LE PERE NICOLAS VIEL
Le Père Nicolas Viel, premier martyr canadien. — Son œuvre. — Déplorable froideur des associés du roi et de ses conseillers. — Départ du Père Viel. — La traversée. — Périls menaçants. — Scène émouvante sur mer. — Son arrivée à Québec. — Le Frère Sagard. — Voyage du Père Viel et du Frère Sagard au pays des Hurons. — Les dangers. — Les privations. — Le petit couvent au pays des sauvages. — Le Frère Sagard est rappelé. — Le Père Viel est obligé de quitter. — La descente sur la rivière des Prairies. — Il est précipité dans le dernier saut. — La croix de l'île de la Visitation.
Jeune et noble héritier du zèle apostolique, Que le seul dévouement pousse vers l'Amérique, Intrépide exilé, missionnaire ardent, Que l'espoir du martyre, un jour, en t'arrachant De la famille en deuil et du natal rivage, Attire vers les bois de mon pays sauvage.
M. l'abbé Rouquette,
Poète créole louisianais.
Le Père Nicolas Viel, voilà le héros de nos plages.
Il me tardait d'en arriver à cette glorieuse personnalité pour faire revivre sa mémoire et la sortir de l'oubli.
Peu de personnes connaissent même son nom. Sault-au-Récollet, c'est sans doute une fondation des bons Pères Récollets, ils sont demeurés là, leur nom est resté à l'endroit : voilà la version la plus répandue.
Établissons, par des documents certains, la vérité historique à ce sujet. Occupons-nous du passage de cet homme dans notre pays, de cet évangélisateur intrépide, de ce premier martyr canadien.
Pécipité dans le dernier saut de notre rivière, il devient notre patron, et tous les habitants de nos rives doivent non seulement le connaître, mais faire vivre son souvenir dans tous les foyers et vénérer sa mémoire.
Le Père Paul Le Jeune résumait les hautes vertus du Père Viel en ce peu de mots : " Il était tenu pour un grand homme de bien " (Relation de 1634, p. 92).
Il nous reste fort peu de renseignements au sujet de ce fameux missionnaire, et après de nombreuses recherches, je suis forcé de dire comme M. Emile Chevalier au sujet de l'historien Sagard : " J'ai cherché, scruté, fouillé, remué, repassé livres, manuscrits, papiers, et de lui je ne sais que son œuvre " (Sagard, Préfacé).
L'œuvre du Père Viel diffère de celle de Sagard en ce que ce dernier à confié au papier ses observations, bien précieuses sans doute, et que
notre héros, après s'être effacé du monde en franchissant le seuil de son couvent, augmente encore son mérite et le prix de ses premiers sacrifices, en les couronnant par l'immolation de sa vie. Le frère laïc rehausse sa position au point de vue humain, je puis dire, et il mérite une place de première importance, comme historien, quand il s'agit des origines de notre pays. Le Père Nicolas, au contraire, s'amoindrit autant qu'il le peut. Il franchit la mer avec générosité, ne cherche pas même à séjourner à Québec. Il s'enfuit au pays des Hurons, il y demeure deux ans, et ne le quitte que par un motif de zèle, pour mourir en route.
A plusieurs reprises, les Pères Récollets avaient repassé la mer pour solliciter des secours en faveur de leurs missions naissantes ; ils ne rencontèrent que refus ou indifférence de la part des membres de la compagnie marchande. C'est ce qui fit écrire à Sagard :
" Messieurs de la Compagnie furent fort aises, de voir le bon Père Joseph, comme une personne de créance, et d'apprendre de lui-même le succès de son voyage, du bien qu'il leur faisait espérer pour le spirituel et temporel du pays et du zèle qu'il avait pour la conversion des sauvages ; néanmoins, avec tout cela, il ne put obtenir d'eux autre chose qu'un remerciement de ses travaux, et une réitération de leur bonne volonté, à l'endroit de nos
Pères, sans autre effet. C'est ce qui obligea ce bon Père de chercher ailleurs le secours qu'il n'avait pu trouver en ceux qui y étaient obligés, et de penser à son retour en Canada, en la compagnie du Père Paul Huet, puisque de parler de peuplades et de colonies, était perdre temps et glacer des cœurs déjà assez peu échauffés, jusque, à ce qu'il plût à Xotre- Seigneur, inspirer lui-même les puissances supérieures d'y donner ordre, puisque les subalternes n'y voulaient entendre, et ne s'intéressaient qu'a leur intérêt propre" (Sagarcl, 132).
