RÉALITÉ
L'histoire est souvent un roman ou un rêve en action.
Le sang de France a toujours battu fiévreusement pour les belles aventures. Aventuriers d'amour, aventuriers de gloire. Notre histoire est pleine de ces chercheurs de morts vaillantes qui rêvent d'écrire avec la pourpre de leurs veines leur nom dans un coin du Livre ouvert par l'avenir.
Mais la postérité a ses caprices, la renommée a ses oublis. L'histoire n'adopte pas tous les héros de romans. Et ceux-là sont rares qui, amoureux d'une destinée héroïque, meurent sous l'admiration du monde comme un Villebois-Mareuil. Types de Français bien français, spirituels, lettrés,
braves, souriants, chevaleresques, ils mériteraient une statue, comme ce comte de Plélo, ambassadeur de France en Danemark, l'un des membres de la fameuse Académie de Y Entresol, dont parle le marquis d'Argenson, et qui, pour sauver le roi Stanislas assiégé dans Dantzick, attaqua follement, héroïquement, trente mille Russes avec quinze cents hommes, en Breton acharné à Timpossible et, retournant trois fois à l'assaut avec ses trois bataillons, ruisselant de sang, tomba frappé de quinze coups de feu, un jour de mai
Le comte de Plélo fut un héros de roman. Le baron de Rullecourt, moins pur que lui, en fut un autre.
Rullecourt! Le nom méritait d'être illustre. Il n'esl connu qu'en terre jersiaise. C'est son roman, ' son aventure, c'est son histoire que je veux conter.
Le duc de Broglie, parlant dans ses Souvenirs du séjour qu'il fit, à la veille du 18 Fructidor, avec sa mère aux Ormes, cette singulière demeure inachevée, à cinq lieues de Ghâtellerault, tour à tour construite et démolie en partie par le duc d'Argenson, raconte qu'il y trouva, vivant sépa-
rément dans une dépendance du château, deux enfants naturels de M. de Voyer : l'un, M. Bertenot, abbé avant la Révolution ; Vautre, M e de Rullecourt, « veuve, dit-il, d'un officier général tué à l'attaque de Jersey ».
Leur père leur avait assuré là une petite existence « dont ils réunissaient les débris pour finir ensemble leurs jours dans le lieu même où ils étaient nés ». L'ex-abbé, M. Bertenot, était, paraît-il, aimable, gai et de bonne compagnie. « Sa sœur ne le valait pas, mais elle avait deux filles pleines de douceur et de bonté, i La cadette, Mme Mahuer, existait encore lorsque le duc de Broglie écrivait ses Souvenirs.
Donc, la sœur de M. Bertenot « ne valait point i l'aimable abbé. Elle vieillissait, entre ses deux enfants, silencieuse dans ce grand château bizarre c au milieu duquel était implantée une tour où l'on montait extérieurement par un escalier circulaire ». Elle avait des raisons pour ne point garder la belle humeur et la gaieté de son frère l'abbé et, parfois, je in imagine qu'elle regardait avec une mélancolie estompée, mais non effacée par le temps, quelques débris d'une sorte de naufrage militaire qui lui avaient été, un jour —
quinze ou seize ans auparavant, lorsque la plus jeune de ses filles était encore au berceau — renvoyés de Jersey : une tabatière d'or, une boussole d'argent et une épée, l'épée du baron de Rullecourt, tué à l'attaque de Saint-Hélier, en janvier 1781 ; — une épée sur laquelle la veuve réfugiée entre Tours et Poitiers pouvait lire l'inscription gravée : Virtulis bellicœ prœmium.
Et, dans une sorte de brume indistincte, lorsqu'elle paraissait peut-être un peu maussade et triste à la duebesse de Broglie et à son jeune fils, qu'égayaient les causeries de l'abbé, Mme de Rullecourt revoyait alors un tableau épique : une poignée d'hommes enlevant hardiment une île entière, y plantant le drapeau fleurdelisé, tenant tête à des milliers de miliciens et d'habits rouges, et finalement écrasés, emportés dans une tempête de fer comme dans un orage, et — destinée plus tragique encore ! — laissant leurs os enfouis dans quelque coin de terre étrangère et leur mémoire engloutie dans la froide mer de l'oubli. Et il était de ceux-là, le baron de Piullecourt, dont la veuve ne gardait que la tabatière d'or et l'épée d'acier ! Et c'était parce qu'elle songeait à lui que la baronne demeurait muette, son-
geuse, impassible, éternelle veuve de ce soldai tué obscurément à l'attaque de Jersey.
J'ai rencontré sur mon chemin, épelé devant l'église paroissiale, à Sainl-Hélier, ce nom du baron de Rullecourt. Rullecourt est bien oublié depuis qu'il dort, près des chênes verts, dans le cimetière de Parish-Church. Les biographies se taisent sur lui ; les histoires générales e'n parlent à peine. Micheietle passe sous silence. Henri Martin jette, comme en passant, un souvenir rapide à l'audacieuse tentative contre l'île de Jersey qui lui coûta la vie. Il faut consulter les histoires locales pour connaître Rullecourt, et encore, la plupart ayant été écrites au point de vue jersiais ou anglais — ce qui est tout un, — l'audacieux capitaine risque fort de ne passer, aux yeux de l'histoire, que pour un flibustier vulgaire. L'auteur des Miettes de V Histoire lui a pourtant consacré un chapitre singulièrement vivant, pittoresque et comme animé d'un souffle épique.
Essayons donc de réunir ce qu'on sait de ce curieux et audacieux personnage et de fixer, dans un cadre à part, les principaux épisodes de ce tableau de bataille encore assez ignoré : l'attaque de Jersey par cinq ou six cents Français, enfants
perdus de la patrie, amoureux du danger, de la mort et de la gloire, et ambitieux d'ajouter, par la conquête, les lis d'or de Jersey aux lis blancs du roi de France.
Cette aventure n'est pas une des pages les moins imprévues de la chronique d'un siècle Qe parle du dix-huitième) qui, fortement épris de la raison, n'en sacrifia que plus vivement à la passion et au dieu Hasard. A la veille de la Révolution, il semble, en effet, qu'il souffle sur les têtes un vent de chimère, et le roman fait partie de l'histoire. On dirait que le thaumaturge Mesmer a enfiévré les cervelles. Le monde est plein d'illuminés en quête d'aventures. La Fayette semble, do loin, un héros de roman; La Pérouse meurt comme dans une épopée ; Casanova et le baron de Trenck remplissent le monde de leurs escapades, en supposant même qu'ils n'aient eu que la moitié des rencontres singulières qu'ils ont racontées. L'n fou, Neuhof, s'improvise roi de Corse. Pourquoi le baron de Rullecourt, capitaine d'aventure, soldat n'ayant que la cape et l'épée, ne se serait-il point improvisé gouverneur de Jersey et des îles normandes pour le compte de S. M. Louis XVI?
L'homme avait à se laver de quelques peccadilles, moins brillantes que des peccadilles de roman. Il a passé pour un agent de la police secrète de Louis XVI. Il aurail eu comme tel deux missions en Pologne et en Espagne. L'enlèvement de la fille naturelle de d'Argenson pratiqué par ruse et par rebaterie, avec l'aide d'un officier taré, lui valut la commission conditionnelle de général de S. M. le roi. Les médecins ont coutume d'envoyer aux eaux les poitrinaires. D'Argenson fit envoyer son gendre à Jersey dans le même but : mourir dans l'eau.
Mais Rullecourt ne croyait pas à la mort et il aimait la renommée, il avait l'appétit de la gloire. Il demandait où l'on en peut trouver, au Nord, au Midi, qu'importe ! partout où les mousquets font tapage. A l'heure où Rullecourt rêvait, du fond d'une auberge de Pologne ou d'une posada d'Espagne, d'arracher Jersey à l'Angleterre, les esprits étaient vivement surexcités en France contre les adversaires de d'Estaing et du bailli de Suffren.
Dans tous nos ports de mer, les matelots ne demandaient que la bataille contre l'Angleterre. Tandis qu'à Versailles, Maurepas disait au duc
d'Harcourt que la i descente » n'existait que dans.
les braies du vieux maréchal de Vaux, à Dunkerqne, la haine de l'Anglais se traduisait par une rare ferveur de patriotisme. Les armateurs dunkérquois avaient dépensé -4,500,000 livres pour armer des corsaires, et les prises et rançons se montaient, au 16 mars 1779, à 2,200,000 livres. Et il fallait bien des corsaires à la France, puisque les vaisseaux du roi étaient insuffisants! Brest n'avait pas trente vaisseaux de ligne en bon état, notre marine n'en contenait pas soixantequinze.
Le temps n'était pas loin encore où les Anglais affichaient à Londres: i Vingt-huit vaisseaux de guerre français à vendre à l'enchère dans trois semaines, » et où ils promenaient dans les rues de Londres une effigie en osier de la France avec un placet à la main, suppliant Sa Majesté Britanniq le de la laisser en repos.
Chose incroyable, dans ce Paris épris des choses de théâtre, nos affaires maritimes, en assez piteux état, préoccupaient aussi vivement l'opinion que les querelles des comédiens. Nos navires intéressaient autant le public que la lutte entre l piccinistes et les gluckistes à propos de VI phi-
génie de M. Piccini. L'arrivée de M. de Rochambeau à Versailles faisait dresser les oreilles à Lout le monde. Allait-on entrer en campagne ?
Le roi demande à Rochambeau :
Qu'apportez-vous donc de nouveau ?
— Sire, lui dit-il à l'oreille,
Mon père se porte à merveil
Ainsi les brocards et les quatrains, les chansons «t les lardons, consolent, en ce triste temps, les pauvres gens et leur font prendre patience. D'ailleurs Paris s'ennuie et on lit dans Métra, à peu près à la date où Rullecourt va tenter l'assaut des forteresses de Sainl-Hélier :
« Les spectacles sont toujours fort languissants, et la Comédie-Française a bien l'air d'être dans sa décrépitude, quoiqu'on travaille à force au nouvel hôtel qui doit la loger, i (7 février 1781.)
Décrépitude ! Le mot est bien gros. Mais ce p euple de France passe tour à tour de la confiance sans bornes au pessimisme exagéré. Il n'y avait cependant, à tout considérer, ni déchéance artistique, ni décadence militaire.
A bien prendre, notre marine ajoutait à ses annales des journées de gloire et les Parisiennes
portaient fièrement des bonnets à la Grenade , tandis que le peuple chantait, sur ses crincrins, le vaillant comte d'Estaing :
Disparaissez, pavillon britannique; Anglais, fuyez de ce climat lointain; Puissions-nous voir surtout la Jamaïque Se soumetîre aux lois du Destin !
Beaumarchais raillait Byron, le vaincu, dans des couplets rimes sur l'air demeuré jusqu'à nous populaire de Cti-là qu'a pris Berg-op-Zoom :
Quand Byron voulut danser!
Tout était à ce d'Estaing : on acclamait son nom rencontré dans Bayard, tragédie nationale, et, comme il faut encore un coup qu'en notre Paris, les propos de coulisses se mêlent inévitablement aux questions les plus graves, des gens d'esprit comparaient l'escadre victorieuse du combat de la Grenade à la flottille des acteurs applaudis du public, et la Gazette de France donnait le tableau des escadres de la Comédie :
a Vaisseaux : Y Intérêt, capitaine Préville, quatre-vingts canons ; le Tartufe, Van Slade, soixante-quatre canons; le Talent, Sainval l'aîné,
cent un canons; la Dédaigneuse, Contât, trente deux canons, etc., etc. »
Donc, tout était à la marine, si je puis dire, et, dans ce duel, dès longtemps commencé, entre l'Angleterre et la France, les corsaires des lies normandes jouaient leur partie d'une façon redoutable pour nos bateaux. On peut dire que, sous Louis XVI, le corsairage (c'était le mot) de Jersey et de Guernesey fut aussi pénible au roi que les gazettes des réfugiés de Jersey devaient l'être plus tard au premier consul devenu empereur. Les milices de Jersey, composées de bons tireurs, bien disciplinés, pouvaient vaillamment résister sur terre, en cas d'attaque ; mais les marins de Jersey, les corsaires de Saint-Hélier savaient, eux, attaquer les premiers. La course était à l'ordre du jour. Vingt-six ans auparavant, en « un seul mois de 1755, sans déclaration de guerre, contre tout droit des gens, l'Angleterre avait, dit M. Yacquerie, pris trois cents bâtiments français ayant à bord douze mille marins ». Les corsaires de Jersey certainement avaient eu leur part de collaboration dans ces prises.
Parlant notre langue, nés de race normande,
comme les gens du Cotenlin, les Jersiais ne nous aimaient guère. Jean Cavalier et ses camisards avaient apporté chez eux un nouveau ferment de haine contre la patrie qui proscrivait Leur Foi luthérienne; et, dans Vile des tricoteuses, le soir, à la lueur du crassel (lampe), on devait, tout en tricotant ces vêtements de laine qu'on nomme précisément des jerseys, entretenir pieusement, attiser ardemment cette colère conlre la France. [I y avait longtemps déjà qu'avec solennité, les Jersiais déclaraient un jour, au roi d'Angleterre, que, si la langue de l'île était française, les cœurs et les épées étaient anglais.
Sans doute, et depuis des siècles, ils redoutaient quelque invasion des soldats de France. Leurs aïeux avaient déjà vu les compagnons de Duguesclin sous leurs murailles. Et ces îlots jetés là entre l'Angleterre et la France avaient déjà leurs chroniques, romanesques parfois et incroyables comme des contes de fées. Les auteurs spéciaux ont conté quelques-uns de ces souvenirs épiques, et qui font songer à des abordages de paladins et de frères de la côte, à la fois héroïques et rusés.
L'île de Serk, entre autres, avec ses rochers gi-
gantesques, aux déchiquelures bizarres, ses grottes, ses falaises, fut, au temps passé, le théâtre d'un drame quasi bouffon dont l'invention vaut celle du cheval de Troie. Voici cette Iliade : Serk appartenait à la France depuis 1519 ; quatre cents Français, conduits par le capitaine Bruel, l'avaient prise, sans grand effort du reste, File n'ayant pour habitants que quelques moines. On voit encore, çà et là, dans l'île, des canons rouilles et des bastions en ruine qui datent de l'occupation des Français. Un jour, en 1555, un capitaine hollandais vint jeter l'ancre dans le port de Serk et, le marchand qui avait frété le navire étant mort à bord, il demanda à la garnison française l'autorisation de l'enterrer en terre chrétienne. Les Français pourraient se rendre à bord du navire, où les Hollandais leur remettraient quelques dons en échange de leur bon vouloir. Le capitaine qui gouvernait Serk au nom du roi de France répondit que les maiins hollandais pouvaient tout à leur aise inhumer leur patron mort dans la terre de Serk, pourvu qu'ils descendissent de leur navire sans armes aucunes. Promesse est faite et paroles sont échangées. Les Français s'en vont à bord chercher les présents qu'on leur a promis,
cuivres luisants ou bonnes étoffes de Hollande, et les Hollandais hissent sur la falaise la bière contenant le corps du minhyrr décédé. Mais, au moment où les Français montés à bord du bateau étaient entourés, saisis, garrottés par les matelots, puis attachés aux mats ou à fond de cale, les aventuriers hollandais, arrivés dans l'église, défonçaient le cercueil, qui. au lieu de cadavre, contenait des épécs et des arquebuses, et, sortant en hâte, tombaient sur les Français en criant : Tue! tue! La surprise tourna en égorgement et le capitaine hollandais remit aux Anglais File de Serk, que la reine Elisabeth offrit à Hélier de Carteref, seigneur de Saint-Ûuen, à Jersey, à charge par lui de la peupler d'un nombre d'habitants as.-ez considérable pour repousser désormais un"- attaque française.
La première idée de Rullecourt avait été de surprendre Jersey pendant les fêtes de Noël. En ces jours de liesse familiale, Taie et le porter coulaient sur les tables de chêne, et après le roastbeef — le rouge roastbeef, décoré de myrtes et de houx à Tétai des bouchers, à qui la vieille loi jersiaise défendait de souffler la viande, le roastbeef, roi des temples de la chair, le légendaire roastbeef, célébré par la vieille chanson patriotique anglaise, le roastbeef national armé jadis chevalier par Falstaff — le plum-pudding gonflait les estomacs aux fêtes annuelles de Christmas. Rullecourt voulait donner aux Anglais de l'île normande un foudroyant Christmas. 11 surprenait la garnison entre les pots d'étain et les plats fumants, ou encore dans le calme profond d'une digestion copieuse. Rullecourt, comme le
vieux Montluc, était d'avis que tout doit entrer en ligne de compte dans une bataille, le temps -qu'il fait et l'humeur même des adversaires. 11 avait deviné ce qu'un a depuis appelé le moment « psychologique ».
Rullecourl était prêt dès le 24 décembre 1780; il fit un signal du haut des Beuflins, sur la côte de Fronce, et, dans la nuit, la lueur d'un feu de bois sec lui répondait, là-bas, du haut des coteaux de Rozel.
Un des gardes de la Trinité, à Jersey, avait remarqué, pendant la nuit de Noël, ce feu qui, allumé tout à coup sur la côte de Jersey, entre Rozel et la Coupe, avait duré huit minutes environ. À ce feu, l'autre, au loin, sur la côte de France, fut aperçu par le garde durant un quart d'heure environ, malgré la brume. Le garde de la Trinité fit son rapport : quoique traître avait du indiquer par ce feu, allumé et éteint brusauement, qu'il n'y avait, autour de Jersey, aucun bâtiment de guerre anglais. Peut-être quelque Français audacieux, quelque pêcheur de Grnnville, s'était-il jeté seul dans sa barque pour servir, sur la cote jersiaise, d'éclaireur au baron de Rullecourl.
LE RARON DE RULLECOURT -227
C'esl alors que le baron voulait tenter l'aventure et prendre la nier.
Mais une série de difficultés devait s'acharner à contrarier ses projets. Christmas passait et Rullecourt n'appareilla de Granville que le lendemain de Noël, vers les quatre heures de l'aprèsmidi, à la marée montante. Des Ilots houleux, une brume grossissante. De Granville à Jersey, la colère et l'écume de la mer, alliée des Anglais. Cette partie delà Manche comprise entre les côtes de France et les iles anglaises a un nom pour les matelots, un nom tristement éloquent : le Passage de la Déroute. Au loin, quand on a pris la mer, les côtes normandes s'effacent avec le rocher de Granville, auquel vainement les chouans s'accrochèrent héroïquement, un jour; les collines s'abaissent, la flèche de l'église de Coutances diminue lentement, puis le géant gothique Saint-Michel au Péril de la Mer et le roc de Tombelaine apparaissent au delà des sables.
Cette mer était donc hostile quand Rullecourt s'y jeta, certain de dompter les événements c.omme il se sentait capable de dominer les hommes. Il essaya de s'approcher de Jersey, laissant à gauche l'archipel des îles Chausey : des rochers arides,
puis il fallut bientôt mouiller à Caocale, et ensuite à l'île Chaussey, où la petite troupe allait demeurer comme internée dans la tempête et le froid, mal nourrie et condamnée par l'énergique Rullencourt à faire l'exercice pour se désennuyer et se réchauffer.
