INTRODUCTION
Le siècle dix-neuvième avait vu s’accomplir
en peu de temps de si nombreuses et si importantes découvertes historiques par l’archéologie et la philologie , qu’il semblait presque avoir acquis désormais le droit de recevoir sans étonnement, comme sans admiration , l’annonce d’une découverte, quelque importante d’ailleurs qu’elle fût, dans ce genre, lorsque, il y a cinq ans, une nouvelle s’est répandue tout - à - coup en . Europe qui souleva au plus haut degré l’étonnement des savants, et en même temps l’admiration bien méritée des artistes, et de tous eeux
<jui sans être artistes savent pourtant apprécier les productions de l’art, et dont le coeur ne reste pas indifférent à la vue de ses chefs d’oeuvre.
Un consul français , qui par son origine se rattache au pays classique des arts, et dont le nom rappelle une des gloires de l’Italie , M. Paul Emile Botta, fils du célèbre historien, venait de découvrir en Asie, sur la rive orientale du Tigre, dans ce terrain 6ur lequel s’éleva jadis la grande et fastueuse métropole de l’Assyrie, Ninive, sous un de ces monticules factices qui sillonnent en tous sens ce pays, un monument assyrien, un vaste xnonn-
ment tout couvert de sculptures et de bas-reliefs qui par leur beauté, leur perfection, leur grâce, leur finesse, annonçaient que le peuple dont les artistes savaient si bien manier le ciseau, que leurs productions pouvaient être comparées avec avantage à celles des égyptiens , et même' aux oeuvres les plus parfaites du Parthénon grec , n’en était point à son premier pas dans la civilisation , mais qu’il avait dû parcourir bien de degrés de l échelle sociale avant de parvenir k ce haut point de perfection marqué par les sculptures qui couvrent les salles du monument déterré par M. Botta à Khorsabad.
Ces sculptures étaient accompagnées de nombreuses inscriptions en caractères cunéiformes , c’est-à-dire ayant la forme de coins , ou pour m'exprimer plus exactement , composés d’un nombre plus ou moins grand de coins placés dans diverses positions. La découverte de M.. Botta fut suivie d’autres, dont la plus importante est celle d’un monument plus vaste que celui de Khorsabad, faite par M: Layard à Nimroud, village voisin de Khorsabad, où il déterra aussi le célèbre obélisque noir, mentionné déjà par Xénophon, comme une rareté unique dans le monde.
L’enthousiasme, que la découverte inattendue des beaux monuments de l’art assyrien éveilla chez les artistes, n’eut d’cgal que dans celui des amis de l’histoire, dans lesquels cette découverte fit naître aussitôt l’espérance de pou-
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“voir rétablir par leur moyen l’histoire civile et politique du peuple assyrien.
Car. par un arrêt malheureux du sort , ou plutôt par la haine que lui avaient vouée ses successeurs dans la domination du monde, l’histoire civile et politique du plus grand peuple ancien de l’Asie ne nous est parvenue que par lambeaux décousus , défigurés et méconnaissables. L’espérance que les amateurs des études historiques avaient conçue ne tarda pas à s’accomplir en partie par la lumière que les sculptures de Khor- • sabad jetèrent sur les coutumes et les usages du peuple guerrier de l’Assyrie, les sujets principaux de ces sculptures étant des scènes de combats, des assauts de forteresses , des réceptions de vaincus , des fêtes pour la victoire , des réjouissances publiques, des banquets, des chasses etc. En effet en voyant passer sous nos yeux ees tableaux où nous étaient retracées les principales occupations du peuple assyrien, ne semblait-il pas que nous assistions réellement à la vie de ce peuple et que nous refassions pour ainsi dire jour par jour son histoire civile et sociale ?
Mais quelle vie était celle-là; mon Dieu ! Ces corps que nous avions arrachés pour un moment à leurs tombeaux séculaires, étaient condamnes à rester toujours devant nous comme des ombres inertes qui retomberaient au plus léger souffle du vent dans leurs sépulcres, comme de* corps.sans âme, tant que nous ne leur aurions- donné ce trait caractéristique de l’homme : la parole.
