UNE MCSSE NOIRE TERRASSÉE
Le 28 février 1855, dans une petite ville, près de Paris, au fond d'une maison adossée à un cimetière, un occulte conciliabule s'agitait.
Trois personnes endormies du sommeil cataleptique : une jeune fille de vingt ans, un prêtre âgé, un homme viril.
Des fils de fer de diverses grosseurs s'enroulent à ces corps, dominés par l'action des fluides et la possession de certains esprits.
Ces fils passent à travers la cloison, en une chambre voisine où trois tables-guéridons entourent une autre table en autel, élevée sur deux degrés. Là, une croix sans christ et la statue d'une déesse nue. Au pied de la croix, un pain pour la célébration des Mystères. A droite, une petite coupe où du sang se fige; à gauche, un serpent qui siffle
' J'ai interprète ici un extrait des archives de Vintras communiquées à M. J.-K. Huysmans.
sorti d'un bocal. La nuit s'éclaire sinistrement par deux autres vases où grésille une mèche enfoncée dans de la graisse humaine.
Les trois guéridons commencent à tourner avec lenteur d'abord, puis, sous l'influence des quatorze opérateurs, hommes politiques, dominicains, ecclésiastiques avec une furie qui communique le vertige.
Une lettre de Vintras ductilise les fluides du prophète jusqu'aux tables et de là aux sujets où, évoqué, il sera dominé.
Des deux chefs enveloppés de soyeuses douillettes, le premier enduit le fil de fer avec une huile empoisonnée. Puis il crie :
« Omnipotente Intelligence qui vas t'habiller de nos fluides, révèle-toi. »
L'Esprit apparaît flottant dans l'air embué de maléfices, visage de terreur, serré de bandelettes, corps de brume.
« Je suis Ammon-Ra, répond-il, l'Ammon-Ra de l'Aminti ; je conduis les âmes des morts dans la barque impitoyable.
<c II me faut le sacrifice du grand Dieu des Chrétiens si vous voulez que j'écrase son dernier prophète.
« Que tous ici livrent à un brasier les noms maudits de leurs baptêmes — et je commence le combat. »
Tous, se découvrant, épelèrent leurs noms sur des papyrus que dévorèrent les flammes.
Alors l'Esprit :
« Vous me devez en récompense la chair virginale de la jeune fille endormie.
— Tu l'auras, répondit le chef des opérations ; mais fais que nous recevions ton active puissance comme nous t'abandonnons la nature immaculée de cette enfant. No
nous cèle aucun de tes dons comme nous te faisons présent de cette vierge souple.
« Possède-la. Nous célébrerons tes voluptés par Timmolatiou du sacrifice. Soulève et excite le prêtre que nous t'avons consacré. »
La jeune fille entre nue, liée toujours aux fils dominateurs. Elle chante, quoique endormie. Sa grâce est telle qu'une lascivité matérielle émane de sa peau
Alors le chef enduit encore d'huile empoisonnée le fil de fer qui enveloppe le prêtre.
Celui-ci à ce commandement, sans interrompre son extase, vient de lui-même dans la chambre aux guéridons; autour de lui, en cercle ouvert, les assistants se groupent.
Les crins presque droits, de petites gouttes de sueur brillant à leurs pointes^ — la lumière du suif humain donnait à ce hérissement mouillé une étrange phosphorescence, — il laisse tomber ses vêtements, et nu, monte sur la table-autel.
Une joie belliqueuse enivre les opérateurs, sûrs désormais du triomphe.
Mais le vieillard fixe au-dessus de sa tête un point invi- I sible et formidable... Il demeure inerte et muet.
« Consacre ! Consacre ! » hurlaient les hommes.
Le prêtre semble pétrifié, tandis que la jeune fille se tord comme un blanc serpent; et les cercles de fer sonnaient sur le parquet.
« Qu'as-tu, lâche? » interroge le chef, en tendant le bras vers le prêtre.
Une sueur glacée ruisselle maintenant de cette victime sacerdotale : « Il y a ici, invisible, un étranger », dit-il, (C'était Vintras, qui de Londres entravait tout.)
— Réponds, est-ce Lui ?
— Je ne sais, mais j'ai cherché son rayon visuel que les fluides dégagés de cette lettre conduisent jusqu'à moi. J'ai pris la réflexion du feu ardent qu'il porte. Il est mille fois plus puissant que vous ne le croyez. On ne résiste pas en vain à son Verbe d'Autorité. Son commandement — plus fort que le vôtre — m'a couvert d'une onction impérative.
« Maintenant je suis lié par sa volonté.
— Consacre quand même !
— Vous voyez bien que mon corps chancelle, que ma langue s'embourbe, — je n'entends plus que l'onction magistrale de sa parole.
