INTRODUCTION
… L'instinct de la conservation est -inné chez tout être’ animé, et l’homme, inutile de le faire remarquèr,. est loin de faire exception à cette règle. C’est une loi dé la nature qui est d’une application générale. Dé plus, ce qui s "appliqué à l'individu pris séparément s'étend à tout groupe homogène considéré comme unité ethnique. Une race humaïne tient autant à la vie, se complaît au même degré dans ses caractéristiques que chacun des membres qui la composent peut le faire en ce qui le concerne luimême. Mais il y a cette différence ‘ notable entre ces personnes et la race à laquelle elles appartiennent: ce qui peut être un défaut pour les premières prises indépendamment de la seconde devient facilement une vertu quand celle-ci est en cause. L'homme qui est possédé d’un amour déréglé de lui-même est un . égoïste, et comme tel un objet de réprobation universelle, tandis que celui qui respecte sa race, apprécie son passé, est fier de son présent et.s’intéresse à son avenir peut être porté aux nues pour son patriotisme.
* En d’autres termes, une préférence trop marquée pour sa ‘propre personne est un défaut, l’égoïsme; mais l’amour de sa race, avec tout ce qui est compris dans ce mot: la patrie, son histoire et sa place dans le monde, voilà ce qu’on appelle le patriotisme,
+ D'un autre côté, il ne faudrait pas confondre la notion de race avec celle de nationalité. . Celle-ci est chose politique, partant assez souvent artificielle et parfois même le résultat de la contrainte. La race, au contraire, est l’ effet de conditions ‘naturelles, sur lesquelles l’homme le plus puissant n’a aucun empire. Nous avons, par exemple, la Grande Bretagne: c’est une nation, le fruit du choc de différents groupes ethniques et des arrangements qui en découlèrent il y à bien des siècles. L’ensemble de ses particularités, ce quila distingue des autres peuples, forme ce qu’on appelle la nationalité britannique:
. Mais cette même nation est loin d’être homogène. . Sans parler de l'important élément appelé avec assez peu de raison anglo-saxon, : la Grande Bretagne renferme de nombreux représentants d’une race. qui n’a rieri de commun avec lui. J'ai nommé les Gallois et les montagnards écossais, qui ont avec leurs conquérants saxons beaucoup moins de ressemblance qu'il n’en existe entre les Français et les Espagnols, ou même les Portugais, qui sont pourtant un composé
d'éléments assez disparates. À l'instar du Prussien, l’Anglais appar- …
tient, par le côté des premiers ‘envahisseurs de sôn territoire, à la , | division germanique dela grande famille aryenne; le Gallois, au con: ‘ traire, se rattache aux Celtes, qui sont connus en France sous le tom’
de Bretons—les anciens Armoricains.
xii : INTRODUCTION
Donc sur la seule île de la Grande Bretagne une seule nationalité mais au moins. deux races bien distinctes.* .
Du reste, nous trouvons aïlleurs qu’en Angleterre cet exemple
d'une race qui vit en paix à côté d’une autre à laquelle lle est unie : par le même lien national. Ainsi que chacun le sait, l’héroïque Bel-
gique est, comme nation, le résultat de deux races différentes: la race française, ou wallonne, et la race flamande, autre division germanique .du stock anthropologique auquel nous appartenons tous. En Suisse, la nationalité est encore plus complexe. Nous avons là un agrégat de trois races bien distinctes, à savoir la race française, la race allemande et la race italienne. r, ‘
Cette simple mention a déjà comme soulevé'une question dans l'esprit du lecteur intelligent, ou plutôt elle a implicitement provoqué une réponse à la question: sur quoi se base cette différence de race? Cette réponse, on le devine, consiste en trois mots: sur la langue. La langue est à la race ce que l’âme est au corps Enlevez l’une, et . l’autre dépérit fatalement et finit par disparaître complètement. Or comme chaque race partage avec l’homme et tout être animé l’instinet de sa propre conservation, il va sans dire qu’elle ne peut abdiquer son droit à la. vie, mais cherche naturéllement à prolonger celle-ci par tous les moyens possibles. D'un autre côté, comme c’est la langue qui fait la race, il s’ensuit que cette dernière ne peut s’empêcher de. veiller sur la première, consciente qu’elle est du fait que c’est pour elle une question de vie ou de mort. - °
Enfin l’amour de sa race étant une vertu civique décorée du nom de patriotisme, vertu qui est bénie du Ciél puisqu’ellé eut du temps des Machabées d'innombrables martyrs, tout membre de cette race qui a le cœur bien fait doit avoir une prédilection toute particulière ‘ pour le groupe ethnique dans lequel la Providence l’a fait naître, c’est-à-dire qu'il doit veiller avec un soin jaloux sur. la langue qui en est l’âme, la persônnification et le signe extérieur le plus distinctif. - Aller de propos délibéré contre ce -sénitiment honorable que la nature à mis au cœur de l’homme, serait vouloir violenter, bouleverser et détruire l’ordre établi par Dieu ûi-même et faire acte de persécuteur. Et si cette langue avait une/connexion étroite avec quelques principes ou systèmes religieux, comme il arrive, par exemple, dans
le cas de la langue française, s'attaquer à elle, vouloir lui faire subir
une éclipse aux dépens d’üne autre, sinon:la faire disparaître de la société d'êtres qui se réclament de la race dont elle est la principale caractéristique, ce serait non seulement se rendre coupable d’un
attentat au droit des gens, mais se heurter. directement à ce qu’il y a.
