‹ Le sansonnet de madame DuysensChapitre 9 sur 9 · UN ANCIEN SOLDAT LUI APPRIT A FAIRE L EXERCIGB · texte numérisé non relu

UN ANCIEN SOLDAT LUI APPRIT A FAIRE L EXERCIGB

ret : Papillon était, sans le savoir, un grand moralisateur.

Il n'est pas besoin de demander si Grégoire aimait Papillon. Le pauvre garçon, dont chacun s'était moqué depuis qu'il était au monde, et qui n'avait trouvé que rudesse dans le seul parent qu'il eût, rencontrait enfin un être qui se montrait heureux de son affection. Aussi la lui accordait-il sans mesure, et faisait-il de Papillon la grande préoccupation de sa vie. Le soigner, le caresser, le faire beau, lui réserver les meilleurs morceaux, lui ménager une place fraîche en été et le réchauffer contre sa poitrine en hiver, lui parler comme si le chien eût pu lui répondre (je ne dis pas l'entendre, car Grégoire- était persuadé que Papillon l'entendait et le comprenait tout aussi bien qu'un chrétien), c'étaient les plus chères occupations de Grégoire. Grâce à Papillon, il n'était plus seul au monde, et il se trouvait si bien de ce petit ami à^quatre pattes qu'il ne l'eût pas troqué contre n'importe quel compagnon faisant partie de la race humaine.

Papillon avait-il un ennemi, ou faut-il croire qu'il y a des gens qui font le mal sans but et sans raison, pour le seul plaisir de le faire? Je ne sais, mais un jour que Grégoire était occupé tout en haut d'un échafaudage et que Papillon, couché en rond sous un rayon de soleil, faisait tranquillement sa sieste au pied de la maison, un caillou lancé par une main malfaisante vint réveiller en sursaut et lui fit pousser des cris douloureux. A ces cris, Grégoire, inquiet et indigné, se retourna brusquement; le pied lui manqua, il perdit l'équilibre et tomba sur le pavé.

Les gens qui virent passer un brancard couvert, porté par des maçons et suivi par un petit chien blanc qui gémissait à fendre l'âme, s'étonnèrent et demandèrent ce qui était arrivé; et on se répéta bientôt, de loge en boutique et de boutique en logé : « C'est un pauvre ouvrier qui s'est tué en tombant d'un échafaudage; on le porte à l'hôpital, et son chien ne veut pas le quitter. i> Et l'on s'apitoyait sur le malheur

LE MÀiTKE DE PÂPiLLOiN 97

de Touvrier, et l'on s'attendrissait sur la fidélité du chien.

Pourtant Grégoire n'était pas mort : un tas de sable et de débris avait amorti sa chute, et le chirurgien qui le visita déclara qu'il pourrait en revenir. Il resta huit jours sans connaissance. Au bout de ces huit jours, on entendit sortir du lit numéro 24, où l'on l'avait couché, une voix faible qui disait avec un accent inquiet : « Papillon. »

Papillon était là. Il avait suivi le brancard qui portait son maître à l'hôpital; il faisait sombre quand on y était arrivé, et à la faveur de la nuit il avait pu, en se gUssant entre les jambes des porteurs, franchir la porte interdite aux visiteurs de son espèce. Pendant que la sœur, les infirmiers et le chirurgien s'empressaient autour du blessé, personne n'avait fait attention à Papillon, qui se tenait coi, comme s'il eût compris qu'un jappement intempestif le ferait expulser de la salle. Il avait attendu; il avait laissé -partir tout le monde, et s'était ensuite

9« * LE MAITRE l)E PAPILLON.

glissé dans le lit à côté de son maître, comme il avait coutume de le faire tous les soirs.

Le lendemain matin, Finterne qui était venu renouveler le pansement fut fort étonné de voir une crinière blanche mêlée aux cheveux bruns du malade : il découvrit Papillon, qui, sans manifester aucune confusion, se mit à lécher le visage de son maître pour le réveiller, et qui, voyant qu'il ne se réveillait pas, poussa des gémissements plaintifs. On essaya de l'emporter ; il résista d'une façon si suppliante, si douloureuse et si tendre, que la sœur de la salle en eut pitié. Il était si petit, il tenait si peu de place, il faisait si peu de bruit! On n'avait qu'à ne pas paraître s'apercevoir de sa présence. Et Papillon resta.