Et c'est alors et c'est là que Rullencourt se montre avec toute sa force de volonté et son intrépidité presque sauvage. Dans celte île Chausey, la retraite coupée, emprisonné par la tempête, entendant autour de lui gronder la mer et ses soldats se plaindre, il opposa à des velléités d'indiscipline qu'il sentait sourdre une fermeté farouche, la volonté despotique de l'être humain, du chef qui va droit au but, comptant pour peu sa vie et celle d' autrui. Qu'on s'imagine cet homme au milieu de ces êtres désolés et furieux, quelques-uns contraints parla force à le suivre I Il est seul contre tous, et il s'impose à tous sur ce rocher, comme un capitaine à bord de son navire.
Un de ces volontaires se plaignait du froid, de la tempête, grognait contre la folie qu'il y avait à des chrétiens de s'aller livrer aux vagues en janvier, par une telle mer. Quelle id^e avait-on là?
N'était-ce pas à dégoûter du métier et à jeter ses armes?
— Qui parle ainsi? dit le chef.
— Moi, répondit le révolté.
Rullencourt alla droit à l'insolent et lui fendit la tête d'un coup de sabre.
Un autre, rejetant au loin le pain qu'on lui distribuait et criant bien haut qu'on ne pouvait vivre avec de la paille ni se battre avec le ventre creux, Rullecourt le fit, à marée basse, mener jusqu'à un rocher et l'y abandonna, seul, jusqu'à la montée des vagues. Les compagnons du condamné pouvaient voir, de loin, ce supplice de l'homme englouti par l'eau, et pâles, s'entreregardant, tous se sentaient entre les doigts d'une main de fer. Il fallait marcher. 11 fallait vaincre. Vaincre ou mourir.
Le 5 janvier, Rullecourt enfin quittait l'île Chausey, et pendant toute la nuit il se tint debout, essayant d'apercevoir dans l'ombre le château de Gouray, qui avait résisté aux soldats de Philippe de Valois, aux chevaliers de Du Guesclin pour s'appeler fièrement, depuis, Mont- Orgueil, et, là-bas, Jersey, avec cette hautaine forteresse, solidement assise sur le granit.
Une nuit noire, d'ailleurs, et bien appropriée à l'expédition. Entre onze heures et minuit, le baron abordait, on ne sait comment, entre des récifs, sur la place du Violet, dans la baie de la R"cque, mettait ses troupes à terre des deux côtés du Plat-Rocher et s'emparait d'un fortin où se trouvaient quatre canons et des Anglais endormis. Encore aujourd'hui, les Jersiais s'étonnent de la hardiesse qu'il y avait à se jeter dans ces rochers si périlleux pour les marins, et se demandent comment les bateaux de Rullecourt purent approcher de terre. Mais un pilote jersiais les guidait, Pierre Journeaux — de la Rocque, justement — un matelot qui s'était jadis enfui de Jersey pour meurtre.
Ce Pierre Journeaux ne put d'ailleurs empêcher que deux des bateaux ne fussent entraînés à la dérive jusqu'à Granville, avec trois cents hommes. Trois cents combattants de moins! Et ces embarcations, par une fatalité singulière, portaient les munitions, les canonniers et les tambours I Rullecourt ne pouvait plus faire battre la charge, et sa poudre et ses gargousses allaient lui manquer.
Sept cents hommes seulement — que le
baron lit ramper, couchés sur la grève, afin d'éviter d'être aperçus — sept cents hommes re coulant ainsi, comme des larves, dans l'ombre, purent seuls débarquer dans Hle. Et encore Rullecourt en laissa-t-il tout juste une centaine pour garder les bateaux et couvrir la retraite en cas d'échec. Puis, hâtant le pas, il marcha sur la ville, par les terres, afin d'éviter les gardescôtes.
On s'imagine cette troupe allant devant elle, silencieuse, et le capitaine Charleton, qui, tout près de la batterie du Fort- d'Auvergne, commandait la baraque de la compagnie des invalides de l'artillerie, n'entendit pas un bruit, n'eut pas la perception d'un danger, tandis que les volontaires de Rullecourt frôlaient presque son baraquement et ses sentinelles.
Le samedi matin 6 janvier, jour de marché, avec ses sept cents hommes, bientôt réduits par la fatigue et la désertion à cinq cent soixanteneuf hommes, Rullecourt allait donc attaquer, à Jersey, sans artillerie, sans munitions, avec des fusils rouilles, sept mille hommes de troupes, milices jersiaises et régiments anglais, ayant pour résister cent canons et une batterie de campagne.
Avec une poignée de gens, il marchait droit sur le 78e, le 83e et le 95° régiment anglais, Et, encore une fois, quelles étaient ses troupes? Quels soldats, quels compagnons suivaient l'aventurier ? Des officiers revêtus de costumes galonnés, bicornes empennés, uniformes de toutes couleurs, échappés de régiments divers. M. de Saint-Julien, M. de Barvay de Montjuly, le chevalier de Saint- Sauveur, le marquis de Froguet, le comte de
Bois-Landry, le chevalier de la Guérinière et d'autres dont on relrouve les noms dans cette affaire, devaient être cependant assez corrects. Des miliciens déplorablement équipés, — deux cent soixante-deux hommes de la milice de Haute- Normandie, incorporés par force, — des matelots aux vareuses usées, armés de haches, de pauvres diables grelottant de froid pris en serrefile par des soldats de Luxembourg, braves gens marquant le pas militaire et allant au feu, à l'aventure, au danger, comme à la parade. Dons l'état-major,un Turc, le Turc légendaire, à turban jaune, un cimeterre à la main; deux heiduques allemands, deux géants coiffés de la fourrure des uhlans. Et, allant devant, servant de guide, un paysan de Jersey, montrant le chemin, tandis que Gun, le vendeur de grains, lui tenait près de l'oreille le canon d'un pistolet tout armé.
Le jour se levait à peine, gris et froid, lorsque Rullecourt entrait dans Saint-Hélier. Lt autant, pendant la nuit, l'expédition avait été prudente dans sa marche, autant elle devient précipitée, foudroyante, dès que les Français sont en ville. Des habitants matineux aperçoivent, étonnés, ces uniformes ennemis. Ils veulent crier. On les
fait, à coups de baïonnette, rentrer au logis. L'un d'eux, Pierre Arrivé, un sexagénaire, est tué sur le pas de sa porte. La troupe avance. La sentinelle de la place publique est enlevée, étouffée, et, comme en un tour de main, tout le poste qui garde le Palais de Justice, la Cohue — vieux mot normand qui veut dire Assemblée — est saisi, désarmé, poussé dans la Cohue, un seul homme excepté, qui s'enfuit, courant donner l'alarme à un régiment de highlanders caserne dans l'hôpital général.
II. de la Taste, qui demeurait sur la place, entendant du bruit, s'était levé, pensant que c'étaient les hommes du régiment de Glasgow qui venaient pour acheter des provisions, il descendit el, sortant de sa porte, fut légèrement bles.-é d'un coup de baïonnette par un soldat français. 11 réussit néanmoins, lui aussi, à s'e-quiver et courut informer le lieutenant-gouverneur à l'hôtel du gouvernement, alors situé à l'encoignure de Grosvenor street et de Saint-James street. Le gouverneur le pria d'avertir qui de droit. Quelle stupéfaction î On venait l'arrêter lui-même. Piulleeourt ne perdait pas de temps. L'huissier de la Cohue lui avait remis toutes les clefs.
LE BARON DE RULLECOUUT loô
— Où est le gouverneur?
— Dans son lit, endormi.
Le gouverneur, c'est Corbet, Moïse Corbet, un écrivain, un légiste et qui, évidemment, avait plus étudié Beccaria que Frédéric II, et ne se montra point féroce en celte journée. Rullecourt le réclame. On le lui amène. Bien. Et l'avocat du roi? Et le capitaine Charlelon, qui n'a pas, tout à l'heure, entendu passer les Français? Et M. La Cloche, connétable de Sainl-Ilélier? Le^ soldais les poussent devant le baron, avec d'autres notables de l'île. Rullecourt les fait conduire à la Cohue royale ; quelque<-uns, comme le capitaine Charlelon et M. Amiraux, cordes aux poi-
gnets
11 y entre lui-même, et là, dans la grande salle, les regardant en face, il leur dit licitement que toute résistance est inutile. Jersey est à lui. Ses soldats occupent les différents points stratégiques de File. Ils sont quatre mille. Quatre mille hommes tenant prisonniers, à la Rocque, les cinq compagnies du régiment de Glasgow.
Et, se tournant vers un de ses officiers: — Dites aux deux bataillons qui sont tout près d'entrer en ville et aux troupes que nous avons
laissées derrière nous de nous rejoindre. Allez, monsieur!
Puis, pendant que l'officier descendait sur la place, Rullecourt demandait de l'encre, du papier, écrivait une lettre — qu'on n'a pas retrouvée et qu'on suppose avoir été envoyée à Granville pour annoncer la nouvelle du débarquement — ensuite donnait lecture d'une proclamation enjoignant, au nom du roi de France, aux habitants de Jersey, de n'avoir pas à tenter la moindre rébellion, sous peine de mort.
Sur la place, autour de la statue du Roi Doré, les troupes françaises étaient rangées, et Rullecourt, se mettant à la fenêtre du palais, harangua ses soldats comme généralissime ayant ville conquise :
— Compagnons, qu'on respecte la statue du roi George ! Qu'on ne fasse de mal à personne ! Toute l'île est en mon pouvoir; il faut respecter ses habitants!
Cette statue dont parlait Rullecourt et qui orne encore aujourd'hui la place Royale ou Royal square de Saint-Ilélier, passait aux yeux des habitants pour représenter le roi George II. Elle ne représente, en réalité, qu'un personnage imaginaire, une sorte de Commandeur appuyant sur son cuissard droit le bâton d'or qu'il tient à la main. Trouvée par un corsaire à bord d'un navire espagnol, elle a été dressée là au-dessus d'une pierre où se font pour les Jersiais les publications d'un intérêt public. Elle est, comme la statue de Minerve pour Athènes, le palladium de la cité. C'est le Roi Doré, la statue anonyme, qui règne à Jersey autant que le souverain d'Angleterre.
Autour de la statue, dans l'étroit espace de la place Royale, allait se livrer la bataille. Le cadre est resserré, mais pittoresque, avec ses sombres maisons de briques aux toits rouges, dont
! 8 LE SAJfC FRANÇAIS
quelques-unes portent encore les traces de la fusillade du 6 janvier. Saint-Hélier n'était pas cependant, il y a cent ans, ce qu'il est aujourd'hui. Quatre cents maisons, deux mille habitants. Ni Esplanade, ni Commercial street. La mer battait son plein près du cimetière de l'église. Le port n'était que le Coin aux Rais, ou Havre aux Français (French Harbour), et le Royal square d'à présent était entouré de rues dont la Cohue formait le centre, avec des voies à droite, à gauche et de face, d'où l'on pouvait déboucher, mais par deux ou trois hommes de front seulement. Et tout autour, des jardins, des prés, une sorte de banlieue commençant dans la ville même.
Le chemin par lequel descendirent les Français s'appelait la Colomberie. Les rues avaient des noms normands sentant encore le moyen âge. Régent road s'appelait rue du Frèd-Vent (rue du Yent-Froid); King street, rue de Derrière; Church street, rue Trousse-Cotil'on, OUI street, !c Yiel-Chemin. On trouve encore, dans la désignation des rues du vieux Jersey, la mette es Hoguais, la route du Lony-Bairt, la Verte- Rue, etc.
Toutes ces rues étaient endormies lorsque Rullecourt et ses compagnons débouchaient, contournant la ville, par le chemin de la Colomberie. La surprise avait été absolue, et pourtant, depuis la nuit de Noël, les miliciens s'étaient promis de rester sur leurs gardes. Les canons de la milice étaient placés à quelques mètres de la place Royale, dans le cimetière qui entoure l'église paroissiale. Rullecourt les fit garder par ira piquet de soldats, puis, après avoir reçu comme prisonniers le gouverneur Moïse Gorbet, le connétable M. La Cloche, le procureur-avocat du roi M. Durell, et le major Hogges, commandant le château Elisabeth, le conquérant improvisé dressa une capitulation portant que la milice et les soldats anglais étaient tenus d'apporter leurs armes à la Cohue. Les Jersiais jouiraient de leurs biens, franchises, libertés, exerceraient leur religion à leur gré. Au nom du roi de France, le baron prenait possession de tous châteaux, forts et forteresses du pays.
Moïse Corbet, le gouverneur, essayait bien de discuter quelques articles avant de signer cette capitulation; mais Rullecourt tira sa montre, la posa sur la table et déclara que, si, dans une
demi-heure, la capitulation n'était pas signée, il commencerait les hostilités. L'ami Gun, qui se tenait près de lui — et qui allait hardiment se faire tuer dans l'affaire — l'engageait même à ne pas différer plus longtemps. Il n'y avait, disait Gun, qu'à mettre sur-le-champ la ville au pillage.
Une lettre en plusieurs expéditions fut adressée au château Elisabeth et aux divers officiers commandant dans l'île, leur enjoignant d'avoir à déposer les armes. L'acte de reddition portait que, pour sauver la ville de la destruction et les habitants du pillage, Moïse Corbet et Ilogges reconnaissaient le général de Puillecourt, au service du roi de France, comme gouverneur de l'île. ce Lile a capitulé, disait Corbet, les troupes obtiendront les honneurs de la guerre, tout doit rester tranquille, et toute hostilité cessera. » Le lieutenant-gouverneur Corbet était un homme honnête, aimant son pays, ayant fait son devoir lors de la tentative du prince de Nassau ; mais journalier en fait de courage, et, le G janvier 1781, réveillé peut-être un peu tôt. Et puis ce n'était pas un héros î
C'est qu'aussi bien ce damné Rullecourt payait d'audace et faisait hardiment blanc de son épée.
LE BARON DE RULLECOlllT 341
Corbet signa, et après lui le major Hogges, de la garnison. Rullecourt voulut exiger la signature de l'avocat du roi, du connétable et de quelques autres. Ceux-ci refusèrent. L'un d'eux, le capitaine Charleton probablement, répondit : « Les officiers anglais sont des hommes de cœur et de sens; ils refuseront de ratifier un pareil acte. »
Charleton prévoyait déjà le loyal Peirson. Le Turc, qui faisait partie de l'expédition, levait cependant sur lui un poignard oriental, comme Orosmane sur Zaïre, et demandait du regard :
— Faut-il en finir?
Ce Turc a vivement frappé les imaginations jersiaises. Il est, de tous les officiers de Rullecourt, celui qui est resté à Sainl-IIélier le plus légendaire. Il se nommait Emir et, racontent les historiens de l'aventure, disait être le cousin germain du Grand-Vizir. On ne saurait mieux prendre le Pirée pour un homme. Emir donc a, sur les cervelles jersiaises, produit à peu près l'effet que les mamelucks de Napoléon Ier firent en Espagne sur les Madrilènes. L'envahisseur, dans les tableaux de Goya, est presque toujours figuré par un des camarades de Roustan; il est résumé dans un mameluck. Ainsi le costume même iïEm ir
ou de l'Emir (en réalité de l'émir Gouaad) nous est soigneusement, minutieusement décrit par les chroniques : a II était vêtu d'une culotte longue de drap bleu, d'une veste de velours noir et blanc, d'un habit rouge pâle, en forme d'une robe de chambre, attaché autour de sa ceinture avec un cordon de soie, qui soutenait un cimeterre et un poignard. Sa tête était couverte d'un bonnet orné d'un turban de soie jaune et blanche, dont les bouts assez longs tombaient sur son épaule gauche. Au lieu de boutons, sur son habit, étaient de riches brandebourgs ou pendants d'argent, i Cet habillement, dit avec naïveté une brochure publiée lors du centenaire de 1781, le faisait paraître fier, brave et orgueilleux. Tel était le personnage qui menaçait de son poignard le connétable de Saint-Hélier et l'avocat du roi d'Angleti rre.
Piullecourt, lui, tirait pendant ce temps un cordon rouge de sa poche et se le passait autour du corps; puis il exhibait le brevet qui le nommait gouverneur de Jersey, et, en cette qualité, il invitait, sur-le-champ, les notables à dîner, le soir même, chez Moïse Corbet lui-même.
— D'ici là, messieurs, soyez sans crainte,
ouvrez les boutiques, soyez heureux sous le gouvernement pacifique et doux du roi de France, et évitez les rassemblements dans les rues, afin de ne pas mettre mes soldats en
défiance.
Les Français, en effet, dispersaient déjà les groupes qu'ils voyaient se former, fût-ce des femmes commentant l'incroyable aventure de la
journée. ,
Le début de l'affaire ne manquait, en vérité, ni de bonheur, ni d'allure, ni d'esprit. N'ayant de munitions que les quelques cartouches des gibernes, privé de ses tambours qui eussent empli de leurs roulements les rues de Sainl-Hélier, ses artilleurs s'étaut noyés en débarquant, Rullecourt remplaçait tout cela par de l'audace. 11 avait obligé le bon Corbet à expédier à tous les corps de troupe placés sous l'autorité du gouverneur l'ordre écrit de ne point sortir de leurs casernes. L'ordre ne disait point que Corbet était prisonnier et, par conséquent, déchu de sa qualité de gouverneur. Les officiers anglais devaient
donc v obéir.
De "temps à autre, Rullecourt répétait négligemment :
lil LE SANG FRANÇAIS
— C'est qualorzc mille hommes qui seront ici dans deux jours !
Et il commençait à régner pendant que les cuisiniers s'occupaient du menu du dîner que le baron offrait galamment aux notables dans l'hôtel du gouverneur.
11 c régnait » à la fois énergiquement et intelligemment, ce Rullecourt.
On lui amène un de ses soldats qui venait de voler une timbale d'argent.
— Qu'on le fusille ! Il n'y a pas de voleurs dans les troupes françaises î
Corbet alors s'interposa. Les faits civils accomplis par des militaires sont justiciables, dans les îles, non pas du conseil de guerre, mais de la justice de la Cour. Et Rullecourt consentit à laisser à la Cour royale ses antiques prérogatives.
Puis, suivi de son Turc, il s'en alla par les rues, encourageant les paysans à vendre sans crainte leurs volailles et entrant dans une boutique pour acheter du ruban à une jolie mercière. Le dix huitième siècle ne perdait pas ses droits. Marivaux montrait son sourire dans cette Tempête de Shakespeare.
