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Le sang français

Vous m'avez, après tant d'années, mon cher sergent Hoff, donné signe de vie au lendemain d'un de ces drames qui restent au fond de Vêtre comme le plus douloureux des souvenirs. Le 8 mars 1900 nous rappelait les journées de bataille que nous avions vécues autrefois, et je vous voyais reparaître, vieilli de près de trente ans, mais toujours militant, toujours espérant, toujours patriote, le cœur battant au nom de notre chère Alsace, et la main tendue, cette vaillante main qui tenait le fusil au bord de la Marne, dans le rude hiver et sur les coteaux de Champigny.

Et, en remerciement de ce souvenir ami, fat

voulu, mon cher compagnon de jadis, vous dé- I dier ce livre où je réunis quelques pages toutes |

trées du sentiment qui vous anime : V amour profond de la patrie, de cette patrie que nous ne nous résignons pas à savoir amputée. Ceci \ est le résumé de bien des impressions et des espérances de ma vie. Je n'ai jamais pu voir, sans larmes amer es, notre drapeau vaincu; sans espérance, nos couleurs rajeunies flottant dans le soleil. Ce culte dp V immortelle patrie, que des sceptiques prétendent nous enseigner après avoir essayé de nous apprendre r ironie morbide, il a été votre viatique, mon cher et héroïque sergent, et il sera mon réconfort jusqu'à mon dernier jour. Nous aurons toujours au cœur a la pitié qiiil y a au pays de France », et, comme disait encore la Sainte de la patrie, nous n aurons jamais vu sans horreur, sans douleur profonde, couler du « sang de Français ». Le sang français, il faisait lever les cheveux de Jehanne. Il bat la fièvre dans nos veines quand, fraternel, nous le voyons répandre.

Laissez-moi donc mettre voire nom de fils d'Alsace, légendaire pour ceux qui ont vécu les mois douloureux du siège de Paris, en tête de

rCt.gcs.Il rappellera votre dévouement à a fui pourraient V avoir oublie.

Car tout s'oublie. Mais je me souviens de votre

courage, de la terreur que vos faits d'armes inspiraient à. I envahisseur ; je suis fiera? avoir, grâce

à la haute et cordiale bienveillance du maréchal de Mac-Mahon, pu vous faire nommer gardien de l'Aie de Triomphe, cet are où nul n'aurait nasse que des Français^ si tous les Fran

avaient fait comme vous, il y a trente ans. Et ce m'est un sujet de fierté et d'espérance de pouvoir vous retrouver, vous le soldat de 70, moi V historien de vos combats, continuant à croire au lendemain qui répare et console; — vous en présidant aux Sociétés de tir où l'on apprend à défendre le pays, moi en écrivant et saluant les noms de ceux qui. comme vous, Font bravement, simplement et noblement servi.

Jules CLARETIE.

12 mai 1901.

Un matin, pendant qu'il était seul — sa fille était sortie avec Mélanie, la vieille bonne — le général Vincent eut enfin le courage d'ouvrir l'armoire à glace, les tiroirs où celle qu'il avait perdue serrait son linge, rangeait ses vêtements, ses rubans, depuis des années. Il y avait bientôt dix jours, dix longs jours, qu'elle reposait sous la pierre au Père-Lacbaise, avec des fleurs que détrempaient les pluies d'hiver et, depuis dix jours, il était resté presque constamment en tête à tète avec sa fille en deuil, une vieille fille, encore jolie, et si dévouée, toute a lui jusqu'à la dernière fibre de son cœur. Depuis dix jours, sauf les visites au cimetière, la montée lente de

i LE SANG FRANÇAIS

la côte au haut de laquelle elle dormait, le général n'avait pas bougé du coin de son feu, regardant le coke brûler lentement dans la grille et m se levant que pour aller regarder, à la muraille de sa chambre, le portrait de la chère morte qui revivait là, toute jeune, dans une toilette d'autre- 1 fois.

Il l'avait beaucoup aimée, partageant avec elle I ses années de jeunesse et d'épreuves, l'épousant alors qu'il était capitaine à Laon, tout bouillant d'ardeur, ambitieux de gloire, joli garçon sous son uniforme de chasseur à pied — et, depuis, l'associant à toute sa vie, même en Afrique, excepté lorsqu'il fallait quitter la garnison pour aller guerroyer en Crimée, en Italie, au Mexique. Encore était-il alors rattaché à elle et à la petite par ces confidences de chaque jour, ces vœux et ces baisers lointains qu'il lui envoyait sur quelque bout de papier crayonné au bivouac, écrit parfois entre deux batailles et couvert d'une écriture tremblée, à cause de quelque blessure.

11 la revoyait, dans cette image médiocrement peinte par quelque portraitiste de province, telle qu'elle s'appuyait à son bras, dans la fierté de sa jeunesse, la confiance rayonnante de son amour,

lorsqu'elle posait sa petite main sur le drap de sa tunique et les galons de sa manche. Grande, toute blonde, très rose, avec des yeux profonds, caressants, extasiés de joie, et vingt ans ! Comme tout !- cela était loin, et ce lointain pourtant, c'était hier! La vie avait passé, si longue, cette vie tourmentée, pleine d'aventures et de périls et de journées sombres et de tristesses et de fanfares, elle avait passé comme un éclair, emportée, balayée comme une fumée dans l'espace!...

Et il se retrouvait dans le petit appartement de la place Yintimille, à soixante-dix ans, veuf et n'ayant que sa retraite — à peine un peu plus — pour faire vivre cette grande fille sans dot qui avait été une si jolie enfant et une si adorable jeune fille — quand cela? Hier! Toujours hier ! A peine hier...

Il était content que Jeanne fût sortie, bien qu'il fit froid. Elle avait besoin de prendre l'air. Il la trouvait pâle; effrayé de sa tristesse, comme elle était inquiète des longs silences, des regards fixes de son père. Elle avait si bien et si longtemps soigné la pauvre morte ! Il redoutait de la voir à son tour tomber malade de fatigue. Ah! bien, par exemple, il ne manquerait plus que cela !

Et puis, il éprouvait une sorte de joie tragique, de satisfaction morbide, à se trouver tout seul, bien seul, avec la morte. Jeanne ne le gênait pas, la chère fille, et il s'était promis d'interroger avec elle, objet par objet, tout ce que la disparue avait lais.-»}. Mais de voir d'abord, de toucher à son gré ce linge, ces mouchoirs, ces draps frais, parfumés d'iris, qu'elle avait rangés, touchés elle-même, c'était pour lui une sensation de volupté particulière, comme une façon de tête-à-tête attendri, de rendez-vous par delà la tombe.

11 avait approché la clef en tremblant, la petite clef qu'elle portait à son trousseau et qu'il connaissait bien, et il avait ouvert l'armoire qui, tristement, avait, en grinçant, rendu comme une plainte douce. Et il regardait ces piles de mouchoirs blancs, bien plies, avec des reprises, cà et là, soigneusement faites par Geneviève ou par sa fille, les draps, le linge qu'elle portait, les bonnets qui avaient été son seul luxe en ces derniers temps où sa pauvre tète avait peine à quitter l'oreiller. Des boîtes, çà et là, étaient placées devant les piles de linge et le général y portait la main gauchement, comme les hommes touchent

aux brimborions des femmes. Il y avait là dedans des aiguilles, des dés, des ciseaux, des pelotes, et, en les retrouvant, le général revoyait Geneviève avec son profil amaigri, sa figure de cire, coudre auprès de la fenêtre, toute courbée et bientôt lasse... Chaque objet la rappelait, la réanimait, la faisait revivre... Il retrouvait des boutons qu'il se souvenait lui avoir vu coudre, une tapisserie qu'elle avait commencée pour lui et il approchait de sa moustache blanche, de ses lèvres qui tremblaient, l'humble travail inachevé.

En se regardant dans la glace de l'armoire, tout à l'heure, machinalement, il s'était trouvé trop bien portant, le visage maigre mais un peu rouge sur sa taille haute, sa redingote strictement serrée à la taille ; maintenant il était pâle, avec des tressaillements dans sa barbiche neigeuse et un brouillard sur ses prunelles noires encore allumées du feu de vie.

Et ses mains maigres cherchaient, fouillaient, retrouvant dans ce contact avec les objets, le linge qu'elle avait porté, le frisson de la chair vivante... C'était quelque chose d'elle, c'était comme ellemême, ces draps blancs qui avaient enveloppé

son sommeil de malade et qui eussent pu lui servir de linceul. Et c'est pourquoi il les remuait comme elle le faisait elle-même, regardant, derrière si elle n'y avait pas caché, selon son habitude, ses petites économies qu'elle dérobait ainsi pour les reprendre doucement et les porter à des pauvres.

— Ma pauvre femme î Geneviève ! disait tout liant le général dans le silence de l'appartement désert.

Il s'arrêta tout à coup en sentant au bout de ses doigts, derrière une pile de linge, une sorte de rouleau qui lui sembla, en le tatant, velouté d'abord, puis métallique, avec des reliefs qui lui faisaient l'effet de petits îlots rugueux parmi quelque chose de soyeux. Il l'attira à lui et, le rouleau étant long, la pile de linge s'écroula, roulant sur le tapis, pendant que le général, stupéfait, contemplait cette chose inattendue : un rouleau de velours bleu terminé aux deux bouts par deux cercles d'or et semé d'aigles dorées qui reluisaient à la lumière...

Un bâton de maréchal ! . . .

Comment! Un bâton de maréchal?...

Le général Vincent, debout, ses yem très noirs à présent, les larmes séchées, regardait le velours, les aigles, semblait rivé à ce bâton qui reposait dans sa main tendue.

Un bâton de maréchal î Oui, c'était bien un bâton de maréchal, le bâton de commandement du chef d'armée, le fier bâton des légendes de conscrits et des grandes histoires militaires, le bâton dont on rêve, le bâton pour qui l'on meurt, la matérialisation du pouvoir et de la gloire, le bâton auquel on buvaitàSaint-Cyr, en plaisantant, il y avait tant d'années, tant d'années!... Un siècle ! Hier!

Maintenant, allant à la fenêtre et se penchant sur le velours bleu, le général, resté debout, l'examinait, ce bâton.

II semblait tout neuf.

Il n'y avait, sur les cercles dorés, ni inscription, ni chiffre quelconque. On n'y lisait pas la formule

officielle: L'Empereur à son cousin le Maréchal... Point de nom, pas de trace d'une indication quelconque. L'intérieur du bâton que le générai ouvrit en enlevant un des cercles dorés n'avait contenu ni parchemin ni papier, rien. C'était un bâton qui n'avait jamais servi, qui n'avait pas de maître, qui n'avait pas d'histoire. Un bâton sans passé, un bâton sur lequel aucune main ne s'était posée dans la bataille. Un bâton d'autrefois, du reste, puisque maintenant les aigles dorées sur le velours bleu sont remplacées par des étoiles d'or... Mais d'où venait-il, ce bâton? Et pourquoi, sans lui en avoir jamais parlé, Geneviève le cachait-elle ainsi, derrière les piles de linge, dans l'armoire qu'elle seule ouvrait?

Chère Geneviève ! Pauvre morte ! Il craignait de deviner, ou plutôt il devinait et sa poitrine se soulevait comme pour secouer L'oppression qui Pétreignait. 11 entendit tout à coup le bruit d'une clef tournant dans la serrure, là-bas, et il eut un moment la tentation instinctive de rejeter le bâton de velours bleu dans le fond de L'armoire ; maipourquoi? Jeanne allait le trouver là, debout, parmi ces mouchoirs et ces serviettes renversés à terre. Tant mieux. Jeanne le lui dirait, d'où venait

ce bâton que la morte conservait ainsi, pieusement, comme une relique.

Et Jeanne, en effet, toute mince, très grande dans ses vêtements de laine noire, s'arrêta brusquement au seuil de la cbambre en apercevant, debout et tout pâle, le général tenant le bâton à la main.

Elle arrivait, en composant son visage, essayant d'esquisser un sourire pour ne pas attrister le père, lui laisser croire que cette promenade avec Mélanie lui avait fait du bien, et elle se sentit tout à coup comme clouée au parquet en apercevant le vieil homme parmi ce linge épars sur le tapis, devant l'armoire ouverte, et le bâton, le bâton de velours entre les doigts, près delà fenêtre.

— Ah ! dit-elle simplement, d'une voix très douce, toute triste, tu as trouvé ?

— Qu'est-ce que c'est que ça ? demanda le général Vincent, le ton bref, un peu étranglé.

Jeanne le regarda longtemps avant de répondre. Elle avait relevé son long voile, et sa jolie figure douce de blonde un peu fanée, ses grands yeux d'un bleu clair s'arrêtaient sur le maigre visage du général.

A la fin, elle se décida à parler :

— C'est quand tu es parti, lu sais... Oui... Nous étions si sures, maman et moi, que tu le gagnerais, là-bas!... Alors, nous l'avions acheté, tu comprends... Nous nous étions cotisées pour te l'offrir, au retour !

— Ah ! dit le général, la voix rauque.

Il l'avait bien deviné tout à l'heure. Mais l'entendre dire ainsi, par la chère fille, c'était pour lui quelque chose à la fois de déchirant et de doux et il laissa tomber un à un ces mots scandés comme les coups d'un glas :

— Juillet !... Juillet 70!... Qui m'eût dit? Puis, jetant le bâton de maréchal sur le lit —

sur le lit où Geneviève était morte — il alla droit à sa fille, lui prit la tète dans ses mains nerveuses, et attirant sur sa poitrine son enfant qu'il baisa au front, fiévreusement :

— Ah! mes chéries ! dit-il parmi ses sanglots. Mes pauvres chéries ! Mes chers êtres!

Et ce fut pendant quelques instants une étreinte entrecoupée de mots douloureux, consolateurs aussi, entre ce père et cette fille ; puis encore le général alla d'un pas saccadé vers le lit, y reprit le bâton et les yeux rougis, se mit à le conlem-

pler, assis maintenant dans un fauteuil, tandis que Jeanne, tout en ramassant les mouchoirs tombés, le linge déplié sur le tapis, évoquait le passé, rappelait comment elle et la morte avaient commandé le bâton de maréchal lorsque le général Vincent était parti, divisionnaire à l'armée du Rhin d'abord, mais bientôt commandant un corps d'armée devant l'ennemi...

Maréchal! Eh! oui, il reviendrait maréchal! Le marchand le leur avait bien dit, lorsqu'elles avaient demandé où l'on inscrirait le nom du glorieux soldat quand il rentrerait après la victoire. Et la campagne, paraît-il, ne serait pas longue. Le général Vincent frapperait les premiers coups. 1! était à Strasbourg, avec les vieilles troupes africaines. Les avant-postes déjà faisaient la soupe au bord du Rhin et le vent en envoyait la fumée jusqu'à l'autre rive. « Oui, mesdames, oui, c'est là qu'on gravera le nom du général Vincent, là, tenez... »

Et les deux femmes toutes joyeuses, avaient reçu du fabricant le bâton de velours bleu semé d'aigles d'or impériales le jour même où Ton apprenait, à Paris, la défaite de Reichshoffen. Un samedi ! Un samedi où, pendant quelques heures la mère et la fille avaient eu l'illusion, la fièvre

d'une bataille gagnée ! Un samedi pendant lequel Paris s'était apprêté à illuminer, pavoisait déjà ses maisons et chantait la victoire de Mac- Mahon !

— Oh! disait Jeanne, impatiente, le marchand ne l'apportera donc pas ce bâton, maintenant qu'il est gagné certainement!...

Et, quand il l'apportait, le rêve de gloire était déjà évanoui et la réalité se faisait lugubre. Une défaite, une déroute. Peut-être le père était-il mort, et mort vaincu. Non. Le lendemain, le télégraphe donnait des nouvelles. Le général Vincent battait en retraite sur Ghâlons. En retraite?... Oui, aujourd'hui!... Mais demain!... S'il n'était pas mort, le général pouvait prendre sa revanche et gagner encore le bâton de maréchal.

Alors les deux chères femmes le plaçaient déjà, ce bâton de velours bleu, derrière les piles de linge où il allait rester tant d'années.

Elles ne l'en retireraient qu'à la première victoire, ; lorsque le corps du général Vincent aurait vengé sa défaite. En attendant, elles allaient l'embrasser au camp [de Mour melon, le soldat qu'elles trouvaient triste, la fureur aux yeux, qui les serrait contre sa poitrine, mais les faisait bien

vite remonter en wagon, repartir pour Paris (les Prussiens marchaient alors sur Ghâlons, il le savait) en leur disant :

— Vous voyez, je laisse pousser ma barbe. Tous mes officiers se sont juré de ne se raser que lorsqu'ils auront pris leur revanche, et, comme ils sont coquets, onpeut compter sur eux.

Il essayait de rire ; mais les deux femmes revenaient navrées à Paris, ayant vu dans le délabrement, le déchiquètement de la défaite, ces beaux régiments qui, si peu de temps auparavant, défilaient, à Longchamp, superbes, compacts, sans flottement, avec des éclairs de lumière au bout des sabres et des baïonnettes.

Et, regardant parfois le bâton de maréchal, elles pensaient aux dangers courus par le père ; elles suivaient, sur la carte de France, la marche nouvelle de Tannée, vers les Ardennes, vers la frontière, vers Sedan... Ce jour-là, Sedan, il avait tout fait pour mourir, le général Vincent. Il avait ramassé autour de lui, tous les débris des bataillons enfoncés, broyés sous le feu. voracés par la mort, et L'épée au poing, corps à corps, se battant comme un partisan, il avait passé, passé sur le ventre de bataillons allemands et,

par les bois, s'était jeté du côté de la Belgique.

Mais là, dans la nuit, il se heurtait à une patrouille de uhlans, qui le rejoignait et le rejetait dans la foule des prisonniers. Il n'avait plus d'armes, le revolver vide, l'épée cassée dans le corps d'un officier saxon. Alors, c'était le grand écroulement de tous ses rêves. Plus d'armée I Plus de France peuL-être ! La nuit tombait sur un champ de mort où agonisait tout ce qui avait été son espoir, sa gloire. Des villages, au loin, brûlaient, presque partout sur l'horizon, dans l'ombre affreuse. 11 semblait que ce fût la fin d'un monde. Le général se demandait si le soleil se relèverait demain et si tout n'était pas fini, tout, à jamais fini...

Et le jour, à l'heure ordinaire, le jour impassible se levait pourtant sur l'atroce réalité, plus épouvantable que les visions de nuit. On était prisonnier. Il fallait reconnaître la capitulation, signer le revers. Lui, un Lorrain de vieille race militaire, avec les souvenirs d'oncles et d'aïeux tombés au feu! Le général s'y refusa. Non, jamais il ne mettrait son nom sur un papier quelconque où il reconnaîtrait la seule puissance du vainqueur. Puisqu'il était prisonnier, on le

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traiterait en prisonnier. On ferait de lui ce qu'on voudrait. Mais il ne signerait pas, il ne signerait rien.

— D'autres l'ont fait cependant, général, disait, avec une politesse d'acier, un officier d'étatmajor prussien.

— Les autres font ce qu'ils croient devoir faire, je fais, moi, ce que je veux — et ce que je dois !

Il n'avait rien signé. Il était prisonnier de guerre, et, dans un misérable coin de Madgebourg, pendant des mois il avait attendu une revanche, espéré une saute de vent de la destinée et supporté les joies de ses vainqueurs à chaque nouvelle dépèche apportant à eux des noms de victoires nouvelles, à lui de nouvelles dates de deuil. Geneviève et Jeanne le savaient Là-bas, captif, et pliaient pour lui, en attendant la paix.

Elle était venue, la paix. Quelle paix ! L'étreinte de ces trois êtres, au retour, fut tragique. Tant d'espoirs écroulés! Et non pas d'espoirs personnels, mais de rêves patriotiques! Le général avait redemandé du service. On le pria d'attendre. L'armée se réorganisait. Des chefs nouveaux

avaient surgi, disputant bravement, en province, les lambeaux de la patrie. Certes, on ne voulait pas, on ne pouvait se priver des services d'un homme tel que le général Vincent; mais il fallait attendre.

— Patientez !

11 patientait. C'était cependant avec des anxiétés profondes qu'il songeait à l'heure possible, prochaine, où, la limite d'âge étant venue, on lui fendrait l'oreille comme à un vieux cheval réformé. Et la retraite à laquelle il avait droit, c'était si peu de chose, à peine la vie possible, pour sa femme et sa fille — sa Jeanne si jolie, mais sans dot !

Le général Vincent avait bien, là-bas, en Lorraine, quelques coins de terre, quelques champs de vigne. Mais ils étaient annexés, les coteaux où, tout enfant, il avait vendangé le petit vin blanc qu'il versait plus tard à ses officiers, les jours de fêle. Et, ne voulant plus remettre le pied au pays où la vue d'un gendarme allemand l'eût exaspéré, il avait tout vendu, et médiocrement vendu, l'héritage paternel. 11 était pauvre, il avait besoin de son traitement.

Mais on ne semblait pas pressé, au ministère, de lui rendre un commandement. Il sentait, dans les bureaux, des difficultés et des résistances inexpliquées. On le traitait avec une sorte de défiance bizarre, comme s'il y eût eu dans son existence quelque chose de louche et de honteux qui éveillait la crainte, le soupçon. Un soir, dans une causerie d'après-diner, un de ses compagnons d'armes, évoquant le souvenir de la capitulation, avait parlé de ceux qui, par pose — et il appuyait sur le mot — ne s'étaient pas soumis au douloureux devoir de i signer le revers, comme tout le monde ».

— Si Ton croit que notre main ne tremblait pas de colère en donnant notre signature ! Mais il le fallait. Nous n'avons pas fait les Spartiates. C'est trop facile de se distinguer quand la partie est perdue, en disant : « Je ne paye pas ! »

Et le général Vincent avait réfléchi. C'était peut-être, oui, c'était certainement son refus de reconnaître la capitulation, de ne pas faire comme les autres, c'était sa colère de soldat et son crèvecœur de Lorrain dont on lui tenait rigueur dans les bureaux. Il avait voulu se distinguer! Le mot était dit. Et les défiances persistaient contre ce

chef qui n'avait pas subi ce que les autres, fatalistes, furieux ou résignés, quelques-uns comme assommés, avaient accepté.

Cette action si simple, le refus d'accéder au verdict du sort, retombait de tout son poids sur le pauvre homme. Le ministre, un matin, lui avait dit sans plus s'expliquer :

— Vous êtes un original, mon cher général !

Et c'était cette originalité qu'il payait par l'attente — où s'usaient ses journées — d'une remise en activité ! C'était celte faute qu'il expiait, ce crime étonnant d'une hypertrophie de patriotisme. Il allait souvent de son logis du square Vintimille au ministère, las de ses longues stations inutiles dans l'antichambre où, avant lui, devant lui, il voyait passer les députés qui venaient offrir des voix aux ministres et même parfois les reporters qui venaient demander des nouvelles, chercher des notes. Il s'était habitué, sur un vieux divan aux ressorts usés par les solliciteurs, à prendre place dans un angle où il se rencoignait, regardant le tapis, en comptant et recomptant les rinceaux qu'il connaissait bien, qu'il connaissait trop, contemplant, sur la chemi-

née encore ornée de chiffres impériaux, le buste de la République, et se demandant si, de ses yeux blancs, elle ne jetterait pas un regard sur le vieux soldat qui avait, depuis tant d'années, bien . servi la France.

Toutes les stations de ce long- calvaire de l'attente n'y faisaient rien. Les ministres succédaient aux ministres et le général Vincent ne recevait pas le commandement qu'il attendait, certain d'avoir toute la vigueur d'âme et de corps pour refaire une année, donner aux nouveaux la résistance qui trempe les hommes. Dans ce lent écroulement de ses espoirs, qui détendait, usait sa patience comme les tapis des antichambres, le général n'avait que son foyer pour se consoler, sa femme, douce, résignée, vraie ménagère apaisante, gardant toujours un sourire pour accueillir le pauvre homme harassé au retour de ses courses infructueuses, et sa fille qui lui disait gai ment lorsqu'il parlait de l'avenir, d'un mariage possible:

— Mais papa, tu sais bien que je ne veux pas me marier, moi ! Jamais ! Jamais !

— Et pourquoi, ma chère Jeanne ?

— Parce que je suis heureuse entre toi et

maman, et que je ne trouverai jamais un mari

qui te ressemble !

Alors, le général hochait la tète :

— Mais, ta mère et moi, tu ne nous auras pas toujours ! Nous te quitterons !

Elle souriait:

— Raison de plus pour que je ne vous quitte pas!

Les années ainsi avaient passé, passé... Le soldat, à la fin, s'était lassé de solliciter, s'enfermant dans son logis comme dans une retraite cachée et y vivant parmi ses livres, des lettres d'amis, tués pour la plupart en Italie, au Mexique, à Metz, retrouvant avec une sorte d'attendrissement heureux tous ces souvenirs. Plus pauvre que jamais, du reste, économisant sur ses vêtements, sur les voitures qu'il prenait, ne fumant plus sous prétexte que le tabac lui faisait mal à la langue. Et sans se plaindre. Au fait, que manquait-il à ce petit ménage de vieux troupier, ■pouleté, comme il disait, par ces deux femmes qui, au monde, ne voyaient que lui, n'aimaient que lui, s'ingéniaient ta lui faire paraître la vie

plus clémente, à adoucir la pente des années glissant vers la grande nuit?

Il semblait au général qu'il avait fait jadis des rêves, les uns superbes, les autres tragiques, et que la vie maintenant se résumait dans cette calme existence qu'il avait toujours vécue. Il descendait au square, lisait son journal, donnait du pain aux moineaux, arrosait les fleurs sur sa fenêtre. Quand, sur le boulevard extérieur, il adait passer un régiment, il hâtait le pas pour voir défiler ces soldats nouveaux en qui il retrouvait l'alacrité, la vivacité du sang de Gaule. Et il "[ardait défiler, quelquefois, devant la

statue du vieux Moncey, debout à l'endroit où le maréchal à perruque blanche avait disputé la barrière à l'étrang

D'année en année, le général Vincent prenait son parti de la vie, du déclin de ses forces, et, conliant en l'au-delà, il se trouvait heureux, entre sa femme et sa fille.

Puis, brusquement, après les épreuves passées, une douleur nouvelle, inattendue, l'atteignait, i Je partirai bien avant elle, se disait-il lorsqu'il regardait vieillir sa chère Geneviève. Le sort rne doit bien cela ! » Et Geneviève était frap-

pée tout à coup ou plutôt s'en allait lentement, lentement, malgré les soins du général et ceux de Jeanne, ces deux êtres penchés sur la souffrance de la malade et la disputant à la mort. Elle mourait, tenant d'une main la main du soldat et de l'autre la main de Jeanne. Elle s'éteignait en souriant à ceux qu'elle avait aimés. Elle confiait le vieillard à la jeune femme et Jeanne au père accablé, à qui tout manquait maintenant et qui se sentait pour sa fille non un soutien, mais un fardeau.

Et c'avait été toute l'intimité et toute la douceur de sa vie que le général Vincent enfouissait là-haut dans le trou de terre. Il avait depuis longtemps renoncé à la vanité de la gloire; il n'était plus dans les souvenirs de l'armée qu'un vieux au renom aboli, dont on savait à peine le nom, malgré tant de succès passés, d'héroïsmes fréquents, d'étals de service; — un ancêtre dont les générations nouvelles ignoraient s'il était mort ou vivant; mais, au moins, ce bonheur lui restait: le foyer, les chères causeries avec les deux femmes adorées, la petite demeure paisible aux fenêtres ouvertes sur la verdure du square Vintimille. Or, maintenant, c'était fini, cet humble rêve.

