CHAPITRE VI
GÉNÉRALITÉS SUR LA PATHOGtÉNIE, LA THÉRAPEUTIQUE ET LA PROPHYLAXIE INDIVIDUELLE
Pathogénie générale. — Nous avons suffisamment insisté au cours de cette description du saturnisme sur les théories pathogéniques émises à propos de chacune des manifestations cliniques de cette intoxication : nous allons rechercher maintenant si quelques-unes de ces théories présentent assez de généralité pour s'appliquer à l'ensemble des phénomènes morbides observés.
Les théories échafaudées sur les troubles hématiques, sur les lésions vasculaires et sur les phénomènes circulatoires qui en dérivent pourraient à la rigueur expliquer tous les symptômes observés.
Une anémie intense peut provoquer des troubles de la motricité, de la sensibilité générale et de la sensibilité spéciale. Rosenstein, Jaccoud, Charlier émettent l'opinion que les symptômes encéphalopathiques seraient la conséquence de l'anémie cérébrale.
Les troubles vasculaires (artériosclérose, spasme périphérique, hypertension artérielle) qui constituent en quelque sorte les manifestations d'une artérite saturnine, peuvent expliquer le développement presque fatal de la néphrite terminale, l'intégrité relative du foie, organe plutôt veineux qn'artériel, la fréquence des accidents apoplectiques et d'un syndrome cardiovasculaire voisin du Hogdson.
La théorie nerveuse, à laquelle le professeur Lancereaux paraît rattacher toutes les manifestations du saturnisme, tiendrait même, pour cet auteur, l'anémie sous sa dépendance immédiate. Cette théorie permet seule de concevoir une
pathogénie générale des intoxications exogènes et endogènes (voir Intoxications similaires). L'imprégnation du système nerveux par un poison quelconque retentit sur toutes les fonctions, «r Le système nerveux commande tous les phénomènes chimiques de l'organisme ; une fois que le système nerveux est atteint, tout le chimisme de l'être est en souffrance. Il n'y a plus de nutrition suffisante, parce que le système nerveux, qui préside au trophisme de toutes les cellules vivantes, est profondément lésé. Son intoxication amène des troubles graves de la nutrition dans toutes les cellules de l'organisme. » Ces lignes, écrites parle professeurCh. Richet, à propos de la tuberculose et de sa toxine, s'appliquent évidemment à toutes les intoxications.
Une théorie chimique qui expliquerait la plupart des phénomènes observés par une localisation élective du plomb sur tel ou tel tissu, sur tel ou tel organe, serait évidemment très séduisante. Nous savons, par exemple, que le poison parait présenter une certaine affinité pour la substance nerveuse, pour le foie, le rein et la rate : mais la quantité de plomb retrouvée dans les viscères des saturnins chroniques n'est guère en rapport avec l'intensité des phénomènes observés. Il semble que le plomb puisse agir à la longue comme certaines toxines qui frappent un organe ou un tissu sans qu'il soit possible de déceler ensuite l'élément toxique dans l'organe ou dans le tissu considérés.
Nous ne nous arrêterons pas à la conception de Todd, qui regardait toutes les maladies saturnines comme les conséquence plus ou moins directes de la goutte; mais nous dirons quelques mots de la théorie d'après laquelle les accidents saturnins seraient simplement des manifestations de Vherpétisme ou arthritisme révélés par l'intoxication comme le sont également les accidents hystériformes. « Les individus de souche herpétique sont particulièrement sujets aux lésions viscérales du saturnisme, et, surtout, à l'artériosclérose. Cela s'explique si l'on songe que le plomb localise son action sur le système nerveux de la vie végétative, qui est, en même temps, le siège des désordres fonctionnels caracté-
ristiques de l'herpétisme. » (Làncereaux, Traité de médecine, 1903.)
Les mécanismes pathogéniques basés sur ces théories doivent exister simultanément au cours du saturnisme confirmé. Mais jusqu'ici rien ne permet d'affirmer que l'organisme est attaqué d'abord par tel ou tel mécanisme. On peut aussi bien admettre, en effet, une anémie d'origine névropathique qu'une névropathie d'origine anémique, et d'ailleurs, loin de s'exclure, ces processus morbides s'entretiennent réciproquement en plaçant V organisme dans un cercle vicieux.
L'évolution fatale de l'artériosclérose et de la néphrite créées par l'hypertension vasculaire et entretenant cette tension anormale, le processus inverse dont on connaît de nombreux exemples, l'action réciproque du cœur hypertrophié et des obstacles créés à la circulation, l'influence non douteuse des lésions nerveuses périphériques sur le neurone central et la répercussion des altérations de ce dernier sur les voies périphériques, sont des exemples non douteux, d'observation journalière, de cette aptitude morbide de l'organisme.
Le primum movens nous échappe parce que notre attention ne se trouve appelée qu'au moment où les processus synergiques réversibles sont définitivement installés.
