‹ Le sang françaisChapitre 20 sur 47 · L'HOMME MERVEILLEUX · texte numérisé non relu

L'HOMME MERVEILLEUX

Mesdames, Messieurs.

L'histoire des nôtres en ce pays est intimement liée à ce que l’on appelle, dans les annales du monde, la découverte du passage du Nord-Ouest, —‘‘ce feu follet qui a coûté tant de vies, de trésors et de temps, ’’—eomme le dit un vieil auteur du commencement du. 18ème siècle. Il ne serait pas juste cependant de s'imaginer que ce fut là une entreprise qui datât de la découverte et de l’oecupation du l'anada et de la plus grande partie du reste du continent Nord-Américain par les Français, que l’on fasse remonter cette découverte et cette .oecupation à bien avant les Cabot et même à avant Christophe ‘ Colomb, ou que nous les fassions dater simplement de Denys et Aubert, de Verrazano ou seulement de Jacques Cartier au 16ème siècle. .

C'est qu’en effet nons devons nous transporter au commencement du llèmé siècle pour avoir le nom du premier Européen qui se hasarda, semble-t-il, dans un voyage vers l'Ouest et aboutit, si on doit croire ce qu’en dit Sagas, à un pays transatlantique auquel fut ® donné le nom de Vinland à causé des vignes abondantes qu'on y trouva. Leif Ericson, fils d'Erie le Rouge, qui ‘s'était enfui, poûr meurtre, de Norvège en Islande, serait le premier voyageur qui aït essayé de découvrir le passage du Nord-Ouest et qui, quatre siècles avant les prédécesseurs de Colomb, ait abordé en Amérique. On dit aussi que son père le suivit et établit une colonie dans le Groenland dont Gardar, en tous cas depuis longtemps disparue, fut la capitale. Tout cela cependant paraît un peu légendaire et c'est sans doute pour cette raison que la statue du découvreur par Anne Whitney, qui orne l’avenue de la République à Boston, a un tel air d’idéal vaporeux. . :

De tout temps, cependant, il à existé en Europe un besoin de se diriger vers l’Ouest, de se rendre par là en Chine.et au Japon que le pouvoir eroissant des Turés, qui avaient fini par s’emparer de Constantinople, ne permettait plus d'atteindre que difficillement par l'Est. : Et l'on sait que Christophe Colomb n'était pas du tout parti por une expédition de découvertes, maïs bien pour se rendre aux Indes, lorsque, par accident, il aborda à l’île de San Salvador. :

De même Jean et Sébastien Cabot ‘étaient à la recherche des trésors de l’Orient lorsqu'ils se heurtèrent. aux eôtes du Labrador, de Terre Neuve et de la Floride. Ils-s’intéressaient même si-peu aux

* Causerie donnée au Club “Le Canada’ le 19 novembre 1916. . 84 #

découvertes qu'ils faisaient qu'ils s’efforcèrent, semble-t-il, malgré tout, de découvrir une route par le nord quand ils Ss’aperçurent que la côte se prolongeait trop loin vers le sud pour qu'il fût possible d’y trouver un passage.

Cartier lui-même, quand il se hasarda dans l’embouchure du St. Laurent, erut avoir trouvé un détroit qui le mënerait tout droit en Chine, et ce ne fut que lorsqu'il atteignit les rapides, auxquels par

dérision on donna le nom de ce pays, qu il comprit que la route lui était fermée de ce côté.

Néanmoins ceux qui le suivirent s'obstinèrent à découvrir dans cette direction un passage vers ce‘qu’on s’accoutuma à appeler la mer de l’Ouest et, après qu’on en eût reçu des deseriptions fantaisigtes des indigènes, la Mer Vermeille.

Avant de suivre les explorateurs francais qui s ‘efforcèrent de trouver par terre le fameux passage du Nord-Ouest, il est nécessaire que nous retournions ün instant sur l'Océan et voyions ce qui s’accomplissait à la suite des deux Cabot, particulièrement du côté de la Baie d'Hudson, à l’entrée de laquelle l'un d'eux, Jean, s'était trouvé dès 1498. ‘

Bien que l’on concède généralement à Hudson l'honneur d’avoir découvert la Baie qui porte son nom, il semble bien que d’autres voyageurs, eux aussi à la recherche du passage du Nord-Ouest, soient entrés dans cette mer intérieure longtemps avant ce grand navigateur.

