‹ Le Satiricon et ses originesChapitre 21 sur 21 · G. — CONCLUSION · texte numérisé non relu

G. — CONCLUSION

Pour mener à son terme la tâche que nous avons entreprise ; 1l nous reste à rappeler la méthode que nous avons suivie, et les résultats auxquels elle nous a conduit.

Nous ne nous sommes pas demandé, comme la plupart des critiques, à quel genre littéraire appartenait le Satiricon, mais ce que l’auteur a emprunté aux différents genres qu'il connaissait. Avant de rapprocher le Satiricon des genres

dont l’auteur a pu s'inspirer, nous avons essayé de définir les principaux caractères de l’ouvrage, d’en déterminer l'ordre d'importance, de dégager aussi ce que l’on peut entrevoir de la personnalité de l’auteur, dans la mesure où

nous avions intérêt à la connaître. Cette étude préalable du Satiricon nous a aidé, semble-t-il, à apprécier avec plus de précision les données du problème.

Dans notre recherche, nous nous sommes efforcé de faire le moins de place possible à l'hypothèse. Cette précaution est indispensable dans l’étude des littératures anciennes, où les lacunes de nos connaissances nous induisent trop facilement à faire appel à l'imagination, La plus importante

TQ2 LE SATIRICON ET SES ORIGINES

des hypothèses que les critiques ont faites au sujet du Satiricon est celle d’un modèle grec qui aurait fourni à Pétrone tout au moins les caractères principaux de son ouvrage. Cette hypothèse, étant donné surtout les relations certaines de l’ouvrage avec le genre satirique, et le titre même sous lequel il nous a été transmis, ne devrait être faite que sl était impossible d'expliquer sans elle la naissance du Sauricon ; nous avons vu que tel n’est pas le cas. Nous avons pris pour règle de n’attribuer une place, parmi les éléments. créateurs du Satiricon, qu'aux genres qui ont laissé dans l'ouvrage une trace certaine. Il semble que l’on puisse, sans sortir des limites ainsi fixées, expliquer tous les caractères principaux du Saltricon, à tn d'accorder à l’auteur une force de création’qu’il n’y a pas de raison de lui refuser. Le Satiricon nous a paru être non pas l’imitation d’un modèle, mais une œuvre originale faite d’éléments complexes. Si le titre de Satiricon est bien celui qu'avait choisi l’auteur, ce titre indique déjà la complexité de l’ouvrage. Il associe, en effet, au radical du nom latin de la satire, la désinence du nom grec choisi par le créateur de la nouvelle (Manoir fiélia), Quels que soient d’ailleurs la forme exacte du titre et son sens précis, 1l nous confirme ce que nous apprend l'ouvrage, c’est-à-dire que le point de départ de Pétrone est le genre satirique. L'influence de la satire se confond en partie avec celle du mime, différent de la satire par la forme et l’inspiration, semblable par le caractère des personnages et des scènes qu'il décrit. L’épopée est la troisième des sources d'inspiration de Pétrone, et son influence, comme nous l’avons vu, s’exerce sur lui directement, sans aucun intermédiaire. Le quatrième des facteurs composants du Satricon est la nouvelle. Tous ces cenres étaient représentés avant l’époque de Pétrone par des ouvrages écrits en latin. La nouvelle est le seul qui soit | orec à proprement parler, et il faut rapporter à la Grèce ce que Pétrone doit, à la nouvelle ; encore le principal recueil

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de nouvelles était-il depuis longtemps traduit et populaire à Rome. Le mime et l'épopée sont des genres gréco-romains. La satire, dont l'influence sur Pétrone nous apparaîtrait sans doute plus grande encore si nous avions Lucilius et Varron, est originale à Rome, et sans équivalent exact dans la littérature grecque. Nous avons indiqué ce que Pétrone doit à chacun de ces genres, et ce qu'il en a négligé; l’adaptation de ces éléments disparates au but poursuivi n’a pu être faite que par un artiste original, dont le génie créateur est peut-être sans égal dans toute la littérature romaine. Si nous voulons traduire en une opération consciente le travail inconscient de l’écrivain, nous nous représenterons la conception du Satiricon de la manière suivante : pour le fond, l’association d’une donnée d’ensemble fournie par l'épopée, et d’un contenu fourni d’abord par l'observation personnelle de l’auteur, ensuite par la satire et par le mime, ces genres consacrés à la description de la vie familière ; pour la forme, un compromis entre l’idée d’une œuvre d’art régulière et harmonieuse, qui est fournie par l’épopée, et l’idée d'une œuvre d’art libre et disparate, qui est fournie par la satire. Quant à la nouvelle, si elle n’a point de part dans la conception proprement dite de l’ouvrage, elle apporte à l’auteur deux éléments indispensables pour la réaliser

les bersonnaces de la vie familière comme agents de l’in- 1 “à ©

trigue, et la prose comme instrument du narrateur. Le résultat de cette combinaison est une œuvre destinée à donner un plaisir artistique par la peinture de la vie familière, et dans laquelle l’auteur, se conformant à l’inspiration satirique, se réserve une large part d'intervention pour faire connaître ses goûts et ses sentiments. Cette œuvre, en dépit des quelques lieux communs de morale qu’elle contient, ne se propose pas en réalité d'autre objet que l’amusement du lecteur ; elle ne prétend pas, du moins, à corriger ses défauts ou ses vices, et en cela elle se rapproche du mime plus que de la satire. Elle est faite pour la lecture

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et non pour le théâtre, et en cela elle est conforme à la tendance d’une époque où le théâtre est en décadence, parce que le public lettré préfère le plaisir imdividuel au plaisir pris en commun.