Sans prendre parti pour l'une ou l'autre de ces théories, nous croyons légitime d'admettre que le premier effet du plomb — comme de tout autre élément hétérogène introduit dans l'organisme — est de provoquer une réaction leucocytaire qui amène une véritable tolérance ou accoutumance, si le poison est introduit à doses suffisamment réfractées. Les cellules migratrices, retenues par le foie, le rein et les organes hématopoïétiques, localisent régulièrement le plomb dans les sécrétions ou formations éliminatrices : bile, sueur, urine, salive et productions épidermiques.
Tant que l'harmonie se maintient entre le processus assez complexe d'élimination et l'absorption journalière, l'intoxication plombique ne se traduit guère que par la tendance
vers l'anémie et vers révolution artérioscléreuse ; mais, qu'une quelconque des voies d'élimination se trouve fermée, et l'organisme réagit violemment. On assiste alors à l'éclosion des divers épiphénomènes que nous avons décrits : colique, arthralgie, encéphalopathie, etc.
Cette conception se trouve implicitement formulée dans les écrits de Claude Bernard, de Legroux, de Herraann, de Jaccoud et de J. Renaut. Nous nous sommes borné à y introduire la notion des phagocytes que nos expériences personnelles nous permettent d'étendre à la pathogénie du saturnisme, comme cela a été déjà fait d'ailleurs pour des intoxications analogues (hydrargyrisme, arsenicisme).
Nous venons d'expliquer l'accoutumance — si remarquable — chez certains sujets — par l'intervention des globules blancs. Nous pourrions également invoquer un autre mécanisme et admettre que les humeurs du sujet régulièrement soumis à l'imprégnation plombique acquièrent des propriétés antitoxiques. Cette sorte de vaccination antiplombique est aussi vraisemblable , que les faits de même ordre observés par Beredska et par Stassano dans leurs travaux sur l'hydrargyrisme et Tarsenicisme.
Une autre notion intervient également dans l'analyse des phénomènes observés. Nous voulons parler de l'influence manifeste du surmenage général ou local, sur le développement de phénomènes morbides de tout ordre, et plus particulièrement sur les localisations systématiques. Les travaux de Manouvrier, de Joteyko, de Charrin et Carnot, et de Mme Baraks-Doïlidsky ont mis nettement en lumière l'influence de ce facteur étiologique et pathogénique.
Nous devons enfin tenir compte de l'hérédité : les hérédités saturnine, névropathique et arthritique pour ne citer que les principales, donnent certainement la clef de certaines idiosyncrasies et des différentes modalités que peut affecter l'intoxication saturnine chez des sujets soumis à des chances égales d'imprégnation, dans des conditions aussi identiques que possible.
Thérapeutique générale. — La thérapeutique générale du saturnisme confirmé ne présente aucune particularité. Elle est calquée en quelque sorte sur le traitement de la colique de plomb que nous avons exposé plus haut; elle doit donc satisfaire aux indications suivantes :
1° Favoriser l'élimination du plomb;
2° Fortifier l'organisme affaibli par l'intoxication;
3 Û Eviter ou tout au moins restreindre toute imprégnation ultérieure par la prophylaxie générale et la prophylaxie individuelle.
Elimination du plomb. — L'élimination du plomb est favorisée par un grand nombre de médicaments parmi lesquels nous citerons en première ligne : les iodures, les bromures, les nitrates, les chlorates qui paraissent agir non pas en solubilisant le plomb, mais en modifiant la nutrition générale et, par suite, les échanges, sécrétions et excrétions. (I est h remarquer que Faction de chaque médicament paraît s'épuiser rapidement et qu'il convient en conséquence de varier souvent les formules. On remplira facilement cette indication soit en administrant successivement les diverses catégories de sels que nous avons indiquées, soit en variant la basu, — potassium, sodium, strontium, ammonium, — pour un même élément électronégatif, tel que le brome, par exemple.
Pour agir d'une façon plus directe sur les diverses sécrétions, il convient de lutter contre le spasme vasculaire périphérique par la médication sudorale directe ou indirecte, par remploi des vaso-dilatateurs, par le massage, l'hydrothérapie (douche tiède, douche sulfureuse* bain russe), le jaborancli, etc. Ces dernières médications demandent à être appliquées avec discernement sous le contrôle médical immédiat. La médication sulfurée sous toutes ses formes, soufre, miel soufré, sulfure de sodium, hyposulfite de soude, paraît provoquer tout à la fois Finsolubilisation et l'élimination de l'élément toxique. La contradiction n'est d'ailleurs qu'apparente ontre les deux mécanismes. 11 est en effet vraisemblable d'admettre que le soufre libère le plomb [des com-
binaisons qu'il a pu contracter dans l'organisme et le transforme de nouveau en un élément hétérogène qui devient la proie des cellules migratrices. La médication soufrée offre en outre l'avantage d'insolubiliser le plomb éliminé par la bile ou par la muqueuse intestinale et d'empêcher ainsi la réabsorption.
Le lavage du sang qui convient surtout au traitement des accidents aigus peut rendre également des services dans l'intoxication chronique. Ce mode de dépuration peut être réalisé par les saignées, les injections de sérum, les grandes entéroclyses, les purgations salines à doses réfractées et répétées.