Dans une lettre de très grand intérêt, à laquelle nous aurons occasion de revenir, le père de Charlevoix écrivait au Comte de Toulouse le 20 janvier 1723 les lignes suivantes, qui ne manquent pas maintenant de nous faire sourire, mais dont alors on ne savait sans doute trop quoi penser: ‘Vous sçavez mieux que personne, Monseigneur, ce qu'on doit penser de ce.qui se trouve rapporté dans un livre Espagnol, dont la traduction, faite en mauvais français, par l’ auteur luimême, est dédiée à votre Altesse Sérénissime, à sçavoir, qu'un vais- . seau parti de la côte occidentale du Mexique, ayant été forcé par un gros vent de Sud-Ouest de s'élever au-dessus de la Californie Jusque vers les 48° de latitude Nord,—aux environs de Vancouver,--les courans le firent dériver, säns'qu’il pût l’ éviter, dans un détroit, où il fut obligé de l’abandonrier, et qu'après avoir été toujours au Nord- Est, il s’était trouvé en‘peu de jours au Nord de Terre-Neuve, d’où il passa en Ecosse et de là à Lisbonne, et tout cela en si peu de temps que tout son voyage depuis le Mexique jusqu’en Portugal ne fut que dé trois mois.” Et il ajoute: ‘Il est certain que M. d'Iberville a toujours eu en tête de tenter la découverte de la Mer de l’Ouest par la Baye d’Hudson.”?"

© Dans l’ ‘Atlas Maritimus et Commercialis,”? publié en 1728, on: . lit: ‘Tl y a iei une mer (du côté de la Californie) que quelques uns appellent un détroit, et qu’ils pensent passable au Nord; et nos géographes appellent le passage qui en sort le détroit d’Anian. . . Mais comme personne n’a pu encore découvrir cette côte de façon efficace,

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’ # de façon à découvrir la vérité de ces conjectures, et savoir si cettemer entre la Californie et le continent est un détroit ou un golfe, un: passage ow un baie, nous devons conclure dans la négative, jusqu’à ce que certaines découvertes soient faites qui nous. fournissent des données plus authentiques.” . Te

Si j'ai tenu à rapporter ce récit et cette opinion où l’imagination et. la conjecture jouent le principal rôle, t'est afin de montrer l'importance que-la découvérte de la Mer de l’Ouest occupait dans les pensées de tous, et cela, comme on le sait, jusqu’à très avant

le siècle dernier.

Sans parler du. planisphère de. “Cabot. en 1544 qui indique son voyage” jusqu’à -l’entrée du détroit en 1498, d’après des cartes de 1508 à 1570, portant entre autres: signatures, celles de Ruysch. et d'Ortelius, il est évident que-l’on connaissait déjà à cette époque l'entrée du détroit. Entre les années 1558 et 1561, des voyageurs portugais visitèrent ces parages et entrèrent dans la “Baie elle-même. Vingt ans plus tard, en 1587, Davis était aussi de ce côté, et quinze ans après lui, en 1602, Weymouth se rendait jusqu’à l’île Charles, à l’extrémité est du détroit. Si l’on excepte Laurent Ferrer Maldonado, qui prétendit être parvenu aux côtes d’Asie dans son voyage. de 1588, par un détroit auquel il donna ce ‘nom d’Anian, déjà cité — peut- être était-ce À lui que faisait allusion le père de Charlevoix, — il semble bien évident qu'aucun des voyageurs que nous venons de nommer ne fit beaucoup plus que de passer le détroit d'Hudson: De même qu’on ne saurait reconnaître aux prédécesseurs de Cartier d'autre mérite que celui d’avoir atteint les côtes de l'Amérique Septentrionale, de même il semble suffisant d'admettre que ceux d'Hudson lui indiquèrent seulement le chemin, et qu'à lui revient bien l’honneur d’avoir fait les premières explorations ‘qui aboutirent à quelque chose de pratique. Ses voyages dans la Baie d'Hudson datent de 1610 et 1611: En 1609, à son retour de la découverte de la rivière Hudson, il eut une conversation scientifique à Amsterdam avec Petrus Plancius, le plus grand géographe de son temps, qui lui fit concevoir le plan d’un nouveau voyage à la recherche du passage du Nord-Ouest dans la même direction que celle qu'il avait suivie en 1607, alors qu’il avait essayé d'atteindre le Pôle Nord. An mois d’août 1610 il descen-

