LA SOMNAMBULE DES VILLES
Elle n'émigre pas de son village, de sa forêt, de sa fontaine, l'épouse du Dieu Pan, saoule des effluves de la grossière Isis. Affiliée aux sectes vagabondes, elle regarde la ville, Paris surtout, comme une sorte de piège, où s'étiolerait sa puissance, où son charme tomberait à ses pieds comme un noir oiseau sans ailes ; car dans les cités Satan n'a pas besoin de magie pour régner. Toutes les maisons lui sont vouées, les temples eux-mêmes regorgent de luxure, d'orgueil, de coquetterie et deTabominable médiocrité, blandices du plus laid des Démons. La nuit sainte de Noël n'est-elle pas choisie à Notre-Dame par les lubriques vieillards pour les antinaturelles chasses? Satan ne fait pas de vrais prodiges ; il se contente de ses messes noires, of fi-
LA SORCIÈRE
ciclles, discrètes, en les principaux quartiers. Il se paie cependant quelques nécromanciennes, mais pas pour de vrai, vaudevillesques singes de ses suprêmes vellédas, pour qui il n'est qu'un maître Gonin, un prestidigitateur, rarchifaiseur détours.
La plupart des officines diaboliques s'affadissent, vénales et piètres. A peine si, çà et là, quelque agitée respire et aspire l'haleine du vieux Pithon. D'ordinaire c'est bien la somnambule, dans le sens scientifique de ce mot, la femme qui marche dans son sommeil, jacasse, rêvasse, esclave d'un nerveux malaise. Elle n'est rien par soi; non la fauve prêtresse, mais la dégénérée, l'hallucinée, l'ensorcelée, la possédée. Elle n'apparaît pas maîtresse d'occultes couj rants; à la dérive elle est poussée par eux. Seulement une domestique de larves. Lucide parfois, — je parle ici des deux ou trois rares qui ne truquent point — elle débute par l'inconsciente découverte d'un crime, d'un vol. La police s'en empare aussitôt, la surveille, la lance, lui fait sa clientèle, en fait sa cliente. Celles qui ne sombrent pas dans les envoûtements de pacotille et les pharmaceutiques charmes, se contentent, — endormies par une main choisie, — de révéler, selon un contact d'objet ou de personne, les visions passant et repassant devant leurs yeux baissés. Elles peuvent, restant à peu près pures. Être utiles quelquefois, et le plus souvent apaiser les banales inquiétudes de malades et de filles, de spleenétiques 3t d'oisifs.
ILa sorcière — celle-là comme les autres — est âgée; c'est m fait ^ Jules Michelet soutient que la sorcière est jeune, * n y a en effet une sorciôre jeune et belle, c'est celle qui ne l'est pas, orciôre, mais que le peuple prend pour telle parce qu'elle se distingue,
jolie souvent. Il se méprend. Non, les poètes ne trompèrent pas. Il faut au Diable une proie coriace, fourbie, fourbue, durcie, tannée aux épreuves, recuite aux rebuffades. La sorcière est âgée, belle peut-être, pour des yeux sadiques, (non sans difformité) malfaisante presque toujours (la bonne sorcière n'a guère existé que dans l'imagination de Michelet), attifée avec un goût affreux, maniaque de la drogue. Elle n'a point de patrie, elle est nomade, propulsée de toutes parts par cette malédiction du Juif-Errant : ne pouvoir rester en place. Elle fuit toujours quelqu'un, le juge, le gendarme, le savant, le bon prêtre, le grand jour, fuit aussi quelqu'un en elle, le remords, le fantôme du crime initial qui la lie à l'invisible et universel malfaire, tourne autour de la jeune fille crédule, des receleurs, des charlatans, redoute la moquerie et la clarté, plie avec un dos de chienne sous l'insulte, joue cette comédie
plus svelte de mysticisme, parfois instrument de divins miracles. AVilhelm Meinhold, dans Mai'ie Schweidler, créa une semblable héroïne. C'est une jeune fille poursuivie pour sorcellerie et condamnée injustement. Pendant la guerre de Trente ans, la contrée a été ravagée par les amis et les ennemis ; famine et maladies déciment le bétail et les habitants. On croit à des possessions diaboliques. Une seule vierge dans le village a été épargnée par les soldats ; elle est la fille du pasteur. Et la légende dit qu'une innocente est nécessaire pour rompre les maléfices. Une vache est malade ; on cherche la jeune Marie pour qu'elle enterre sous le porche de Técurie trois poils de sa qu'îue. La vache guérit. Des porcs tombent malades, des hommes sont tourmentés par le diable. Poussée par la population, la jeune fille devient un thaumaturge vénéré; par malheur, elle ne réussit pas toujours; alors elle est dénoncée à Tinquisition, emprisonnée, mise à la question, interrogée selon le Maliens, Affolée, elle avoue des rapports avec le diable, va devenir la proie du bûcher, lorsqu'un chevalier amoureux d'elle, témoigne en sa faveur et la sauve.