— Consacre, consacre ! >
De nouveau, les fils de fer reluisent sous l'huile infâme. La jeune fille agonisait ; les trois tables recommençaient à virer, vertigineuses. Trois spectateurs roulèrent sur le parquet frappés d'une foudre sans éclair et leurs tètes comme mues par des mains furieuses ébranlaient de chocs infatigables les murs. Le prêtre, en vésanie, bondit sur la table et sa vieillesse tout à coup rajeunie foula la croix maudite, la statuette de luxure, le pain profané... tout fut haché sous ses inflexibles pieds.
Le deuxième chef dit au premier :
« Continuez-vous la lutte et serez-vous de force pour enchaîner cet esprit adversaire que nous a lancé Vintras?
— Tentons ! » dit l'autre.
Trois assistants s'affaissèrent encore sous le prodige, la bave coulait des coins de leurs babines et ils se mordaient.
« Arrêtons-nous, » dit quelqu'un.
LES MESSES NOIUES
— Non!
Le grand operateur d'un geste muet appela le jeune homme resté seul dans la chambre voisine. Il vint vêtu lui aussi des fils de métal.
La lettre de Vintras toucha le fer conducteur ; un cercle avec le sang humain séché fut tracé, prison magnétique du jeune homme.
Dans la chambre, ceux qui avaient pu se maintenir debout suffoquaient à s'en trouver mal, les cataleptiques se blottissaient le long des murailles. Les tables retentirent d'énormes coups intérieurs.
Le jeune homme resta droit :
« Prêtre, dit-il, viens te mettre sous mes pieds, je suis possédé par sept esprits qui veulent être entendus. »
Or, il était en communication avec le guéridon de la lettre.
« Lutte! » crièrent les assistants.
Alors, ses efforts furent si impétueux , que le sang lui sortait par les yeux, par le front, par les oreilles. Tel un damné qu'<igite et qui combat son tourment, il brandissait le poing.
<r Lutte! 3> reprit le maître.
Mais le jeune homme était tout à coup devenu doux comme un agneau victimal. Tombant à genoux, les mains en prière, tendues vers l'invisible volonté du prophète Vintras, il s'écria harmonieusement :
<t Tu es bien celui qui précède la Grande Justice. »
Puis redressé comme un taureau furieux contre la Horde magicienne :
(( Lâches assassins, féroces bêtes, monstres impies, vous entendrez la vérité malgré votre stupeur. Je suis le
nouveau Balaam qui prophétise pour celui qu'on Ta envoyé maudire.
« Vos opérations ont échoué, violateurs de la vie, de la pureté des corps, de la vertu des âmes, de l'honneur des esprits.
« Écoutez, princes et dépositaires de l'Église Romaine, et vous, brutes maléfiques, liguées avec eux.
« Hypocrites qui, de votre lever à votre coucher, prêchez la pitié, l'oraison et la foi, cachant sous vos honorifiques vêtures, les huiles essentielles de la prostitution et des cadavres flétris, — Honte sur Vous, et Gloire à votre ennemi le Grand Prophète! »
Le silence éteignit la chandelle humaine et la jeune femme qu'Ammon Ra avait possédée mourut.
CÉRÉMONIES POLlTI0L'i:S
Voici d'autres documents transmis par Johannès ; je les restitue à peu près dans les mêmes termes emphatiques et crédules, voulant leur laisser leur bizarrerie plus poétique certes qu'historique.
« Les historiens les plus perspicaces sont impuissants à pressentir pourquoi la France osa attaquer la Prusse en 1870.
« Aux évocations, il faut en demander la vraie et décisive raison. Tous les esprits évoqués, — et Ton évoquait beaucoup aux Tuileries, surtout l'Impératrice, je Tai appris du Père Ventura, — annonçaient la chute de l'Empire, pour le mois de septembre.
(( Comment conjurer le danger? La guerre parut être le moyen de salut ; en vérité, elle était la cause de la chute.
1 Documents de Vordre 'politique pour M. Huysmans,
« La Prusse disposait d'une puissance évocatoire bien supérieure. Dans toutes les cours, sachez-le, on évoque. La cour romaine, à cause de son sacerdoce, depuis des siècles, dominait toutes les autres. A l'heure actuelle, il n'en est plus ainsi ; cela est dn à mon prédécesseur (Vintras), le gérant des pouvoirs d'En Haut.
« Maintenant, la plus grande force en politique est à la cour de Russie.
< Voici le résumé des dernières opérations de Napoléon III.
