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CHAPITRE III

ÉTIOLOGIE DU SATURNISME

Exposé général de Tétiologie saturnine. — Étiologie envisagée à divers points de vue.

L'étiologie du saturnisme peut être exposée de deux manières présentant chacune des avantages particuliers.

C'est ainsi que Ton peut étudier les intoxications imputables au plomb et à ses dérivés, chacun de ces corps étant considéré isolément sous les diverses formes qu'il peut revêtir [Exposé général de V étiologie saturnine).

On peut encore présenter les cas d'intoxications en les groupant sous les désignations qui circonstancient leur origine ou précisent la catégorie d'individus frappée. C'est ainsi que l'on décrira les intoxications d'origine professionnelle, alimentaire ou médicamenteuse et que Ton envisagera le saturnisme chez la femme ou chez l'enfant. Cette façon de procéder aura l'avantage de permettre l'étude rationnelle de la prophylaxie. Par contre, elle exposera à de fréquentes répétitions. Quoi qu'il en spït, nous présenterons la question sous ces deux formes; mais nous développerons plus particulièrement l'exposé général qui contient implicitement tous les faits relatés dans l'exposé des cas particuliers. C'est également dans cet exposé général que nous donnerons le plus grand développement aux notes bibliographiques.

§ I. — Exposé général de r étiologie saturnine.

Le plomb et ses dérivés peuvent être une source d'intoxication au moment de leur préparation, pendant leur emploi dans les arts ou dans l'économie domestique et consécutivement à leur emploi régulier quand des circonstances fortuites rendent le produit dangereux. Prenons un exemple : un tube de plomb peut intoxiquer le métallurgiste qui le fabrique, le

plombier, l'ajusteur ou l'électricien qui le pose, enfin l'individu qui fait un usage journalier de la canalisation, celui qui boit l'eau amenée par ce tube., La céruse est très meurtrière pour celui qui la fabrique et pour le peintre qui en fait un usage fréquent; elle peut également nuire à ceux qui habitent des locaux récemment réparés. On voit déjà la distinction qui s'établit entre l'intoxication presque inévitable, fatale en quelque sorte, des deux catégories d'ouvriers et l'intoxication généralement accidentelle du troisième individu frappé. Pour certains produits, la série des éventualités est encore plus complexe.

De toutes les phases possibles des dangers d'intoxication présentés par un produit au cours de son évolution économique, nous ne citerons généralement que celles qui comptent comme facteurs habituels dans la morbidité saturnine. Mais il demeure sous-entendu que toutes les autres phases ou éventualités existent ou peuvent exister et que la prophylaxie ne doit jamais désarmer.

A. — Intoxication par le plomb métallique et par ses alliages. [Cas observés; usages qui ont pu les provoquer; notices bibliographiques.)

Réparation et installation de presses, cuviers et autres ustensiles servant à la préparation des liquides fermentes : vin, cidre, bière, piquettes et boissons diverses.

Conservation de ces liquides et préservation des fermentations secondaires par la présence d'un morceau de plomb ou la cuisson d'une portion du moût dans des vases en plomb (cette pratique date des Romains). Voir historique : Colique végétale (Columelle, Dererustica y lib. XII, cap. XX).

Emploi de vases, assiettes, récipients ou réservoirs en plomb pour conserver l'eau ou les diverses boissons dans les installations particulières, les ateliers ou usines, à bord des navires (charniers avec siphons métalliques).

Emploi de ces mêmes ustensiles et des bassines, chaudières, alambics, cuisines distillatoires dans les installations privées et collectives où la préparation et l'usage exclusif de

l'eau distillée s'imposent. Voir « Colique sèche », historique, ch. 1. — Eaux distillées aromatiques plombifères.

Fabrication, pose, emploi journalier de canalisations diverses : eau, gaz, électricité, air comprimé. Intoxication des plombiers, gaziers, électriciens. Voir « Eau plombée » dans l'intoxication alimentaire.

Emploi de feuilles de plomb pour les toitures, les terrasses et contamination de Veau qui se rend ensuite dans les citernes. Franklin, dans une lettre citée par John Hunter et par Lefèvre, attribue l'attaque du plomb au contact des feuilles et des débris végétaux à réaction acide.