‘dait jusque dans cette partie de la Baie d'Hudson que l’on nomme

la. baie Jämes: pris parles glaces, il hiverna à l’embouchure de la rivière Albany où il construisit une maison de troncs d'arbres équarris; aussitôt le dégel', de 1611 arrivé, il mit le cap sur l'Angleterre, : mais le 21 juin l’équipage de sa goélette se mutina et l’abandonna avec son fils sur les eaux de la Baie, où, sans doute, ils périrent. Certains historiens prétendent, cependant, qu'ils abordèrent sur les. côtes de la Baïe James et y vécurent jusqu’au jour où les’ Indiens durent les massacrer.

+ L’Amiral Sir Thomas Button poursuivit les découvertes d'Hod son en 1612-13 et parvint jusqu'à Port Nelson. En 1614 le Capitaine - |

Gibbon parcourut les côtes-du Labradgé ‘ten 1615- 16 Baffin découvrit la terre qui porté son nom. A

Les aventures du jeune marin danois Jens Munek, qui hiverna à à” Fort Churchill de 1619 à 1620, sont des plus intéressantes, comme ; aus$i celles &e Fox et de James qui le suivirent, plusieurs années après, en 1631, chargés de lettres pour l’empereur du Japon.$

Là s'arrêtent les explorations et découvertes de l’époque dans la Baie d'Hudson: comme on a pu le remarquer elles furent toutes

‘entreprises par d’autres que par des Français: é est pour cette raison -

que je’n’ai pas jugé à propos dé m ’éten re au point d’en fournir des détails précis. D'ailleurs à ceux qu'intéréseraient ces découvertes de façon spéciale je recommenderais la très intéressante étude qu'y a consacrée un, de nos concitoyéns de langue française, pour le remarquable savoir duquel nous avôns tous un très grand respect : l’honorable juge Prud'homme. °

On n'avait pas trouvé le fameux passage du Nord-Ouest que l’ on cherchait ; apparemment rien autre n'’intéressait les’ voyageurs britanniques de cette époque, et d'Angleterre il ne se dirigea plus que peu d’expéditions du même gerire de ce côté; il semble bien aussi que pas un de ceux qui voyagèrent dans ces parages, pendant les vingt : années qui suivirent l'abandon “d'Hudson et de son fils, ne trouva qu'il y eût des ressources naturelles suffisantes à à justifier” des établissements quelconques. Il appartenait à à des Français, comme nous le verrons un peu plus tard, de leur montrer combien ils avaient êté aveugles. ou insouciants.

’ NX # # oo °

Pendant que les Béropéens, et surtout les Anglais, s ’efforçaient : ainsi de trouver par.mer le passage du. Nord- Ouest tant désiré, les . Français dé la Nouvelle-Franee le cherchaient par terre, par la “voie du St. Laurent et.des Grands Lacs. Les-vôyageurs qui s’adonnèrent à cette entreprise y prirent tant d'intérêt et il semblait si naturel que leurs efforts dussent être couronnés de suècès qu’en 1763 ;lorsque Te Canada fut cédé à l'Angleterre, les Montagnes Rocheuses avaient été atteintes et un fort avait été établi à leur pied sur le site même qu'’oceupé aujourd’hui. Calgary. ‘‘En 1752, ñous dit. Masson, quelques années seulement avant la conquête, ‘un parent de M. La Vérendrye, ‘ M. de Niverville, établissait le fort Jonquière au pied des montagnes, à l’endroit même où, plus d’un sièele après, le capitaine Brisebois, de la police à cheval, fondait un poste qui porta pendant quelques, mois le nom de son fondateur, et.se nomme aujourd'hui Calgary.”

