PRIÈRE AU SAINT-SANS-AUTEL
Sanctissime apostole, fidelissime Christi serve et amice, Juda, qui, oh prodiloris nomen et quorumdam simplicitate in debito tibi cultit desereris, ob tiiamvero sanctissimam et apostolicam vitam iibiqne fere terranim a vera Ecclesia specialis calamitosorum et pene desperantium advocatus imocms et pmstissime coleris, ora pro me miseriim, ut per tua mérita in trihulationibus et aiigustiis meis consolationem recipiam. Tuiim auxilium prœsertim in prœsenti pertiirbatione et angustia experiar,
{Très saint apôtre , très fidèle serviteur et ami du Christ , Jude, qui, à cause du nom du traître et par la simplicité de quelques-uns as été délaissé dans le culte à toi dû, tu es invoqué et très pieusement honoré à cause de ta vie très sainte et apostolique à peu près partout sur la terre par la vraie église
LE SATANISiME ET LA MAGIE
comme /'avocat spécial des calamiteux et des presque désespérés. Prie pour moi misérable afin que par tes mérites je reçoive la consolation dans mes tribulations et mes embarras, f expérimenterai ton aide surtout dans la détresse présente, dans ce tourment,)
Mais, disciple de Satan, ta curiosité remporte sur ta terreur; tu te sens d'ailleurs préparé et misérable, car le péché c'est déjà la douleur. Eh bien, suis ton maître néfaste, sois son allié et son coadjuteur, accompagne celui qui n'a pas d'escorte, tues certain avec lui du « phénomène », lu ne seras pas déçu, ou plutôt tu le seras suprêmement et à ton horrible satisfaction.
Va, pèlerin du sanctuaire inconnu.
Nulle pompe. Tu ne te confondras point à la cohorte des gens aisés qui prennent voitures ou wagons, vers les stations balnéaires du miracle, s'installent en des auberges fréquentées, alternent l'eau sainte, la piscine, avec les bouteilles de via vieux et les mets réconfortants; tu t'évertueras pieds saignants et nus.
Avec le sorcier fais le pèlerinage, vers TÉgiise qui n'existe pas, pour le saint qui n'a pas d autel. Ce saint douloureux et obscur a trimé sans récompense, et fut peut-être puni d'avoir eu pitié. Vous vous arrêtez ensemble, humant l'air, consultant la forme des arbres, l'allure des rochers, l'espèce des herbes qui sur la terre rampent, sachant bien qu'il existe une place fatidique où dans sa supplication à l'Inconnu le paysage deviendra complice : chœur de voix végétales, de bruits de source, de souffles à travers les branches, de vapeurs hors des mystérieuses grottes ! Que s'est-il passé là plutôt qu'ailleurs? Vers quelles époques proches ou loin-
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taines un geste humain attacha-t-il à ce paysage une malédiction ? Les rayons d'une maligne étoile l'ont-ils consacrée ? Un génie l'habite-t-il, ou bien l'ancienne ronde des fées passait-elle, mortelle brûlure, sur cette lande ?
Le Maître a trouvé! instant mémorable... certes, il ne possède pas le somptueux attirail des Clavicules ; il n'a que son bâton, son livret sali par sa main suante, aux caractères griffonnés avec impéritie, aux géométries contournées. Amant fidèle au souvenir, il garde sur lui le portrait véridique mais informe de sa bisexuelle amante: l'occulte force qu'il évoquera.
Face ridée et grimaçante de gorille, — cornue comme ces bonnes vaches dont s'offre le pis compatissant au hasard des chemins; le poing serre les quelques deniers dont il a tant besoin, le sorcier, pour abriter quelquefois ses rhumatismes sous une grange et qui furent le prix judaïque de quelque lâche et nécessaire attentat; dilaté de ses rêves de bons repas, un ventre prolifique, maternel, voluptueux aussi, à tabliers de peau noirâtre ; l'auréole de tous les proscrits est le coussin de cette face déprimée, déjetée, incomplète, les traits s'ébauchent, s'effilochent, s'effondrent, chaos d'une future humanité qui hésite en la décrépitude de l'ancienne. Les jambes et les pieds de bouc puent la luxure acharnée, la solide bestialité des antiques races d'au delà l'anthropoïde, au temps des vagabondages de la vache Isis essoufflée vers la virilité du taureau et de l'époux. Mais où l'équivoque recommence, c'est au centre de l'organisme, au mystère, à l'incohérence de la génération; car Satan affecte une fémininité, corrigée de masculinité, le pubis hybride. Et pour suprême déchéance, le voilà sous un habit écarlate, galonné, en veste jaune, ea
culotte à boucles, harnaché comme un domestique d'ancien régime... Celui qui a dit : « Non serviam » est marqué d'une livrée, même en ses livres triomphaux !