Champlain constatait lui aussi la même déplorable froideur des associés et surtout de la part du roi, de ses conseillers, quand il adressait au ciel la plus fervente prière, le priant d'émouvoir le cœur de notre roi, et nos seigneurs de son conseil, pour y contribuer de ce qui est nécessaire de leur assistance, afin d'amener ces pauvres sauvages à la connaissance de Dieu, dont l'honneur reviendra à sa Majesté, la grandeur et l'accroissement de son état, et l'utilité à ses sujets, et la gloire de tous ces desseins, et labeur à Dieu seul auteur de toute perfection, à lui donc, soit honneur et gloire. Amen" ( Champlain, 1616, p. 108).
Voilà le vœu de l'âme du grand Champlain. Il fait parfaitement saisir la situation. Plan vaste, richesses certaines, variées, nombreuses ; champ
ouvert à toutes les saintes énergies, pour la cause de Dieu, pour la gloire de la France, et la civilisation des nombreuses tribus errantes.
Ce n'était pas à ses yeux un rêve, mais bien une divine entreprise.
Hélas ! presque tous ses projets à l'honneur de la religion et de la patrie furent renversés par l'indifférence et la cupidité.
Les religieux répondaient généreusement à l'appel de Cbamplain, et sacrifiaient tout pour assurer le succès d'une si noble cause.
Habitués à mendier pour leur propre vie, ils mendièrent pour celle des autres. Ils recueillaient les aumônes des parents, des amis, et reprenaient le chemin des dangers de la mer, de l'exil et du martyre.
Le Père Viel fut désigné au mois de mars 1623, après avoir longtemps sollicité son départ.
Le fameux historien Sagard, auquel nous empruntons les plus précieux renseignements, fut appelé à le suivre. " Notre congrégation se tenant à Paris, écrit-il (vol. I, p. 113), nos Pères, touchés et illuminés de cet esprit divin qui conduit les apôtres entre les peuples gentils, donnèrent aux Pères Mcholas Viel, et à moi, d'aller secourir nos frères, qui seuls, avaient la mission de la conversion du Canada.
" Comme enfants et sujets de la sainte Église, après nous être recommandés à Dieu et invoqué la bénédiction du Saint-Esprit, nous pûmes recevoir celle de Mgr le nonce résidant à Paris, lequel approuvant notre zèle et favorisant notre pieux dessein, nous octroya toute l'autorité et puissance qu'il pouvait avoir dans l'étendue de toutes les terres canadiennes, s'offrant encore de lui-même d'en écrire à Sa Sainteté et d'obtenir d'Elle pour nous sa bénédiction apostolique, et tout pouvoir de sa part par une bulle expresse, si le navire frété et déjà tout prêt à faire voile ne nous eût contraints à un humble remerciement, et nous contenter de sa bonne volonté et du pouvoir que nous donnait Sa Seigneurie sans nous mettre en peine d'autre écrit.
u Munis de sa bénédiction, des conseils et de l'autorité d'un si grand prélat, nous reçûmes aussi celle de notre R. P. provincial, et partîmes de notre couvent de Paris, le dix-huitième jour de mars, l'an 1623, à l'apostolique, à pied et sans argent, selon la coutume des pauvres mineurs Récollets, et arrivâmes à Dieppe en bonne santé, où, à peine pûmes-nous prendre quelque repos, qu'il nous fallut embarquer le même jour avant minuit avec un vent assez bon."
Ces hommes avaient bien un courage héroïque pour affronter la mer dans le seul but de convertir
des âmes à Dieu. Il n'y avait pas que les tempêtes à redouter : des pirates sillonnaient les mers en tous sens, s'attendant à croiser des navires chargés de provisions et de riches fourrures.