Il y avait, sous la lampe, à la table du soir, une place qui resterait vide toujours. Le père et la fille, en tète à tête, silencieux, essayaient de se cacher l'un à l'autre la douleur profonde, la blessure qui saignait. Le général était comme abêti, désemparé, ayant des superstitions et des soins d'enfant, recueillant ies moindres objets que la morte avait touchés, ne voulant plus remuer son verre d'eau sucrée qu'avec la cuiller où elle prenait ses potions — les derniers remèdes qui lui donnaient des fragments de sommeil avant le grand assoupissement , le sommeil suprême.

Une semaine passait ainsi, la fille ne quittant pas le général, et, après la semaine lugubre, trois jours encore sans que Jeanne se fùl éloignée de son père, soit qu'il restât absorbé devant son feu de coke qui se consumait, s'écroulait comme une vie humaine, soit qu'il allât faire visite à la morte et lui porter des fleurs et lui parler tout bas en portant ses doigts tremblants à ses lèvres qui remuaient sous sa moustache blanche. Il avait fallu qu'il fût seul pour chercher dans l'armoire le linge de Geneviève, la trace de celle qui n'était plus. Et brusquement, le hasard le mettait ainsi

au courant de ce secret caché par la pauvre femme et par Jeanne depuis des années. Le bâton de velours bleu, en lui rappelant tout ce qu'il avait souffert, lui rappelait aussi tout ce qu'elles avaient espéré !

Maréchal!

Eh! oui, il aurait pu l'être, si la fortune n'avait pas trahi ses efforts et, avec eux, ceux de la France ! Il n'avait épargné ni son sang, ni sa peine pour le conquérir, ce hàton qu'il tenait maintenant entre ses mains, et qui, ayant pu être un bâton de commandant, un signe d'autorité suprême, n'était plus qu'un bibelot vulgaire, un objet de curiosité bon à être mis en montre chez les marchands de défroques militaires !

Bâton sans inscription officielle, bâton sans nom! Une curiosité de vitrine, un modèle de quelque chose d'aboli. Il ne représentait rien, ce bâton, parsemé d'aigles dorées, rien, aucune journée de bataille, aucune victoire. C'était un bâton sans titre et sans légende. .Mais que de s il évoquait, quelles lointaines espérances! Et comme les mains des pauvres femmes qui

L'avaient commandé, il y avait vingt ans — plus de vingt ans — devaient battre lorsque le marchand le leur avait livré! Le bâton qu'il devait conquérir sur le Rhin, retrouver à Paris !

Et le général Vincent, pendant que Jeanne, debout derrière son fauteuil, le caressait doucement de son souffle, le vieux général, maigre et pâle, revoyait toute sa vie tournoyer autour de ce bâton de maréchal, comme les dentelures d'un drapeau déchiqueté autour de la hampe qui retient encore des haillons.

Ce bâton! C'était cependant pour le conquérir, L'arracher à la destinée, qu'il avait, en Afrique, dans les tranchées, devant MalakofT, à Mexico, dans les Terres Chaudes, risqué sa peau, risqué sa vie! C'était pour le mériter, heure par heure, qu'il avait donné son sang et laissé de sa chair en chemin!

C'était pour serrer entre ses doigts ce rouleau de bois recouvert de velours et de cuivre — ce bâton que tenait maintenant, inutile et insignifiant, sa main crispée — qu'il avait escaladé les murs blancs de Zaatcha; veillé, la nuit, dans la boue de Crimée ; défendu, en Italie, le NavigLio- Grande; défoncé les maisons de Puebla comme

les voltigeurs de Laones celles de Saragosse; disputé les vignes, les champs, les houblonnières

de Lorraine aux hommes à larges barbes rousses! Celait pour cela!

Ou pi mot non, c'était par devoir, sans espoir, pour obéir, pour taire sa tâche de soldat et de Français qu'il avait vécu sa longue vie de harassement, de sacrifice et de péril. La récompense? Elie était en lui, la récompense de toute sa vie. Elle était dans l'affection de sa chère morte, dans L'admiration de sa vivante. Et, d'ailleurs, est ce qu'ils en avaient eu une récompense, eux, ces bons, braves, honnêtes soldats qui l'avaient suivi en Crimée ou en Italie et qui étaient tombés par tas, sous leurs épaulettes de laine, sans rien demander que la joie de vaincre, sans rien espérer que quelque galon de laine ou quelque ruban de soie rouge?

— J'en ai tant perdu, en route, de ces pauvres enfants! Et je suis là ! Pourquoi me plaindre?

Le général ne se plaignait pas. 11 s'était assis dans un grand fauteuil où, faisant signe à Jeanne de venir à lui, il prit sa fille sur ses genoux, l'embrassa — ses yeux pleins de larmes — et lui dit tout bas. dans l'oreille :

— Comme vous m'avez aimé, mes chères saintes !

Ensuite il se leva, et, reprenant le bâton de velours sur le lit de la morte :

— Ce qui me navre, vois-tu, ce n'est pas que ce bâton, je ne l'aie point "gagné, c'est que personne n'en ait gagné un, depuis vingt-cinq ans !

Il ajouta :

— Qu'est-ce que nous allons en faire maintenant?

Il tenait le bâton dans ses mains ridées, presque gauchement, comme un enfant toucherait, dans un musée, à quelque objet précieux qu'il n'oserait plus reposer, de peur de l'abîmer.

— Tu comprends, dit-il, je neveux pas garder ça!... Je ne pourrais pas, c'est trop triste!

Sa fille ne répondait point. Elle sentait bien qu'il disait vrai. On ne pouvait qu'enfouir, comme il l'avait été, dans un fond d'armoire, le bâton de velours...

— Bâton de maréchal anonyme! dit encore tout bas le général Vincent, dans sa moustache.

Il appela la vieille Mélanie qui vint, très douce, regardant tour à tour, d'un air étonné — puis

comprenant vite — le général, Mademoiselle, et ce bâton bleu, bossue d'abeilles, que le vieillard tenait entre ses doigts.

— Métairie, dit-il d'une voix un peu rauque, étranglée, faites du feu, un grand feu, ma fille !

— Ah! balbutia Jeanne, tu veux?

— Vous voulez? ajouta la servante.

Le général ne répondit que par un signe de tête.

Le feu flamba. Le soldat gardait encore, avec un respect superstitieux, le bâton étendu sur ses doigts qui tremblaient un peu. Une pensée triste lui venait. Si Jeanne ne s'était pas tout entière dévouée à lui, si elle avait aimé, vécu, trouvé un foyer, elle aussi ; — s'il avait eu un petit-fils, qui sait ? — le bâton de maréchal n'eût pas été un bibelot inutile... Les générations montent, les cœurs de vingt ans battent, la France a encore du sang au cœur, des rêves au cerveau... Mais, ce symbole de victoire et de patriotique joie, le laisser après lui, après Jeanne, pour qu'un jour, entre une loque quelconque et une poudreuse défroque, il aille, chez quelque revendeur de bric-à-brac, raccrocher la curiosité du passant ou soulever la plaisanterie des badauds — qui sait

encore? — éveiller la cupidité de quelque brocanteur allemand emportant cela chez eux comme un trophée? Non, Il le brûlerait comme on avait brûlé, à Metz, ceux des drapeaux que leurs divisions n'avaient pas voulu rendre.

— Il va bien, votre feu, Mélanie, merci.

Et, regardantJeanne, devenue plus blanche encore dans ses vêtements de laine noire, le général Vincent laissa tomber dans le brasier le bâton de velours.

Il resta un moment intact et comme auréolé par la flamme rose, le bâton bleu sur les bûches qui flambaient. Le feu caressait, éclairait, parait d'un reflet d'or rouge les aigles et les bandes de cuivre. Le général avait la sensation d'une illumination d'apothéose. Depuis tant de temps, dans notre France, depuis des siècles, combien de milliers et de milliers d'êtres s'étaient fait briser le crâne, trouer la poitrine pour conquérir ça!

Le feu mordit l'étoffe bleue et entama le bois, sous le velours. Les ornements dorés noircissaient dans la fumée. Le général Vincent hochait la tête, et, tandis que la vieille Mélanie, les mains jointes, semblait marmotter une prière, comme devant une autre agonie, le soldat avait pris les petites mains douces et maternelles de sa fille et les serrait entre les siennes.

Et pendant que les flammes entouraient, lé-

chaient, dévoraient le bâton de velours devenu noir, pendant que le fier bâton de commandement n'était plus maintenant qu'un autre morceau de bois jeté sur le bois du foyer et brûlait, — le général Vincent revoyait le passé, s'imaginait Geneviève et Jeanne allant chez le marchand de la rue de Richelieu commander, décréter la victoire; — il revoyait le départ pour l'Alsace, la gare de l'Est, la foule, les clameurs, ses soldats, ses compagnons, ses amis; il entendait le clairon sonner, le tambour battre; et les aigles de cuivre entassées là, déjà cachées par la fumée du foyer, lui semblaient les aigles des drapeaux planant sur la ligne de feu dans la poudre, la fumée de la bataille. — Il ne disait rien.

Jeanne, tout bas, lui répétait :

— Mon cher, mon bon, mon pauvre père !

Et même, d'une voix plus douce, très douce, comme lorsqu'elle était petite :

— Papa!

Le général hocha la tête et dit en montrant le bâton déjà à demi consumé, carbonisé :

— Ce qui n'a pas été!... Ce qui aurait pu être!

Et des visions d'autrefois, des entrées dans des

villes conquises, des capitales effarées lui apparaissaient à travers cetle fumée, comme dans un rêve. Oui, un rêve! Et quel rêve ! Et maintenant, du cuivre noirci, du bois brûlé, delà gloire envolée. Des cendres.

— Plus rien ! dit le vieillard.

— Fini! ajouta Mélanie, si bas qu'on eût dit qu'elle parlait encore dans la chambre de madame mourante,

Alors, comme pour répondre aux deux vieux, un bruit lointain de fanfare arriva, venant du boulevard extérieur, jusqu'à la petite chambre du square Yintimille, et Jeanne, doucement, regardant une dernière fois, en essuyant ses larmes, le foyer où venait de disparaître le bâton de velours, le bâton de maréchal, Jeanne alla à la fenêtre et l'ouvrit toute grande, pour que le général Vincent entendît mieux les appels de cuivre de la musique d'un jeune régiment qui passait.

MONSIEUR STE1XER

Il é lait grand, mince, très maigre, très timide, très gauche. Avec cela, l'air très vieux, quoiqu'il n'eût pas encore atteint la cinquantaine; mais sans doute avait-il souffert, beaucoup souffert, ce pauvre M. Steiner qui arrivait deux fois par semaine, — le mercredi à deux heures de l'aprèsmidi, et le samedi à neuf heures et demie du matin, — devant les élèves de quatrième, et se glissait jusqu'à sa chaire pour donner aux écoliers leur leçon d'allemand.

■ — Allons, mes enfants, aujourd'hui nous allons expliquer la déclinaison des substantifs. Vous comprenez bien? La déclinaison !

Et il ouvrait la grammaire, sa grammaire qu'il avait publiée chez Delagrave et qui était sa gloire, car il déclarait avoir, le premier, simplifié bien des difficultés.

— Voyons, mes enfants : la déclinaison forte. La déclinaison forte comprend : 1° les substantifs neutres; 2° la majorité des substantifs masculins...

Les élèves ne le prenaient pas au sérieux. Ce qu'ils étudiaient surtout dans les leçons d'allemand de M. Stoiner, c'était son accent alsacien, très doux, et qui donnait à la phrase du professeur une tournure bonhomme, paterne et comme recueillie.

Bon M. Steiner! Monsir Zdeiner, comme disaient les écoliers qui imitaient l'accent, la démarche lenle du brave homme haut comme une perche à houblon, mais penché, mais fatigué, avec un triste regard dans une figure toute rasée, creuse et jaune. Il ne faisait pas de bruit en traversant la classe pour monter en chaire, il faisait

moins de bruit possible en donnant sa leçon ; il semblait vouloir, à force de bonté patiente, obtenir de ces collégiens assemblés le pardon d'une autorité dont il n'usait pas, disant volon-

tiers qu'on est incapable de conduire les hommes quand on ne peut les gouverner par la douceur.

— Les hommes, et à plus forte raison les enfants!... C'est ma méthode !

Il avait une méthode, M. Steiner, comme il avait une grammaire.

La grammaire était bonne, très bonne. La méthode pouvait n'être pas mauvaise. Mais peut-être l^s hommes ne sont-ils que des enfants, et les enfants de petits hommes prêts à abuser de tout. Trop bon, il était trop bon, M. Steiner. L'avis du proviseur ne différait pas là-dessus de celui du censeur des études. On avait trouvé qu'un jour il cédait trop facilement à un révolté qui lui disait : « Vous nous appelez a mes enfants »... Vos enfants? Nous ne sommes pas vos enfants ! »

L'écolier avait même dit « fos envants... » Mais M. Steiner évidemment n'avait pas entendu et, très doucement, un peu triste :

— C'est frai, c'est frai, avait-il répondu. Mais que fulez-xonsl Je fus aime un peu... beaucoup... « Mes euvants », c'est un nom chentil... Enfin, soit : je vous appellerai Messieurs!

Et depuis lors, quand il ouvrait sa grammaire,

il disait, en appuyant doucement sur le mot, avec un bon sourire :

— Allons, messieurs, aujourd'hui nous allons expliquer la déclinaison forte... ou la formation du comparatif et du superlatif...

C'était le thème favori des plaisanteries de ces collégiens de quatrième, cetLe éternelle formule de M. Steiner : c Auchurd'hui, nous allons exbliguer... i

Ii y avait des écoliers qui se taillaient dans la division une petite renommée spéciale en faisant M. Steiner en chaire : M. Steiner feuilletant sa grammaire de ses lomrs doigts osseux; ou M. Steiner traversant la cour, son parapluie sous le Lias, timide, poli, saluant tout le monde; ou encore M. Steiner sur les quais, bouquinant et se bourrant les poches d'un tas de brochuretles pochées dans la boite à deux sous...

Mais le chef-d'œuvre des plaisanteries sans pitié des élèves, c'était le dialogue qu'on disait inventé par ce bon M. Steiner et où l'on énumérait toutes les façons de prononcer du pauvre homme. Ils supposaient, les écoliers, M. Steiner rencontrant une Alsacienne revenant du marché.

— D'où fenez-YOus, matame?

— Ta marché, monsieur Steiner.

— Et qu'est-ce que fus afez acheté au marché ?

— Tefinez, monsieur Steiner.

— Comment fulez-fus que che téfine?

— Ça commence par un c...

— Par un c? Par un c?... Des cateaux!

— Non, pas des cateaux !

— Ah! du champon?

— Non, pas du champon.

— Du chicot?

— Non, pas du chicot.

— Des crénouilles?

— Ghustement, des crénouilles!

Ainsi s'amusait-on du hon M. Steiner.

De sa vie, du reste, de son existence particulière on ne savait rien. Les professeurs euxmêmes ne s'en inquiétaient point. Etait-il marié ou célibataire, père de famille ou isolé? On ne savait pas. On ne tenait pas à se renseigner. M. Steiner arrivait à l'heure chronométriquement et ce bi-hebdomadairement » comme il disait. 11 enseignait bien. Quelques élèves, des externes, le faisaient venir chez eux pour leur donner des répétitions qui duraient deux heures quand

M. Steiner n'était tenu qu'aune répétition d'une heure... Mais ceux-là mêmes n'avaient jamais pénétré dans son logis. On savait seulement qu'il demeurait aux Batignolles, sur la place, devant le square, où on l'avait vu quelquefois, seul, assis sur un banc, lisant quelque livre ou regardant devant lui, de ses yeux bleus profonds, tristes, vagues, comme décolorés par la vie, à force sans doute d'avoir contemplé des visions ternes, grises...

Et si encore elles avaient toujours été grises, les visions, les lointaines visions de M. Steiner! Hélas! non, elles n'étaient pas toutes tristes comme un brouillard; il y en avait qui gardaient des couleurs rouaes, routes d'incendie, rouges de sang. Depuis dix-neuf ans il les traînait, ces visions, qui avaient fait de son existence quelque chose de Irisé, de broyé, lui donnaient la sensation encore aiguë d'être une sorte de blessé évacué loin du logis où, si l'on souffre, on a du moins des objets familiers et des visages aimés sur lesquels reposer sa vue... Dix-neuf ans !... Il se revoyait alerte, timide sans doute, mais presque gai, arpentant de ses grandes jambes la promenade du Broglie, à Strasbourg, et, le soir, sous les arcades, là-bas, faisant des vers, rimant des sonnets — oui, des sonnets, lui, II. Steiner — à la gloire d'une jolie blonde qui chantait l'opéra-

i'i LE SANG FRANÇAIS

comique au théâtre où il se glissait pour la voir, lui. le petit professeur de la pension Hartmann. Quel âge? Lui"? Vingt-cinq, vingt-six ans... Cela lui avait pris deux ans de >a vie, celte passion

pour la jolie blonde qui jamais n'avait su le nom de M. Steiner, jamais n'avait deviné, dans ce grand garçon aperçu quelquefois au seuil de l'entrée des artistes, l'auteur des sonnets que lui apportait la poste et dont elle faisait probablement des papillotes...

; tait-elle devenue, la promenade du Broglie? Et le théâtre? Et Strasbourg?... Il y avait, dans la vieille ville, une haute maison noire avec une enseigne de fer représentant un homme armé, où M. Steiner avait grandi, entre deux frères, l'un plus âgé que lui, l'autre plus jeune, et une une femme de mère depuis longtemps veuve et qui élevait ses garçons en vendant de la mercerie, des tricots, des chaussons du pays. Ces petites chambres aux plafonds bas. traversés de poutrelles et s'ouvrant sur la rue par de petites fenêtres à hublots, il les revoyait, M. Steiner. C'était ce coin de terre qui lui réapparaissait, quand il restait quelquefois silencieux au milieu de sa leçon, la bouche ouverte, cette grande

bouche de tirelire où un des écoliers avait parié qu'il lancerait, un jour — comme une palette au jeu de tonneau — une boulette de papier.

Oh! les lointains, les lointains souvenirs !... Gîtaient des dimanches d'été, des jours de printemps où l'on allait à Kehl, manger des fritures, boire de la bière — bière blonde comme M"" Maria, la chanteuse — quelquefois « goûter i sur l'herbe à l'ombre des saules, tout près du tombeau de Desaix, dans l'île des Épis. Le vieux Rhin coulait, d'un vert jaune, et, à travers les arbres, dans le soleil, les enfants regardaient les deux sentinelles qui se faisaient face, là-bas, sur j le pont : un pantalon rouge d'un côté, un casque en cuir bouilli de l'autre...

Puis toute celte verdure, ce soleil, cette gaie lumière pailletant le fleuve, tout disparaissait... Et M. Steiner revoyait la petite rue devenue sombre, sans lumière, avec des êtres frôlant la \ muraille comme des larves, tandis qu'au loin, sourdement, acharné, continu, stupide, le canon grondait — ces canons de Kehl qui dormaient depuis si longtemps, paisibles, sur leurs affûts... Et, tout à coup, il n'y avait plus d'ombre dans la petite rue strasbourgeoise. Au contraire, une

grande lueur rouge, une lueur soudaine, et l'homme de fer, debout sur l'enseigne, semblait tour à tour étinceler et saigner, dans l'incendie allumé par les bombes...

Obstinément, comme limité dans ses pensées, à chaque anniversaire, tous les ans, M. Sleiner revivait sa vie d'autrefois et il s'obstinait à ne pas oublier, parmi tant de gens engourdis par l'oubli... C'est qu'il y avait pour lui comme un charme, quelque chose à la fois d'austère et de doux, dans l'évocation de ces ombres, la contemplation du temps disparu...

Strasbourg bombardé ! Un soir, le petit frère était rentré la main en sang, cassée par un éclat d'obus, près de la cathédrale, ce Munster que, depuis, les Allemands ont illuminé aux feux de Bengale et que M. Steiner avait vu, lui, illuminé de fusées incendiaires.

En apercevant l'enfant blessé, la mère avait dit:

— Heureusement que Jean te venge à celte heure-ci !

Jean, c'était l'aîné. Jean avait voulu partir, dès qu'on avait dit qu'on se battait. Partir, quoiqu'il fût le fils aîné d'une veuve. 11 faisait le coup de

feu dans l'armée de Metz, et la vieille Mlie Steiner était bien sûre qu'il piquait vaillamment de sa baïonnette les camarades de ces gens qui, de loin, invisibles, blessaient comme cela les enfants...

M. Steiner le revoyait, bien présent à sa pensée, ce Jean. Un grand beau gars blond, aussi large d'épaules qu'il était, lui, mince et frêle. Un beau garçon à l'air très franc, résolu, et qui n'avait pas froid aux yeux. Il lui semblait encore sentir l'embrassade de l'aîné lorsque Jean avait pris le chemin de fer pour rejoindre le régiment. Son pauvre Jean! Une balle allemande l'avait couché au pied d'une haie, à Gravelotte... Tombé sur le champ de bataille, enfoui dans quelque coin perdu, le beau garçon aux grands yeux bleus !...

Et lorsqu'il y pensait, M. Steiner se disait à luimême, simplement, avec sa douceur têtue :

— C'est une belle mort... une belle mort !

Ainsi, c'était cela qu'il retrouvait, comme du bonheur perdu et de chères tristesses, l'esprit envolé vers les souvenirs, tandis que les écoliers ronronnaient la leçon et faisaient, dans la classe, comme un bourdonnement de mouches.

C'était cela qui tournoyait devant ses yeux fixes,

comme autant de feuilles séchées tombées de l'arbre de vie...

Celait cela, et c'étaient bien d'autres tristesses. Toute une vie de labeur pauvre. La mère morte, là-bas, et dormant dans le cimetière de Schiltigheim, sous la croix alsacienne surmontée d'un triande de bois. Elle n'avait pu suivre ses enfants hors du pays, lorsqu'ils avaient opté pour la patrie. Ses pauvres pas chancelants tenaient, comme par un aimant, à la terre alsacienne. Elle y était restée, dormant son dernier sommeil dans le vieux cimetière familier, comme Jean en terre lorraine, dans la fosse immense où on l'avait couché, avec tant d'autres, comme en tas...

Et, tous les ans, aux vacances, lorsque ses écoliers le laissaient libre, If. Steiner allait portera la mère morte, à la tombe du père, un bouquet de fleurs françaises. Tous les ans, il rapportait de làbas un brin de sapin vert qu'il accrochait, dans sa petite chambre, au-dessus d'une lithographie d'Henner représentant une belle fille en deuil avec une cocarde tricolore au bonnet noir. Tous les ans, demandant à qui de droit l'autorisation voulue, M. Steiner refaisait ce voyage et visitait une petite vigne qui lui restait de l'héritage paternel,

un bout de champ, rien, mais un coin de terre assez grand pour lui donner quelques bouteilles de vin d'Alsace qu'il vidait, au dessert de quelque frugal repas, ren compagnie de gens du pays, commis, marchands ou employés du chemin de fer de l'Est, ses seuls amis...

Autrefois, c'était avec son jeune frère qu'il faisait la route. Mais l'heure avait sonné où le petit allait devoir le service militaire à la France et où les gendarmes allemands pouvaient lui chercher quelque mauvaise querelle. M. Steiner prenait donc tout seul ses vacances. Et d'ailleurs, maintenant, il eût voulu emmener Victor, que Victor n'eût pas été là. Mort comme Jean, tombé comme Faîne, le petit frère; mais plus loin, au bout du monde, dans quelque rizière d'Asie... Le Tonkin l'avait pris, le Tonkin ne l'avait pas rendu...

— Mon pauvre petit ! songeait M. Steiner. Ce n'était pas là qu'il aurait dû finir, puisqu'il était dit qu'il devait mourir comme Jean... Non, ce n'est pas là... C'était ailleurs... Mais, qu'on tombe loin, qu'on tombe près, qu'importe, si c'est pour et sous le drapeau ! . . .

Et, lentement, ainsi, d'année en année, M. Steiner s'enfonçait dans une solitude plus

profonde. Tout seul, il était maintenant tout seul. La vieille maison strasbourgeoise, lorsqu'il y pensait, lui faisait l'effet d'un nid vide. Sans doute il pouvait se refaire, à Paris, une existence, ramasser les débris de sa vie comme un jouet brisé qu'on raccommoderait. A quoi bon ? Il était laid, il se sentait gauche, il se savait pauvre. Allait-il songer à faire partager sa vie à une femme? Quelle femme?...

D'ailleurs, il se trouvait rhumatisant, touché et blessé un peu partout. N'avoir à léguer à ses petits que la vigne de là-bas et des rhumatismes, ce n'était pas assez. Il avait déjà bien assez à travailler pour se tirer d'affaire tout seul, sans goûts de dépense, sans ambition et sans besoins, M. Steiner. Ce n'était pas qu'il n'eût jamais rêvé d'être aimé, lui aussi, aimé d'une femme, même depuis la petite chanteuse, et qu'il n'eût voulu donner à sa vie ce brin de poésie et ce parfum de bonheur que souhaitent les âmes les moins ambitieuses de tendresses. Mais c'était trop tard, bien trop tard! Etre aimé! Oui! Mais qui l'eût aimé? Il se sentait si vieux, décidément si vieux, très bas... Il désespérait même de revoir jamais, comme aux jours clairs de sa jeunesse, le pantalon

ronge étinceler, au soleil, sur le pont de Kehl, audessus du vieux Rhin. ..

Il se disait seulement que, l'homme étant en ce monde pour faire son devoir, son devoir à lui était d'enseigner la grammaire aux enfants et de leur apprendre lalangue utile entre toutes à connaître, celle de l'étranger, du voisin redoutable. Et c'est pourquoi il avait essayé de simplifier la grammaire allemande et se répétait :

— Je ne suis pas inutile... Oui. je suis un pauvre diable, mais je ne suis pas inutile... pas inutile... Doceo pueros grammaticam !

Telles étaient les pensées, toujours les mêmes, que tournait et retournait M. Steiner dans sa tète; et, quand il restait la bouche ouverte, l'œil fixe et l'esprit sorti, c'est qu'il revoyait le passé, la vieille rue, le départ de Jean, le coin de terre où dormaient ses aïeux et qu'il s'imaginait aussi ce pays d'Asie, cette terre de boue où Victor était resté...

— Voyez donc : M. Steiner est magnétisé ! disaient alors les enfants.

— M. Steiner est somnambule!

— Hystérique, M. Steiner!...

Ils avaient, quelques-uns ayant lu, dans les

journaux, des articles sur la suggestion hypnotique — parié de lui i suggérer i de ne pas faire sa classe et de la quitter tout endormi.

Ils ne l'aimaient pas décidément. Pourquoi.' Peut-être tout simplement parce qu'ils ne le craignaient pas. L'amour des faibles est fait de ect et de peur.

Et, mathématiquement. M. Steioer arrivait, à l'heure dite, le mercredi et le samedi, avec une exactitude militaire. Depuis des années et des années, il n'avait pas retardé d'une seconde son apparition, le moment précis où, de sa voix lente et résignée, il venait dire, répéter et si doucement :

— Allons, messieurs, aujourd'hui nous allons expliquer la déclinaison forte... Ou la déclinaison faible... Ou la déclinaison mixte...