On voit, à l'étalage des papeteries de King
LE BARON DE RULLECOURT *2i5
slreet, à Jersey — celte rue que le baron parcourut, élégant, dégagé, l'épée au fourreau et le sourire aux lèvres — la photographie de la proclamation autographe de Rullecourtaux habitants de Jersey, proclamation écrite sans ratures, dansla Cohue — et, sans jeu de mots, — au milieu de la cohue, d'une écriture nette, élégante et ferme :
De Par Le Roy
. Les habitans qui se tiendront tranquiles et
Désarmés sans s'assemb'er Ni commettre d'hostilités
jouiront de toute sûreté pour Leurs personnes
Et seront confirmés dans La possession de leurs biens
comme aussi dans L'exercice de Leur Religion. —
Ceux qui sont Nés en France participeront
aux mesmes avantages quelques procédures
jugemens où arrêts qu'il y ait contre eux :
Mais tout habitant qui fera la Moindre
Rébellion sera puni sur le champ par
Exécution militaire.
Le Bon de Rullecourt, général de L'Armée française.
Délivré à Jersey le 6™ janvier 1781. —
Ce dernier trait, que soulignerait un graphologue, ce tiret droit et décisif, ajouté, après la date, d'un mouvement de plume, est comme un
LE S.WG FRANÇAIS
coup final, un mouvement instinctif qui semble dire : i El maintenant, le sort en est jeté ! »
Il paraissait d'ailleurs être tout à fait favorable, ce sort que Rullccourl venait tenter, Les autorités de la ville paraissaient soumises, les habitants ne semblaient pas mécontents. Ce soir de janvier, date heureuse et mémorable, le baron de Rullecourt aurait donné une île au roi de France.
Si L'après-midi se passait aussi bien que la matinée, le chercheur de gloire n'aurait pas perdu sa journée.
— Tout est parfait, pourvu que cela dure! Rentré au Palais de Justice, i! se reposait un
peu, content de lui-môme, lorsqu'un coup de canon parti du Château vint le tirer brusquement de sa confiance.
— Qu'est-ce donc?
— Le canon d'alarme, monsieur le baron ! Là-haut, le capitaine Mulcaster avait commandé le feu.
— Le canon? Diable !
Rullecourt sort immédiatement avec deux cents hommes et, prenant Moïse Corbet sous le bras, d'un geste à la fois amical et impératif, il se dirige ver- le Château par la grève.
Sur la grève, un boulet pisse à ses côtés et s'enfonce dans le sable.
Le baron sourit comme tout ta l'heure à la vendeuse de rubans de Régent street.
— Oh î ils tirent mal, dit-il à Corbet.
Et il avance à la tète de ses deux cents hommes, en causant toujours avec le gouverneur qu'il tient familièrement par le bras.
Un second boulet ronfle et, à deux pas de Rullecourt, couche un Français sur le sable.
— Allons, c'est sérieux, dit le baron, nous allons entrer en danse.
Et, machinalement, se retournant du côté de la ville, il aperçoit une longue ligne d'habits rouges au haut du mont Patibulaire, ce mont des Pendus, dont la masse verte semble commander Saint-Hélicr.
Rullecourt va avoir tout à l'heure à combattre ces grenadiers rangés là-haut. Il lui faut au moins que le Château qu'il a en face ait fait auparavant sa soumission. Il envoie un parlementaire avec une lettre de Corbet portant incluse «la copie de la capitulation que j'ai, disait le gouverneur, signée aûn de sauver les habitants du pillage ».
« L'officier français qui vous la remettra, doit
èlre sauf et retourner immédiatement, » ajoutait Corbet.
Le commandant anglais Ailwards reçut le parlementaire, écouta la lecture de la capitulalion et, lorsqu'on lui parla de déposer les armes, dit très poliment, en excellent français :
— Monsieur, je ne comprends pas le français !
M. Charles d'Auvergne monte alors à cheval, avec un trompette en croupe, et porte au Château un nouveau pli de Corbet intimant au commandant l'ordre de se rendre sur-le-champ.
On a conservé la réponse écrite du capitaine Pierre Ail wards. La voici textuellement :
a The English flag flying over our heads reminds us how gallantly this fortress halh wittstood the altaks of its besiegers, and I ara resolved, for the honor of His Mnjesty, it shall nol be sullied whilst I command hère.
c Signé : Peter Ailwards. »
a Le drapeau anglais flottant au-dessus de nos têtes nous rappelle que celle forteresse a vaillamment résisté aux attaques de ses assaillants, et je suis résolu, pour l'honneur de Sa
Majesté, à ce qu'il ne soit pas souillé tant que je commanderai ici.
« Signé : Peter Ailwards. »
Et Ailwards donnait poliment l'ordre de reconduire le parlementaire.
C'était un officier d'artillerie, nommé Mulcasler, qui guidait M. d'Auvergne après avoir, tout à l'heure, fait tirer le canon d'alarme. Mulcasler prit plaisir à lui montrer une à une les fortifications, puis, lui bandant les yeux avant de le faire monter au haut de la forteresse, il lit enlever le mouchoir et lui désigna d'un geste circulaire tous les canons de bronze prêts à tonner, comme pour lui dire : « On ne se rend pas avec cela. »
Le Français comprit, fut galant, salua et dit :
— Au plaisir de vous revoir, monsieur. Nous allons dans un moment revenir en nombre !
— Tant mieux, monsieur, répondit froidement Mulcaster, nous aurons plus de monde à tuer !
Ce duel de paroles avant la bataille vaut le légendaire salut de Fontenoy.
— Brave officier! fit Rullecourt quand'
M. d'Auvergne lui eut raconté le résultat de l'entrevue.
— Et bon château! répondit M. d'Auvergne
en hochant la tête.
Mais Rullecourt n'était pas embarrassé pour si peu :
— Eh bien, qu'il le garde, son château ! Nous nous en passerons bien pendant quelques jours !
Et il lit rentrer son bataillon en ville.
Ce que Rullecouiï ne savait pas, c'est que, dans toute l'île, les milices s'assemblaient. Le rappel battait et les Jersiais, les miliciens, qu'au cinquantième anniversaire de la surprise de Jersey George IV devait honorer du titre de milice royale, tous, grands ou petits, paysans ou francs tenanciers des paroisses, prenaient le fusil pour défendre les trois léopards passant d'or en champ de gueules, qui sont les armes de File. Ils s'en allaient rejoindre le capitaine Landsdane, posté avec ses highlanders sur le mont aux Pendus, tandis que le bataillon de la milice de Saint-Laurent montait vers le château à l'appel du caDon d'alarme du capitaine Mulcaster.
Rullecourt, rentré dansSaint-Hélier et comprenant qu'il allait être attaqué bientôt, n'eut d'autre pensée que de se défendre autour de la Cohue, cœur de la cité. Il prend les canons de la
paroisse, les braque de façon à enfiler les avenues qui mènent à la place publique et attend là, résolu, que les miliciens descendent desbauteurs. Il les voyait de loin, massés là-haut avec les habits rouges. Lorsqu'il est averti que les Jersiais descendent, du mont Patibulaire, les soldats du 92e de ligne anglais à leur lête, il tente encore un acte de diplomatie et d'audace. Il envoie un de ses officiers vers les Anglais.
L'officier va leur répéter ce que M. d'Auvergne a dit à Ailwards : que, le gouverneur de l'île ayant signé une capitulation, le général de Rulle- •court engageait les troupes anglaises à ne pas répandre le sang vainement et contre toutes les règles de la guerre, et, en conséquence, à mettre bas les armes, « pour éviter l'incendie de la ville <3t écarter les plus grands malheurs ».
L'officier anglais qui les commandait était le major Peirson, — qu'on a longtemps appelé Pierson, — Francis Peirson, un jeune homme de vingt-trois ans qui, en dépit de son âge, se trouvait être le plus ancien officier du 95e de ligne. Un beau jeune homme, presque imberbe, le front haut, la bouche fine, l'air très doux, avec je ne sais quel charme que nous a rendu la miniature
de Ph. Jean, peintre Jersiais : une haute cravate blanche, les cheveux blonds noués par le catogan, un sourire calme sur des lèvres honnêtes et spirituelles, — un franc regard, profond, pénétrant, mais pensif — comme si le jeune officier eût pressenti que son existence serait courte. Vingt-trois ans ! La mort aime sur les champs de bataille ces fraîcheurs du matin de la vie.
Le major Peirson écouta le parlementaire français, le remercia avec cette politesse froide du commandant Aihvards recevant M. d'Auvergne, puis il ajouta qu'il ne profiterait pas du bon avis de M. de Rullecourt.
Un des officiers de la milice jersiaise ajouta :
— Retournez vers votre général et dites-lui que les troupes que vous avez vues sont résolues à le chasser de son poste dans moins d'une heure, fùt-il entouré de dix mille soldats.
— Oui, dit encore le major Peirson, en français, oui, nous porterons nos armes à la Maison de Ville comme on nous ordonne de le faire ; mais ce sera la baïonnette au bout du fusil. Salut, monsieur !
L'officier français demanda alors, pour se
rendre en ville et parler à son général, une heure.
Peirson lui accorda trente minutes. Anglais el Jersiais poussèrent trois hourras, et le Français partit avec l'adjudant du 95e, chargé de réclamer à Rullecourt la liberté du gouverneur. Arrivé à la Cohue, l'adjudant s'informa si M. Gorbet était prisonnier. Rullecourt montra le gouverneur et répondit : non.
— Vous voyez !
Corbet, souriant, ajouta qu'en effet il était libre, parfaitement libre. 11 ne voulait, comme M. de Rullecourt lui-même, que le bonheur et la tranquillité de File. Le brave homme n'était même pas un otage résigné: c'était un otage satisfait, un prisonnier enchanté.
Cependant le temps paraissait long aux miliciens, pressés d'attaquer. « Pourquoi ce retardement? » demandait-on au major Peirson. Pourquoi?C'est quePeirson avait détaché tout à l'heure, avant de descendre vers la ville, les compagnies légères des 73e et 95e régiments, avec deux com-pagnies de milice sous le commandement du capitaine Fraser, des highlanders, et qu'il voulait leur laisser le temps de tourner la ville, guidés par un nommé Thomas Pipon ; l'histoire de l'île
a conservé le nom des comparses de celte journée. £t puis, au moment suprême, le major hésitait. Si le gouverneur n'était pas prisonnier? Ou encore si Rullecourt disposait de forces considérables?^ disait-on point déjà que cinq compagnies du 83° de Glasgow, cantonnées près le Vieux- Château, venaient d'y être écrasées par les Français? Peirson patientait, quitte à agir, tout à l'heure, et fermement.
L'adjudant revient de la Cohue. Peirson ne retarde plus ; il lève son épée. En avant ! Et la troupe se met en marche. En chemin le major recevait justement une lettre du capitaine Campbell, commandant les cinq compagnies du 83e, qu'on croyait défaites. Elles allaient, au contraire, attaquer l'envahisseur et le menaçaient, du haut d'une batterie, à la Rocque. Des habitants de Saint-Hélier, M. Patriarche, M. Hamon, s'évadaient de ta ville et, leurs armes de miliciens leur ayant été prises, portaient des munitions aux soldats anglais.
Toute l'île, d'ailleurs, était soulevée. Décidément, Clément Ilémery avait, dès le malin, fort bien donné l'alarme. Le révérend M. Le Couteur, un pasteur purilain, qu'on a très justement corn-
856 l.E SANG FRANÇAIS
paré aux vieux côtes Je fer du temps de Cromwell, faisait conduire au fort Conway deux canons qu'il avait chez lui, pour son plaisir, et à la Rocque- Plaie — flot rock, le rocher plat — où se trouvait le détachement laissé le matin par Rullecourt, pour protéger sa retraite, les grenadiers du lieutenant Robertson jetaient à la mer les Français grelottants, mouillés, transis, anémiés et battus d'avance malgré leur courage. Il y a un monument dressé à la mémoire des Anglais du régiment de Glasgow dans le cimetière de la paroisse de Granville ; on y peut déchiffrer les noms de John Hunter, de William Mac Culloch, de James Reid, d'Alexander Mac Kechney, d'Alexander Glinn, de Robert Walker et de John Wilson gravés sur la pierre, avec ce salut des survivants et ce témoignage de la postérité : Morts glorieusement/ Quant aux nôtres, aux vaincus, aux pauvres Français à demi morts de froid et jetés aux vagues après une lutte meurtrière, mais admirable et épique, leurs noms sont ensevelis dans le brouillard et dans l'oubli. Il n'y a pas de monuments — comme s'il n'y avait pas de gloire — pour les vaincus.
La nouvelle de cet échec infligé là-bas, à la Rocque, aux Français, donnait du jarret aux soldats de Peirson et leur mettait le cœur au ventre. Derrière eux marchait la milice.
Les grenadiers du 90e et les miliciens s engageaient bravement dans les rues. Le major Peirson commandait la colonne dans la rue de Derrière, et le capitaine Lansdane, avec le 73e et une pièce de campagne, pénétrait par la Grande Rue. C'était un mouvement concentrique et Rullecourt, attaqué de tous côtés, allait se trouver enveloppé dans un cercle de feu.
S'il avait eu ses artilleurs, noyés à la Rocque dans la nuit, la défense de la place Royale eût été plus facile. N'en ayant pas, il en fit. Il improvisa canonniers des hommes qui peut-être n'avaient jamais chargé une pièce. Et feu !
Le premier coup de canon des Français ne fit pas reculer Lansdane. Les Anglais avançaient baïonnette en avant et essayaient de trouer les rangs des soldats de Luxembourg. Ce n'était pas facile. Tous les historiens jersiais parlent de l'acharnement de la bataille, de la ténacité farouche des soldats de Rullecourt.
Le capitaine Fraser attaquait, descendu de la
Montagne de la Ville. Tous se pressaient pour écraser celle poignée de Français.
Mais Peirson était arrivé plus vile.
Il marchait en tète, l'épée à la main, plumet au tricorne, suivi des bonnets à poil de ses grenadiers en habits rouges. Là-bas, les canons fiançais, les habits gris de fer et les pompons écarlates des compagnons de Rullecourt apparaissaient dans la fumée.
— En avant! répétait Pierson. Goahead!
La première décharge partie de la place l'abattit raide, une balle lui traversant la poitrine « deux doigts au-dessous de la mamelle gauche ». En le voyant tomber, ses soldats reculent, entrent dans les coins, s'enfuient jusqu'à la maison du vicomte Durell et restent là, comme pour laisser passer la pluie de fer.
Un Jersiais, P. Dumaresq, lieutenant des grenadiers du bataillon de Saint-Pierre, les adjure, les insulte :
— Si les Anglais ne marchent pas, eh bien, nous marcherons, nou> !
Iv.'S officiers, enfin, font sortir les grenadiers anglais de la cour où ils s'entassent comme un troupeau ramené. Ils reviennent à la charge. La
place Royale, prise et reprise, est envahie. Le peintre John Singleton Copley, de la Royal Academy de Londres, a peint, en 1783, la mort du major Peirson dans un tableau demeuré célèbre. La scène est prise sur le vif. Le drapeau anglais flotte dans la fumée, entre les maisons hautes ; la statue du Roi Doré apparaît comme une image fantastique rayonnant au-dessus de ce carnage, et le peintre a groupé là, d'après nature, quelques-uns des héros anglais du 6 janvier : le capitaine Clephane, commandant la charge après Pierson; l'adjudant Harrison, soutenant Pierson, qui tombe en arrière, avec ses cheveux blonds, épais comme ceux d'une femme ; le domestique du major — un grand nègre au feutre empenné, vêtu de bleu et le fusil à l'épaule, tuant celui qui vient de tuer son maître; dans un coin, des femmes et des enfants éplorés, — l'épouse, la mère et les enfants du capitaine Hémery, paraît-il. Au loin, les Français fuyant déjà. Une scène enragée et vivante que l'herbe verte des montagnes, ourlée d'une ligne de vermillon (les soldats anglais campés au loin), enveloppe d'une sorte de poésie rustique, du green acide des paysagistes anglais. L'original du tableau de Copley est, à
Londres, dans la National Gallery, mais une copie, par M. Holyoake, figure dans le Palais de Justice de Jersey, dans la Cohue, au-dessus des juges, comme un témoignage éternel de l'héroïsme de Peirson et du dévouement de la cité.
Il était midi lorsque Peirson tomba, et le combat reprenait plus acharné un quart d'heure plus tard.
Rullecourt, dès que la place Royale avait été attaquée, était sorti de la Cohue, tenant toujours Moïse Corbet sous le bras, le pauvre Corbet mené là comme à l'abattoir. Il s'est trouvé un écrivain jersiais pour insinuer que le commandant français entraînait Corbet « dans l'espérance qu'on ne tirerait point sur lui s'il était proche <Fun des habitants ». A qui fera-t-on croire que l'homme capable de l'héroïque folie ait pu avoir une pensée aussi prudente? Évidemment narquois dans son audace, Rullecourt conduisait Corbet au l'eu comme dans une sorte de gouaillerie en action. Il plaisait à son ironie que le gouverneur entendit sifflera ses oreilles de Jersiais les balles des soldats d'Angleterre.
Elles sifflaient terriblement, du reste. Ces quelques centaines de Français se débattaient maintenant sous les feux convergents, entourés de partout, fusillés comme au fond d'un entonnoir. Les habitants, enhardis, les décimaient par les fenêtres. Ils tombaient en combattant, chargeant à la baïonnette, puisqu'ils n'avaient plus de poudre, et, jusqu'à midi et demi, Rullecourt soutint le combat au premier rang, criant : « Jusqu'à la mort, enfants ! courage ! » et tenant l'épée haute.
Un feu de peloton du 73e anglais fit un las de cadavres à ses côlés et l'abattit lui-même, à côté de Corbet, dont le chapeau de feutre était traversé de deux balles. L'effet fut désastreux sur les Français lorsqu'ils virent s'affaisser leur chef, le visage en sang. Ils reculèrent, essayant de se réfugier dans la Cohue, où les miliciens jersiais et les grenadiers anglais les poussaient comme dans une souricière. Beaucoup se rendaient. Le Turc, le fameux Turc, celui que les Jersiais appelaient Emir et qui paradait le matin même dans les rues de Saint-Bélier, se couchait maintenant sur les marches du palais et essayait de se faire passer pour mort, afin qu'on ne le clouât point à la pierre d'un coup de baïonnette.
Les soldats du régiment de Luxembourg ne contrefaisaient pas les mourants, eux; ils mouraient vraiment, brûlant en désespérés leurs dernières cartoucbes ou tordant leurs baïonnettes dans les poitrines anglaises. Leurs officiers tombaient à côté d'eux. Le chevalier d'Herbouville, M. de Ferrant, M. de Bonnechose étaient blessés. Mais que pouvait un groupe d'hommes contre une véritable armée courant à la charge et à la curée? Rullecourt avait reçu trois balles et râlait, la mâchoire fracassée. On l'emporta chez Philippe Terrier, et, sur les dalles du logis, on voyait encore des gouttes de son sang, lorsque le révérend Ed. Durell écrivait ses Historial illustrations of Jersey.