De sorte que cette belle ville d’Albéfta doit deux fois sa * fondation à à .

des hommes de race française. - L'on peut même dire que, ce fut sans doute grâce aux canotiers

et. coureurs de bois de sang français ‘ét de langue française, : “qui

avaient accompagné ces explorateurs dans leurs expéditions, qu'après :

eux les Mackenzie, les Henry, les Thompson, les Fraser, etc., finirent :

par surmonter les difficultés -inouiïes qui séparaient les plaines . de HA. H. de Trémäudan: The Hudson Bay Rod. à

88 ‘ LE SANG FRANÇAIS va.

l'Ouest de l’Océan Pacifique, et les firent ainsi atteindre cette Mer de l'Ouest dont il avait été question pendant tant d'années alors même que le passage du Nord-Ouest par eau, lui, restait toujours à découvrir et continuait à attirer les explorateurs intrépides. : Cartier, ‘afin de terminer sa découverte du fameux passage vers. l'Asie qu'il croyait avoir faite, explorait le St. Laurent de son embouchure aux rapides de La Chine. Remontant ceux-ci, Champlain s'engégeait dans la rivière Ottawa et la rivière Mattawa jusqu'au lac Nipissing et descendant la rivière des Français atteignait les rivages du lae Huron qu’Etienne Brûlé, le prince des coureurs de bois, avait, cependant déjà découverts par une autre route, de même qu'il découvrit dans la suite le lae Ontario et le lac Supérieur. Ce furent done bien des Français qui découvrirent et explorèrent les premiers ce qui est aujourd'hui la Province d’Ontario; ce fut done bien la langue française qui fut la première langue européenne parlée dans les territoires d'autour des grands lacs. d’où l’on voudrait aujourd’hui la

bannir. Heureusement que 200,000 des nôtres s’y trouvent pour met-.-

tre le holà à pareille mesure impie et affirmer les droits qu'a la langue des premiers découvreurs de ce pays à y être parlée et: enseignée de façon parfaite, d’un travers à l’autre, car il n’y a pas de Toi au monde qui puisse justifier la barbarie d’un procédé voulant priver un peuple, même.conquis, de. sa langue et partant de sa religion.

FN

Avant de poursuivre notre chemin vers 1’ Ouest, maintenant que nous sommes sur les grands lacs, j'aimerais pouvoir m imaginer, pour vous en-faire part, quelles durent bien être les impressions de ces Français qui eurent la gloire d’être les premiers à les apercevoir et” à s’aventurer sur leurs eaux, tour à tour, douces et calmes, ou terribles et:couvertes de tempêtes. Mais il faudrait une plume plus alerte

que la mienne et des qualités d'écrivain, plus grandes que je ne possède pour faire justice au tableau qu'il s'agirait de tracer.

‘D'ailleurs, comme il arrive pour la plupart des découvertes, les choses se firent sans doute avec tant de gradation que les premiérs explorateurs de ces véritables mers intérieures durent ignorer

presque, pour commencer, ce que signifiait le spegtale qu? is avaient sous les yeux.

‘îles nombreuses et de toutes dimensions. entre lesquelles ils durent ; canoter pendant des journées entières purent bien les faire s imaginer . qu'ils étaient enfin au terme de leur voyage et qu'ils avaient atteint

les rivages de cette fameuse Mer de l’Ouest qu'ils croyaient être *

venus chercher. Mais quand. en s’avançant plus avant dans le, ae, et qu'alors qu'ils virent les îles verdoyantes s’éclaircir de phis en plus, indiquant qu'ils approchaient du large, ils trouvèrent qué l’eau était toujours douce et que ce ne pouvait par conséquent être l'océan, ils durent plutôt être désappointés et oublier le magnifique , Æpectacle

s'étendant devant eux; à moins’ d’être tout à fait poète à ét | désinté-

4. En-entrant' dans le lac Huron.‘par la rivière des Français, les #

Lo

ressé, il arrive le plus souvent que des situations de ce genre sont . tellement décevantes qu’on en oublie tout le reste.

