PAROLES PRONONCÉES PAR M. EHRHARD
Doyen de la Faculté des lettres de Lyon
le 3 Mars 1925 à l'Assemblée de la Faculté
La Faculté des lettres de Lyon n’est pas encore remise du coup qui lur a été porté par la mort de son Doyen Cnagor que déjà un nouveau malheur est venu s’abattre sur elle. Raymond CaAHEn à succombé le 11 février, emporté avec une soudaineté déconcertante. Après trois mois d'absence il m'envoyait, le 10 février, une demande de prolongation de congé en exprimant l’espoir de reprendre sa place parmi nous avant l'expiration de cette nouvelle période de repos. Le lendemain matin, 1l avait cessé de vivre.
Ainsi nous a été enlevé, en pleine maturité, un vrai maître. CAHEN était arrivé à l’âge où, muni depuis sa première jeunesse d’une science solide, il avait acquis en plus l’expérience de l’enseignement et une autorité incontestée. Sans avoir jamais assisté à ses cours, sans même avoir lu ses livres, on pouvait se faire une idée de sa valeur, car un simple entretien révélait chez lui la discipline du savant qui pénètre au fond des problèmes, en même temps que le désir et le don de faire profiter les autres de ses méthodiques recherches.
Professeur de philologie grecque et latine, 1l était également estimé par les latinistes et par les hellénistes. Dans les deux domaines, il déployait la même compétence, parce qu'il
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ne touchait à aucun sujet d’une main frivole. La conscience était le fondement de sa vie scientifique et de son activité professionnelle. Les étudiants, qui sont nos juges les plus redoutables, parce qu'ils nous demandent avant tout de leur être utiles et qu’ils ont un sens aigu pour distinguer les stériles logomachies des doctrines substantielles, acquises au prix d’un labeur rigoureux, les étudiants savaient que CAHEN leur apportait une sctence de bon alor, dont aucune partie ne sonnait creux, qui ne laissait rien à l'improvisation et répudriait tout fallacieux éclat. [ls souhaitaient ardemment son prochain retour. Leur deuil aujourd'hui est un bel hommage rendu au travail probe et fécond.
Les étudiants devinarent en outre, derrière la facade un peu austère d’une vie de savant, la sollicitude d’un ami passionnément dévoué à leurs intérêts. CAHEN aimait ses élèves, c’est à eux qu’il réservait la meilleure part de son travail ; il voulait les y associer, et, si le travail a par lui-même un charme qui enchaîne, il avait d'autant plus d’attraits pour CAREN que les jeunes gens groupés autour de lux en retirarent plus de bénéfice. Il voulait leur succès, il voulait leur aplanir la route. Nous avons de son affection pour eux un témoignage touchant. Sa famulle (est-ce pour exécuter des instructions précises, est-ce seulement en s'inspirant de sentiments qu’elle à sans doute entendu exprimer plus d’une fois ?) sa famille m'a fait savoir qu’elle fait don à la bibliothèque de ses étudiants de ses notes et de ceux de ses livres que je croirai devoir leur être utiles.
Sa famille me parlait en même temps du vif attachement que CAHEN portait à la Faculté. Celle-cr était devenue le pivot de son existence. Il ne s’en élorgnait qu’à regret ; il y revenait toujours avec plaisir. Quoique sa maladie lui fût adoucie par l’incomparable dévouement de ses parents, elle l’irritait, parce qu’elle retardait de mois en mois son retour au milieu de nous, dans une maison dont 1l avait fait son foyer intellectuel. Il n'obéissait pas seulement à la jorce de l'habitude qui nous
ive à la place où s'exerce notre activité, il se sentait à l'aise
ct, dans une atmosphère réchauffée par la sympathie. Ce n'est pas une affirmation téméraire, si je déclare que CARE était aimé de nous tous. Qui de nous aurait pu refuser son affection à cet homme loyal, incapable de duplicité, à qui la bonté était naturelle, dont l’aménité ne consistait ni en politesse superficielle, ni en camaraderie facile, mais reposait sur un fond solide de bienveillance, de même que son enseignement reposait sur le granit d’une science impeccable ? Dans ses rapports avec ses collègues, comme dans sa chaire, il donnait la même impression de sûreté ; 1l commandait la même confiance. Si l’on pénétrait dans son intimité, ou si les circonstances l’amenaient à soulever le voile de sa vie intérieure, on était frappé du riche fonds de sensibilité qu’il recélait.
Chez cet homme, dont les dehors un peu anguleux auraient pu étre interprétés par un observateur trop rapide comme des indices de sécheresse, toutes les émotions avaient des résonances profondes. Jamais je n'ai entendu un fils parler avec plus de tendresse de ses parents. Ses amis savent quelle était pour eux la ferveur de ses sentiments, combien 1l était touché, ravi, reconnaissant de toute parole sincèrement affectueuse. Il aurait mérité d’être heureux : le destin n'a pas voulu qu'il le fût. Un chagrin sans remède a rongé chez lui les racines de la vie. Il a été tué, si je puis dire, par cette gravité qu'il apportait en toute chose, dans son besoin d'aimer et d’être aimé, dans ses rêves de bonheur, aussi bien que dans son labeur d’érudit, et qui a donné à sa vie trop courte une belle et tragique unité.
A la première nouvelle du funèbre dénouement, je me disposais à partir pour Paris, afin d'associer la Faculté au deuil de la famille. Une information plus complète m'ayant appris que les obsèques avaient déjà eu lieu, je dus me contenter d'envoyer par lettre mes condoléances et les vôtres. Le père de notre infortuné collègue m'a remercié en termes émouvants des sentiments que j'avais exprimés au nom de vous tous,