Il y mourut le soir même, à onze heures, et le lendemain dimanche on l'enterra en face de la porte d'entrée de l'église paroissiale, cette église où Moïse Corbet, qui avait repris le commandement des milices après la victoire des Anglais, faisait parquer comme un troupeau et garder par le bataillon de Saint-Laurent les Français prisonniers. Les troupes de Rullecourt avaient eu, dans cette matinée, 150 hommes tués et blessés, le quart de leur effectif, et les Français avaient
tué aux Anglo-Jersiais 156 hommes, cela sur un très petit espace, car l'échiquier élait singulièrement étroit où se joua cette partie sanglante et folle. Chose étrange : à Jersey comme, vingt-deux ans auparavant, au Canada, les deux chefs des deux nations, l'Anglais et le Français, mouraient ensemble, et Peirson et Rullecourt rappelaient cette fia tragique du général Wolfe et du marquis de Montcalrn, tués, l'un et l'autre, le même jour, sous les murs de Québec, comme le baron et le major sur la place Royale de Saint-IIélier.
Un an, après, l'Angleterre renvoyait en France les prisonniers, au nombre de quatre cent cinquante-six, d'abord embarqués pour Plymouth et dont M. d'Iléricy disait dédaigneusement au duc d'Harcourt :
— Je ne sais que faire de tout ce monde-là, de troupes de cette espèce, et l'on devrait bien les envoyer à Brest pour les expédier aux colonies, qui ont besoin d'hommes.
Or, parmi ceux-là, il y avait un chevalier d'Herbouville, un chevalier de Ferrant, MM. Saint- Georges de Bonnechose, Porlier, Piatt, de Balancourt, blessés et soignés d'abord à Jersey.
Pauvres gens! il valait bien la peine qu'ils
eussent essayé, dans Pile normande, de vendre aussi chèrement leur vie pour conquérir quelques champs de verdure et les pierres de Montorgueil à S. M. le roi de France!... Le 20 janvier, deux semaines après l'expédition, Dumouriez écrivait au duc d'Harcourt :
« Heureusement, on vous a averti trop tard pour que vous soyez compromis, car on ne manquera pas de compromettre quelqu'un pour s'excuser du moment de boutade qui résultera d'une cacade aussi odieuse. »
Le mot est dur et il est injuste aussi. L'attaque de Jersey fut, je le répète, une folie, mais non une reculade. Au contraire, en vérité, l'aventure tient du roman de cape et d'épée, de l'épopée, et son seul crime fut son insuccès. L'opinion, à Paris et à Versailles, la jugea sévèrement ou plutôt l'ignora, n'en connut point les glorieux détails. Métra, dans sa Correspondance secrète, écrit de Versailles, le 26 janvier 1781 :
« On s'étonne avec raison de la hardiesse d'une poignée d'hommes qui ont voulu conquérir
Jersey. Ils comptaient sans doute sur de prompts renforts. Ces espérances sont souvent déçues quand on n'est pas bien assuré de mettre les éléments de son parti. Il faut bien se garder de soupçonner nos troupes de désobéissance, mais il est certain qu'elles ont vu avec peine une si belle entreprise entre les mains d'un corps franc et isolé. »
Du moins Métra parle-t-il, lui, de la hardiesse de cette poignée de gens. Que serait-il arrivé si Jersey eût, grâce à Rullecourt, appartenu à la France? Sans doute, les Anglais eussent essayé de reconquérir Saint-Bélier. Carnot disait, en parlant des îles normandes : « Il serait facile de les prendre; il serait impossible de les conserver ! i Mais comme ce furent, en partie, les gazettes publiées à Jersey par les émigrés français qui poussèrent Napoléon, irrité, blessé dans son orgueil, à guerroyer contre l'Angleterre, il est permis de dire que si Jersey, nid de corsaires en 4781, n'eût pas été un nid de libres pamphlétaires en 1 801, peut-être Bonaparte n'eût-il pas poussé si loin sa haine de l'Angleterre et l'Europe eût-elle peut-être connu la paix, au lieu des
grands égorgements de 1804 à 1815. Il est bien permis de faire, en passant, quelques conjectures, surtout lorsqu'elles sont consolantes. Mais quoi! l'on ne corrige point les faits : on ne refait point l'histoire. Les générations qui se succèdent la trouvent toute écrite et la subissent, malheureusement.
Dans les papiers de Rullecourt, les Anglais trouvèrent, parait-il, le plan complet des opérations du baron, le nombre des chevaux et [chariots à réquisitionner, et l'on accuse le hardi Français d'avoir rêvé de dépeupler Jersey et de transporter les habitants des îles en Languedoc. Pure légende. Rullecourt voulait simplement planter le drapeau fleurdelisé sur Montorgueil et gouverner en paix, avec esprit. Le sort, qui n'aime pas toujours les audacieux, ne le lui permit point.
A la suite de l'expédition de Rullecourt, L'Angleterre se préoccupa, d'ailleurs, très vivement, de mettre pour l'avenir Jersey à l'abri d'un tel coup de main, et sur le haut rocher qui commande à la fois le fort de Saint-Hélier et la ville, elle bâtit une forteresse menaçante qui, achevée seize ans après, en 1807, porta dès lors le nom de Fort-Régent. La tour de Seymour fut érigée,
protectrice, à l'endroit même où Rullecourt avait abordé. Quant à la date du 6 janvier 1781, elle devenait pour tout Jersiais un souvenir de gloire. Un moment, comme à Québec, on avait réuni les corps de Wolfe et de Monlcalm, — ce Montcalm enterré lout d'abord dans un trou creusé par une bombe anglaise, — on songea à élever un monument commun à la fois au vainqueur et au voincu, ces deux hommes qui, a-t-on dit, ne se connaissaient même pas de nom, le matin, avant de se combattre et de mourir.
Le Héricher nous donne, dans son Jersey monumental et historique, qu'on appelle à Jersey « un pamphlet », le renseignement suivant:
« L'évêque Bisson dit qu'on érigea une colonne sur la tombe de Rullecourt, avec cette inscription, qui est bien dans le génie anglais, lequel tire une leçon pratique de tous les événements : « Cy gît le corps de M. Rullecourt, officier géné- « rai français qui, dans la nuit du 5 janvier, enva- « hit cette île, à la tête de douze cents hommes, « surprit le gouverneur et les magistrats, et les « fit prisonniers de guerre. Mais, au point du
« jour, les Français, attaqués par la garnison et
< la milice, aux ordres du major Peirson, qui
< perdit la vie dans ce glorieux combat, furent c totalement mis en déroute. Le gouverneur et c les magistrats recouvrèrent leur liberté, et l'île a fut délivrée par la destruction ou la captivité « des envahisseurs. Le baron de Rullecourt succ comba, et cette pyramide est moins un monu- € ment d'un ennemi qu'elle n'est à Jersey un « avertissement pour nous et nos enfants de a donner à l'avenir plus d'attention à notre € sûreté. »
Je ne sais ce qu'il faut penser de l'assertion de l'évêque Bisson, mais Rullecourt n'a point de monument ta Jersey et la mémoire du seul Peirson st glorieusement célébrée. Dès le 8 février 1781, en mémoire de la défaite des étrangers qui, disaient les Jersiais, voulaient nous a priver de notre liberté et de notre sainte religion », un service d'action de grâces fut célébré solennellement, afin de remercier Dieu d'avoir béni les conseils et les armes de Sa Majesté, avec commandement au peuple de s'abstenir ce jour-là de toute œuvre servile.
Le corps da major Peirson, placé en un cercueil de plomb, avait été déposé dans un caveau, sous le banc du lieutenant-gouverneur. On offrit au père du vaillant soldat de rapporter en Angleterre les restes de son fils. il. Peirson répondit que là où le major était tombé, là il devait reposer. Les États commandèrent alors à Bacon, le statuaire anglais, un superbe monument qui, appuyé contre la muraille de l'église paruissiale de Saint-Martin, montre l'image du major Peirson, un médaillon supporté par un lion et par une victoire et entouré des plis de marbre des drapeaux qu'il a servis et détendus. Le bas-relief le représente, soutenu par ses grenadiers et mourant a dans la fleur de sa jeunesse et dans le moment de sa victoire », dit l'inscription anglaise du mausolée.
Depuis on a placé comme un nouvel hommage cette simple inscription sur la maison devant laquelle Peirson tomba : Hère Peirson fell. On a recrépi, rebâti peut-être, la demeure et, détail bien anglais, on a repeint sur la muraille les traces du combat, les mouchetures des balles de 1781.
Le premier acte des Étals assemblés, le
•2-2 février, devant le général Conway, gouverneur, avait été de voter ce monument « à la mémoire du brave major Peirson. tombé dans les efforts qu'il fit à la tète des troupes, comme leur commandant, en délivrant la ville de Saint- Hélier des mains de l'ennemi et sauvant le pais i. En même temps, une lettre officielle était adressée à François Peirson, son père, et insérée dans le livre des États, signée de Ph. de Carteret, greffier, comme un témoignage éclatant de la reconnaissance de la patrie jersiaise — car il n'est point de petite patrie. La Patrie, cela dit tout, qu'elle ait L'immensité de la Piussie géante ou qu'elle soit un îlot où dorment les ancêtres. Riche ou pauvre, l'homme n'a qu'un même sentiment lorsqu'il dit : ma mère.
Je traduis, le premier, je crois, ces deux leltivs des États à un père et de Peirson, esq., aux États de Jersey. Elles sont noble.-, simples et dignes d'être conservées.
« Jersey, le 2*2 février 1781.
i Monsieur,
« Nous, les États de l'île de Jersey, convaincus de ce que nous devons notre pouvoir actuel de délibérer à la vaillante conduite de votre fils, feu
le major Peirson, qui a acheté notre liberté, le 6 janvier dernier, au prix inestimable de sa vie, nous pensons que notre devoir absolu est de vous exprimer, dès la première assemblée tenue depuis ce jour mémorable, notre sincère désolation et de vous adresser toutes nos condoléances pour une aussi grande perte publique et privée.
<l Soyez sur, Monsieur, que les habitants de l'île auront toujours dans le cœur les sentiments de la plus profonde reconnaissance pour leur brave défenseur.
i Nous espérons que, le temps aidant, ce sera pour vous une puissante consolation dans votre chagrin de penser que votre fils, en qui brillaient avec tant d'éclat toutes les vertus morales et militaires, a terminé sa carrière à l'aurore de sa vie, comme tous les grands héros ont toujours rêvé finir la leur. Il est tombé, Monsieur, en pleine victoire, sauvant une île libre et fidèle de la tyrannie et de l'oppression.
« Nous sommes, Monsieur, très respectueusement, vos plus humbles et plus obéissants serviteurs.
Par ordre des Etats.
« Signé ; Ph. de Garteret, greffier.
e York, :;8 mars 1781.
« Messieurs, c Pénétre du sentiment de la plus profonde gratitude, je ne sais comment vous exprimer tout ce que j'éprouve pour le grand honneur que vous avez rendu à la mémoire de mon cher fils, en'me donnant de telles marques d'approbation pour sa conduite dans l'affaire du 6 janvier dernier.
« L'expression de votre sympathie et l'assurance que vous me donnez que notre fils a fini ses jours comme le doit un homme d'honneur, venant d'une autorité telle que la vôtre, procurent à des parents affligés la plus grande consolation qu'ils puissent recevoir.
« Sa tendre et affectionnée mère, ainsi que moi, nous avons toujours eu la meilleure opinion de son cœur et de sa tête. Nous sommes flattés au delà de toute expression de voir que nous ne nous étions pas trompés en pensant que sa conduite a été telle qu'elle nous procure la consolation que nous mettons au-dessus de tout : l'honneur de votre approbation.
« Bien qu'il ait plu au Tout-Puissant de trancher aussi brusquement le fil de ses jours, je me réjouis en pensant qu'il eut le grand bonheur,
par sa conduite et son courage, aidés du noble concours des soldats de Sa Majesté et des braves troupes de votre île, de délivrer un peuple libre et fidèle du joug d'un pavillon arbitraire, trop lourd pour des hommes nés libres. J'espère que l'accueil que vous avez fait à vos ennemis ce jour-là les empêchera désormais de troubler votre tranquillité.
« Je suis persuadé que les grands honneurs que vous avez rendus à la mémoire de. mon fils exciteront tous les officiers de Sa Majesté à faire les plus grands efforts pour votre défense.
c Pour moi, jusqu'à mon dernier souffle de vie, je ferai des vœux pour la prospérité de votre île; les honneurs que vous avez rendus à mon fils et les dépouilles chéries qui y restent déposées sont des liens qui me rattachent à elle pour toujours.
« Aux très dignes et respectables États de l'île de Jersey, à tous les officiers civils et militaires, au très révérend doyen et au clergé, à tous ceux qui se sont unis dans le témoignage de leur approbation de la conduite de mon très cher fils, sont dus mes remerciements les plus reconnaissants.
« Je vous prie de me croire, Messieurs, avec le plus vif sentiment de rhonneur que vous m'avez lait.
« Votre très reconnaissant et obéissant serviteur,
« Francis Peirson. »
En même temps que l'Angleterre et les États de Jersey honoraient le héros du 6 janvier, ils demandaient compte au gouverneur Moïse Corbet de sa conduite pendant la bataille. Ce malheureux Corbet avait réalisé la parole de celui qui prétendait qu'on ne peut pas dire : « Je suis brave », mais : i J'ai été brave tel jour ». Il avait eu son jour et même ses jours de bravoure; il eut sa journée de défaillance. A l'heure même où M. Voyer d'Argenson, ministre des affaires étrangères de France et beau-père de Rullecourt, faisait remercier Corbet des bons procédés qu'il avait eus pour Mme de Rullecourt en lui renvoyant les reliques du baron, et pour le chevalier de Ferrant, prisonnier à Jersey, le gouverneur était cité devant une Cour martiale réunie à Londres. Et du 1er au 5 mai 1781, la Cour martiale, siégeant par-devant l'honorable
sir Ch. Gould, chevalier, juge-avocat général et quinze officiers, déclara Moïse Corbet coupable et le suspendit de sa commission de lieutenantgouverneur de l'île de Jersey.
Lui aussi, Corbet, était un vaincu du 6 janvier. Il disparut, vécut dans l'exil, s'enfonça volontairement dans l'ombre, vivant d'une maigre petite pension qu'on lui donnait comme une aumône. Il mourut en 1817, très vieux, après avoir gouverné Jersey pendant des anné s pour le compte de F Angleterre et pendant cinq heures pour le compte du roi de France.
D'ailleurs, il n'avait été qu'un comparse d.ins l'affaire. Les deux premiers rôles, c'est Rullecourt et c'est Peir.-on, et jamais antithèse vivante ne fut plus frappante et d'une philosophie plus visible.
11 semble, en effet, que dans cette journée dramatique, non seulement deux troupes, mais deux tempéraments très différents se soient rencontrés et heurtés : d'un côté, la fougue, l'intrépidité ardente, la foi dans l'impossible, la valeur qui ne compte ni les obstacles ni le nombre des ennemis; de l'autre, le calme, la résolution Iroide, le eourage impassible. L'es-
prît d'aventure chez Rulleeourt, la ténacité chez Peirson. Le jeune major est du pays de Yiron duke, Wellington, le due de fer. On croirait assister au duel poignant de l'Imagination et du Caractère.
Une sorte de poésie particulière, celle que donnent la folie de l'action et la passion de la bataille, enveloppe le commandant fiançais. L'Anglais, au contraire, semble dans son inflexibilité, taillé déjà dans le marbre. Il se tient debout, l'épée à la main, devant son adversaire, comme la statue de la Discipline. Et, chose bizarre, c'est cependant parce qu'il n'obéit point pas passivement qu'il sort, mort mais victorieux, de la fournaise. Son respect de la discipline est raisonné. Il désobéit à la capitulation de Corbet, il la discute, il la repousse, il la déchire, parce qu'il prétend obéir à quelque chose de supérieur encore : — à sa conscience de so'dat. En méconnaissant l'ordre du gouverneur, il est passible du conseil de guerre. En s'inclinant devant cette signature arrachée à la faiblesse d'un pauvre homme, il est passible d'une peine morale plus cruelle : le mépris de la postérité et la douleur de la patrie. Et Peir-
son n'hésite point. Un soldat, qui a ses armes chargées et du courage au cœur ne capitule pas. 11 essaye de vaincre, il tache de mourir. Il y a là, dans l'héroïsme simple et froid de ce jeune homme, un exemple éternel donné aux chefs d'armée. Que de malheurs nous auraient été épargnés si, dans la poitrine de plusieurs de nos conducteurs d'hommes, avait battu le cœur d'un Peirson !...
Et peut-être l'idéal du soldat serait-il celui-ci : l'âme de Peirson et la tête de Rullecourt.
Plus de cent ans maintenant ont passé sur l'aventure. Elle est comme ignorée chez nous, mais toujours vivante et je dirai saignante au cœur des Jersiais. Ces petils-fils des anciens Normands de Rollo oublient volontiers notre Duguesclin reculant devant Montorgueil, mais ils se souviennent avec fierté de la défaite de Rullecourt et de la mort de Peirson. Ils ont donné à une de leurs rues le nom de Mulcaster, l'ingénieur en chef; à une autre, — celle d'où Peirson déboucha sur la place, — le nom du major, et, — ironie de la destinée! — la maison même devant laquelle Pierson tomba, la muraille de briques contre laquelle on l'appuya est devenue un cabaret, Pierson Bar ; on y boit de Taie et du porter. Où coula le sang du héros coule le stout
du débitant de wine and spirits. Et la bière, dès longtemps, a effacé le sang.
En 1881, la libération du territoire jersiais fut
célébrée solennellement, le G janvier, à la date anniversaire, et cette maison, pavoisée, illuminée, montrait aux acclamations un portrait de Peirson. Parmi les assistants, dans celte fête nationale du centenaire, figurait un descendant du loyal Peirson, comme on dit là-bas, lurd Cbelrnsford.
La Bataille de Jersey inspira même quelques vers français à des poètes qui descendent de Robert Wace :
Jersey! Pourquoi dors-tu? La France sur tes rives A vomi des soldats aux cohortes actives; Jersey! Pourquoi dors-tu? Regarde sur tes l»orJs S'élancer Iiullecourt, plein de fougueux transports. Réveille-toi! Déjà, d'une main criminelle Le féroce étranger frappe ta senlinel e. Réveille-toi! Déjà Cornet est prisonnier; Déjà le drapeau blanc flotte sur Saint-Hélier !
Je préfère l'évocation qu'on fit alors, à propos de Peirson, des vers poignants de Bvron sur la destinée de l'héroïque et poétique Marceau.