Quand son maître, après huit jours de silence, prononça enfin son nom, Papillon devint comme fou de bonheur, et exprima son contentement à sa manière. Tous les malades se soulevaient dans leur lit et riaient en voyant les cabrioles frénétiques du petit chien et en écoutant ses cris de joie, cris articulés, modulés, qui for-

LE MAITRE DE PAPILLON. t)!)

maient un langage bien clair et bien facile à comprendre. — a: Te voilà donc réveillé ! tu me reconnais, tu m'entends, tu m'aimes toujours ! Pourquoi es-tu resté si longtemps sans me parler? Est-ce que tu ne m'aimais plus? est-ce que tu étais fâché contre moi? qu'est-ce que je t'avais fait? 3> Et la petite langue rose passaijf sur le visage du pauvre blessé, qui souriait à son chien avec des larmes dans les yeux.

Il était bien maigre, le pauvre Papillon : ces huit jours avaient été pour lui huit jours de jeûne. Toutes les instances des infirmiers et des convalescents pour lui faire accepter une pâtée étaient restées vaines ; il n'avait consenti à se nourrir que de ce qu'on donnait à son maître, et quelques gouttes de bouillon par-ci par-là avaient tout juste suffi à l'empêcher de mourir de faim. Il se dédommagea en recevant un copieux déjeuner de la main de Grégoire, la seule j main, hélas ! qui lui restât désormais : le poignet gauche, brisé, avait dû subir l'amputation; et ^ le pauvre mutilé, dès qu'il eut pu rassembler

ses idées, se demanda ce qu'il allait devenir. Il eut le loisir d'y songer pendant sa longue convalescence; mais il n'avait encore rien trouvé lorsqu'il sortit de l'hôpital, guéri, mais manchot et boiteux; une de ses jambes, difforme et ^faible désormais, ne pouvait plus le soutenir, et ce fut appuyé sur deux béquilles dont l'hôpital lui avait fait présent qu'il revint à son ancien domicile, précédé de Papillon qui trottait joyeusement, ne se rendant pas bien compte de la situation. La première chose à faire, c'était de le quitter, ce domicile 1 Comment habiter désormais un sixième étage? Grégoire donna donc congé de cette chambre où il avait |écu si heureux avec Papillon.

Quels regards de regret il jeta à la fenêtre où grimpaient si gaiement les pois de senteur et les capucines! Où logerait-il maintenant?

comment payerait-il son loyer? quel ouvrage était-il capable de faire? Il ne savait aucun métier, et d'ailleurs ceux qu'on peut faire d'une seule main ne sont pas nombreux. Il eut beau

chercher, s'informer, demander, il arriva à son (dernier sou sans avoir trouvé le moyen d'en gagner d'autres.

C'était le soir; il avait déjeuné le matin d'un reste de pain, et il n'avait ni dîné ni soupe, ni Papillon non plus. Grégoire, las et désolé, s'était assis sur un banc, et songeait, le front appuyé sur sa main et sa main sur la poignée d'une de ses béquilles. Papillon tournait autour du banc, et venait de temps en temps se mettre debout devant son maître, faisant le beau et saluant de sa patte droite, comme il avait coutume quand il demandait à manger; et le pauvre Grégoire, qui n'avait rien à lui donner, ne lui répondait que par des larmes.

Une cloche sonna, une porte s'ouvrit, et une nuée d'enfants s'envola d'un pensionnat voisin, à la façon d'une bande de moineaux bavards.

Des chiens accoururent au-devant d'eux : quelques écoliers s'arrêtèrent, fouillèrent dans leurs paniers et en tirèrent des morceaux de pain.