Seulement lorsque la parole eût été donnée aux corps des Assyriens ressuscités, nous aurions pu nous flatter de les avoir sauvés de la mort , que dis-je ? de les avoir ravis à la mort qui les tenait depuis des siècles presqu’innombrables ; car l’on aurait vu alors, spectacle imposant ! ces corps parler, se mouv'oir, agir, commander, combattre, se réjouir, mourir et puis encore revivre, cette fois pour ne plus retomber dans la poussière. Mais cette parole qui est-ce qui la leur donnerait? Voilà une chose un peu plus difficile que de vider d’anciens caveaux des ca- . davres qu’ils contiennent. En d’autres mots : qui est-ce qui se chargerait du déchiffrement des inscriptions qui accompagnent les sculptures de Khorsabad et de Nimroud.? Voilà l’écueil contre lequel ont échoué jusqu’ici tous les efforts des savants.
Comme s’il n’eût pas suffi des difficultés que présentait une écriture inconnue et compliquée, des difficultés d’un autre genre devaient rétarder ce déchiffrement.
Lorsque l’on cherche à expliquer un texte écrit dans des caractères qui nous sont inconnus, nous pouvons nous aider jusqu’à un certain point par la connaissance de la langue dans laquelle ce texte doit être écrit. •
Mais lorsque cette langue ne nous est point connue , ou si l’on ne peut que conjecturer à quelle famille de langues elle appartient, ou bien si les savants ne sont pas d’accord sur l’origine
«le pelle langue, il. es b évident que ce n’est qu’urt
• très-faible, secours que la linguistique peut nous . porter, pour le déchiffrement du texte en question. Dans ces cas, et lorsque le déchiffrement dé ee'texte est d’une haute importance, soit par son antiquité, soit par son auteiir, ou ses auteurs certains bu probables,. -soit enfin par ce qu’il doit qu peut seulement contenir; tout ce qui, .en écartant tout-k-fait ou metne en affaiblissant en partie les incertitudes #ur là langue dans laquelle ce texte doit être écrit , tend par cela même k faciliter le déchiffrement de ee texte, doit êtrte . accueilli, ce mo semble, avec plaisir et avec indulgence^ par, tous ceux qui ' s'intéressent k son déchiffrement. . ,
. Or;, les inscriptions assyriennes sont précisément dans le cas de ce texte, encore indéchiffré, et dopt la langue a fait naître chez les savants différentes opinions sur son origine. Car quelques-uns soutiennent que leur langue est d’origine sémitique,, et d'autres qu’elle appartient ' k la famille mdo-européenne ou sanscritique. .
Après un examen impartial des raisons qui .
piilitent en faveur de la première opinion, et après une analyse le plus qu’il m’a été possible • rigoureuse et sévère des restes de la langue as r syrienne épars' dans les auteurs de ^antiquité et principalement dans La Bible , ayant acquis la conviction que la. seconde opinion est la vraie, ccs restes ne se laissant expliquer avec facilité et exactitude que par la langue sanscrite, j’âi ré-
solu après mûre reflexion,- quoique parfaitement . convaincu de mon incompétence ü.déuouér des questions, tellement importantes , de communiquer le résultat de mes. études aux savants,.. par le seul désir .de leur faciliter le déchiffrement des inscriptions assyriennes. ;
Avant d’entrer dans l’analyse philologique i| des restes de la langue assyrienne , qui forme * l’objet de cet ouvrage, je. vais examiner brièvement les raisons sûr lesquelles S'appuient les diverses opinions sur l’origine de la. langue . des . inscriptions assyriennes* ' * . " • .-*• 1
, X’opinion sémitiste s’appuie sur des -raisons ■ . historiques tirées de la Bible. Les yoibi en peu de mots. '
. - Origine sémitique attribuée au peuplé Je • l’Assyrie par l’auteur de la Genèse V- dérivation évidemment sémitique, c’est-à-dire araméenne, de deux noms de dignité à la cour assyrienne — demande, faite par des hommes de la cour judaïque r à des ambassadeurs, assyriens de se servir dans leurs discours avec eux de la langue arà- . méenne au lieu de l’hébraïque, afin que le peuple hébreu, qui était présent, ne, les comprit • pas. ' * . - • • ;*•
Mais ces faits ne peuvent servir de pretives à • l’origine sémitique de la langue des inscriptions assyriennes. On n’a qu’à supposer , que les indigènes de l’Assyrie avaient subi une conquête,, et que cètte conquête avait placé audessus de ccs indigènes une autre racé d hommeè non sc-.
mites- mate ' indo-européens; frères' des indiens et des Persans. •. - 4 . V . ‘ \ * • . <
. . E’atrteur de la Genèse a pu foire descendre • en ligne généalogique des sémites les primitifs, habitants de f Assyrie, sans (pie cela contredît le moins du monde’ à horigine indo-européenne des conquérants de l’Assyrie, et de la langue dans laquelle les inscriptions assyriennes , -gravées par les maîtres* du pays, devaient être écrites.