Or, un jour, un mercredi, les élèves delà classe d'allemand furent tout étonnés, à deux heures de l'après-midi, de ne pas voir arriver M. Steiner. La chaire était vide à l'heure où les bancs étaient pleins, et — événement incroyable — M. Steiner, pareil à ces automates qui sortent à la minute voulue dans les horloges mécaniques, n'avait pas montré son maigre profil. Stupéfaits, enchantés, les écoliers se regardaient d'un air narquois. Est-ce qu'il était mort, M. Steiner? Que lui était-il donc arrivé? Voilà qu'approchaient les vacances. M. Steiner, régulier depuis des mois, s'était-il donné cinq minutes de répit, bayant quelque part aux corneilles, continuant, à travers ies rues, son rêve de dormeur éveillé ?...

Deux minutes, trois minutes avaient passé depuis le second coup de tambour, ce roulement qui annonce partout le commencement des

classes... Quatre minutes, cinq minutes... Cinq minutes de retard, lui, M. Steiner î . . . Oh ! décidément, il était mort... S'il ne venait pas? S'il pouvait ne pas venir ?... Un remplaçant est toujours plus ou moins divertissant. C'est du nouveau. Et Tidée que M. Steiner était peut-être mort quelque part, bousculé par un fiacre, écrasé par un omnibus, égayait beaucoup les écoliers livrés à euxmêmes, et qui déjà faisaient tapage, frappant des mains, tapant du pied.

Une tête grise et barbue, très chauve, apparut tout à coup dans l'encadrement de la porte.

— Voulez-vous vous taire !

La voix était rude et hostile. Toute la classe se tut. Le pion qui se montrait là, M. Lebas, passait pour chien. Très redouté, devant lui, on fit silence.

— M. Steiner n'est pas loin! ajouta M. Lebas. Vous savez comme il est exact !

Cinq minutes, six minutes. M. Steiner n'arrivait pas. Dix minutes. M. Lebas allait tout simplement monter en chaire et imposer une lecture quelconque à la classe. Mais, brusquement, M. Steiner parut. Il était rouge, congestionné, comme un homme qui a couru et, serrant sa ser-

viette de cuir contre son côté gauche, il épon- ait, Je sa main droite, son large front à demi découvert par son chapeau qui, penchant vers l'occiput, semblait près de tomber.

Tout essoufflé, l'air un peu fou, le regard plus vague encore que de coutume, le professeur s'excusa, salua M. Lebas, déposa sa serviette usée, s'essuya, se moucha en parlant dans son mouchoir même, comme pour rattraper le temps perdu :

— Messieurs, aujourd'hui, nous expliquerons l'adverbe... Il y a les adverbes de temps, les adverbes de lieu, les adverbes de quantité, les adverbes de qualité, les... je vous demande pardon...

Et il s'arrêta, la respiration lui manquant un peu et son cœur battant très fort comme une cloche éperdue... Il le sentait, y portant la main, qui sautait là, dans sa poitrine maigre... C'était cette course qu'il venait de faire, pour arriver à l'heure, ne point manquer la leçon... Oui, cette course, et aussi la visite à l'ambassade allemande, ce matin même, l'entrevue avec ce fonctionnaire roux et rogue, le refus qu'on venait de lui faire, brutalement, d'autoriser son voyage annuel en Alsace, sa visite à la tombe des vieux...

Il se doutait bien, depuis plusieurs jours, qu'on opposait, celle fois, des difficultés pour là ■port habituel, le permis de séjour. Pourquoi? 11 était donc bien dangereux, M. Steiner, avec son petit bouquet de fleurs venu de France 1 M. Steiner avait rencontré, voilà deux semaines, son ami Reitz, de Sainte-Odile, qui lui avait annoncé la défense qu'on lui faisait de le laisser aller revoir sa maisonnette, enfouie là-bas, au pied des Vosges. Ils ne voulaient plus, ils étaient implacables, ils mettaient en interdit la frontière. Ils se moquaient bien et des fils, et des vieux, et des revenants, et des tombes î... Ils entendaient fermer, comme une prison, tout un coin de terre, cadenasser des âmes. Et depuis des jours, M. Steiner se disait que, cette fois, il ne saurait plus où passer ses vacances et que la lithographie d'Henner n'aurait pas, comme une sorte de rameau béni, sa ramille de sapin d'Alsace...

Mais il n'avait pas voulu s'en tenir au silence qu'on lui opposait. Il avait voulu savoir officiellement si vraiment l'entrée même du pays lui était fermée. Il était allé, ce matin, rue de Lille, à l'ambassade, et là, se heurtant à la froideur bourrue d'un employé quelconque — solide et

barbu — il avait appris que Tordre était formel, la défense absolue. L'ne volonté raide se dressait comme une muraille entre lui et le cimetière de Schiltigheim. On ne passait plus. La terre d'Alsace était désormais plus éloignée que la Chine.

Et comme il s'étonnait, les larmes aux yeux et la voix prise, demandant: * Pourquoi? mais pourquoi ? » l'homme lui répondait avec un sourire froidement gouailleur : s Parce que c'est comme ça ! »

— Alors, avait dit M. Steiner, c'est donc bien dangereux, un brave garçon qui va, une fois par an, se mettre à genoux sur une pierre mortuaire?

Oh! jamais, maintenant, M. Steiner n'oublierait le ton presque méprisant avec lequel les lèvres, cachées dans la grosse barbe aux poils roux, avaient répondu :

— Cela, c'est de la poésie ! de la poésie pure ! En administration on ne fait pas de sentiment.

Et l'homme avait laissé M. Steiner suffoqué, prêt à bondir. De la poésie, l'humble visite d'un fils à ses parents morts! De la poésie pure ! Du sentiment ! Et ce sentiment même, raillé, bafoué par ce fonctionnaire narquois qui semblait se

plaire à retourner l'aiguille dans la blessure !... De la poésie !... M. Steiner n'était pas un songecreux ; mais cette sorte d'injure niaise jetée à son émotion, a son culte sans phrases pour ses chers vieux, lui semblait un blasphème lancé lourdement à quelque chose de sacré. De la poésie, le culte du souvenir ! Du sentiment, la fidélité aux pauvres disparus ! Et de quel ton cet homme avait-il prononcé ces mots : sentiment, poésie! II semblait les écraser joyeusement entre ses mâchoire?...

C'était cette visite à l'ambassade qui avait mis M. Steiner en retard. Il lui avait fallu attendre, faire antichambre, patienter, pour arriver à ce beau résultat, à ce soufflet moral, et, après l'entrevue, M. Steiner était demeuré un moment si étonné, comme assommé, qu'il avait, en sortant de l'hôtel, fait du chemin, par les rues, sans trop savoir où il allait... Il se répétait, avec colère, ce que lui avait dit l'Allemand... Il se redisait, avec désespoir, que c'était fini, fini, qu'il ne reverrait plus la vieille rue sombre où il avait grandi, où Jean et Victor étaient nés, ni le coin de terre où M. et Mme Steiner étaient endormis... Jamais, jamais !

Il oubliait tout, ne songeait qu'à sa vie désormais si changée, désemparée... à ses étés sans but, à ses vacances sans joie... Tout à coup, il s'aperçut machinalement, en regardant l'horloge d'un marchand, que l'heure allait sonner bientôt de sa leçon bi-hebdomadaire...

— Deux heures moins dix !

Et il était si loin, si loin encore du lycée ! Il hâtait le pas, cherchait l'omnibus des yeux, quêtait une voiture... Rien! Les cochers ne répondaient pas, l'omnibus passait portant l'écriteau : Complet... M. Steiner courait alors, essoufflé, le cœur lui battant très fort, bousculant, bousculé et se disant :

— Ce serait leur faute!... C'est la première fois que cela m'arrive!... La première fois de ma vie !... La première, l'unique fois !...

Les élèves s'amusaient un peu de voir M. Steiner rouge et s'épongeant dans sa chaire. Il n'était

pas mort, évidemment, puisqu'il était là ; mais s'il avait une attaque d'apoplexie, tout à coup, en leur présence, un coup de sang-, quelque maigre qu'il fût, ce serait curieux ! Non : il se remettait peu à peu. Moins essoufilé, il se reprenait à sa leçon, et, comme dans une hallucination bizarre, tout en expliquant les adverbes, il revivait cette heure douloureuse qu'il venait de vivre : il revoyait ce gros homme roux dont le rire narquois l'avait implacablement souffleté... Il arrêtait aussi sa pensée, brusquement, sur un mot, gros de sensations poignantes : Autrefois! Dans un assemblage de cinq lettres, tout un passé se redressait — le fantôme d'un passé — et, hochant la tête, vuilà que M. Sleiner, comme se parlant à lui-même, dans un soliloque attristé, se mettait

MONSIEUR STÈ1NER

à entretenir ces enfants de la poésie des mots, de leur âme même, de tout ce qu'un adverbe peut contenir :

— Ehemals .'... Autrefois ! Ce n'est rien, n'estce pas, cet assemblage de quelques lettres, ce n'est rien?... Mais il y a toute une vie, toute la vie d'un homme et toute la vie d'un peuple, là dedans... Autrefois! Ali ! autrefois, autrefois!... Ehemals ! Ce qui se passe a présent ne se serait point passé... Autrefois!...

— Tiens, La Palisse! dit un élève à demivoix.

Mais M. Steiner n'entendait pas. 11 continuait son monologue pour lui-même, pour se consoler. pour répondre aussi à l'interdiction de l'autre.

Et que de pensées encore dans ces autres adverbes de temps : Wie lange ? Combien de temps?... Wannf Quand?... Ce n'est pas long, mais cela en dit long... Wanrc? ]Yann ? Wannf...

— Comprenez-vous la poésie de ces quatre lettres? Wannf

Les élèves se regardaient stupéfaits, se demandant, ce que M. Steiner voulait dire. L'œil un peu hagard du professeur avait à présent des lueurs

Je fièvre. La pensée du maître était l'oin, loin de la classe, loin dans le passé ou dans l'avenir. Cependant M. Steiner remarqua bien que ce mot de

poésie » avait fait sourire la classe. Ces jeunes visages avaient devant ce mot sacré, le rictus ironique du gros homme roux — tout à l'heure.

Alors, le maître d'allemand voulut prolester contre cette ironie qui l'avait irrité chez l'homme et qui maintenant l'attristait chez ces petits :

— Mes enfants dit-il (il s'était laissé aller à les appeler « mes enfants », comme autrefois)... ne vous moquez pas du mot que je viens d'employer, même à propos d'un adverbe... il faut un peu de poésie dans la vie, un peu de rêve... C'est vrai... C'est l'idéal qui donne du prix à l'existence... Vous n'avez pas lu Apulée?... Non... Vous le lirez probablement... Eh bien ! vous verrez là que c'est lorsque l'âne d'Apulée eut mangé un petit bouton de rose qu'il cessa d'être un âne et redevint un homme... C'est une allégorie, vous entendez bien, une pure allégorie... Mais ce petit bouton de rose, il ne faut pas le négliger dans la vie, non, non, il faut le cueillir, il faut le manger... Ceux qui ne l'ont jamais, jamais rencontré, sont bien

malheureux, je vous assure, bien malheureux !

Les élèves devenaient ahuris.

On leur parlait de manger un bouton de rose ! M. Steiner n'était pas mort, encore une fois non, certainement non. Mais assurément, cette fois, il lui était arrivé quelque chose. Peut-être était-il devenu fou.

In vent d'ironie passait sur la classe. Ces enfants s'étonnaient que leur professeur, si peu bavard d'ordinaire, parlât, parlât si longtemps, disant d'aussi étranges choses... Apulée maintenant? Il exbliguait Apulée ! Et un âne ! Et les roses !...

Et tout à coup ce fut bien pis, lorsque M. Steiner, avec une volubilité colère, se mit à leur répéter qu'il fallait avant tout, avant le latin, avant le grec, oui, avant le grec et le latin, apprendre l'allemand, le savoir couramment, l'écrire, le parler. Les enfants devaient bien savoir pourquoi.

— C'est la langue utile par excellence, répétait M. Steiner, la plus utile, celle que tout Français doit savoir, oui, tout Français... Vous m'entendez bien!... Yons m'entendez... Je ne m'explique

pas !

LE SAJNG FRANÇAIS Et il hochait le front d'un air résolu, M. Steiner, et il étendait, lui si doux d'habitude, sa grande main maigre toute menaçante sur ces tètes d'enfants rases comme des crânes de petits soldats.

El, la colère le faisant parler, il semblait que son accent alsacien redoublât d'intensité, égayant les gamins avec cette langue que dont Vranzais doit savoir.

— Ils .avaient tous le vranzais, tous, tous.' disail M. Steiner. Ils nous étudient çhusque dans no? orlchines.., nositiômes... les langues romanes, les chansons brovenzales... Iifautquevous sachiez l'allemand, vous entendez, il le faut, il le faut !... Celui de vous qui n'apprendrait pas bien l'allemand serait non seulement un mauvais élève, mais un mauvais Français .'

Tout en parlant, M. Steiner maintenant frappait le bois de sa chaire et le cuir de sa serviette. Oh! iine rêvait plus, M. Steiner! Il avait l'air furieux, féroce, et les élèves se demandaient s'il allait' à la fin de l'année, tout à coup, devenir chien) Mais vraiment c'est qu'il ennuyait la classe avec recommandations soudaines, cette colère inattendue, cet éloge étonnant de la langue aile-

mande ! Comment, on ne serait pas un bon Français parce qu'on n'apprendrait pas les adverbes de temps? Ehemals! Wann ? Wie lange? C'était donc bien joli, ces fameux adverbes? Qu'est-ce que M. Steiner pouvait bien y voir? Il était donc amoureux de l'allemand, M. Steiner? En voilà une idée!

— Il nous ennuie avec son allemand!

— Un mauvais Français?... On est un mauvais Français à cause de l'allemand?...

— C'est donc un Allemand, M. Steiner?

— M. Steiner, c'est donc un Prussien?

Et cette idée, allumée comme un grain de salpêtre dans un de ces petits cerveaux, prit feu soudain et fit traînée de poudre. Un des enfants, sur un bout de papier, griffonna rapidement ces mots : « Steiner Prussien! Conspuez. Faites passer ! » Et le papier courut de mains en mains, comme quelque télégramme rapide... Sur les bancs, à mesure que le griffonnage allait d'un élève à l'autre, une sorte de vent d'orage, de tempête gaie, agitait les tètes, faisait flamber les regards... Oh! la bonne idée! Bravo! à la bonne heure! C'est vrai, l'homme qui s'extasiait ainsi sur la langue allemande méritait bien qu'à son tour on lui donnât une leçon !

— Monsieur Thorel, dit M. Steiner brusquement, qu'est-ce que ce papier, je vous prie, que M. Saboureau vous a passé?

L'enfant, railleur, tenant le papier dans ses doigts, répor.d.t vivement :

— Ce n'est rien.

— Si ce n'est rien, dit le professeur, pourquoi avez-vous ri en le lisant?

— Monsieur, j'ai ri parce que je suis gai! fit Thorel. Il n'est pas défendu d'être gai?

Toute la classe trouva que Thorel avait de l'esprit.

— Apportez-moi ce babier! dit M. Steiner.

— Ce babier? répéta l'enfant.

Décidément, oui, il avait de l'esprit et du

courage, Thorel. Il imitait M. Steiner devant M. Steiner. Bravo, Thorel!

— Apportez-moi ce babier!...

— C'est du babier plane!

— Apportez-le-moi!... Apportez-le-moi, redit M. Steiner, qui s'était levé, mécontent.

L'enfant se leva à son tour, sur son banc, faisant face au professeur, ses grands yeux noirs hardiment braqués sur les yeux bleus du pauvre diable et, déchirant vivement le papier, Thorel répondit:

— Non, monsieur !

Il émiettait le papier et le roulait en boulette, pendant que M. Steiner, devenu pâle, disait :

— Monsieur Thorel, monsieur Thorel, /us aurez . une heure de consigne.

— C'est pie», riposta l'enfant.

Alors, ce fut comme un signal. Il semblait que ces petits n'attendissent qu'une affirmation de volonté du professeur pour protester contre les longs mois de mansuétude, les mois où M. Steiner leur avait paru trop bon, trop doux, presque comique de douceur. Tant de faiblesse accumulée devenant brusquement une révolte leur paraissait de l'arbitraire, une irritante tyrannie. De quel droit avait-il, soudain, de la volonté, de la sévérité, ce brave homme qui n'avait montré jusqu'ici que de la bonté?

Intolérable î Et aussitôt, comme si le chœur eût été longuement répété ; — tout à coup, avec un ensemble étonnant, une extraordinaire précision d'attaque, une explosion de chant emplit la classe.

l^ne voix unique avait dit : Conspuez!... Une clameur monta, régulière, bien scandée, avec de

sourds frappements de pieds accompagnant le

chant qui grondait, malgré les cahiers mis devant les bouches, pour dissimuler les mouvements des lèvres :

Conspuez Steiner, Conspuez Steiner,

Conspuez!

Conspuez Steiner, Conspuez Steiner,

Prussien !

M. Steiner eût vu, devant lui, apparaître tout à coup le monstre aux replis tortueux d'Hippolyte, le dragon vert des Tonkinois ou la Tarasque tarasîaise, qu'il n'eût pas été plus stupéfait. Il se tenait debout, sa grande bouche ouverte, effaré, écoutant ce chœur montant jusqu'à lui, et il cherchait à saisir ce que disait ce couplet chanté suc un rythme bizarre, sautillant et martelé... Il reconnaissait bien, son nom, Steiner, mais précédé et suivi de mots qui lui semblaient indistincts, qu'il ne comprenait pas... Et le refrain continuait, acharné, railleur, hostile, insultant, grossissant à mesure que la stupeur de M. Steiner grandissait et que croissait l'audace des chante rexeitant, s'éperonnant les uns les autre.- :

Conspuez Steiner, Conspuez Steiner, Conspuez...

Il comprenait maintenant... Il entendait... Conspuez Steiner ! La gaminerie de ces enfants se révoltait contre sa faiblesse... Conspuez Steiner! Conspuez Steiner! C'était le refrain habituel des écoliers en émeute, la Marseillaise des salles d'étude et des cours... Il avait envie de hausser les épaules. Pauvres enfants qui ne comprenaient pas ce qu'il voulait leur dire avec la poésie dont la vie a besoin !... Ils sauraient, ils apprendraient plus tard à leurs dépens ce qu'il avait voulu leur expliquer!... Hélas, oui, ils l'apprendraient! Mais, tout à coup, dans ce refrain continu, rebondissant, incessant, M. Steiner reçut comme un coup sur la tète, et à la fois comme un coup de couteau dans le cœur... Prussien! Que disaientils là? Prussien ! Ils accolaient, ces malheureux, à son nom de Steiner, Pierre Steiner, fils de Paul Peler, cette épithète de Prussien contre laquelle tout son sang protestait, et le sang, versé ou tari, de tous les siens!... Prussien, lui! Prussien !

Conspuez Steiner, Conspuez Steiner, Prussien!

Il y avait, sur son pauvre visage blême, une stupeur, un effroi, un hébétement, quelque chose de fou, comme s'il eût été saisi par une hallucination de Fouie, comme si sa vue se fût troublée. 11 levait à demi les bras, dans un geste inachevé, voulant arrêter au passage, saisir au vol, ce refrain qui montait... Et de ses lèvres toutes tremblantes, dans un balbutiement effrayé :

— Eh bien?... Eh bien?... Eh pien? répétait M. S.oiner, interrogeant il ne savait quoi, la classe entière, cette clameur même, cette chauson, cette insulte... Eh pien ? eh pien 1

Mais la révolte était lancée, la poudre allumée. La chanson n'allait plus cesser. Toute colère de M. Steiner ne pouvait que l'activer, toute supplication que la rendre plus ironique et plus méchante...

Conspuez Steiner, Conspuez Steiner, Prussien!

Il ne savait plus que faire. 11 restait muet, devant cette classe soulevée, amusée de son air na-

vré, de son silence, de sa pâleur, de son geste, de cet accablement qui le gagnait. Muet, il était muet, sentant son cœur se soulever, se gonfler, l'étouffer... Muet, et des larmes lui montaient aux yeux, de grosses larmes qu'il ne voulait pas laisser voir, qu'il écrasait, baissant les paupières...

Conspuez Steiner, Conspuez Steiner, Conspuez!

— Messieurs...

Il voulait maintenant commencer une phrase, dire quelque chose, en appeler au sentiment, à la justice innée, jusque dans cet c âge sans pitié i.

— Mes enfants...

On ne l'écoutait pas. On ne l'entendait même pas. La chanson tourbillonnait autour de la chaire, volait, bourdonnait comme un vol d'abeilles, avec du venin dans ses piqûres.

Conspuez Steiner, Conspuez Steiner, Prussien!

Et le mot le faisait tressaillir, le secouait de la tête aux pieds, le cinglait à chaque fois qu'il le

recevait, comme un coup de fouet dans le visage. Il poussait des exclamations sourdes, douloureuses, des cris indistincts d'homme amputé.

— Oh! oh! oh!

À la lin, une larme tomba de ses yeux, glissa lentement sur sa joue maigre et, pendant qu'il l'essuyait d'un geste lassé, un enfant dit :

— Alors, s'il pleure, ce n'est pas un homme ! . . . Un professeur qui pleure !

si pis que l'étranger pour l'écolier, un professeur : — c'est l'ennemi.

M. Steiner ne pleura pas. La grosse larme essuyée fut la seule que virent les enfants. Il ne pleura pas, il se raidit et; la main droite crispée au dossier de sa chaise, il se laissa tomber lourdement sur le siège, restant là, essayant de se redresser, de relever le front, le mot Prussien lui entrant dans les oreilles comme une vrille et le taraudant jusqu'au cerveau...

Et ce fut ainsi jusqu'à ce que la fatigue s'abattit sur les chanteurs. Cette poignée d'enfants blonds ou bruns, adorés, adorables — mais féioces comme tous les ignorants — lacérant cet homme immobile, martyrisé et innocent... Puis, ils se lassèrent, les bourreaux, et la classe

s'acheva dans le silence, devant M. Sleiner égaré, Tesprit perdu, et les enfants bavardant de leurs petites affaires, projets de vacances, parties de plaisir...

Quoique présent, M. Steiner n'était plus là... Il se demandait si le sang, lui montant aux tempes, n'allait pas le foudroyer, le faire choir, comme assommé, le front battant le bois de la chaire. Des atomes dansaient devant ses yeux devenus troubles; il ne voyait plus, il n'entendait plus, il ne bougeait plus. Ataxie ou apoplexie, c'était la fin... Et si c'était la fin, tant mieux! Lui, Prussien?... Ah ! les méchants î

Il se retrouva, au roulement du tambour,

lorsque fut donné le signal de la sortie, et alors

il essaya de leur faire comprendre combien ils

avaient été injustes, atroces; il avait presque

envie de dire lâches. Il allait le dire peut-être,

lorsque son accent alsacien, sa harangue, le ton

dolent et plein de reproches dont il commença

son: Mes envahis, ralluma du coup la chanson,

comme un aspic engourdi :

Conspuez Steiner, Conspuez Steiner.

Et ce fut dans un concert ricaneur, un tapage

insultant, sous le refrain mauvais des écoliers, que M. Steiner sortit de la classe, désespéré, tête nue, ramassant à peine ses feuillets de papier dans sa serviette noire et s'en allant, en titubant presque, sous la lapidation de l'outrage :

Conspuez Steiner, Conspuez Steiner, Prussien!

Il avait l'air d'un fou, M. Steiner, en traversant les cours pour regagner la rue. Il allait droit devant lui, chancelant et pourtant marchant d'un pas rapide, écartant les élèves des autres classes pour arriver plus vite. Il se heurta contre le censeur qui passait et il ne le salua même pas, ne l'ayant point reconnu. Il allait, il allait. Il avait hâte d'être loin, très loin. Il avait hâte d'être seul.

Dans la rue, il regardait, çà et là, d'un air vague, marchant sans savoir où le menait sa bêle qui, machinalement, reprenait le chemin du logis, la rue Caumartin, la rue d'Amsterdam, tandis que l'esprit battait la campagne, revenant obstinément cependant à cette réalité, à cette souffrance, à cette insulte qui lui tintait aux oreilles comme un son de cloche obstiné, qui lui trouait le front de sa douleur de trépan:

MONSIEUR STEINEK 77

— Prussien ! Prussien ! Prussien !

Oh! cela, cela, fallait-il tout de même qu'ils fassent féroces pour avoir trouvé, inventé cela, ces enfants! Prussien?... Les imbéciles! Prussien, lui ! Prussien ! Après tout, ces petits, ils ne savaient pas!... S'ils avaient su !... Et il montait, marchait, se heurtant aux passants, frôlant les roues des fiacres, las maintenant et brisé comme par une sorte de courbature... Il allait, regagnant le petit logis où il y avait, avec les photographies jaunies des siens, un brin desséché de sapin d'Alsace... Prussien!... Il s'arrêta, ou plutôt tomba, près de sa maison, sur un des bancs du square, aux Batignolles, sur le banc d'habitude où tant de fois, tant de fois, il avait songé, rêvé au passé, aux êtres et aux songes disparus...

11 s'y affaissa, sa serviette sur les genoux, le dos courbé, cassé, restant là comme un mannequin de cire, abîmé dans des pensées tristes, des visions lointaines...

Prussien ! Et il revoyait la petite rue strasbourgeoise, la maison natale, la vieille enseigne de fer, les cheveux blonds de Jean et les joues roses de Victor, et les arbres de Noël qui, joyeusement,

illuminaient la pâle ligure de la mère... El c'étaient des fantômes, autant de fantômes qui revenaient... Et la mère, et Victor, et Jean, tous étaient bizarres, inquiétants comme les apparitions des rêves... Puis c'était le canon, les départs, les séparations, les morts, les tombes... Prussien î

Et, au bout de tout — barrant désormais sa vie — ce mur, ce mur humain, l'ironie du gros homme roux se dressant entre la terre natale et lui, et disant froidement : c En administration, on ne fait pas de sentiment. » Prussien!...

Et désormais il vivrait ainsi, M. Steiner, solitaire, chassé loin de la pierre de ses morts, séparé de tout... Prussien!... S'ils avaient su, encore une fois, ce qu'ils avaient fait, ces enfants, s'ils l'avaient su !

Peut-être aussi élait-il trop bon pour eux, trop faible. En ce monde, la force était tout. La force 1 Eh bien ! non, il la haïssait, la force brutale, il la méprisait, il la maudissait ! La force ! C'était la force même qui le livrait à la risée de ces petits ! Ce qu'ils bafouaient en lui, c'était la force, la force mauvaise qui arrachait les enfants à la

patrie, au foyer, à tous. C'était sur lui que les écoliers se vengeaient d'eux!

Prussien! M. Steiner, Prussien!... Le dernier outrage qu'on eût pu lui faire, le dernier, le dernier — et quel jour choisi pour cela !

— Ils ne savaient pas, balbutiait-il, ressassant la même idée de pardon et de pitié, ils ne savaient pas !

Et le soir, toujours immobile, l'œil perdu, songeant à tout ce qu'il y avait de brisé, de fini, d'aboli dans son existence qui serait peut-être longue encore, mais toujours triste, toujours monotone, toujours solitaire, M. Steiner était encore là, sur le banc du square, aussi perdu dans ce grand Paris que le grain de gravier qui criait sous les pas des promeneurs devenus plus rares...