En Fiance, ces fêles mêmes données par nos
voisins passèrent inaperçues. Et d'ailleurs le nom de Rullecouri et celui de Peirson n'eussent rien évoqué pour nous. Les braves fous, comme Dumouriez appelait les compagnons du baron, reposent inconnus. Un des collaborateurs de Rullecouri pourtant joua un rôle, même après l'aventure, même après l'avortement de la tentative. C'est Régnier, ce Régnier qui, en une semaine, avait improvisé à Granville la flottille d'invasion. Après avoir perdu son lougre Renard, Régnier n'en équipa pas moins encore un lougre nouveau monté par vingt-cinq hommes d'équipage, avec lequel il fit des croisières vers les îles, sur l'ordre exprès de M. de Castries, ministre de la marine, et la demande de Dumouriez. Régnier portait alors le titre de lieutenant de frégate. On retrouverait encore, avec Fauteur des Chroniques du vieux Granville, Jean-Louis-Christophe Régnier mêlé aux événements de l'histoire. C'est lui qui commanda la place de Granville lors de l'attaque désespérée de l'armée vendéenne contre ces murailles où les soldats de d'Elbée enfonçaient leurs baïonneit^s dans les pierres et s'y accrochaient pour monter à l'assaut. Régnier devait être nommé général de brigade pour services rendus à la pa-
Irie, et Granville, avec ses belles filles terribles au chouan comme à l'Anglais, porter le titre de Granville-la-VicLoire ! J'imagine que le général Jean Régnier devait plus d'une fois songer à la corvette de guerre Pilote-des-Indes, où s'était tenu le conseil de guerre avant l'attaque de Jersey, et revoir aussi, décimés, dispersés, vaincus, ses camarades d'autrefois, les braves fous, victorieux le matin du G janvier et battus le soir, repoussés à la fois par la grêle du fer et insultés par les crachats de la mer.
11 devait sans doute plus d'une fois conter à ses officiers l'aventure oubliée, le roman de Rullecourt.
— Ah ! si le baron avait réussi !
Et qu'a-t-il manqué à Rullecourt pour devenir populaire? Ce qui lui a fait défaut pour demeurer victorieux : le hasard. Une tempête emporte ses munitions, le prive de ses canonniers, disperse sa petite armée. Son nom demeure enseveli dans le brouillard de la défaite. Les seuls chroniqueurs des îles normandes, en rencontrant le souvenir de cet aventurier, le saluent ou le raillent en passant. Pour les Anglais, c'est un flibustier; c'est un vaincu pour les Français. Il y a, entre
lui et le major Peirson, devant la postérité, la même différence qu'entre les deux tombes de ces deux hommes : un monument de marbre pour l'un, un mausolée autour duquel retentissent éternellement les chants de gloire ; pour l'autre une pierre, à peine large comme deux pavés, dans un coin du cimetière voisin. De? épitaphes glorieuses à l'un; pour l'autre, un simple nom, sans date et sans explication : Rullecourt, comme une inscription de voirie ou une tombe de supplicié. Mais, d'ailleurs, pour l'un et pour l'autre, au loin, l'immense murmure des vagues qui ne s'inquiètent guère du bruit que, vaincus ou victorieux, morts ou vivants, peuvent faire les hommes.
Mais qu'un Michelet pourtant, lorsqu'il étudiait les poésies de la Mer ou les tempêtes de l'histoire, eût passé parla; ou qu'un Dumas se fût épris de l'épique batteur d'estrade, et Rullecourt entrait, l'épée en main, dans la gloire et dans l'épopée. Il devenait aussi familier aux générations que ce gentilhomme ignoré malgé ses Mémoires dont le conteur a fait un personnage de légende : il fraternisait avec les mousquetaires, parmi les preux de cape el de llamberge. On dirait Rullecourt
in; LE S\M, FRANÇAIS
comme on dit d'Ârtagnan. Le roman est parfois le vengeur des dédaignés de l'histoire. Mais non ; le baron de Rullecourt n'a pas eu celte bonne fortune. Sa renommée s'est comme perdue dans la bourrasque de la nuit du 5 et dans la fusillade de la matinée du 6 janvier 1781. Victorieux à huit heures du matin, vaincu à midi et demi, mort à onze heures du soir, et dès lors oublié, renié, calomnié peut-être, telle fut la destinée de cet homme qui m'apparaît, dans la fumée du combat, avec la chimère d'un poète dans la tète, l'esprit d'un Français du dix-huitième siècle sur les lèvres, et dans la poitrine le cœur d'un héros.
Tel le devait revoir, du moins, la fille de d'Argenson lorsqu'elle contemplait, dans son éternelle mélancolie, les reliques à elle renvoyées par les Etats de Jersey. Et pourquoi la postérité n'auraitelle pas pour lui les yeux de cette compagne fidèle à ce nom? M"* de Rullecourt l'aimait parce qu'elle en était aimée. .le m'imagine que le chercheur d'aventures aimait aussi notre France et qu'aussi bien elle lui doit l'aumône d'un souvenir. Ce qui est certain, c'est qu'organisant à ses frais cette romanesque entreprise, il donna à la
fois son argent et son sang pour assurer au pays de France la possession de l'île normande.
Pour moi, qui ai toujours admiré dans Walter Scoll la tu ure de cet Old Mortality qui pieusement, obstinément, s'en va, par les cimetières, arrachant l'herbe à mesure qu'elle menace de cacher, de ronger les noms de ses anciens compagnons d'armes, j'ai rencontré un jour sur mon chemin — entre deux excursions dans l'île verte — ce nom Rullecourt, tracé sur une pierre; — et, cherchant à retrouver le souvenir de ce Français dont les os sont enfouis en terre étrangère, j'ai voulu, comme on jette une couronne, donner en passant un salut à ce vaincu... 11 est des défaites dont on peut parler le front haut. Et, après avoir honoré dans Francis Peirson la fidélité au devoir, la décision dans le combat, la volonté ferme et le sacrifice, je voudrais qu'à dix pas de là, nos compatriotes visitant Jersey portassent désoimais un hommage à l'intrépidité superbe, à l'héroïque fantaisie, à l'audace souriante, cà la mort joyeusement narguée, en saluant ce fou cà qui il n'a manqué que le succès pour passer grand homme : Puillecourt, conquérant d'une heure, souverain d'une minute!
De plus grands, d'ailleurs, ne pèseront pas plus que lui et n'auront pas plus que cette minute à leur actif dans le règlement de comptes de l'éternité.
ROCOUENCOURT
A la mémoire de la Tille • la maréchal Davout, la marquise de Blocqueville.
Il est des journées oubliées, dans l'histoire, comme il est des hommes méconnus. Sait-on que le duel de l'Angleterre et de la France, au Canada, se termina par une victoire du duc de Lévis? Sait-on que la dernière bataille des guerres de la République et de l'Empire fut une journée de gloire? Oui, même après Waterloo, l'ennemi recula devant nos soldats. Il est tout près de nous, ce champ de bataille, et cependant qui le connaît, et qui y songe ? Les tombes de nos morts de 1870-71 ont fait oublier les fosses, d'ailleurs ignorées, où sont enfouis, aux environs de
Paris, uos morts de 1815. C'est cependant là, près de Versailles, au village de Rocquencourt, que finit le premier Empire, que fut tiré le dernier coup de feu et donné le dernier coup de sabre. On pourrait écrire sur la porte du petit cimetière : Ci-gît V Épopée. Et c'est là que, par les soirs d'été, alors que j'évoquais les souvenirs des combats d'il y a quatre-vingt-quatre ans, les ombres des morts emportés comme les fantômes de Raffet dans la Grande Revue que
A l'heure de minuit Tient César décédé,
il m'a semblé voir la grande armée finir dans quelque coucher de soleil, doré comme la gloire disparue, rouge comme le sang versé...
Ils avaient, depuis le 18 juin, marché de la Dyle à Paris, en remâchant amèrement dans leurs moustaches L'étouffant, L'écœurant souvenir de cette journée d'inaction stupide où ils entendaient le canon, là-has, du côté de Mont-Saint-Jean, et où leur chef les laissait inactifs, presque immobiles, pendant que les Prussiens, à Planchenoit, écrasaient les nôtres. Les chevaux des dragons dressaient leurs oreilles et, clans l'atmosphère humide et chaude des lendemains de pluie, leurs naseaux semblaient aspirer L'odeur lointaine de la poudre ; les jeunes chefs, énervés, allaient, venaient sur la roule de Wavre, piétinant, tirant leurs sabres, interrogeant du regard les colonels, aux sourcils froncés. Gérard, affolé, pressentant par delà l'horizon quelque drame, une bataille sans doute indécise — qui sait? — perdue, regorgement d'une armée, Gérard collait son
cueille à lerre et. dans les ondes sonores ébranlant le terrain, percevait le grondement du canon de "Waterloo, c On se bat ! disait-il à Grouchy. Qu'aUendez-vous pour marcher V Qu'attendons-
nous pour nous battre ? »
Ces vieux cavaliers d'Exelmans, dragons du général Vincent, hussards du général Berthe, ils avaient vu tomber la nuit, la lente nuit de juin, snr la plaine belge, les blés, les bois, et quelquesuns, au bivouac, dans le grand silence inquiétant qui succédait au son lointain de la sourde canonnade, se racontaient, l'un à l'autre, que le colonel Briqueville, du 15e dragons, avait entendu Exelmans dire à Gérard, son ami : c Si tu t'engages à prendre le commandement et à rejoindre l'Empereur puisque Grouchy ne marche pas, je lui brûle la cervelle. On me jugera demain, le conseil de guerre me fera fusiller, mais, ce soir, l'armée sera sauvée... Veux-tu? »
Exelmans! Il l'eût fait comme il l'eût dit. Ils le connaissaient, ces grognards. Ils l'avaient vu au combat de Crémone, sabrant en avant, ils savaient qu'à Vertingen. on lui avait amené un second cheval, tué comme le premier, par le feu de l'ennemi. Exelmans \ Âusterlitz l'avait fait colonel,
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Eylau, général de brigade. On se contait, à la chambrée, quand, par hasard, on dormait dans une caserne, ou pendant les étapes à travers l'Europe, qu'arrêté en Espagne, il s'était évadé des pontons anglais. Général, baron de l'Empire, acharné en 1814 à défendre le sol de France, il avait sabré en désespéré. Le conseil de guerre, qu'il voulait affronter, il le connaissait. Quelques mois avant cette journée de juin, devenu suspect parce qu'il avait écrit une lettre à l'ex-roi de Naples, il avait failli être emprisonné, jugé, et la légende de ce général bravant la justice royale augmentait la confiance qu'avaient en lui ses soldats, enfants qu'on mène avec des hochets et de la gloire.
Eux-mêmes, ils étaient des héros, du premier au dernier, ces dragons d'Espagne qui avaient enfoncé les Anglais à Ligny Ils eussent suivi leur général en enfer. Et, en vérité, c'était l'enfer, ce cercle de feu dans lequel ils se débattaient depuis des années. Ils en avaient tant vu, dans les guerres de la péninsule, ces redoutables dragons d'Espagne, habitués aux combats de nuit, aux marches forcées, aux journées sans pain, aux années sans solde î Noirs de soleil, avec leurs longs sabres de
Tolède et des uniformes de hasard, quelquefois des habils de drap brun, taillés dans la bure des robes de moines, remplaçant L'habit vert d'ordonnance et le manteau de drap blanc piqué de bleu. Ils en avaient tant fait, avec Milhaud, l'ancien conventionnel devenu général, ou Montbrun, le beau cavalier, de la frontière à l'Andalousie et de Torrès-Yedras à Burgos, à Yitloria, à Bayonne... Ils étaient avec Junot quand, pour gagner Abrantès par les chemins enfoncés de l'Estramadure, on se nourrissait de glands, de châtaignes et de miel. Distribution de châtai nés, dix par homme pour la journée — et, pour chaussures, les liges dos bottes seulement, les pieds nus — pas une cartouche en état de brûler — et l'ennemi devant soi, derrière soi, à gauche, à droite, partout. Cet ennemi qui savait ce que valait le sabre des dragons d'Espagne !
Comment les avait-on laissés, tout un jour, un long jour de bataille, sans les faire galoper vers le canon, aller aux Prussiens, sabrer, agir, mourir?. . . Ah ! Grouchy, Grouchy ! Et, dans le lent et sombre mouvement rétrograde, battant en retraite, quittant la Belgique, repassant la frontière de France, se rabattant sur Paris, ils avaient des frissons de
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colère, des appétits de combat, l'ardent besoin d'une revanche!
Les chefs leur disaient : « Patience ! » On voyait des larmes dans les yeux rouges des colonels.Les jurons décolère grondaient sur les lèvres farouches des soldats.
Et les derniers jours de juin les retrouvaient sous les murs de Paris, à Montrouge, attendant l'heure de la bataille, certains que le maréchal duc d'Auerstadt, ne laisserait pas inactifs les soixante-dix-huit mille hommes qu'il avait sous la main et qu'il pouvait jeter, d'un geste, sur l'ennemi. Des travaux activement menés défendaient le pont deSaint-Cloud, le pont de Sèvres. Des épaulements prolégeaient Neuilly. La garde, les débris de la garde étaient au Champ de Mars, en réserve. Vingt-quatre pièces de canon, en batterie sur les hauteurs d'Auteuil, balayeraient la plaine de Grenelle.
Davout, intrépide, hésitait, voulant, au fond de son âme, livrer le combat furieux, certain de vaincre, prêt à se battre, disait-il, si le gouvernement l'y autorisait. Et il avait eu des mots épiques, dans le conseil. A Fouché lui demandant s'il pouvait répondre de la victoire : « Oui, et je repous-
serai les deux années anglaise et prussienne si je ne suis pas tué dans les deux premières heures. » M lis personne ne voulait prendre de responsabilité. Carnot, en habit de garde national, tout couvert de poussière et revenant d'inspecter Paris, avait dit: i II y a trahison évidente: Paris n'est ni défendu sur les points vulnérables, ni approvisionné. » Et Carnot devait, en parlant ainsi, regarder le duc d'Otrante.
— i Eh bien! disait le maréchal à son aide de camp, M. de Trobriand, je la prendrai, moi, cette responsabilité, s'ils me laissent faire ! i
On ne devait pas le « laisser faire », le vaillant soldat. Et le temps marchait. On venait d'apprendre que le pont du Pecq était livré aux Prussiens par un traître, le journaliste Mariai n vil le, qui s'en vanta plus tard comme d'un fait d'armes. Martainville, le futur auteur d'une parade, le Pied de Mouton. A neuf heures, le 30 juin, un conseil de guerre s'assembla à la Yillette. Yandamme demeurant à Yincennes, et, pendant qu'on discutait, le général Grenier, membre de la Commission du gouvernement, informait le maréchal Davout de la marche de la cavalerie prussienne, de Saint-
Germain sur Versailles : le pont du Pecq, livré si vile, était promptemenl utilisé.
Le duc d'Auersladt frémissait encore de la lecture d'une lettre où Blûcher le sommait de rendre Paris s'il ne voulait pas, disait le général prussien, que sa mémoire fût exécrée à Paris comme elle l'était à Hambourg. Davout releva l'insolence de l'ennemi. Il appelle un aide de camp : a Cet ordre au général Exelmans ! » Et il commandait à Exelmans, dont la cavalerie occupait Montrougc et campait à Gentilly, de montrer aux Allemand? que les vaincus pouvaient vaincre encore.
Ii connaissait Exelmans, non plus par la légende du cavalier, comme les soldats, mais parle détail des faits de guerre où s'était officiellement distingué le général. Exelmans avait alors quarante ans. Le portrait du musée de Versailles le montre quasi septuagénaire avec des cheveux gris qui ont dû être roux, l'aspect bonhomme à la fois et batailleur. En 1815, il devait être ardent et emporté, fou de colère, d'ailleurs, depuis Waterloo, et répétant sans doute comme ce Marbot,qui est assez sévère et, je crois, injuste envers lui, dans ses Mémoires : « On nous fait manœuvrer comme des citrouilles. »
Exelmans, comme tant d'autres héros de l'épopée, était un soldat de fortune. Il avait quitlé Bar-sur-Ornain à seize ans, volontaire de 91 au o bataillon de la Meuse, avec I > i iinot pour chef, et, sept ans après, à vingt-trois, il était aide de camp du général Éblé, devant Naples ; il passait bientôt à l'état-major du général Broussier, à celui de Murât, en 1800, et, chevauchant à travers les champs de bataille, portant des ordres sous les balles, héroïque au combat de Crémone, ayant — récit tant de fois fait dans les chambrées — deux chevaux tués à Yertingen, en 1805, chargé déporter les drapeaux conquis aux bords du Danube à Napoléon qui lui disait : « Je sais qu'on ne peut être plus brave que vous i ; gagnant un grade à chaque bataille, colonel après Austerlitz, et emportant Posen à la tète de son régiment, général de brigade après Eylau, chef d'état-major de Murât en Espagne, arrêté par les Espagnols et livré aux Anglais, trois ans prisonnier, rejoignant en 1811 le grand-duc de Berg devenu roi de Naples, et nommé grand écuyer de S. M. Murât en 1812, général de division et baron de l'Empire, combattant en Saxe avec Macdonald, en Hollande en France, marquant de quelque fait d'armes
chacune de ces étapes glorieusement douloureuses : Méry, Plancy, Arcis-sur-Aube, le soldat de l'Empire s'était vu menacé d'un mandat d'arrêt par la Restauration, parce qu'il avait commis ce crime étrange d'écrire à son ancien chef, le roi Joachim, une lettre saisie par la police dans les papiers d'un Anglais, lord Oxford. Et, cerné dans sa maison par cinq gendarmes et une compagnie de grenadiers, il enfermait sous clef, dans son propre appartement, le commissaire chargé de l'arrêter, s'échappait, mettait lui-même à la poste une lettre où il se plaignait a la Chambre des députés de la violation de son domicile et s'engageait à se constituer prisonnier si on lui accordait un tribunal compétent. Le ministre l'avait alors traduit devant un Conseil de guerre, et Drouet, comte d'Erlon, devait le présider. « Connaissant mes juges, je suis prêt, avait écrit Exelmans, à leur confier, en toute sécurité, mon honneur et ma personne. »
A Lille, prisonnier dans la citadelle, le Conseil de guerre l'avait acquitté, et le retour de l'île d'Elbe avait fait de lui un pair de France. Macdonald nous le montre, en ses Mémoires, furieux, acharné à la poursuite de la maison du Roi qui
fuyait devant l'Empereur rentré aux Tuileries. Exelmans faillit la sabrer à Béthune. L'Empereur lui donnait bientôt, sous les ordres de Grouchy, ommandement de la cavalerie légère qui, à Fleuras, à Ligny, enfonçait les rangs ennemis et, le 18 juin, au grondement du canon de Mont- Sain l-Jean, s'était amèrement sentie inutile, battue sans bataille.
Cette inutilité, Exelmans, comme tous ses soldats à la fois, en gardait l'amertume, et de quel nissement de plaisir il dut saluer l'ordre de Davout, ce commandement de marcher en avant! Comme il dut ardemment faire sonner le bouteselle!
Los Prussiens étaient à Versailles*?... On allait les chasser de Versailles, sabrer!
Les cavaliers de Fleuras durent, à l'aube du Ier juillet 1815, monter joyeusement en selle.