Deux titres de' charges à la cour ..assyrienne nntrjiu. nous être Conservés dans ' la . langue araméenne, ou celle’ des indigènes de l’Assyrie, sans que pour celâ cette langue (lut être .celle des cônqûérànts dé ce pays, et. sans- que cela en- * .tramât comme conséquence que :cës deux charges n’euséçnt aussi d’autres noms dans lâ langue de*eeux-éi. * . ' .
Enfin la prière faite, à des ambassadeurs assyriens d’employer dans leurs discours la l^nguei araméenne, ne peut, prouver autre, chose, si- non que comme Tàraméen était compris phr qiielques-uns des; juifs , dont pourtant, if n’était pas la ‘langue ,- il était d’autant plus familier à beaucoup d’entre les Assyriens.
: . ' En eîfet il est plus que - probable que les maîtres de l’Assyrie connussent aussi la langue ..du pays qu’ils avaient subjugué, et qu il y avait en AsSyrie deux langues- (de même qu’il y avait .deux peuples ). dônt L’une était sémitique ou ' Panaméen, l’autre sans.critique ou l’assyrien.
Quant à la supposition même que j’ai émi-
. lo. . . • : •. • • .
se- ci-dessiîs et qüe. j’ai déjà énoncée dans ait artiele sur les Elyméens. inséré dans la Rivi- . sta Europea -(Revue* Européenne) ‘de l’an 1847» • ellè est justifiée pars lês .conque tes- faites jusqu’eii 'Palestine- j)ar ce peuple, qui, ainsi qu.e je crois lavoir prouvé .dans cet article, est 3e race indoeuropéenne. *\ • \ • . .1. * *.
S’il est Vrai que ceux qui cherchent une langue sémitique dans les inscriptions-. assyriennes • . ne s’appuient pas sur des fortes, raisons , il est - , tout aussi vrai que ceux qui penseht qu’on doit y. voir une langue sanscrïtiqüe nç s’appuient pas sut des -.raisons meilleures,. . ■
• ... Cçs gisons ou plutôt : cette raison que je
rapporterai avec lo môme impartialité*, atee- laquelle fai rapporté celles 3e leurs adversaires, * consiste dans la dérivation sanscritique des "di- • vers noms propres assyriens qui nous ont été conservés dans la Bible; Mais cette raison n’est pas aussi concluante qu’elle parait et qu’elle pourrait fétrpï ’ / ‘
* C’est que les étymologies sanseritiques des noms propres assyriens ne présentent jusqu’ici ce degré d’exactitude et de sévérité qu’on exige aujourd’hui avec raison dans tout travail coin-' . paratil entre deux ou- plusieurs langues, et qui • . seul peut, entraîner a sa suite la démonstration
et la certitude. C’est pourquoi .. j’ai cru de mon devoir de ne pas me laisser éblouir par l’éclat . de noms que je ne respecte que trop, et d’écarter toutes ces étymologies, pour chercher .s’il
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ne serait pas possible, çri suivant une voie plus droite et une méthode plus sévère, d’expliquer sanscritiquement avec plus de précision et d’exactitude ces mêmes noms propres et d’autres encore. C’est la faiblesse dés étymologies sanscritiques. proposées jusqu’ici, qui est cause que le sémitisme des inscriptions assyriennes trouve encore des partisans, sans pourtant que quelque philologue se soit donné la peine de recueillir tous les restes de la langue assyrienne, de les. soumettre à un rigoureux éxarncn , et de les expliquer par une langue sémitique ; .ce qu’on n’aurait pas manqué de faire , si la chose n’eût pas présenté des difficultés insurmontables.
