C. — LES VERS DANS LE SATIRICON
Il y a des vers dans le Satiricon. C’est un des traits qui donnent à l’ouvrage sa physionomie originale. Il importe donc d’y insister un peu.
D'abord combien y en a-t-il ? Pétrone a inséré dans son roman deux poèmes qui, bien qu'ils aient avec l’action un certain lien, forment en quelque sorte des enclaves poétiques. Ils ont leur sujet propre et une étendue assez grande pour que le lecteur, pendant qu'il les lit, soit supposé oublier momentanément l'intrigue du roman. Ce sont : le poème de la prise de Troie (ch. 89, 65 vers) et le poème de la guerre civile (ch. 119-124, 295 vers). Ces deux poèmes, qui sont des épisodes nettement distincts, étant mis à part, 1l reste peu de vers dans le Satiricon : 254 en tout !, répartis par
1 ]l y a quelques chances, d’ailleurs, pour que la proportion des parties perdues
oroupes d'étendue inégale, dont un seul dépasse vingt vers (ch. 5). On ne peut donc pas dire qu’il y a dans le Satricon un mélange de la prose et des vers, mais que la poésie y est présente comme un élément de variété auquel l’auteur recourt avec beaucoup de ménagement.
Pétrone emploie des mètres variés, parfois plusieurs dans le même poème (5, 109), et 1l les choisit conformément au sujet traité. L'étude de la métrique de Pétrone nous intéresse moins ici que le rapport des parties en vers avec l'ensemble de l’ouvrage.
Tout d’abord, en quoi consistent ces parties ou parcelles poétiques, et quel en est le contenu ?
[ y a d’abord des citations très peu nombreuses, six en tout, dont cinq de Virgile et une d’Horace. Nous faisons abstraction 1e1 des emprunts faits à Virgile et à Lucain dans les deux poèmes; ce sont d’ailleurs le plus souvent des adaptations, et non des citations. La rareté des citations est un trait commun à presque toutes les œuvres artistiques de l'antiquité ; l’auteur ancien les évite pour conserver l’unité du ton. Le choix des auteurs cités est à signaler à cause du orand rôle que joue dans le roman, comme nous le verrons, la parodie de l’épopée.
Les passages en vers qui appartiennent à Pétrone luimême peuvent se diviser en deux groupes : les plus longs, qui par leur étendue même produisent un arrêt momentané dans le développement du récit (ce sont les deux poèmes), et les autres, dont le rapport au récit est beaucoup plus étroit. Les passages du premier genre eux-mêmes ont un lien assez apparent avec la partie du récit où 1ls se trouvent. Le récit de la prise de Troie nous est donné comme la description versifiée d’un tableau que les personnages ont sous les yeux dans une galerie. Le poème ne prend pas beaucoup
aux parties conservées soit plus faible pour les vers que pour la prose. Les abréviateurs paraissent, en effet, avoir pris intérêt aux passages en vers, car ils nous en ont transmis quelques-uns isolés (80, 9 ; 82, 5 ; 131, 8 ; 139, 2).
LE SATIRICON EF SES ORIGINES Se)
plus de place ‘que n’en prendrait la description en prose d’un tableau ancien de grandes dimensions, qu'il faut nous représenter comme surchargé de scènes et de personnages. Le poème de la Guerre civile est récité par Eumolpe à titre d'illustration des préceptes qu’il vient de donner sur la composition de l'épopée. Le plus long des poèmes du Satrricon après les deux précédents (ch. 5, 22 vers), qui contient . une exhortation au futur orateur, c’est la deuxième partie d’un discours prononcé par le rhétéur Agamemnon au cours d’un débat sur lés causes de la décadence de l’éloquence.