Enfin tes souhaits vont être exaucés; ton compagnon et toi, lui trop disgracié, toi trop jeune, vous ne connaissez que peu de choses, vos désirs sont quasi vierges de réalisations ; aussi votre Imaginative espère quelque Alhambra en une Espagne magique, complote de faire voler à Dieu le miracle indu, par Satan-Prométhée, d'obtenir, sans l'avoir gagné, le bénéfice d'habiter quelques minutes sur la lisière de la vie et de la mort, de boire avec tous les sens le ten du monde !
Le sorcier et toi, vous êtes surtout abominables de louher vers les médiocrités humaines; vous profanez même votre forfait en le voulant utile à vos bas desseins.
Bon sorcier que j'ai presque exalté, tu te déshonores, si tu sors de ton empire de pauvreté et de désespoir, si tu t'enthousiasmes pour les splendeurs et les puissances qui te persécutèrent et que tu avais dédaignées.
Bon sorcier, prends garde !
Mais le bon sorcier n'écoute pas.
Il oublie que peut-être en d'antérieures existences, il démérita jusqu'en la juste injustice de son ignominie, que peut-être, âme neuve, il a besoin pour se former, pour devenir à son tour un élu, d'un préalable enfer; qu'il doit se lamenter et déchoir, se résigner à ses mésaventures, ne pas convoiter une inutile et fausse satisfaction qui le déprimera, le fera redescendre en un trou plus obscur comme un reptile, qui, affamé, s'approchant d'une caravane, est traqué par cette caravane avec plus
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dliostilité jusqu'à son nouveau refuge, le souterrain encore plus loin de la lumière et de la vie.
Allons, apprenti sorcier comique et peureux, suis le faiseur de tours; Sancho Panza de ce don Quichotte aussi toqué mais moins chevaleresque, Faust de vingt ans conduit par le bout de sa vanité jusqu'au sabbat par un Méphistophélès vraiment de chair et d'os, mais encore plus besogneux. Tu portes ton paquet tandis que se dandine devant toi, avec sa seule besace, le prélat famélique du Diable. Lui tend çà et là dans la forêt de vieux chênes, sa badine de noisetier, qui oscille au pressentiment des métaux. Toi, tu geins, inhabitué à ce pèlerinage, traînant dans un panier tout l'arsenal d'épicerie pharmaceutique : une bouteille de réconfortant alcool, une tringle qui soulève le couvercle, des œufs au chaud humainement ensemencés et desquels jaillira un gambillement de bestioles ; un bocal de sang humain où dansent sans pouvoir s'arrêter de petites poupées en terre de pipe, comme ivres de retenir dans leur tête des graines de pavot; un peu de farine pour épaissir le sang; de l'alcool camphré qu'on brûlera afin d'écarter les congestions ; enfin cette mystérieuse plante, mal nommée mandragore^ rappelant la rose de Biskra, boule emmaillotée d'appendices, velue et quasi vivante, quoique jaunâtre et sèche, qu'il faut surveiller de près, tant elle se plaît aux mystifications d'une fuite, surtout vers la laine des matelas, et qui dans l'eau ronfle comme un homme !
A ton poing gauche tu suspens avec délicatesse le plus précieux, le plus indispensable instrument du maléfice, le reptile dans sa cage de verre, serpent, lézard ou crapaud, la bôte qui rampe, la bête cyclique, symbole de la lumière
astrale, de l'âme du monde, du Diable ; la bête condensatrice des fluides, qu'écrasait Isis, qu'écrase la Vierge sur les autels, le monstre visqueux et froid où s'enrobe la grossière vitalité de l'univers.