— Eh bien! lui dit, en lui frappant sur l'épaule, un vieux gardien qu'il connaissait, un pays, avec la médaille militaire et le ruban rouge sur la poitrine; vous ne rentrez pas, Monsieur Steiner? Il va pleuvoir! Il pleut déjà!

— Tiens, c'est vrai, dit M. Steiner.

11 se leva comme un automate.

— Merci, monsieur Hœfer, merci !

Et, machinalement, serrant contre lui sa serviette de cuir, il suivit, jusqu'à la grille, l'allée du square, hochant, la tête, et, comme s'il eût parlé à des ombres :

— Eh bien! Jean, eh bien! Victor, eh bien! mes vieux, mes chers bien-aimés, qu'en dites vous? Prussien! Prussien! Prussien!... Moi, Pierre Sleiner! Quand cela finira-t-il? Prussien! Prussiens aussi le père et la mère que ronge la vieille terre d'Alsace... Prussien!... Jusques à quand?... Wann! Wann! Wann!

A Madame Albert Blum.

— Mon ambition! Elle est bien simple; mais elle est immense ! Soldat, je voudrais être le premier pantalon rouge qui rentrerait à Strasbourg le jour où il y aurait un drapeau tricolore sur la flèche du Munster!

Le lieutenant Heiibronn répétait souvent ces paroles, exprimait ce vœu en souriant, mais d'un sourire qui, tout en paraissant railler tristement une espérance irréalisable peut-être, avait cependant l'expression de joie, de la certitude. Une

certitude intime, celle du poète qui croit à son rêve, du fervent assuré de sa foi.

C'était à Strasbourg qu'il était né, que vivaient ses vieux dans l'antique maison de la rue de la Mésange où, sous le buste de bois sculpté représentant Gutenberg, se lisait toujours la vieille enseigne française: J.-J. Heilbronn imprimeurlibraire. L'imprimerie des Heilbronn datait de loin et constituait la fortune des braves gens. De père en fils, on y avait imprimé là, tantôt en caractères français, tantôt en lettres gothiques et en langue allemande, de bons vieux livres populaires qui disaient les légendes, les coutumes de la vieille Alsace, les chroniques militaires du temps de la Révolution et de l'Empire, les histoires de Ney, de Kellcrrnann, de Rapp et de Kléber, celles aussi des campagnes d'Afrique, des guerres de Crimée, d'Italie, du Mexique. Et les Heilbronn avaient toujours remarqué que les acheteurs les plus fidèles, les lecteurs les plus chauds de ces sortes d'almanachs patriotiques, c'étaient les braves gens des campagnes à qui l'on avait négligé d'apprendre le français et qui, dans leur langage alsacien, parlaient avec attendrissement de la chère Mutterlein, la France.

Lamaison Heilbronn était célèbre au pays d'Alsace. Elle imprimait aussi des imageries militaires, comme certaines fabriques d'Épinal, et la première fois que le lieutenant Heilbronn avait vu ce pantalon rouge qu'il portait maintenant. c'était en découpant les feuilles de papier représentant les petits soldats que vendait son père.

Son ['ère? Non. Son grand-père plutôt. Lorsque l'année terrible était venue, le grand-père avait eu pour successeur Pierre, très souffrant depuis te siège et qui venait de se marier. L'aïeul cédait ilorssa maison aux nouveaux époux qui, un moment, eurent la tentation de tout vendre, d'opter pour la France et de quitter le vieux logis pour ne pas entendre, sur le pavé de la rue de la Mésange, le bruit des talons des soldats prussiens. Mais l'aïeul tenait à L'imprimerie; elle l'avait fait vivre et il lui semblait que son fils n'avait pas le droit d'abandonner ce coin de terre.

Un atelier d'imprimerie, c'est aussi un poste de :ombal. On peut résister par le livre. Ces naïfs ilmanachs que lisaient, le soir, les paysans des villages voisins, tel le Grand Messager boiteux de Strasbourg qui s'en va clopin-clopant sur sa arnbe de bois, tendant un pli cacheté à de bon-

8i LE SANG FRANÇAIS

nés gens, tandis que le clocher du Munster apparaît entre le soleil et la lune, ces petits livres — stos de faits et de souvenirs — on pouvait les répandre dans les fermes, les campagnes. Parler de la Smala, de Mazagran, de Zaatcha, de Sébastopol, de Solférino, de Puebla, à ces braves gens qui achèteraient toujours les publications populaires de la maison Ileilbronn, c'était encore leur parler de la France. M. Ileilbronn pouvait être utile à Strasbourg. Loin de Strasbourg, il se perdait dans la foule des émigrés.

— Reste à ton poste, va, disait le vieil imprimeur. Je sais que c'est dur. Mais il le faut. Si nous cédons tout le terrain aux Schwobs, il n'en restera plus pour les Français. Gardons la place !

Et c'est ainsi que le jeune ménage était demeuré là, dans ce logis où bientôt le vieux mourait, où naissaient des enfants, une fille d'abord, puis, vers 1874, un fils, qui devait être le lieutenant Maurice Ileilbronn.

Jusqu'à l'Age de dix ans, Maurice n'avait pas quitté Strasbourg. Ses premières années se passaient dans la demeure familiale, parmi les livres, les ouvriers imprimeurs, les images d'autrefois.

Les Heilbronn sortaient peu, gardant, selon le mot du grand-père, le poste de combat, attendant ils ne savaient quelle combinaison, quel effort ou quel miracle qui ramènerait dans la rue de la Mésange des soldats français pareils aux petits troupiers des vieux chromos.

Le petit Maurice avait déjà son rêve, et, lorsque, dans l'atelier, quelque vieil imprimeur, ancien soldat d'Italie, le vieux Wolf, le correcteur, à demi estropié depuis Gravelotte, lui parlaient du passé, de ce cher autrefois où il y avait des chasseurs à pied autour de la statue de Kléber et où c'était la musique du régiment de dragons français qui jouait sur la promenade du Broglie, l'enfant alors répondait, en serrant ses petits poings :

— Ne craignez rien, père Wolf, vous les reverrez, les dragons français, et, quand je serai grand, je veux être le premier pantalon rouge qui rentrera à Strasbourg !

C'était son rêve d'enfant. Ce fut le beau songe de sa jeunesse. Le petit Freytag, le fils du grand brasseur, voisin de l'imprimerie — la brasserie toujours joyeuse , A la Cigogne — souriait parfois de ces ambitions et Maurice lui disait alors :

— Cela ne te tenterait donc pas, toi, de porter l'uniforme que tes oncles ont porté et de gagner, comme eux, une croix sur un champ de bataille?

Et il montrait au petit Freytag les imageries d'autrefois, les feuilles en couleurs publiées par le grand-père et qui représentaient des soldats de toutes armes : grenadiers aux lourds bonnets à poil, voltigeurs de la garde avec des épaulettes jaunes et des tuniques galonnées de blanc, artilleurs aux pompons de crin rouge retombant sur le schako, zouaves à longues barbes fauves avec leurs petites vestes, leurs turbans, leurs larges

culottes bouffantes, lanciers qui ne ressemblaient pas, malgré tout, à des uhlans; hussards bleus, hussards rouges, cuirassiers, carabiniers avec des soleils sur leurs cuirasses couleur d'or — et le petit Freytag, regardant ces images qui lui semblaient en effet bien belles, disait :

— Oui, un de ces uniformes-là, je l'aimerais ! Mais je laiss3 faire papa. Ce que papa me dira de faire, je le ferai !

— Moi, répondait alors Maurice nettement, je porterai le pantalon rouge.

Il le voulait et M. Heilbronn, l'imprimeur, ne s'opposait pas à cette volonté d'enfant. L'ambition même du petit lui faisait monter aux yeux des larmes orgueilleusement attendries. Sans doute eût-il préféré que son Gis continuât, comme il continuait lui-même, à faire prospérer la vieille maison léguée par les générations de maîtres typographes. Mais n'avait-il pas une fille? Plus âgée de trois ans que Maurice, elle se marierait un jour, et ce serait le gendre qui hériterait glorieusement la tradition des Heilbronn, publierait, malgré la mauvaise humeur des autorités allemandes, ces petits livres où Ton parlait aux lecteurs d'aujourd'hui des légendes fian-

çaises d'autrefois, où revivaient en des biographies populaires les généraux de la vieille Alsace, Kléber, Kellermann, Rapp, où Ton citait Corneille, Hugo, Michelet, tous ceux qui, dans leurs paroles éternellement vivantes, incarnaient l'âme de la France.

Quand Maurice eut dix ans, M. Heilbronn résolut de l'amener à Paris. On le mettrait au lycée; il étudierait, se préparerait à Saint-Cyr et, tandis que les parents demeureraient à Strasbourg — sortes d'otages attendant l'avenir — il deviendrait ce qu'il voulait être, ce qu'il avait voulu être toujours, dès sa première enfance, un officier français.

Il y eut des pleurs, de silencieuses étreintes, dans le logis de la rue de la Mésange, lorsqu'un soir d'octobre, M. Heilbronn prit avec le petit Maurice le train de Paris. La mère, avec ses pauvres yeux rouges, essayait de sourire; la sœur Marcelle, déjà grande fille, embrassait doucement Maurice en lui disant tout bas : a Tu as raison ! i Les ouvriers avaient demandé à voir une dernière fois monsieur Maurice, et, comme le vieux Wolf se mordait la moustache, l'enfant lui dit :

— Tu sais, au lycée, je vais déjà porter le képi français — oui, de la même forme que le tien !

M. Heilbronn, l'air très jeune avec ses quarante-deux ans, plus ému qu'il ne voulait le paraître, avait, le matin, conduit Maurice au petit cimetière où dormait le vieux et, tout bas, l'enfant avait dit au grand-père endormi sous l'herbe et dont il revoyait maintenant le front chauve, les yeux bleus pensifs et la barbe blanche :

— Cher bon grand-père, je te jure, tu me verras revenir à Strasbourg avec le pantalon rouge !

Le petit Freytag aussi était venu souhaiter bon voyage h son camarade et M. Freytag, le brasseur de la Cigogne, avec son fils.

— Vous ne venez pas avec nous à Paris, voisin? avait dit If. Heilbronn.

— Vous ne voulez pas que ces deux petits fassent route ensemble dans la vie? avait ajouté M"* Heilbronn, pourtant bien triste.

Mais le brasseur, très doucement:

— Non, madame Heilbronn. Non. Chacun son idée, chacun son chemin !

Et les deux enfants s'étaient embrassés, très tendrement, car ils s'aimaient.

Alors, à la nuit tombée, on avait mené lentement à la gare de Paris — la grande gare toute pleine de bruit avec ses immenses peintures allégoriques représentant des images de la gloire allemande — le petit Maurice, très pâle. Mrae Heilbronn et la sœur Marcelle voulaient accompagner jusqu'au wagon l'enfant qui parlait. Maurice était déjà installé dans le compartiment que la mère, debout sur le marchepied, lui demandait encore avidement son front, ses joues, ses lèvres, tandis que la sœur serrait dans ses mains les mains du petit.

Sur le quai, le vieux Wolf contemplait l'enfant et lui disait, la voix étranglée :

— Au revoir, monsieur Maurice !

Quand le train partit, avec le coup de sifflet qui est comme le coup de stylet des séparations, le père et le fils se mirent à la portière, penchés, envoyant des baisers à ces êtres chers qui agitaient des mouchoirs dans la nuit — ces mouchoirs qu'on suit seulement des yeux comme les voiles blanches sur la mer, la mer brumeuse de l'inconnu...

Et, lorsque Maurice ne vit plus les taches blanches qui étaient comme les palpitations des âmes de la mère et de la sœur, il se laissa tomber sur les coussins du wagon et, comme un enfant qui s'endort, pencha sa joue vers l'encoignure, non pour dormir, mais pour pleurer.

A la frontière, il fut consolé. Parmi les douaniers qui examinaient ses bagages et les gendarmes promenant leur tricorne, il aperçut quelques soldats en pantalon rouge, presque pareils à ces petits fantassins dont il avait tant de fois découpé les images, au fond de la boutique de l'imprimerie paternelle.

Et ce fut avec une joie de découvreur de monde qu'il jeta ce cri, ses petits doigts se crispant à la main de M. Heilbronn :

— Papa, en voilà, en voilà, des pantalons rouges î

C'était cet uniforme qu'il porterait un jour, mais avec des galons d'or. Comme il fallait travailler! Comme il allait travailler! Et alors les années dures, les mélancoliques années du collégien séparé de sa famille commencèrent. [1 connut les longues journées de congé de l'enfant

sans parents qui préfère les promenades, pourtant mélancoliques, avec les camarades aux sorties chez le correspondant qu'on ennuie, qui fait par devoir ce que les parents font par joie. Il connut les tristesses lourdes de l'internat, la prison qui lui était chère cependant, car elle lui semblait déjà la caserne. Puis il y avait, pour consolation, les vacances où, de Strasbourg, venaient M. et Mme Heilbronn, tantôt l'un, tantôt l'autre, promenant alors le collégien à travers Paris ou, à l'automne, l'emmenant « au pays », où Maurice retrouvait la vieille imprimerie avec sa bonne odeur d'encre et les ouvriers qui faisaient répéter au petit ce qu'on disait citez nous autres, de l'autre côté de la nouvelle frontière.

— Est-ce qu'on nous oublie, monsieur Maurice?

Non, Tenfant leur contait ce qu'il lisait dans les livres, ce que lui enseignaient ses professeurs : qu'il n'y a pas de droit contre le droit, point de prescription contre certaines iniquités de la violence et que certaines blessures ne se ferment jamais. Jamais. Alors le vieux Wolf hochait la tête el, se rappelant les clairons de Magenta, l'ancien soldat, l'œil humide, voyait déjà les

camarades réapparaître sur le Broglie et placer des sentinelles — comme autrefois — au milieu du pont du Rhin.

— Oli ! il faut attendre, mon bon Wolf, interrompait l'enfant. Je l'ai promis d'être le premier pantalon rouge qui rentrerait à Strasbourg.

— Attendre! C'est une consigne qu'on nous donne depuis longtemps, répliquait l'imprimeur. A force d'avoir attendu, nous finirons tous par être couchés sur la colline, là-bas, et les casques à pointe seront toujours logés dans leurs forts nouveaux. Les années passent et les gens s'en vont !

Les années passaient en effet. L'enfant était devenu un jVune homme. Ce n'était plus un collégien qui pouvait librement aller revoir la rue de la Mésange : c'était un saint-cyrien qui portait maintenant l'uniforme du premier régiment de France et qui, dans deux ans, aurait le premier galon de sous-lieutenant. Il avait op!é pour la patrie. Les parents restaient à Strasbourg, gardant le logis, défendant le vieux fonds d'imprimerie contre les nouveaux établissements de typographie purement allemands. C'était la fortune de leurs enfants qu'ils gardaient ainsi. La

sœur de Maurice épouserait — c'était convenu — quelque brave garçon qui continuerait la renommée de la maison, avec la vieille image de Gulenberg sur la couverture des almanachs,- des almanacbs Heilbronn, aussi répandus que le légendaire Boiteux.

El comme Maurice ne pouvait plus, maintenant, aller à Strasbourg, les parents venaient en France, et les joies de famille, ce n'étaient pi us les fêtes intimes dans le logis paternel, avec les vieilles bouteilles poudreuses, alignées sur le poêle et débouchées pour boire à ce qu'on savait bien avec les amis du voisinage; c'était le dîner du restaurant, la mère entrant toute fière au Lias de ce beau garçon portant l'élégant schako bleu à plumes de coq, rouges et blanches, contemplant ce fils, brun, mince, bien pris, avec une One moustache noire et lui disant gaiement, en lui montrant le drap garance à bande bleue :

— Eh bien ! le voici, le pantalon rouge !... Mais comme il sera plus flambant, cher petit, quand tu le verras entrer là-bas !

Une des émotions de la vie de M. Heilbronn — une des fiertés du jeune saint-cyrien — c'avait été, dans la revue de Juillet, le défilé du bataillon

de Sainl-Cyr sur la pelouse et devant les tribunes de Longchamp. Quelques heures auparavant, les parents — la sœur Marcelle aussi était là — arrivés, la veille, d'Alsace, avaient cherché, au bord de l'eau, dans les arbres, le bataillon qui, les fusils en faisceaux, faisait halte. Le soleil criblait de rayons ce bouquet de hêtres, traversait les branches, plaquait de lumière ce fourmillement pittoresque et gai de jeunes hommes en clairs uniformes. Et, parmi eux, M. et M e Ileilbronn voulaient voir leur Maurice, ne l'apercevaient pas, trouvaient que ces jolis garçons bruns se ressemblaient tous.

Et s'il n'était pas là? S'il était retenu à Saint- Cyr°... S il était malade?

— Savez-vous où est lleilbronn ? demanda la mère à un saint-cyrien qui fumait sa- cigarette.

— Le sergent lleilbronn?... ajouta Marcelle toute li ère.

Le saint-cyrien salua, la main au schako :

— Sa compagnie est là-bas... Voilà le capitaine Diiant... Tenez!

Alors vivement ils allèrent un peu plus loin, et, en effet, dans un groupe, riant, causant, en son bel uniforme, ils avaient aperçu Maurice — et de

quel cœur ils l'avaient embrassé ! La sœur Marcelle le trouvait superbe avec ses épaulettes de laine et le galon d'or sur la manche. Mais comme ils commençaient à causer, les questions se pressant: (( Es-tu content? T'es-tu bien porté? Je ne te demandepas si tu asde bonnes notes? Sergent ! Est-ce qu'on ne vous fatigue pas trop? » tout à coup un coup de clairon avait traversé le dessous de bois et, lestement, avec une alacrité joyeuse, les saint-cyriens, courant aux fusils, prenaient les armes, formaient les rangs; le capitaine, à cheval, leur criait: « Allons, arche! » et les parents voyaient disparaître Maurice sans avoir le temps de lui donner un dernier baiser.

Mais ils l'avaient revu, du moins une heure après, dans le bataillon admirable où, tant de jeunes hommes rapprochés par un même sentiment, les gants blancs, les pantalons rouge>, les fusils cà l'épaule, ne formant qu'une seule lie d'acier, de rouge et de blanc — le premier régiment de France passait, sous le hourra de la foule, devant les tribunes où les cœurs battaient, où les mains agitaient les mouchoirs, où les yeux gonilés s'emplissaient de larmes. Larmes de joie, larmes d'orgueil, larmes d'espoir, larmes de 1er-

reur aussi. Au loin, la poignante marche de Sambre-et-Meuse, pénétrante et mâle, jetait son accompagnement qui disait, nun pas les faciles triomphes, mais les résolutions tragiques du sacrifice - et les cuivres sourds marquaient le pas du bataillon en marche.

Et Maurice était là, parmi les vivants espoirs acclamés d'une foule, presque de toutun peuple! C'était lui qu'on saluait ainsi, avec tant d'autres, porteurs comme lui desdeslinéesde la patrie! La mère avait cru le reconnaître — de si loin — parmi ces jeunes gens défilant avec une correction superbe qui arrachait, dans les tribunes, des bravos à de vieux messieurs à moustaches grises portant des rosettes à la boutonnière. La vieille armée, l'armée d'hier, saluant l'armée de demain!

El il y avait eu aussi un jour de joie profonde pour Maurice et pour la maman venue seule, cette fois, de Strasbourg, alin d'assister au triomphe, à cette fête de lin d'année, présidée par le Père Sysr tente, cavalcade et défilé, qui clôt allègrement \^s dures années d'études, sert de jour de baptême à la promotion qui part, le Père Système de la promotion des anciens ayant à son côté le président, des tixes suivi de son Conseil et baptisant

d'un nom de gloire les « hommes » jusque-là sans litre.

La mère avait visité le grand couvent de M de Maintenon devenu la caserne des officiers futurs, contemplé ces murailles grises, ces murs d'une vétusté solennelle, ces grandes cours, ces

esplanades, regardé les statues de soldats, déchiffré, avec attendrissement, dans une immense salle qui leur semblait un parloir, les tableaux d'honneur où, en lettres rouges, sur la plaque de "marbre blanc — comme en Lraits de sang — étaient inscrits les noms des saint-cyriens morts à feniie rai, tombés avec la demi-épaulette du sous-lieutenant ou sous les étoiles du générait.

— Mon Dieu, disait la mère, pourvu qu'on ne me le tue pas aussi !

— Bah! maman, tu sais, si c'était en plantant le drapeau sur le Munster, eh bien! vrai, je signerais le traité tout de suite!,..

— Veux- tu te taire, méchant enfant !

Les bonnes gens de la rue de la Mésange en avaient, avec ces journées de soleil, pour un an de beaux souvenirs et de propos attendris.

D'ailleurs les lettres de Maurice arrivaient,

VJniversffas MOTHECA

Ottavien***

pleines de détails, chargées d'espérance. Celait la vie même des Heilbronn, celte existence lointaine du futur officier.

Officier! Il allait l'être. Il sortirait dans un bon rang. Quelques camarades le poussaient à demander à entrer dans l'infanterie de marine, à faire campagne à Madagascar ou dans l'indo- Chine. On arrivait plus tôt et la perspective d'ajouter plus vile un galon à un autre tentait sans doute Maurice. Mais il lui semblait que ce n'était pas pour les aventures coloniales qu'il avait choisi ce métier de soldat, et les parents le suppliaient de ne point quitter la terre de France. Maurice eût semblé expatrié là-bas.

Au sortir de l'Ecole, c'est donc en France qu'il avait tenu garnison. Le régiment de ligne du jeune sous-lieutenant était à Versailles. Et les Heilbronn pouvaient, sans risquer un grand voyage, venir embrasser leur Maurice. Sans être vieux, ils se fatiguaient. Le père, tout en se promenant avec son officier par les bois de Satory, lui exprimait ces inquiétudes que donne la vie, aux premières ombres du crépuscule: Madame Heilbronn se demandait ce que deviendrait Marcelle. Le projet d'autrefois ne semblait pas se réaliser vite. La

jeune fille ne voulait pas, certes, épouser un Allemand, et comment un Français irait-il s'établir à Strasbourg? On pourrait bien, il est vrai, vendre l'imprimerie, venir en France, mais c'était donner pour rien, sacrifier un établissement qui avait valu cher. D'ailleurs, M. Heilbronn ne voulait pas laisser là, abandonner ses ouvriers qui, depuis des années, étaient pour lui des amis. Que deviendraient-ils, les pauvres gens, si l'imprimerie passait en d'autres mains, des mains allemandes peut-être?

Maurice demandait des nouvelles de tout ce monde qui avait entouré d'affection son enfance. Le petit Uiker qui l'aidait à découper les images? Il était mort, Et le vieux Wolf? Toujours solide, avec son entêtement d'Alsacien, l'espoir de voir M. Maurice se promener sur le Broglie, en pantalon rouge.

— Je l'ai juré, disait alors Maurice, devenant très grave.

Et le camarade d'enfance Freytag?

Ali ! celui-là!...

Celui-là avait endossé l'uniforme allemand, mis le casque à pointe. Il était porte épée. Joli garçon, très instruit. Le brasseur de la Cigogne,

ayant pour clients ces messieurs du corps des officiers, avait dit à son fils : i L'uniforme est honoré en Allemagne. Sois officier prussien. »

— Ce qui serait possible, c'est que vous vous rencontriez, un jour, face à face, disait M. Heilbronn.

Et Maurice, soucieux mais résolu, répondait doucement :

— Que veux tu ? C'est le devoir.

Être soldat, servir (le mot le plus lier à la fois et le plus humble), se donner, se sacrifier, être pour la patrie une frontière vivante, une frontière de chair, ce rôle décidément plaisait à Maurice. Il n'avait pas voulu, à Saint-Cyr, se laisser entamer par les dégoûts qui parfois écœuraient les plus résolus, les mieux intentionnés. Au régiment il fermait volontairement les yeux sur ce qui pouvait, dans les étroilesses du service ou les sévérités de ses chefs, lui enlever de sa foi. Et il la gardait, cette foi fervente, intacte, jusqu'à l'illusion. Il ne renonçait à aucun espoir. Il ne trouvait impossible aucun rêve. Un de ses amis de collège devenu avocat, Alsacien comme lui, et songeant à quelque avenir d'orateur acclamé, d'homme politique supérieur et qui n'aurait rien du politicien, lui avait dit, un jour:

— Sais-tu ce que je souhaiterais? oh! mais fol-

lement, comme le plus beau songe du monde?... Etre député démon pays. — Mulhouse, à l'Assemblée nationale de France !

C'était, autrement exprimé, le même sentiment qui, depuis l'enfance, faisait battre le cœur de Maurice. Voir, au faîte de la cathédrale de pierre rougeàtre, les trois couleurs du régiment; être le premier pantalon rouge apparaissant sur quelque brèche et faisant dire à ceux qui attendaient, comme le vieux 'Wolf, là-bas: Les voilà!

Toutes ses pensées se concentraient sur ce beau songe. Il s'hypnotisait sur ce coin de carte de France où l'amputation était marquée, où il y avait comme la cicatrice d'un lambeau de chair arrachée. Et il travaillait âprement, comme il avait travaillé toujours, avec une patience doucement entêtée de fils d'Alsace, apportant dans ses études militaires l'acharnement du savant qui poursuit une découverte, lisant beaucoup, surtout les revues de stratégie étrangère, essayant de réaliser le type idéal du soldat moderne : l'homme qui pense et ne se contente pas de savoir mourir.

On l'aimait beaucoup au régiment. 11 avait une résolution faite de tendresse. Très juste, ses

hommes, qui sentaient son autorité iaile débouté, l'eussent suivi, non seulement au feu, mais « dans le feu ». Ce tout jeune homme, pénétré du sentiment de la responsabilité qui fait les chefs, éprouvait pour ces gars venus du village, pâtes de héros ou de sacrifiés, des tendresses paternelles. Leurs naïvetés l'amusaient. Il avait des pitiés profondes pour ces pauvres moutons qu'on mène où l'on vent, et le chien de berger se faisait le camarade, pourtant respecté, obéi strictement, de ses soldats. Il leur parlait souvent, leur faisait comprendre que la discipline, qui semble dure, porte aussi un autre nom — celui qu'il répétait volontiers : le Devoir.

Ainsi les mois passaient, les années. Le souslieutenant était lieutenant. Il continuait à étudier beaucoup, fuyan' le café, recherchant la solitude, regardant souvent, en allant à Versailles, la fenêtre de la petite chambre où Lazare Hoche était né. Hoche et Wissembourg, que de gloire! Maurice, officier en temps de paix, s'efforçait de vivre avec autant de sévérité qu'aux heures de guerre. « La vie, disait-il, souriant, la vie même est une bataille ! »

Et cette imaçe de la bataille, il était tout heu-

reux de la trouver dans les exercices, les marches, les simulacres de combat, au milieu des bois de Fausses-Reposes ou delà Jonchère. Il se figurait, dans le crépitement des fusillades de « la petite guerre •, que l'heure était venue, l'heure terrible et souhaitée par lui, marquée par quelque doigt invisible sur le cadran de l'avenir. Il se donnait l'illusion farouche d'une véritable rencontre, non pïus au-dessus des coteaux de Viroflay, dans les chênaies ou sous les trembles, mais là-bas, par les collines hautes, âla frontière, dansles Vosges.