Il est vraii qu’une tentative pour déchiffrer les inscriptions assyriennes à l’aide des langues sémitiques a été faite par M. Is. Lôwenstern dans un ouvrage intitulé: Exposé des éléments constitutifs du système de la troisième écriture. de Persépolis. Mais l’unique résultat auquel a atteint cet auteur est celui d’avoir démontré que sa thèse est insoutenable. Car s’il a réussi à lire et à expliquer sémitiquement, selon lui, douze mots des inscriptions assyriennes dans les tables trilingues des rois persans 1 * * 4 , il Ta fait en s’aidant non seulement tantôt de l’une , tantôt
1 Voir sur les diverses espèces d'écriture cunéiforme mon
Mémoire sur l’Inscription cunéiforme persane de Behistun in-
séré dans le Journal de l'Institut Lombard de Sciences, Let-
tres et A.rts‘ (Milan 1 848). .
de l’autre des langues sémitiques, mais aussi du copte ou ancien langage, égyptien. . • . *
Qu’on n’aille pas croire pourtant que' M.
Lôwenstern pour avoir élargi le cercle des langues qu’il compare avèc l’assyrienne ait pour cela obtenu plus d’exactitude dans ses étymologies; au contraire elles ne peuvent être plus . vagues et plus incertaines , voire même ridicules. ...
. ' Ainsi* par exemple selon M. Lôwenstern qui lit- un mot assyrien qui doit signifier grand > ravu, mot dans lequel il reconnaît Je 21 Rab (grand) des Hébreux, ravu serait le superlatif (très-grand) , et son positif (grand) serait en assyrien le mot rschevu , qui sè distingue* du superlatif par une lettre de plus (!?), qui - n’existe dans aucune langue sémitique, et que M. Lôwenstern ne s’arrête pas à justifier.
De mémo selon M. Lôwenstern , l’assyrien devrait présenter les rapports * les plus précis principalement avec le chaldéen ou araméen; mais quoique ces rapports se réduisent dans, son ouvrage à deux mots assyriens qu’il dit être ehaldéens, et dont l’identité est au moins fort douteuse, car l’un n’est que le grec a tip, intrus dans le chaldéen après la domination des Grecs en Asie, et l’autre Arkà terre; n’a le moin- • dre rapport avec le mot assyrien que M. Lôwenstern lit nakara, cela ne l’empêche pas de' citer à la dernière page de son livre, comme un des principes qui y sont démontrés ,. celui que la
langue assyrienne montre les analogies lès plus fréquentes avec le chaldéen (!?).•
Lorsqu’un homme plein de .sagaeité et de savoir tel que M. Lôwenstern, en est réduit à de tels expédients, ne doit-on pas en conclure que la thèse qu’il soutient est insoutenable? Pour moi la lecture de son ouvrage ne fit que plus fermement arrêter en moi la conviction, où j’étais dès quelques années, sur l’origine sanseritique dç la langue des inscriptions assyriennes. Cette conviction ne s’appuie pas seulement sur l’analyse dos restes de la langue assyrienne; elle s’appuie aussi sur de longues etpaticntes études faites sur les inscriptions mêmes. Le résultat de ces études, que de fâcheuses circonstances ne m’ont encore permis de publier, est que toutes les inscriptions assyriennes, tant celles de Persépolis v que celles de Khorsabad, de Nimroud et de Van, .sont écrites dans un langage qui est lié par les plus intimes rapports avec le zend et avec le dialecte le plus ancien du sanscrit, ou celai des Védas. .
C’est dans ce langage que j’ai réussi jusqu’ici à lire presque toutes les inscriptions assyro-per- . sépolitaines, quelques inscriptions de Van (celles-ci m’ont donné des résultats historiques fort importants), et quelque passage des inscriptions de Khorsabad (avec le nom du roi à qui elles appartiennent) publiées dans les cahicFs du Journal Asiatique.,
En. attendant qu’il me soit possible de pu-
blier mon ouvrage sur les inscriptions assyrien- ' nes ? je présente aux savants un travail qui eri est comme la base et les préliminaires.