Enfln le lieu est trouvé et le sorcier fait son cercle.
Cercle mesquin, maladroit, à peine tracé, aimanté cependant d'un vouloir solide ; il y inscrit les noms maudits, il l'orne des signes qui reproduisent sa misère, il y fait collaborer les morts et les bêtes dont sa besace se vide; là le crâne d'un parricide qu'il déterra avec quel soin par une nuit sans lune ni étoiles; les cornes d'un bouc presque humain, qu'une paysanne a trop caressé; la tête d'un de ces chats presque hyènes qui, fiancés au démon, se repaissent de charognes; le cadavre aussi d'une chauve-souris, l'oiseau qui est un rat, l'animal répulsif, sur la frontière des espèces, à qui les enfants jettent des pierres et qui se réfugie dans des décombres et ne tournoie qu'au soir tombé, protégé par la peur des passants et sa propre laideur, la bête qui est l'ironie de la colombe, et qui se posera sur la tête de l'Antéchrist, comme l'oiseau nitide et miraculeux désigna le front du Christ...
Le sorcier n'a pas de costume spécial de nécromant, sauf que s'étant déshabillé à quelques pas de là, il est nu sous une épaisse et noire alumelle, soutane sans manches qui laisse à ses bras leur fiévreuse liberté. Il n'a pas choisi la nuit redoutable et hallucinante. C'est le soir seulement. Le soleil a quitté l'horizon, au-dessus de la mer et des arbres, au delà de ce cimetière rustique, parmi le silence, traversé par les seuls vols lents d'oiseaux crépusculaires.
Le sol est rocailleux, protégé des tempêtes, par de vieilles
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roches, il est décharné, loin du sable aussi, sans ce limon rougeâtre qui est la viande de la terre; il est maigre, osseux, triste, aride; c'est bien le terrain doux au diable, le terrain breton, le terrain sorcier.
En face du cercle, la fourche qu'a saisie l'opérateur creuse un triangle où descendra la larve appelée. A droite et à gauche, un cierge vacille dans un chandelier d'étain. Aux pieds de l'opérateur, le brasier s'allume où cuisent Tassa fétida, l'aloès, la verveine, la sauge, l'ambre, le soufre et un peu d'encens. La fumée acre, pestilente, escaladant en volutes le ciel bas semble l'échelle de Jacob du Mal où ascendront les vils désirs conquéreurs. Diligemment le sorcier a tracé quatre routes vers chacun des points cardinaux, désigné par un des symboles cadavériques et pervers : l'une, c'est la route de la Richesse avec l'index de la relique parricide; l'autre, celle du Savoir que marque la chauvesouris des initiations du démon ; la troisième^ celle de la Puissance où rient les félines dents rouges ; la dernière, celle de l'Amour, dominée par le double fanal macrocère du bouquin. En arrière du cercle avec deux fémurs de morts la croix est tracée et le nom de Jésus-Christ y parle d'une sorte de refuge, comme si dans sa religion satanique, le sorcier avait gardé la superstition de Dieu !
Pris du traditionnel délire, l'opérateur tourne autour du cercle, chuchotant, dénombrant en une confession au diable ses méfaits, ses lâchetés, ses crimes, ainsi que des mérites appelant irrésistiblement les grâces de l'infernal Esprit. Et à chaque mouvement rotatoire il s'arrête pour humer les vapeurs rebutantes, la puanteur du Sabbat. Puis, lassé de ces circuits démoniaques, il s'effondre sur les genoux, dans le cercle intérieur d'où naissent les quatre
routes; penchant les épaules, non pas prosterné mais à quatre pattes comme un chien, il hurle les mystérieuses voyelles de cette simple phrase en latin d'église, qui recommence l'abominable confusion de Jude et de Judas :
SANGTE JUDA, APOSTOLE FIDELIS ET MARTYR, DESPERATIS IN REBUS ADVOGATE, ORA PRO ME IN TRIBULATIONE MEA
Et toi, jeune catéchumène, que fais-tu pendant que glapit ton maître? Mais ta besogne de marmiton du diable; tu étales avec précaution un peu de ce sang du bocal en une soucoupe que tu places à côté du brasier ! De tes doigts tachés du blanc des farines et du rouge flux humain, non sans haut le cœur, tu as saisi dans sa cage de verre le reptile, serpent, lézard ou crapaud, qui sera Torgane de Satan.