Pétrone nous a fait lui-même, dans les huit vers du chapitre 132, 15, un éloge du Satiricon, et une analyse des caractères principaux de l’ouvrage. Si bref que soit le passage, 1l apporte une contribution utile à notre étude des origines du Satiricon.

Les mérites du livre sont, aux yeux de l’auteur, « la nouveauté et la franchise » {novae simplicitatis opus). Le mot de nouveauté ne contient aucun argument à l'appui de l'opinion que nous nous sommes formée sur l'originalité créatrice de Pétrone, car à toute époque un Romain a pu. se dire nouveau, s’il était le premier à écrire en latin un ouvrage dont 1l empruntait le modèle à la Grèce ; d’ailleurs l'écrivain nous dit avec précision dans les vers qui suivent en quoi consistent, dans son ouvrage, la nouveauté et la franchise. fl nous signale d’abord le style ; la seule remarque que nous ferons à ce sujet est que le style défini par Pétrone est celui de Sénèque, et que ce style ne pouvait prétendre à la nouveauté, passé l’époque de Néron. Il nous signale ensuite la peinture des mœurs populaires ; les termes qu'il emploie {Quodque facit populus candida lingua refert) sont tels-qu’on n’en saurait trouver de plus exacts pour traduire notre mot de réalisme, car ils indiquent à la fois le sujet des descriptions et la tendance de l’écrivain, c’est-à-dire la volonté de n’omettre aucun détail. Il semble bien, d’après ce vers, que Pétrone ait conscience d’aller dans la peinture des mœurs populaires plus loin que la comédie, la satire et même le mime. Or nous avons dit précédemment que le caractère le plus original, le caractère essentiel du Satricon, c'était l’esprit réaliste. Notre opinion est donc confirmée par celle de l’auteur, et nous pouvons accorder à celui-ci le mérite d'apprécier exactement l'originalité de son œuvre,

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LE SATIRICON ET SES ORIGINES | Cobe-

Le dernier élément de nouveauté et de franchise du Sati-

ricon réside, selon Pétrone, dans les peintures licencieuses et dans l'invitation au libertinage qui y est contenue. C’est ce caractère qu'il met en dernier lieu, c’est-à-dire le plus en vue, et dont 1l parle le plus longuement, car il lui consacre quatre vers sur huit. On peut être surpris de l’importance qu'il lui attribue. Il n’y avait, semble-t-il, dans l’obscénité, à l'époque de Néron, ni nouveauté, ni hardiesse: l’Art d'aimer est plus licencieux, et surtout plus pervers, que le Satiricon, et Néron était moins rigoureux qu'Auguste. La pensée de Pétrone, sur ce point, mérite donc d’être expliquée. En appelant, comme il le fait, l'attention sur le caractère licencieux du Satiricon, Pétrone avait ses raisons pour penser qu'il faisait preuve, sinon de hardiesse, tout au moins d'originalité. D'abord, il choquait le stoïcisme d’une partie de la haute société, et c’est en fait contre l’indigna-

tion des stoïciens {Caitones) que Pétrone, dans ce passage,

défend son œuvre. Mais les motifs d'ordre littéraire par lesquels on peut expliquer Lattitude qu’il prend dans ces

derniers vers ont plus d'intérêt pour nous. Les deux genres

auxquels Pétrone doit le plus sont assurément l’épopée et la satire. Or dans l’un et l’autre le lecteur était accoutumé à chercher, avec ou sans l'invitation de l’auteur, un enseionement moral. D'ailleurs, la tendance à ajouter au plaisir littéraire un enseignement moral se manifeste, au début de l'époque impériale, dans tous les genres ; rappelons seulement Virgile, Horace, les élégiaques, Tite-Live, les tragédies dé Sénèque. On trouvait, à tort ou à raison, des leçons de morale dans l’Iliade et dans l'Odyssée, auxquelles s’ajoutait maintenant l’Enéide, et le commentaire qu’on en faisait aux écoliers donnait une place à l'instruction morale ; 1l est vrai que, dans toute une partie de la tradition épique, les héros de l’épopée nous apparaissent ridicules ou libertins ; mais ces ouvrages étaient de courte étendue, et restaient, pour ainsi dire, en marge de la littérature, Quant

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aux satiriques, ils n'ont sans doute jamais répugné à peindre

les mauvaises mœurs ; mais 1ls ne les ont jamais peintes,

en principe du moins, que pour en détourner leurs lecteurs. Ainsi, lorsque Pétrone écrivait un ouvrage de longue haleine d'inspiration à la fois épique et satirique, dans lequel la morale était, non seulement négligée, mais délibérément offensée, 1l pouvait à bon droit prétendre faire œuvre de novateur ; et ce que cette partie du passage présente de plus intéressant pour nous, c’est précisément l’importance que Pétrone attribue à un caractère qui ne se retrouve pas dans les genres dont 1l s’est surtout inspiré, la volonté qu'il montre de s'éloigner de ces genres.