Vous n'attendez donc pas de moi que je vous décrive l’immensité des ma jestueuses nappes d’eau auxquelles nous voici arrivés; la fraîcheur di vent. qui en souffile; les écumes d’ambre qui marquent, par: longues bandés parallèles, où se brisent en s’irradiant les rayons .du soléil, les lits des rivières sous-marines; les vagues balot- -tant, cofime les coques de noix, les pirogues d’écorce de bouleau, ou déferlant fcontre les récifs que couvrent, comme des chevelures, les algues* vertes; les efféts des astres se couchant. à l'Ouest on se . levant:à l’Est faisant cortège d’un côté au globe blafard du soleil ‘à moitié disparu au ras de l’horizon rouge de ternpête, et de l’autre au disque énorme de la luhe dont le visage riant s’élève rapidement des eaux Sur lesquelles gentiment elle miroite en un large ruban argenté. ‘Vous ne songez pas à ce que je vous parle des luxuriantes forêts qûi couvrent les îles et découpent en dentelles le rivage; des rochers à l’aspect morne et sévère qui s’allongent sur les rives comme pour &n interdire l’approche; des plages minuscules au sable blanc et. ax pierres polies qui s’enfoncent dans les grottes, perçant ça et là de trous béants, ces murailles naturelles, comme d'énormes poternés ouvertes sur de sombres couloirs de châteaux forts moyennageux ; fes insectes dorés bourdonnant dans les rayons de soleil; des oisèaux # d’eau criant d’un ton de colère et s’abattant de facon menacante sur les barques; des poissons sortant des ondes, par sauts hardis, comme des êtres étonnés qu'on ose. venir les troubler en leur séjour. Vous ne vous attendez pas non.plus à ce que je vous dise de quels sentiments d'admiration pieuse se remplissaient peu à peu les âmes de ces robustes ‘hommes qui, pour l’honneur de la France et la gloire de Dieu, avaient«le courage de $e risquèr au sein de. cette immense nature où tout était nouveau, et, à en juger par leur expérience dans le passé, plein d’embûches et de dangers. Je laisse à d'autres le soin de vous édifier à cet égard et préfère simplement suivre nos explorateurs dans leur marche en avant, jusqu'à ce qu'ils aient atteint le .but de leur voyage: la découveïte dé la Mer de l'Ouest.

- Un moment Nicollet s’en crut bien près. Il alla même jusqu’à ässurer au R. P. Lejeune que s’il eut vogué trois jours plus avant sur

un grand fleuve qui $ortait d’un lac où il se trouvait, il aurait atteint ,

la mer. Ce fut quand il eut occasion de faire la paix pour les Hurons

avec les gens de la ‘nier ou de Quinipeg, alors qu’il se trouvait à. & peg q

l’ouest de la Baie des Puans, sur.le lac Michigan, dans ce qu’on appelle ‘aujourd’hui l'Illinois et le: Wisconsin. Mais avant de relater cet épisode, voyons un peu qui était Jean Nicollet. ‘ su Juutile que vous cherchiez’ ce nom dans les dictionnaires et les ‘encyclopédies, vous ne l’y trouverez:pas. Le nom de celui à qui on doit la découverte du lac Michigan n’a pas suffisamment pris place . dans l’histoire pour être inserit à eôté de ceux des autres grands découvreurs. Tout ce que nous en savons c’est qu’il arriva au Canada en 1618 et fut interprète .et commis ou facteur, d’abord de l’Associa-

tion des marçhänds ou traiteurs de St. Malo et de Rouen, fondée par Champlain ei 1614, puis de la Compagnie de Montmorency ou des de Caën, qui süccéda à celle-ci en 1621, de la Compagnie des Cent Associés, fondée eh«1626, et en.n, jusqu’à la date de sa mort survenue le 22 octobre 1642, de la Con: -agnie de la Nouvelle-France, établie avec les restes de la dernière compagnie, le 25 avril 1627.

‘‘Parlant de la traite de 1618, Champlain faisait mention d’une classe d'homme qui avait fini par atteindre une influence considérable dans les affaires de la colonie. Ces hommes étaient les facteurs ou commis employés et payés par les marchands. Les uns obtenaient leur notoriété à cause de leur trahison et de leur mauvaise conduite, tandis que les autres se distinguaient par leur dévouement à Champlain et aux missionnaires.… Ces commis ou facteurs étaient employés par les marchands faisant la traite des fourrures qui avaient leur principal établissement, à Québec. ”’$ Se subdivisant en plusieurs classes, ils recevaient aguetaent les fourrures; ils allaient aussi chez les Indiens faire la traite et se servaient alors 4° interprêtes s'ils : ne cénnaïssaient eux-mêmes la langue des Indigènes avee lesquels ïls avaient à commercer ; ceux qui connaissaient les langues des diverses : nations, par le fait qu'ils étaient à même de discuter les questions délicates se rapportant au bien être de la colonie, pouvaient rendre des services d’une valeur. considérable 2 aux autorités civiles et' religieuses, £

C’est à cette classe d'hommes dévoués à Champlain et aux missionnaires, et” païthifqui on doit de fait chercher les véritables fonda-

teurs de la, race cañadienne-française, qu'’appartenait Jean Niçollet.