Alors, comme si vraiment les balles eussent sifflé autour de ses tempes, il a enlevait » ses hommes et, de tout cœur, criait c en avant î »

Aux grandes manœuvres, il avait eu des joies profondes. Le colonel l'avait félicité devant tous. Commandant, en l'absence de son capitaine, sa compagnie, il avait, dans des fossés, passé la nuit, attendant et guettant pour le surprendre un détachement de dragons envoyés en éclaireurs. Et, ces dragons, il les avait faits prisonniers. En campagne, le coup de filet eût été superbe. Le colonel souriait au lieutenant Heilbronn et les troupiers de Maurice étaient aussi fiers que si la prise eût été réelle.

Mais, pour bien être certain que les cavaliers, trop aventurés, ne quittaient pas leur position imprudemment avancée, Maurice, pendant que ses hommes, cantonnés dans un petit village, dormaient, attendant la diane, était demeuré presque immobile à son poste d'observation, le fossé étant humide et, le malin, la pluie fine, la pluie froide tombant sur lui. Cette pluie, il la recevaft sur les épaules, sans bouger, les yeux obstinément fixés sur ces vedettes, ces dragons aux uniformes de France, mais qui, pour lui, dans son ardeur de stratégie et son appétit de victoire, étaient Y ennemi : — l'ennemi, cet être multiple, vivant, animé, ce corps aux mille tètes, composé de tant d'êtres différents, braves gens qu'on hait, qu'on menace, qu'on tue de près ou à distance, au péril de sa vie, face à face — ou à de lointains kilomètres, et cela, parce qu'il est Y ennemi.

L'ennemi, donc, Maurice lleilbronn l'avait fait prisonnier, à l'aube, dans le frisson d'un malin mouillé. Sa compagnie avait trouvé là comme un doux fantôme de gloire. Ces cavaliers prisonniers, ces dragons aux casques coiffés de manchons blancs, ils pouvaient être des uhlans, des

cuirassiers de Foméranie! Qui sait? Celle nuit

passée au fond d'un fossé, comme un trappeur à l'affût, c'était la répétition générale peut-être de quelque autre nuit vouée ainsi à L'attente, lorsque le moment serait arrivé et que les pantalons rouges seraient à leur poste : Pavantgarde.

Toule la journée qui avait suivi cette prise avait été, dans les marches, attaques et fusillades des grandes manœuvres, une journée de joie pour Maurice. Il se sentait, en revrmche, fatigué pendant la nuit et, le lendemain, à la revue qui clôturait les manœuvres, il éprouvait une impression de froid intérieur, une faiblesse bizarre. Très pâle, il lit pourtant bonne figure au défilé, passant droit devant ces généraux, ces députés, ces spectateurs qui saluaient. Ce n'était déjà plus Longchamp, la parade de Saint-Cyr. Les hommes, cette fois, étaient bronzés, avec la capote et le sac de campagne et, aux talons, le poids des terres labourées. Les musiques jouaient toujours la Marche de Sambre-et-Meuse ; mais l'accent en paraissait plus violent et plus sombre. Petite guerre, préface de la grande guene !

— Quand viendra- t-elle? pensait Maurice, son-

LE PANTALON ROIGE 109

géant à la vieille maison de la rue de la Mésange, au Munster, à Strasbourg.

Le corps d'armée, après la dislocation, étant fragmenté, le régiment rentrait à Versailles. En route, le lieutenant se sentit décidément mal à Taise. Des frissons le secouaient, une oppression semblait l'étouffer. Il alla voir le major. Le chirurgien lui dit, après Tauscullation :

— Diable ! c'est un commencement de congestion pulmonaire! Quelque chaud et froid! Il faut enrayer !

Maurice se revit dans le fossé, sous la pluie, guettant les dragons qui, avant de se mettre en selle, étaient brusquement entourés de fantassins armés. Il revoyait l'air maussade du lieutenant, à qui gaiement il disait : c Mon cher camarade, vous êtes mon prisonnier ! » C'était cela qu'il payait. Une fluxion de poitrine pour un tel succès, bah! ce n'était pas trop cher !

Cependant l'oppression grandissait. Arrivé à Versailles, Maurice se mit au lit. Il ne voulut rien dire à ses parents. Ses premières lettres leur contaient les impressions des grandes manœuvres, les prouesses des petits soldats de sa

compagnie. Mais bientôt, la lièvre grossissant, le

lieutenant ne put plus écrire. Le délire était venu ; le chirugien se sentait inquiet.

Un malin, Mme IJeilbronn arriva d'Alsace ta Versailles. Ne recevant plus de nouvelles, elle avait deviné un malheur. Elle accourait. Maurice ne la reconnut pas.

— Mais il est perdu î dit la mère épouvantée.

Le major répondait qu'à vingt ans on triomphe bien d'une broncho-pneumonie. Il fallait espérer. On n'avait plus que trois jours à attendre. M'e Iïeilbronn consulta. Maurice avait été soigné aussi bien que possible. Il savait maintenant que sa mère était là. Il en éprouvait un soulagement, une joie. Dans les accalmies de la fièvre, il la questionnait sur le logis, l'impriie.

— Comment va papa?

Et Marcelle? Et le vieux Wolf? Et tout le monde ?

Quelquefois il demandait, la voix plus profonde :

— Et l'Alsace?

Il y avait, au fond de la petite salle, plié sur le dossier d'une chaise, un pantalon couleur ga-

LE PANTALON ROUGE tll

rance que, fixement, de ses yeux agrandis, Maurice regardait, silencieux, pensif.

A quoi pensait-il? Mme Heilbronn suivait des yeux le regard, mais n'interrogeait pas. A quoi il pensait? Elle le savait, hélas !

Lorsque le délire le reprenait, la mère effrayée l'entendait prononcer des paroles sans suite, des phrases vagues qui semblaient comme les lambeaux d'une idée fixe :

— Le premier... le premier pantalon rouge... Oui, oui, j'y vais!... Le premier!... Salut, mon vieux Wolf!... Solférino!... La culotte rouge!... La même couleur!

Et elle frissonnait, peureuse, la pauvre M"' Heilbronn.

Maurice sortit de celte maladie et parut sauvé. Il y eut de la joie pour la mère. Marcelle était venue et ce fut appuyé à son bras que, dans le parc de Versailles, le convalescent risqua sa première promenade.

— Aujourd'hui, disait-il, souriant, je ne ferais pas prisonnière une mouche !

Il était très faible et restait très faible. Les médecins redoutaient une complication; le poumon leur semblait atteint. La guéri son complète serait longue. On demandait au lieutenant ce qui lui manquait le plus, peut-être : la patience. Il voulut, un peu trop tôt, reprendre son service. Aux premiers jours de froid, il retomba.

Le chirurgien parla d'une cure à Amélie-les- Bains et, résigné, mais très triste, Maurice consentit à faire le voyage. Si loin ! si loin de Strasbourg ! Mmo Heilbronn, du moins, serait là; d'abord ne

pouvant entrer librement dans l'hôpital militaire, mais veillant sur le malade qui la savait là. la voyait et peu à peu obtenait enfin d'avoir cette garde-malade idéale : la mère.

Il s'attristait dans cet hôpital ; mais la phtisie, qui avait éclaté quasi galopante, semblait pourtant céder du terrain devant les soins et sous l'influence de l'air pur. Le lugubre spectacle que Maurice Heilbronn avait sous les yeux lui devenait, d'ailleurs, un sujet de résignation, de résolution, un exemple. Cette sorte de caserne de souffrants, placée sur la hauteur, et où, dans une promiscuité sinistre, les jaunes fiévreux de Madagascar, les anémiés du ciel d'Asie, coudoyaient les phtisiques des garnisons de France, lui paraissait quelque évocation dantesque. Le lieutenant avait la vision de ces visages minés, aux fronts énormes avec les tempes creuses, et il frémissait quand il apprenait que quelqu'un de ces spectres, pris de délire, s'était précipité par la fenêtre ; mais la mort, chose étrange, cette mort qui passait si près de lui et emportait de pauvres gens en pleine jeunesse, cette mort, contre laquelle se révoltait d'instinct tout son être, ne semblait pas — se disait-il — devoir l'atteindre. Il guérirait.

114 le sam; français

Oui. Il en était certain. Il guérirait. Il ajouterait des galons à ses galons. Vieux ou jeune — vieux s'il fallait encore attendre — il entrerait à Strasbourg avec le pantalon rouge.

Et il répétait, redisait ce rêve à sa mère, dans les mêmes termes qu'autrefois, comme le cher refrain d'une chanson lointaine, la chanson de toute sa vie de soldat :

— Être le premier, le premier pantalon rouge qui rentrerait à Strasbourg, le jour où il y aurait un drapeau tricolore sur la flèche du Munster !

Cette pensée, qui L'obsédait maintenant, lui était une cause de guérison. Le viatique se faisait remède.

— Le lieutenant sortira d'ici aussi solide qu'avant ce stupide accroc, vous verrez, madame, répétait le major à M " Ileilbronn.

Un matin cependant, après la visite, il hocha la tête :

— Je suis moins satisfait... Je ne suis même pas content, dit-il.

La mère, toute pâle, interrogeait du regard, sans dire un mot.

— J "espère me tromper, ajouta le major.

Il ne se trompait pas. Il avait, après la phtisie rissanle, deviné les premières atteintes d'un mal qui en avait emporté, de même, bien d'autres: la fièvre typhoïde. Tombant là sur ce corps épuisé, le mal nouveau pouvait être implacable. "Il l'était.

Et de ses yeux hagards, la mère interrogeait, après chaque visite :

— Espérons, espérons, répétait brusquement le major.

Mne Heilbronn contemplait Maurice, étendu sous les couvertures, souriant, mais si changé, si

maigre !

Un jour enfin, d'une voix plus sourde, presque étranglée, le major dit :

— Du courage, madame!

La mère le regarda, croyant devenir folle.

Avait-elle bien compris? Elle ne savait pas. Elle voyait le major s'éloigner, rouge, très ému.' Elle regardait Maurice ; elle l'entendait lui répéter qu'il se sentait mieux, beaucoup mieux, parlant de retourner à Versailles, de reprendre son uniforme, de remettre son pantalon, le fameux pantalon rouge, le pantalon de la rentrée, l'inévitable rentrée à Strasbourg.

La malheureuse se demandait si elle rêvait. Lorsque, le lendemain, le major lui dit, d'un ton de père : t Vous avez d'autres enfants? » elle eut l'atroce sensation qu'elle ne rêvait pas.

C'était donc vrai, c'était donc possible? Son Maurice, son enfant, ce petit Maurice devenu le lieutenant Heilbronn. et si bon, et si beau, et si brave, il allait mourir? Il était perdu? On allait le lui prendre? Il ne se lèverait plus? Il était condamné? Elle ne pouvait pas le croire. On lui mentait. Et celte iniquité de la nature la révoltait ta lui faire pousser des cris qu'elle étouffait, parce que Maurice, avec son doux sourire de malade, était là!

Qu'elle nous prenne nos vieux, la mort, ceux qui nous ont aimés tout petits, c'est une atroce, une affreuse loi, quoi! mais on la subit en courbant le front. Mais nous voler ceux qui viennent après nous, nous tuer nos petits?

L'être tout entier de la mère protestait dans une irritation farouche.

La mort? Elle passe. Elle passe et fauche, son crâne jaune n'ayant pas d'oreilles. Maurice mourut. Il mourut un soir, sans se douter que c'était la fin, croyant s'endormir, sa main qui brûlait

serrant la main glacée de sa mère el, 1res bas, dans un souffle, murmurant les mots éternels de sa pensée éternelle :

— Là-bas!... Le premier!... Strasbourg!

Et quand on retendit dans le cercueil, couché là en son uniforme de soldat de France; quand la mère le vit, revêtu de sa tunique bleue, l'épaulette d'or brillant près de la figure endormie, maigre et couleur de cire; quand elle aperçut ce pantalon rouge, elle eut, la pauvre femme au cœur brisé, une pensée ironiquement stoïque; — et, glacée, changée en statue, penchant son visage de marbre sur le front devenu froid du lieutenant — tout bas comme lorsqu'elle parlait à l'enfant endormi dans son berceau, elle dit, elle murmura à l'oreille de son fils :

— Tu y entreras, tu vas y rentrer, à Strasbourg, mon cher petit, avec ton pantalon rouge!

Là-bas. lorsque le cercueil du lieutenant arriva

à la gare — la grande çare aux fresques svmboliques consacrées aux gloires allemandes — les Allemands de Strasbourg ne se doutèrent pas qu'ils saluaient, enveloppé d'un cercueil de plomb, l'uniforme d'un officier français !

Il rentrait à Strasbourg-, le petit Maurice. 11 revenait à Strasbourg, le lieutenant Heilbronn, et. tenant la parole qu'il avait donnée au grand-père sur la tombe de pierre, il y rentrait en pantalon rouge. Mais les trois couleurs françaises ne flottaient pas aux flèches du Munster et, derrière son cercueil, il y avait un officier prussien, un lieutenant qui, tète nue. son casque sous le bras, suivait le convoi, de la gare au cimetière et avait dans les yeux des larmes.

C'était le fils du brasseur A la Cigogne, le petit Freytag, devenu officier allemand.

Eq le voyant, en retrouvant le camarade d'enfance de son fils, Mme Heilbronn sentit, dans sa poitrine, comme une pointe de couteau.

Il vivait, lui!... Et qui sait? Maurice vivrait aussi s'il avait fait sa vie à Strasbourg-, et non de Vautre coté des Vosges, comme ils disent?

Mais cette pensée de feu lui parut brusquement sacrilège. Le lieutenant Maurice Heilbronn portant, comme le fils de Freylag, le casque à pointe? Allons donc! La mort valait mieux. Et puis le pauvre enfant avait réalisé son rêve : il tenait son serment : il rentrait à Strasbourg en uniforme d'officier français.

Au moment où cette terre maternelle allait se refermer sur le soldat, le jardinier du cimetière se détacha et, sa casquette à la main, dit, avec son accent alsacien, aux parents en deuil :

— Vous m'avez demandé des roses sur la tombe • lu lieutenant? Vne seule espèce, n'est-ce pas? J'ai choisi l'espèce de roses : — L« France!

L" père ne répondit pas,

— Bien, dit la mère. Merci pour lui, Ilonner ! Derrière M. Heilbronn, accablé, derrière Marcelle, blanche dans ses vêtements noirs, derrière

la mère marchaient les ouvriers, et le vieux \Volf, de grosses larmes tombant de ses yeux rougis sur sa moustache grise, disait, ses doigts ridés tordant sa barbiche :

— Monsieur Maurice! Ah! monsieur Maurice! Dire que vous ne serez pas là, que vous n'y serez pas, quand ils reviendront!... S'ils reviennent!

Et puis il pensait, lui aussi :

— Tout de même c'est en pantalon rouge qu'il dormira, notre petit, dans la bonne terre d'Alsace !

A M. A. AUDEBRANP,

chef d'escadron

à l'Etat-Major particulier de lartilleric,

et à ses anciens Camarades

des Batteries alpines.

— Petit, eh ! petit, dit le capitaine, un renseignement !... Tu ne m'entends pas?

L'enfant s'approcha, presque en tremblant, du commandant de la compagnie alpine, et, son bonnet de laine à la main; regarda le visage d'abord, puis l'uniforme de l'officier avec une sorte de curiosité craintive; ses yeux s'arrêtaient hypnotisés sur les galons, les boulons brillants de la tunique.

— Tu es du pays? demande le capitaine.

— Oui...

— Tu connais la montagne ?

— La montagne?... Oui...

nom : la montagne y, il l'avait prononcé une bizarre expression passionnée. La montagne? Il ouvrit les narines, il semblait respirer la senteur des herbes fraîches, des lavandes... Il regardait, autour de lui, le paysage immense, près du ciel.

— Oui, oui, je la connais, la montagne !

— Eh bien ! continua l'officier, pourrais-tu me dire où se trouvait une borne qui a disparu, qui devrait être ici...

Le capitaine avait la carte de l'état-rnajor à la main — la carte d'ensemble du comté de Nice et de la rivière de Gènes — et, dans les broussailles, au haut de la cime de la Pallu, cherchait la trace de la délimitation des deux pays : la France ici, L'Italie là-bas...

— Une borne V répéta l'enfant.

— La borne-frontière. Enfin, oui, où est la frontière, exactement, le sais-tu?

— La frontière ?

11 redisait la frontière comme, tout à l'heure, il

avait répété la montagne; mais, cette fois, le mot visiblement semblait n'avoir aucun sens pour lui, o'évoquer aucune idée. Il résonnait, sans y rien faire vibrer, dans un cerveau obscur et vide...

— La frontière?

— Oui, dit l'officier avec une vivacité un peu nerveuse, sommes-nous en Italie ici ou en France? Il devait y avoir là une borne qu'on a renversée.

L'enfant balbutia, sur un ton de mélopée bizarre :

— Frontière... France... Italie...

Puis, doucement, tristement, comme si on lui demandait Là des choses qui n'étaient pas faites pour sa compréhension à lui, la voix traînante, peureuse, avec le geste d'un être frêle qui redoute d'être battu :

— Je ne sais pas, moi, monsieur... Je ne sais pas !...

Alors l'officier regarda cet être débile qu'il avait rencontré là, sur ce sommet, assis sur une roche, les yeux perdus, et qui s'était levé à l'approche des soldats. Et le capitaine vit que ce n'était pas un enfant, ce corps tassé, noué ou rabougri, mais un pauvre avorton, à demi idiot,

un de ces errants des montagnes plus près du <hien qui rôde que de l'homme qui pense, une âme inachevée dans une prison de chair malade.

Petit , la tète énorme sur de larges épaules d'où pendaient deux longs bras très grêles, il se dandinait comme piqué d'un commencement de danse deSaint-Guy sur des jambes courtes et torses, desjambes de basset humain ; et des vêtements sans couleur, détrempés de pluie, rongés d u soleil, d'un ton d'amadou comme ceux de quelque gitano d'Espagne,couvraient cette misérable carcasse dolente, que deux yeux profonds, très noirs, très doux, d'une infinie tendresse souffrante, éclairaient, illuminaient par en haut comme deux étoiles.

En les examinant, ces yeux plus sensitifs que pensifs mais puissamment douloureux, l'officier se demandait s'il n'y avait pas, chez ce dégénéré, une étincelle encore d'intelligence humaine et il songeait a ces créatures incomplètes, les innocents, comme on les nomme dans les campagnes, les « innocents », plus rapprochés que les autres de la terre et des choses, et qui connaissent mieux aussi les simples, les herbes, les vents, les nuages, cette nature dont ils semblent, n'entendant pas complètement la langue des hommes, comprendre

l'immense, harmonieuse, berçante ou terrible voix; êtres à la fois condamnés et privilégiés qui enfouissent une sorte de poésie latente dans leur corps de sauvage, dans leur cerveau déformé ou inachevé...

Ces yeux, ces yeux si tristes de Terrant troublaient l'officier qui les fouillait, les tisonnait en quelque sorte du regard pour en faire jaillir une étincelle, une autre expression que cet air de résignation morbide...

— Tu ne sais pas?... Voyons, tu es de ce pays pourtant ?

— Ce pavs?

— Oui. Où es -tu né?

— A Lescarine, après Sospel ! Je m'appelle Lantosque !

— Alors tu es Français?

— Français î

Le débile hocha la tête :

— Français, oui !... Français!

Et maintenant le capitaine voulut savoir si quelque fibre vibrerait dans ce chétif à un nom qui, pour lui, soldat, résumait tous les amours, tous les devoirs : Patrie! Il interrogea l'idiot sur ses parents, son enfance, sa vie quotidienne;

t-26 LE SANG FRANÇAIS

il lui demanda s'il aimait quelque chose de celte terre qui le nourrissait, de ces montagnes qui étaient justement, devenue tangible, cette idéale passion, cette autre famille : la patrie! Et le pauvre être hochait la tête, avec ses yeux qui semblaient s'allumer, comprendre...

— Oui... oui...

Il répétait son oui éternel — ce oui, consentement résigné du malheureux à toutes les fatalités ambiantes.

— Oui, oui, j'aime ça... Les fleurs, c'est bon, les fleurs. . . Et l'eau et la neige î . . . Blanche, blanche. . . Et l'air, et tout, toutca... tout ça... Oui... oui...

Il étendait les bras au-dessus des fonds; il aspirait de ses narines élargies l'odeur des herbes, l'herbe des Alpes, son lit embaumé, quand, parfois, fatigué, il s'endormait là, sous les étoiles. Il montrait à l'officier le paysage, les montagnes, au loin, l'horizon...

Et le oui, oui, accompagnait son hochement de tète, d'une tète qui maintenant semblait penser, avec ses prunelles noires...

— Eh bien, — dit le capitaine, — tout ça, les fleurs, les herbes, la neige, c'est la patrie !... Ici, la France, ton pays î Là-bas, l'Italie !...

— Là-bas ?... Mais, — balbutia Lantosque, —

j'y vais, là-bas !... Mêmes fleurs... La même eau... C'est à moi aussi, à moi... Tout ça...

— Vous n'en tirerez rien, capitaine, dit alors un lieutenant... Crétin c'est né, crétin ça mourra !

— Certes, mon cherBergier. Et comme c'est drôle ! — je dis drôle, c'est ironique que je pense! — l'idée de patrie pour laquelle vous et moi nous nous Ferions briser les os, et tous ces braves garçons avec nous, elle n'est pas entrée, elle ne pourrait pas entrer dans cette cervelle-là î Et pourtant, tout de même, c'est un homme, ça!

Comme le capitaine Deberle regardait Y innocent dont le vague regard embrassait l'étendue « tout ça... tout ça... » il se retourna vivement à l'appel d'un petit sergent qui s'écriait, sur le ton d'une alerte; « Mon capitaine... des Italiens... » Et il aperçut, grimpant au haut du col, suivi de quelques hommes, un lieutenant des compagnies alpines italiennes, qui, la main au schako, le

saluait de loin et, avec un léger accent du Piémont, lui disait :

— Pardon, capitaine!... Mais vous êtes chez nous !

Le capitaine s'avança vers l'Italien, tandis que les chasseurs, encore groupés, la halte n'ayant pas été ordonnée, reprenaient leurs rangs ; et Deberle interrogea en souriant :

— Alors, violation de territoire? Je vous en demande pardon.

— Oh! dit l'Italien, le mal n'est pas grand, et la frontière est si enchevêtrée de ce côté qu'un géographe ne s'y reconnaîtrait pas... Seulement depuis quinze mètres au moins vous êtes en Italie ! Voilà !

— Eh bien ! répliqua gaîment le capitaine, nous allons évacuer.

Il fit un signe :

— Nous rentrons chez nous !

Les chasseurs français, l'arme à l'épaule, eurent bientôt, rétrogradant, atteint la limite où finissait l'Italie, où commençait la France ; et, lorsque la frontière fut franchie :

— Maintenant, halte! commanda le capitaine, la voix haute.

Le lieutenant des compagnies alpines était demeuré à sa place, ses soldats autour de lui, tandis que l'idiot, tournant la tète, regardait d'un groupe à l'autre, ces hommes, avec leurs fusils, leurs sabres, amusé de l'éclat du soleil sur le fer ou les galons, et ne distinguant rien entre ces uniformes, ni étrangers, ni compatriotes, tous ces hommes étant pour lui les mêmes, comme les cailloux des chemins, les filets d'eau des montagnes...

Ils étaient différents, pourtant, ces soldats, ceux de France et ceux d'Italie, chiens de garde de la frontière. Les chasseurs de France, pareils à des Basques, avec leur béret sur l'oreille, leur bâton ferré à bois recourbé, leurs guêtres de drap ; les Italiens, leur feutre recouvert de toile blanche, une double cartouchière a la ceinture, un bidon de bois au côté. Les Alpins de France plus semblables à des montagnards en marche, les Alpins d'Italie l'aspect plus théâtral, mais militaire aussi et maie.

Et une idée vint au capitaine, qui tout à l'heure avait dépassé la limite des deux États, une idée de galant homme et de soldat; il s'avança vers le lieutenant, salua :

— Monsieur, dit-il, c'est l'heure de noire halte. Il est tard. Vous avez déjeuné sans doute?

— Non, capitaine, fit l'Italien. Nous avons, nous aussi, beaucoup marche sans nous arrêter.

— Êtes-vous seul avec vos hommes ?

— Ma compagnie et le capitaine sont à dix minutes d'ici !

— Eh bien ! lieutenant, votre capitaine et vos camarades me feront-ils l'amitié de partager notre déjeuner? Je vous dois une réparation. Et, puisque nous avons été desvisiieurs sans le savoir, soyez nos hôtes en toute cordialité. Nous mettrons le couvert sur la frontière même. Vous serez en Italie et nous resterons en France. Mais, assis à la même table, nous romprons le pain et partagerons le sel sans craindre un incident diplomatique. Voulez-vous?

Le lieutenant sembla réfléchir un moment — très peu de temps — sourit gaîmenl, et dit :

— Permettez-moi d'avertir mon capitaine !

— De l'avertir et de l'inviter, lieutenant. De la part du capitaine Deberle, je vous prie.

Le lieutenant appela du geste un sergent, lui

donna tout bas les ordres et les renseignements voulus, et, pendantquele sergent d'un pas allègre de chasseur de chamois, descendait, en sautant de saillie en saillie, sur le roc, les soldats des deux nations s'apprêtaient à faire halte sur ce pic, le pauvre idiot continuant à les regarder toujours tour à tour, distrait, attiré par ces uniformes comme un enfant par ses pantins.

Le capitaine Deberle causait avec ses lieutenants,

enchantés, trouvant là le prétexte d'une sorte de vacances dans la rude vie des soldats de montagne. Il y avait comme l'attrait d'une rencontre romanesque dans ce dialogue de deux officiers, au haut des Alpes, en ce décor grandiose, presque au milieu des nuaçes. Et si le commandant de la compagnie italienne acceptait, c'était tout à coup, dans les manœuvres harassantes, une trêve joyeuse, une anecdote de gaité !

— Vous verrez, disait un lieutenant, vous verrez qu'il n'acceptera pas, le capitaine. Le petit lieutenant, là-bas, a l'air fantaisiste, l'idée l'amuse ;

mais, au fond, ces gens-là nous détestent, et l'idée de trinquer avec des Alpins...

— Croyez-vous, Bergier? fit le capitaine. Voyez...

Il montrait, apparaissant sur la crête, avec trois autres officiers, le capitaine italien, bel homme élancé, mince et sec, robuste, qui s'avançait vers son lieutenant, puis, celui-ci lui servant de guide, marchait vers les officiers français jusqu'à la ligne fictive qui délimitait la frontière.

Arrivé là, l'Italien salua militairement et attendit que le commandant des Alpins de France fit deux pas vers lui.

Deberle alors, l'air délibéré, s'avança :

— Capitaine, vous voulez bien, j'espère, accepter notre proposition?...

— Avec plaisir, capitaine, répondit l'Italien. Les deux hommes se regardaient avec une

courtoisie curieuse. Deberle, mince, blond, élégant, se tenant droit devant ce grand diable au nez d'aigle, avec des cheveux d'encre et un teint bronzé, de beaux nœuds hongrois en galons d'argent sur la manche. Et chez l'un et l'autre, très visible dans l'attitude des deux officiers, le même sentiment de rivalité chevaleresque, avec le con-

lentement d'une occasion rompant la monotonie du service, donnant au devoir quotidien le piquant d'une aventure.