La veille, à Versailles, voici ce qui s'était passé: Blûcher, voulant éviter Montmartre et les Buttes-
Ghaumontj avait fait avancer ses soldats de Saint- Germain sur Versailles. Le soir venait lorsque les
avant-postes se présentèrent devant la grille du boulevard du Roi, redevenu boulevard de l'Empereur. Cette grille était fermée. La garde nationale de Versailles occupait le poste de la barrière, du côté de la ville. A la mairie, le chevalier de Jouvencel, maire, et le Conseil municipal délibéraient. C'était ce même chevalier de Jouvencel qui, au 0 avril 18U, lors de la première invasion, avait risqué sa vie pour faire entendre raison à des soldats du corps de Raguse irrites et voulant combattre en désespérés, quitte à faire incendier la ville par le canon des Russes établis sur la butte de Picardie. M. de Jouvencel avait, parcouru les groupes suppliant les -oldats qui lacéraient son
écharpe, voulaient lui arracher sa croix. Le 30 juin 1815, devant un péril identique à celui du mois d'avril 1814, M. de Jouvencel reprenait ses (onctions. 11 s'agissait de protéger Versailles, do sauver les blessés français couchés aux ambulances, dans la caserne des gardes françaises, dans les écuries de la Reine, au château, dans l'aile gauche des ministres.
Le samedi lr juillet, au matin, le général baron Von Mulhein, lieutenant général de l'étatmajor de l'avant-garde du 4" corps prussien, faisait entrer, dans Versailles, mille hommes de cavalerie d'avant-garde, sous les ordres du général baron Von Sohr ; mais il accordait à la garde nationale le droit de conserver ses armes et de continuer ses patrouilles. Les militaires malades et blessés ne seraient pas inquiétés et recevraient, après guérison, un sauf-conduit et des vivres de marche.
Les cavaliers prussiens pénétraient alors en ville, par la grille ouverte. C'étaient des cavaliers d'élite, les plus beaux régiments de l'armée prussienne, les hussards de Brandebourg et de Poméranie.
Créés en 1730, les hussards de Brandebourg
portaient en 1815 le numéro 3 ; les hussards de Poméranie, qui dataient de 1758, portaient le numéro 5. Ils s'appellent aujourd'hui : les premiers, hussards de Zieten, hussaren-regiment von Zieten (Brandenburyischer); les seconds, hussaren-regiment Fùrst Blûcher von Dahlstatt (Pommerscher). Ils avaient, comme les cavaliers d'Exelmans, leurs légendes de gloire, leurs souvenirs de Silésie, de la guerre de Sept Ans, des guerres de Bavière, de Hollande, en 1787, de 9'2 à 95 et de 1806 contre la France. La mémoire du plus illustre de leurs chefs, Zieten, était vivante encore dans les rangs des hussards rouges, et un Zieten, le colonel, devait, cinquantecinq ans plus tard, tomber à la tète de ce même régiment, à Rézonville. Tous deux, les deux régiments avaient chargé le 18 juin à la Belle- Alliance, et c'était le galop acharné, l'haleine ardente de leurs chevaux et le froid de leurs sabres que sentaient les fuyards de la Grande Armée éperdue, sur la chaussée de Genappe. Ils avaient dû, dans la poursuite du troupeau humain, la nuit, exécuter avec une joie féroce les ordres sans pitié de Blûcher. Leurs bottes, le matin, étaient aussi rouges que leurs armes.
Hussards de Brandebourg et de Poméranie campèrent donc, aux premières heures du 1 juillet,
sur la place d'Armes de Versailles. L'état-major du baron Von" Sohr était à la mairie, n° -4, avenue de Paris, dans l'hôtel où la princesse de Conti offrait jadis la collation à Louis XIV et où, sur le théâtre, Lully et Quinault avaient fait jouer leur Mceste... Les bruits de fer et d'éperons, après les violons du Roy! On apportait du fourrage aux chevaux, du Champagne aux officiers. Les beaux cavaliers caracolaient ou faisaient traîner leurs sabres sur le pavé de Louis XIV. Les vieilles gens de Versailles, qui avaient vu passer et le roi et la reine, et les députés des trois ordres, et le noir huissier Maillard à la tète des femmes en caracos débraillés, et l'Empereur avec sa garde, et les rois vaincus, et les compagnons de Hoche, devenus rois; — les pauvres gens effarés regardaient ces soldats allemands comme à travers un voile ils eussent regardé les personnages un peu falots du plus étrange et du plus improbable des rêves. Hélas ! ce n'était pas l'hallucination, c'était la réalité de la défaite, et ce n'était pas la dernière fois que devaient caracoler sur le pavé de Versailles les poudreux hussards de Zieten!..
Cependant, au clair matin de ce V juillet, le général Exelmans avait quitté son campement de Montrouge. Il marchait sur Versailles, le 5e et le l.V dragons en tète, tandis que le lieutenant général Pire, avec le 1" chasseurs (colonel Faudoas) et le G* chasseurs (colonel Simoneau), partait d'Issy, avec le 44e de ligne, pour aller se poster à Rocquencourt, par la route des bois de Fausses-Reposes et de Ville-d'Avray. Son plan était bien simple : il s'agissait de pénétrer dans Versailles, d'en chasser les Prussiens du colonel Von Sohr et de les rejeter suc les chasseurs à cheval et les soldats du 44' qui filaient parles bois. Ainsi pris entre deux feux, les Allemands payeraient cher l'insolence de leur l'eld-maréchal et, si cette expédition ne modifiait pas les destinées de la campagne, elle donnerait, du moins, aux soldats inutilisés par Grouchy, l'occasion de montrer leur courage et de venger quelques-uns des morts de Waterloo.
Les Prussiens, du reste, ne devaient pas attendre l'arrivée des cavaliers d'Exelmans. Cette avant-garde avait hâte de marcher en avant, de voie Paris, d'y entrer. Et, à trois heures de l'après-midi, le boule-selle étant sonné, les beaux
régiments victorieux quittaient la place d'Armes, emplissaient du bruit de leurs fanfares les rues des Chantiers, des Réservoirs et sortaient de Versailles par le pont Colbert, montant vers les coteaux de Yélizy, tandis que les fenêtres des maisons de Versailles se rouvraient furtivement, les oreilles tendues écoutant le bruit des chevaux ennemis s'éloignant, là-bas, au loin...
Ils avançaient, les deux régiments prussiens, coiffés du grand schako .hase recouvert de toile cirée, portant la sabretache et agitant leurs larges sabres recourbés, à fourreau de 1er. Le régiment de Poméranie au dolman bleu sombre, avec la pelisse bleu foncé à fourrure blanche, le pantalon charivari gris, les tresses jaunes; l'autre régiment tout noir, avec tresses blanches et la funèbre tête de mort sur le devant du schako, ce crâne d'argent aux yeux troués reposant sur deux os en croix — image de la guerre sans merci promenée à travers les chemins de France par ces légendaires hussards de la Mort î Us marchaient, coupant parfois de leur sabre quelque branche verte qui leur fouettait le visage — et, de temps à autre, de cette troupe où les cliquetis de fer tintinnabulaient comme des sonnailles de mort,
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dans le bruit des chevaux en marche, une grande clameur sortait, ardemment sauvage, des cris gutturaux chargés d'avides colères et de haine recuite au feu de Waterloo :
— Paris ! Paris ! Paris !
Et les cuivres jouaient celte Pariser-Einzugs- March, de 1814, qui avait déjà insulté les échos de France, la Marche sur Paris, ironique, marquant le pas, railleuse, triomphante, avec des sons de fifre narquois entrant dans l'oreille et dans le cœur comme des vrilles atrocement aiguës.
Tout à coup, à l'embranchement des routes de Bièvre et de Versailles, sur les coteaux, près des bois de Verrières, à travers les branches, au fond des' allées, et, là, de front sur la route, les hussards prussiens aperçurent des casques de dragons et les régiments s'arrêtèrent d'un mouvement brusque, pour soutenir le choc de cavaliers qui, du fond des bois, surgissaient comme des fantômes, les dragons du général Vincent criant : « Vive la France ! » et brandissant leurs sabres. Ils arrivaient au triple galop, emportés par cette rage qui datait de tant de jours, de tant de nuits, comme s'ils eussent eu l'appétit de mordre en pleine chair ennemie, comme s'ils eussent été
poussés par les spectres des camarades — cuirassiers, chasseurs, lanciers rouges, vieux chevronnés du bataillon sacré, enfants imberbes de la jeunegarde, héros de Planchenoit qui pourrissaient, là-bas, dans la plaine et les coteaux du grand charnier belge...
Il y eut alors une mêlée farouche, une poussée, des corps-à-corps, comme dans les combats homériques. Les Prussiens, surpris, essayaient d'arrêter cette trombe humaine. Mais, depuis le matin, les cavaliers d'Exelmans se promettaient la bataille et ils entraient dans les rangs prussiens avec la sourde colère de gens qui, depuis le 18 juin, avaient soif de Revanche. Ils sortaient de partout, au galop de leurs montures, des fourrés, des sentiers, les trompettes sonnant la charge... Tandis que les dragons du général Vincent sabraient de front, le 6 et le 20e chargeaient en flanc... Autant de duels que de chocs, dans cette mêlée de sabreursoù roulaient à terre les schakos et les casques... Briqueville, du côté des nôtres, avait la tète fendue. « Ce n'est rien, disait-il, r-hargez ! »
Les hussards allemands essayaient vainement de défendre la route, de trouer l'obstacle humain
rocquencourt :m
qui se dressait entre eux et Paris; les dragons poussaient, taillaient, perçaient les rangs et, enveloppés d'éclairs de sabre, les escadrons de Brandebourg et de Poméranie reculaient, repoussés — quelques cavaliers déjà tournant bride...
Le mouvement de houle, où Ton sent la déroute, se dessinait déjà, et les vieux dragons d'Espagne en avaient le sentiment, comme un maître escrimeur a la sensation de sa supériorité en voyant l'adversaire rompre précipitamment. Alors un redoublement d'efforts les poussait encore en avant, les enfonçait dans les escadrons rompus, et la fuite commençait chez les Allemands; chez nous, la poursuite, la poursuite à coups de sabre, avec les cris de colère et les jurons des grognards ressaisissant la victoire...
La charge d'Exelmans passait sur ces coteaux à fond de train, bride abattue, suivant la déclivité du terrain qui la précipitait, plus ardente...
Maintenant, c'était non plus vers Paris qu'ils marchaient, c'était du côté de Versailles qu'ils couraient, les hussards de Zieten, les vainqueurs de Belle-Alliance ! Ils avaient résisté près d'une heure avant de se débander et, poussés, bousculés, sabrés, la pointe au corps, ils reculaient, ils reculaient au galop sous les coups de ces dragons dont ils paraient, en se retournant, les coups de latte.
Et, fuyant, fuyant au galop sur cette même route de Versailles qu'ils suivaient triomphalement tout à l'heure, ils sentaient, en quelque sorte, sur leur nuque, le vent du fer qui les sabrait, le souffle des chevaux qui les poursuivaient, le même souffle précurseur de la boucherie qui avait passé sur les fuyards de la nuit de Waterloo...
Au loin, là-bas, à droite de la route, au delà
de Versailles, ces bois profonds, ces massifs d'arbres, celte verdure vaguement aperçue, à travers le galop haletant et le cliquetis du corps-àcorps, c'était, se disaient-ils, le salut. Dans ces bois, la poursuite acharnée de ces dragons qui poussaient devant eux les hussards de Prusse, s'arrêterait... Et, tout en se retournant pour faire le coup de sabre, les cavaliers allemands enfonçaient leurs éperons au ventre des chevaux. . .
— A Rocquencourt, à Rocquencourt ! Vite, on se reformerait à Rocquencourt!
A Rocquencourt, le salut les attendait. Ils le croyaient, ils le disaient...
i A Rocquencourt ! » criaient les officiers, désignant, au bas de la descente, les touffes sombres, du bout de leurs sabres.
Et ce qui les attendait, là-bas, dans les bois verts, les hussards de la Mort — c'était cette mort même dont ils portaient, comme sur un sanbenilo, les attributs lugubres sur leurs coiffures de bataille.
— Versailles ! Voici Versailles !
Le pont tournant, la place d'Armes, les avenues, le boulevard de l'Empereur, toutes ces rues qui, deux heures auparavant, avaient vu caracoler
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Qèremenl les cavaliers allemands, les revoyaient, tètes nues, égarés, poursuivis, épars, et se précipitant en hâte vers cette grille que la garde nationale leur ouvrai! la veille; — et, cette grille, ils la poussaient en hâte derrière eux, oubliant des fuyards qu'un sabrait, çà et là, dans les rues ou sous les arbres du boulevard.
Enfin, la grille était fermée! Fermée derrière les cavaliers en déroute. Les Prussiens pou\aieot se croire hors d'atteinte. Le colonel Von Sohr demande si l'infanterie du général Thielman n'es! pas à Versailles. Non. L'infanterie est encore à Saint-Germain.
« — Eh bien ! en retraite sur Saint-Germain ! i Et, au galop, la retraite continue. Mais le 1er chasseurs attend à Rocquencourt et, las d'attendre, entendant vaguement le bruit d'une chevauchée lointaine, le colonel envoie en reconnaissance, du côté de Versailles, trois compagnies commandées parle chef d'escadrons Rambourg, jeune, hardi, et, à la grille du parc, les chasseurs se heurtent aux hussards de Brandebourg et de Poméranie, entraînant leurs bagages et les chevaux de main. Nos chasseurs aussitôt se précipitent, sabrent l'escorte prussienne, hachent les
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hussards; mais le commandant Hambourg tombe dans le combat. Le plus vieux capitaine, le capitaine Dervillé, prend alors le commandement.
L'histoire a retenu son nom : « Il est, a dit de lui son général, 1-e général Pire, le dem 1er soldat français qui ait donné un coup de sabre à V ennemi en 1815. » Enfant, ce Dervillé avait donné aussi des coups de sabre, aux jours de gloire. A Marengo, le 13' chasseurs marchait aux Autrichiens en colonne, par sections, et le colonel Bouquet, au premier rang, apercevait déjà casques des drngonsde Kayser lorsque, voyant un gamin en uniforme, un petit brigadier imberbe, à ses côtés, parmi les officiers, il dit à reniant, i On va charger, passez derrière le régiment. — Mon colonel, répondit l'enfant, c'est ici ma place et j'y resle. /■ Et, chargeant les dragons autrichiens à coté du colonel Bouquet, le petit recevait gaillardement six coups de pointe. La République lui avait donné un sabre d'honneur : C'était Dervillé. L'Empire agonisant le retrouvait toujours à cheval et toujours en tète, simple capitaine, succédant au chef d'escadrons qui venait de tomber.
L'escorte prussienne était à. peine dispersée
que d'autres cavaliers arrivaient, bride abattue, des hussards de Brandebourg, nombreux, haletants — tout le régiment, tout ce qui restait du régiment — et qui, apercevant les chasseurs français, se rejetaient, par les champ-, vers Le Chesnaye, à travers la plaine. Der ville prend deux compagnies (cinquante hommes), poursuit les hussards, les rejoint dans les ruelles du village, et, à travers les murs bas, les ruelles étroites, attaque l'ennemi qui fuit en colonne. Les rues sont étroites; le front que la petite troupe présente aux Allemands est le même que celui que le régiment de Brandebourg, plus épais, peut opposer. Mais l'épaisseur des rangs prussiens est profonde. C'est une poignée d'hommes qui poursuit une foule. En faisant demi-tour, les LJrandebourgeois pourraient l'écraser. Les cinquante hommes de Dervillé ne réfléchissent pas, n'hésitent pas : ils sabrent. Ils s'enfoncent dans cette fourmilière armée, dans ce ruisseau de fer. En avant, les chasseurs de France ! Ils peuvent se noyer dans ce torrent, se fondre dans la fournaise humaine. Cinquante! Ils sont cinquante! Mais cinquante héros, cinquante petits cavaliers enragés depuis un mois, affolés depuis une heure,
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cinquan le cavaliers qui ont un chef intrépide à leur tête, qui en ont vu tomber un autre il y a un moment, et qui ont la folie du coup de sabre. Enfoncée, l'arrière-garde ! Culbutée, la colonne allemande ! Poursuivi, l'escadron qui se débande! Et les sabres volent, fendent les schakos de cuir, les tresses blanches, les crânes coiffés de têtes de mort. A travers les champs, dans les blés où les cavaliers disparaissent à demi, c'est une chevauchée de légende et de ballade, et les hussards noirs se dispersent comme des fantômes sous la poussée héroïque et folle de ces cinquante, quarante, trente petits chasseurs, dont le nombre diminue, mais qui galopent, crient, sabrent, tuent — le brigadier de Marengo les guidant à cette dernière fête de la victoire. Vive la France ! Vive l'Empereur!
C'est maintenant vers Bougival que les Prussiens se dirigent, au galop, semant le chemin de leurs morts. Ils passent, effares. Hourra! les morts vont vite ! Maintenant, leur colonel Yon Sohr se trouve engagé, au Chesnaye, dans un chemin entouré de murailles, pris là comme dans une route étranglée, et la compagnie de dragons, laissée en réserve par le capitaine Dervillé,
incc aussitôt, le capitaine Débat à sa tête, Début qui voit le péril où se trouve l'ennemi. Poursuivis en queue par Der ville, les hussards vont être attaqués en tête par Début et sa compagnie. Les nouveaux venus, avant de sabrer, font feu de leurs carabines, et les hommes et les chevaux tombent, tandis que ceux des Prussiens qui survivent se pelotonnent comme un troupeau pris entre ces deux poignées de dragons.
Le colonel Von Sohr sent que son régiment est perdu. Il veut trouer celte ligne ennemie, si peu profonde; il appelle ses soldats, fait demi-tour, et. l'épée à la main, éperonne son cheval et court aux dragons de Dervillé. Et c'est le capitaine français en personne qui arrête le colonel prussien. Les sabres des chefs se croisent, comme en an duel corps à corps, dans ce défiiéoù s'entassent les chevaux effarés et les hommes éperdus. Le sabre de Dervillé s'abat sur le colonel de Sohr qui s'affaisse. a Vous êtes mon prisonnier, colonel ! » Et la voix de Dervillé domine les cris des soldats, le bruit du fer. le fracas de la bataille : « Bas les armes ! » On vit des hussards de Brandebourg monter droits sur leurs chevaux, se cramponner aux murs, sauter à travers champs, fuir dans les
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blés, tomber çà et là, sous les coups de sabre ou de carabine. Le général Joachim Ambert, pour peindre la déroute des Brandebourgeois, emprunte le langage du quinzième siècle : c Les chasseurs de Dervillé, dit-il, les dépiècent, déglaivent et détranchent. »
Et c'est alors qu'on eut ce spectacle : marchant devant le capitaine, le colonel Yon Sohr et ses officiers, prisonniers de guerre ; un régiment captif, le régiment de Brandebourg, conduit par les débris de trois compagnies françaises. Et Paris, le lendemain, allait voir vendus à l'encan, sur le Marché aux chevaux, les montures de ces fameux hussards qui, depuis Mont-Saint-Jean, avaient promené la terreur sur le pays de France.