Père d’un nombreute famille, dont les descendants se rencontrent un peu partout à son arrivée dans le pays, il se fit remarquer. par sa bonne humeur et sn” extraordinaire mémoire, ce qui fut cause qu’on l’envoya chez les ‘Algonquins de l’Ile des ‘Amulettes pour en apprendre la langue. Seul de Français, il y derneura deux ans, se joignant aux Indiéns dans toutes leurs entreprises, supportant . des fatigues i inouies, passant des jours entiers sans nourriture, et des mois sans autre chose à manger qu’un peu d’écorce. En compagnie de quatre cents hommes de la tribu, il alla faire la paix avec les Iroquois, et, remarque l'extrait de la relation de la Nouvelle-France où .je. puise ces détails, ‘‘en vint à bout heureusement. ??

De Jà il passa chez les Algonquihs Nipissiniens où il demeura huit-ou neuf ans. Il avait su’ si bien prendre les habitudes des sauvages auxquels il était mêlé, qu'on le prenait pour l’un d’eux; il faihaït partie de leurs conseils, maïs avait sa cabane et son ménage à part, faisait sa pêche et sa traite de façon tout indépendante. Les Messieurs de la Nouvelle-France cependant. le rappelèrent et lui donnèrent le poste de commis et d’interprête, puis le déléguèrent pour aller faire un voyage de paix pour les Hurons chez les Gens de Mer, peuple sédentaire habitant en grand nombre les rives: de. la secoride |

$ Marery. . 4

Mer Douce et, tirant vers l'Ouest, à environ trois cents lieues, ce qu’on croyait être les rives de l'Océan Pacifique.

‘Quelques Français les appellent la nation des Puans, nous dit une relation du Père Le Jeune de 1640, à cause que le mot Algonquin Ouinipeg signifie eau puante; or ils nomment ainsi l’eau de la mer

salée, si bien que ces peuples se nomment Ouinipegou pour ce qu'ils. viennent des bords d’une mer dont nous n’avons point de connais- :

sance, et, par conséquent, il ne faut pas les appeler la nation des -Puans, mais la nation de la Mer.” ‘Et, ajoute la relation du missionnaire Jésuite, les environs de cette. nation sont les Nadouesiou, les Assinipour, les Eriniouai, les Resaouakoueton et les Pouteoua-

tami. Voilà les noms d’une partie des nations qui sont au delà desrives du grand fleuve St-Laurent et des grands lacs des Hurons, du

côté du Nord. .. Le Sieur Nicollet, interprête en langue algonquine

et huronne pour Messieurs de la. "Nouvelle-France, m'a donné les

noms de ces nations au il a visitées lui-même pour la plupart dans leurs pays.’

‘ Si quelques uns des noms de ces péuplades sonnent de façon bizarre à nos oreilles, il en est trois qui nous sont très familiers, ce sont les Ouinipegou, les Nadouesiou et les Assinipour, l’un à cause du lae Winnipeg que nous connaissons tous et de la ville que nous habitons, l’autre contenant le nom de la fameuse nation des Sioux, le troisième pour être une formé du nom de la rivière Assiniboine et de la tribu des Assiniboines qui en hébita les rives, après qu elle se

fut détachée de la branche ancestrale Siouse, vivant aux sources du

Mississipi, pour s’unir avant 1640, aux Cris, ‘habitant tout le sud de

la Baie d'Hudson, y compris les régions du Lace Winnipeg ainsi que,

l ‘indique une carte de Lahontan datant de 1691 N'est-il pas permis de présumer que par Ouinipegou, gens de la mer, on voulait peut-être

signifier les sauvagés qui l’hiver habitaient les rivages du lac Win-.

nipeg et l'été les bords de la Baie: d'Hudson?

Mais revenons à Nicollet. Le voilà s'embarquant au pays des Hurons avec sept sauvages, traversant les domaines d’une myriade .de petites nations pour aller faire rétablir la paix, comme nous l’avons vu, entre les Hurons alliés des Français et les Ouinipegou, nation qu’il ne connaissait ‘pas, mais dont il avait entendu -parler.