V électrocataphorèse percutanée encore très discutée à l'heure actuelle nous paraît cependant digne de fixer l'attention. Les expériences de laboratoire faites de divers côtés semblent démontrer la réalité du transport des ions sous l'influence de l'électrolyse. Nous avons réussi à opérer à volonté la fixation ou le départ du plomb en soumettant des animaux à sang froid à l'influence d'un courant continu. Il reste à trouver un dispositif permettant de réaliser sur l'homme une électrolyse efficace, sans altération des tissus au point de contact des électrodes.
(Voir Traitement delà colique de plomb.)
Régime diététique et prophylaxie. — Le régime diététique et médicamenteux du saturnin doit viser l'anémie, les diverses dégénérescences, l'artériosclérose, la névropathie.
La médication martiale (oxalate de fer et iodure de fer) devra alterner avec le traitement iodotannique. Ces deux médications trouveront particulièrement leur application chez les 'sujets n'ayant pas atteint leur complet développements (chez les enfants, chez les adolescents) et chez les femmes.
La dégénérescence neuro-musculaire sera traitée par le massage sous toutes ses formes v l'électrisation, la rééducation musculaire, les douches et les bains sulfureux, le phosphure de zinc, la strychnine.
Contre l'imminence d'accidents imputables à l'artériosclérose, on pourra employer la médication vaso-dilatatrice (iodures, nitrites, poudre composée de Lauter Brunton : bicarbonate, nitrate et azotite de potasse, l,80-l,20-0,03\
Le régime lacté intégral doit être institué chaque fois que l'on voit apparaître les prodromes d'accidents saturnins. D'autre part, une alimentation riche en matière grasse a toujours été considérée comme un excellent préservatif du saturnisme (Weil, de Lyon). Le lait et les matière grasses constituent des diurétiques et des cholalogues de premier ordre, qui régularisent l'élimination du plomb.
D'après le professeur Potain, les multiples précautions consignées dans les traités d'Hygiène professionnelle sont à peu près inutiles. Un seul conseil est à retenir : Y intoxication se produisant à peu près exclusivement par le tube digestif, il faut à tout prix éviter V introduction des poussières plombiques dans la bouche et dans les narines. Il convient donc de placer dans les ateliers des écrans humides et des aspirateurs au voisinage des endroits où les poussières sont produites. Il conviendrait également d'obliger les ouvriers à porter un masque respirateur quand ils se livrent à une opération qui les expose aux poussières (ponçage des peintures, tamisage des couleurs, controxydation et émaillage, diamantage, poudrage de la porcelaine ou du verre au moyen de l'émail tamisé, vitrification des étiquettes, préparation des agglomérés pour accumulateurs, etc.).
Les poussières en apparence les plus insolubles : cristal, émaux vitrifiés, poussière des ateliers de dessoudage, se dissolvent sans difficultés dans un suc gastrique hyperacide (Archambault). La gastrite acide des alcooliques est pour cette raison un des principaux facteurs de l'imprégnation plom bique (Potain).
Toute la prophylaxie générale et individuelle du saturnisme [professionnel tient donc dans cette formule : éviter les poussières plombiques.
Cette proposition ne pouvant pas toujours être observée avec toute larigueur désirable, il convient d'indiquer quelques
précautions élémentaires qui permettent d'atténuer dans une certaine mesure les inconvénients des poussières.
En première ligne se place Yéducation hygiénique de V ouvrier. Tout individu employé à titre définitif ou temporaire dans un atelier ou dans un chantier où le saturnisme peut exercer ses ravages, doit recevoir une instruction écrite le prévenant des dangers qu'il court et lui indiquant les précautions qu'il doit prendre pour éviter toute contamination.
Cette instruction pourrait être calquée surcelle que l'Association des industriels de France a édictée pour les ouvriers occupés à la fabrication des accumulateurs ou sur l'instruction donnée par Sommerfeld dans son traité : Handbuch der Geverbekrankheiten (voir thèse de Mlle M. Humbert, Paris 1902, n° 406).
Les ouvriers ne devraient jamais prendre leur repas ou rentrer chez eux sans avoir quitté auparavant leurs vêtements de travail, ces derniers devant rester dans un vestiairelavabo attenant aux ateliers. Ils doivent être astreints à porter les cheveux ras, la barbe courte; ils doivent se soumettre à des ablutions fréquentes à l'eau savonneuse ou à l'eau de Javel très étendue (Méhu). Il convient également qu'ils prennent un bain sulfureux par semaine.
Ce bain indicateur a surtout l'avantage d'appeler V attention de V ouvrier sur l'imprégnation de ses téguments. Il lui donne en quelque sorte la démonstration objective de la réalité des dangers que sa profession lui fait courir. Les gargarismes sulfurés journaliers, révélateurs du liséré gingival, rendraient un service analogue.
L'observation de ces prescriptions étant à peu près impossible pour les femmes, l'accès des ateliers à poussières plombiques devrait être interdit à ces dernières par les règlements de police sanitaire.
Les mesures générales de prophylaxie seront plus spécialement traitées au chapitre suivant consacré à la Législation et à l'Hygiène publique.
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