LA DANSE ET LE BANQUET
Ici la danse est violente, passionnée, et non seulement elle enivre, elle esc affreusement utile ! elle sauve du mal d'engendrer, elle déchire par la gambade le lien du fœtus, dès le ventre. La sorcière encore assez jeune pour perpétuer l'humanité, lui jette un fruit débile et sans forme, comme un défi rouge. Les hommes s'en excitent plus. Ces
gestes muets demandent plus en leur silence que de véhéments discours ; la réponse, c'est toujours d'accepter, de prêter le corps. Alors le sorcier et la sorcière s'accointent ne faisant qu'un, se mesurent, s'exaucent. Don satanique, c'est-à-dire eurythmique à Tunivers que de danser. Vieille volte païenne, tu reparais ! Quelquefois à ses meilleures amies, le Dieu Pan accorde la supérieure
faveur de transmuer; tout ôtre humain, serait-il malade \
de mélancholie, s'il est frôlé par le sceptre de fer,. | devient un bienheureux titubeur du cosmique branle. Tous | tournent le dos au centre du bal, ainsi qu'en les danses I bretonnes, se heurtent en des circuits. Pour que l'illusion même de la pudeur et de la défense n'existe plus, les filles s'accoutument à porter les mains en arrière ; leur croupe se baisse, tandis que les bras tournent... Simples chiennes expectantes en une cassure des reins qui ne se redresseront plus, et dont s'enfle le ventre, projeté sur les cuisses, où il appuie son faix d'ordures et de méchantes viandes. « Faute ici, faute là... joue ici... joue là... » Et l'on ne se contente pas de danser, on saute! quelquefois du haut d'une montagne jusque dans la mer. Cela se passe dans ce cas en Gascogne. Rêve élastique! On saute dans les feux comme les enfants à la Saint-Jean afin de railler l'enfer clérical et le bûcher. Sorte d'espoir en un saut vers l'au-delà, après les tortures de la vie; ah! l'inquisition évitée, le saut au delà du Dieu vengeur, du Dieu déçu!...
N'est-ce pas le biniou des rondes de farfadets, qui rappellerait le mieux en son aigreur l'orchestre maigre du sabbat? Néanmoins non seulement folles clochettes, grincement exigus d'harmonica, cascades de perles d'onde
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énervent intolérablement, mais le mâle tambour, le tambourin allègre, la flûte des fêtes de Dionysos, le violon larmoyant, et « ce long instrument posé sur le col, s'allongeant jusqu a la ceinture et battu par un petit bâton ajoutent encore à Tacrimonie leurs sonorités ou leurs langueurs. Luxe orchestral des assemblées de douze à quinze mille âmes. Les autres, les moindres, se contentent de la musique des forêts.
Le diable, qui cependant sort d'une cruche, c'est un grand bouc avec deux cornes devant et deux derrière. Celles de devant se rebroussent en perruque de femme. Parfois il n'a que trois cornes formant le schin, la lettre hébraïque de Jésus. Celle du milieu éclaire; on y allume les cierges et les yeux aussi des sorcières. Au-dessus de ces cornes un bonnet ou un chapeau. Caricature d'Adonis, il est nu avec des mamelles féminines, des poils aussi longs que des crinières ; mais ce qu'il exhibe avec une ignominie sans égale, c'est sa virilité sacrilège, l'organe démesuré, entortillé, sinueux, aux serpentines écailles, aux piquants de hérissons, et qui semble parfois de bois ou de corne ou un fer rouge. Assis sur la grande chaise dorée et fort pompeuse, il ricane et attend le chœur des suppliciées d amour qui réjouiront sa lascivité et le remercieront du baptême des baves par les baisers déviés, à cet autre visage qui orne sa fesse, visage morose, masque d'effigie, lavé sans cesse par les lèvres des sorcières.
Le voilà le dieu à rebours, le Dieu de l'Inceste! Inceste indispensable au sabbat, peut-être parce qu'unissant la mère vieille au jeune fils, la jeune enfant au vieux père, il conspire l'extinction de la race; à coup sûr pour des raisons plus obscures, le recommencement des orgies
païennes, la reconstitution sur le plan humain des théogonies déchues, où se mêlent les parents, — pour Tinfernal spasme du baiser consanguin.
Parfois le péché s'accroît encore ; la Bête subjugue la femme. Tous les règnes de la création influent vers elle, tentent de mettre au monde, réel, le sphinx de chair qui résumera Tunivers. (Voir le Belthis de VEternelle Poupée,)
Rarement, il s'absente, le Diable, président de ce cercle effréné, magnétiseur de cette chaîne aux anneaux de bêtes, de démons, de femmes, d'enfants et d'hommes. Cependant de peur, il échappe, lévrier noir subit, à de profanes yeux. La semaine suivante quand il s'excuse , il raconte qu'il es.t allé plaider devant le Christ, devant « Janicot », la cause de ses fidèles à lui, persécutés.