Oui, sur ce pic, là, dans la solitude et le silence, près des neiges, loin de tout ce qui est la vie commune aux autres hommes, ils allaient fraterniser un moment, ces chasseurs aux uniformes différents, envoyés là pour s'entre-regarder de façon presque hostile de chaque côté de la frontière et dont le devoir était de s'épier, comme à la veille d'une rencontre. Les Alpins avaient apporté, la plantant sur la ligne idéale, une longue table formée de quelques planches supportées par des piquets fichés en terre, et Italiens et Français l'avaient disposée de façon que le centre en lut exactement placé sur celte ligne même : la moitié en France, l'autre moitié en Italie. Chacun chez soi, et les ofticiers des Alpini, assis sur des pliants, se trouvaient sur la terre italienne, tandis que Deberle et ses lieutenants s'étaient installés en terre française.

— Une même table et deux patries ! disait gaiment le capitaine. C'est assez curieux !

Une claire lumière enveloppait, sous un ciel doux d'un bleu tenlre, ce repas improvisé, et les

verres et les assiettes sonnaient -aiment, tandis que les soldats, rompant le pain, les fusils en faisceaux, examinaient du coin de l'œil ce groupe d'officiers entouré, ainsi que d'un immense cadre blanc, d'un horizon de neige, d'une neige vierge égayée de soleil.

Au loin, assis dans l'herbe, l'idiot, l'errant, que tout à l'heure avait interrogé Deberle, avalait gloutonnement une miche de pain dur et. comme rivé à ce spectacle, contemplait, lui aussi, ces belles choses.

Et ils causaient, les officiers. On leur avait servi truites pochées sur l'heure dans un coin de montagne, et l'air des Alpes aiguisait l'appétit de hommes jeunes, vigoureux, entraînés par la saine et rude vie des grimpeurs de sommets. Ils riaient, buvant à leur rencontre fortuite, heureux de cette fraternité d'une heure en plein ciel, presque dans la nuée.

Ils échangeaient leurs noms, leurs impressions, leurs souvenirs. L'Italien était Romain, Romain de Rome, fils d'un ancien combattant de 18i9, Salvoni, réfugié en France pendant des années. Il

avait, étant enfant, vécu un moment à Paris, et ce Paris lui était resté comme une vision merveilleuse depuis ces lointaines impressions d'autrefois. Les lieutenants étaient l'un Piémontais, l'autre Napolitain. Le premier, Verga, avait eu son père tué à côté des zouaves du colonel Cler, à Magenta. Et c'était à Magenta aussi qu'un des lieutenants du capitaine Deberle avait perdu un frère aine. La même ambulance — qui sait ? — les avait recueillis peut-être.

Deberle, lui, était né à Bayonne, comme beaucoup de ces hommes qu'il commandait, paysans pyrénéens, enfants du pays basque, trempés pour la vie de montagne comme les Piémontais du capitaine Salvoni. Toute la famille de ces Deberle avait porté l'épaulette. C'était une race de soldats. L'aïeul, le père, les oncles, avaient fait, le fusil sur l'épaule ou le sabre au flanc, les campagnes de la République et de l'Empire, les guerres d'Afrique et de Crimée, celles de France aussi. Il y avait plus d'une croix, au ruban jadis rouge à présent défraîchi, suspendue dans la petite maison de Bayonne où la mère, veuve et seule, priait maintenant pour son fds. Croix d'honneur, sabre d'honneur, brevets de bravoure, ce mot, Thon-

neur, résumait l'histoire de cette famille de preux; — preux bourgeois et pauvres, ayant payé de leur personne un peu partout sur les champsde bataille du siècle de sang; quelques-uns ayant, au cimetière de Bayonne, une pierre grise avec leur nom honnête suivi de quelque humble titre durement gagné, les autres n'ayant pas même de tombe, ayant laissé leurs os dans un coin de ce vaste pudridero qu'est la terre d'Europe.

Gomme ses ascendants, Louis Deberle avait revêtu l'uniforme. Il aimait le danger et la gloire. Romanesque à sa façon, c'était dans un vague appétit de sacrifice, dans un instinctif amour du péril bravé, une affection passionnée pour son métier, qu'il plaçait son roman, le roman de sa jeunesse. Et sa grande folie d'amour, c'était cette patrie dont il épousait la fortune. Vainement Mrae Deberle avait essayé de le détourner d'une vocation en quelque sorte atavique. Elle aurait bien voulu, la mère, avoir toujours ce beau et fier garçon auprès d'elle dans la petite maison silencieuse d'où elle regardait couler l'Adour; elle l'eût souhaité ingénieur, marié avec quelquejolie Basquaise et peuplant le logis quasi désert de petites tètes et de rires. Mais non, la renommée,

le danger, la vie dure mais inflexiblement ordonnée, droite comme le devoir, la vie du soldat, et l'aventure, et la fatigue, et le labeur, et les balles, voilà ce qu'il rêvait, lui, se livrant tout à cette existence de sacrifice, tandis que la mère vieillissait, vieillissait, là-bas, dans le logis de Bayonne. En sortant de Saint-Cyr, Deberle avait fait campagne au Tonkin, tout jeune, et, la paix signée, revenant en France pour y soigner une blessure, il demandait à passer dans les compagnies alpines, incapable de s'en tenir à la vie de garnison dans une ville de province. Il y avait des années maintenant qu'il évoluait dans ces montagnes, comme une sorte de sentinelle avancée surveillant l'horizon. Capitaine à trente-trois ans, la croix sur l'uniforme, très aimé, tenant dans sa main sa petite troupe, qui, sur un mot de lui, eût tenté l'impossible, passé de la neige dans le feu — il ne souhaitait rien que des périls plus durs et des devoirs plus grands. Cette existence lui plaisait, en pleine nature, comme si tout se trouvait supprimé autour de lui de ce qui n'était pas l'absolu — une vie de penseur actif, de quasi-solitaire ou de moine mobilisé, sur les sommets, dans l'air libre qui élargit, lave à la fois les poumons et la

pensée, l'air qui purifie, avec des impressions intenses et exquises de soirs silencieux, de nuits dans les étoiles, de réveils dans les lumières roses, des lueurs de féeries, et des hivernages aussi dans les huttes, de longues heures de nuit avec quelque livre aimé, des escalades de pics, des marches tracées dans la neige qui craque, des glissades dramatiques, des bourrasques blanches, une vie où tout l'effort humain est utilisé, toute la vigueur dépensée, et qui ne lui laissait ni regrets de bonheurs plus paisibles, ni amertume de joies sacrifiées...

Il n'avait qu'un ennui : ne pouvoir, par quelque action d'éclat, ajouter à cette glorieuse monotonie de jours utiles le prestige d'un acte vraiment héroïque et personnel. Actif, nerveux, résolu, de toutes les vertus qu'il lui fallait pratiquer, celle qui lui pesait le plus, c'était la patience. Bah! tout arrive î II y aurait bien, un jour ou l'autre, quelque belle folie dans le inonde. En attendant, il vivait de la vie alpestre, se reposant parfois des fatigues du soldat en allant embrasser la mère ou revoir les gars dTstarilz jouer à la paume, puis revenant vite au devoir, à l'entraînement de l'existence militaire, à ses soldats, à la frontière.

Les manœuvres, cette fois, Pavaient conduit en avant du col Saint-Martin, où il devait retrouver et replacer la borne abattue on ne savait par qui — quelques faiseurs de contrebande pu quelques rôdeurs italiens. Et à l'heure de la halte, Deberle, trompé par l'espèce d'enclave du territoire italien en avant de la Riviera et de Ciriega, s'étant heurté aux soldats du roi Umberto, trouvait galant de saluer, le verre à la main, ces amis d'hier, adversaires de demain peut-être, ces sentinelles d'Ealie, vivant, à quelques pas des Alpins de France, de la même vie active, intense et mâle...

Et c'avait élé, pendant ce déjeuner inattendu, un feu roulant de gaîté, un bavardage de cordialité et de jeunesse. On se parlait, d'un bout de table à l'autre, d'une patrie à l'autre patrie, de tout ce qui était F existence commune aux troupiers des deux nations : les exercices de nuit, les étapes forcées, les escalades, les fatigues, la qualité de la chaussure, question vitale pour le soldat — et ce qu'il fallait éviter : les marches trop rapides, les repas trop lourds, l'eau trop froide.

Galamment, comme des tireurs vantant leurs fleurets avant Tassant d'armes, Italiens et Français parlaient de leurs hommes, les braves gens dévoués, qui mettaient leur amour-propre à faire bonne figure militaire en ces soltiudes, où seuls les voyaient les yeux de leurs officiers.

— lis risqueraient leur peau pour arriver bons premiers !

— Des bersagliers, disait le capitaine Salvoni, ont accompagné la voiture du Roi au pas de course de Turin jusqu'aux Alpes : mes chasseurs en feraient autant !

— Il y a des acrobates au cirque qui recule- Leraient devant la gymnastique de nos Alpins! répondait Deberle. Et quand ils aperçoivent la plume de coq et le chapeau pointu de vos fantassins, je ne connais pas de coup de fouet pareil pour chasser la fatigue et dégourdir les jarrets !

— L'émulation, ah! l'émulation et famourpropre, c'est le levain de l'héroïsme : il n'y a que cela pour les armées!

— Et pour les hommes !

— Messieurs, dit alors le capitaine Deberle en se levant le verre à la main, je bois à vos soldats, nos voisins, et à vous, messieurs, que je n'ose

appeler nos hôtes, puisque vous déjeunez sur la terre italienne. Mais voilà, du moins, une rencontre qui ne causera aucun ennui à nos ministres Irespectifs. A votre sanlé!

Les verres s'entre-choquèrenlaubout des mains tendues par-dessus la table et la frontière, et le capitaine Salvoni ayant fait signe à un sergent qui apportait une bouteille :

— Permettez-moi de vous offrir un peu d'asti spumante ! Il ne vaut pas le Champagne, mais le pas de nos mulets ne l'a point trop abîmé peutêtre !

Et, comme le bouchon du vin d'Asti sautait en l'air dans ce silence mystérieux et comme infini des choses, où les voix d'hommes retentissaient plus claires, en quelque sorte écoutées et répercutées par la solitude, les officiers 'se levèrent, presque graves, cette fois, cessant de causer et de rire :

— A nos camarades les Alpins de France ! dit lentement le capitaine Salvoni.

— A nos camarades d'Italie! répondit Deberle, la voix profonde, un peu émue.

Encore une fois les verres se rencontrèrent : mais leur choc, après ce toast qui montait, quasi

religieux, dans la paix de ce coin de montagne, devant ces soldats accroupis sur l'herbe verte, fut plus lent, plus sourd, comme si quelque pensée sévère et triste succédait brusquement à ce repas improvisé dans l'insouciance d'une rencontre et d'une camaraderie de hasard.

Puis les officiers se rassirent, et les Alpins, qui faisaient la soupe, remarquèrent que les chefs, là- Las, parlaient moins et ne riaient plus.

Cependant, au café, les propos reprirent et les heures passèrent dans cette fraternité d'aventure, dans ce bavardage d'une longue halte ; et, presque vers le soir, on se sépara en échangeant des poignées de main d'abord, puis, comme si tout redevenait officiel brusquement, des saluts militaires. Alors les Italiens se retirèrent, descendant lestement le versant qu'ils avaient gravi le matin. Deberle les suivait des yeux, debout sur la crête; il écoutait les bruits de voix, les cliquettements des armes. Les Italiens disparaissaient au flanc de la montagne, suivant les lacets de la route, et se faisaient de plus en plus petits, là-bas, dans les fonds.

Quand il se retourna, les ayant perdus de vue, Debeiie aperçut les tentes dressées de sa troupe, es feux allumés déjà surl'Âlpe verte, et dans la )aix du soir, au-dessus du bivouac, les étoiles, les jtremières étoiles. Plus de bruit : çà et là quelques jpix à l'accent gascon, provençal, limousin. Une shanson de campagnard, un refrain de café- ?oncert. Des bruits de cuillers dans la gamelle. ine sensation de repos, de bien-être et de ie.

Le capitaine était las; il s'achemina vers sa ente, et, comme il faisait quelques pas, il remarqua à terre, accroupi et portant avidement à ses èvres une bouteille, le pauvre idiot, qui passait a langue rude sur le flacon d'asti spumante pour • trouver une dernière gouttelette de vin. Lantos- [ue avait aussi ramassé les débris tombés de la able des officiers, et. comme un chien emportant les os, il se faisait une provision de ces reliefs du repas.

— Ce n'est pas lui, pensa Deberle, qui songe à lemain ! Il est peut-être plus heureux.

Et, dans le grand silence, entre deux couplets

Je chansons que fredonnait un de ses soldats, il dit tout haut, en regardant une dernière fois, du côté de l'Italie, dans la brume :

— Chi lo sa ?

Le lendemain, au petit jour, la troupe était debout, réveillée par le cor des Alpes. Deberle interrogea le ciel, comme un marin à bord déchiffre l'horizon. Un brouillard léger cachait les sommets et le versant italien semblait noyé dans une sorte de buée pluvieuse.

Deberle regarda les sapins. Leur vert paraissait plus sombre dans l'atmosphère humide ; mais les branches ne s'abaiss:iient pas trop et les ramilles s'étalaient déjà comme si elles eussent deviné le beau soleil, derrière la brume. Le capitaine avait là-haut, pour baromètre sans erreurs, les sapins, dont les montagnards étudient les mouvements et la couleur.

11 murmura : — Dah ! le proverbe est bon :

Petite pluie du fia matin N'arrête pas le pèlerin!

Les soldais sortaient des tentes, s'étiraient, se lavaient au creux d'une source ; puis ils s'aidaient les uns les autres à enrouler sur leur uniforme la large ceinture de laine — celui qui la serrait à son ventre tournant sur lui-même, tandis que le camarade la tendait, tirant ferme, la tenant parle bout. D'autres donnaient le fourrage aux mulets. Le compagnon et le serviteur de l'Alpin, ce mulet porteur de vivres! Grimpant d'un pied sûr, côtoyant le bord des précipices comme avec un appétit de vertige, hissant sur son dos, jusqu'aux cimes, les petits canons de montagne ou les provisions.

Et l'on se mit en marche, avec l'alacrité joyeuse de braves gens dispos, dans l'air frais du matin, l'air balsamique de PAIpe parfumée de menthes, l'air de là-haut, où les microbes n'ont pas d'aliments pour vivre. Le pas était allègre, malgré le chargement lourd des soldats portant sac et couverture, gamelle, toiles et piquets de tente. Les quarts de fer-blanc sonnaient gaîment sur le sabre-baïonnette. On allait droit devant soi, longeant la frontière, Deberle étant chargé d'en relever et rectifier les lignes.

Le capitaine, béret au front, le manteau autour

du corps, les jambes serrées, comme celles de ses hommes, dans des molletières de drap, causait avec ses officiers, tout en regardant les soldats avancer, redressés sous le sac, avec une sorte de parade d'amour-propre, comme des saint-cyriens au défilé du bataillon, a la revue. On arriva ainsi devant un créai profond, une crevasse au bas de laquelle, sautant sur d'énormes blocs, coulait, aflluent de la Yésubie, un torrent très clair, teinté de bleu avec des ourlés d'écume. Un gros sapin, couché au-dessus, servait de pont unique, et la compagnie devait passer sur le tronc d'arbre ainsi renversé, tout entière. Les mulets côtoieraient la montagne, contourneraient le défilé. Mais pour les chasseurs, c'était le lot quotidien, cette gymnastique au-dessus de l'abîme.

— Allons, vite ! dit un petit Basque, Orthegaray, que Deberle aimait beaucoup, car il était dUstaritz, où son capitaine l'avait vu bien souvent jouer à la paume, au jai alai, sur le grand mur blanc, près de l'église.

Orthegaray se lança le premier sur le sapin, piquant dans le tronc la pointe du bâton ferré et la main gauche étendue faisant balancier. Le torrent écumait, bruissait au-dessous, dans le trou

vertigineux. En quelques pas, le petit Basque était de l'autre côté de la crevasse.

Deberle, au bord du précipice, surveillait le passage, ne laissant aller les chasseurs qu'un à un, en voulant trois au plus à la fois, sur le tronc d'arbre, calculant le poids des hommes, prévoyant, comme un père inquiet, la chute possible. Le passage franchi et les Alpins marchant à la file indienne le long du mont, on se trouva bientôt sur un sommet d'où s'apercevait, comme sur un plan en relief, la frontière du pays étranger, les dentelures et les arêtes du versant italien. Assez rapproché, dénoncé par un liséré qui était la trace d'une batterie, un fortin était là, très haut, dominant la frontière française, vrai nid d'aigle fortifié, dissimulé en partie, mais qu'on pouvait cependant deviner à l'œil nu.

— C'est le fort Margherita, dit le lieutenant Bergier. Il est nouveau. La carte n'en fait pas mention.

Et, comme il le montrait, en étendant le bras, au capitaine, on eût dit que les Italiens du fort, pour saluer ou pour braver ces Alpins français apparus là brusquement, dans le clair matin, attendaient le geste, épiaient le signal. Rapidement

en effet ils arborèrent, le hissant au mât, un large drapeau vert, blanc et rouge, avec les armes de Savoie et la couronne royale d'Italie sur la couleur blanche; et, tandis que l'étendard se déployait dans la lumière, ils l'appuyèrent fièrement d'un coup de canou, comme pour dire :

— Présent !

La fumée monta doucement dans le bleu pur, d'une tendresse corrégienne.

— Allons, ils sont polis ! Ils nous souhaitent le bonjour! dit un soldat.

— Ou ils nous blaguent, répondit un autre. Le drapeau italien, sur la cime, dominait, en

effet, la petite troupe française, et, bien au-dessus de la compagnie du capitaine Deberle, il flottait. comme un défi, sur le fort inaccessible. Ce n'était rien, cette apparition du drapeau italien sur la frontière, et, après tout, comme disait l'autre, ce pouvait être une manifestation de politesse. Sans doute le capitaine Salvoni envoyait un salut à ses hôtes de la veille. N'importe, ces couleurs italiennes se montrant là, tout à coup, si haut, cela taquinait un peu les Alpins, dont l'amour-propre est comme tenu en haleine, surexcité par la sensation de ce voisinage continu, immédiat: l'étranger.

C'étail leur drapeau, après tout, à ces gens, et ils avaient bien le droit de le hisser, de le faire clapoter dans le vent, de s'en parer; mais, tout de même, il avait l'air de se moquer un peu de la troupe en marche, le tricolore aux armes du roi Humbertî II était là comme un : « Vous n'irez pas plus loin ! i II semblait dire, ou plutôt il disait vraiment, si haut, dans son aire : i Là où je suis on ne vient pas ! »

Parfois, les autres jours, lorsque d'une frontière à l'autre les clairons ou les canons des deux nations s'entendaient, c'était un duel de poudre et de fanfares. Les cuivres, des deux côtés des Alpes, sonnaient allègrement leurs marches nationales. Rivalité de toutes les heures, affirmée tantôt par de chevaleresques saluts, tantôt par des airs de bravade dissimulant la haine. Mais aujourd'hui, là, devant ces couleurs, les Alpins de France eussent été heureux de répondre par quelque manifeslation, où leur vanité de soldats, de grimpeurs de pics, eût été caressée par quelque improbable escalade, quelque folie vaillante, répliquant ainsi à cet étendard hissé en plein ciel.

— Ils nou> embêtent avec leur drapeau !

C'était le mot de la compagnie, et Deberle sentait, ses officiers aussi devinaient la mauvaise humeur de leurs Alpins, condamnés à manœuvrer pendant des jours entiers avec ce drapeau les regardant elles narguant de l'autre côté de la frontière.

Lui-même comprenait si bien cet étrange sentiment d'amour-propre hypertrophié qu'il disait au lieutenant Bergier :

— C'est absurde, mais ça m'agace!

— Je suis de votre avis ! répondait Bergier. Nous n'avons plus l'air d'être chez nous : le capitaine Salvoni nous surveille î

En marche, Deberle entendait malgré lui, percevait, devinait les paroles gouailleuses des soldais. Ils s'énervaient à la pensée de se voir dominés par le drapeau d'Italie. Ils se demandaient ce qu'on pourrait bien faire pour c répondre ». Parbleu î en déployer un autre, mais plus haut ! Oui, plus haut qu'eux! Le plus haut possible ! Ils ne riraient plus alors, « ceux de l'autre côté ». Ils verraient que les Alpins de France n'ont pas froid aux yeux, qu'ils ont du toupet et du jarret. Ah! si l'on pouvait !...

Pour ces braves gens exilés là-haut à des altitudes improbables, c'était décidément une obses-

sion, ce drapeau qui suivait, inspectait, espionnait leurs manœuvres. Et l'impression de Deberle, vaguement, irrité, devenait plus aiguë aussi. Ce drapeau italien, ce tricolore qui se détachait orgueilleusement, joyeux, eût-on dit, sur le blanc des glaciers, hissé là pour rappeler à toute heure la présence de l'adversaire aux soldats de France, l'hypnotisait. Il eût voulu l'arracher, le conquérir, le rapporter. Quelle folie ! Mais, du moins, — la pensée du chef correspondait avec celle des soldats, — pouvait-on opposer drapeau à drapeau, affirmer par un emblème identique la présence sur ces pics des Alpins français? Oui! Vraiment, oui. C'était une idée! Et Deberle en parla tout haut à ses hommes pendant une halte, à l'heure du café. Qu'est-ce qu'ils diraient, les Alpins, si l'on montrait aux Italiens les trois couleurs de France? Oui, si on les montrait dépassant les couleurs du roillumbert, et flottant, très haut, très haut, comme en plein ciel — là, sur la cime de la Yaletta?

Et le capitaine désignait, au loin, la montagne blanche où il rêvait (victoire pacifique) d'arborer quelque lambeau d'étoffe comme réponse à l'étranger î

— Un drapeau sur le pic! Là-bas! Crâne idée, capitaine !

Les Alpins, accroupis, s'étaient levés joyeux et regardaient le pic qu'avait désigné Deberle. Il dominait tout le pays. C'était le géant de ce coin des Alpes. Le fort italien paraissait, — disait Orthegaray riant, — en sous-sol à côté de lui. Ah ! oui, par exemple, ce serait superbe, et brave, et bien français, un drapeau tricolore planté là !

— Fameux, ça, capitaine !

— Il a des trouvailles à lui, le capitaine Deberle !

— Un fier homme !

— Et capable d'aller planter le drapeau luimême!

— Oh ! un drapeau là, oui, ils rageraient, les macaronis!

— Le fort Margherita n'est qu'à v2100 mètres, un peu moins que le mont Piagu.. . la Valetta en a 251-2 !

Le pic se dressait incandescent, insolemment blanc, dans le bleu du ciel, et c'eût été une hé-

15i SANG FRANÇAIS

roïque et folle réplique aux Alpins, de voir apparaître tout à coup, dans la claire lumière de làhaut, les trois couleurs françaises, le drapeau de La patrie. Mais il était bien loin, le pic, et il fallait des heures pour atteindre le sommet qu'avec le mensonge de la perspective il semblait qu'on pût gravir en un quart d'heure.

Et puis on n'avait pas de drapeau !

— Ûh î dit Orlhegaray, le petit Basque, si on voulait : d'en faire un, ça ne serait pas difficile!

— Et comment t'y prendrais-tu? demanda Deberle.

— Me faites-vous crédit de dix minutes, mon capitaine?

Deberle s'était mis à rire, répondant par un geste qui signifiait certainement, et Orlhegaray -'éloigna, rejoignant ses camarades, avec qui le capitaine le vit, un moment, causer, le geste méridional, plein d'animation, groupe d'hommes s'éloignant ensuite et disparaissant derrière les sapins.

Au loin, le tricolore italien flottait toujours dans la clarté, fièrement, avec des coups de canon intermittents qui l'appuyaient pour le saluer, pour bien affirmer sa présence orgueilleuse, là, devant ces Français. Moins d'un quart d'heure

après, Debcrle voyait revenir Orthegaray et ses

camarades portant au bout d'une haute branche de sapin fraîchement coupée un drapeau tricolore aux couleurs de Fiance, improvisé et cousu par les soldats : le rouge fait d'un lambeau de flanelle garance, le blanc d'une large serviette de la cantine et le bleu d'une des ceintures de laine des Alpins.

— Voilà, mon capitaine, dit Orthegaray, en plantant dans l'herbe verte le tronc taillé en pointe, frais et comme saignant, du sapin.

Le drapeau flottait, claquait au vent, gai, clapotant comme une bannière de fête.

Et Deberle le regardait avec une sorte de joie orgueilleuse. Ils ne l'apercevaient pas, du point où il était, les Italiens ; mais comme ils le verraient s'il apparaissait, là-haut, tout à coup, sur le pic de neige !

— Est-ce solide au moins? demanda le capitaine.

— Si c'est solide! fit le Basque. Cousu par le cordonnier. Aussi solide qu'une paire de souliers !

— Eh bien ! s'écria Deberle en élevant la voix, qui de vous le plantera sur la cime de la Yaletta, mes enfants?

Toutes les voix, ces voix mâles, gutturales, répondirent: « Moi! moi ! » joyeusement, comme s'il se fût agi d'une partie de plaisir. Mais Orthegaray, après avoir laissé dire, ajouta :

— Il me semble, mon capitaine, que ça devrait être celui qui a eu l'idée de la chose !

— Certainement, fit Deberle : c'est trop juste, mon garçon !

Les yeux allumés, aussi résolu que s'il fût allé au feu, le petit Basque jeta en l'air son béret qu'il rattrapa et fit tournoyer joyeusement, puis empoigna la branche de sapin d'une main robuste, et, le drapeau improvisé au-dessus de sa tête, il l'agita dans le vent en disant :

— Merci, capitaine!

— Harri, Orthegaray! répondit Deberle en jetant au soldat le cri basque.

Et, les camarades lui souhaitant bonne chance, Orthegaray partit, redressant sa petite taille, emportant les couleurs qu'il serrait contre lui, fièrement.

— Les braves cens ! songeait leur chef.

ïls montraient Là, dans cette sorte de riposte à

la bravade italienne, le même élan, la même ardeur joyeuse qu'ils eussent mis à entrer en bataille si le clairon eût sonné la charge. Dans cette espèce de duel enfantin où seul était en jeu l'amour-propre de deux troupes côtoyant le même précipice à travers la frontière, ils déployaient le même zèle, les mêmes vertus de patriotique émulation qu'un jour de combat. Ils bondissaient sous les défis comme ils l'eussent fait sous les balles. Drapeau contre drapeau, et le sentiment de la lutte était aussi surexcité que dans un corps-à-corps en pleine mêlée.

Deberle ne pouvait s'empêcher de constater devant ses lieutenants cet esprit de vanité, en quelque sorte chevaleresque. Et, les officiers maintenant s'enfiévraient à l'idée de voir bientôt à cette altitude flotter comme une réponse palpable, vivante presque, le tricolore des Alpins de France.

Il fallait du temps pour qu'Or tl.egaray atteignit le sommet. De temps à autre Deberle regardait, du côté de l'Italie, les couleurs de Savoie, puis, la lorgnette à la main, interrogeait les pentes du pic. Rien; on ne distinguait rien au flanc du

mont, dans la neige que dorait maintenant le

soleil. Le capitaine, les lieutenants échangeaient à de courts intervalles des propos brefs, un peu nerveux. Loin d'eux, assis ou debout, les regards tournés vers la Valelta, les Alpins guettaient l'apparition du camarade, trouvant, eux aussi, qu'elle tardait bien.

— Il y a peut-être un accident, disait Deberle en tirant sa montre.

— Celte hampe de sapin, c'est lourd !

