II
l'office du désespoir
Le vrai Diable ne s'est pas encore montré, un diablotin tout au plus, ironique, aux griffes prestes. Il faut que les noirs rideaux de la nuit soient tirés pour que
^ Voir dans la première partie les chapitres Le Sorcier et VÉvocalion du Diable^ où il est parlé des pactes et des marques sataniques.
réaorme idole remplisse l'horizon de tous les yeux. On dirait d'abord d'un géant noir ou rouge, gehenné, tourmenté et flamboyant, telle une fournaise crépusculaire. Comme sa voix articule à peine, cassée, morfondue, pareille à cette clameur qui traversa le monde païen aux heures des nazaréennes victoires : « Le grand Pan est mort! » En effet, c'est le spectre de Pan ; car si vous vous rapprochez, il devient simplement un haut tronc d'arbre obscur, sans bras, sans pieds, sans tète ; parfois, çà et là, l'illusion d'un sexe qui n'est qu'une branche morte, le mensonge d'un visage qui n'est qu'un nœud de bois dur. Ah ! la reine maintenant redevient une simple laide femme; la fausseté des affiquets vulgarise leur pompe; le sordide de son âme noircit sa robe rutilante et même sa resplendissante chair.
C'est l'Introït.
Necato s'esvt levée, elle marche vers le Dieu amer, de ce même pas somnambulique des sacrificateurs d'Osiris ou des prêtresses de Moloch, ou des vestales de Muténus, qui asseyaient leur virginité sur les genoux rugueux du mystique mari. Elle s'affale sur le tronc d'arbre, s'y vautre, y périt au lavabo stérilisant d'une rosée de glace. L'office continue, tandis qu'elle agonise, hostie écorchée et douchée. Sur elle les démons pâtissiers et sommeliers fabriquent le pain et pressurent le vin des communions ; ses seins fument comme un fourneau mouillé de sueur ; la nappe est mise sur la croupe. Chacun se repaîtra de la formidable nourriture ; le lait vénéneux des euphorbes coule pour la boisson du sacrifice; le gâteau est pétri d'une farine rouillée où fermenta la mort. Cependant,
LA MESSE DU SABBAT
d'autres sorcières, pour simuler la rupture de l'hostie chrétienne, déchiquetent un crapaud en hurlant : « Ah î Philippe S si je te tenais, je t'en ferais autant. » Revêtus d'une chape noire étoilée de pommes de pin, des prêtres damnés élèvent un rond de rave, criant : « Bouc en haut! Bouc en haut !... » Et les sorciers répondent : « Seigneur, aidez-nous ! »
Le peuple, maudissant la Trinité des Églises, chante en chœur dans lacathédrale des arbres et de l'ombre, l'hymne: <t Cruel Dragon, serpent venimeux, Cerbère à trois têtes...» Dès que tout le monde est rassasié, le dieu Pan articule son lté Hissa esty qui est : « Allez-vous-en à tous les diables. >
Quand on a le temps, Necatose repose quelques minutes à l'offertoire. Alors il lui est permis d'être infidèle au pal brûlant et froid. Le vieil arbre se met à discourir de toutes ses feuilles pâles ébranlées ; la doyenne prend place non loin de lui, tenant en main une paix, figurant l'image du Très Laid. Sur ses genoux un petit plat pour recevoir la quête. Chacun apporte son présent en nature ou en monnaie. Puis silencieux chacun retourne à sa place, et Necato retombe sur les genoux du tronc d'arbre en gémissant.
Encore des variantes moins mornes. Sur l'obéissance de ces reins maudits et résignés, deux simulacres sont déposés par les paysans : l'un représente le dernier mort de la commune, l'autre le dernier né. Du blé aussi était
* Mich3le& 3'est beaucoup débattu pour expliquer ce mot si clair ; « Philippe Philippe, c'est Timage du Christ (le mot Christ ne saurait être prorioncé au Sabbat sans danger). Saint Philippe tut transporte comme Jésus sur le pinacle du Temple et sur la montagne où le tenta Satan ; il fut crucifié aussi comme son maître.
répandu, car la femme, c'est le symbole de Cérès, et par elle on se rend propice la terre ; de petits oiseaux picoraient les grains jolis, puis s'envolaient, simulant le vœu têtu des serfs : manger et être libres !
Le départ ne diffère jamais beaucoup. Dès que le matin tache de blancheur le nocturne dais, dès que les basses-cours résonnent, les sorciers s'évadent en grelottant. Et on laisse là sans pitié le vieux Diable que le soleil achève de dissiper ; et le pauvre, « nul ne sait ce qu'il est devenu ! » La forêt garde son secret, l'antique chêne délabré connaît l'exil et le mépris des clairières...
Ce culte de Satan , malgré ses monstruosités, malgré ses erreurs, garde pour l'homme pitoyable aux désespoirs et aux rancunes, de l'ampleur et même une triste et dérisoire beauté. Le fanatisme des théologiens fortifia Satan de tout ce qu'il enlevait au Christ en douceur et en miséricorde. Ils imposaient trop la haine de la nature, le meurtrissement et la malédiction de cette chair, misérable, mais assistante, seul trésor des humbles, des petits, des ignorants, de ceux qui ne sont pas arrivés jusqu'à la connaissance de l'âme. Une réaction formidable éclata ; et le sabbat eut lieu. Puis la haine grandit, on ne s'en prit plus au seigneur, au prêtre, à ceux qui avaient fait les lois et les exécutaient; on s'en prit à Dieu. On décréta qu'on le punirait d'avoir permis tant d'injustices et de noires rancœurs. Et l'on parodia ses sacrements, on les souilla, on leur supprima la majesté, la roideur, pour y injecter la licence et même l'ordure. Le culte à lui du, oa le restitua à son ennemi séculaire, à ce Satan compatissant qui, prenant soin des humbles, des infirmes, avait remplacé tri-
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viaicment, le communiste de Nazareth, l'ennemi des riches et des puissants. Certes, le pur visage du Messie, toujours présent à nos misères, dut se détourner des abominations incestueuses, de ce charabia malfaisant, de ces poisons, de ces parodies, mais son cœur qui en souffrit les méprisa-t-il ? N'étaient-ils pas, ces détracteurs de son culte, des persécutés eux aussi ? ne devinait-Il pas dans leurs âmes, atrophiée et furieuse la foi de ses premiers apôtres, gens aussi simples, indignés et opprimés aussi ?
Il n'a pas dû maudire le Satan des pauvres, celui du moyen âge comme il a maudit le Satan théologique, sacrilège et corrupteur. L'âme du peuple naissait, mal dégagée encore des immondices de la servitude et des bassesses de l'inconscience ; et il Ta couverte de ce sourire qu'il avait même au milieu de ses fidèles qui ne le comprenaient jamais entièrement. L'avenir tonnait dans ces gambades frénétiques; la rébellion s'éveillait au milieu des sacrifices. Ah ! dans la vie de la terre, pourquoi la boue entache-t-elle les plus nobles revendications? La légende raconte que Judas embrassa Jésus afin que le monde soit sauvé; je rêve de l'invisible Christ se penchant au moyen âge sur les cornes souillées de Satan et les purifiant, ces armes de vengeance et de luxure, par une larme lointaine, rimmeuse pitié fraternelle du Crucifié, pour tout ce qui gémit, se révolte, ayant souCEert...