Papillon, qui regardait, vit les morceaux de pain

102 LE MAITRE Dï, PAPILLON.

voler en Tair; les chiens sautaient pour les attraper, et les écoliers riaient. Papillon eut une idée : pourquoi n'aurait-il pas, lui aussi, part à cette distribution délivres? 11 s'approcha ; mais comme c'était un chien bien élevé, il formula sa demande d'une façon polie, en faisant le beau et en saluant avec sa patte de devant.

Un petit garçon l'aperçut.

« Oh! le joli petit chien! s'écria-t-il. Un chien savant! il demande comme un chien de la foire! y>.

Et il lui jeta une belle tartine où il restait encore un peu de rillettes. Papillon la saisit à la volée ; puis, comme il avait des habitudes civilisées, il ne se mit pas à la dévorer dans la foule, et il l'apporta à son maître. Le pauvre Grégoire étendit la main vers la tartine par un tel mouvement d'affamé, que l'écolier, qui avait suivi des yeux Papillon, comprit tout de suite que cet infirme n'avait pas dîné. Il vit Grégoire détacher quelques bribes de la tartine et les donner à Papillon; Papillon mangeait avide-

ment, mais Tappétit d'un si petit personnage fut bientôt satisfait, et ce fut Grégoire qui mangea le reste de la tartine. Le pauvre homme avait encore faim, et il dit tout bas à son chien : Va, Papillon, va en chercher d'autre!

Le chien comprit, et retourna à l'enfant qui lui avait donné la tartine.

Celui-ci était charmé de sa petite comédie.

« Voyez donc! dit-il à ses camarades, le petit chien qui porte du pain à son maître! >

Et Papillon n'eut plus que l'embarras dû choix; plus de vingt écoliers l'appelaient, l'entouraient, lui offraient les restes de leur goûter. Papillon prenait, portait à Grégoire, revenait aux enfants : Grégoire eut bientôt plus de pain qu'il n'en pouvait manger en un jour. / ^-

Cependant les enfants étaient curieux de faire plus ample connaissance avec le joli petit chien; ils le suivirent et vinrent entourer le banc où était assis Grégoire; et Grégoire, les entendant exprimer leur admiration pour Papillon, les salua et dit : c Papillon, remercie ces mes-

sieurs. y> Papillon remercia à sa manière; et, la glace étant ainsi rompue, on caressa Papillon et on causa avec son maître.

Grégoire, interrogé sur ses inflrmités, raconta son accident, et les écoliers émus de pitié fouillèrent dans leurs poches, où, parmi les billes, les bouts de crayon, les toupies et les pelotes de ficelle, se trouvaient encore quelques sous, qu'ils offrirent à Papillon. Papillon, habitué à rapporter, sut très bien prendre délicatement une pièce de monnaie et aller la déposer dans la main de son maître, retourner à qui l'appelait et recommencer le même manège tant que les enfants eurent quelque chose à donner. On se sépara enfin, et plus d'un écolier dit en s'en allant :

« Au revoir. Papillon! d

A partir de ce jour, ce fut Papillon qui nourrit Grégoire. L'ouvrier avait d'abord été un peu triste de demander, lui qui avait toujours gagné honnêtement sa vie ; mais que pouvait-il faire, après tout? Ce n'était pas sa faute s'il

LE MAITRE DE PAPIiLON. 105

était incapable de tout travail : entre amis, le tien et le mien doivent être inconnus, et Ton ne doit pas rougir de recevoir des services qu'on a rendus soi-même pendant longtemps et qu'on rendrait encore si on le pouvait. Grégoire avait sauvé, soigné et nourri Papillon ; à son tour Papillon nourrissait Grégoire, et cet échange de bons procédés resserrait les liens de leur amitié mutuelle.

Leur nouvelle vie ne fut pas malheureuse.