Voir sur le même sujet (Vaiuot et Gastou, Soc. méd. //., 23oct. 1891).

Emploi de feuilles de plomb sur le plancher des chambres de chauffe dans les usines et à bord des navires (M anouvrier- Lefèvre). Les ouvriers s'intoxiquent en marchant pieds nus sur le métal corrodé.

Réparations des meules par application de plomb dans les éveillures et contamination ultérieure de la farine et du pain. Nombreuses épidémies imputables à cette fâcheuse pratique : Epidémies de Fresnay-le-Gilbert, 18S8; de Laval, d'Albi, de Clermont-l'Hérault, 1877 ; de Chartres (D r Girouakd, Gaz. Hôp., 1862, p. 426); de Saint-Georges-sur-Eure, rapportée par Manoury et Salmon (Gaz. méd., 1865). (Médical Times, 1864, t. II, p. 260, 50 cas observés. — Calmels, Progrès méd., 23 oct. 1880. — Weber, Mùnsch. med. Woch., 29 avril 1902.)

Manipulation et nettoyage des moules à glace artificielle (L. Renon et E. Géraudel, Soc. méd. Hôp., H juillet 1901).

Fabrication et manipulation journalière des accumulateurs (Marcel Labbé et J. Ferrand, Soc. méd. Hôp., 27 déc. 1901, et Thèse de Mlle Humbert, Paris, 1902, n° 406).

Taillagc et battage des limes sur des étaux garnis de plomb.

Construction, emploi et entretien des chambres de plomb (préparation de l'acide sulfurique).

Polissage des pierres naturelles ou artificielles et du cristal

sur des meules en plomb garnies de potée de plomb ou de potée d'étain; saturnisme chez les lapidaires (Fiessinger, Méd. mod., 28 nov. 1900). — Nettoyage de l'ambre sur des blocs en plomb.

Coulage du plomb dans les instruments à vent (pour la décentration).

Laminage et rivage sur un tas en plomb ou entre des feuilles de plomb.

Projectiles, balles, grenailles : fabrication et emploi journalier des balles comme projectiles ou comme lest, balles logées dans le corps à la suite de blessures par une arme à feu. (Thèse Mabit, Paris, 1902. — Dufour-Labastide, Thèse Paris, 1902. — Bronwin, Union méd., 1867. — Voir Emploi thérapeutique des balles de plomb contre l'obstruction intestinale; — pilules perpétuelles, etc.)

Cas singulier d'un pécheur qui retenait avec ses lèvres un des plombs de son épervier au moment où le filet se déployait. (D r Bourglet [de Graissessac], Gaz. Hôp., 1891, p. 1376.)

Rinçage de bouteilles; grains de plomb demeurant enchatonnés. (Journ. chimie méd., juillet 1843. — Journ. méd. et chirurgie pratiques, t. XXII, p. 77, année 1851.)

Observation de Lasègue dont l'enfant présenta des accidents saturnins par suite de l'habitude qu'il avait contractée de passer dans sa bouche une plume préalablement égouttée et nettoyée sur des grains de plomb garnissant la rigole d'un encrier. Trousseau relate le cas d'un homme qui mâchait inconsciemment les grains de plomb de son encrier. [Gaz. Hôp., 1856, p. 425. — Absorption accidentelle de grains de plomb. Ruva, Gaz. méd., 1838.)

Consommation de gibier criblé de plomb. Danger que présente le gibier mariné dans une saumure vinaigrée. (Ritter, in Éléments de toxicologie de Rabuteau, p. 613.)

Intoxications par les vapeurs du plomb métallique pendant la coupellation, la cémentation, l'affinage, la fabrication des caractères d'imprimerie. (Stockhusen, traduit par Gardanne, 1776. — Ranque, Émanations du plomb, Paris, 1827.)

Combustion de bois de treillage, planches, moulures, etc.,

provenant de démolitions et recouverts de couleurs à base de plomb. Les vapeurs en se dégageant peuvent contaminer le pain cuit dans un four chauffé par la combustion directe de ces matériaux. (Ancienne observation de Combaluzier, lourn. méd. de V. et R., oct. 1760 et juin 1761. — Ducamp, Trib. méd., 1877; 65 cas observés. — Landrieux, Revue d'Hygiène, 1879 (7 cas). — Voir Législation.)

