Le sansonnet de madame Duysens
— Oui, elle se cache, la pauvre femme ! Je l'ai rencontrée hier au marché; j'y allais, elle en revenait; elle avait fait ses provisions de bonne heure, pour ne trouver personne de connaissance. Elle a détourné la tête, et elle a fait semblant de ne pas me voir : c'était sûre-
ment pour ne pas me saluer. Il y a déjà bien des gens qui ne lui rendent pas son salut.
— Le fait est que c'est un grand malheur d'avoir un pareil enfant.
— Fils de veuve, encore ! un garçon qui devrait être le soutien de sa mère ! »
Tous ces propos se croisaient, se mêlaient, se confondaient en une clameur irritée, un soir, devant la maison de maître Woormans, le pilote. Maître Woormans seul ne disait rien; il lâchait d& grosses bouffées de fumée blanche qu'il tirait de sa grande pipe, et il souriait. Une des commères qui s'acharnaient si vigoureusement après un coupable remarqua ce sourire, et sa colère se tourna contre maître Woormans.
« Ah! vous riez, vous, patron! Vous allez peut-être encore dire : a: Bah, bah I ça n'est rien ! ï> Vous trouvez toujours que ça n'est rien ! Si on ne vous connaissait pas depuis trente ans et plus, et si on ne savait pas que vous êtes un parfait honnête homme, on pourrait croire que
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vous avez de bonnes raisons pour être si indulgent.
— Quelles raisons? demanda maître Woor!
mans sans cesser de sourire.
— Quelles raisons ? c'est pour rire que je dis cela; on sait bien que vous ne pouvez pas en avoir. Mais vous excusez tous les gredins, ni plus ni moins que si vous étiez un gredin vous-même.
— Pourquoi pas ? » dit maître Woormans, sans sortir de son calme.
Ce « pourquoi pas ?» fît tomber subitement l'exaltation des commères; elles s'apaisèrent comme une soupe au lait qu'on retire de dessus le fourneau. Maître Woormans un gredin , Il y avait de quoi rire; et elles se mirent à rire en effet. Quand maître Woormans les vit calmées :
« Oui, pourquoi pas? reprit-il. Et d'ailleurs" dame Heeren, vous vous trompez si vous croyez que les gredins sont indulgents : ce n'est jamais celui qui est sans péché qui jette la première
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pierre air coupable. Mais, si vous voulez qu'il faille avoir quelque chose à se reprocher pour pardonner à son prochain, je le veux bien : estce que tous, tant que nous sommes, nous n'avons pas quelque chose à nous reprocher? Ne jugeons pas, si nous ne voulons pas être jugés. y
— Vous prêchez comme un pasteur, maître Woormans, reprit une autre femme; mais,, voyez-vous, il y a faute et faute. Qu'un enfant fasse un mauvais coup dans un moment de colère, qu'il vole par gourmandise, ce n'est pas beau, mais on peut espérer qu'il se corrigera ; mais celui-là ! vous ne connaissez donc pas l'affaire? Il s'est montré cruel, et tourbe, et lâche : il y a de tout dans ce qu'il a fait. Il finira en prison, bien sûr.
— Oui, si on l'y pousse par trop de sévérité. Au contraire, si on accueille son repentir...
— Son repentir! est-ce qu'il est capable de se repentir, seulement? Hier au soir, n'est-fl pas allé trouver les autres garçons du village pour jouer avec eux ? Ils l'ont joliment reçu !
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— Hier au soir peut-être ; mais aujourd'hui, voici ce que j'ai vu. J'ai passé près (te la maison de la. veuve Gourbus : la veuve était assise à sa table, et Pieter en face d'elle; ils avaient devant eux des assiettes pleines, et ils ne mangeaient pas, parce qu'ils pleuraient...
— C'est triste pour la mère, mais c'est bien fait pour Pieter.
^— Oui, et il est bon de le laisser pleurer quelque temps; mais il ne faut pas être sans pitié. Je crois, moi, que le souvenir d'une faute qu'on a commise peut vous aider puissamment à devenir un homme de bien. On pense sans cesse à la racheter, tant devant ses semblables que devant Dieu ; et on s'efforce d'être meilleur que les autres pour pouvoir se pardonner à soi-même. Et un jour vient, croyez-moi, où on se sent pardonné, où la faute passée ne' vous pèse plus, et où personne ne songe plus à vous la reprocher... N'est-ce pas, Marianne ?^ »
Cette inlerpellation s'adressait -à une petite femme. rondelette, encore fraîche en dépit de
ses quarante-cinq ans, à la propre femme de maître Woormans, qui venait d'apparaître sur le seuil de sa maison.
<i: Oh ! bien sûr ! » répondit-elle avec empressement.
Et elle vint serrer la main de son mari.
(Si Voyons, reprit le pilote en regardant les femmes qui se tenaient devant lui, pendant que j'y suis, j'ai bien envie de me confesser un peu.. . Vous avez dit tout à l'heure que vous me teniez pour un honnête homme ?
— Certainement 1 dirent-elles toutes.
— Loyal, franc, courageux, incapable de faire tort à son prochain ?
— Oui, oui, oui! répondit le chœur.
— Eh bien, il y a eu un jour dans ma vie où j'ai été voleur.
— Oh!
— Menteur...
— Pas possible!
— Cruel...
— Oh ! maître Woormans.
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— Et lâche par-dessus le marché. »
Le chœur se lut, ne trouvant plus rien à dire. Seule dame Heeren reprit timidement :
a: Oh ! maître Woormans, si un autre que vous le disait, personne ne voudrait le croire.
— Voulez-vous que je vous raconte celte histoire-là ? demanda maître Woormans.
— Racontez, si vous êtes bien sûr que c'est vrai, dît dame Heeren qui doutait encore. X
— Je f erai certifier mon récit par un témoin, i» reprit le pilote.
Il tira quelques bouffées de sa pipe, pendant que dame Woormans apportait des l^aûfig et des escabeaux : et, quand il vit toutes les voisines assises, les yeux braqués sur lui, il commença :
<r Au temps dont je vous parle, j'avais à peine douze ans. Comme j'étais fils unique, j'étais fort gâté et habitué à me passer toutes mes fantaisies. Mon père était pourtant un homme juste et d'une grande sévérité pour tout ce qui touchait à Thonneur; mais je le connaissais assez pouf ne jamais lui demander
une chose qu'il m'aurait refusée; j'aimais bien mieux me la faire donner par ma mère, qui ne me refusait jamais rien ; et quand j'avais commis quelque sottise, elle m'aidait à la cacher. Il résultait de là que mon père me croyait beaucoup plu* vertueux que je n'étais, et que je prenais tout doucement l'habitude de l'hypocrisie. Je prenais aussi l'habitude de n'être jamais contrecarré en rien, et de voir tout céder devant ma volonté. Ce sont de détestables habitudes, et je vous engage fort à. ne pas les laisser prendre à vos enfants. »
Le chœur approuva du geste, silencieusement : il s'y faisait en ce moment de nombreux examens de conscience.
Maître Woormans reprit :
« J'allais à l'école, où je n'étais pas, comme vous pouvez le deviner, un des meilleurs élèves; je m'attachais seulement à ne pas m'attirer de grandes punitions dont mon père n'aurait pas manqué d'avoir connaissance ; et quant aux petites, je les esquivais, avec l'aide de ma