SATNT-JUDE, JUDAS ET SATAN
Tu conclus le pacte ; songe, médite, crains avant l'abominable pas.
Rite vain, si tu n'as pas le désir tétu d'être à ce malin — toi l'apprenti sataniste.
Rite vain si toi, l'initié des Kabbales de la nuit, tu ne convoites pas le progrès sans cesse dans la voie malfaisante afin de te rapprocher de ton Dieu nouveau jusqu'à l'union.
Tu as juré? Tiens ton engagement, strictement, avec un soin littéral de sacerdote... Il ne te trompera pas, le rustique Ami, si près de la terre qu'il en a Tample certitude; ta semaine, jetée en cette poitrine déchirée par le soc des douleurs, lèvera comme lève l'épi en le sillon.
Si tu défailles, omets, te trompes, trahis — prends garde, tu gênes et irrites l'obscur travail qui s'est commencé pour toi dans lesalchimiesde Satan. La bombe invisible qui s'élabore, ne la bouscule pas par terreur ou par imprudence, elle éclaterait entre tes mains, tu serais ton bourreau ; le « choc en retour » te renverserait.
L'ÉVOCATION DU DIABLE
Sois raisonnable, sans puérilité, grave ; ne quémande pas ce qui ne peut être accordé, n'appelle pas le vide, ne veuille pas l'impossible.
Sois naturel comme le diable, ton maître.
Au registre des demandes à Satan — s'ouvrent quatre pages infinies.
Sur l'une est inscrit : Envoi de maux de toutes sortes — délations à Satan, qui exécutera ta vengeance sur l'ennemi que tu lui auras désigné.
Sur l'autre : Conversion au diabolisme d'un parent, d'un ami, d'un enfant, d'une femme. (Augmente sans cesse mais sans extérieure propagande la complaisante synagogue.)
Sur la troisième: Eloignement ou délivrance d'an danger personnel ou du danger d'un frère, affilié à la secte. {Libéra nos, Satan!)
Sur la quatrième : Préservation de l'extrême détresse. Non plus cette fois la menace passagère, mais la pluie immense des maux, la poussée au suicide, au désastre, au désespoir sans nom... Contre ces fléaux, Lucifuge est le seul bouclier.
Satan est bon pour ceux qui font le mal !
Tu te plains, mélancolique. « J'ai eu beau prier, conjurer, exorer... La neuvaine est achevée, je ne tiens pas l'objet de ma supplique... » Crois-tu vraiment ? Observe. Je te réponds du zèle de l'Esprit. Il ne peut pas, tout d'un coup, par un enchantement inexplicable. Epie... « Oui, en effet, dis-tu, j'ai éprouvé tel soulagement, incomplet il est vrai, mais évident ; telle volonté plia un peu qui eût dû rester inflexible; j'ai deviné sourdement, à mes côtés, un effort ! »
Tune t'égares point... Continue l'appel votif. Reprends ton
trafic avec Tau delà des ténèbres. Ne te décourage pas surtout aux lenteurs des méticuleuses douanes; le découragement est « une tentation ! » L'Ange gardien de celui que tu vises — le tien aussi peut-être — a tiré le glaive. Dieu jette un dernier appel pour que tu regagnes sa voie. Et puis, et puis — loi redoutable du triomphe — c'est au moment de réussir que l'incertitude envahit le plus. Va jusqu'au bout, puis recommence. L'obstination n'est jamais déçue avec le secours du Diable ^ Ta doutes de sa puissance à certaines heures de vide ! Ton ange imbibe ton âme de cette méfiance ; c'est lui, lui seul, qui cherche à te faire croire que le Diable ne sait pas, ne peut rien.
Et le sorcier, l'initiateur, l'index à la tempe, son teint brouillé s'animant de méfiance et de plaisir, va t'expliquer, te croyant mûr, l'ultime secret pour correspondre avec Satan; il t'indiquera l'orthodoxe route, si j'ose dire, où marcher vers ce pape des hérétiques ; il te révélera que le Diable est presque un saint.
Presque un saint ! presque deux saints serait plus exact. Satan, assngi, prudent jusqu'au bigotisme, apparie son museau grotesque à la face illuminée de saint Jean, l'apôtre de la femme, l'évangéliste de l'amour, le patron du Temple et par suite des sorciers. Mais saint Jean et le Diable ne sauraient être pris l'un pour l'autre, malgré la ruse albigeoise. Un autre saint s'olireà l'équivoque, propice et méconnu ; le nom qu'il porte, les malédictions de tous qu'il a recueillies sans les mériter, le désignent à ce terrible rôle d'intercesseur auprès du Diable, qui, par lui, s'oint de catholicité. C'est le « Saint sans autel », celui qui n'est pas
* "P<='.rseverare cliabolicum.
L'ÉVOCATION DU DIABLE
invoqué par les croyants, le dédaigné de la multitude des fidèles, qui le confondent avec Judas; bref c'est saint Jude
Le sorcier a souri de ton étonnement :
« Le vieux calendrier napolitain de Louis Sabattini, nous apprend qu'à Naples, une chapelle fut vouée à saint Jude sous le patronage de la famille Cybo Tomacelli : elle fut détruite plus tard pour agrandir l'église desPP.Oratoriens.
« A Rome, il existait une église de Saint-Simon, Saint- Jude, autrefois paroissiale; elle fut supprimée comme paroisse par lettres apostoliques de Léon XII (1^^ novembre 1824) mais conservée en tant qu'édifice religieux sous le patronage de la famille des Gabrielli... La Papauté frissonnait-elle à Tappréhension des sortilèges?