Dans ce travail: que je soumets aujourd’hui au jugement des savants, j’ai recueilli et expliqué sanscritiquement , non seulement tous les noms propres assyriens, dont on avait déjà proposé des étymologies sanseritiques que je crois erronées, et auxquelles j’en substitue des nouvelles , mais d autres aussi pour lesquels , tout en soupçonnant leur origine sanseritique, on n’a pas su trouver d’étymologie , et d’autres enfin dont Porigine sanseritique n’a pas même été soupçonnée. Mais j’ai écarté de mon travail tous les mots dont l’origine assyrienne est douteuse-,, ou qui ne sont parvenus jusqu’à nous' qu’après avoir passé par diverses mains qui les ont corrompus et défigurés, et dont l’etymologie en conséquence ne pourrait être exacte et certaine.
Mon travail sera terminé par une Appendice, dans laquelle j’analyserai brièvement les restes de la langue des conquérants de la Baby Ionie, ou Chaldéens, d’où il résultera, ce qui d’ailleurs a été déjà soutenu par d’autres, que cette langue aussi est d’origiue sanseritique.
. J’espère que mon ardent désir de servir en quelque moyen au progrès de la science* le seul qui m’ait poussé à publier ce travail, me servira d’excuse pour les erreurs dont probablement il 11e sera pas exempt, et pour lesquelles j’implore d’avance l’indulgence des savants.
Vis Pot, .
Pal est le nom du premier roi assyrien mentionné dans la. Bible.
' Yoici, rélativement à l’étymologie de ce nom les hypothèses de Gésénius l . « Origo varias )) admittit conjecturas, velJPers. pii, sanscritum y> pîl elephas, vel sanscritum phuUa, laetus, floj) rens, vel quod praefero, persicum bala , suro- )) mus, dominus, sanscritum pâla dominus. Ean- »dem syllabam habes in Nabopolasar» De cette manière il n’y aurait pas de langue dans le monde , qui ne présentât quelque étymologie pour Pul.
Mais la méthode dont se sert ici Gésénius .et qui est celle de la vieille école philologique, à laquelle il suffisait d’une simple ressemblance de son pour admettre l’identité de deux mots appartenant à deux langues différentes, a fait aujourd’hui son temps. Elle a dù céder la place à une méthode plus rigoureuse et plus exacte , qui a le mérite d’avoir fait sortir la science philologique de la voie de l’arbitraire dans laquelle elle se traînait, pour lui donner des limites et
i Thésaurus lingùae hebraicae el chaldaicae Veteris Testament), T. 2. Lipsiae 1840 p. 1094. b
des règles d’après lesquelles on peut juger maintenant du plus ou moins de probabilité que présentent ses conjectures. C’est sur cette méthode, qui a enfanté les travaux immortels des Bopp et. des Burnouf, que je tâcherai de m’ap- - puier dans tout le cours de mon travail , ce qui donnera, je l’espère , à mes étymologies ce cachet d’exactitude qui manque à mon avis à' celles adoptées par Gésénius. Pouvons-nous admettre en effet que. Pul qui diffère essentiellement de Pâla et de Pii, soit identique à l’un d’eux? Il ne me . semble même pas qu’il puisse être identifié à Phulla, auquel je ne trouve pas dans la dernière édition du Glossarium sanscritum de Bopp (Berlin J 847) le sens que lui attribue ici Gésénius.
Pouir moi, voici l’étymologie que je serais enclin à admettre pour Pul. Il me semble qu’on puisse y voir un dérivé du radical sanscrit parfaitement identique Pul, qui signifie: magnum, altum esse 1 ; et je vois dans ce nom propre un adjectif ayant le sens de haut, grand, élevé, adjectif identique* au. sanscrit piüa qui a précisément le même sens 1 . Seulement le suffixe du sanscrit Ptüa, consistant dans un a bref terminaison très-fréquente en sanscrit et peu usitée en hébreu, aurait été oublié ou omis par les hébreux, dans leur transcription de l’assyrien Pula, qui a dû devenir dans leur bouche Pul..
î Bopp. Gl. p. 250. .
rhïï) Tiglat Pileseh.