— Et un coup de vent dans le drapeau peut jeter l'homme à l

— Oh! ne craignez rien: il aura roulé les étoffes autour du tronc d'arbre !

— Puis il a le talon basque, ajoutait le capitaine, pour se rassurer et rassurer les officiers.

Tout à coup un grand cri de joie sortit de ces poitrines jeunes et les soldats, ceux qui étaient is, se levant brusquement, d'instinct battirent des mains. Là-bas, au versant du pic, grimpant comme sur une arête penchée, un point mouvant, une sorte de fourmi noire se montrait sur la blancheur de la neige. Un homme était là-bas ; oui, ce petit point aperçu, deviné par les soldats, c'était un homme qui lentement, péniblement, gravissait la pente. Deberle et les lieutenants

fixaient sur lui leurs lorgnettes. Orthegaray s'appuyait, en la fichant dans la neige, sur la hampe du drapeau comme sur un alpensloek. Il avait passé son bâton ferré en travers de son épaule, et son point d'appui, c'était le tronc même, le tronc de sapin autour duquel en effet, pour se garantir contre le vent, il avait enroulé et ficelé sans doute les trois couleurs.

Deberle eut un soupir de soulagement, et, la jumelle aux yeux, il regardait la petite fourmi monter, monter, portant cette espèce de fétu qui était le drapeau. De temps à autre le capitaine interrogeait l'horizon. Le soleil baissait; mais avant le soir Orthegaray aurait atteint le sommet du pic, et le drapeau déployé répondrait par ses clapotements à l'aubade de la batterie italienne.

Là-bas Orthegaray devait évidemment grimper avec la précision mathématique, la lenteur sûre et voulue des montagnards. Cependant il semblait au capitaine que le soldat ne bougeait pas. L'homme paraissait maintenant s'être assis, accablé peut-être. Puis, au bout d'un moment, De-

berle se rendait compte qu'Orlhegaray avait repris sa marche et gagné du terrain.

Les canons italiens redoublaient leur tir, comme si les officiers commandant les artilleurs eussent, de leur côté, aperçu le champion de France et voulu le narguer par des salves nouvelles.

Il s'était fait sur le plateau de l'Alpe un grand silence instinctif, solennel, presque religieux. Les soldats, eux aussi, regardaient l'horizon, voyant tomber le soir, l'ombre monter des fonds devenus plus confus et se demandant anxieusement si le camarade, là-bas, arriverait avant le crépuscule.

— Il en a pour un bon moment encore !

— Les derniers pas, voilà le difficile !

— Atteindre le sommet, c'est dur !

— Bah ! il a bon pied, bon œil, Orthegaray ! Deberle suivait toujours du regard le soldat,

qui avançait, montait, évidemment lassé, rompu de fatigue, mais continuant l'ascension avec une énergie devinée même à cette distance. Et cet effort humain, perçu de la sorte à travers l'espace, donnait à l'officier un sentiment d'orp:ueil, d'affection émue pour ces soldats qu'un appétit de sacrifice et de gloire éperonnait ainsi. De quoi ne seraient-ils point capables, les braves

LA FRONTIÈRE Itfl

garçons, aux jours des épreuves sérieuses? Et que pesaient toutes les déclamations des apôtres du sans-patriotisme lorsque, pour un chiffon et par bravade, ces soldats étaient prêts à risquer leurs os ?

— Décidément, soif de bonheur ou soif de renommée, l'homme en ce monde a soif du rêve ! Et c'est un beau rêve, la gloire !

Le capitaine sentit comme une cloche son cœur battre lorsque tout à coup, là-bas, la fourmi humaine s'arrêta, arrivée au sommet, plantant le tronc de sapin dans la neige vierge. Les lieutenants, la lorgnette à la main, les Alpins, les yeux rivés sur ce point, dans l'infini de l'horizon, retenaient leur respiration, attendant le dénouement, devinant que de l'autre côté de la frontière, sur le versant italien, d'autres lorgnettes étaient braquées sur cet homme Là-bas, grêle comme un insecte, et grandi, sublimé par l'idée qu'il incarnait, l'emblème sacré qu'il portait.

Tout à coup, sur ce sommet du mont perdu, on vit Othegaray se profiler d'une façon très perceptible sur l'horizon, que le couchant rendait tout rose. Au haut de la hampe de sapin, les couleurs se détachèrent, les trois couleurs de France,

162 LE SAKG FRANÇAIS

et, comme en une clarté d'apothéose, dans le soleil, dans ce qui restait de lumière au-dessus des Tonds vaporeux, des monts bleuissants, le tricolore apparut, le gai tricolore fiançais, dont le rouge vif et le blanc très clair chaînaient au vent, tandis que le petit Orthegaray agitait son béret en poussant sans nul doute un cri que ses camarades devinèrent et qui sortit en môme temps, d'instinct, de toutes les poitrines:

— Vive la France !

— Et vive ûrthegaray î dit un caporal, Basque comme le grimpeur.

Deberle ne voyait plus rien dans sa lorgnette en vain fixée sur le chasseur alpin. Les larmes de e :\ en mouillaient maintenant les yen

— Ça fait plaisir de commander à des gens comme ça, dit-il à ses officiers en essuyant la jumelle.

Des lazzis parlaient des rangs de ses chasseurs, des lazzis et des bravos. Ils battaient des mains en regardant le fortin, du côté de l'Italie. Les artilleurs du roi Humberl ne liraient plus, au fort Marglierita.

— Ça la leur coupe! dit le caporal.

D'autres remarquaient que le bleu des mon-

tagnes, là-bas, avec le fond du ciel pâle et le rose du soleil couchant qui rougeoyait maintenant, formaient à l'horizon une sorte d'immense draperie tricolore où le petit drapeau d'Orthegaray mettait la marque française ; et il semblait en effet qu'un ciel d'apothéose enveloppait les lambeaux d'étoffe que l'Alpin venait de planter sur le mont perdu. Tout ce qui restait au loin de clarté semblait se concentrer sur ce sommet étincelant et blanc, sur cet étendard qui flottait au vent du soir; et, comme un salut aux couleurs, le soleil envoyait au drapeau de France un dernier baiser de lumière.

Orlhegaray resta pendant un temps assez long sur le sommet; puis, les vapeurs d'en bas gagnant peu à peu les hauteurs, comme une marée de buée bleue qui eût monté, on le vit, après avoir touché la hampe de sapin pour la consolider, reprendre le chemin de descente et disparaître dans les vapeurs d'un bleu assombri.

Lui parti, le drapeau flottait toujours lumineux, orgueilleux comme un défi. Il semblait, le soleil couché, qu'on l'apercevait encore.

— Et maintenant, dit Deberle à ses soldats, si haut que nous montions pour les manœuvres, nous aurons toujours au-dessus de nos têtes ce sourire de la patrie!

Ils comprenaient bien ces mots, les soldats. L'Alpin est un poète en action, comme le marin; poète naïf et sublime, en qui la poésie entre parles pores et qui rêve aussi devant l'infini.

Les étoiles maintenant s'allumaient comme la veille, sur l'Alpe où la petite troupe allait sommeiller. Mais Deberle attendait Orthegaray. Il lui tardait de serrer la main du brave garçon.

Le chasseur ne revint que tard dans la nuit, harassé. On le mena au capitaine.

— Mon brave Orlhegaray! fit Deberle en lui tendant la main.

— Ah! dit le petit Basque, c'a été dur; mais ça

y est-

— Pas d'accident?

— Une bêtise. J'ai glissé sur un névé en montant, ce diable de tronc de sapin n'étant pas commode. El je me voyais déjà tout en bas. Mon balon, en travers de moi, s'est heureusement accroché à des branchages. Ça n'est rien. Des écorchures !

— Seulement?

— Et un peu de douleur à l'épaule. Pas la peine d'en parler. Le drapeau est là-haut, c'est le principal.

Le capitaine avait tendu sa gourde au soldat, lui demandant s'il avait faim.

— Non. Envie de reposer, voilà tout!

— Et demain, dit Deberle, vous prendrez le café avec les camarades, et l'arroserez à la santé de la France! C'est le capitaine qui invite, et je régale la compagnie en ton nom, Orthegaray !

— Merci, mon capitaine! De celte façon-là, ils ne se ficheront plus de nous avec leur chiffon, là-bas, les marmottes!

— Ya dormir, fit le capitaine. Tu dois être éreinté !

— Assez, oui. Mais, parole! mon capitaine, vous me diriez encore : « Harri ! » eh bien ! vrai de vrai, je crois que je recommencerais ! Seulement, irais-je jusqu'au bout?Yoilà. Pas commode, le sacré pic! Bonsoir, capitaine! Et, s'il y a encore des monts perdus à couronner, je vous en prie, en qualité de pays, mon capitaine, donnezmoi la préférence !

ni

11 flottait maintenant, le drapeau fiançais, il flottait en fa<e du drapeau d'Italie, dans le ciel, au-dessus des monts; il semblait protéger, guider dans leurs manœuvres les Alpins envoyés là-haut, le long de cette frontière tracée sur les rochers, plus haut que les nuages. Il flottait gaîrnenl, on le voyait de partout. Il commandait la vallée profonde, les vallons de la Moilière, de Salles, de la Madone, qui séparaient les deux versants. Il étendait ses plis au-dessus du versant italien. Il semblait l'étendard du pays, de tout le pays — à des distances infinies. El les Alpins du capitaine Deberle en étaient fiers, fiers comme d'un pavillon hissé au grand mât de quelque navire immense. Il la dominait, cette mer de montagnes et déneige. Il semblait qu'Or thegaray, avec sa gymnastique, eût assuré à la petite troupe, mieux que cela, à la Fiance même, une sorte de suprématie impré-

LA FKÛ.N ÎT.ERE 167

vue. Celte conslalalion, héroïquemenl puérile, remplissait d'orgueil \es chasseurs alpins, amusés, ou plutôt sérieusement heureux de cette petite victoire enfantine. Un moment découragés, agacés, on leur avait rendu l'allégresse ardente, la joie d'avancer, d'aller, de grimper, de vivre... Et la songerie du capitaine Deberle lui faisait dire qu'on mène les hommes comme les petits, avec desjouels, Mais il donnait de la confiance et de la joie, et, avec cette force morale, de véritables forces matérielles aux soldats en marche, ce joujou planté dans la neige, et dont, le lendemain du jour où Orthegaray l'avait érigé là, on avait fêté l'apparition en buvant le café et en choquant les quarts de fer-blanc à la santé des officiers !

C'était à présent comme une partie de plaisir, les manœuvres, sous ce drapeau. En route, on le regardait. « Pas fatigué, lui! i disait un soldat, dans le harassement d'une journée dure.

— C'est qu'il n'a pas tant de kilos sur le dos!

— Il a plus que ça : il porte la France !

On riait, et gaiment on achevait l'étape. On le cherchait du regard au réveil. Toujours là! Le cordonnier avait bien cousu les couleurs: le vent des sommets nv faisait rien. On le saluait à l'heure

du sommeil. C'était le grand chef. Les troupiers dans leurs Lazzis lui demandaient: Es-tu content?

Les Alpins ne songeaient qu'à rencontrer des pics plus ('levés que la Valetla sur leur route, afin d'y planter encore un drapeau et de «faire plus fort » qu'Orthegaray. Mais le malin avait choisi le plus haut sommet. Rien à faire !

— Il tient le record, Orthegaray ! disait un Parisien.

Et ils se divertissaient « de la tête » qu'avaient dû avoir les Italiens, de l'autre côté, lorsqu'ils avaient vu le drapeau français leur «faire la nique •. Leur macaroni n'avait pas dû passer tout seul, '"est vexant tout de môme d'avoir devant soi des gaillards qui vous plantent des étendards au-dessus du crâne, comme pour vous dire : « Yenez-y donc! Trop haut, le tonnerre ! »

Ainsi, dans les haltes, au grand repos, le drapeau attaché au tronc de sapin était le continuel sujet des conversations de ces troupiers. Il revenait comme un refrain dan.> tous leurs propos. On en avait fait une chanson qu'on chantait sur l'air de Sidi-Brahim :

Franc chasseur alpin, gai soldat, La France est là qui te regarde :

A l'heure rouge du combat, Tu sais ta place ? A l'avant-garde !

Et le mot éternel, le mot enfantin de ces grands collégiens héroïques, c'était :

— Ils doivent bisquer, les Italiens î Ils bisquent, ils bisquent !

Les soldats en eurent, du reste, la preuve évidente, un soir qu'à la grand'garde se présenta un Alpin italien qui demanda à parler au commandant français. Un beau garçon, bien découplé, petit, mais leste et presque élégant, qui venait se rendre: un déserteur. La tentalion est grande de ces désertions à la frontière. D'un pays à l'autre il semble que la liberté soit conquise en trois pas. La souffrance qui étreint l'homme ici, chez lui, dans son pays, va-t-elle le lâcher, lorsqu'il aura revêtu un autre vêtement, respiré un aulre air? Il le croit. Et il jette ses armes, apporté sa vie. L'Alpin italien faisait ainsi. Il en avait assez du service en Italie. Servir

ailleurs avec les mêmes obligations, les mêmes devoirs rudes, eh bien! c'était du nouveau. Une aventure. Il la tentait.

On l'amena devant Deberle. Les soldats français examinaient le déserteur, détaillaient son costume : sur le chapeau la plaque de cuivre estampée aux armes royales, la plume d'aigle plantée dans une olive sur la cocarde, tricolore aussi, le pantalon gris à passe-poil rouge; ils examinaient son armement, le fusil, genre Manlicher à poudre balistile, et ils disaient tout bas (la chaussure, mère des ampoules, étant la grande préoccupation de ces pauvres gens en marche) :

— Fameux, leurs brodequins!

— Ils sont bien chaussés!

Deberle examinait l'Italien qui se raidissait devant lui, très correct, saluant militairement.

— Vous savez le français? demanda le capitaine.

— Assez bien, oui, mon capitaine, dil le soldat.

— D'où venez-vous?

— Du col de Geriéga, mon < apilaine.

— Et vous désertez?

— Oui.

LA FRONTIÈRE 17 i

— Pourquoi ?

— Parce que je m'ennuie !

— Ah!... Vous n'avez pas d'autre raison ?

— Pas d'autre !

— Aucune punition encourue chez vous?

— Aucune.

— Pas da condamnation ?

— Pas de condamnation

— Vous servez depuis longtemps?

— Depuis deux ans, mon capitaine !

— Et vous désertez? répétait Deberle.

— Oui, je déserte, dit le soldai fermement.

— Vous n'aimez donc pas votre pays, vous?

— Si, je l'aime !

— Et vous le fuyez !

— Oui !

— Comme cela, sans raison, encore une fois?

— Je vous ai donné ma raison, capitaine. Je m'ennuie!

Deberle regardait l'Italien dans les yeux, des yeui noirs, ardents, un peu fous.

— Oui, et je veux me battre. On se bat chez vous. Il y a des coups à donner et à recevoir dans la légion étrangère, au Dahomey, au Soudan, je ne sais pas, moi. Se battre, c'est vivre. Être

caserne, cantonné, c'est végéter. J'ai rendu mes armes. Donnez-m'en d'antres !

— On vous enverra à Sospel, puis à Nice, puis au Tonkin probablement.

Les yeux de l'Italien s'allumèrent.

— Le Tonkin, j'y ai bien pensé. L'Asie! Voir l'Asie! l'Afrique ! Voir du pays! C'est mon rêve !

Deberle songeait à ces aventuriers qui ont soif de l'espace, courent et découvrent des mondes, ou à ces farouches qui, nés loups, restent loups, héroïques dans le rang, redoutables en liberté, dans la vie courante. Il se demanda, un moment, si ce fauve échappé n'était pas un espion. Mais non, le déserteur ne songeait qu'à la liberté, à l'aventure.

— Vous connaissez le pays? demanda Deberle.

— Du côté de l'Italie, oui. De ce côté-ci, non !

— Qui vous a guidé de ce côté ?

— Ce garçon, fit l'Italien.

Et il montra, assez loin de là, un petit êlre rabougri qui se tenait à demi caché.

Alors, Deberle aperçut, derrière les soldats, Lantosque, l'innocent rencontré sur l'Alpe, l'errant qui vivait là-haut, aux jours d'été et rentrait

nicher dans quelque é table, aux mois d'hiver.

C'était l'idiot qui avait montré le chemin au déserteur. Ce malheureux, fruste et rabougri, cet être qui ne savait rien de ce qu'était l'Italie ou de ce qu'était la France, avait amené aux Français l'Italien qui fuyait l'Italie. Le dégénéré ignorant de la patrie servait de guide au soldat lassé et secouant le joug de celte pairie.

Deberle resta muet un moment, songeur.

Cet idiot était un Français ! Ce fuyard était un Italien ! Et ni le cerveau congestionné du révolté, ni le cerveau obtus du débile n'avaient la conception de la mère patrie, de ce qu'elle est, de ce que lui doivent ses fils.

— Votre nom ? demanda brusquement le capitaine pour échapper à une sorte de trouble irrité.

— Yincenzo Capuana.

— Vous êtes né?

— A Gènes.

Deberle écrivait au crayon les réponses sur un calepin.

— Vous avez vos papiers?

— En règle, mon capitaine. On pourra m'incorporer dans la légion étrangère quand on voudra.

1 — Ah çà ! mais, que diable, s'écria Deberle, vous paraissez un soldat liefîé et pourquoi, encore un coup, déserter, passer d'un pays dans un autre? Le régiment en Italie ou le régiment en France, c'est toujours le régiment !

— Oui, répondit Capuana, — mais c'esl du nouveau !

Il avait dit : du nouveau, comme un affolé d'inconnu eût parlé de sa chimère, un amoureux de son rêve.

— Alors, quel que soit le drapeau, pourvu que vous alliez de l'avant, vous êtes satisfait?

— Oui. Si le drapeau change, je ne change poinl, n'est-ce pas? je suis toujours moi. Mon individu, c'est toujours Yincenzo Capuana. L'Italie ne satisfait pas les appétits de curiosité, de nouveauté que je ressens. Je vais ailleurs.

— Vous aimez la France?

— Oui. Et je ne déteste pas l'Italie. Quand j'ai vu l'étendard que vous avez p!anlé sur la Valelta, j'ai été furieux comme les autres. Furieux, oui! Une minute. Mais, je vous l'ai dit, je m'ennuie. J'étais peut-être trop heureux. Je veux des coups !

Et le soldat liait.

— Vous devez avoir faim V

— Un peu, oui.

— El ce pauvre garçon aussi, dit Deberle en montrant Lanlosque. On va vous donner des vivres.

— Et je partirai pour Sospel quand cela?

— Demain matin, avec le vaguemestre. On vous conduira au premier poste de gendarmerie. Et bonne chance au Tonkin, ou au Sénégal !

— Merci, mon capitaine!

Deberle était troublé et de méchante humeur en voyant s'éloigner ce déserteur, conduit vers la soupe par des Alpins qui plaisantaient gâtaient avec lui. Ce sans-patrie lui causait une impression de malaise, comme eût pu le faire uu cas de maladie lépreuse rencontré dans un musée anatomique. Il y en avait aussi en France, de ces esprit révoltés ou simplistes qui, dans l'immensité de la terre et la complexité des devoirs, ne voyaient rien que leur propre appétit, leur propre instinct, l'affranchissement intégral de leur moi î Alors, à quoi bon le dévouement à une collectivité uu cà une idée? L'héroïsme du soldat qui

meurt pour une frontière, un lambeau d'étoile, était-il donc une duperie?... Une bêtise?

Et l'officier se reprenait à songer encore à cet ironique hasard qui rapprochait l'idiot du réfraclai re.

— Du symbolisme, ma parole! pensait Deberle en essayant de sourire.

Il échangeait, tout en gagnant lentement sa lente, ses impressions avec le lieutenant.

— Ça ne vous étonne pas, vous, Bergier, ces désertions-là?

— Ma foi, non, capitaine. Ça s'explique parfaitement. Ils ont en Italie un homme qui découvre sur le faciès d'un monsieur tous les faux instincts qui peuvent se cacher dans son individu et qui a inventé les criminaloïdes !

— Oui, Lombroso.

— Lombroso, justement. Eh, bien! Lombroso vous dirait qu'il vaut mieux que ce déserteur donne carrière à ses instincts de tapedur au Tonkin ou au diable que dans un faubourg de Gènes. Il est né pour cogner, il veut cogner, il demande à cogner et il va cogner. Tout est pour le mieux.

— Dans l'espèce, soit. Ce qui n'empêche pas

que ce ne soit étrange et inquiétant, cette fièvre morbide qui vide un cerveau de toute idée de nationalité et de devoir. Eh! sans doute, s'il ne s'agissait que de ces fauves, de ces impulsifs, comme ce Capuana, ou de ces débiles, comme Lantosque; mais, si l'on interrogeait certains penseurs — je dis des penseurs, je pourrais dire des farceurs — ils vous répondraient que, sauf le réengagement dans la légion, Capuana est dans la vérité en quittant son pays et en jetant ses armes, et que nous faisons, nous, un métier de niais, à courir les sentiers pour délimiter ou garder des frontières, en attendant que nous fassions un métier de bourreaux (ah! ça s'imprime journellement) en risquant noire vie pour les autres. Drôle de moment, mon pauvre Bergier !

— Sans doute. Mais, si vous voulez mon avis, capitaine, je crois bien qu'à peu de chose près, ça toujours été comme ça !

— Qui sait? fit Deberle.

11 salua le lieutenant, gagna son abri et s'étendit dans sa couverture, ne lisant pas, ce soir-là, son-

géant, énervé, et ne pouvant dormir. Une célébration involontaire le tenait éveillé. Oui, il revenait à ce Capuana invinciblement. Ce n'est pas celui-là qui se fut senti électrisé, remonté, parce qu'un bout de drapeau eût flotté sur un glacier! Il s'en moquait bien, du drapeau î Deberle eût voulu savoir ce que pensaient du déserteur les chasseurs qu'il commandait.

— Bali! Ils n'analysent pas, heureusement. Ils font leur devoir, d'instinct, se dévouent comme* le terre-neuve sauve. Mais le jour où les Capuana seront [dus nombreux?...

Parbleu, tout soldat qu'il était, Deberle n'avait ni l'appétit des tueries, ni la haine des étrangers. I! n'eût demandé qu'à présenter les armes à l'embrassade générale des nations réconciliées. L'humanité, il en savait le prix, il en avait la passion comme de la patrie. Mais à ce rêve de bonté, d'oubli et d'amour, décevant comme tous les rêves, fallait-il sacrifier le devoir quotidien, l'éveil constant du fils protégeant la terre natale comme une mère menacée? C'était facile, en vérité, la satisfaction de l'instinct; c'était admirable, l'idée supérieure de l'humanité dominant le foyer; mais la réalité s'imposait plus étroite,

plus sévère et plus triste. Il en était de ceux qui brisent les liens, secouent les charges du patriotisme comme il en serait de tels hommes qui sacrifieraient la famille, les proches, à l'affection . vague d'une foule voisine.

N'importe, le « moment », comme il disait à Bergier, était bizarre et la désertion fie l'Italien ramenait la pensée de l'officier à tous les problèmes redoutables, à l'anarchie morale, intellectuelle, politique, de l'heure présente. Singulier moment, en effet, où les fronts se heurtaient aux réalités dures, quand les cerveaux ne se perdaient pas dans les mystieismes morbides.

— Le rêve! Eh î parbleu, c'est beau, le rêve, beau et attirant comme ce gouffre sur lequel passaient mes soldats. Mais la réalité? La vérité, c'est le tronc d'arbre qui permet de franchir l'abîme î

Et, peu à peu, il se laissait aller à des songeries consolantes. Dans le trouble contemporain, il avait du moins rencontré le point d'appui, ce sentiment du devoir qui était le >i\ot de son métier. On était loin, en haut des Alpes, loin de toutes les compromis^ons et de toutes les hésitations d'en bas. On vivait là en pleine vérité

comme en plein ciel. Et ces braves gens venus de bien des coins de France pour servir sous le même uniforme, ces Alpins endormis étaient comme lui sans trouble, habitués à résumer leur existence dans un seul mol, le plus beau de tous : servir.

Et même, en se répétant ainsi qu'il servait, Deberle oubliait la mélancolie de l'éloignement qui, parfois, lui venait quand il pensait à la mère restée là-bas, à Bayonue. Elle sommeillait doucement, à cette heure, ou, éveillée, elle pensait à son fils comme il pensait à elle. Oh! elle ne se plaignait ni ne le plaignait! Né d'une race de soldats, l'enfant avait le sacrifice dan- le sang. Il oh iissait. Elle en était Hère.

— Il faut bien que l'atavisme, songeait Deberle, ait aussi son bon côté.

Dans une succession de rêvasseries, traversées de visions hypnagogiques où il voyait tantôt des files bizarres de déserteurs italiens emmenés par ses Alpins 'ou des drapeaux singuliers flottant sur la neige, Deberle peu à peu s'assoupit, s'endormit

— comme ses soldats — dans la solitude des sommets. Il fut réveillé brusquement, une ou deux heures après , par un vent de colère qui semblait , au loin, une immense plainte humaine et qui, en se rapprochant, secouait la toile de la tente et lui faisait rendre des sons de tambour battu. Quelque tempête s'était levée dans la montagne.

L'Alpe a de ces surprise. En plein mois d'août, l'année précédente, Deberle et ses hommes, après s'être couchés sous une sorte de grésil, s'étaient réveillés dans une neige haute. Ce n'était pas de la neige, cette fois, c'était la tourmente. Le vent soufflait, sifflait, hurlait comme quelque être vivant, déchaîné comme un fou échappé poussant des clameurs. Deberle entendait, parmi ces hurlements, craquer les hêtres.

Sa première pensée fut :

— Et le drapeau?

Le drapeau planté par Orthegaray, l'immense guidon que suivait des yeux la troupe en marche, ce vent de furie allait-il le respecter ou l'abattre? Peut-être la tempête, qui grondait surtoutdans les fonds, ne monterait-elle pas jusqu'aux sommets. Elle battait cependant, faisant claquer comme les voiles d une barque en détresse la

toile secouée des tentes. Et, au-dessus de sa tête, Deberle entendait passerleshurlements, lesbruits, les cris, les jappements de ces chevauchées des

nuits de vent que les paysans appellent les « chasses volantes ».

— Oui. le drapeau ! Le vent l'aura arraché!

C'était sa pensée constante maintenant. Il ne donnait plus. Comme le devoir même précisait sa vie, ce point unique, le drapeau, attirait, hypnotisait sa songerie. Il eût voulu que l'aurore vînt pour savoir. Le vent sifflait toujours, un peu calmé pourtant, comme un énergumène lassé de sa rage. Avant le jour, Deberle était debout. Il n'y avait encore sur les cimes que des lueurs vagues, des nuées éperdues, balayées et fuyantes. Çà et là, difficilement entrevues, devinées plutôt, des taches noirâtres : quelques sapins déracinés.

L'officier regardait avec une fixité anxieuse le haut du pic de la Yaletta. Il ne distinguait rien. Au lever du jour, il verrait peut-être.

Le vent baissait, baissait. On ne l'entendait plus que très loin, comme un tonnerre qui s'endort — comme un fuyard.

Confusément, des ombres apparaissaient dans

la brame matinale — des Alpins qui, ne pouvant sommeiller, s'étaient levés déjà, erraient. Une sorte de brouillard, épais comme la fumée d'une cuve, s'amoncelait dans les fonds les plus sombres : mais l'horizon se vidait de nuages qui semblaient emportés, roulés les uns sur les autres, et le jour pouvait être beau. Deberle attendait que le premier rayon éclairât le pic, la cime, Làbas.