La posture des adorateurs est variée, innombrable. Ils l'adorent à deux genoux, se renversent sur le dos, jettent les jambes en l'air. Après avoir baissé la tête sur la poitrine, ils la relèvent de façon à ce que le menton chavire vers le ciel. Ils approchent du diable le dos tourné, marchant en crabe; leurs mains se joignent sur leurs reins, et ils râlent sans revirer vers lui, les yeux contre terre.
Le banquet n'a rien d'officiel; chacun s'assied à la place qu'il veut, près de l'autre, la préférée, celle que la société ou l'Église lui refuse. Au lieu du bénédicité, on blasphème ; c'est plus drôle! on confesse Belzebuth pour créateur, dateur et servateur. Mais elle est médiocre la nourriture du Satan populaire ; il ne veut pas qu'on s'amollisse à de succulentes friandises. Il recommande les alcools qui tuent, ces quintescences dont Paracelse garda toute sa vie un égarement, ces épais liquides pareils à de l'encre ou à
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du saDg gâté, ces mets suppedités par lui, viandes fades et nauséeuses, affligeant l'estomac d'un famélique aboi de mâle faim. Et on se lève de ces tables magnanimes avec plus d'appétit que lorsqu'on vint s'y asseoir. C'est du vent qui gonfle l'intestin, un vent de revanche, qui se vengera du mensonge par la tempête.
Communion des vivants, communion aussi des morts! ceux-ci sont de la fête; le sorcier récemment enterré était déterré pour le sabbat. En chœur on processionnait vers les sépultures. A coups de pelles et de pioches, les cadavres exhumés, déliés de leur suaire bénit qui les envoûtait pour le ciel, livraient pour la cuisine ou pour le taudis alchimique leurs entrailles éveiitrées. Le reste du corps était partagé entre les parents, qui, jaloux de la terre, voulaient à cette chair si proche de la leur, un tombeau parental ; quoi de mieux pour chaud sépulchre que le propre estomac des vivants, surtout s'ils ont faim ? les os mêmes n'étaient pas épargnés ; grâce à une plante basque, appelée balaronna, ils devenaient souples et savoureux autant que navets cuits.
Cependant le sabbat était joyeux quoique funèbre. On y allait comme à des noces, pas seulement pour la grossière licence de s'accointer, mais pour la diabolique communion des âmes. « Le Diable, disait Marie de la Ralde, très belle femme de vingt-huit ans, tenait tellement liés les cœurs et les volontés, sans y laisser entrer d'étranger désir, que je me sentais ravie et croyais être dans quelque paradis terrestre*. »
* Malgré cet accord des volontés, cette tension des organismes, jamais de miracles bienfaisants, de cure durable au sabbat. L'excitation, vite
Naturellement les femmes devaient accourir en foule; les démonographes, les inquisiteurs s'exténuent pour en savoir la raison. Quoi de plus simple. Ève est faite pour la sensualisé ou pour l'extase. Le sabbat lui apportait Tune et l'autre et à sa portée, truculentes, sans ascétisme. Elle en profitait pour prêcher sa doctrine en l'assemblée, pour défendre ses intérêts particuliers. Le sabbat fut en somme le premier des clubs féministes. On y proclama la victoire prophétique de l'éternelle opprimée.
l'excuse criminelle ET SCIENTIFIQUE DU SABBAT
Les anciens sorciers furent les anarchistes du passé ; eux aussi détestaient le prêtre, le roi, le riche ; eux aussi préparaient en ces occultes cérémonies les bombes des maléfices ; ils empoisonnaient surtout, détruisaient cependant avec plus d'ampleur, savaient répandre dans les campagnes la poudre qui tue les moissons, ensevelir sous les étables la charge magique dont les troupeaux dépérissent. Et ils s'en prirent surtout à la tendre race des enfants, (celle qui, ne gardant pas les crapauds, a refusé l'initiation), décimèrent plus radicalement, plus religieusement que les anarchistes modernes, frappèrent la race avant tout, partout, sachant que, quoi que fasse Thomme, il sera tou-
tombée, donnait seulement aux nerfs une factice souplesse. En fait l'impureté ne produit aucun doux prodige. Il faut le pur visage de la Vierge pour qu'à Lourdes les infirmes soient guéris. Ce mystère aurait dû faire réfléchir M. Zola, n'attribuant les guérisons de Lourdes qu'à l'autosuggestion et au magnétisme des foules.
