‹ Le satanisme et la magieChapitre 18 sur 61 · VIE MYSTÉRIEUSE DU MODERNE SORCIER · texte numérisé non relu

VIE MYSTÉRIEUSE DU MODERNE SORCIER

Le sorcier s'éveille après minuit à la chiquenaude discrète comme d'un os de squelette aux volets clos ; il se lève, somnambule sans doute, harcelé par une force innée, intime, résultante de mille énergies héréditaires, des infiniment petites impulsions déposées en lui par ses ancêtres. Il sort ; personne sur la place. Quelques chèvres broutent des frondaisons sombres, le regardent avec des hochements de leurs ironiques barbiches. Il prend une sente et vers la campagne descend. Là, devant lui, une confuse foule d'épaules boulantes, avec des bruissements de miserere, roule emportant dans les balancements de son flot un mystérieux cercueil, barque funéraire, sans mât ni voile, vouée par sa structure au naufrage éternel. Le sorcier veut se mêler à ce cortège qui Tattire. En vain il court, souffle, s'acharne ; le fantôme de l'arrière-garde, monté sur un étique cheval, reste toujours à la même distance, aux confins de la route, là-bas. Après plusieurs détours, qui reconduisent au village, la sinistre théorie, escortée du nocturne suiveur, pénètre jusqu'à l'église, y entre. Le sorcier n'ose franchir le seuil, car la porte s'est fermée contre lui, et le dernier fantôme sur l'étique coursier demeure au plus haut des degrés, barrant, comme d'une mortuaire croix, la maison divine, où, huit nuits avart la mort annoncée, se joue le simulacre des obsèques.

Lui, ne peut bouger, stupide, cloué par l'efïroi ; il assiste au drame lugubre, il comprend que tous les

défaûts de la contrée, plus subtils que les parents de l'agonisant, veulent lui oiïrir d'avance une fête de retrouvailles, et à travers les parois fluides du cercueil, il reconnaît la tetc prédestinée.

Le lendemain, le sorcier raconte son aventure et sa clairvoyance ; il désigne celui ou celle qui doit trépasser ; mais il lui faut se taire bientôt. Les gens du pays s'ébrouent à l'entendre ne se tromper jamais dans ses prévisions de mort. Désormais, il scellera les révélations de ses nuits dans un silence qui est déjà le tombeau ^

D'ailleurs ses rêves sont la part fatidique de sa vie

Il se croit à la chasse, en quelque foret ; soudain le chien jappe, deux perdrix se lèvent, il fait feu ; elles tombent ; mais, ô stupéfaction ! ô remords î deux pales visages de jeunes filles sanglants, qu'il remémore, ont remplacé le gibier foudroyé. Peu de jours après, il va rendre visite

aux deux sœurs que son rêve extermine!. Elleâ agonisent^

en eiïet, et l'une d'elles, à sa vue, tout à coup redressée, ses ongles en furie tendus vers le terrible intrus, hurle dans le suprême râle : « Assassin î Assassin ! »

Parfois c'est son tour d'être la victime ; sans qu'il s'en doute, aux heures d'inconscience nocturne, son âme animale, apte aux métempsychoses, revêt la forme qui lui plaît, de bête fauve, d'oiseau. Qu'en sait-il? rien; sauf qu'au matin parfois il se lamente, battu, déchiré, car ses ennemis l'ont reconnu sous la forme nouvelle et l'ont harcelé jusqu'à l'heure du réveil; alors ils lui reprochent

* Ce fait est fréquent à Belvédère (Corse) où le poète M. Lorenzi di Bradi en a pu constater la véracité ; cette ronde fantomale est appelée par les paysans la « squadra di roda »

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d'avoir, sous l'apparence d'un loup massacré et dévoré leurs enfants Ses songes lui font déjà habiter l'enfer des hommes, prodrome d'un autre enfer. (Voir le chapitre I" de la Impartie, Le Sabbat.)