Il y vint, ce raon, pâle, confus, puis soudain très perçant et vif, et le mont apparut, incandescent dans sa clarté de neige. Deberle poussa un cri.

— Tonnerre ! Pauvre Orthegaray !

Le tricolore n'y était plus.

Le capitaine frappa du pied, avec colère. Il rentra dans sa tente, ne voulant pas voir la déception, la tristesse de ses chasseurs lorsque tout à l'heure, la diane sonnée, ils ne retrouveraient plus, au sommet de la Yalelta, le drapeau — leur drapeau !

Ce fut un désespoir dans cette troupe lorsqu'on n'aperçut plus cet étendard flottant là-haut comme une sorte de sursum corda matérialisé. Où le veut l'avait-il jeté? Le diable emporte le vent! Et à ces récriminations contre la tempête se mêlait le sentiment de l'éternel soupçon qui s'empare de ces cœurs d'enfants devant tout accident soudain, tout malheur inexpliqué. Ils hochaient la tète, les soldats. Oui sait? Peut-être y avait-il quelque trahison là dedans. Un tronc de sapin, bien fiché en terre par « un homme de la poigne d'Orthegaray », est-ce que ça se casse aussi facilement que ça, voyons? Et ils en étaient bien persuadés, il y avait a de l'Italien » là-dessous. Oui, jalousie du voisin, mauvaise humeur de l'ennemi. Le mauvais coup — car on ne leur eût pas ôté de l'idée qu'il y avait un mauvais coup — venait i de l'autre côté >. Alors les regards des chasseurs se tour-

naient vers le fortin où flottait toujours, comme victorieux maintenant, le drapeau du roi Hum? bert.

Vainement les lieutenants, Deberle lui-même causant avec ses hommes, leur expliquaient que le vent avait été assez fort pour déraciner le tronc d'arbre. Il y en avait bien d'autres, il y en avait assez de branches de sapins cassées, dans le bois, par la bourrasque!...

— Non, non, capitaine, les Italiens ont profité de cette nuit de tempête pour flanquer notre drapeau ta terre. Il les gênait trop, le tricolore!

— On ne leur otera pas cette idée de la tête, disait Deberle.

Mais où était-il, le drapeau? Resté, là-haut, au sommet du pic? On l'apercevrait alors, comme une aiguille noire sur la neige. S'tfa l'avaient emporté, pris comme un trophée? Allons donc !... Ils seraient venus en France, alors, la nuit? Ils auraient sciemment violé la frontière? Impossible. Quoi qu'il en fût, il fallait donner satisfaction à ces inquiétudes romanesques des soldats, expliquer la cause de l'accident, retrouver les trois lambeaux d'étoile tricolore. La compagnie s'assombrissait, devenait de méchante humeur, hu-

milice par le voisinage, par ces couleurs du tort Ifargherita, toujours hissées, insolemment intact

— Et s'ifa l'avaient volé? grommelaient les Alpins.

— Nous retrouverons le drapeau, dit Deberle.

Il fit appeler Orthegaray.

— Viens avec moi, nous irons ensemble!

Oui, il voulait aller lui-même, monter sur le

pic avec le petit Basque et, quand on aurait retrouvé l'étendard, le remettre debout, sous les regards des soldats. En dirigeant l'enquête, de sa personne, le capitaine mettait fin à la légende qui accusait les Italiens. Et, revenu au campement, il dirait la vérité.

Le lieutenant Bergier offrit à Deberle de l'accompagner. A (moi bon? La compagnie restait campée sur l'Alpe. Elle repartirait demain. Le capitaine serait revenu dans quelques heures, et la lâche n'était pas difficile. Orthegaray eût pu l'accomplir seul, une seconde fois.

— Seulement, disait Deberle, quand j'aurai vu, de mes yeux vu, et dit ce que j'aurai vu, les hommes me croiront.

Ils étaient visiblement contents, en effet, les hommes, maintenant que le capitaine prenait au sérieux l'affaire du drapeau arraché. Oh ! c'était un chef pour tout de bon, le capitaine Deberle. On ne badinait pas avec lui î Ils allaient s'en apercevoir, les Italiens ! S'ils avaient fait le coup, aussi sûr qu'il y a un dimanche au bout de la semaine, il exigerait des excuses.

Pour cela, sans doute, Deberle avait choisi quatre autres soldats, voulant les joindre au petit Basque : des témoins que les camarades enviaient, regrettant de n'êlre point de la partie. Aller avec le capilaine, tous l'eussent désiré ardemment. Et du haut de la crête ils le suivaient des yeux, le regardant marcher, le bâton recourbé à la main, à côté d'Orthegaray, en tète de ses hommes, d'un pas alerte. Car Deberle allait, droit devant lui, résolument, sentant le prix de cette petite expédition, tenant à montrer par lui-même le dévouement qu'on doit à ce chiffon sous lequel on meurt. Et il se donnait aussi l'illusion de marcher vers quelque but utile. Ce n'était plus seulement une

manœuvre ordinaire, quelque chose comme une promenade militaire par les sentiers ou sur les crêtes. Non, il se figurait volontairement, par une sorte de suggestion qu'accélérait son pas, il s'imaginait qu'il allait à une expédition commandée, là, sur la frontière. El il n'eût point marché avec plus de résolution si, au bout du chemin, il eût dû recevoir le coup de feu de l'ennemi.

Gela lui plaisait maintenant de savoir ce qu'étaient devenues ces couleurs et de rendre leur gaîté aux hommes en les hissant de nouveau dans le plein ciel. Et les cinq chasseurs, derrière lui, marquaient le pas allègrement comme une avantgarde de guerre. Quelque jour, songeait Deberle, il se trouverait ainsi, allant de ce pas résolu, à la tête de ces mêmes hommes. Et les talons des chasseurs alpins, frappant sur la terre sèche, semblaient déjà sonner la victoire.

Ils ne disaient rien, les chasseurs : ils suivaient leur chef. On marchait ainsi depuis une heure, lorsque Orthegaray, s' arrêtant, déclara :

— C'est par là que j'ai attaqué le pic !

11 montrait un sentier contournant le mont neigeux dont on apercevait le sommet éclatant, dans le bleu, très haut.

— Allons, dit Deberle.

Les six hommes alors montèrent, s'appuyant aux bâtons ferrés.

— Combien de temps, Orthegaray, jusqu'au sommet?

— Une heure et demie, mon capitaine.

— Ce n'est pas une affaire !...

Ils marchaient ainsi depuis une demi-heure environ lorsque Deberle s'arrêta, voulant regarder le paysage vraiment admirable, la succession des montagnes, Alpes italiennes ou françaises qui s'étageaient avec des tons clairs d'aquarelles, des blancs intenses, des roses tendres, des mauves exquis. De loin, les monts aux arêtes nues semblaient de grands géanls accroupis dont ces arêtes dessinaient les colonnes vertébrales. A l'endroit où Deberle et ses hommes faisaient halte, la montagne était à pic, surplombant une petite vallée, qui paraissait si étroite de là-haut qu'on l'eût prise pour une crevasse. Et de l'autre côté de cette vallée, sorte de coupure brusque dans le roc, c'était l'Italie. Deberle pouvait croire, l'effet de perspective étant bizarre, qu'en étendant la main il toucherait cette terre qui était une autre terre. Puis, reprenant leur ascension, ils contournèrent

le mont perdu et, après une marche d'une demiheure encore, ils se retrouvèrent, ayant gagné du terrain, au-dessus de cette même brèche béante, les pieds dans la neige et côtoyant le vide.

Tout à coup, s'étant penché au-dessus du gouffre, Orthegaray jeta un cri :

— Capitaine î Voyez, capitaine !

Deberle marchait devant le soldat. Il se retourna à ce cri et regarda au fond de la crevasse, ses yeux suivant le geste d'Orthegaray. Tournés vers la brèche, les chasseurs alpins regardaient aussi.

— Là !... là, capitaine, dit le petit Basque. Le drapeau ! il est là, le drapeau !

Deberle, en effet, l'apercevait, en bas, très loin, mais très vi-ible sur un névé dont la blancheur en faisait ressortir les couleurs vives. Le vent Lavait déchiqueté; la chute, de là-haut jusqu'à ce gouffre, en avait brisé la hampe de sapin. Mais c'était lui, le drapeau improvisé par la compagnie et planté par Orthegaray sur le sommet de la Yaletta.

— Vous voyez bien que le seul coupable, c'est le vent ! dit alors le capitaine.

Ud des soldats murmura :

— Savoir !

— Et maintenant il faut le rattraper et le replanter, dit Deberle. Ce n'est pas facile !

— On en a bien vu d'autres, répondit un soldat.

— Voulez-vous que j'y aille, capitaine? demanda Orlhegaray.

— Toi, fit Deberle, tu es un gourmand. Part à tous.

Et il répéta :

— Nous irons ensemble !

Il s'agissait d'arriver à ce gouffre qui paraissait sans fond, attirant comme avec une avidité de vertige. Le capitaine étudia le terrain. On pouvait descendre en traçant des marches dans la neige. Et les soldats taillèrent cet escalier improvisé qui les rapprochait du fond de la brèche. Tout ta l'heure, Deberle avait la sensation d'une montée dans Pie fini ; maintenant c'était la descente dans quelque chose de profond et de mystérieux, une aventure plus périlleuse, le pied glissant parfois, malgré les semelles ferrées, sur la neige que le soleil rendait moins solide. Mais si le gouffre semblait tragique les trois couleurs élaienl là, là,

tombées et comme humiliées, appelant à l'aide.

Les chasseurs alpins allaient, allaient, sautant parfois d'une arête à l'autre. Puis, dans le grand silence de la montagne, brusquement Deberle tressaillit, s'entendant appeler, héler par une voix qui parlait d'au-dessus de sa tète et qui tombait en quelque sorte du versant étranger.

Le capitaine leva les yeux et, Là, en effet, sur le reboid de l'Alpe italienne, il aperçut, apparaissant avec un de ses officiers et une dizaine de ses hommes, le capitaine Salvoni qui le saluait en portant la main à son chapeau de feutre.

— Capitaine, dit l'Italien avec une politesse correcte, c'est ce drapeau que vous cherchez?

Les voix, dans ces solitudes, s'entendent claires et perceptibles, à des distances incroyables.

— Oui, capitaine, répondit Deberle.

— Ne vous donnez pas la peine, mon cher camarade; j'ai de mes hommes en bas, tout près, tout près du névé. Ils seront Irop heureux de vous le rapporter!

Il y avait, dans la galanterie de ces paroles, une constatation, volontairement soulignée, de l'alacrité et de l'adresse des Alpins italiens.

Deberle crut du moins le comprendre. Il essaya d'apercevoir, dans l'espèce de trou profond qui s'ouvrait là, les soldats dont parlait Salvoni; mais il ne distinguait rien. Seulement il avait regardé ses hommes et ce regard muet avait élé compris. Il signifiait : i Vous entendez ce que dit l'Italien ? N'est-ce pas que nous n'avons besoin de personne? »

— ils n'ont pas à touchera ça! Est-ce que c'est à eux... — dit tout haut Orthegaray, la voix hostile, comme répondant ta la question du capitaine.

Et Deberle, redressant la tête, s'écria en s'adressant aux Italiens rangés là-haut :

— Inutile et merci, capitaine ! J'y vais !

— Le drapeau est — voyez votre carte — exactement tombé sur la ligne frontière, — répondit le capitaine italien. Il est de notre devoir autant que du vôtre de le relever !

— Oui, mais le drapeau est à nous! cria Deberle.

— Suivez-moi, dit-il aux soldats.

Alors, sur ce versant rapide, cherchant les angles, s'accrochant aux saillies, le dos collé à la paroi, les talons dans la neige, avec le bâton ferré pour balancier sur ce vide qui s'ouvrait sous eux,

effrayant, les hommes descendirent. Deberle avant les autres. Ils glissaient, se retenaient au bord du gouffre, ne disant rien, avançant, s'enfonçant dans la crevasse au bas de laquelle était le drapeau et se raidissant sous le regard des soldats de Salvoni qu'ils sentaient, plongeant sur eux du haut du versant italien.

Il y avait là comme une gageure de courage, une bravade d'amour-propre et il s'agissait d'arriver, d'arriver vite, avant que les chasseurs alpins de l'autre nation eussent, plus rapprochés puisqu'ils étaient à mi-chemin, plus bas, atteint le fond du trou où gisait le drapeau.

Et le capitaine Salvoni avait raison : c'était la frontière. Le fond du gouffre délimitait deux patries, et le drapeau aux couleurs françaises était tombé de telle sorte qu'il étendait ses plis à la fois sur le sol de France et celui d'Italie.

Eh bien ! il fallait le remettre droit sur le sommet français, là-haut, dans la neige!

a Harriî harri! » répétait le petit Orthegaray

en se laissant glisser, sur la pente, puis s'arrêtant net, les pieds solides à quelque arête.

C'était comme un assaut à rebours, les soldats se précipitant dans la crevasse avec la même ardeur qu'ils eussent mise à grimper au sommet. Les Italiens, du haut de la crête, admiraient cette gymnastique à la fois exaltée et précise. Deberle accélérait sa marche, ayant aperçu cette fois, dans les anfractuosités du versant voisin, et dévalant en même temps que ses hommes, les Alpins italiens à qui Salvoni avait donné, sans doute d'avance, l'ordre de relever le drapeau.

Et il s'agissait d'arriver avant eux sur le fond de neige. Les Italiens y mettaient visiblement une précipitation ardente. C'était une sorte de duel de vitesse, où, sous l'émulation des coureurs, il y avait la rivalité latente des patriotes. Duel de muscles, mais duel de cœurs. Qui le toucherait le premier, ce drapeau déraciné parle vent? Qui le ramasserait avant tous? Les Français le redresseraient-ils fièrement sous l'œil des étrangers, ou ceux-ci, le prenant avant eux, le rendraient- ils à ceux qui le cherchaient en donnant à cette galanterie une apparence de victoire?

— Allons ! allons! répétait Deberle.

Il n'avait pas besoin d'encourager ses soldats. Les braves garçons semblaient bondir sur ces pentes où à peine le talon trouvait-il place. Au péril de leur vie, ils allaient mesurant de l'œil les efforts parallèles des Italiens glissant ou sautant sur le versant et gagnant du terrain, eût-on dit. Oui, rapides, admirablement entraînés, ces Piémontais, ces montagnards aux jarrets d'acier, avançaient, avançaient vers lé drapeau. Et bien que fabriqué par hasard, ce drapeau, ce chiffon, c'était un drapeau français, un drapeau pareil à celui qui flotte au-dessus des têtes, au centre du régiment, dans les batailles! Et ils le saisiraient, même pour le tendre et le rendre? Et ils y toucheraient ?... eux, les rivaux, les étrangers?...

Toute l'ardeur généreuse, admirable, absurde et sublime qui fait les héros, pousse aux sacrifices, aux immortelles folies, toute la passion de renommée, l'amour de l'idée et le dévouement à un symbole qui secouent les âmes, leur soufflent à la fois l'appétit et le mépris de la mort, battaient au cœur de ces hommes — des deux côtés de la frontière — et, italien ou français, quelque clairon invisible sonnait la charge à leurs oreilles.. .

En avant ! Avanti !.... A qui le drapeau el à qui la gloire ?

Deberle eut un frisson en apercevant tout à coup près du fond blanc de la crevasse un Alpin d'Italie, qui, arrivé là-bas le premier, n'était plus qu'à une courte distance du drapeau et s'avançait, rasant une arête étroite, vers la neige où éclataient les trois couleurs. L'Italien avait sur les Alpins français une avance incontestable. Il paraissait surgir là, tout à coup, comme un coureur prend, au tournant, la tète du steeple. Orthegaray bondissait comme un clown. Ayant, en même temps que le capitaine, vu l'Italien, mesuré la distance et risquant ses os, il filait sur les éboulis comme un lézard sur les anfractuosilés d'un mur.

Mais il avait l'avance, l'Italien. Il rampait sur l'arête où, le premier, bien avant ses compagnons, il avait mis le pied. Il s'avançait lentement, sûrement, n'ayant plus que quelques mètres à parcourir pour toucher au drapeau; et Deberle s'imaginait, à distance, qu'en étendant la

main l'Italien pouvait même déjà l'atteindre.

Jl eut un éblouisseinent, un sentiment de colère. Là, devant ses soldats à lui, là sous les regards des chasseurs de Salvoni qui, de la crête, suivaient la descente éperdue, il allait voir un étranger toucher aux couleurs de France, il allait recevoir ce drapeau des mains d'un Italien, il ressentirait ce vague sentiment d'humiliation et subirait ce semblant de défaite.

— Barri, Orthegaray! cria sa voix claire au petit Basque.

Mais Orthegaray, à quelques mètres à droite, paraissait arrêté, portant instinctivement la main à sa rotule, blessé contre quelque pierraille...

Les chasseurs suivaient Deberle, mais ils étaient loin de leur chef : c'était lui Deberle et c'était Orthegaray qui tenaient la tête. Du côté des Italiens, les Alpins qui descendaient la pente étaient dislancés; mais ce chasseur étranger qui arrivait maintenant si près du tricolore... il allait atteindre le drapeau qui était là, le drapeau tombé, le drapeau disputé, le drapeau bleu, blanc et rouge, couché, comme un blessé, sur le drap de neige blanche! Il le touchait presque. Il le tenait. Il le prenait!

— Eh bien ! non, pensa Deberle, ils ne l'auront pas ! Non ! non! non ! Il esl à nous !

Et follement, comme par une brusque détente instinctive, magnétisé, attiré, grisé par ce tricolore qui appelait comme un être vivant, agonisant ou perdu, le capitaine fit un bond vers le sol neigeux, un bond fantastique, d'un élan prodigieux, sacs calculer la distance; et, dans une clameur qui partit à la fois des deux versants, sous les cris poussés par les Italiens et les Français, il sauta. Les soldats le virent tombant droit à côté de l'étendard, demeurant un moment comme planté au sol après ce bond dans le vide, puis, tout à coup chancelant. Malgré un raidissement visible, l'officier oscilla, parut se casser en quelque sorte en deux, et s'affaissa brusquement, les bras étendus, étalé sur le drapeau que son corps abbattu semblait couvrir...

Le chasseur italien s'était arrêté net devant ce corps qui s'interposait là, tombant d'une hauteur de vingt mètres, entre le but et lui, et aux cris d'effroi des troupiers un silence de mort succédait brusquement.

Orthegaray, le pied meurtri, se traînait cependant vers Deberle :

■ — Capitaine! capitaine!

Et il voulait le soulever, lui prenant la tète — cette fine tète rêveuse dont les veux tout à coup étaient devenus fixes, avec un peu de sang faisant un ourlet rouge sous la moustache blonde.

Les soldats accouraient, descendant des versants. Toutes ces mâles figures, devenues très pâles, se penchaient sur l'officier étendu là. On le redressa à demi; avec le corps, le drapeau fit un mouvement. Deberle tenait — serrée dans sa main droite crispée sur la hampe de sapin — l'étoffé qu'il avait saisie... On crut entendre qu'il disait: a Le premier..., le premier ! :» Mais les mots étaient confus, balbutiés tout bas.

Orthegaray, agenouillé, posa sur sa cuisse la tête de l'officier. Deberle regardait, l'œil hagard, comme étonné de ce qui se passait à la fois autour de lui et en lui, au sourd travail soudain de la vie arrêtée dans un être tout à l'heure entraîné, palpitant et fort. Son frcnt penchait comme alourdi. Le petit filet de sang sur les lèvres devenait de l'écume pourpre.

— Capitaine ! répétait le petit Basque éperdu, mettant dans son appel toute son âme. Et les soldats, courbés vers L'officier, redisaient suppliants,

comme si leurs prières allaient rappeler à lui le blessé : i Capitaine ! »

L'un d'eux tendait à Deberle une gourde. On voulut rapprocher des lèvres sanglantes; le capitaine péniblement leva la main gauche, fi t un signe qui voulait dire non.

Des Alpins d'Italie, descendus à la suite de leur camarade, s'offraient, émus et empressés, à aller chercher un chirurgien, des remèdes. Leur poste n'était pas loin : quelques minutes suffiraient. Deberle entendait leurs paroles, car il hocha la tète, et un triste sourire lui vint très doux, avec un merci qu'on entendit à peine.

11 porta tout à coup la main gauche à sa poitrine, la main droite serrée sur le drapeau, ne le quittant pas. Quelque chose en lui sembla se briser, lui contractant le visage, et de sa bouche un flot jaillit, très rouge, coulant sur la neige. Puis sa tête se pencha plus encore. Les yeux interrogèrent, cherchant les trois couleurs qu'il savait là; son regard demeura un moment — un regard de folie, un regard d'amour — rivé, extasié, sur le tricolore, et, glissant sur la cuisse d'Orthegaray qui sentit le corps s'alanguir plus que s'abattre,

il laissa doucement, comme sur un bon oreiller de sommeil, tomber sa tête lourde sur le drapeau, où sa lèvre saignante se colla dans un dernier baiser. Alors il eut encore quelques tressaillements, les Alpins consternés reprenant de l'espoir à le voir remuer. Non : la vie était partie, et ces mouvements, ces réflexes, n'agitaient plus qu'un demi-cadavre.

— Emportons-le! dit un soldat.

— Où est-il. votre chirurgien? demandait un autre aux Italiens.

Orthegaray, couvert de sang releva la tète du capitaine. Elle retomba. Il ne respirait plus.

— Nom de nom de nom! Si c'était fini? Fini!... Le capitaine!...

— Tu vois, dit gravement un des hommes, — c'est pour le drapeau !

Des Alpins italiens s'étaient détachés, allant au poste voisin. Fallait-il attendre leur retour? Porter Deberle au campement français? Mais, s'il n'était pas mort pourtant ! car enfin ce n'était peut-être qu'une syncope. — Il était loin, le campement, et, en route, à le secouer, on pouvait achever le moribond. Le laisser là, pourtant, impossible.

On improvisa un brancard sur des bâtons ferrés : on le coucherait, lui tenant la tête haute, et on l'emporterait ainsi, étendu.

Et toujours Orthegaray interrogeait le corps, portait la main au cœur, tandis qu'un autre collait sa joue aux lèvres sans souffle. Les soldats se retournèrent en entendant du bruit. C'était le chirurgien italien qui suivait le détachement, herborisant, sa boîte de fer-blanc au flanc. A michemin on l'avait rencontré. D'ailleurs, ayant vu le bond insensé de Deberle, entendu la chute, il accourait. Un petit homme sec, noir, bref— qui alla droit au corps étendu, dit en italien : Lasciate! tâta le pouls, chercha le cœur, palpa le front, et prononça lentement :

— Niente!... Plus rien!

Ce « plus rien 1 — sourd et lugubre — tomba sur ces fronts comme un glas. Des yeux de gars solides, des yeux ardents de mâles s'entre-regardèrent. Ils pleuraient. Les chasseurs italiens, les premiers, avaient instinctivement ôté leurs chapeaux de feutre. Les Alpins du capitaine Deberle se découvrirent devant leur officier.

Blond, sanglant, mais gardant le dernier sourire extasié de la minute suprême, le chef gisait

là, devant ces têtes, nues, ces fronts brûlés de soleil ; — bérets français, plumes d'aigle d'Italie inclinés devant un mort et devant un drapeau.

On en couvrit, de ce drapeau maculé de sang comme un étendard de bataille, le corps du capitaine, couché sur les bâtons ferrés comme sur un brancard d'ambulance ; et lentement sur la neige qui, de plus en plus, à mesure qu'on marchait, s'étoilait de taches rouges, les Alpins mon- Dt, gravissant, la gorge serrée, l'âme en deuil, ces pentes descendues tout à. l'heure comme sous la poussée d'un signal de victoire.

Et le soir venait maintenant, le soir implacablement doux, le soir qui avivait les arêtes des monts, baignait de rose les grandes Alpes, enveloppait de son impassible poésie, de ses lueurs de fêle, ce groupe lugubre et muet d'hommes rapportant, dans une sorte de linceul, un cadavre d'homme jeune, fort, héroïque, confiant — si heureux ce matin... Soir silencieux dans les Alpes où montent, lointaines, mystérieuses, des

sonneries de troupeaux italiens et français mêlés ensemble et pâturant au flanc des monts ; soir ensoleillé peut-être là-bas, au bord de l'Adour, devant la petite maison presque espagnole — toits rouges, volets bruns — où, à sa fenêtre, en regardant les voiles des bateaux entrant dans le port, la mère, la chère bonne vieille, se disait qu'il y a des retours pour les hommes comme pour les navires, pour les soldats de montagne comme pour les soldats de la mer, et qu'il reviendrait quelque jour, son Louis, avec quelque galon de plus, de ces Alpes qui ne valaient pas les Pyrénées, lesmonts où, petit, tout petit, il disait, l'ambitieux! que du côté du Pas-de-Roland il voulait aller tuer des aigles... Les petits enfants, ces grands fous! Les hommes, ces grands enfants !

Lentement, lentement, le cortège montait, atteignant maintenant l'endroit d'où le capitaine avait aperçu le drapeau et, au-dessus de sa tête, entendu, tout à l'heure, le capitaine Salvoni lui dire : i Ne vous donnez pas la peine, camarade : j'ai de mes hommes en bas! i Tout à coup, comme le cadavre arrivait là, une voix, très mâle, un peu étranglée, cria, dans le grand silence re-

ligieux

— Présentez armes !

Et les compagnons, les soldats du capitaine Deberle aperçurent debout sur la crête italienne, devant ses soldats en rang, Salvoni qui, de son épée nue où le couchant mettait un reflet rose, saluait le cadavre du héros et le drapeau arraché au gouffre.

La lumière du soir grandissait ces Alpins d'Italie dont les silhouettes se détachaient, là-haut, comme géantes , avec leurs plumes d'aigle et leurs carabines accrochant en scintillements des lueurs mourantes.

Les Alpins de France avançaient, montaient toujours, les yeux sur leur fardeau.

De loin, ils envoyèrent un salut muet à ces étrangers qui rendaient au mort un dernier hommage.

Et ils se sentirent violemment émus, lorsque la voix de Salvoni commandant : < — Apprêtez armes!... Feu î » une détonation retentit, claire d'abord, éclatante, puis rendue formidable par l'écho répercuté partout au loin, par la bouche des monts comme une succession farouche de

tonnerres . . . C'était la salve des soldats aux morts héroïques, le dernier salut cà l'officier tombé, salut au cadavre qui semblait, sur cette autre mer qu'est la montagne, le religieux salut aux couleurs, quand, a bord du navire, vient le soir...

Alors, pendant que les Alpins d'Italie brûlaient leur poudre de gloire en l'honneur de ce mort — un être hésitant, tordu, qui machinalement avait suivi, de loin, depuis le matin, la petite troupe du capitaine Deberle, un être inconscient, titubant, rabougri, l'idiot Lantosque, penché sur la crevasse d'où allait émerger le convoi du capitaine, regardait, effrayé, ce groupe d'hommes rapportant un cadavre, puis cet autre groupe de soldats déchargeant leurs armes — et, dans sa pauvre cervelle indécise et fruste, tout triste de voir ramener avec du sang sur lui ce bel officier qui lui avait parlé doucement, si doucement, la veille, le malheureux être, en ses balbutiements de pensée, se demandait :

— Quoi! est-ce qu'ils l'ont tué'?... C'est donc ça, la guerre?

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