Grégoire avait trouvé une petite chambre au rez-de-chaussée et s'y était installé avec Papillon. Il mettait un peu plus de temps que par le passé à s'habiller, à peigner Papillon et à faire son pauvre ménage; mais il importait peu : sa journée ne commençait plus d'aussi bonne heure qu'autrefois. Il se rendait sur quelque promenade, à l'heure où les enfants s'y réunissaient, et s'asseyait sur un pliant, avec ses béquilles près de lui; et Papillon, accroupi à ses pieds, suivait les passants d'un œil intelligent. Il savait bien deviner à qui il fallait et à qui il ne

fallait pas s'adresser ; il laissait passer les mines d'avat^es, les vieilles dames conduites en laisse par un roquet (il avait remarqué sans doute qu'elles avaient Tégoïsme du chien et ne daignaient jamais accorder un regard à un autre quadrupède que le leur propre) ; il laissait passer les jeunes élégants uniquement préoccupés de leurs bottines trop étroites et de leur pantalon trop large; il n'espérait rien des dames couvertes de bijoux et enfarinées de poudre de riz. Mais il comptait sur les enfants, race joyeuse, qui aime tout ce qui est petit et caressant ; il attendait avec confiance l'aumône des vieux militaires, qu'il saluait en portant sa patte à la hauteur de son oreille ; il devinait les femmes compatissantes et en général les gens au cœur pitoyable. Aussi, grâce à lui, Grégoire n'eut jamais le chagrin de s'entendre dire ; a: Fainéant! allez donc travailler! » Aux gens qui auraient été capables de lui parler ainsi, Papillon ne demandait jamais rien.

Comment s'y prenait- il pour demander? C'é-

tait bien simple : assis aux pieds de son maître,' il tenait entre ses dents un léger petit panier qu'il présentait aux passants, non sans les saluer de sa patte droite; et il saluait encore, en signe de remercîraent, lorsqu'on lui avait donné. Il arrivait parfois qu'un enfant qui n'avait pas un sou dans sa poche s'arrêtait devant Papillon pour le plaisir de le caresser et de lui faire des compliments; Papillon, reconnaissant, remerciait tout comme s'il eût reçu une aumône; il n'avait pas l'âme vénale et savait apprécier les bons procédés. Grégoire n'était pas intéressé non plus; il souriait avec complaisance quand on paraissait comprendre le mérite de Papillon.

Peu à peu Grégoire s'enhardit. Il avait vu, quand il était valide, dans les fêtes des environs de Paris, des estropiés, des aveugles, qui demandaient la charité. Pourquoi n'essayerait-il pas d'y aller aussi? Cette pensée lui vint au printemps; à l'automne, il avait assisté à toutes les foires et à toutes les fêtes, à quatre ^u cinq

lieues à la ronde./papillon était dans ce rayon aussi célèbre que peut l'être un chien, et la bourse de Grégoire était rondelette. Grégoire s'en réjouissait; au moins, quand il ferait bien froid en hiver, on pourrait rester chez soi, et même y allumer un peu de feu, et Papillon, qui aimait tant la chaleur, se coucherait en rond devant le foyer au lieu d'aller s'enrhumer dehors. Grégoire prenait tant de soin de Papillon! il ne le gardait jamais longtemps assis avec son panier dans les dents ; il lui ôtait le panier dès qu'il le jugeait fatigué, en lui disant : « Va courir. Papillon, va jouer avec les camarades! » Des camarades chiens, il n'en manque jamais, et Papillon avait vite fait d'engager une belle partie. Grégoire le surveillait du regard, attentif à le rappeler dès que la partie menaçait de trop s'animer et de devenir dangereuse pour la queue ou les oreilles de Papillon. Les bonnes d'enfants ne sont pas toutes aussi soigneuses que Grégoire.

Vers la fin de l'hiver, le facteur de la poste

LE MAITRE DE PAPILLON. lll

aux lettres pénétra pour la première fois dans le domicile de Grégoire. Grégoire ne fît pas grande attention à la lettre qu'il lui remit; d'abord, il ne savait pas lire, et puis Papillon était malade, et tout le reste de l'univers disparaissait aux yeux de Grégoire.

