L. Fréchettk (Première Messe
Des découvertes assez récentes et d'un caractère bien important ont jeté la lumière sur les origines de l'Amérique. Il est indiscutable qu'elles remontent à une époque beaucoup plus reculée que celle désignée par la plupart des auteurs.
M. Ferland, dans l' avant-propos de son Cours d'histoire, cite le fait de la fameuse bulle de Grégoire IV, commençant par les mots : Omnium fidelium dignoscentiœ, publiée en 834, dans laquelle
de nouveaux pouvoirs sont confiés à Mgr Anscaire, archevêque de Hambourg, pour étendre sa juridiction sur les peuples du Nord et de l'Est, parmi lesquels sont nommés les habitants du Groenland.
Quelques années plus tard, de hardis voyageurs se dirigèrent vers d'autres endroits probablement occupés de nos jours par le Massachusetts et le Rhode-Island ; il y avait là ou dans les environs des colonies et des populations nombreuses. Certains auteurs mentionnent la visite d'évêques, de missionnaires pour leur conversion ou leur maintien dans la foi (Ferland, vol. I, pages 4, 5, 6).
Des découvertes de croix, de monuments, la conservation de certaines pratiques religieuses confirment cette opinion.
Voici ce que l'excellente Revue ecclésiastique de Valleyfield publiait à ce sujet (janvier 1880) : " Personne n'ignore maintenant que des marins de la Norvège avaient visité les rivages du Groè'land et même la côte orientale de l'Amérique septentrionale au moins quatre siècles avant la découverte de Christophe Colomb. Ces faits racontés dans des documents anciens ont servi à expliquer les ruines et inscriptions trouvées dans la Nouvelle-Ecosse, le Maine, le Rhode - Island et le Massachusetts. Tout porte à croire que des moines irlandais s'étaient établis dans la Gaspésie longtemps
auparavant. Xous connaissions par les Bollandistes la renommée de sainteté du roi Scandinave Olaf ou Olaiïs, qui, au commencement du Xle siècle, acheva d'établir le christianisme dans le Groenland.
L'existence de l'évêché de Gardar avec une hiérarchie bien constituée, au commencement du Xlle siècle, est hors de doute. On rapporte même que, en 1650, un évêque saxon d'origine et probablement fixé à Gardar, l'évêque Jonus, ayant poussé ses courses apostoliques jusqu'au Vinland, c'est-à-dire sur la côte orientale de l'Amérique, y cueillit la palme du martyre ; qu'un autre évêque nommé Eric parvint, en 1121, à y fonder un groupe de chrétiens ; et en 1307 les produits du Vinland sont énumérés parmi les dîmes que le diocèse de Gardar payait à la chambre apostolique. Vers la fin du XVe siècle, les Groè'nlandais obtenaient du Saint-Siège un nouvel évêque presque au moment où Christophe Colomb arrivait aux Antilles.
Nous n'avons pas à approfondir davantage cette question ; il ne s'agit que d'établir par ces faits importants que le saint sacrifice de la messe a été offert en Amérique en beaucoup d'endroits bien avant la découverte de notre pays.
Jacques Cartier, dans la relation de son premier voyage, ne parle pas précisément d'aumônier, mais
son récit indique qu'il en avait au moins un à son bord. Plus loin nous lisons : " le treizième jour du dit mois, nous retournâmes à nos navires pour faire voile, parce que le temps était beau, et le dimanche pûmes dire la messe " (Voyage de Jacques Cartier, 1534).
Les aumôniers du second voyage nous sont connus : dom Guillaume le Breton et dom Antoine. Ils célébrèrent la messe à l'île aux Coudres, le 3 septembre 1535, et au havre Sainte-Croix, rivière Saint-Charles, pendant tout l'hiver.
Louis Roberts, dans son dictionnaire du commerce, publié à Londres en 1600, dit que le port de Brest, sur la côte du Labrador, était la résidence d'un gouverneur, d'un aumônier (G. Roi, Bulletin de rech. hist., janvier 1897).