Emploi des fuseaux en plomb dans les métiers à la Jacquart. — Cette source d'intoxication citée autrefois (Dalmenèche, 1842) a disparu de notre pays. Observation récente de Schulereidger : bobines en plomb des métiers à velours des usines de Appenzel-sur-Rhin (Korrespond. Bleit. f. Schweiz Aerzt, 1902).

Emploi de chaînes à godets plombés pour monter Feau, le vin, la farine (Ogier et Bertrand, Ann. d'Hygiène et de Méd. lég., (3), t. XIX, p. 68, 1888).

Emploi des alliages et plus particulièrement de Fétain plombifère dit étain pauvre.

(Nous pourrions citer à nouveau sous ce titre presque tous les cas précédemment énumérés, car l'étain pauvre et le plomb sont communément employés l'un pour l'autre dans une foule de circonstances.)

Emploi de Fétain pauvre à la fabrication des plats, assiettes, gobelets, moules à glace et à confiserie, compotiers, légumiers et autres ustensiles utilisés à la préparation ou à la conservation momentanée des aliments et particulièrement des confiseries. (Voir Législation.) (Foveau de Courmelles, Acad. méd., 11 sept. 1894 : Boisson conservée dans un vase en étain. — Rendu, Soc. méd. Hôp., 16 oct. 1896 : Cidre conservé dans un pichet en étain pauvre (36 % de plomb). — Variot, Soc. méd. Hôp., 1901 : Intoxication par un gobelet. — Duquesnel et Meillère : Obs. inédite; empoisonnements graves par une glace aux fruits servie dans un compotier en étain.)

Emploi de la soudure des plombiers pour la réparation des ustensiles culinaires et la fermeture des boîtes à con-

serves. Balland, /. Ph. Ch. f 1891. — A. Gautier, Le plomb et le cuivre dans V alimentation et V industrie, 1883).

Tête de siphon en ètain plombifère. (Voir eau plombée et action de l'eau sur le plomb.) (John Attfield, Brit. med. Journ., p. 740, 6 juin 1874. — Moissan et Grimbert, Acad. méd., 1894).

Emploi de feuilles d'étain pauvre ou de plomb pour emballer le tabac à priser. Nombreux cas d'intoxication observés en Allemagne. (Gaz. Hôp., 1856, ch. îv, p. 13 ; d'après Med. cent. Zeit., nov. 1854, Maurice Meyer, de Berlin. — Garrod, Gaz. Hôp., 1872, p. 861. — Roth, Aertztich intclligenzblatt, 44, 1858. — Link, Schmidt's Jahrb., 1861, p. 111. — Rintel, Med. centr. Zeitung, XXIX, 75-77, 1860. — Zeimsen, Schmidt's Jahrbuch,\o\. 125, p. 174. — Intoxications à Heer-en-Thurgovie (Suisse) : Rumont, Berl. Kliniche, 1865, n° 28.)

Ètamage à Vétain pauvre facilement attaqué par les sauces et courts-bouillons dans la préparation desquelles entre le vinaigre ou le jus de citron. (Colique de La Rochelle, 1775, Colique de Madrid. — Barruel, Ann. d'hygiène et de médecine légale, t. X. — Observations personnelles ; voir Intoxication aiguë par le plomb.)

Emploi des feuilles minces en étain {papier (Tétairi) pour envelopper diverses denrées alimentaires, chocolat, fruits, confiseries, charcuterie ; pour garnir le goulot des bouteilles d'eaux gazeuses ou de vins champanisés. (Duputel, Cotisa dérations chimiques sur Vétiologie saturnine, Thèse Paris, 1873. — G. Pouchet, Mémoire du Comité cons. d'Hygiène, 1889.)

Cas de feuilles métalliques doublant les caisses à thé et contenant jusqu'à 90 °/ de plomb d'après nos analyses. (Observations du professeur Potain concernant un marchand de thé qui réservait pour son usage les fonds de boîte et le thé en débris. — Freeman, The Lancet, 1893.)

Capsulage des bouteilles. (Thèse Manouvrier, 1873; Observation, n° XXX). — Consommation des eaux capsulées : (D'Morty, Limoges, 1902.)

