PUISSANCE DU SORCIER
Le sorcier reçoit de son maître le don de fascination.
La fascination* est le pouvoir de nuire par le regard surtout aux objets animés et inanimés. Il suffit au sorcier de regarder un enfant, une plante, une maison pour que cet enfant meure peu après de langueur, cette plante dépérisse, cette maison défaille en ruines. Un démon, communiqué par Satan à son prêtre fidèle, émane à volonté du mauvais œil du sorcier ; et ce démon, doué d'un certain libre arbitre, d'une faculté d'adaptation dans les moyens de mal faire, propage tantôt la maladie, tantôt la destruction.
Fascination presque bestiale ! il faut avoir renoncé à l'œil intérieur et sage, qui reçoit sans éblouissement la lumière d'en haut, pour allumer en l'œil extérieur cet éclat impassible, ce scintillement morne qui tire et fige, irrite et endort. Don fatal, inconscient, par quoi le sorcier devient un animal humain, une bète fatidique, en les règnes d'en bas plus compétente et plus néfaste d'avoir abdiqué les couronnes de Tesprit. Le voilà, le Monstre associé aux monstres, partageant leur banquet d'épouvante et de méfait, accouplé au basilic, au serpent, au crapaud dont les yeux sont habités par Satan.
Cetteprunelle, afîermiepar la scrutation des ténèbres, perd
* Voir dans le journal de Folklore, la Méliisine, l'étude de M. Tuchman sur la fascination. Elle est extraordinaire de patiente scion ce documentaire.
LE SORCIER
riiabitude de la doucear des paupières retombées. Elle est fixe à jamais ; et tout œil, vide de surnaturelle fièvre, se baissera devant elle. Tandis que les livres des mystiques et des saintes regorgent de la louange des larmes, — le don des larmes, dit l'Église, — lui le sorcier, le damné, sent sa prunelle devenir aride pour jamais. Les ouvrages des inquisiteurs spécifient qu'il ne peut verser que trois larmes de Tœil droit. Il est devenu l'inflexible et l'impassible. Àu moyen âge, quand !e sorcier était à la fois redouté, traqué et torturé, cette physionomie de révolte impénitente lui sied C'est le dernier des stoïciens, le silencieux, tandis que le troupeau des chrétiens bêle ou rugit, se cabre d'effroi ou déchire. Il ne pleure pas, plutôt il ne pleure plus. Il a pris son parti d'endosser tous les vices, sauf celui de se trahir, toutes les hontes, sauf celle de les reconnaître. Tandis que les dalles des cloîtres s'attendrissent à l'intarissable ruisseau des pleurs repentants, lui le dissident, l'hérétique, enfoui dans les bruyères, celé par les joncs du marécage ou par les fondrières des ruines, il garde un œil vigilant que n'obscurcit aucune brume montée de ses douleurs; et il rit, il rie de ce ricanement furieux, épanoui, de la brute lâchée aux instincts, ivre des passions.
Il ne fascine pas seulement par les yeux, sa parole aussi est funeste, réprobante ou louangeuse, louangeuse surtout; son geste sait sculpter la promesse invisible de la mort ^
Le premier, le plus sincère et le seul anarchiste. Il
* « Rébellion, dit Samuel, est comme le péché des devins. »
* La sorcière possède au même titre que le sorcier le don de fasciner; mais elle « charme » surtout 'par le rythme, Fintonation, les grâces rauques ou languissantes des incantations. (Voir le chapitre m de la II« partie. L'Envoûtement d'amour.)
repousse Faumune, ou ne Taecepte qu'avec haine, ne veut pas des consolalioas ecclésiastiques : a le royaume de Dieu après la mort », il préfère le royaume du Diable sur la terre, croit en son titre d'homme, s'enorgueillit de ses loques (son corps comme ses vêtements en lambeaux), prétend penser, paresser, travailler, vivre à sa guise, saus prêtres, sans juge, sans roi.
Sans juge, surtout! car, — devant le tribunal qui autrefois le vouait au fagot de l'hérétique, aujourd'hui le déporte ou le claquemure comme malfaiteur, — même lorsqu'il feint de s'amender, il darde l'arme qu'aucun assaut ne fait plier. Cette arme, fourbie à l'induration de son cœur que métallisèrent les tourments, c'est l'inamovible acuité de son regard.
Autrefois les juges en prenaient terreur, se trouvaient mal à Taise sous la menace de cette impalpable épée. S'ils allaient faiblir, succomber sous le satanique influx? Aussi ne permettaient-ils pas que le sorcier ou la sorcière les regardât le premier. Touchés, vaincus peut-être, ils auraient risqué d'être compatissants; à la barre on introduisait le fascinateur, le dos tourné.
Yeux d'un gris froid qui fouille les ténèbres intérieures, yeux qui ont coutume de s'égarer là où les autres yeux ont peur, yeux de nyctalopes, yeux de voyant funèbre, yeux dont l'horizon visuel s'approfondrit au delà de l'humanité et de la vie. Zahorie, le sorcier voit la mort, comme les autres voient les vivants.