" De même, écrit Sagard (vol. I, page 120) que la terre a ses laronnaux, voleurs et brigands, la mer a ses pirates, écumeurs de mer et forbans, et si les uns sont bien méchants sur la terre, les autres ne leur cèdent en rien sur les eaux." Nos missionnaires avaient à surmonter un autre danger non moins redoutable, celui du fanatisme. Ils ne s'en plaignent pas trop ; il est facile cependant de le constater par certaines remarques de notre historien qui ne manquent pas de sel. Parlant d'un poisson qui lui était offert, " ce poisson, dit-il, n'était point trop à mon goût, à cause de mon dégoût, mais beaucoup moins la discourtoisie d'un chirurgien huguenot qui seul avait le soin de nous assister, car nous n'en pouvions tirer une seule parole, non pas même ceux de sa prétendue religion, que ne pouvait approuver sa mauvaise, déréglée et mélancolique humeur, qui domine d'ordinaire en ceux qui ont l'âme assise en mauvais lieu ': (vol. I, page 119).
La mer, à plusieurs reprises, devint menaçante, terrible, au point que le pauvre vaisseau, ballotté
en tous sens, resta le jouet des flots pendant de longs jours. Quelle anxiété !
Il y a péril partout, mais que dire de celui qui sévit sur cette onde sans rivages, au bruit des flots écumants, des vents déchaînés, tordant les mâts, brisant, déchirant tout ! ! Le bon Père Nicolas l'accueillit avec calme et résignation, priant Dieu •et récitant dévotement son office à genoux (Sagard, t. I, p. 125).
Une scène déchirante vint ajouter aux émotions causées par la mer en furie. Le premier de mai, suivant l'habitude, l'équipage fit résonner les airs d'un feu d'arquebuse ; malheureusement, un matelot inexpérimenté fut blessé à mort. Le Père Viel lui prodigua les soins de son ministère en disposant son âme à paraître devant Dieu.
Après lui avoir donné l'onction sainte, il recueillit avec tendresse son dernier soupir, et puis l'infortuné fut glissé sur la planche funèbre et abandonné à la mer. Que de réflexions durent surgir à l'esprit de nos religieux en ce moment ! Une analogie frappante s'établissait entre cet ensevelissement et la carrière de sacrifices qu'ils avaient embrassée. Déjà morts à eux-mêmes, ils offraient leur vie pour l'évangélisation des enfants de la forêt, soupirant après la gloire du martyre. Non, jamais on n'appréciera à sa juste valeur le dévouement de ces
premiers pionniers de la foi ! Ils ont tont quitté pour pénétrer dans les bois, heureux de partager les misères des tribus sauvages, afin d'améliorer leur sort, de changer leur vie et de les guider vers le ciel !
Le voyage fut donc parsemé de nombreux dangers et dura longtemps. Nos missionnaires, partis le 18 mars, ne mirent pied à terre que le 28 juin suivant, comme le raconte Sagard : " un doux zéphir, enflant favorablement nos voiles, nous portait à Québec, où nous arrivâmes la veille de saint Pierre et de saint Paul, vers les cinq heures du soir, en très bonne santé, et assez mouillés d'une pluie qui nous tombait du ciel, de quoi nous louâmes Dieu et prîmes port au lieu accoutumé '" (Sagard, vol. I, p. 159).
Un peu plus loin, dans son récit, le même auteur, louant la cordiale hospitalité du sieur de Champlain, qui les retint cette première nuit et les fit accompagner à leur modeste couvent le lendemain matin, fait cette charmante réflexion : " Il semblait que cette affection nous eût fait naître des ajles aux pieds, tant nous allions vite, et ne pensions déjà plus à tous nos maux passés. Mon Dieu, il est bien vrai, votre joug est doux et suave à ceux qui ont bonne volonté, et n'est pénible qu'à ceux qui n'ont point d'affection pour votre service" (Ibid., I, p. 161).
Il est facile de se représenter la joie, la satisfaction des religieux de Québec à la vue de ces généreux confrères venant à leur secours. Agenouillés dans leur humble chapelle, ils offrent ensemble la prière de vive reconnaissance pour ce nouvel appui dans leurs travaux.