Au mois de mai 1604, M. Nicolas Aubry, prêtre de Paris, arrivait en Acadie avec M. de Monts (Lescarbot, t. IV, 447). Plus tard, l'abbé Jessé Fléché descendait à Port-Royal en 1614, puis les Pères Biard et Massé arrivaient au même endroit en 1611 (Rel. de 1612).
Enfin, un troisième jésuite, le Père Jacques Quentin, vient en Acadie en 1613. Tous ces missionnaires ont célébré régulièrement la sainte messe. Il ne s'agit donc ici que du lieu où la
première messe a été offerte sur la plage canadienne depuis le départ de Jacques Cartier et de Roberval.
Nous avons nommé les quatre premiers religieux Récollets, et Sagard décrit ainsi leur heureuse traversée : " Dieu qui leur avait donné ce bon sentiment et la volonté d'entreprendre ce pénible voyage, leur fit aussi la grâce de passer ce grand Océan et d'arriver heureusement à la rade de Tadoussac. Sitôt, ajoute-t-il, que ces bons Pères furent à terre, ils rendirent grâce à Dieu de les avoir assistés et conduits si à propos au port du salut. "
Et après avoir donné quelques descriptions de l'endroit, qui, loin de lui déplaire, lui rappelait les " âpres déserts de la Thébaïde où résidaient anciennement ces grands Pères ermites et anachorètes," il rapporte que le Père d'Olbeau, après avoir séjourné un jour ou deux à Tadoussac, partit pour Québec dans la première barque, et cinq ou six jours après, les autres religieux le suivirent pour se rendre au même lieu.
Cette expression, " rendre grâce à Dieu," pourrait donner à croire que l'on offrit dans ce but le saint sacrifice de la messe. Il peut nous paraître étrange aussi que des religieux d'une vie aussi régulière eussent passé plusieurs jours sans célébrer
les augustes mystères. Ce devait être leur désir ; et si nous n'avions aucun détail précis à ce sujet, on ne pourrait blâmer un historien de supposer que la chose ait eu lieu.
D'un autre côté, il était difficile de trouver au milieu de toute la cargaison la précieuse caisse contenant les objets nécessaires au culte, d'autant plus que l'on comptait sur le vent qui pouvait bien devenir favorable au premier moment ; mais ce qui tranche la question, c'est que le frère Sagard, qui avait vécu avec les premiers missionnaires, recueillant leurs récits de leurs propres bouches, écrit en tête du quatrième chapitre de son histoire les paroles suivantes : " Des dangers qu'ils coururent en chemin et de la sainte messe qu'ils célébrèrent pour la première fois à Tadoussac. ' Or il s'agit ici du second voyage du Père Joseph Le Caron, deux ans après le premier.
Le Père Joseph était retourné en France pour demander des secours en faveur de leurs missions ; il revenait à Tadoussac après 13 semaines et un jour de périlleuse traversée (Sagard, t. I, p. 47). Il y laissa le Père Paul Huet, ce qui fait dire au même historien : " Le Père Paul resta à Tadoussac, où il célébra la messe pour la première fois dans une chapelle qu'il bâtit à l'aide des matelots et du capitaine Morel, qui fit tirer tous les canons de son
bord en action de grâces et réjouissances de voir dire la sainte messe où jamais elle n'avait été célébrée" (Sagard, t. I, p. 48).
Il y avait donc deux ans révolus que la messe se disait régulièrement ailleurs quand elle fut célébrée à Tadoussac, le Père Joseph y étant arrivé d'abord le 25 mai 1615, et cette seconde fois au commencement de juin 1617 avec le Père Paul.
Comment supposer après tous ces détails au sujet de cette messe à Tadoussac, que le même historien ait omis la description d'une première messe en ce lieu dès le premier débarquement? Non, il faut conclure qu'elle n'y a certainement pas été dite à cette époque.
Mais quand faudrait-il en fixer la date? Suivons les premiers missionnaires.