Refoulé hors de I humanitéet n'ayant su devenir le Surhumain, il se résout à son rôle de « Soushumain ». Il s'assied au rang des bêtes, qu'il aime et qui le comprennent; que de fois le sifflement de ses dents rêveuses groupa autour de sa marche l'inolïensive horde de serpents, surgis de retraites imprévues. La légende populaire de la sorcière avec son chat, du sorcier avec ses reptiles n'est pas un racontar de commère ; elle symbolise le compagnonnage de la bête et de l'homme résigné à la bestialité. Une part de l'âme du sorcier descendait en l'humble et fraternel camarade ; tuer l'un revenait parfois à exterminer l'autre, en tout cas à l'atteindre sûrement. Les Indiens de la province de Saint-Domingo concluaient des alliances avec les alligators des rivières et les créatures rampantes des forets. Les anciens Égyptiens avaient toujours resserré les liens de l'animalité et de l'humanité, puisqu'ils imposèrent même à leurs dieux des formes bestiales. Le sorcier a résorbé en lui la poussière des vieux cultes ; aussi il remonte au delà des temps, slnféode au chaos primaire des espèces.

Il existait, ces dernières années à Tullins près de Grenoble un spécimen caractéristique du moderne sorcier. Une bicoque, édifiée sur les raines de l'arsenal des Dauphins abritait « le prophète Chavat » ; car la population lui

' Lire dans la Dcmonomanie de Bodin, le chapitre des LoupS'garouSy confirmé par les récits modernes des Corses et des Bretons.

décernait ce sobriquet. « Mon nom, expliquait-il, me vient d'une famille illustre et lointaine qui s'est écroulée ; « Chavat » veut dire en le patois du pays « tombé là-bas ». — C'était du front à la ceinture un étrange personnage presque solennel, avec des cheveux tels qu'on les imagine au chef d'Isaïe, un visage calamiteux et robuste, et sur la poitrine le tatouage exhibé d'un crucifix. Mais de la ceinture aux pieds, il se terminait dérisoire eu jambes tortes, exécrable nabot. Son vêtement, qu'il ne quitta pendant des dizaines d'années, était fait d'étofie paysanne et inusable, sans couleur, gondolée et raidie à l'empreinte de son corps. La rumeur des servantes lui attribuait la mort de sa femme et de son fils trouvé étranglé dans le torrent. Mais il ne fut inquiété jamais. Il se plaisait à cette attitude de moine laïque, s'assimilait à ce Melchissedeck indécis et formidable, traversant l'époque patriarchale, sans père, sans more, sans épouse, sans fils. S'il tua les siens, ce ne fut à vrai dire que pour aggraver l'ombre autour de sa personne, pour se magnifier de mystère. Ainsi, il s'aimantait de plus d'ascendant sur la région qui allait en pèlerinage le consulter. Par malheur la libre pensée infecta TuUins, on railla l'oracle, on manqua laisser mourir de faim le prophète. Ses sermons confus, ses prédictions apocalyptiques induites d'événements saugrenus et parfois scatologiques ne furent plus récompensés de l'indispensable victuaille. Alors Chavat raccommoda des plats pour une assiette de soupe. Le peintre Blache, dont je tiens ces détails, a fixé la physionomie insolite de ce mendiant, écouté des humbles, conspué par les bourgeois. Il me raconta que jamais Chavat ne manquait la messe du dimanche. Il est vrai que, pareil à l'ancien sorcier, ce

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n'était pas un pratiquant * ; il ne se confessa à personne, nul ne le vit communier ; mais il aimait rendre un étrange hommage à l'Église. Ses sabots claquaient en ironiques gifles d'une main de bois sur les dalles ; il traversait tous les rangs distraits des fidèles et s'installait non sans une humble arrogance à la table de communion ; malicieux se plaisait- il à une comédie hypocrite ? Au fond, il ne cherchait peut-être, à l'instar de certains adeptes dévoyés, qu'à résorber l'attention des badauds.

Quel sentiment il avait du décorum dans Tigaoble î un beau jour, il brûla le plancher du premier étage en sa masure, prétendant qu'il fallait vivre sur la terre, immédiatement : « Celui qui est abaissé sera seul élevé, » répétait-il. Son rez-de-chaussée volontaire lui faisait-il espérer l'exaltation des suprêmes étages du ciel ? Il avait fini par coucher dans une caisse en forme de cercueil, à même la boue et les ordures. Ce qui ne l'empêchait pas de se croire un « type > exceptionnel. « Mille visages ; mille indiflérents, s'écriait-il encore ; moi j'ai le visage de Chavat ! 5 On le trouva mort un soir dans son lit de bête, et on l'enterra avec ses guenilles, avec ses instruments, comme un fauve dans sa fourrure, comme un guerrier celtique à côté de ses armes.

* En Bretagne, les sorciers modernes racontent que, s'ils voiil à la messe, ils perdent leur pouvoir.

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