit au caravansérail. On campait autour des équipages ; mais on goûtait la joie d'avoir vaincu la distance et de dormir pour la première fois sur une terre inconnue.

A Ghardaïa, Rafaël écrivit une lettre à sa fiancée, où il l'appelait « ma chère bien-aimée ». Il rapporta pour elle une douzaine de mouchoirs de soie, des tourterelles blanches et, dans un coffret arabe, quelques-uns de ce» coquillages du désert, dont les bords sont dentelés comme des fleurs et qu'on appelle des « roses des sables ».

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