Le maréchal Davout était vengé de l'insolence du feld-maréchal Blùcher. Exelmans avait fait passer sur l'ennemi la patriotique rage qui l'étranglait depuis le 18 juin, et la campagne de France s'achevait sur une journée de gloire, un de ces combats homériques, de ces épiques batailles qui demeurent comme ensevelis dans la nuit des défaites suprêmes, mais qui n'en méritent pas moins la reconnaissance de la patrie et la lumière de l'histoire.
Les Allemands le connaissent bien, ce combat de Rocquencourt, el le nom d'Exelmans est de ceux qu'ils répètent avec une sorte de respect farou che. Ce soir du 1er juillet 1815, le futur maréchal dut se dire qu'il avait, du moins, relevé et effacé l'outrage. Douze cents hussards gisaient autour des maisons basses de Rocquencourt, dans la plaine du Chesnaye, les rues de Versailles et les coteaux de Yélizy.
Et, dans un fossé de la route, pendant que le soleil, là-bas, disparaissait derrière les masses d'arbres où les Prussiens râlaient, quelque dragon mourant, humble soldat aussi heureux qu'Exelrnans de cette dernière heure de gloire, ne pouvait-il, dans l'hallucination et la fièvre su prême, voir , comme dans une chevauchée de rêve, passer, passer et repasser, les escadrons emportés dans le torrent des souvenirs?
Toute une légende, tout un fier et sanglant poème ■ — un songe illuminé de gloire — finissait maintenant, entrait dans l'ombre delà nuit, avec ce crépuscule tombant sur la plaine où, dans les blés, les chemins, au bord du petit étang, le long du ruisseau, près des saules, les hussards allemands râlaient coude à coude avec les cavaliers de Fiance mourant avec leur sabre encore retenu au poignet par la dragonne en cuir.
Et. dans ce rougeoiement fantastique des couchers de soleil, au fond du ciel, roulait un Régiment-Fantôme : toutes les gloires qu'envahissait aussi le crépuscule, lous les souvenirs de victoires bafoués par l'ironie du sort, YVattignies aboutissant à Waterloo, l'aurore de Xeerwinden et de Kaiserslautern ayant pour conclusion cette nuit de l'invasion qui semblait sans réveil. Et les mourants de ce soir de juillet les revoyaient, les camarades qui avaient semé leurs os à travers l'Europe, plus heureux que ceux-là qui tombaient sur l'herbe de France. Qui sait si, dans le bourdonnement de la mort, ils n'entendaient pas ia marche du régiment, la trompette sonnant la charge à Bassano ou àMarengo, et la fanfare dans les entrées de villes, et ces rêves fous de batailles,
Austerlitz, Iéna, la neige d'Ëylau, le soleil d'Espagne, les villages roussis dans les montagnes rudes, les couvents hostiles, les sierras meurtrières, les torrents qui se gonflaient comme pour dévorer, rouler les cavaliers ainsi que des cailloux, les longues lignes sinistres, là-bas, devant Lisbonne, Torrès-Yedras, Zamora, Almonacid, des noms de romanceros et de légendes, l'Espagne conquise et reperdue, 1813 ripostant à Vittorja, la déroute, les défilés coupés par Mina, la fusillade et regorgement dans ces montagnes farouches derrière lesquelles était la France?... Et la France même, la France disputée aux Anglais, aux Autrichiens, aux Cosaques! LaFrance envahie comme cette Espagne dont on nous chassait, comme cette Puissie où la Grande Armée, roulait, — ruisseau humain emporté par la débâcle !
C'était sur cela, sur tout cela, sur tous ces morts, ces millions de morts, sur ces fanfares et ces râles, sur ces drapeaux conquis, ces nations soumises, ces royaumes Faits, défaits, improvisés et jetés au vent, sur ces aventures et ces héroïsmes. sur près d'un quart de siècle de batailles où le sang humain avait coulé à remplir une cuve géante, un lac rouge ; c'était surces canonnades et
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ces fusillades de la Révolution et de l'Empire que
tombaient lentement le soleil et le silence-.. Apeine un coup de feu, au loin, un dernier coup de carabine sur un fuyard, un hennissement de cheval éperdu, dans les bois, un bruil d'élriers sans cavalier, un soupir de blessé... Presque rien. Bientôt la nuit, une nuit sereine, la calme nuit d'un été joyeux, d'un été qui fleurissait les fleurs et mûrissait les moissons sans se soucier des égorgements des hommes...
Mais, dans la pourpre de ce soleil couchant, il y avait du moins un dernier reflet de gloire. Ils mouraient, les vainqueurs de Ligny, les compagnons impuissants des vaincus de Waterloo, dans une rencontre sublime, un des beaux faits de guerre de cette armée à l'agonie. Combat presque ignoré, dont le souvenir eût été glorifié si cette chevauchée de la mort n'eût pas été comme le post-scriptum de l'histoire des grandes guerres et si l'on n'eût pas, quelques jours après, demandé à ces héros compte de leur dévouement patriotique et de leur rage, comme si cette victoire suprême eût été un crime.
Que de fois je l'ai suivi, par les jours d'été, le chemin de cette charge épique, en croyant revoir,
à travers les taillis de chênes, les sabres des dragons prêts à fondre sur les hussards! Il ne reste rien, aucune trace, de ce jour de gloire. De Vélizy, la route d'abord plane, descend vers Versailles, jusqu'au pont Colbert, dont les vieilles maisons s'élèvent à droite, en contre bas. On a passé en combattant devant le château de la Tour-Roland, devant l'auberge de l'Hôtel -Dieu. Les cavaliers de 1815 se sont hachés là devant, et, maintenant, à l'endroit même où ils sont morts, des bicycleltistes courent, et quelque troupeau de moutons apparaît, broutant le communal dans la poussière.
A Versailles, sur la place d'Armes, on s'est battu aussi et les Pornéraniens ont descendu au triple galop la rue des Réservoirs pour gagner Le Chesnay. Le boulevard du Roi, coupé parla rue d'Angivilliers, a vu des duels d'homme à homme, comme dans les chants d'Homère, sous ses allées d'ormes et devant ses grandes maisons grises.
Plus loin, au delà de la barrière, dont les deux piliers et la grille ont vu la garde nationale parlementer avec le colonel Von Sohr, c'e^t la plaine, et le petit clocher à toit d'ardoise, dont le coq apparaît dans l'air, c'est l'église du Chesnay.
Il n'y a, autour de l'église, pas une tombe française ou prussienne qui rappelle le combat du Ier juillet 1815. On a dû enfouir les pauvres morts pêlemêle, dans quelque trou ignoré ou çà et là, au hasard de leur agonie, dans les champs.
Mais elles les ont vus, toutes ces maisons de Rocquencourt, à mansardes garnies de crochets de fer, et de ces fenêtres sortaient les coups de feu qui abattaient les hussards de Brandebourg et de Poméranie. Ce château armorié, sur une petite hauteur, a servi de quartier générai aux officiers du ii°. Ils étaient là comme à l'affût, attendant, fusils chargés, le gibier humain que rabattaient les cavaliers de Vélizy.
A droite, au loin, après Rocquencourt, les bois de Marly, Bougival, gardent le secret des coups de sabre d'il va soixante-dix-sept ans. Mais il ne faut pas beaucoup d'imagination pour se figurer la poursuite des fuyards et aussi les combats partiels au coin de ces ruelles grises. Je regardais, l'autre jour, le coucher de soleil rougissant l'étang où plus d'un blessé avait dû se traîner, étanchant sa soif et baignant sa plaie saignante. Des chasseurs à cheval, l'uniforme clair, bien astiqués, passaient, disparaissant à mi-corps, dans les blés,
comme avaient du disparaître les cavaliers d'Exelmans. Je regardais les ormes vieillis, les murs ourlés de joubarbe, celle terre qui avait frémi sous le fer des chevaux et bu, comme une autre rosée, le sang des hommes. Et je me disais: Le soleil s'est couché de même, indifférent et lent, sur le champ plein de cadavres, comme il descend, ce soir, sur l'étendue pleine de silence...
Tout à coup — à l'approche des petits chasseurs bleu de ciel — un oiseau s'éleva des blés, une alouette, la petite alouetle gauloise ; et, comme si elle eût été la voix secrète, la chanson même de ces cavaliers silencieux, elle monta, monta, joyeuse, aérienne, dans le ciel pâli. Et il me sembla que c'était la voix, la voix vibrante, l'écho d'une trompette roui liée enfouie dans ce blé vert, près du ruisseau et des saules, qui s'élevait comme un écho de l'héroïsme passé.
Et soudain il fut, ce coucher de soleil, égayé parle vol et la chanson de la petite et éternelle alouette gauloise qui voletait au-dessus des petits chasseurs bleus de 1900 et les accompagnait d'un refrain d'espérance!...
Sur la place de niùtel-de-Yille, à Saint-Quentin, que les troupes allemandes occupaient encore, je me promenais avec un ami, mort depuis, comme tant d'autres, car la vie est une étape plus ou moins longue, et semée de tombes.
Je pourrais fixer la date de ce jour-là.
C'était le dimanche des Rameaux de 1871 et, le matin, comme je descendais au jardin, derrière la maison de Georges Rambaud où je logeais, la servante m'avait annoncé qu'on devait se battre à Paris. Dans le puits d'où elle tirait l'eau pour arroser ses fleurs ou laver ses légumes il y avait, en
effet, des vibraiions qui ne trompaient pas et, en collant l'oreille sur le sol, on sentait la terre trembler.
— C'est à cela, monsieur, que nous avons connu, l'autre hiver, qu'on bombardait Paris ou qu'en Picardie il y avait des batailles, jusqu'au jour où, la tuerie ayant lieu si près de Saint- Quentin, nous n'avons pas eu, hélas! à interroger le puits pour tout entendre. Ah ! Dieu, non !
Et la servante me contait alors la canonnade autour du moulin de Toul-Yenr, les soldats de Faidherbe repoussés, les marins, adossés aux maisons, faisant face aux assaillants et, dans le torrent de la retraite, s'arretant pour se défendre et résister encore au coin des rues; puis la nuit de janvier tombant sur la ville envahie, la cathédrale pleine de blessés, toute chapelle devenant une ambulance, avec les plaintes et les râles répondant aux hourras des vainqueurs, la consternation enfin, le silence lugubre après tous ces bruits, l'espèce de mutisme sinistre deladéfaite...
Toutes ces souffrances d'hier étaient encore vivantes et, chez mon vieil ami Georges Rambaud, un dragon bavarois, logé là, et qui, tout vainqueur qu'il était, me cirait mes bottines,
disait en m'apportant mes chaussures — admirablement luisantes d'ailleurs : a Nous allons partir, la guerre est finie, mais dans cinq ans nous reviendrons ! » Et cela sans menace, sans velléité d'in- • solence, dans une constatation très simple de l'état d'esprit qui animait l'armée victorieuse. Un soir cependant que ce dragon doucement domestiqué répétait son refrain, la vieille servante lui dit en lui montrant un petit garçon du voisinage qui jouait tout près du logis :
— Donnez donc votre adresse à cet enfant : il vous rendra votre visite.
Le dragon eut — je m'en souviens — dans sa moustache blonde un sourire ironique; mais il ne parla plus de revenir « dans cinq ans ».
En ce temps-là nous n'avions au cœur qu'un sentiment, nous n'avions aux lèvres qu'un mot qui consolait, semblait, par avance, sonner la charge : la revanche!
Le corps d'occupation de Saint-Quentin comprenait des Bavarois et des Prussiens. Je vois encore, devant les arcades de l'Hôtel de Ville, une sentinelle prussienne se promener lentement, son fusil Dreyse sur l'épaule, montant la garde devant le Musée où les merveilleux pastels de
Latour se trouvaient ainsi surveillés par les casques à pointe. Les noirs uniformes des grenadiers de Prusse se mêlaient, dans la ville attristée, aux tuniques bleu de ciel des contingents de Bavière.
Et, le dimanche des Rameaux, dans notre promenade lente et lasse, le long des maisons de la place, nous retrouvions, mon ami et moi, en passant et repassant devant le même logis — tout près de la demeure occupée par les parents de M. Ernest Leroux, le futur éditeur des livres d'érudition asiatique — nous rencontrions, assis devant une maison close, sur les marches du seuil, un Bavarois, coiffé du casque à chenille, vêtu de la tunique bleue et qui, tout en frottant un morceau de peau jaune ou un lambeau d'amadou sur le canon de son fusil, nous regardait, de bas en haut, quand nous arrivions devant lui, d'un air tout drôle.
C'était un beau garçon de vingt-cinq ans environ, ce Bavarois, très brun, avec des yeux noirs sous d'épais sourcils, une petite moustache légèrement retroussée et des lèvres saines, charnues, que relevait une sorte de rictus narquois.
Narquois, mais pas insolent. Pas plus que le regard qu'il nous jetait à chaque fois que nous passions devant lui, longeant ce côté de la place jusqu'à frôler presque les lourdes Lottes du Bavarois accroupi et la crosse de ce fusil qu'il tenait entre ses jambes et qu'il frottait, frottait avec une patience résignée. Et c'est précisément ce regard qui m'étonnait, qui nous attirait — le regard engageant d'un homme désireux d'entrer en conversation, un regard aiguisé d'un peu plus d'intimité à chaque fois que, revenant au même point, nous le rencontrions, levé sur nous et devenant peu à peu presque familier, prenant l'expression d'un
salut de connaissance à vieille connaissance... Si bien qu'à la lin. mus ou plutôt immobilisés là par quelque magnétisme inconscient, nous nous arrêtâmes, sans nous dire un mot, Georges Rarnbaud et moi, devant le Bavarois, et mon ami, adressant la parole au fantassin dans ce langage enfantin et simplifié qu'il semble que les étrangers doivent mieux comprendre — le langage nègre — dit en désignant le fusil dont le canon reluisait sous les frottements de la peau :
— Bon arme!... Arme, bon !
Le Bavarois, qui se tenait assis, la tète un peu penchée, se redressa, montrant en plein son visage et nous regarda bien en face, le sourire de tout à l'heure devenu presque ironique maintenant.
Comprenait-il les mots que Rarnbaud venait de lui dire? Sa figure intelligente semblait l'indiquer, et cependant il ne répondait pas. Il souriait. Et, machinalement, il continuait à frotter son fusil.
— Arme bon!.... Bon arme! répéta mon ami en allongeant le doigt vers le canon, comme pour expliquer par la pantomime son propos — d'ailleurs sommaire.
Alors — et quelle fut notre stupéfaction ! — le Bavarois haussa les épaules et, L'ironie de sa lèvre devenant soudain un peu amère :
— Oh! nous dit-il, je n'ai pas besoin qu'on parle sabir... Vous pouvez y aller du français !.., Je suis de Lansrres !
Il y eut en nous une minute d'égarement. Je me demandais quelle plaisanterie sinistre risquait là ce soldat de Bavière. Nous échangeâmes, Rambaud et moi, un coup d'œil stupéfait. Les mots que nous venions d'entendre, prononcés sans aucun accent germanique, avec, au contraire, une sorte d'inflexion populaire, l'expression traînante et comme railleuse qu'ont parfois les ouvriers de nos villes — ces paroles dites par cet homme en uniforme bleu clair, sortant de cette face surmontée du casque des soldats de Bazeilles, de Châteaudun et de Goulmiers, nous paraissaient irréelles, nous semblaient les échos d'un rêve...
Je suis de Lan grès! Il l'avait dit. Le Bavarois plaisantait sans doute, lourdement gouailleur. Quelque artisan, hôte de la France et qui se moquait, en sa grosse belle humeur allemande,
de la ville où il avait reçu l'hospitalité, Irouvé du travail...
Mais noD, non, et voilà l'étonnant Je la rencontre; non, le Bavarois ne raillait pas, le Bavarois disait la vérité et je n'ai jamais éprouvé un tel effarement devant cette redoutable, tragique et ncble question du devoir patriotique. Bavarois, fils de Bavarois, et cependant enfant de Langres, grandi dans les rues de la cité laborieuse, apprenti, puis ouvrier coutelier, avec une éducation française, des idées françaises, des amitiés françaises, sur les lèvres le parler des bonnes gens de France et sur le dos l'uniforme bleu de ciel des grenadiers de Bavière, il était de Langres, le Bavarois, et il pouvait combattre, il avait peut-être combattu les enfants de Langres!
— Comment ça s'est fait? oh! c'est bien simple, nous dit le bavarois, après notre premier moment de stupéfaction passé.
Il s'était levé, appuyé sur son fusil qui reluisait comme une orfèvrerie, et, tout heureux de parler le français, le langage de toute sa vie, il se laissait aller, avec une impression de soulagement, de libération soudaine, à des confidences qui, comprimées, visiblement Tétouffaient...
a Ce n'est pas croyable, mais c'est vrai. Voici l'histoire. J'avais un an, vous entendez, un an, lorsque mes parents ont quitté leur pays pour s'installer à Langres... Le père faisait des couteaux aux environs de Munich. Depuis que le grand-père lui parlait des campagnes d'autrefois, avec le premier Napoléon, il avait toujours voulu voir la France. Et il y était venu, y cherchant sa vie. J'ai une sœur, née à Langres et mariée à un brave garçon, entrepreneur de menuiserie, et précisément lieutenant des mobiles de la Haute- Marne. Il y a des années que ma mère est morte lorsque, tout justement au mois de juin dernier, le père mourut. Quoique pas très riche et même pas riche du tout, il avait cependant quelque bien de campagne, près de Munich, à... (et le Bavarois nous dit le nom d'un viilage), et comme, là-bas, nous avons encore un vieil oncle — que je n'avais jamais vu de ma vie — pour régler ce petit héritage de quatre sous, voilà que je partis pour la Bavière. Ça m'embarrassait assez d'aller discuter dans ce pays-là : je ne sais pas un mot d'allemand. Pas un. Mais on me disait qu'ils savent tous le français ! Je me débrouillerais toujours, n'est-ce pas? Ah! bien oui! Notaires, gens
de loi, tout cela hachait de la paille et je me débattais comme un beau diable pour me faire comprendre sans y parvenir, lorsque voilà, un beau jour, ah! saperlipopette, je compris tout, ce jour-là, je compris facilement : c'était clair et net. On me dit à la mairie — en français, cette fois — que la guerre était déclarée entre PÀllemagne et la France, qu'étant né en janvier 1846 en bonne terre bavaroise, j'étais Bavarois, citoyen bavarois, soldat bavarois, et que, mon régiment se rassemblant à Munich, il fallait partir pour Munich le soir même !
a C'avait l'air d'une plaisanterie, Messieurs, et pour la trouver drôle, je ne la trouvais pas drôle ! Venir là pour recueillir un héritage et ramasser un rasque, un sac de toile et un fusil! J'avais beau dire : « Mais je suis « de Langres ; mais je ne comprends pas une « syllabe de ce que vous me dites; mais ma sœur, « mon beau-frère, mes amis, mes camarades, « mes compagnons d'enfance et d'atelier sont « Français ! » Ah ! bien, oui, en route !
t> En route ou sans ça... Vous entendez le sans ça/... Et j'ai marché, et j'ai marqué lepas et j'ai fait route, pendant des mois, coude à coude avec des
camaros qui se défiaient de moi, commedelapeste, qui me surveillaient du matin au soir, tout prêts à m'envoyer des pruneaux si je faisais mine de m'éloigoer, qui me mettaient tellement en avant que je ne sais pas comment je n'ai pas eu cent fois la tête cassée, qui m'ont tenu sous l'œil comme s'ils s'attendaient à me voir déserter à tout bout de champ et qui en me traînant ainsi à leur suite, comme un paquet ou un chien à l'attache, m'appelaient, m'appellent encore et m'appelleront toujours le Français, le Franzose! Ah ! bien, s'ils croient m'insulter, ils se trompent! c Et ils ont eu raison de me tenir du regard. Vrai ! bon Dieu ! je n'avais qu'une idée, vous pensez, durant la campagne : les planter là — et aller je ne savais où, droit devant moi, au risque d'être ramassé et fusillé par les francs-tireurs! Mais voilà : c'est quand on est enserré dans le régiment qu'on s'aperçoit qu'on fait partie d'un tout, bon gré mal gré, et qu'il n'est pas facile de s'en dégager. Toutes les nuit> je rêvais de jouer, le lendemain, la fille de Fair, et tous les matins je me retrouvais dans le rang, avec l'officier en tête elle sous-officier en serre-file. Et je marchais! Et j'en ai fait et refait comme ça, du chemin, dans
la boue et la neige de France, surveillé, poussé, talonné, tirant le moins possible et me disant, avec des étranglements dans la gorge et dos larmes dans les yeux : « Eh bien î et après?... « Qu'est-ce que tu feras, qu'est-ce que tu diras, « qu'est-ce que tu deviendras après la guerre? i Quand tu retourneras à l'atelier, est-ce qu'ils i te garderont ta place, à toi, le Bavarois, les g couteliers de Langres? Et ton beau-frère, qui « conduit au feu les enfants de la Haute-Marne, e: comment te traitera-t-il, lui dont les soldats « peuvent avoir échangé des balles avec tes « compagnons?... s'il n'est pas tué par les fusils « de Yon der Tann, ton beau-frère? » A rmes, bons! bons armes! comme vous dites, les fusils de Von der Tann î »
ÏV
Il avait prononcé ces derniers mois avec une colère presque féroce, une révolte de tout son être, et je vis ses doigts nerveux se crisper autour du fusil qu'il astiquait tout à l'heure et d'un mouvement impulsif — bientôt réprimé — faire le geste de le briser.