Prudemment tu le places dans une autre assiette en disposant au-dessus de lui une cloche de verre, un peu soulevée par quelques herbes, de façon à ce que la bête respire sans s'échapper. Puis tu t'écartes et regardes avec inquiétude la cérémonie qui s'avance, ô enfant de chœur de rhérésiarque autel. Tu t'inquiètes et tu frissonnes au vent froid qui vient de la mer et aux abois lunatiques de chiens très lointains en des fermes que ne l'on voit plus, abois répondant aux hurlements du nécromant et dont semble pâlir davantage la lune.
Le sorcier recommence l'appel des voyelles, des voyelles seules ; car, même dans les cris solitaires, il faut rester mystérieux. Et puis il se souvient de la puissance de ces sons nus, les seuls qui perturbent la psychique atmosphère, restent capitaux, évocatoires. Leur abrupte vol, acéré
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liî
d'incognoscible, creuse l'éther d'un trouble ému. Ces voyelles, sculptent, l'âme éparse et molle de Satan, fixent ses lignes fluides, lui tissent un vêtement sonore, préparentTautomate inaperçu qui doit obéir au commandement du sombre et isolé adepte.
Maintenantle voici tout droit; sesyeuxd'un bleu sauvage inspectent l'ombre, se réjouissent déjà des prodromes du prestige. Le reptile bondit sous la cloche de verre, frappe les parois, épouvanté, se gonfle, devient énorme et fantastique; l'ivresse où il s'agite à cause de son prince qui va venir, indique, jusqu'à l'excès de sa mort, la réussite. Pour coopérer à l'œuvre maudite, s'allégeant de ses énergies condensées, le sang humain se dessèche, blêmit, comme si des souffles chauds d'invisibles en avaient vaporisé l'essence pour y ravir la force de se montrer, pour se conférer l'illusion d'être vivants jusqu'au point de devenir visibles.
Le sorcier halète et, à son compagnon, d'un ton dur et sans réplique : « Entre dans le cercle, à mes côtés, tout près... donne le pacte... IL est là. » 0 jeune homme, tu t'empresses, avide de connaître et de voir et d'interroger et de toucher peut-être, l'Esprit funèbre. Tu trembles ; le froid gagne tes os; il te semble aussi que le sorcier médium te vide, que sa main qui se crispe sur ta nuque aspire en ventouse tes forces secrètes ; et tu t'étonnes et tu t'efirayes aux gestes incohérents de l'autre main qui, partant de l'ombilic, s'élance dans la direction du triangle, au delà du cercle, traversant chaque fois rhythmiquement la fumée du brasier. A quel aflreux travail se livre cette main, qui semble arracher aux entrailles des épis magnétiques, remonte pour cueillir la vie psychique ruisselant en voyelles des lèvres,
tord ensemble, enroule les fluides corporels et le souffle, l'âme de vie, puis cisèle sa monstrueuse statue de songe avec des doigts semblables à des ciseaux. Enfin le sorcier a poussé un cri noir et long, unique, désespéré, de femme en couches... Satan serait-il né? Les éléments conjugués avec l'âme humaine auraient-ils mis au monde la larve où le Verbe incestueux s'est incarné. Un trouble inexprimable fait tituber le disciple, qui cependant ne distingue qu'en tourbillon une sorte d'outre, à quelque distance devant eux, une outre se balançant gauchement avec une tête trop lourde, à la renverse, un ventre colossal, des jambes informes qui, par un filet menu, semblent se rejoindre au ventre toujours houleux du nécromant^
* Cette évocation du Diable ne fut jamais livrée par les rédacteurs des grimoires souvent mystificateurs ou imbéciles. Réelle, efficace, elle est traditionnelle et moderne, moderne surtout ; elle répercute Téclio des anciens temples initiatiques en TEglise du Christ. C'est le déchet des grandes myst'ques, le dévoiemcnt des saints miracles 1