Voici ce qu’on trouve dans Gésénius relativement à l’étymologie de ce nom V « Prior no- » minis pars idem valere videtur quod Diglath » Tigris fluvius, pr. aeer, eeler ; posterior quae )) etiam in nomme Nabopolasaris eomparet, pers. » Balasar magnus rex, cf. sansc. pâla dominus, )> rex a rad. pâl, servare, tueri, nisi statuere ma- » vis Pilesar et Polasar esse i. q. sansc. puralin sara antecedens , dux , vide Bopp Glossar . » p. 220 ed. 2. Integrum nomen transtulerim » dominus Tigridis. »
On le voit, ici comme pour le nom précédent, point de certitude dans P étymologie de Gésénius, car il ne reste pas strictement attaché à la forme même du mot qu’il analyse , et il donne seulement de vagues suppositions qui se pressent l’une sur l’autre et dont l’une n’est pas plus probable et par conséquent ne mérite être discutée, plus que l’autre. On aura observé l’étrangeté du nom propre maître du Tigre. •
Je vois dans Tiglat un tout autre mot que la forme araméenne du nom du Tigre, Diglath.
Je décompose Tiglat dans la racine tig et le suffixe lat.
1 Lexicon manuale hebraicum et chaldaicum. Lipsiae 1833 E . 1046. b.
La racine tig est identique à la sanscrite tidj acuere 1 , le dj sanscrit dérivant du g qui lui répond dans les langues de la même souche K Tig pourtant doit être considéré ici.comme un substantif, ainsi que cela a lieu fréquemment pour les racines sanscrites 3 . Or comme la racine tidj donne naissance en sanscrit au substantif têdjas qui signifie force et splendeur 4 , je me crois’ autorisé à donner le même sens au substantif tig en assyrien.
Pour le suffixe lat, je l’identifie, en changeant le v sanscrit en l comme dans d'autres langues, au suffixe sanscrit vat, lequel s’unit à des substantifs pour en faire des possessifs, comme balavat fort, de bala force, bbâsvat splendide de la racine bhâs être splendide, considérée comme un substantif (splendeur), tout comme notre tig. . . .
De tout ce qui précède il s’ensuit que Tiglat a selon moi la signification de : celui qui possède de la force ou de la splendeur, c’est-àdire fort ou splendide ; et. que c’est un adjectif possessif correspondant au sanscrit têdjasvin 5 , ayant le même sens, et qui dérive du substantif têdjas avec le suffixe vin.
Pii, comparé par Gésénius au sanscrit pâla, dont il diffère par la voyelle , et que nous ren-
-• . 1 Bopp Gl. 453. a.
2 Id. îkid. p. 133. a.
3 Id. Gram, der Sansk. Spr. § 571.
. 4 Id. Gl. 158. a. b.
5 Id. ibid. 158. b.
contrerons plus bas exactement reproduit en assyrien, se retrouve facilement dans la racine sanscrite parfaitement identique pii, qui possède F acception d’arcere 1 2 et qui prise substantivement (comme tig} signifierait arx, et par un passage naturel et commun à plusieurs langues, défenseur, protecteur. Ce dernier sens est possédé en effet par un dérivé du radical pîl en sanscrit qui est pîlu, un des noms de l’éléphant, qui lui a été donné à cause du rôle que cet animal joue dans l’art militaire de l’Inde, où il est toujours mis au devant des armées comme un boulevard vivant 2. Pii selon moi aurait donc le même sens qu’un des noms de l’éléphant, sans être pourtant ee même nom, ce qui a été supposé erronément par Gésénius pour Pul. Mais rien ne s’oppose à ce que notre pü n’eût aussi en assyrien le sens de roi ou de maître, comme son eynonime sanscrit pâla, que nous retrouverons en assyrien avec ce dernier sens.
Eser qui probablement avait en assyrien un a après l’r, omis , dans la transcription hébraïque, comme l’a final de .Pula, se rapporte facile^ ment au sanscrit cira, chef 3 , dont il ne diffère que par la sifilante et par la substitution de deux e brefs à la voyelle i. Pour la sifdante, qui aurait dû être une Chin (&’) au lieu d’une Sameh (D ) — le ç sanscrit faiblement aspiré
1 Id. ibid. 2lS.b. ' .
2 Pictet. Journal Asiatique 1843 II. p. 157-9.
i llopp Gl. 348. b. • . , ' ,
ne pouvant être transcrit que par la première qui le représente plusieurs fois comme nous le verrons plus bas, tandis que la seconde ne peut représenter que la sifflante simple a — cette différence s’explique par l'ancienne confusion des sifflantes sanscrites ç et s, dont la seconde remplace diverses fois dans quelque langue soeur du sanscrit et particulièrement en zend, la première, ce qui prouve que cette lettre a pu être substituée en sanscrit à un s plus ancien Pour la substitution de deux e brefs à Pi, elle a son pendant dans la substitution de la syllabe ere zende au ri sanscrit 2 et elle s’explique par la contraction bien connue en grec , en anglais etc. de deux e brefs en i.