Après un ou deux jours de repos à Tadoussac, le Père Jean d'Olbeau part avec Champlain : " Les barques accommodées, écrit Champlain, nous nous mîmes dedans (1615-1619), les autres religieux ne montèrent à Québec que cinq ou six jours après dans d'autres vaisseaux.
" Après avoir tant travaillé à se procurer les missionnaires, les voyant si zélés, brûlants de l'amour de Dieu, comme le dit Champlain, il lui tardait de choisir à Québec un lieu convenable pour leur saint ministère. " On commença à mettre des
hommes en besogne pour accommoder nos barques afin d'aller à Québec, lieu de notre habitation, et au grand Sault Saint-Louis, où était le rendez-vous des sauvages qui y viennent traiter " (Ibid., 1615, p. 19). Il désirait d'autant plus revoir les sauvages, qu'on leur avait fait de faux rapports sur son compte, comme nous l'avons déjà rapporté. De leur côté, les missionnaires avaient hâte de commencer leur ministère de régénération. Le Père Joseph LeCaron, arrivant de Tadoussac à Québec, ne s'y arrêta même pas, " et continuant, dit Champlain, sans faire aucun séjour à Québec, voulut aller droit au grand Sault, où étant, il vit tous les sauvages et leur façon de faire" (Ibid., 1615, p. 10).
Celui-ci, à coup sûr, n'a pas dit la messe à Québec, il ne l'a pas dite non plus au grand Sault, parce qu'il n'avait aucun ornement avec lui.
Voyant que les sauvages paraissaient bien disposés, il fit tout de suite des arrangements pour aller hiverner chez eux, afin d'apprendre leur langue et de les gagner à Dieu. " Cette résolution ainsi prise, dit Champlain, il s'en retourna à Québec, le vingtième jour de juin, pour avoir quelques ornements d'église et autres choses nécessaires à sa commodité" (Ibid., 1615, p. 10).
Evidemment, ces ornements n'étaient pas en vue, mais Champlain s'est hâté " pour donner ordre à ce
qui dépendait de l'habitation tant pour le logement des Pères religieux qu'ornements d'église et construction d'une chapelle pour y dire et chanter la messe" (Ibid., 1615, p. 11).
Champlain dut demeurer à l'habitation cinq ou six jours, c'est-à-dire depuis le 2 juin jusque vers le 8 (Voyages, 1615, p. 11. Note de M. Vabbê Jbaverdière).
Le 8 juin, le vaisseau, commandé par le sieur de Pontgravé arrivait à Québec. Enfin, on pouvait procéder à son déchargement et fournir les objets nécessaires aux missionnaires.
Ce même jour, le Père Denis part avec Champlain pour le grand Sault, et ils rencontrent le Père Joseph à l'entrée de la rivière des Prairies. Il s'en retournait à Québec pour se préparer à " prendre ce qui était nécessaire afin d'aller hiverner dans le pays " (Ibid., 1615, p. 12).
Champlain essaya vainement de le dissuader de ce projet, il tint ferme afin de pouvoir apprendre la langue et profiter des bonnes dispositions que les sauvages lui avaient témoignées. " Et le voyant poussé d'un si saint zèle, écrit Champlain, et ardente charité, je ne l'en voulus plus détourner, et il partit avec cette délibération d'y annoncer le premier le nom de Dieu, moyennant sa sainte grâce, ayant un grand contentement que l'occasion
se présentât pour souffrir quelque chose pour le nom et gloire de notre Sauveur Jésus-Christ" (Ibid., 1615, p. 14).
Le Père Joseph prend congé de Champlain pour se rendre à Québec, et Champlain, de son côté, avec le Père commissaire Denis Jamay, poursuit sa route jusqu'au grand Sault. Ils y arrivèrent heureusement, et leur venue y créa beaucoup de joie et de satisfaction parmi les sauvages. " Ils étaient fort désireux de nous voir, écrit Champlain, et joyeux de notre retour, sur l'espérance que nous leur donnerions quelques-uns d'entre nous pour les assister en leurs guerres (Ibid., 1615, p. 14). Champlain et le sieur de Pontgravé les assurèrent de leurs bonnes dispositions à leur égard et leur promirent de les secourir.