Les choses qu'il en avait entendu dire étaient même si étranges qu’il

n’était pas loin de s’imaginer découvrir la Chine et ses mandarins. Aussi s’était-il avisé de se munir d’urie. magnifique robe, de damas de ce pays, ‘‘toute parsemée de fleurs et d'oiseaux de diverses couleurs.”? De. sorte que lorsqu'il atteignit avec ses guides hurons la mation qu’il était venu visiter, ‘‘dès qu’on l’aperçut toutes.les femmes et enfants

s’enfuirent,”” d'autant plus que dans cet accoutrement il était armé .

de deux pistolets, dont la décharge ressemblait au bruit du tonnerre. Peu à peu pourtant on s’enhardit et de quatre, à. cinq mille hommes s’assemblèrent.. On l’appela ‘’Manitouireniou,”” c’est-à- dire l’homme merveilleux. Quel nom bien choisi! ‘Indépendamment tout à fait de

ses magnifiques atours et de ses terribles armes, n'était-ce pas presque un miracle qu ‘un Européen osût aïnsi se confier à des tribus sauvages dont les instincts cruels, mal contrôlés, pouvaient; pour le moindre prétexte, se réveiller et trouver leur assouvissement dans sa mort? Qui done autre qu’un Nicollet aurait pû accomplir un tel voyage et: remplir une telle mission? Qui mieux que lui, tout simple laïque qu'il était, aurait pu porter aux peuplades païennes les premières notions de la foi, car nous dit la relation du Père Le Jeune ‘‘il cons-' pirait puissamment autant que sa chargé le permettait avec nos ‘ pères pour la conversion des peuples, lesquels 11 sçavait manier et tourner où il voulait d'une dextérité qui à peine trouvera son pareil. . De sorte que de l’avis même des missionnaires dont il fut ainsi, je dirais, le précurseur, c'était un homme merveilleux, un “Manitouireniou.’’ Et cependant son nom n’est écrit dans aucun dictionnaire, dans aucune encyclopédie; tout awplus le cite-t-on dans l’histoire, en passant, comme une quantité négligeable!

Le souvenir de l’homme qui le premier se tint sur les rives de cette immense mer intérieure qu'est le lac ‘Michigan, qui le premier . peut-être s’enfonça dans les bois et les praïries’s’étendant à l'Ouest des grands lacs, et cela près de cent ans dant La Vérendrye, n'existe plus qu’à l’état de légende, et l’on nè ait St c'est à lui et à ses compagnons-ou successeurs que s’appliquent ces lignes däns un mémoire d'Aubert de la Chesnaye de 1697: “Au premier temps, les Français allaient seulement chez les Hurons, et'depuis à Missilimakinak, —au bout de la pointe entre les lacs Huron et Michigan —où ils vendaient leurs marchandises aux sauvages des lieux, qui ensuite les allaient eschanger à d’autres sauvages dans la profondeur des bois, terres et rivières; mais à présent les dits Français, porteurs de-cangez, pour profiter ‘davantage, passent sur le ventre à tous les Outaous et sauvages de Missilimakinak pour aller eux-mêmes chercher les natiqns les plus éloignées, ce qui déplaît beaucoup à ceux-ei.{”." L'on ignore si Antoine Raudot pensait à lui lorsqu'il écrivait de Québec ‘en 1710 en parlant des Assenipouals, une autre foime pour Assiniboines : ‘Ces sauväges sont nombreux,'et quelques Français ont pénétré dans leur pays. a L'on ignore enfin si ce furent les missionnaires auxquels il ouvrit le chemin dont parle le Père Charlevoix dans la lettre que je vous ai déjà citée et qui fut écrite en 1723: ‘La plupart de ceux qui ont eu connaissance de la mer de 1’ Ouest y ont vu des Européens ou en ont trouvé des vestiges;.on m’a assuré qu ‘il y avait paru deux prêtres au Lac des Assiniboils.’’: Or l'on sait que l’on nomma ainsi le lac des Bois et peut-être le lac Winnipeg.

- De lui on peut bien dire ee que Michel Chevalier disait en 1837 à propos de l’oubli dans lequel était tombé le nom d’ ui autre grand : découvreur français, celui de La Salle: ‘‘Nous avons oublié nous rois du nouveau monde. Nous n’avons plus souvenance des hornmes

* Notons en passant que dans le procès verbal de prise situés vers les lacs Huron et Supérieur par St- Lusson, 2 Sainte Mason Saut le 14 juin-1671, il est fait mention des Assinipoals comme d'Indiens habitant avec les Christinos (les Cris) ‘“‘les terres du nord et proches voisins de la mer.' ' l .