de plus sacré au monde, la. conscience. 7.
J’ai mentionné le français. Nous avons là une langue éminemment catholique. Ses’traditions, ses relations et. jusqu’à sa -phraséologie sont imprégnées du parfum d’un passé qui rappelle les hauts faits de celle qui,/pour cette raison, a mérité le titre glorieux de fille
* Je néglige à dessein la partie italique de la race aryenne, représentée par les Normands de Guillaume le Conquérant, parce que non seulement cette Tac s'est
fusionnée avec les Anglo-Saxons, mais encore en a considérablement modifié la ”
langue en l’enrichissant d'une foule de termes qu’elle tenait du français d’alors.
INTRODUCTION ‘ iii aînée de l’Eglise. Quiconque ‘sait le français et'le parle comme sa langue maternelle sera instinctivement porté à frayer en compagnie française, c'est-à-dire catholique, et ne pôurra manquer d’en subir ‘léé heureuses influences ; tandis que celui qui aurait eu le malheur de Ja. perdre pour la remplacer par un parler à à traditfons hérétiques, comme, par exemple, l'anglais, courrait un aussi grand danger d'’imbiber à la longue la mentalité de ceux-là seuls— protestants pour la plupart—avee “lesquels il pourrait vivre. + ‘4.
L'influence du parler quotidien sur les principes religieux est incontestable. Sa démonstration n’est plus à faire. N'’avons-nous pas constamment l’exemple de ces quatorze millions d’Irlandais qui, aux Etats-Unis et au Canada, ont passé au protestantisme depuis qu'ils ont quitté les rives bénies de leur pays natal? Est-ce l’indifférence, ou une préférence raisonnée, fruit d’une étude sérieuse, qui a produit pareille catastrophe? Aueunement. En Amérique comme en Europe, l'Irlandais est par nature religieux, et par ailleurs il a autant de chances de s’instruire chez lui qu’à l'étranger. La foi de ses pères, ces doctrines pour lesquelles ceux-ci ont combattu et sont morts, lui ont paru comme le plus précieux des héritages, et les observances qui en découlent comme l’uniqne mbÿen d’opérer son salut, jusqu’au Jour où il s’est trouvé jeté par les circonstances au sein d’une société parlant l'idiome que ses perséeuteurs d’hier l'ont forcé d'adopter.
Désorienté sur la terre d’exil, il s’est naturellement tourné vers ceux-là seuls dont.il connaissait la langue, ‘des. protestants ‘anglais avec lesquels: il n’a pas tardé à s'associer. L'influence de son nouveau milieu lui a vite fait oublier l’horreür toute biblique qu’il professait originairement pour l’hérésie. Au contact de ses amis d’un mois ou deux, sa mentalité-a changé graduellement. Il s’est mis à fréquenter quelque jeune protestante, qui l’a bientôt enserré dans ses filets. Le
‘résultat était facile à prévoir : un de ces funestes mariages mixtes qui a fini par tourner en rénégat le fervent catholique qu ‘était autrefois l'émigré de la verte Erin.