Après cette entrevue, Champlain se mit en route pour Québec, afin de tout disposer pour l'accomplissement de pareilles promesses.
A ce temps le Père Joseph Le Caron était arrivé à Québec et prenait congé de ses confrères religieux, le Père d'Olbeau et le Frère Pacifique Duplessis, pour remonter le fleuve Saint-Laurent.
" Il est probable, dit M. l'abbé Laverdière, dans ses annotations sur les voyages de Champlain (1615, p. 16, note 1), qu'il partit du Sault le 23 juin et vint coucher à la rivière des Prairies, ou la messe
dut se chanter le lendemain matin 24, jour de la Saint- Jean-Baptiste ; c'est du moins ce qui paraît le plus vraisemblable, quand on a bien examiné toutes les circonstances rapportées par Champlain luimême, qui était sur les lieux, et par le frère Sagard, dont le témoignage comme auteur contemporain doit avoir ici une grande valeur, puisqu'il a vécu avec plusieurs de ces premiers missionnaires ".
Mais écoutons Champlain lui-même : " Je partis de là (du Sault), dit-il, pour retourner à la rivière des Prairies, où étant avec deux canots de sauvages, je fis rencontre du Père Joseph qui retournait à notre habitation avec quelques ornements d'église pour célébrer le saint sacrifice de la messe, qui fut chantée sur le bord de la dite rivière avec toute dévotion par le P. P. Denis et Père Joseph devant tous ces peuples qui étaient en admiration de voir les cérémonies dont on usait, et des ornements qui leur semblaient si beaux comme chose qu'ils n'avaient jamais vue, car c'était les premiers qui y ont célébré la sainte messe. "
Sans doute, Champlain ignorait ce qui se passait en ce moment à Québec ; mais il était renseigné quand il rédigea plus tard ses notes et ses observations. Il n'a pas manqué de s'informer avec soin, auprès du personnel de son habitation,
avant de les livrer à l'impression, qui ne se fit que quatre ans plus tard, en 1619.
Du reste, mon interprétation est celle de M. Laverdière. Je présume que s'il eût pu le faire, il eût gardé pour sa ville cette gloire religieuse, et ne l'aurait pas abandonnée à une plage lointaine. Il cite à l'appui de son opinion le passage du mémoire des Récollets publiée en 1637 (Archives de Versailles), qui dit formellement que " la première messe, qui fut jamais dite en la Nouvelle-France, fut célébrée par eux, à la rivière des Prairies. '
Par cette expression, " en la Nouvelle-France," il faut entendre que l'auteur du mémoire fait allusion à cette partie de la Nouvelle-France, parce qu'il ne pouvait ignorer que les Jésuites célébraient la sainte messe dix ans plus tôt dans cette autre partie de la Nouvelle-France appelée l'Acadie.
" Il est vrai, ajoute M. Laverdière, que le Père d'Olbeau affirme de son côté avoir dit à Québec la première messe qui ait été dite en ce pays, et il avait bien quelque raison de le croire, puisqu'il y avait si peu d'apparence que le Père Le Caron fût rendu au Sault, ou qu'il se fût arrêté en chemin pour la dire. Cependant, tout bien considéré, il semble que le mémoire a raison, et que la première messe dite en ce pays depuis l'époque de Jacques
Cartier tut célébrée à la rivière des Prairies par le Père commissaire, selon toutes les apparences, et la seconde à Québec par le Père d'Olbeau (Voyage de Champlain, 1615, p. 16, Note 4).
M. Ferland (vol. 1, p. 170), dans son cours d'histoire, après avoir dit : " Le Père d'Olbeau eut le bonheur de dire la première messe qui eût été célébrée à Québec depuis les voyages de Cartier et de Roberval, insère la note suivante : " suivant un mémoire, dit-il, présenté au roi par les Récollets en 1637, une messe avait été célébrée quelques jours auparavant par un des Récollets à la rivière des Prairies."