1. La première nuit après avoir laissé derrière soi les tours de Notre-Dame, Napoléon se demanda dix fois s'il avait bien pris la bonne voie. Alors, il fit son cercle kabbalistique, il s'oignit de ses huiles préparées, il revêtit sa triple chaîne magnétisée par Home.
« Il tira d'un étui d'or les trois aiguilles du cadran des mois, des jours et des heures kabbalistiques, puis, humectant son front de chrême théurgiste, il évoqua :
« L'Esprit des causes.
« L'Inscripteur des effets.
« L'Affirmateur des lois dominantes.
« Adoina parut, — c'est le génie des criminelles souillures — il confessa la présente opportunité, les avantages de l'idée, l'adresse de l'exécution.
Pinfenor, — le menteur quand même, — chanta son empire sur les oppositions dominantes, sa force sur les influences hostiles.
« Benhaenhac, — l'excitateur des passions, — avoua qu'il était grand temps de prendre ce parti de haute prudence ; qu'un nouveau baptême de l'Empire se préparait ^
« L'Empereur se coucha ; dans la nuit, il eut des songes contradictoires aux affirmations des trois Démons,
2. La nuit qui suivit, il ne put se livrer au sommeil sans consulter les génies de sa famille et de son nom.
<( Luhampani, — protecteur de la Vendette, — fat appelé le premier.
< C'est sous la carapace d'une tortue, qu'il se manifesta.
« Une goutte d'huile oint la carapace et une odeur dénonce la présence de l'Invisible. Une feuille de vélin, préparée par les frères Davenport, fut remplie en un clin d'œiP.
1 Ceci fait allusion à la chute de l'Empire annoncée par les esprits. (Note des documents.)
2 Napoléon III avait reçu des leçons des deux Américains et Home était reste un mois aux Tuileries. (Note des documents.)
Le chef des armées lut les signes et dit, joyeux : « Je les tiens, maintenant. »
« On recommença. La carapace traça neuf lignes, ayant été frottée d'un onguent rose, tiré d'un étui d'or.
3. L'Empereur prit dans son portefeuille deux petites cartes. Sur Tune étaient photographiées trois têtes de femmes, sur l'autre trois têtes d'hommes. Il ouvrit son étui d'or, en tira six petites dents qu'il roula dans ses mains. Il en plaça trois sur les têtes de femmes, trois sur les têtes d'hommes ; la carapace les recouvrit. Il enleva encore de son cou sa chaîne et un médaillon et les jeta sur la tortue ; malgré des passes réitérées, il n'obtint que le silence.
« Il persista. — Les signes les plus sinistres furent annoncés.
a II s'acharna. — Tout fut balayé et jeté contre terre, carapace, dents, cartes, médaillon, chaîne.
« Alors il dit :
a Depuis le 1^^ janvier de cette année, cet esprit ne me fait que de l'opposition. »
« Il se coucha. Dans son sommeil un Ange écrivit en signes hiéroglyphiques cette première condamnation :
Ta GOURONiNE SERA MAINTENANT L'ÉpOUVANTE.
« Au Vatican, la môme nuit, le front des Pontifes et le front de la Cour Romaine furent marqués d'un Thau, celui de l'Épouvante.
« Il m'a été permis de connaître, continue l'abbé Boullan, la grand sacrifice offert récemment en Prusse, par les chefs revêtus du pouvoir suprême.
(( Il s'agissait de savoir jusqu'où irait leur prochaine victoire.
« Un homme fut tué, le sang recueilli fut versé sur une carte qui avait été préparée sur une table magique. Le sang couvrit la partie de la France qui sera envahie dans la prochaine guerre.
« Tout à coup, le sang s'arrêta, à la stupéfaction des nombreux assistants. On fit des commandements, on multiplia les conjurations. Rien n'y fit.
« Le lieu où la victoire des Prussiens prendra fin n'est pas connu. Je le sais par des voies, de Dieu d'abord, puis d'une révélation qui me fut faite sur ce sacrifice.
« Je pourrai montrer ce lieu, en temps favorable, à ceux qui ai-
LES MESSES NOIUES
ment assez la France pour croire à sa haute destinée. Alors, j'ajouterai tous les détails qui complètent ce grand fait d'ordre politique >
HOSTIE CONSACRÉE PAR VINTRAS (STRATAN AE L-ÉLIE) (Et servant au D' Johanues pour combattre les messes noires.)
La mort a scellé la bouche de Fétrange Johannès, mais qui pourrait nier l'éclat livide de ces flammes qui surgissent çà et là dans cet extraordinaire rêve, qui déroule et heurte les hypothétiques magies du mélancolique Empereur. Nul, certes, en plus trouble lyrisme, ne symbolisa cet esprit de vertige et d'erreur qui, selon le poète Racine, accélère la chute des Monarques.