Pourtant, voyant passer sur le palier un voisin qui savait lire, il l'appela. Le voisin entra, lut la lettre, et apprit à Grégoire qu'il y avait du nouveau dans son village natal. Le fils de l'oncle Guillaume était mort par accident, et l'oncle Guillaume lui-même venait de succomber à une pleurésie. Grégoire héritait, sans compétiteurs, de la fortune de l'oncle Guillaume.

On ne peut pas dire que cette nouvelle ne lui fut pas agréable. « levais faire venir un grand médecin pour guérir Papillon! » s'écria-t-il. Et il manda, en effet, le vétérinaire le plus renommé du quartier.

' Le vétérinaire était un brave homme. Il ne crut point aux sommes fabuleuses que lui promettait Grégoire pour prix de la guérison de

112 LE MAITRE DE PaPILLON.

Papillon; il pensa que le pauvre garçon avait perdu la tête ; mais il vit qu'il avait affaire à un malade précieux, au gagne-pain d'un pauvre infirme, et il soigna Papillon comme il eût fait du chien d'une duchesse. Il prescrivit des médicaments, aida lui-même à les administrer, revint plusieurs fois. — « Sauvez-le, monsieur, sauvez-le! y> lui disait Grégoire en pleurant.

Il veilla toute la nuit près de son chien brûlant de fièvre. Il le caressait, lui donnait les noms les plus tendres, et son cœur bondissait de joie lorsqu'il avait réussi à obtenir de Papillon un regard ou un coup de langue. — « Il était plus malade que cela quand je l'ai pris, pensait-il, et je l'ai guéri ; il en reviendra, et nous serons heureux, à présent que nous sommes riches! i>

Mais l'heure de Papillon était venue. Quand les premiers rayons du jour éclairèrent la chambre de Grégoire, Papillon entr'ouvrit encore lès yeux, souleva sa tête comme pour quêter une caresse, remua faiblement la queue; puis il re*

ferma ses yeux mourants et demeura immobile.

Grégoire n'avait plus d'ami.

Pauvre Grégoire! il fut longtemps sans croire à son malheur; il caressait Papillon, le palpait, le réchauffait de son haleine et de ses baiseri, lui disait en pleurant mille tendres paroles, essayait de lui faire avaler quelques gouttes de potion. Soins inutiles! les yeux de Papillon dévenaient ternes et fixes, et ses membres se raidissaient : la vie était partie, et ni soins ni larmes ne la feraient revenir. Grégoire finit par comprendre la triste vérité ; il cessa de lutter, et s'en alla déposer le pauvre petit chien sur son lit, sur ce lit où ils avaient si longtemps dormi ensemble. Il l'arrangea en rond, dans la pose qu'il prenait le plus souvent; il. peigna ses longs poils soyeux, il lui fit sa toilette une dernière fois, et puis, prenant une chaise, il s'assit auprès lui.

Ses regards tombèrent sur la lettre qu'il avait reçue la veille et qui était restée ouverte sur la table, et cette vue lui fit mal, comme une ironie

lU LE MAITRE DE PAPILLON.

du sort. — « Papillon aurait été si heureux! se dit-il; c'est bien la peine à présent! > Et il resta là, immobile, à contempler son petit ami.

Le lendemain, les voisins, n'entendant aucun bruit chez Grégoire, se rappelèrent qu'il y avait plus de vingt-quatre heures qu'on ne l'avait vu sortir. On frappa à sa porte, qu'il n'avait pas rhabitude de fermer à clef, et comme il ne répondait point, on entra. On le trouva étendu sur le lit à côté de Papillon : le chien était mort, et le maître était bien malade, si malade, que ses voisins, qui ne savaient pas sa nouvelle fortune, le firent porter à l'hôpital.

Ce n'était pas l'hôpital où il avait été soigné après son accident; il y était inconnu, et les sœurs et les infirmiers ne comprirent point ce que signifiait ce mot « Papillon ! » qu'il répétait sans cesse dans son délire. Vers la fin de la nuit, la connaissance lui revint, et la sœur, jugeant que sa vie s'en allait, vint lui parler de Dieu et du paradis. Le mourant rouvrit les yeux à ce mot.