Enfin, M. Faillon, dans son Histoire de la colonie française en Canada, dont l'autorité est d'une grande valeur, décide aussi la question de la même manière en plaçant comme titre d'un paragraphe : " Première messe célébrée par les Récollets à la rivière des Prairies, et la seconde à Québec, par le Père Dolbeau."
Cet événement historique auquel nous attachons une importance précieuse pour nos rives, peut, il me semble, servir à expliquer l'origine de notre fête nationale de la Saint-Jean-Baptiste.
Bien souvent on s'est demandé quel avait pu être le premier motif de cette célébration.
Il y a plus d'un rapprochement à faire entre les vertus du saint précurseur et celles que nos nationaux doivent s'efforcer de pratiquer pour la prospérité de la patrie et le bonheur des familles qui la composent ; mais il a été impossible de trouver jusqu'ici aucun document officiel de la part des autorités au sujet de cette coutume canadienne.
Champlain, Sagard, tous nos missionnaires dans leurs écrits ont eu à cœur de signaler les endroits où le saint sacrifice de la messe a été' offert. Ces endroits restaient par la suite comme un lieu de halte salutaire, bien choisi sous tous les rapports pour se remettre des fatigues, refaire les forces dans la prière.
Les voyageurs conservaient ces souvenirs et les léguaient à leurs successeurs. Ne peut-on pas dire que ce jour de la première messe sur nos bords est resté dans la mémoire de tous comme inoubliable et naturellement choisi comme fête nationale, surtout si l'on considère l'esprit de foi de nos ancêtres où le patriotisme et la religion ne faisaient heureusement qu'une seule et même sainte chose ?
Ajoutons à cela que nos ancêtres ont gardé les coutumes de la vieille France sur nos plages.
Les feux de joie de la Saint-Jean-Baptiste étaient pompeusement allumés, et comme les rois de France ne pouvaient pas les contempler ici, nos gouver-
neurs et nos premiers missionnaires se faisaient un honneur et un devoir d'y assister.
Dès 1606, Lescarbot rapporte que le vaisseau sur lequel il accompagnait la colonie de Poutrincourt arriva sur le banc de Terre-Neuve " le point du jour étant venu," qui était la veille de saint Jean- Baptiste, à bon jour, bonne œuvre, nous passâmes la journée à la pêcherie des moules avec mille réjouissances et contentement. Sur le soir, nous appareillâmes pour notre route poursuivre, après avoir fait bourdonner nos canons, tant à cause de la fête de saint Jean, que pour l'amour de sieur de Poutrincourt, qui porte le nom de ce saint " (Cité par B. Suite, Histoire des Canadiens - Français, t. III, p. 126).
On le voit, l'antique fête de saint Jean et ses feux de joie, si populaires en France, nous arrivent avec les premiers colons, et comme le dit B. Suite, " le christianisme, prudent et sage, n'attaque pas de front les coutumes populaires, il se contente de leur imprimer un caractère religieux '' {Histoire des Canadiens- Français, t. III, p. 126).
.Deux événements de grande importance vinrent ajouter une valeur nouvelle aux feux de la Saint- Jean en Canada : le 24 juin, jour de la Saint-Jean- Baptiste, 1610, l'abbé Jessé Fléché baptisait, au Port-Royal, vingt et un Souriquois, prémices de la
foi chrétienne dans la Nouvelle-France, et le 24 juin, jour de la fête du même saint, 1615, la première messe fut célébrée sur les bords de notre rivière, comme nous venons de le raconter.
Ces faits des premiers jours de la colonie créèrent une heureuse coïncidence entre les souvenirs, et firent de la Saint-Jean-Baptiste une fête encore plus précieuse et plus chère pour la descendance. " Les origines de la Saint-Joseph et de la Saint- Jean-Baptiste, écrit B. Suite (Histoire des Canadiens-Français, t. III, p. 130), nous sont clairement indiquées, la première de ces fêtes a son caractère religieux, l'autre ses allures populaires. Sans se séparer de la religion, celle-ci réunissait les deux qualités requises pour devenir notre fête nationale, lorsque M. Ludger Duvernay lui donna une constitution en 1834." Après ces remarques, il est facile de comprendre pourquoi j'ai attaché tant d'importance à la première messe célébrée sur nos plages.