Le style, l'esprit réaliste, l'esprit hhertin, tels sont donc, suivant Pétrone, les éléments de la « nouveauté et de la franchise » du Satiricon. Est-ce trahir la pensée de l’auteur que de trouver dans la € franchise » un élément de plus, qui ne réside dans aucune des idées que contient le passage, mais dans l'esprit qui les anime, l'esprit d'indépendance ? Nous avons essayé déjà précédemment, lorsque nous avons étudié la liberté et la fantaisie dans le Satiricon, d'y faire apparaître un certain esprit d'indépendance, et nous l’avons rattaché à la tradition par laquelle le genre satirique se distingue des autres. [ci nous trouvons un sentiment de même nature, mais plus personnel et plus large, qui ne s’autorise d'aucune tradition littéraire, et qui s’oppose, non seulement aux principes littéraires, ceux de la satire ou de l'épopée, mais aussi à la loi morale. Il semble qu’un écri-

vain qui éprouve un sentiment de ce genre, qui montre en

outre, comme nous le voyons dans ce même passage, une pleine conscience des caractères et des mérites principaux de son ouvrage, soit capable de concevoir une œuvre ori- : ginale. C’est par là que ces quelques vers nous paraissent fournir un argument, non pas explicite et matériel, mais puissant néanmoins, à l’encontre de toutes les théories suivant lesquelles Pétrone ne serait qu’un imitateur. |

[ls nous apprennent encore autre chose. D’abord les carñe-1 tères sur lesquels Pétrone appelle notre attention, l'esprit réaliste et l'esprit libertin, sont beaucoup plus marqués, à tout prendre, dans la littérature mimique, satire et mime, que dans la littérature d'imagination, si nous réunissons sous ce nom l’épopée et le roman ; et ceci nous indique où est la source principale de l'inspiration du Satiricon. En outre, nous avons vu que l’on pouvait hésiter à attribuer certains des éléments de l’ouvrage à l'influence du roman d'amour ou à l'influence de la nouvelle. l’auteur apporte ici un témoignage qui paraît trancher la question ; l'esprit réaliste et l’esprit libertin sont absents dans le roman d'amour et présents dans la nouvelle ; l’on peut affirmer que l’auteur de ces vers, s’il peut devoir beaucoup à la nouvelle, ne peut rien devoir au roman d'amour.

Ainsi, l’unique passage dans lequel Pétrone nous parle de son œuvre apporte, malgré sa brièveté, de précieux éclaircissements à la recherche des origines du Satiricon, et 1l paraît confirmer l’ensemble des conclusions auxquelles nous avons été conduits.

Si ces conclusions sont exactes, elles autorisent à accorder aux Romains, dans l’histoire du roman, une part plus grande qu’on ne le fait d'ordinaire. Le roman de pure imaoination, sous les différentes formes dont l’existence est sarantie par les documents, roman mythologique, roman d'aventures, roman d'amour, est assurément une création grecque. Mais le Satiricon n’est pas un roman d’imagination, c’est un roman réaliste ; 1l est consacré avant tout, comme le mime et la satire, à la peinture de la vie quotidienne. On a formé, nous l’avons indiqué déjà, et assez naturellement, l'hypothèse que le roman réaliste serait né en Grèce, comme le roman d'imagination, et cela dès l'époque alexandrine. Mais ce n’est là qu’une hypothèse. Les faits acquis sont les suivants : 10 Le roman réaliste apparaît pour la première fois à Rome dans l’œuvre de

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Pétrone. 20 Le Satiricon, qui doit beaucoup au genre grec de ja nouvelle, en est cependant trop différent pour y être rattaché. 30 Si l’on considère l'ouvrage, le peu que nous savons de la personne de l’auteur, de ses idées et de ses intentions en matière littéraire, on a l'impression que Pétrone a travaillé sans modèle, qu’il a eu un contact direct avec les éléments dont il a composé son œuvre, satire, épopée, nouvelle, et qu’il en a fait la fusion par un effort personnel ; d’ailleurs son talent d’observateur a puisé larsement dans la réalité elle-même. 40 Le genre auquel Pétrone doit le plus, non seulement pour la forme et le contenu de son ouvrage, mais surtout pour l'inspiration créatrice qui s’y montre, c’est la satire, le genre romain par excellence.

Le roman réaliste nous apparaît donc comme une création romaine, toute pénétrée d’ailleurs d'éléments et d’influences grecs. L'originalité des Romains y est de même nature que dans la satire ou dans l’élécie, deux genres qui. ont avec le roman réaliste un caractère commun, celui d’appartenir à la littérature mimique par essence, ou de lui devoir la plus grande partie de leur contenu.

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