« Croyez-vous que Papillon y sera? » murmura-t-il.

La sœur ne savait pas ce que c*était que Papillon; elle pensa que c'était quelqu'un que ce pauvre homme avait beaucoup aimé, et ne voulant, à ce moment suprême, ni lui faire de la peine ni s'engager trop, elle lui répondit simplement : « Dieu est bon ! »

Le pauvre Grégoire trouva sans doute la réponse suffisante, car il sourit en refermant les yeux et resta calme jusqu'à sa fin.

Quand la nouvelle de sa mort se fut répandue dans le quartier, le vétérinaire vint réclamer le corps de Papillon ; il le fit empailler avec soin cl le conserva, pensant que Grégoire, s'il avait vécu, lui aurait certainement rendu cet honneur, a Car, dit-il, je n'ai jamais vu un homme et un chien s'aimer comme ces deux-là. »

<r Regardez donc au coucou, Anna Ivanovna; vous en êtes plus près que moi. Quelle heure est-il?

— Mon Dieu! Athanase Petrovitch, vous êtes bien occupé de l'heure aujourd'hui. Vous avez encore le temps d'attendre : il s'en faut de trois quarts d'heure qu'il soit midi.

— Hum! trois- quarts d'heure... Êtes-vous bien sûre, Anna Ivanovna, que le coucou ne retarde pas?

— Retarder, le coucou? le propre coucou de feu mon père? Il n'a jamais retardé d'une mi-

nule dans sa vie; il avancerait plutôt... je veu> dire qu'il va comme l'horloge du Kremlin er personne.

— Ne vous fâchez pas, Anna Ivanovna; nous avons donc encore trois quarts d'heure à attendre... Elle est là, tout prête, la montre; je l'ai fait visiter par mon vieil ami l'horloger Michel Borof, et il a déclaré qu'elle était aussi bonne que quand il me l'avait vendue... Je voudrai? bien avoir à la donner aujourd'hui... Pourrezvous nous offrir un bon dîner, Anna Ivanovna, si... ce que nous désirons arrive?

— Est-ce que vous avez besoin de vous occuperdecela, Athariase Petrovitch? Le dîner, c'est mon affaire, ce me semble, comme la vôtre est de le manger. Soyez tranquille : on aura de quoi manger, et de quoi boire aussi.

— A la santé de...

— Oui, de qui ? Je sais bien à qui vous pensez, Alhanase Petrovitch; vous croyez que Sonya aura le prix, parce que c'est votre favorite, et qu'elle reste auprès de vous à étudier, pendant

LE PRIX D'UONNEUU. 119

que Sache vient m'aider au ménage. Moi, je suis sûre que si l'un des deux a le prix... car ils pourraient bien ne l'avoir ni l'un ni l'autre... Au fait, je parie que c'est une idée qui ne vous est pas encore venue; dites, savez-vous qu'ils pourraient bien ne pas vous rapporter de prix du tout?

— Je le sais très bien, Anna Ivanovna ; et même je n'en serais pas étonné : ils sont bien jeunes tous les deux, et c'est la première fois qu'ils concourent. Mais j'ai promis la montre pour les encourager à travailler... Vous rappelezvous, Anna Ivanovna, la joie de notre pauvre Nadèje quand je lui ai donné cette montre?

— Oui, dit Anna Ivanovna, attendrie par ce souvenir, oui, je me rappelle bien ; pauvre ange! Vous aviez déjà vos douleurs dans ce temps-là, vous n'aviez pas pu venir à la fête de l'école; moi, j'y étais allée. Seigneur! quelle joie, quand j'ai entendu ce beau général, en habit tout doré, dire tout haut le nom de notre Nadèje! quand je l'ai vue monter sur cette estrade où il y avait

de si beaux tapis et tant de beau monde, et recevoir le prix d'honneur! On Ta applaudie, la musique ajoué pour elle... et elle ne paraissait pas embarrassée du tout, la chère petite! En retournant à sa place, elle m'a, cherchée des yeux, et quand elle m'a vue, elle m'a envoyé un baiser de loin, en souriant si gentiment...