Sans tarder, ils s'occupent des préparatifs pour voler au secours des enfants des bois. Leur zèle rencontra de sérieux obstacles de la part de ceux-là mêmes qui auraient dû les encourager. Le mécontentement éclata parmi les trafiquants en voyant poindre le jour où leurs fraudes et leurs immoralités seraient découvertes et arrêtées. " Si nous voulons, dit Sagard (vol. I, p. 169), pénétrer plus avant et voir de quel genre de dévotion ils se sont portés à la conversion des sauvages, nous trouverons que nous n'avons eu aucun plus grand empêchement que delà part des Français, car outre la mauvaise vie de plusieurs, la plupart ne désiraient pas en effet qu'il s'y fit aucune conversion, tant ils appréhendaient qu'elle ne diminuât le trafic du castor, seul et unique but de leur voyage. 0 mon Dieu, le sang me gèle quand je rentre en moi-même et considère qu'ils faisaient plus d'état d'un castor que du salut d'un peuple qui vous peut aimer. Et l'indévotion est arrivée jusque-là qu'une personne de condition, " Catholique de profession ",
intéressée dans le parti, nous dit, au Père Nicholas et à moi, que si nous pensions rendre les Canadiens et les Montagnais sédentaires proches de nous, comme nous en avions le dessein, pour les pouvoir commodément instruire et maintenir dans notre créance, qu'ils les en chasseraient à coups de bâtons et les feraient retirer au loin hors de toute connaissance de leur traite, et voilà comme nous étions favorisés et quel secours nous pouvions espérer de personnes si peu sentant le bien."
Ces paroles font voir ce qu'il y avait de géné^ reux, d'héroïque dans la démarche du Père Yiel et de ses compagnons. Dissuadés par les traitants, dénués de presque toutes ressources, ils sont obligés de mendier jusqu'à une petite place dans les canots d'écorce. Le Père Nicolas part de Québec avec le Père Le Caron et le Frère Sagard et en compagnie des trafiquants ils vont à la rencontre des sauvages au cap de la Victoire, " qui se trouve, dit Sagard, à 50 lieues au-dessus de Québec."
Suivant toutes les apparences et d'après la description que cet historien nous a laissée, ce cap est à l'extrémité de la langue de terre entre le Saint- Laurent et le Richelieu. Cette dernière rivière, désignée par Champlain sous le nom de rivière des Iroquois, était la route suivie par ces terribles ennemis des colons et de leurs alliés. Le fameux
engagement de 1610 décrit plus haut et où le sieur des Prairies c'est illustré, eut lieu sur ses bords. u Le lieu où s'est passé cette tragique affaire, écrit Benj. Suite (vol. I, p. 99), prit le nom de cap au Massacre, à une lieue plus haut que Sorel du côté de Contrecœur."
Un grand nombre d'engagements ont dû avoir lieu à ce cap, ou dans les environs ; de nombreux ossements trouvés dans ces endroits sembleraient l'établir. A raison de leurs succès, les Français l'appelaient " cap de la Victoire ' ou " cap au Massacre ". C'était aussi un endroit de traite à l'époque de l'arrivée du Père Viel.
Voici la description que Sagard en donne : " On voit du port six ou sept îles toutes de front couvertes de beaux arbres d'une égale hauteur, qui couvrent le lac Saint-Pierre et la rivière Ygniorhonons (nation iroquois) qui se décharge ici dans le grand fleuve, vis-à-vis du port, beau, large et fort spacieux" {Hist. du Can., vol. I, p. 170).
C'est donc au cap de la Victoire que nos missionnaires étaient rendus et qu'ils vont s'installer dans ces frêles embarcations, en compagnie d'Indiens inconnus, barbares, et une fois de plus mécontents de ces comptoirs où ils étaient constamment pillés et insultés. Encore leur faut-il insister, offrir
des présents pour être acceptés en cette dangereuse compagnie.
Champlain mentionne les échanges nombreux des gens de ces mêmes barques qui avaient porté les Pères au cap de la Victoire. "Ce même jour, dit-il, l'on rechargea toutes les marchandises qui restaient en terre, et levant les ancres, nous mîmes voile et le 14e jour arrivâmes à Québec, où les barques étant toutes assemblées, l'on fit visiter et trouva une quantité de castors parmi les matelots, que l'on fit serrer, attendant qu'ils fussent de retour de France pour les contenter, s'il se trouvait par la société que cela fût raisonnable, ne leur étant permis de traiter à leur préjudice, ce qui occasionna ceux des équipages d'être malcontents, comme ils le témoignèrent" (Champlain, 1623, p. 66).