* ro, . &

mêmes qu'il fut un temps où nous pouvions prétendre à devenir les généreux qui se dévouèrent pour nous en assurer la domination. Pour que le nom de l’héroïque La Salle ne périît pas, il a fallu que le Congrès américain lui érigeât un petit monument dans la rotonde du Capitole entre Penn et John Smith. Nous n’avons pas eu une pierre pour lui dans nos innombrables sculptures. Nos peintures ont couvert de couleurs des toiles qu’une lieue carrée contiendrait à peine, et il n’a pas eu les honneurs d’un coup de pinceau.’ Depuis que Chevalier écrivait ces lignes, un quai à Rouen, sa ville natale, a reçu le nom de La Salle et Théodore Gudin a exposé au musée de Ver- sailles un tableau représentant son débarquement sur les côtes du Téxas.- Quant à Nicollet, il continue à être oublié.

Sans doute vous aimerez à savoir ce qu'il advint dans la suite de Jean Nicollet, La relation du Père Le Jeune va nous le dire en un langage que je n’hésite pas à qualifier d’admirable:

M. :Ollivier, commis général de Messieurs de la Compagnie, : estant venu l'an passé en France, ledit sieur Nicollet descendit à Québec en'sa place, avec une joye et consolation sensible qu ‘il eut de se voir dans la paix et la dévotion de Québec, mais il n'en jouit pas.longtemps, car, un mois ou deux après son arrivée, faisant un voyage aux’ Trois Rivières pour la délivrance d’un prisonnier sauvage,. son. zèle lui cousta la vie qu'il perdit dans le naufrage. Il .

-S’embarqua à Québec sur les sept heures du soir dans la chaloupe de M. de Savigny, qui tiroit sur les Trois Rivières. Ils n’estoient me encore arrivéz à Sillery qu ‘an coup de vent de nord-est, qui av excité une horrible tempête sur la grande rivière, remplit la seau ° et la coula à fond après lui avoir fait faire deux ou.trois tours dans l’eau. Ceux qui estoient dedans n’allèrent pas incontineñt à fond, ils s’attachèrent quelque temps à la chaloupe. M. Nicdilet eut le loisir de dire à M. de Savigny: ‘Monsieur, Sauvez-vous, VOUS SÇavez nager,

,Je ne le sçay pas, pour moy je m'en vas à Dieu, je vous recommande ma femme et ma fille.” Les vagues les arrachèrent tous les uns après les autres de la chaloupe qui flottoit renversée sur une roche. M. de Savigny seul se jeta à l’eau'et nagea parmy les flots des vagues qui — ressembloient à de petites montagnes. La chaloupe n’estoit pas bien loin du rivage, maïs il estoit nuit toute noire, il faisoit un froid aspre qui avoit desjà glacé les bords dé là rivière. Le dit sieur de Savigny, sentant le coeur et les forces qui luy manquoient, fit un voeu à Dieu, et peu après, frappant du pied, il sent. la terre, et, se tirant hors de l’eau, s’en vint en notre maïson à Sillery, à demi mort, Il demeura long -temps sans pouvoir parler, puis enfin il nous raconta le funeste accident qui, outre la mort de M. Nicollet, dommageable à tout le pays, luy avoit perdu ‘trois de ses meilleurs hommes et une grande partie de ses meubles et des ses provisions. Luy et Mademoiselle sa femme, ont porté cette -perte. signalée dans un pays barbare avec : une grande patience et résignation, à la volonté de Dieu et sans rien diminuer de leur courage. : Les sauvages de Sillery, au bruit du nauf-

. rage de M. Nicollet, coürent sur le lieu, et ne le voyant plus paroitre,

en témoignent des regrets indicibles. Ce n’estoit pas la première. fois que cet homme s'estoit-exposé au danger de la mort pour le bien et le salut des âmes des sauvages. Il l’a fait fort souvent et nous a laissé des exemples de l’estat d’un homme marié, qui tiennent de la vie apostolique et laissent une envie au .plus fervent religieux de l'imiter.”” | ….

* Qu'est-il besoin de rien ajouter à cet émouvant récit où est peint, comme en un tableau vivant, le caractère de cet intrépide voyageur, . - de ce bon père de famille, de ce grand chrétien, de ce fidèle ami des: Indiens que fut Jean Nicollet, le précurseur de tous les grands découvreurs qui firent entendre aux échos des plaines de l'Ouest, la douceur

des syllabes du verbe français! -

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