— Et vous n'avez pas attendu la fin de la cérémonie, Anna Ivanovna ; vous êtes revenue bien vite m'annoncer la grande nouvelle.

, — Oui; et la joie vous a donné des jambes, car vous avez pris votre bâton, et vous avez été chez l'horloger. Et quand Nadèje est revenue, vous lui avez pendu au cou une belle montre d'argent... Pauvre petite, l'aimait-elle ! Dans sa dernière maladie, quand elle ne pouvait presque plus parler, elle me faisait encore signe, tous les soirs, de remonter sa montre. î

Anna Ivanovna essuya une larme.

« Dieu nous l'a reprise, ma pauvre femme, dit doucement Athanase Ivanovitch; mais il nous a laissé d'autres enfants, et maintenant

LE PRIX D'HOKNEUR 121

nous voyons grandir nos petits-^nfants... Sonya me rappelle tout à fait notre pauvre Nadèye.

— Oh! elle est bien moins jolie. C'est Sache qui est beau! tout le portrait de sou père, notre Nicolas ; et, ce n'est pas pour vous flatter, Athanase Petrovitch, mais Nicolas vous ressemble tout à fait quand vous étiez jeune...

— Est-ce que je ne les entends pas? interrompit Athanase Petrovitch. Allez donc voir à la porte, Anna Ivanovna ! ï>

Athanase Petrovitch n'avait point entendu ceux qu'ils attendaient; mais il les avait devinés, apparemment, car Anna Ivanovna, ayant mis sa main au-dessus de ses yeux, à cause du soleil, pour mieux voir, aperçut tout au bout de la rue un groupe qui s'approchait. Elle reconnut bientôt sa bru Catherine, femme de son fils Nicolas, contre-maître à bord d'un vaisseau du tsar, et ses deux enfants. Sache et Sonya.

« Les voilà! » cria-t-elleà son mari.

Et le vieux Athanase Petrovitch, malgré l'envie qu'il en avait, ne se leva point de son grand

122 L£ PRIX D'UONNËCR.

fauteuil pour aller au-devant de ses petitsenfants : il était de sa dignité de grand-père de les attendre. Seulement, il tâta au fond de sa poche la boîte qui contenait la montre de Nadèje, et il se répéta, pour être prêt à le prononcer au besoin, le petit discours qu'il avait préparé : « Mes chers enfants, j'ai promis de donner cette montre, qui a appartenu à ma chère fille Nadèje, aujourd'hui en paradis, au premier de vous qui m'apporterait le prix d'honneur de l'école. Viens donc, toi, — le nom restait en blanc, — qui fais aujourd'hui la gloire de la famille, recevoir de mes mains cette montre, avec tous les souhaits de ton aïeul pour qu'elle ne te marque que des jours heureux, dî^ /

Athanase Petrovitch était content de soippetit discours; mais à qui l'adresserait-il ? Bah! à personne, sans doute; les enfants avaient beau être savants pour leur âge, il y avait bien dans la ville des enfants aussi savants^ qu'eux. Pourtant Sache avait tant d'esprit 1 il apprenait tout ce qu'il voulait. Et Sonya était si laborieuse, si

appliquée! elle comprenait si bien ses leçons, quand elle se les était fait expliquer par son grandpèrel Aussi elle était sa favorite, comme Sache était le favori de sa grand'mère. Anna Ivanovna l'aimait parce qu'il était grand et fort, et qu'elle le trouvait beau ; illui bêchait ses plates-bandes, il lui tirait de l'eau du puits, il lui sciait son bois : un homme n'eût pas mieux fait. Anna Ivanovna était une petite femme, et à cause de cela peut-être elle faisait grand cas de la force physique : cette petite Sonya était délicate, pâle, elle ne remuait pas assez ; enfin elle lui préférait son frère, et c'était souvent un sujet de discussion entre le mari et la femme : Athanase Petrovitch ne cachait pas sa préférence pour Sonya.