Etamage et soudage des boîtes de conserves (voir Législation.) Les conserves à l'huile (sardines) et à la saumure acide (harengs et maquereaux marines) attaquent facilement les alliages plombifères.

Fabrication et usage de jouets, sifflets, trompettes, soldats, ménagesde fillettes, en étain pauvre. (Variot, Soc. méd.Hâp+ A 26 avril 1902 : intoxication par une trompette.)

Emploi de robinets en étain pauvre ou en plomb adaptés aux fontaines filtrantes, aux tonneaux, aux percolateurs.

Comptoirs en étain plombifère (égouttures des) (Leroux),

Mesures en étain pour la vente au détail de divers liquides alimentaires (voir Législation.)

Ajutage plombifère pour biberons (Observation de Flem ming : Brit. med. Journ., 1865, résumée in Gaz. méd. Paris 1865).

Caractères d'imprimerie (fabrication à la main des). — Composition typographique. Polissage des caractères. (Philip, J.méd. de V. et R., 1763, t. XIX. — Thèse Masouviukiu 1873. — Thèse Balland, Paris, 1896.)

Intoxication par des objets galvanisés. (La galvanisation est facilitée par une addition de plomb au bain de zinc.)

Emploi de canules en plomb ou en étain pauvre pour lavements et injections (Observation inédite du D r Prudiiouhe, de Pithiviers : Attaque du métal par une solution de savon),

B. — Intoxication par les oxydes de plomb.

b') Litharge et Massicot. — En dehors des cas ritfs par Stockhusen, Ramazziniet Boerhaave, — où il estasses difficile de déterminer quelle est la part revenant au plomb et celle qui doit être imputée à ses oxydes, — on ne trouve guère que les anciennes observations d'empoisonnements dus aux vins lithargyrés. Cette pratique, née en Souabe et en Franconie, parait s'être étendue à un moment donné dans toute l'Europe; elle fut interdite en 1487 par une ordonnance de l'empereur d'Allemagne. Certaines coliques de Poitou étaient dues à l'usage de boissons lithargyrées (Discours du président Zeller : De noxa vini lithargyria mangonisati;

sur la colique dite « bellon » observée en Souabe. — Dictionnaire de James-Diderot, 1747. — Opinion de Sabatier rapportée par Buchan dans sa Médecine domestique, t. IV, ch. xxxv. — Celsi, Ratio occurrendimorbis, etc., 1783).

En 1854, quelques brasseurs de cidre et de bière clarifièrent les moûts avec de la litharge (Guérard et Chevallier, Rapport au Conseil d? hygiène et de salubrité. — Chevallier et Oluvier (d'Angers), Ànn. d'hygiène, t. XXVII, p. 104. — Hourmann). — La litharge entre dans la préparation de luts et de mastics, d'emplâtres; elle peut donc être la cause éloignée de certains cas d'intoxication.

b') Minium et oxyde puce. — Sous différents noms, ces deux oxydes sont très employés pour la fabrication du cristal, Témaillage, la peinture, etc. Il est d'usage de recouvrir au préalable de minium le fer qui doit recevoir une couche de peinture. Les ajustages de tuyauterie nécessitent l'emploi de luts ou mastics à base de minium. — Peinture des récipients ou réservoirs à eau : Rapport de A. Gautier au Conseil d'Hygiène de la Seine, 22 janv. 1886. — Relation d'un empoisonnement à bord du navire norvégien, Douna Zogla, The Sanitary Engineer, 1885; et Rapport de A. Gautier doc. cit.). (Voir Hygiène navale.)

b") Potée d'étain, potée de plomb, potée d'alliage. — Métal incomplètement oxydé présentant les qualités requises pour constituer un excellent intermédiaire dans le polissage des corps durs (cristal, fausses perles, camées, marbre, etc.). Intoxication chez les tailleurs de cristaux de Baccarat. (L. Guéroult, Ac. Se, 6 déc. 1899). — Saturnisme professionnel dans les marbreries. Sem.méd., 3 déc, 1902; d'après Acad. méd. belge. — Proust, polisseuses de camées : Bull.- Acad. méd., t. VII, série 3. — Industrie des fausses perles.

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