Parmi les courts passages en vers du Sätiricon, il faut encore distinguer deux espèces. Les uns font partie de l’action elle-même; ce sont des éléments du récit, nécessaireés ou du moins utiles, que l’auteur a mieux aimé écrire en vers qu'en prose. Les autres sont en dehors de l’action : ce sont des commentaires poétiques des situations ou des paysages décrits. Voici des exemples du premier genre au chapitre 23, le cinaedus, le danseur qui accompagne Quartilla, chante, et naturellement en vers ; au chapitre 108, sur le navire, après la bataille, Tryphène vient en ambassadrice exhorter à la paix les partisans d’Encolpe et de Giton ; elle les harangue en vers, et le choix du vers s'explique,
car la situation est traitée dans le style de l’épopée ; au
chapitre 133, Encolpe vient au temple de Priape pour conjurer la colère du dieu, et, dans un ouvrage où le vers est admis, 1l est tout naturel que sa prière soit présentée en vers. Voici maintenant des exemples du second genre. Au chapitre 18, Quartilla, après avoir puni Encolpe et ses compagnons et fait sa paix avec eux, prononce quatre vers dans le style le plus solennel, qui commentent la situation et expliquent la morale de sa conduite; au chapitre 93, Eumolpe, invité à diner par Encolpe, déclame quelques vers pour justifier, et en même temps ennoblir, la simplicité du repas ; au chapitre 127, Encolpe, sous le nom de Polyænos,
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donne cours en quelques vers à l’enthousiasmé que lui inspiré la beauté de Circé. |
Comment se fait l'insertion des parties en vers dans la. trame de prose du roman? Elle se fait de différentes manières, mais toujours avec soin et d’une manière conforme au caractère du passage.
Les passages en vers les plus étendus, et qui ont le moins de rapport avec l'intrigue, sont annoncés par des phrases qui en justifient la présence et en expliquent le sujet. Ainsi, au chapitre 5, la partie en vers du discours du rhéteur Agamemnon est rattachée à la partie en prose par la phrase suivante : « Mais ne va pas croire que Je désapprouve l’im-: promptu sans prétention à la manière de Lucilius ; Je vais moi-même recourir à la forme du vers pour exprimer mal pensée. » Toutes les fois que se présente un passage en vers . de quelque étendue, Pétrone exprime le même sentiment de modestie et d’hésitation. Ainsi la tirade philosophicosatirique en vers de Trimalcion, au chapitre 55, est présentée, par pur artifice d’ailleurs, comme une citation de Publilius Syrus, et Trimalcion, en parlant de son auteur, loue sa morale, et non point son talent poétique. Au chapitre 119, le poème de la Guerre civile est donné comme une improvisation qui n’a pas encore reçu la dernière main. Dans d’autres passages, cette annonce de modestie s'exprime, non dans l’annonce du poème, mais dans l'accueil qu'il reçoit. La description en vers par Eumolpe du tableau sur la prise de Troie (ch. 89) est accueillie à coups de pierres par les visiteurs de la galerie ; la modeste élégie (elegidarion) du même sur les cheveux coupés d’Encolpe et de Giton (ch. 109) est qualifiée par Encolpe de ridicule (410, 1 : Plura volebat proferre, credo, et ineptiora praeteritis). Ces passages nous apprennent, d’abord, que l’amour-propre d'artiste est grand chez l’auteur, et 1ls sufliraient à nous avertir, si nous ne le sentions bien par ailleurs, que le Satiricon est tout autre chose qu’une fantaisie de grand seigneur. Ils nous
avertissent aussi que Pétrone se méfie de son talent de poète, et les vers du Satiricon ne sont pas en effet la meilleure partie de l’ouvrage. Cette méfiance de l’auteur ne nous permet d’ailleurs aucunement de supposer qu'il considère ces essais poétiques avec indifférence, et qu'il n’y a pas donné tous ses soins : on peut travailler avec beaucoup de zèle, et en même temps se rendre compte que l’on n’a pas très bien réussi.
Les passages en vers qui sont plus courts, et qui ont un rapport plus direct avec l’action, ne sont introduits par une phrase d'annonce que lorsque la situation l’exige. Par exemple les trois vers informes déclamés par Trimalcion au chapitre 55 sont annoncés par le narrateur Encolpe dans les termes suivants : QC stalimque codicillos poposcit, et non diu cogitatione distorta haec recitavit. » Toutes les fois qu'il le peut, et en réalité presque toujours, Pétrone se dispense de la phrase d'annonce, qui alourdit le récit, et le personnage qui parle passe sans transition de la prose aux vers : par exemple Ascylte au chapitre 14, Eumolpe au chapitre 83, Encolpe lui-même au chapitre 127. L'exemple le plus remarquable du passage de la prose au vers sans transition et sans annonce se trouve au chapitre 135 : la description faite par Encolpe de la demeure de la prêtresse Œnothea. Ici 1l Y a entre le vers et la prose une sorte d'opposition, et cette opposition elle-même est recherchée par l’auteur et rendue par lui aussi apparente que possible pour un effet de parodie ou de burlesque. I] lui plaît de faire intervenir brusquement le ton et le style de la poésie épique pour décrire cette chambre (cella) misérable et malpropre.