Le livre de Meinhold, écrit en allemand du xxii® siècle, a ravi S^\inburne ; à vrai dire, il nous révèle de combien d'erreurs furent coupables des tribunaux superstitieux et il désigne comme victime la tendre innocente, la vierge aimable et inspirée, celle que le bûcher menace aussi bien que Tabominable vieille. Cette prétendue sorcière-là, c'est la sainte^ la salvatrice, la Jeanne d'Arc
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de la consolatrice à laquelle Michelet se pipa : « Votre mère est morte, pauvre petite... Mais je vous la montrerai ce soir en la crypte... nous sommes quelques personnes à peine... nul ne saura... on paie si peu... » Ou bien: « Il est parti, loin de vous, il avait promis cependant d'être fidèle.. . d'épouser peut-être... venez me voir, avec mes chapelets, mes prières, mes chandelles... il reviendra. » Plus bas encore : ^ Le mari vieux, sale... avare... oui... il y a le breuvage, le philtre... le cœur de mouton... le philtre est plus sûr... dans le café du matin. »
Basses et perfides manœuvres pas aussi éteintes qu'on voudrait le croire; car l'ignorance est profonde, le vice aveugle et profond aussi. J'ai vu dans l'antichambre d'une somnambule (demi-sorcière seulement puisqu'elle se contente de raconter au consultant la vision qu'elle a de lui) un monde lunatique, cossu, pittoresque où d'illustres perverses coudoient des épouses de ministres, des agents d'affaires accostent des fils d'empereurs et de rois angoissés de leur décadence — et les actrices de la Comédie-Française. La femme a besoin de l'oracle. L'officine de ces voyantes inférieures recueille celles qui ne s'agenouillent pas au temple. Le vieux Satan, anonyme parfois, rafle toujours les hérétiques, les séparés, les dissidents. La femme ne se passera jamais, trompeuse ou trompée, du mystère.
Et même celles qui croient et pratiquent les cultes orthodoxes s'exaltent volontiers jusqu'à la superstition, n'osant, quand elles déraillent de la norme, s'adresser au confesseur pour le cas ambigu, louche : — afin de savoir s'il faut quitter cet amant pour un autre ou le garder... il répondrait : a il ne faut pas d'amant », — afin de connaître où placer tel argent so'^^^Lrait ou frauduleusement gagné... il
répondrait : <i il faut le rendre. )> Et tous les secrets qu'on n'ose avouer au mari : comment sauver le fils de ses dettes? où trouver la soubrette modèle ? comment gagner le gros lot ? A qui se fieront-elles pour les mille minuties de leur vie, pour tout ce qui exige un conseil dégagé de leur milieu, réclame une confiance solennelle ? Mais à la sorcière. Elle a de plus que les autres le prestige sinon du divin, au moins deTinfernal.
Seulement, je le répète : quelles lueurs jailliraient de ces py thonisses vénales, usées (si elles furent douées de quelques instincts divinatoires), à d'idiotes prophéties, détraquées, si elles « dorment » vraiment, par les suggestions des consultantes, pressées aussi, afin de satisfaire, pressées de promettre, d'illusionner, de parler, quand même elles ne verraient rien, ne sentiraient rien, n'entendraient rien ? Au hasard, elles touchent juste, en profitent; et comme l'oracle tatillonne, vague, ambigu, devant l'événement précis il a toujours les chances d'être interprété dans le sens d'un accomplissement.
Cependant, au milieu du torrent des mensonges et des menteuses, des vérités surnagent comme d'abruptes îles, d'intuitives voyageuses s'y dressent hésitantes parmi les rocs glissants d'erreurs. Dernières preuves de l'immortel don en la femme de communier avec la mort : et ce qui ressemble tant à la mort, ce qui encore n'est pas. Néanmoins souvenez-vous de cet axiome caché, ô vous frénétiques d'une curiosité périlleuse; le néant, la vulgarité, la sottise n'excitent point la prophétie; il ne peut être prévu amplement que la prouesse, le succès inouï, ou le désastre ;
LES PORTES DE l'aVENIR NE S'eNTRE-B A ILLENT QUE POUR LES PRÉDESTINÉS
LA SORCIÈRE
LES rnODIGES ET LES CRIMES DES SORCIÈRES
En somme nous touchons à une niaise déchéance ; nos magiciennes s'accordent à la vulgarité de nos mœurs démagogiques. Nous avons perdu, ea nos pourritures, jusqu'au bel éclat de ces pourritures, leur coruscation, leur sourd flamboiement, cette merveilleuse scintillation qui est la lèpre de Tart sur la plaie suppurente des âmes. Ce sont aujourd'hui, à côté des exploits somptueux de Gilles de Rais, de médiocres commerces en de trop peu pittoresques repaires ; nos recueilleuses d'enfants pour le trafic de leurs souillures ne vaudront jamais la vieille mémorable, celte ogresse, Perrine Martin, la mefïraye, faisant sa retape d'innocculs, avec sur le visage une étamine noire.