Supposez un moment que ee pauvre homme soit resté attaché à
‘sa. langue maternelle, ou que ses parents ou grands parents la lui
aient transmise: ilyn’aurait pu frayer qu'avec des coreligionnaires,
. puisque les Irlandäis authentiques, je veux dire ceux qui parlent
encore le gaélique, sont tous catholiques. Comment alors l’idée d’apostasier aurait-elle pu lui venir?
L'association, voilà done le grand agent conservateur ou destructeur des idées religieuses, et sans le parler populaire point d’association possible. Les protestants qui, aujourd’hui comme hier, veulent à tout prix déposséder la race française au Canada de ce qui la personnifie, de son âme, c’est-à-dire de sa langue, poursuivent donc au fond un but quin est caché qu'aux yeux des imbéciles. En s’attaquant au français, c’est à la religion catholique qu'ils en veulent.*
* Une circonstance qui devrait ouvrir les yeux aux aveugles qui ne semblent pas pouvoir remarquer ce fait, pourtant patent comme le jour, c’est que ce sont toujours
les Orangistes, ces anticatholiques de profession, qui réclament le plus haut labolition du français au Canada.
xiv INTRODUCTION
Leurs protestations de tolérance religieuse ne trompent que les niais, et les intérêts de l'unité nationale qu'ils ne se lassent point de mettre en avant-pour étayer leurs mesures persécutrices ne peuvent faire impression sur quiconque connaît un tant soit peu l'état. actuel du monde politique.
Y a-t-il jamais eu en Europe une ñation plus patriotique, plus jalouse de son indépendance en dépit de sa faiblesse numérique, je dirai même plus une comme entité ethnique que la Suisse? ÆEt-pourtant, nous l'avons vu, ce petit peuple est composé de trois éléments -aussi distinets que possible. Et dans les jours néfastes que nous traversons, n’avons-nous pas constamment sous les yeux le tableau de Flamands qui se battent comme des lions à côté des Wallons?' Quelle est la cause de pareille harmonie? Simplement le fait que les uns et les autres sont belges. Ils forment deux races distinctes, mais cette diversité d’origine ne les empêche ancunement de ne former qu'une nation.
Une différencé de langue, n’est done point par elle-même un
obstacle absolu à l'unité nationale. Elle ne le devient que par accident, en raison de l’esprit dominateur de l’un des groupes ethniques dont l’agrégat compose la nation: Si la monarchie autrichienne est aujourd” hui si divisée, Cela tient uniquement à ce que le groupe allemand qui en fait partie ne veut pas accorder aux autres éléments la part d'influence et de liberté qui leur revient en raison de leur nombre. ‘ .
Et voilà pourquoi si l'édifice canadien élevé par les hommes d'Etat de 1867 doit s'écrouler demain, si leur œuvre:est vouée à une destruction complète, cela viendra de-ce que l’une des deux parties contractantes aura refusé à l’autre son droit à à la vie, c'est-à-dire à sa langue, qui est inné en elle.
D'où l'extrême imprudence, je dirai même à l'incompréhensible stupidité, le fanatisme antipatriotique de ces gouvernants à vues étroites qui, en Ontario autant qu’au Manitoba, voudraient arracher à la partie française du pays les droits linguistiques qu’elle base non seulement sur les traités ou constitutions, mais encore Sur sa priorité chronologique, et sur les éminents services qu’elle a rendus ‘à la civilisation par l'intermédiaire de ses pionniers, laïques aussi bien que. religieux, ou ecclésiastiques. Du
En effet, qui peut parler de ses commencements, dans l'Ouest comme dans l'Est, sans offrir à l'admiration publique ces héroïques missionnaires qui ‘arrosèrent de leurs sueurs, sinon de leur sang, les premiers sillons que traça l’homme des champs, ainsi que les forêts = qui servirent longtemps® de repaire aux. féroces Iroquois et autres tribus indiennes? Il n’y a pas jusqu’à l’humble coureur des bois’ qui ait droït à notre reconnaissance, puisque, en se faisant tout à tous, même aù sein des sociétés les plus repoussantes, il dompta graduéllement l’aborigène et le prépara ‘par là sinon à recevoir notre civilisation; du moms à en permettre l'introduction dans les immensités canadiennes, , * *
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