LE PACTE
Tu secoues la tête sans enthousiasme ; comment croirais tu aux influences des cérémonies sacrilèges, toi qui souris des saintes cérémonies ? Ce n'est pas dans ce tissu d'hiératiques insanités que tu tailleras le manteau de ta vie nouvelle. Tu es positif, quoique mystique, tu
L'ÉVOCATION DU DIABLE
regimbes aux gestes sacerdotaux, aux versets de missel, tu cherches des voies plus simples et qui te paraîtraient plus sûres. Eh bieu, n'écoute pas le mage, va vers le plus moderne sorcier. Tu le rencontreras aisément si tu parcours, solitaire, la lisière des banlieues ; parmi les forains, les escarpes et les saltimbanques, il faut le dépister à ses breloques de dentiste, à sa tenue à la fois bourgeoise et trop voyante dans la tribu de bohémiens qu'il hante et qu'il suit. Il n'a de vraiment sauvage que son âme ; mais cette âme s'apprivoise avec un peu d'or et surtout si tu simules pour lui quelque considération. Transmets-lui tes doutes, en lui versant à boire; peu à peu tu verras son œil fuyant sous les longs cils soyeux luire de convoitise et de perversité. Avec toi, il se rira des grimoires, il applaudira ton sot athéisme, vantera ton caractère scientifique autant que tes liqueurs : et au moment de la digestion, te proposera le pacte.
«Le pacte? dit-il, une simple formalité poétique et légendaire, mais qui aide à l'évocation. Il date d'assez loin. Sous le pape Justinien I, Théophilus souda la première alliance démoniaque. Fi de ces stupides contrats inventés par des prêtres pour terroriser les fidèles. Il faut rire de l'imagination du pacte de Gaufridy. Quel enfantillage * ! Les démonographes racontent aussi que le contrat a lieu
* Le voici :
« Je, Louis Gaufridy, renonce à tous les biens tant spirituels que corporels qui me pourraient être confiés de la part de Dieu, de la Vierge Marie et de tous les Saints du paradis, pareillement de mon patron saint Jean-Baptiste, saint Pierre et saint Paul et saint François et de me donner de corps et d'âme à Lucifer ici présent avec tous les biens que je feray à jamais, excepte la valeur du sacrement pour le regard de ceux qui le recevront. Et ainsi le signe est attesté. » — Et le diable répond par écrit
le dimanche ou un jour de fête dans Téglise, soit près le baptistère, soit près du grand autel, avant que les cloches n'aient sonné ou après tous les offices ; un affilié présente le postulant à un diable préoccupé uniquement de cacher par convenance la fourche de son pied. La plupart du temps on se bornait au baiser stercoraire. Monsieur, ne vous inquiétez jamais d'un papier noir, pour l'humecter d'une encre qui serait le sang de votre bras gauche ou d'un corbeau immolé ; tout est simple, môme en satanisme. Nous nous contentons d'une renonciation au catholicisme. Tertullien avait pressenti le vrai pacte qui n'est qu'un nettoyage des superstitions, déjà un joli baptême positiviste. Les gnostiques, les « bons hommes », les Albigeois ne le comprirent jamais autrement K
« Cette formule nous est donnée nettement par Reuss en
aussi : « Par la vertu de ton souffle, tu enflammeras en ton amour toutes les filles et femmes que tu auras envie d'avoir pourvu que ce souffle leur arrive aux narines. »
Tout cela sent trop la fabrique des inquisiteurs.
* « Le Diable, dit Tertullien, accumule les objets des sacrements divins dans les mystères des idoles. Comme ses croyants et ses fidèles, il touche certains, il repromet Texpiation des délits dans une sorte d'ablution. S'il se souvient de Mithra, il fait un signe au front de ses soldats, il célèbre Foblation du pain et il s'attribue Timage de la résurrection... »
D'autre part, Pierre, moine qui écrivit Tliistoire des Albigeois, raconte ainsi la renonciation : Quand quelqu'un se livre aux hérétiques, celui qui le reçoit s'écrie ; « Ami, si tu veux être des nôtres il faut que « tu renonces à ta foi entière qu'occupe l'Église Romaine. » Lui répond : M Je renonce. — Donc reçois l'Esprit saint des bons liommes. » Alors le prêtre lui souffle sur la place du baptême, sur la poitrine, sur les épaules, sur la tête. « Et que dis-tu de l'huile et du saint-chrême? — J'y renonce. « — Crois-tu que cette eau opérera ton salut? — Je ne le crois pas. — a Renonces-tu à ce voile qui sur ta tête baptisé fut posée ? — J'y renonce. « Ainsi le néophyte accepte le baptême des hérétiques et répudie le baptême de l'Eglise ; alors tous posent leurs mains sur sa tête, le baisent et le revêtent d'un vêtement noir. A partir de ce moment il devient un membre de la secte. (Pétri monachi cenobii vallium Cernaii, llistoria AlbigensiiiMy cap. II.) (Voir aussi Spitzer Teufelsbiinder, Leipsig, 1871.)
L'ÉVOCATION DU DIABLE
ces quelques mots : « Aussi peu ces raclures rejoindront la cloche dont elles ont fait partie, aussi peu mon âme devra se joindre à Dieu. » Ou bien encore ces trois vers allemands :
Da steh ich auf dem Mist Verlingne Goth, aile Heiligen Und meinem Jesum Christ !
— Oui, répond le conscrit des magies noires, le pacte n'est après tout qu'un traité commercial, écrit en double Donc, si vous arrivez à vous faire rendre par le Diable le texte qui lui fut confié, vous redevenez libre. »
Le sorcier se met à sourire de ses yeux ironiques et fuyants :
« Le vrai pacte, celui que j'ai accompli, moi par exemple, près du fumier des fermes, le pacte intérieur, celui-là n'est pas si facilement rompu. Le vœu à rebours sacre prêtre de Satan in œternum. L'autre pacte, celui de l'apprenti sataniste, le pacte écrit est aussi peu solide qu'une page volante; si les mots s'envolent, le papier s'émiette, le cœur seul vaut, et les volontés jurées à soi-même sont durables. Saint Basile, si j'en crois sa vie par saint Amphiloque, débarrassa du pacte un jeune homme, en l'enfermant pendant trois jours dans la sacristie ; après une lutte du saint contre le démon, le pacte tombe du ciel vomi par l'ange noir qui décampe. Michel Schramm ouvrait les serrures à distance, attirait et retenait immobile l'eau d'une coupe renversée. Il fut purgé de ces dons étranges qui lui venaient du démon, lorsqu'une autruche hideuse où Satan s'enfermait rejeta la cédule.
« Mais votre vrai pacte sera votre volonté de connaître le Diable, de devenir son serviteur, son missionnaire, de vous
124 LE SATANlSiME ET LA MAGIE
identifier à lui par les actes de vindicte et par l'obscur espoir, comme le moine agenouillé communie avec le Christ, par le renoncement et la prière.
« Sur la cédule, devant être remise à Satan, n'insinuez que votre supplique ; lui-même jugera regardant dans votre âme, si, étant assez dégradé, vous avez renoncé à tout autre qu'à Lui. »