Il ne pouvait y avoir grand apprêt, puisque tout avait été improvisé si vite. L'autel portatif était soutenu par des troncs d'arbres coupés à la hâte, dont la sève, perlant sur le gazon vierge, symbolisait la vigueur évangélique qui devait s'épandre de ces premiers prédicateurs de la bonne nouvelle partout où ils porteraient leurs pas.
Le ciel devait être beau et sourire à la terre au moment où la note délicieuse de la préface résonna sur cette plage privilégiée. Comme la voix pieuse et vibrante du saint missionnaire devait produire uu merveilleux effet, jointe à la brise faisant tressaillir les feuilles et se mêlant aux murmures de l'onde avoisinante !...
Quelles pensées de douces espérances devaient traverser l'esprit de l'heureux célébrant au moment de la consécration, noyé dans cette belle nature, immense, grandiose comme Dieu lui-même !
Et ces chants d'oiseaux, rappelant ceux de France, gazouillant de tous côtés ; voix d'anges volant de feuille en feuille, comme pour répandre les premières bénédictions du bon Dieu !
Aussi, voyez le recueillement de ces héros de la patrie. Ils apportent tout ce qu'ils peuvent donner. Ils ont laissé bien loin ce qu'ils avaient de plus cher : et comme ils paraissent réjouis de leur sacrifice en l'associant à celui de l'autel !
Ils chantent eux aussi la louange à Dieu, à son Christ, à sa divine Mère : et, penchés sur ce sol pour lequel ils ne forment que des vœux de lumière, de force et de bonheur, ils sont prêts à le défendre, à le garder pour leur roi et à le léguer riche et prospère à leur descendance.
O jour béni de cette sublime manifestation, je suis trop heureux de redire ta grandeur et ta beauté !
, Terminons ce chapitre en nous occupant du lieu où cette première messe a été chantée.
Bien de précis n'est indiqué dans les ouvrages que nous avons parcourus : nous en sommes réduits à des suppositions. Néanmoins, d'après les paroles de Champlain et le récit de Sagard, nous pouvons arriver à une conclusion satisfaisante.
Champlain dit que c'est en descendant du saut Saint-Louis à la rivière des Prairies qu'il rencontra le Père Joseph revenant de Québec. Nécessairement, s'il l'eût rencontré dans le fleuve Saint-Laurent, il n'aurait pas manqué de l'indiquer, mais il désigne la rivière des Prairies comme endroit où la première messe a été chantée ; on doit donc supposer que c'était à quelque distance le long de cette rivière, autrement sa parole n'aurait pas de sens plausible.
Comme le Père Le Caron se dirigeait vers le pays des grands lacs, il suivait la nouvelle route, " qui était plus facile et plus commode r (Relation de 1635, p. 25).
L'endroit où la rivière des Prairies se jette dans le Saint-Laurent est passablement large : il y a plus de trois milles de la pointe de Repentigny au bout
de l'île de Montréal. Le missionnaire et ses guides devaient longer le fleuve Saint-Laurent afin d'éviter les grosses vagues, les courants, et aussi pour mettre à terre plus facilement, faire chaudière au besoin, selon l'expression du temps (Sagard ; les Relations).
Nos voyageurs, arrivés à la pointe de Repentigny, n'avaient pas de raison d'allonger leur route en allant aborder à l'île de Montréal, du côté du Saint-Laurent. Ils ont dû filer directement vers la pointe nord, sans rentrer dans la baie de la rivière des Prairies, évitant ainsi les petits rapides.
On peut supposer que Champlain reconnut les voyageurs à distance, qu'il pénétra avec les canots des sauvages dans cette même rivière, et que tous mirent pied à terre, le 23 juin au soir, quelque part à l'extrémité du chemin du bas du Sault.