Je ne sais pas si le mot cira chef a jamais été employé en sanscrit comme un titre de souveraineté; ce que je sais c’est qu’il était tout naturel qu’il le fut, parce que le substantif qu’il sert à exprimer (chef) l’a été chez divers peuples et l’est encore chez nous, et que s’il ne l’a pas été en sanscrit il l’a pu être en assyrien comme il l’est dans d’autres langues indo-éuropéennes, car l’italien Sere et Sire ou Siri, le français Sire et l’anglais sir me semblent tous sortir du * sanscrit Gira 3 .
1 Id. ibîd. 352. a. b. E. Bürnouf. Journal Asiatique 1845.
2 E. Burnouf. Journal des Savants. 1833 p. 596.
3 Je ne compare pas au sanscrit cira le grec xùpcoS seigneur (ç sanscrit appelle en grec et en latin un x ou c) en suivant en cela l'exemple de Bopp qui le compare au sanscrit çûra (Gl. 353 a.) Cf. le tudesque Kôning puissant, d'où le moderne
Pour le persan sar que Gésénius compare avec l’assyrien eser et auquel il donne le sens de roi, il dérive comme celui-ci du sanscrit cira quoique moins directement; et ne peut être en conséquence le père, mais tout au plus le frère cadet d’eser. Quant au sens il possède seulement, celui de chef et non celui de roi 1 .
Résumons-nous. Tiglat signifie fort ou splendide, pii défenseur ou roi, eser chef, c’est-à-dire prince ou souverain; Tiglat pileser signifiera donc le . souverain et le roi fort ou splendide , ou bien le souverain défenseur fort (vaillant).
Comme on le voit , la syntaxe de ce nom est tout-à-fait sanscrit ique, car l’adjectif (tiglat) fort) est placé au devant du substantif qu’il sert à caractériser, comme c’est de règle, en sanscrit et en d’autres langues soeurs du sanscrit, tandis que cela est précisément contraire aux lois de la syntaxe des langues sémitiques.
§ iii. ; "
IDWoVtP CHÀLMANKSEft.
Gésénius dit relativement à ce nom : « Con* » fer persicum charman azar, verecundus erga )) ignem 2 . » Il y a donc contradiction entre l’ex-
Kônig roi. Bopp corapaft au sanscrit cira le grec y.oipa clief- (Gl. 348. b.) et le latin cerebrum (( quod capite fertur. »
1 Lexicon heptaglotton Ed. Castelli. P. IL cln. 334.
2 Lex mamiale. 1015. a. . -
plicatioii qu'il donne d’cser dans Tiglat pileser et celle qu’il en donne ici. Gomme je ne trouve aucune raison pour changer l’explication que j’ai donné d’eser et pour l’identifier au persan azar feu (dérivant du zend athra id.), je la- maintiens ici. * . .
Pour charman, ce mot n’existe pas en persan, mais il y existe la racine charmiden qui signifie erubescere, pudore affici 1- , et qui donne naissance à des adjectifs signifiants: pudens, pudieus, sens qù’aurait le mot charman s’il existait réellement, et qui est différent de celui de respectueux que lui donne Gésénius. J’écarte donc l’identificationde cet hypothétique charman avec l’assyrien chalman, pour lequel je vais chercher une autre dérivation.
Il représente à mon avis, avec la permuta-, tion d’r en 1, l’adjectif sanscrit çarman heureux 1 2 . Cet adjectif possède probablement ici le sens d’autres adjectifs sanscrits signifiants heureux, comme bhagavat, bhadra, .c’est à-dire celui de excelsus, excellens, optimus, praeelarus 3 . En conséquence Ghalmaneser signifierait : souverain très-haut, excellent ou célèbre.
1 Lexicon Hcptaglotton Ed. CastâUi. P. II. cia. 371-
2 Bonp. Gram. a. Sansk. Spr. § 575. n. 54.
3 Id. GI. p. 242. a. b.