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AVANT-PROPOS

Le plomb doit à l'ensemble de ses propriétés l'universalité de ses applications. Ce corps est en effet le plus lourd, le plus malléable et le plus fusible de tous les métaux communs. Les agents atmosphériques ne lui font subir qu'une altération très superficielle qui lui sert de vernis protecteur et lui permet de résister dans des circonstances où la plupart des métaux seraient rapidement hors d'emploi.

Ces propriétés remarquables permettent à chacun d'employer le plomb à une foule d'usages. S'agit-il en effet de fabriquer un projectile, de réparer la brèche faite à une meule, de fixer une grille dans un mur, de réparer rapidement une toiture, un réservoir, la coque d'un bateau, l'emploi du plomb se présente immédiatement à l'esprit tout au moins pour un travail provisoire que les circonstances transforment la plupart du temps en une œuvre définitive. Les canalisations de gaz, d'eau, d'électricité mettent également à profit les précieuses qualités de ce métal ; elles permettent seules d'assurer le confort et l'hygiène de nos grandes agglomérations urbaines.

La fusibilité et la malléabilité du plomb permettent d'agglutiner en quelques instants les débris hors d'usage et de régénérer le métal sous une forme directement utilisable par des manipulations d'une extrême simplicité qui n'exigent pas un outillage spécial? Pour ces raisons le vieux plomb a une valeur peu différente de celle du métal manufacturé en lames ou en lingots. Cette considération, d'ordre économique, aide beaucoup à la vulgarisation des applications.

Pour d'autres raisons, les dérivés du plomb, alliages, oxydes, sels et combinaisons plus complexes ont une importance au moins égale à celle que présente le métal. La peinture, l'imprimerie, la cristallerie, la fabrication des poteries

et des émaux sont tributaires du plomb dans une très large mesure.

Mais ce métal qui se prête aux capricieuses exigences de notre civilisation outrancière, ces couleurs présentant d'indéniables qualités^ ces composés difficiles à remplacer dans leurs multiples applications, peuvent être des poisons pour notre organisme, soit au cours de leur préparation, soit au moment de leur emploi : poisons d'autant plus redoutables que leur action est généralement lente, et qu'elle varie dans une large mesure avec la constitution et l'hygiène habituelle des sujets exposés à l'intoxication. Les empoisonnements aigus par le plomb sont en effet extrêmement rares (ou du moins rarement rapportées à leur véritable cause) : c'est insidieusement que le plomb ou de ses dérivés introduits à doses infinitésimales dans l'économie, se fixent sur certains tissus et provoquent peu à peu des troubles de la nutrition auxquels succède une déchéance générale de tout l'organisme Seule, une manifestation paroxystique de l'imprégnation saturnine, une colique avec constipation opiniâtre, sorte de névralgie intestinale, généralement suivie de paralysies locales, a permis d'établir pour la première fois l'étiologie des accidents saturnins.

Quand le malade appartenait à une des grandes corporations d'artisans maniant journellement le plomb ou ses dérivés, la colique métallique, colique des peintres ou colique des potiers, était facilement diagnostiquée. Il n'y a rien à ajouter aux anciennes descriptions de Stockusen, de Haën, Astruc, Dubois ou Tronchin, sauf peut-être la notion clinique du liséré gingival, signature de l'infection.

Il n'en était plus de même quand des coliques analogues régnaient périodiquement dans une contrée déterminée, dans une communauté laïque ou religieuse, ou à bord d'un bâtiment. On se bornait alors à décrire l'affection sous les noms de colique nerveuse ou colique sèche, colique végétale, colique de Poitou, de Madrid, de Normandie, de Devons/tire,

de Surinam. La confusion très excusable d'ailleurs de la colique de plomb avec l'appendicite, la colique néphrétique et l'occlusion intestinale, contribuait à jeter l'indécision dans l'esprit des cliniciens les plus sagaces. C'est ainsi que Ton décrivait des épidémies saisonnières de coliques de miserere alors qu'il s'agissait simplement de coliques de plomb duesà la déplorable habitude de prévenir ou de corriger l'ascescence des boissons fermentées en les additionnant de plomb métallique, de litharge ou de céruse. La nécessité de traiter ainsi ces boissons au moment même où les variations de température provoquaient des fermentations secondaires, faisaient rapporter à des influences saisonnières ce qui était simplement dû au plomb. On comprend donc comment la genèse de certainsaccidents saturnins a pu être longtemps méconnue. Pour établir l'étiologie de ces accidents, il a fallu toute la sagacité d'une pléiade d'observateurs dont les noms marquent les étapes de l'histoire du saturnisme, Citons en particulier, Stockusen, Citois (Citésius), de Haën, Weissmann, Àstruc, Dubois, Stoll, Tronchin, Desbois de Rochefort, Georges Backer, Hardy, Tissot, Mérat, Andral, Grissolle, Tanquerel des Planches et Lefèvre, dont les travaux ont permis d'établir la communauté d'origine d'affections empruntant à des conditions locales une certaine individualité.

Les progrès de l'hygiène ont rendu de plus en plus rares les accidents d'origine alimentaire dus à l'usage de récipients, de serpentins et de couverts en plomb, ou à l'emploi d'ustensiles étamés, vernis ou émaillés dans de mauvaises conditions. Les accidents saturnins que Ton observe de nos jours sont généralement d'origine professionnelle. Ce sont les ouvriers peintres et les électriciens (pose des câbles électriques et fabrication des accumulateurs) qui fournissent à l'heure actuelle le gros contingent des intoxiqués. La principale de ces causes disparaîtrait immédiatement si les pouvoirs publics avaient l'énergie de prohiber l'emploi de la céruse. Souhaitons que la campagne si vaillamment menée jusqu'à l'heure actuelle par nos regrettés maîtres J. Bergeron et J.-V. Laborde, ait enfin sa sanction logique qui doit

être la prohibition absolue, car en matière d'hygiène il ne saurait y avoir de demi-mesure.

C'est à l'étude historique, clinique et prophylactique du saturnisme que nous consacrons ce travail.

Afin de faciliter les recherches bibliographiques à ceux qui pourraient être appelés à puiser quelques renseignements dans cet ouvrage, nous avons placé à la fin de chaque article les documents biographiques et bibliographiques correspondant aux matières traitées dans cette division de notre travail. Il n'y a d'ailleurs eu qu'un très petit nombre de monographies complètes du saturnisme en dehors des articles des Dictionnaires ou des Traités de médecine, sources auxquelles on a naturellement recours sans recherche bibliographique préalable. Un index général ne présente donc aucune utilité pratique.

Plusieurs de nos maîtres et de nos amis ont bien voulu mettre à notre disposition leurs notes particulières et leurs observations. Ne voulant établir aucune distinction entre des collaborations qui ont eu le même caractère de bienveillance et de solidarité scientifique, nous adressons l'expression de notre bien vive reconnaissance à tous ceux qui nous ont aidé de leurs conseils.

Nous rappellerons cependant que l'accueil amical rencontré par nous dans les services de l'hôpital Tenon, et plus particulièrement chez MM. Launois, Achard, Ménétrier, Lamy et Klippel, a été pour nous du plus grand secours. Il nous a permis d'effectuer nos recherches dans des conditions particulièrement favorables.

M. le professeur Debove, doyen de la Faculté de médecine, a bien voulu nous faire l'honneur d'accepter la présidence de notre thèse, nous le prions d'agréer l'expression de notre sincère gratitude.

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