APOTHÉOSE DU SORCIER
J'ai un faible pour le sorcier, il est tellement le reflet naïî de Satan, l'apôtre qui soufire, le moine mendiant de la Synagogue; tellement le dernier prêtre des Dieux, misérable et abandonné comme eux, fidèle à la plus lointaine religion, le culte des âmes plaintives qu'emprisonne la nature. La Nature, elle nous semble, libre et riante; cependant que de pauvres petits êtres esclaves de ces apparences délicieuses où nous nous arrêtons ! Ils furent sorciers les solitaires des Thébaïdes, les Paph- Duces, les Antoines, ils furent sorciers les doux anachorètes, ils furent sorciers les poètes des champs, ceux qui, dédaignant les cloaques de l'âme humaine, s'éprirent de ces âmes pures enchaînées dans les fils de la Vierge, sous le verrou d'une herbe, dans la geôle d'un arbre, en cet enchanté palais qui est le miroir des eaux. Ah! les mi-
LE SATANISME ET LA iMAGIE
gnoDS esprits, englobés dans une goutte de pluie, ceux qui se flétrissent avec les pétales effeuillés, qui frétillent dans les insectes, volent avec les oiseaux et les nuées, grondent aussi dans les foudres électriques ^ J'ai un faible pour le sorcier qui comprend ces forçats de l'universel paysage, qui trébuche, craignant à chaque pas de piétiner une âme, qui, fuyant los villes et les gens, s'allie aux bêtes, choisit les plus décriées, devance Hugo en son affection enthousiaste gour le crapaud, réhabilite avant lui Satan, s'allie avec le reptile, manipule Tordu re, sait, avec Paracelse, qu'au fond des matières putréfiées palpite la vie nouvelle : dictame et résurrection.
Il fait le mal, dites-vous? il est vrai. Il fait le mal, mais avec la simplicité des animaux qui se défendent; il fait le mal comme tuent les énergies naturelles, en qui réside pourtant la possibilité de toute guérison. Il fait le mal, et il n'a pas toujours tous les torts ^ Le crime est presque excusable s'il est beau : j'entends par beauté la profondeur désintéressée, l'instinctive colère, la souffrance acceptée comme une exquise pâture amère. Ah ! la résignation muette et furieuse elle défend plus efficacement que les autres armes. Inclinez la tête, baissez l'échiné sous le fléau; obéissez aux coups, l'élasticité du corps meurtri sait renvoyer à l'adversaire victorieux les blessures qu'il donne. Le bâton rebondit, féroce, contre celui qui a frappé ! Le crime, s'il est beau d'ardeur simple, dépasse la médiocre vertu, où barbotent le juge, le bourgeois, la mondaine, le curé, se hisse au-dessus de la société hypo-
1 11 n'y a pas une chose au monde, pas un brin cl herbe sur qui un esprit ne règne. » (Salkat Chada'^h.)
2 Voir la partie presque en entier consacrée aux malcficcs du sorcier.
LE SOUCIER 59
crite, regarde les Anges avec un sourire éploré reflétant leur sereine pitié, appelle Dieu irrésistiblement comme cette voix du Psalmiste criante des profondeurs de la Faute.
Le sorcier fait aussi le bien. Il en est qui guérissent ; qui, aux heures désespérées, quand le médecin abandonne, apportent le dictame inédit, la drogue qui ressuscite. Les meilleurs ne veulent pas être payés, acceptent au plus quelque don en naturel Paracelse raconte qu'il tint des « sagas » et des bourreaux ses meilleures recettes. Et les remèdes de bonnes femmes sont encore en faveur dans les campagnes. Ce sont les bribes du codex de la sorcellerie. Le secret consiste le plus souvent en des simples méconnus, en de la force vitale surtout, extraite d'un animal sacrifié et dont la moiteur sanglante, appliquée à même la peau, transmet une existence qui s'évade; parfois la pharmacopée du traîneguenilles est immonde comme lui, elle distille l'ordure; mais devant la nature y a-t-il des substances abjectes? Toujours d'ailleurs ce môme instinct de recueillir la chaleur de la vie partout où elle s'attarde encore. Les talismans non plus ne sont pas inutiles; les métaux deviennent des propriétés secrètes que les électriciens modernes ont accrues, mais n'ont su encore classer. Tout cela, c'est de la sorcellerie, une science confuse, où pèchent les inventeurs. Peu de remèdes intérieurs, le contact d'un sachet grouillant d'un reptile ou d'une chenille; fumées de plantes, parfois. En somme, ce qui agit le plus directement, le plus sûrement, c'est la volonté du nomade, sa puissance de suggestion. Les momeries de bouche ou de main, si dédaignées par les savants des Facultés, sont encore les plus efficaces, elles qui précisent et dirigent le magnétisme curateur.
' En Bretagne et en Provence surtout.
Thaumaturge modeste, le sorcier s'amadoue j usqu'à n'être presque plus satanique, sauf par l'obscurité et la pauvreté, qui sont des vertus. Vieux plutôt bénins, que l'âge en tout cas rendit ermite.
Iluysmans m'a raconté que Villiers de l'Isle-Adam ne fût soulagé vers sa fin que par l'un d'entre eux. M'"^ Villiers alla voir le rebouteur trop vieux pour être dérangé. Il habitait en Seine-et-Oise. Il n'eut qu'à toucher des cheveux du grand et mélancolique poète pour reconnaître qu'il ne restait plus à celui-ci qu'à mourir. Cependant il prescrivit un sirop qui avait la couleur du jaune d'œuf battu, presque aussi épais qu'une mayonnaise, et où entrait comme principal ingrédient J'essence de sapin. Villiers en prit et put ainsi allouer une brève vacance à sa tribulation.