La porte s'ouvrit, et Sonya entra la première. Sa mère la suivait, et Sache se tenait un peu en arrière, regardant obstinément la pointe de ses souliers : il avait l'air vexé et honteux. Sonya brandissait une grande enveloppe couverte de cachets officiels.

i24 LE PRIX D'HONNEUR.

(T Voilà, grand-père, le prix d'honneur! s'écria-t-elle en tendant la grande lettre à Athanase Pelrovitch.

— Vraiment! toi, ma chérie! le prix d'honneur ! Ah! ma chère petite Nadèje... Sonya, veux-je dire... mais, vois-tu, cela me rajeunit de trente ans. Voyons, mes lunettes, que je lise... où sont donc mes lunettes? Ah! je les ai sur le nez... C'est bien cela! un papier tout pareil à celui de Nadèje... Je l'ai encore; il est tout jaune, seulement... C'est absolument la même chose : prix

' d'honneur gagné sur toutes les classes réunies, filles et garçons. A toi la montre, ma Sonya ;

j-quand je l'ai promise, en vérité, je ne croyais pas ^/i}4a perdre si vite... Oh! ce n'est pas un regret, j^iï contraire; je suis heureux, bien heureux! » \li embrassa Sonya, il lui mit dans les mains la'nxontre pendue à sa chaîne; et la petite fille se retourna vers sa grand'mère pour recevoir ses félicitations. Mais Anna Ivanovna soignait sa marmite avec la plus grande attention, et elle n'eut pas l'air de voir Sonya. La pauvre enfant

sentit toute sa joie s'en aller en fumée; sa grand'mère était fôchée, parce que ce n'était pas Sache qui avait le prix; sa grand'mère ne l'aimait pas, elle I Pourtant Sonya l'aimait bien : comment pourrait-elle donc faire pour gagner son cœur! Elle regarda son frère, qui restait à l'écart, tout triste; elle regarda sa grand'mère, et, prenant son parti, non sans un soupir :

« Grand'mère, » lui dit-elle timidement...

Anna Ivanovna se retourna, et, la voyant tout près d'elle, elle eut un peu honte de son indifférence.

a Te voilà, ma fille, dit-elle en la baisant m front. Tu as le prix? c'est très bien, cela !

— Oui, grand'mère; mais Sache avait fait presque aussi bien que moi. Le directeur à dit que s'il avait pris la peine de relire son devoir, il aurait eu sûrement le prix. y>

Anna Ivanovna eut un soupir de triomphe.

Mais Sonya continua, en lui mettant la montre dans les mains :

« Aussi, grand'mère, je vous prie de lui

126 LE PHIX D'HONNEUR.

donner la montre, il Ta gagnée autant que moî. Donnez la montre à Sache, grand'mère.,. et aimez-moiun peu... d

Elle avait dit ces derniers mots tout bas, avec des lèvres toutes tremblantes. Sa grand'mère la regarda.

(n Ah! mon Dieu, se dit-elle, c*est vrai qu'elle ressemble à Nadèje. i>

Et son cœur s'ouvrit pour l'enfant ; elle l'enleva dans ses bras, la couvrit de baisers, et, lui passant la chaîne au cou :

a T'aimer un peu! s'écria-t-elle, pauvre petite! Entends-tu, Sache, elle voulait te donner la montre, sa montre!

— Bonne Sonya ! dit Sache tout ému en s'approchant d'elle : je n'en voudrais pas, va, elle est bien à toi, tu l'as gagnée. Moi, j'ai été un étourdi; et puis après, j'ai été jaloux de toi quand j'ai vu que tu avais le prix. Mais c'est fini : tu es trop bonne, vois-tu ! je suis content de te voir la montre. Tu me diras l'heure^ n'est-ce pas, quand je te la demanderai?

— Pendant un an, oui, mon garçon, interrompit Athanase Petrovitch qui les avait observés en souriant. Mais si l'année prochaine nous avons un nouveau prix d'honneur dans la famille... eh bien, je le promets, moi Athanase Petrovitch, il y aura aussi une nouvelle montre!»

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