« Les deux apôtres possèdent dans l'église Saint-Pierre du Vatican un autel qui fut consacré d'ordre du pape Innocent III, par le cardinal Octavien évêque d'Ostia... Cependant, affront indigne, la mémoire de leurs vénérables reliques était oubliée,
« Benoit, chanoine de Saint-Pierre, auxii^ siècle rapporte cependant, comme une tradition, que sous cette même église gisaient les corps précieux de saint Simon et de saint Jude. Ce pieux écrivain signale : « duo alteria h média nam ubi ah antiquis patribus audivimus requiescen apostolos Simonum et Judam..,
— Mais ce n'était peut-être qu'un racontar, une erronée tradition ?
— Du tout, Barthélémy Piazza, dans ses Ephémérides Vaticanes, assure que les reliques des apôtres furent trouvées sous chaque autel. Bien mieux les ossements étaient rangés de telle sorte que les corps avaient la tête tournée vers rOrient, selon l'antique usage chrétien.
LE SATAMSxMK ET LA MAGIE
— Mais aussi selon le rite magique, selon la foi des astrologues. Dans la messe noire prophétisée par Ezécliiel les soixante et dix fidèles sataniques agitent vers l'Orient leurs encensoirs.
— Attendez... reliques incomplètes... Quand la destinée s'irrite, elle est cruelle, même en ses dédommagements. Alfaram dans l'Index des reliques de la Basilique du Vatican, affirme que, selon toujours la tradition orientale, ces apostoliques os étaient enfouis sous l'autel... mais des bras manquèrent, déposés sous d'autres autels qui eux avaient été détruits...
— 11 paraîtrait donc qu'une volonté supérieure ait voulu éparpiller jusqu'à ces restes comme elle a dispersé ce souvenir...
— Oui, et c'est à peine si un évêque moderne* a rétabli
1 J'ai dramatise l'aventure, fidèle à mon plan ; mais tout ceci est historique, textuel ; consultant les archives de M. P. Christian père, augmentées encore par son fils, j'ai trouvé ces documents qui achèvent de caractériser le véritable Diable, celui à qui Ton fait tort, le persécuté, le maudit d'une malédiction où il y a de sa faute peut-être, mais où il n'y a pas de sa faute, peut-être aussi. Satan est un saint et c'est vrai au fond, un saint à sa terrible manière, saint ambigu qui tient à la fois de l'apôtre de bien (saint Jude qui meurt pour le Christ) et de l'apôtre de mal (Judas qui vend le Christ) ; il a encore besoin de cette ambiguïté, car en toute hideur pourrait-il tenter quelqu'un ? — En fait cet infortuné saint Jude était si oublié par la liturgie que c'est seulement il y a quelques dizaines d'années qu'on y pensa. Mais il devait trouver sa petite rémunération cléricale dans le pays des Albigeois, non loin de Montpellier, ville de la Secte. Coïncidence, pleine de révélation.
Voici ce qu'écrivait à M. Christian père, le 25 octobre 1867, Msr le Courtier.
ÉvÊCHÉ DE Montpellier
« Cher Monsieur,
« J'ai un petit secret à vous confier, vous le garderez fidèlement. — Imaginez-vous que saint Jude (28 octobre) est le seul des apôtres qui soit assez méconnu pour n'avoir qu'une seule église sous son vocable dans
L'ÉVOCATION DU DIABLE
un peu de justice pour diminuer l'effet des sortilèges et des sacrilèges... Mais la faute est irréparable. Saint Jude aux yeux de certains hommes a épousé la cause des dissidents, la cause de Judas. Fallait-il que ces deux âmes séparées Fune de l'autre par la damnation se réconciliassent sur la passerelle fragile de ce nom à peu près semblable qui les unit?
— Oui et c'est là un grand mystère, le mystère du même nom créant un même avenir, malgré les individualités diverses qui les portent. Il y a des appellations maléficiées. L'Astrologie onomantique bat de l'aile sur cet abîme d'inconnu.
— Ne nous révoltons pas devant ces fatalités ; elles nous prouvent que le bien et le mal ne sont pas l'un de l'autre si distants, que le juste et l'injuste sous l'œil du destin se tiennent par de subtils et indivisibles fils ; qui sait si saint Jude ne sauvera pas Judas?
— En attendant Judas damne le souvenir de saint Jude et certains évocateurs mystérieux « a calamitosis et fama périclitantes » (périclitant par de néfastes influences et de réputation infâme), ont touché l'âme universelle du diable par la prière au saint inconnu
toute retendue de la France, peut-être dans toute la chrétienté. Cependant par une tradition yéncrable on l'invoque comme Patron des choses désespérées.
^ « A Notre-Dame de Paris, j'ai fait vivre un peu le culte de cet apôtre. Èvêque je lui ai dédié la première nouvelle paroisse que j'ai pu ériger, et la ville de Béziers a aujourd'hui une paroisse Saint-Jude, une église Saint- Jude, un curé de Saint-Jude.
« Dans ce moment, je fais la neuvaine de Saint-Jude, commencée le 20 et devant se terminer le 28, etc.»
Mais est-ce satisfaisant pour désaigrir ce saint irrité qui n'a de miséricorde qu'envers les oubliés, les méconnus comme lui?... Heureusement pour le sorcier que cette petite offrande n'a pas suffi. Il y a bien des faits à l'appui de sa prodigieuse intervention dans les archives de M. P. Christian.