‹ Le satanisme et la magieChapitre 31 sur 61 · LE DIABLE APPARAIT · texte numérisé non relu

LE DIABLE APPARAIT

Je distingue les tâtonnements, les bégaiements du spiritisme en l'évocation de ce Satan : saint Jade et Judas. Il n'est plus l'apparition vaine qui succède aux exorcismes des mages, le mirage, l'artifice hallucinatoire ; c'est une âme mortelle et malheureuse, une pauvre âme symbole de toutes les injustices etassomptée dans une gloire mystique, patronne de la honte, de l'abjection imméritées, peut-être Ange de la Damnation. Image précise et trouble; la gnostique religion de Judas lui apporte un halo d'efîroi. Quand je songe à ce poignant amalgame, je revois l'Iscariote du sculpteur Niederhausern qui avec l'intuition des frénétiques réalisa dans un buste le messianisme du traître, la gloire profonde et misérable, la douceur têtue, fatale, le monstrueux attrait, la sainteté féroce et tendre du plus grand des maudits.

Une autre croyance naïve se greffe à cette pitié pour le légendaire fourbe : l'espoir d'un ciel moins haut, d'un paradis plus vulgaire, moins farouche. La plupart des saints, ils subissent que de pétitions et d'ofirandes ! les cierges encombrent leurs autels, ils sont excédés d'exvoto, ils portent de lourds ornements d'étoiïes et d'or ; l'art songe à eux, les donateurs^jet les donatrices font travailler les ouvriers, les tisserands, les sculpteurs, les peintres, à la gloire même humaine de ces très heureux; des mains princières filent pour leur robe un lin de luxe, des chevelures dénouées d'extase mouillent d'un chatouil-

L'ÉVOCATION DU DIABLE

lement odorant leurs pieds ; certaines souffrent pour eux d'une ardeur sacrée; ils apparaissent à des vierges, ils sont au cœur des veuves l'amant consolateur si attendu; le corps du Christ s'immole sans cesse devant leur icône; les prêtres leur rendent un hommage quasi divin. — Ils sont l'aristocratie du Ciel.

Et comment voulez-vous que les pauvres diables les approchent ? les pauvres diables vont au diable, qui est pauvre, qui est laid, qu'une cour d'adulatrices et d'adorateurs ne défend pas d'un cerne infranchissable. Il leur fallait un saint aussi misérable qu'eux, aussi désuet, aussi calamiteux, dolent, équivoque, un saint d'en bas, un saint de ténèbres, trop mal frusqué pour entrer à l'église, un saint sans feu ni lieu, un saint bohème et mendiant.

Saint Jude^ était là, tout exprès, le bon serviteur ma récompensé, le bonhomme mis au rancart du sanctuaire, parce qu'il n'a pas le nom fringant des grands seigneurs du ciel, parce qu'il ne dédaigna pas de se nommer, lui le très fidèle, du nom du très lâche et du très vil, parce qu'il n'a pas un domicile d'encens et de fleurs, parce que nul genou douillet ou fier ne fléchit à son souvenir.

Dès lors le peuple des opprimés en fait son cordial ; il le

1 Ctit apôtre prononça de redoutables paroles, par lesquelles il eut du survivre, ramasser le type d'une personnalité forte, si riiumanitc pouvait comprendre autre chose que les faits. Auprès de Jésus, Jude s'étonna qu'ils fussent choisis ces douze — et de par quel privilège eux justement? — pour la suprême joie de la manifestation d'un Dieu. Il fut l'organe du cri sceptique infini; « Pourquoi tout existe-t-il? » I\Iais quelle révélation fendit pour lui les sept cieux lorsqu'il prononça cette phrase du symbole : « Je crois à la résurrection de la chair. » Ne jetait-il pas les assises? confuses d'un spiritisme glorieux, d'un matérialisme comme célesta^ n'exaltait-il pas, avant les Albigeois, cette chair maudite par le Christ en lui promettant la suprême résurrection, en quelque sorte l'immortalité? J'aurais désiré qu'Hello, dans ses « Physionomies des Saints » où il révèle saint Jude, nous expliquât mieux le mystère de ces deux paroles.

malaxe aux essences de trahison et aux élixirs d'assassinat; puis le met en bouteille. Bouteille qui devient une idole, s'affuble de jambes et de bras; le sac de deniers s'accroche à la main gauche, la main droite crispe le couteau du réfractaire ; saccoche de Judas, glaive de Caïn. La révolte désormais s'allie avec la longue plainte refoulée des Jacques et la vengeance hurle là où les gémissements ne furent point écoutés...

Ah, voilà bien Satan complet, vorace, perfide, criminel.

Il agite le couteau ; aujourd'hui ne jette-t-il pas la bombe?

Saint Satan, patron de l'anarchiste, du génie méconnu, de la gloire suspecte, du péché qui a sauvé le monde, saint Satan patron de l'humiliation, et du supplice dont est rachetée la Terre, de l'indignation qui punit le riche et le tyran î Je comprends que le Saint-Sans-Autel ait ébranlé d'une sympathie obscure les plus nobles, les plus impétueuses âmes. Le poète, ennemi du bourgeois, la femme que l'égoïsme viril sans cesse trahit, le déshérité qui n'a pas de toit, l'amoureux délaissé de toute maîtresse, le fanatique, fier d'avoir été impitoyable, je les vois en un pèlerinage lamentable et ininterrompu (n'ayant d'autre tonique que leurs larmes, d'autres présents que leur sang, d'autres pompes que le de profundis de leurs colères et de leurs désespoirs). Salan les cueille joyeux et fou dans sa malice inexorable ; il en groupe un bouquet de ronces, d'herbes vénéneuses, de serpents qui râlent, il les mord et il les baise, il les dévore; et dans leur indigestion, il croit accoucher d'une ère future de salut.

Là est le piège : prier saint Jude pour évoquer Satan, Judas, Caïn. Certes, qui se refuserait à répéter la prière éplorée et véûérable, cette clameur de l'âme suspendue

L'ÉVOCATION DU DIABLE

sur les gouffres, à conjurer par un agenouillement exalté de sanglots le saint des causes perdues, des heures sans issue, des projets en déroute? mais de là jusqu'à vouloir affronter le crime et le suicide, de là jusqu'à s'enfoncer pour éternellemeut dans le noir parce que le crépuscule pénètre ! de là, jusqu'à se damner volontairement parce que le ciel semble clos! Non si tout chrétien, tout mystique peut murmurer l'oraison des catastrophes, il ne doit pas pour cela se prêter à l'illusion démoniaque, et, suppliant saint Jude, il lui faut s'arrêter à l'aliénation de son avenir terrestre et surterrestre à Judas.

Dieu seul peut sauver de l'ultime démence, Satan ne peut que précipiter en de plus irrévocables abîmes celui que le vertige du mal et du malheur assiège d'un menteur attrait.

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