Puis, comme d'autres soldats bavarois, en promenade, passaient, à quelques mètres de nous, sur la place, marchant lentement, paisiblement, respirant, au lendemain des tueries, l'air très doux de ce dimanche printanier, le Bavarois, notre Bavarois, nous dit, avec un accent de fureur ironique, en désignant d'un geste élargi les fantassins à tunique bleu de ciel et coiffés du casque à chenille, ses camarades :
— Ah! misère!... Ce que j'ai supporté, ce que j'ai pensé, ce que j'ai souffert!... Si vous crovez que c'est gai de faire campagne avec ces pompiers-Vd ! . . .
Il faut avoir entendu ce cri, poussé par un homme en uniforme de Bavarois, désignant ainsi, bafouant avec rage d'autres Bavarois aux casques de pompiers — les pompiers de Bazeilles ! — il faut avoir rencontré, sous une tunique allemande, la négation même de l'idée germanique, pour comprendre tout ce que la guerre a trop souvent de sinistre et d'inhumain. Je suis de Langres! 11 était de Langres, en effet, et cependant fils de Bavière, Français de souvenirs, d'éducation, d'affection, d'intérêts, de cœur et d'âme — Bavarois d'uniforme et conquérant par force et par devoir. Quel aspect étrange, inattendu avait, pour l'ouvrier coutelier devenu fantassin allemand, cette austère et noble et maternelle image adorée : la Pairie!
La patrie, le devoir, la guerre! Quels problèmes en ces mots sublimes ! Auprès de ces sommets, quels gouffres !
Jamais je n'oublierai le beau garçon qui, dans ma pensée, malgré son accent si français, ses mots d'argot populaire avivant les confidences de son désespoir, ne porte pour moi qu'un nom : le Bavarois.
Et — s'il vit encore, s'il lit ces lignes, s'il
retrouve ici le souvenir de noire causerie d'il y a trente ans aujourd'hui, sur la place de Saint- Quentin — que pensera-t-il, le Bavarois.'
Et qu'est-il devenu, le soldat qui faisait si bien reluire au soleil son bon arme, son lourd fusil détesté?
Car — et c'est le seul mérite de cette évocation, très suggestive, arrière et troublante, déconcertante, en vérité — ceci nest pas un conte, comme eût dit Denis Diderot, qui, lui aussi, a était de Lantrres ».
11 est bon, il est sain, pour une nation, de se souvenir. Tous les ans, sous le ciel gris de janvier, des Parisiens, dont beaucoup maintenant sont des vieux, des combattants de l'année sanglante, font pieusement un pèlerinage à l'endroit où, il y a déjà tant d'années, dans le brouillard et dans la boue, les gardes nationaux mobilisés vinrent, unis à l'armée de la Défense, se heurter au triste mur de Buzenval et tomber, avec les soldats et les mobiles, pour le salut et pour l'honneur de la patrie. Un souvenir poignant nous reste de cette journée de gloire douloureuse : le masque de plâtre moulé sur le visage immobile de ce Henri Regnault qui reste, avec Seveste, le
comédien, avec le vieux Coriolis, un parent de Victor Hugo, avec Gustave Lambert, L'explorateur
rêvant la conquête du pôle, un des héros de ce jour-là.
Masque tragique et qu'on peut contempler, au musée Carnavalet, dans les salles du Siège. Masque au rictus ironique et hautain, sur lequel les visiteurs peuvent pencher leur visage, les regards des vivants cherchant le secret de l'agonie dans L'expression de cette face immobile, aux paupières closes.
On peut voir là que l'artiste n'a pas craint la mort. Son dernier sourire la brave. Il y avait, du reste, cette môme expression de souriant défi chez tous ces morts que je revois couchés, tordus dans leurs capotes sanglantes, sous les arbres grêles du parc où l'on s'entre- tua. 11 semble que l'homme qui meurt pour son devoir ait, à la dernière seconde, le fier sentiment de son sacrifice. Le jour de cette bataille, on ramassa parmi les cadavres un soldat fusillé pour avoir tiré sur son capitaine, if. le général de Bellemare s'en souvient. Dans le charnier de la Pouilleuse, le révolté, seul, le meurtrier tombé une injure à la bouche, avait, au milieu des morts, fantassins,
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moblots ou trente sous, l'air d'un démoniaque égaré parmi des martyrs.
Au masque do plâtre de Henri Regnault des poils de barbe adhèrent encore. On peut toucher le trou de balle, à peine perceptible, par lequel la mort, de son doigt de plomb, alla meurtrir ce puissant cerveau, empli de visions et de rêves. Et je suis resté là devant, cherchant à revoir le vivant derrière cette face blafarde, évoquant ce regard qui brûlait, cette physionomie mauresque et parisienne à la fois, ce peintre de génie, qui, du Maroc, où il travaillait, cherchait et chantait, à Paris, où l'an battait maman, comme disait Gautier, n'avait fait qu'un bond. Car ils étaient là-bas, les deux amis, Regnault et Glairin, évoquant les aurores roses, les beaux soirs, les jolies filles aux grands yeux, peignant à fresque dans une maison, sur les murailles mêmes de leur logis — compositions étourdissantes de verve, de couleur, de fantaisie, de génie, qu'ils effacèrent avant leur départ, pour ne pas les laisser au propriétaire avare, qui les eût vendues. Ils étaient là-bas, très loin, et en plein idéal, en plein rêve, et comme le devoir était à Paris, vite en mer — allons, en route pour Paris !
Je le revoyais, en sa capote brune — devant le Théâtre-Français précisément, où, pour la dernière fois, je lui pariai] — et je l'entendais s'exalter contre les Prussiens qui, à Sèvres, venaient de briser — eux, les docteurs allemands ! — les instruments de chimie qui avaient servi aux belles expériences de son illustre père.
Quelle nature vibrante, vaillante, généreuse, débordante de vie! Il faut avoir vécu les heures du siège pour savoir ce que fut, pour nous, cette mort : un désastre dans un désastre, une défaite nou velle dans un deuil public. Nous venions à peine d'admirer la Salomé du jeune maître. 11 avait exposé, pendant ce siège même, des aquarelles rapportées d'Afrique. Ce nom de Regnault était populaire déjà. Il nous semblait une grande espérance nationale. Et c'était fini : la balle de quelque fantassin pornéranien avait tout net arrêté, foudroyé ce génie.
La dernière nuit, au bprd de l'eau, près du pont de Courbevoie, Regnault avait fait avec son cher Georges Clairin son dernier repas : un morceau de pain et une gorgée d'eau-de-vie. Puis, dans cette chambre dont Clairin a donné le croquis à Georges Cain pour le musée de la Ville de
Paris, on avait dormi — dans quel accoutrement! Regnault, sur son uniforme, avait passé un manteau de fourrure, valaque ou hongrois, mettant, pour se réchauffer, ses jambes dans les manches du manteau, et, tel, dans le dessin de son ami, il ressemble là à quelque étrange bête accroupie, quelque ours polaire. Ce fut là son dernier a drap de lit » .
Peut-être, avant de s'endormir — avant-dernier sommeil pour l'un des deux — les deux amis s'étaient-ils rappelé cette autre nuit, la nuit du dernier Noël qu'ils venaient de passer, au bord de la Seine, près du pont du chemin de fer, à Nan terre. Quelle émotion et quel souvenir! Ordre avait été donné de se glisser sur la neige au bord de l'eau et de surveiller le fleuve, les Prussiens devant, cette nuit-là, faire sauter le pont ou traverser le fleuve, on ne savait pas. On restait donc debout, dans la nuit très noire, cherchant à deviner, à travers quelques arbrisseaux maigres, sertis de givre, ce qui se passait sur la Seine, et, pour s'occuper, on cassait la glace qui se figeait sur les fusils.
Et voilà que, peu à peu, on apercevait, glis-
o'iù LE SAM, FRANÇAIS
sant sur l'eau sombre, près des piles du pont, des ombres noires qui s'agitaient. On tirait alors. Évidemment, c'était l'ennemi qui passait là, dans quelque barque. On Lirait et la fusillade, allumée soudain, répondait de l'autre côté de la rive. Tout à coup, le feu cesse un instant. A l'église de Nanterre, minuit sonne lentement, comme dans les drames : Un, deux, (rois, quatre, cinq, six...
Au douzième coup, quelqu'un dit :
— Tiens, mais, au fait, c'est aujourd'hui la nuit de Noël!
— Noël? Allons donc!
— Oui, Noël!
Et, soudain, on se rapproche, on cause. On se souvient que, l'an passé, à cette même heure, on s'amusait, onsoupail! Ali! le réveillon de 1869! L'Opéra! L'opérette! Les quadrilles des Clodoches et les cascades de Schneider!... Et, maintenant, dans l'eau glacée, les pieds gelés, couverts de boue et noirs de poudre, quel réveillon sinistre et quelle antithèse!
— C'est moins gai que l'an dernier, dit une voix. Mais voilà que l'un de ces jeunes hommes,
brusquement, monte sur la tranchée, et, dans
cette nuit de décembre lugubre, se met à jeter les premières notes du Noël d'Adam :
Minuit, chrétiens, c'est l'heure solennelle Où l'Homme-Dieu descendit jusqu'à nous !
Ah! le Noël, tant de fois chanté dans les églises, à la messe de minuit, dans les soupers, entre deux coupes de Champagne! Henri Regnault, de sa voix superbe, attaque à son tour le Noël, accompagne le chanteur, et, à pleins poumons, lance les dernières notes :
Peuples, debout : voici la délivrance ! Noël! Noël! Voici le Rédempteur!
Les coups de fusil ont cessé. Les compagnons de Regnault reprennent en chœur les paroles, puis un grand silence tombe sur le fleuve, lorsque voilà que, de l'autre côté de la Seine, une musique aussi s'élève, des voix humaine? montent dans l'air glacé. Les Allemands ont entendu, et, au Noël d'Adolphe Adam, ils répondent par un choral, le Choral de Luther.
Et, comme ils ont écouté silencieusement le cantique de France, nos Français font silence pour écouter le choral d'Allemagne.
Il y eut la quelques minutes supérieures, où,
pour un moment, ces hommes qui s'entre-tuaient oublièrent la haine. Clairin a conté la saisissante aventure à Gabriel Pierné, qui en fit une symphonie : la Nuit de Noël. La religieuse trêve d'art ne fut pas longue, du reste. Quelques coups de feu çà et là, et brusquement la guerre reprenait ses droits.
Mais on avait eu. du moins, une émotion exquise, poétiquement douloureuse, durant cette nuit de Christmas lugubre, et, au matin, on avait bien ri. On s'apercevait, en effet, à l'aube, qu'on avait, toute cette nuit-là. tiraillé sur des arbrisseaux et que ces ombres noires, ces ennemis qui se glissaient en bateau vers le pont étaient tout simplement des paquets de roseaux qui descendaient le courant de la S^ine.
Si Repfnault avait ri — comme tous les camarades — ce matin-là, il ne rit pas le matin du 19 janvier. Il était furieux, énervé, exaspéré. Il se battit avec un acharnement admirable, du matin au soir. Le bon Clairin ne le quitta pas, ni Belhmont, le président à la Cour des comptes, homme admirable, de sant<' faible, père de famille, souffrant ce jour-là, et qui allait au feu froidement, pour donner l'exemple.
Leur colonel avait cru devoir, avant le jour, jeter à ses hommes, avant de les lancer sur le château de Buzenval, des paroles réconfortantes dans le genre de celles-ci :
— Mes amis, dites adieu par la pensée à vos mères, à vos sœurs, à vos épouses, à vos familles î Vous allez écrire avec votre sang une belle page de l'histoire de France !
— Est-ce un fortifiant? dit quelqu'un.
— Bah! ajouta un autre, au moins il ne nous dore pas la pilule! En avant!
Et, toute la journée, on fit de son mieux. Le mur de Buzenval abordé, on le perça de trous, et, à travers les brèches, on tirait. Apercevoir l'ennemi était impossible. Des arbres coupés à un mètre du soi, jetés en travers du bois, chevaux de frise improvisés, et, derrière, là-bas. les Allemands invisibles. Au-dessus des têtes, à côté des hommes, les obus éclatant. Partout le bruit d'abeiiles des balles, qui piquaient mieuxque des guêpes. Dans le brouillard, au loin, le grincement des mitrailleuses. Et les coups de feu, les cartouches brûlées, toute la journée. Puis, le soir, ordre de se replier. On se retrouvera au point précis qu'on a quitté le matin.
Sortie raanquée.
La nuit tombait, cette nuit inoubliable, peuplée d'ombres errantes, où les combattants se rejoignaient comme des fantômes.
— J'ai encore quelques cartouches dans ma giberne, dit alors àClairin, Regnault d'une voix rauque. Je veux les tirer!
— Tu n'iras pas loin! Toutes les troupes sont refoulées sur nous!
Regnault répète qu'il veut vider sa giberne, tirer encore, résister, se battre. Il disparaît. Gomment le suivre dans la grande cohue? La nuit est complète maintenant, toute noire. On fait l'appel. Que de noms tombent là sans réponses!
— Henri Regnault?
— Il va revenir, songeait CI ai ri n.
Pour son ami, Regnault. c'était l'homme heureux qui pouvait tout braver, protégé par son étoile. Il lui avait vu risquer tant de fois sa vie, faire tant de folies périlleuses! Mourir là, lui Regnault? Ne pas revenir? C'était impossible.
Il ne devait pas revenir pourtant.
Les heures passent. Clairin, pris d'inquiétude farouche, quitte les camarades, traverse les files d'hommes qui descendent, comme un torrent
humain, enlre dans le bois, s'y enfonce, appelle :
— Regnaull! Regnault!
On ne répond pas. Si : des coups de feu répondent, des sentinelles allemandes tirent. L'ami, éperdu, avance toujours.
Cette phase atroce de sa vie, Georges Glairin, qui n'en parle que rarement, ne s'en souvient qu'à demi. Cauchemar, rêve morbide. Il sait qu'il a marché dans la nuit, buté contre des tas d'hommes morts, qu'il est entré dans une petite maison de garde où des chirurgiens, au milieu de blessés gémissants, faisaient leur besogne, qu'il cherchait toujours, qu'il appelait toujours, que, brisé de fatigue et de douleur, il est tombé sur le sol détrempé, souillé, qu'il s'est réveillé là à l'aube glacée et qu'il a redemandé :
— Regnaull! Regnault!
Regnault? Un médecin, le lendemain, faisait savoir à la famille Breton qu'on avait vu le peintre mort, tombé dans un chemin, et que le cadavre avait été transporté au Père-Lachaise. On ramenait les gardes nationaux tués dans des voitures de boucher ou des tapissières. Abattoirs de la guerre! Je les revois, je les reverrai toujours.
Un avis de la Préfecture prévint les amis que le corps de Regnault, retrouvé, avait été placé dans la petite maison qui sert à ranger les bêches et les râteaux du jardinier du Père- Lachaise. Shakespeare est éternel.
Alors, Clairin entra dans la chambre où il allait retrouver la moitié de son moi.
— Il y avait, me disait-il, au moins deux mètres de hauteur de cadavres. A droite, à gauche, les uns sur les autres. Des parents, des amis des morts, prévenus, se pressant là, des riches, des pauvres, blouses et paletots de fourrures, venant i reconnaître » le mari, le père, 1« frère... Et longtemps je cherchai, dans le tas. Je ne voyais pas de capote marron. A la fin, dans un coin, j'aperçois quatre planches de sapin, un bout de drap marron qui passe. Je tire le couvercle qui cachait le cadavre et je le retrouve, mon pauvre ami, tout nu, la tête recouverte de terre mêlée de sang, des feuilles mortes collées sur la figure. Je le lave. C'est bien lui! Oh! je le reconnais bien. Très calme. Une blessure à la tempe, un tout petit trou, celui que vous voyez sur le moulage. Arrive Ernest Barrias, le sculpteur, mon ami. Je le prie
de venir m'aider. Nous moulons à nous deux cette tête pleine de rêves! Et deux jours après, à Saint-Augustin, vous vous rappelez la cérémonie funèbre! On ne parlait pas, on ne pleurait même pas! On se disait : Tout est-il fini?
Non, rien n'est Uni, et peut-être, hélas! la mort brutale de tels martyrs est-elle aussi utile qu'une vie glorieuse à la patrie, dont elle continue la grandeur. Le sang versé n'est point perdu. Mère immortelle, c'est le sang de ces martyrs qui a cimenté ta légende et lavé ta défaite!... Le cerveau des penseurs continue ta gloire et ton histoire est faite de ce sang des héros, France des poètes, des ouvriers et des soldats!...