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jours l'homme, le vil, l'égoïste, le déprédateur du patrimoine d'autrui, la honte du monde 1 Gela devient pour eux un but mystique de débarrasser l'univers de cette lèpre humaine, gagnant la bonne nature, corrompant la terre faite pour être libre et qui s'avilit d'être l'esclave nourrice. Les animaux, sur qui l'homme appesantit son joug, ne sont plus dignes du soleil ; leur abaissement mérite la mort, afin qu'un aussi funeste exemple ne gagne pas les bêtes indépendantes et maudites. Les objets inanimés ne méritent guère plus de pitié ; il faut amonceler les ruines sur les ruines; la Ruine seule est belle, douloureuse, digne de Satan, habitée par ses fidèles, les parias de la société, les vagabonds et les hibous. Les cimetières sont pardonnés, à condition que la tombe opulente meure elle aussi, que les morts pauvres aient leur coudées franches, que hors de la terre remuée, ils puissent s'évader en vampires, tuer, tuer encore même après avoir été tués, ou servir à l'œuvre meurtrière par leurs os mis en poudre, l'essence de leur nourriture extraite du cadavre inutile, l'ofirande, au Dieu des morts, de la mort exaltée jusqu'à l'assassinat.
L'anarchiste confus et intraitable se doublait aussi d'un savant superstitieux et trouble.
Qui sait si, en un coin du sabbat, loin du ménétrier, loin de la foule funéraire, beuglante, dansante, banquetante, quelque Agrippa, quelque Paracelse, mêlé à des grands seigneurs attentifs, épeurés sous leurs masques, ne profitait pas de ce spectacle inouï pour rénover la science, devancer nos découvertes, même les plus futures ? Les sorcières voyageant dans les airs, c'est la direction des ballons trou-
vée par le Diable; en tout cas il est bien l'inventeur du parapluie : « Haut le coude, Quillet, » disait la voyageuse mouillée par l'ondée, et le démon galant allongeait sur cette tête chère Tombrelle de sa queue, parodie du dais. Qui sait si ce branle cosmique, faisant communier aux mêmes forces des organismes divers, ne trahissait pas, sous le manteau comme dilué des apparences, l'identique et naturelle extraction? la lente évolution des espèces apparaissait à ces précurseurs de Darwin, leur involution aussi, l'origine de l'homme en l'animal, le retour de l'homme vers cet animal qu'il fut et dont il conserva en les affinant les instincts? A la fumée des chaudières et des bassins qui débordent de crapauds et de mandragores, Paracelse prophétisa la chimie au delà de la nôtre, celle qui, secourue d'une physique encore inexplorée, fixera le rôle des forces cosmiques et vitales dans l'élaboration des éléments. Qui sait si ces obscurs poisons manigancés par les sorcières ne lui suggérèrent déjà les découvertes de Pasteur? si Brown-Séquard dans les obscénités sabbatiques ne s'annonçait point? La thaumaturgie savante des siècles prochains surgissait en lueurs fauves dans les atrocités et les démences. Satan fut peut être le père douloureux et maudit d'un avenir de matériel bonheur.
Là gît le grand mystère, mystère d'où naissent la chirurgie, l'anatomie, la médecine des simples, et la médecine chimique, la science bienfaisante et redoutable des poisons*. Mystère de la sorcellerie qui fait se coaliser contre elle tous les pouvoirs constitués : le roi, le pape, l'inquisiteur, le
1 Car le Diable ne protège pas que les animaux et les gens décriés, mais aussi les plantes maudites, celles qui rendent fou, tuent et sauvent à la fois, selon les doses. Nos ordonnances déjàl
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juf^e, le savant retardataire et officiel, le seigneur, quiconque possède matériellement, moralement. Elle choque à la fois leur ignorance pudibonde, et leur culte du despotisme et de la servitude ; elle est réternelle ennemie de l'homme médiocre et gras qui a machiné sa destinée, a consolidé son lourd séant sur le coussin de la misère universelle, rit, boit, mange, crache, vomit, éclate d'obésité huileuse. Mais le coussin se hérisse en venimeuses tètes, les vieux membres des pauvres se révulsent et s'épointent en bois de justice ; la sorcellerie ou Tanarchie fermentent sous le triomphe grossier, et la lâcheté outrecuidante s'écroule tout à coup cul par-dessus tête parce que le coussin a fui, la chaise a sauté comme un cabri, le fluide de colère électrisa Télément en sommeil. Satan est le grand révolutionnaire, le transformateur obstiné de la création.