CONCLUSIONS
Nous nous sommes efforcé d'exposer l'état actuel de la question « Saturnisme » en insistant sur les trois points qui intéressent particulièrement le médecin, c'est-à-dire V étiola* giè, le diagnostic différentiel et le traitement.
A côté de ces bases essentiellement pratiques, nous avons cru utile de grouper toutes les données concernant l'historique, car nous estimons qu'en exposant l'évolution des idées sur tel et tel point, la notion actuelle — résultante des travaux ultérieurs — s'impose mieux à l'esprit. C'est pourquoi nous avons cru nécessaire de donner à cette partie de notre travail un assez grand développement tant pour ce qui concerne le saturnisme en général, qu'en ce qui a trait à divers points particuliers : à la pathogénie et au traitement, par exemple.
Ayant commencé ce travail à la suite de recherches poursuivies depuis de longues années dans les laboratoires de Duquesnel et de Laborde, sur la localisation et l'élimination des poisons, nous nous étions proposé de revoir et de préciser — s'il était possible — les notions assez contradictoires qui régnaient sur la toxicologie du plomb, alin d'en faire la base d'une étude méthodique et rationnelle du saturnisme. Nous estimons en effet que les recherches concernant l'absorption, la localisation et l'élimination constituent les bases fondamentales de toute étude physiologique et peuvent seules donner la clef du problème pathogénique. Mais il ne suffit plus, à l'heure actuelle, de caractériser la présence d'un toxique dans un organe après avoir séparé brutalement l'élément hétérogène des tissus qui le retenaient. Il fout encore suivre ce toxique dans ses migrations successives en
mettant à profit le concours de l'histologie. Il faut également pouvoir caractériser un poison non seulement par ses réactions cliniques ou physiques, mais encore par ses propriétés physiologiques. Tel sera désormais le but de la toxicologie.
Nous avons exposé plus haut (ch. iv de la I M partie) l'ensemble de nos recherches sur l'absorption, la localisation et l'élimination du plomb. Nous nous sommes également autorisé de ces recherches pour développer au cours de ce travail nos idées personnelles sur plusieurs autres points. Notre contribution à l'étude du saturnisme permettra — nous l'espérons du moins — d'élucider certains points controversés de la pathogénie des accidents saturnins. La localisation élective du plomb sur la substance grise de l'encéphale paraît confirmer la théorie basée sur l'origine centrale des affections nerveuses provoquées par le saturnisme. La localisation sur les phanères permet de déceler les imprégnations douteuses ou méconnues. La mobilisation des réserves plombiques de l'organisme du saturnin, mise en évidence par l'élimination urinaire, fécale et phanérienne au moment des crises ou épiphénomènes, explique, sinon la pathogénie, du moins le mécanisme causal immédiat de ces accidents aigus.
La technique que nous avons adoptée après de longs tâtonnements, peut être facilement vérifiée par des essais synthétiques. Elle permettra toujours au clinicien d'asseoir son diagnostic sur des bases irréfutables et de suivre la marche d'une intoxication.
La notion du plomb normal, sur laquelle nous avons insisté à plusieurs reprises au cours de ce travail, montre que des imprégnations méconnues peuvent exister en dehors des cas d'intoxication nettement catalogués. L'intoxication saturnine professionnelle ou alimentaire peut donc être considérée comme un des nombreux facteurs étiotogiques de dégénérescence de la classe ouvrière urbaine.
Nous avons souvent entendu répéter à nos maîtres, Bergeron, Lannelongue, Cadet de Gassicourt, qu'à partir de la troisième génération la descendance de gens robustes immigrés dans une cité était vouée fatalement à une morbidité infantile équivalant à l'extinction.
De tous les facteurs de cette intoxication complexe, le plomb paraît être le plus facile à supprimer parce qu'il est le seul que la législation puisse sûrement atteindre. C'est pourquoi nous avons cru intéressant de grouper dans un chapitre spécial tous les documents concernant l'hygiène et la police sanitaire. Nous pensons, en effet, que le saturnisme est essentiellement une maladie évitable maintenant que l'étiologie des accidents dus au plomb est nettement établie.
Il appartient aux pouvoirs publics de proscrire l'emploi de tout composé plombique qui peut être remplacé par un succédané inoffensif; d'interdire l'usage de toute technique professionnelle à laquelle peut être substituée une pratique moins dangereuse. Les administrations publiques ont déjà donné un exemple salutaire en proscrivant la céruse. La loi du 12 juin H 93 sur l'hygiène et la sécurité des travailleurs ainsi que les ordonnances citées au chapitre vu, suffisent en l'espèce à assurer la prophylaxie rigoureuse du saturnisme professionnel, à condition toutefois que le corps médical, véritable gardien de la santé publique, signale sans relâche aux services compétents les cas se présentant à son examen. La déclaration obligatoire assure la prophylaxie générale des maladies infectieuses, pourquoi n'assurerait-elle pas également la prophylaxie de certaines intoxications en provoquant 1 assainissement des ateliers ou chantiers dangereux assimiles à des foyers d'épidémies professionnelles.
En résumé, le saturnisme peut être considéré comme une intoxication capable de révéler ou d'exagérer certaines diathèses latentes ou frustes, le plus souvent héréditaires, comme l'arthritisme, la goutte, l'hystérie et d'autres formes de dégénérescence*. Nous sommes également persuadé que
cette intoxication comme toute autre intoxication similaire peut créer à la longue des constitutions morbides très voisines de ces états diathésiques.
Parmi les affections saturnines aucune ne présente des symptômes rigoureusement pathognomoniques de l'imprégnation plombique. Mais certaines d'entre elles, l'anémie, l'obstruction intestinale dite colique de plomb, la paralysie des extenseurs, la néphrite interstitielle et la névrite optique caractérisent cette maladie — soit au point de vue clinique, soit au jxûnt de vue anatomopathologique — quand on les rencontre chez un même sujet. Le diagnostic étant surtout éclairé par l'association ou la succession de plusieurs de ces affections.
Les autres manifestations du saturnisme ne se différencient en rien des affections similaires, provoquées par toute autre infection ou intoxication, — par l'alcoolisme par exemple; — elles devraient donc disparaître du cadre nosologique du saturnisme.
Nous nous proposons de continuer cette étude en menant de front nos recherches sur les divers poisons minéraux. Nous espérons arriver ainsi à élucider le mécanisme des intoxications que les travaux actuels permettent d'envisager comme un processus univoque, comme une réaction générale de l'organisme contre l'intrusion d'un élément hétérogène.