La chasse à l'enfant fut autrefois la plus monstrueuse hantise des vieilles habitées par le démon du massacre, Horace nous a décrit les supplices inventés par Ganidie. Elle dépouille l'enfant ; et devant cette chair impolluée ses cheveux se dressent comme les soies du sanglier traqué par une meute. Dans un trou, creusé par un lourd hoyau, l'enfant est englouti jusqu'à la tête, et il mourra de faim devant les viandes étalées autour de lui et qu'il ne peut atteindre. Gette haine de l'enfant s'explique de la part de la damnée parce qu'il est plus céleste ; se souvenant des linges des anges, c'est déjà la pure hostie, le corps du Christ. Plus tard, avec les Eryges du moyen âge, cette persécution s'accrut. Elles volaient les enfants non bap-
Usés, encore dans le délicat et blanc vagissement des berceaux. Alors, marmottant les syllabes fatales, elles s'enfonçaient dans les cimetières. Là, elles élevaient en l'air, sur les tombes des païens, les frêles proies gémissantes ; puis les ayant laissé choir sur la pierre sans croix, avec un soin maternel, elles dirigeaient, sur ces crânes mous, une très longue épingle qui du haut de la tête jusqu'au menton pénétrait avec une petite bavure grise autour du mince fer; joignant le cadavre chaud à des cadavres en décrépitude que leurs ongles recourbés avaient arrachés à la terre du repos, elles les faisaient bouillir jusqu'à ce que dans la marmite, dont les sorcières de Macbeth elles-mêmes auraient eu horreur, une gélatine se formât épaisse et beurrante au-dessous d'un infect liquide écumant de la moelle des tendres os.
Encore d'autres jeux: arracher la chevelure de ces petits; pousser les uns dans l'eau jusqu'à ce que, quelques bulles claquant à la surface, l'indice de la noyade soit certain ; précipiter les autres dans les fosses d'aisance ou dans des fours embrasés en écoutant l'affreux glouglou de dessous la soupape ou le pétillement sanglant de la flamme; — ou bien, les ayant étouffés en comprimant leur face effarée entre les plis de la robe ou sous la robe : — « Enfant, disaient-elles, retourne d'où tu viens, meurs où tu es né » ; fouiller en la fine poitrine avec des dents de fauve jusqu'à ce que le cœur atteint craque en éclaboussement.
Aussi, fortifiées par ces lamentables sacrifices, elles passaient sur le monde, déjà émancipées de nos lourdeurs, ascètes du forfait solitaire, ou mieux bêtes-femmes, vam-
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pires humains, chauves-souris où il y a de l'oiseau ténébreux et de l'auimal qui rampe, amphibie vivant dans Tastral et sur la terre, monstres ayant développé en soi le surhumain à force d'inhumain.
Leurs dons mystiques les reliaient aux phantasmes des lég^endes. Ne possédaient-elles pas la faculté des métamorphoses pour elles et pour ceux qu'elles approchaient? La Pamphîle d'Apulée savait avec une pommade se couvrir le corps de duvet et de fortes plumes, durcir et courber son nez, allonger en griffes ses ongles. Changée en hibou, elle fuyait avec un cri plaintif. Lucius se trompe d'onguent et le voilà devenu âne ! Circé mue en porcs les compagnons d Ulysse. Les Eryges du moyen âge s'envolent par les cheminées, se précipitent sans danger du haut des montagnes, deviennent aussi des chattes pour mieux se faufiler et courir discrètement. (Voir le Manuel des confesseurs italiens.) Ainsi que dans le passé grec et latin, elles donnent Tamour et le rompent, lient les torces de la génération, infusent à leurs amis une vie nouvelle, dessèchent leurs advCiSaires par les langueurs; dépravent, dans les ténèbres où il se débat, sans se résigner à être complice, le jeune homme que leur décrépitude choisit. Leurs pouvoirs sur les êtres, betes et gens, ne donnent qu'une faible idée de leur influence sur les éléments, que le savant croit inébranlables pour des volontés humaines. Une femme du pays de Constance, pas invitée aux noces de son village, se fit porter par le Diable sur un sommet, creusa une fosse, y répandit son propre liquide, prononça quelques mots et excita une tempête qui mit en déroute la noce, les ménétriers et les danseurs. Les sorcières apaisent ou excitent les orages, soulèvent comme Velleda ou nivèlent les flots;
elles éteignent les astres comme Méclée, afin de mieux illuminer les enfers; elles constipent les fontaines, dissolvent les montagnes, abaissent le soleil, suspendent la terre, font descendre, telle Ganidie, la lune écumante dans les herbes. Pareilles à ces Indiens qui remplissent de mirages l'univers par leur seule puissance de suggestion sur ceux qui les regardent, savent-elles illusionner des hallucinés par de menteuses merveilles? ou bien leur douleur, leur haine, leur science, leur sacrifice aussi sont-ils si profonds, r[u"ils en arrivent à remuer l'ame du monde et à ravir au Lsémiurge paresseux ses suprêmes commaiulcmcnts ?