À quels personnages sont attribués les passages en vers ? Presque tous les personnages principaux s'expriment en vers à un moment quelconque du roman, et même aussi quelques personnages épisodiques : le danseur amené par Quartilla, la prêtresse Œnothea. Chez aucun le discours en vers nest contraire à la vraisemblance ; tous sont assez
instruits pour être supposés capables de mettre debout quelques vers. Trimaleion, qui n’a aucune instruction, à du moins des prétentions à l'instruction. Celui qui parle le
plus longuement en vers, et à qui Pétrone attribue les deux
passages en vers les plus étendus, c’est le poète Eumolpe, et cela est naturel. Celui qui parle le plus souvent en vers, c’est l’auteur supposé du récit, Encolpe, et cela encore est
naturel, conforme à la fiction qui fait de lui le narrateur des:
événements décrits; Encolpe paraît être d’ailleurs avec Eumolpe le personnage le plus cultivé du roman. Ni le
Tarentin Tichas, ni Giton ne s'expriment en vers : le premier ne joue, dans la partie de l'intrigue que nous pouvons suivre, qu'un rôle effacé ; son rôle devait être plus impor-
tant dans la partie précédente que nous avons perdue. Quant à Giton, c’est des trois coureurs d'aventures, Encolpe, Ascylte et lui, le moins cultivé et celui qui paraît avoir
vécu dans les milieux les plus bas ; c’est aussi le plus Jeune.
Pétrone ne fait Jamais parler en vers, autant du moins que nous pouvons en juger, les personnages dont la condition ou le rôle ne suppose aucune culture, esclaves, servantes, marchands à l’étalage, muletiers, ete., c’est-à-dire ceux dans la bouche desquels un discours en vers serait invraisem-
blable. Le souci qu'a l’auteur de la vraisemblance est sen-
sible dans la manière dont 1l fait parler Trimalcion. Celui-ei s’exprime en vers dans quatre passages : une fois, c’est pour faire une citation d’un passage de Virgile probablement très banal (ch. 39) ; deux fois (ch. 34 et 55) 1l n'arrive à composer que quelques vers, d’ailleurs faux ; une fois ül
prononce un poème de seize vers bien faits (ch. 55), mais Pétrone présente comme une gçitation de Publlius Syrus
ces vers, que Trimalcion a retenus à cause de leur saine morale. Enfin nous voyons l’auteur lui-même s'exprimer en vers dans son ouvrage ; le passage où il se laisse aller ainsi à paraître en personne est particulièrement important, bien que très court : 1l se trouve au chapitre 132. I y à là
huit vers qui paraissent être mis, pour le respect de la fiction, dans la bouche d’Encolpe, sans que cela soit d’ailleurs expressément indiqué, mais qui sont en réalité pensés par Pétrone lui-même.
Si nous considérons les moments de l'intrigue dans lesquels l’auteur s'exprime en vers, nous n’observons pas la même recherche de vraisemblance que dans l'attribution des vers aux différents personnages. Par exemple, au chapitre 14, Ascylte se met à parler en vers au milieu d’une discussion qu'il a avec Encolpe en plein marché sur le meilleur moyen de rentrer en possession du manteau qui contient leur argent, et 1l développe un lieu commun peu vraisemblable à cette place, qui dans la réalité aurait surpris son interlocuteur, et lui aurait causé quelque impatience. Ce passage et quelques autres, par exemple la description de la chambre d'Œnothea au chapitre 135, nous font connaître l’explication de la présence de vers dans le Satiricon. Ils y sont un élément de variété et de fantaisie. [ls donnent à l’auteur le moyen d'intervenir, de se dérober à la convention fondamentale du livre, le récit autobiographique, aussi bien qu'aux vraisemblances particulières de la situation. Ils lui servent à nous démontrer qu’une des lois suprêmes de son art, c’est d’obéir à sa fantaisie.
IL lui suffit d’ailleurs de nous rappeler à l’occasion cette liberté souveraine. Dans l’ensemble il observe et les convenances artistiques, en ne mêlant les vers à la prose que dans des proportions discrètes, et les convenances psycholooiques, en n’attribuant les discours en vers qu’à des personnages chez qui ils ne nous choquent pas.
Les caractères des parties en vers, tels que nous venons de les définir, nous fournissent une indication précieuse sur
les origines véritables du Satiricon ; c’est un point sur lequel
nous reviendrons plus loin. Nous aurons aussi, par la suite, à signaler l'emploi que Pétrone fait des vers comme un des éléments du caractère parodique de l'ouvrage.