L'historien Sagard va maintenant nous donner les plus intéressants détails au sujet du départ des Pères du cap de la Victoire. " La traite étant faite, et les Hurons prêts à partir, nous abordâmes en compagnie du sieur de Caen, général de la flotte, lequel nous fit accepter moyennant quelques petits présents, de haches, couteaux et canons et petits tuyaux en verre qu'on leur donna pour notre dépense. Toute la difficulté fut de nous v\>ir sans -armes qu'ils eussent désirées en nous plus que toute autre chose pour guerroyer contre leurs ennemis,
mais comme les épées et les mousquets n'étaient pas de notre gibier nous leur fîmes dire par notre truchement que nos armes étaient spirituelles avec lesquelles nous les instruirions et conserverions à l'encontre de leurs ennemis moyennant la grâce de Dieu, et que s'ils voulaient croire nos conseils, les diables mêmes ne leur pourraient plus nuire. Cette réponse les contenta fort, et nous eurent dans une haute estime, tenant à faveur de nous avoir, comme nous de les accompagner et servir en une si belle occasion."
On peut voir déjà les natures farouches fléchir. La sincérité des missionnaires plaît, captive ; leur présence ne fait plus peur et n'inspire aucune défiance. Leurs pas seront désormais suivis ; et si le malheur d'une mort apparaît à l'horizon, on pourra encore l'attribuer à l'influence délétère des mauvais colons et à la contagion du scandale enseignant le crime sur toutes les plages qu'il infecte de son venin.
Voilà nos missionnaires installés dans divers canots et se suivant jusqu'à la rivière des Prairies où ils se distancent pour ne plus se revoir de longtemps. Ce stage sur notre jolie rivière était devenu traditionnel, et depuis la première messe en ce lieu, les missionnaires et leurs bateliers se plaisaient à mettre pied à terre au même endroit.
" Notre premier gîte, dit Sagard, fut à la rivière des Prairies, qui est cinq lieues au-dessous du Sault Saint-Louis ou nous trouvâmes déjà d'autres sauvages cabanes, qui faisaient festin d'un grand ours qu'ils avaient poursuivi et pris dans la rivière, comme il pensait se sauver aux îles voisines " (Hist. du Canada, I, p. 177).
Nos voyageurs avaient donc mis pied à terre vis-à-vis de ces îles qui se succèdent au bout de l'île Jésus.
Après ce festin auquel prirent part nos missionnaires, ils reprirent la route des grands lacs. " Pour ce coup, écrit Sagard (vol. I, p. 177), je ne pus manger de leur sagamité pour ce qu'elle me semblait trop fade et dégouttante."
Ces quelques paroles font comprendre la pénitence constamment pratiquée par ces généreux missionnaires. Que dire de toutes ces longues nuits sans abri suffisant, sous la morsure des insectes, des moustiques, pieds nus, avec des vêtements si peu conformes à la rigueur de nos saisons ? Il y a là des secrets de constantes mortifications que les brises canadiennes ont emportés vers les cieux, pour en faire descendre des grâces et des secours bien mérités. Sur tout le parcours de cette route sauvage et parsemée de mille dangers, il y avait
de quatre-vingts à cent sauts où il fallait faire portage autant de fois (Sagard ; Relations).
Le missionnaire donnait l'exemple de la vigilance et de la promptitude dans l'action. Mais aucun, parmi les derniers venus surtout, ne savait la langue sauvage, et au sein des fatigues de chaque jour et de chaque nuit, le chant de quelques psaumes, des hymnes de l'Eglise, pouvait seul réconforter ces âmes de héros et soutenir leur courage. "Il se faut étudier à la douceur, et montrer une face joyeuse et modestement contente, écrit Sagard (vol. I, p. 178), et chanter parfois des hymnes et cantiques spirituels, tant pour sa propre consolation et le soulagement de sa peine, que pour le contentement et édification de ces sauvages."
On le voit, le charme de la vertu captivait déjà, et le chant de ces hymnes si belles, trouvait dans ces natures farouches un écho insaisissable d'abord, mais dont la persistance ne laissait pas d'implanter un germe d'attachement et de foi. La vue de ces hommes, vivant de leur vie, ne se plaignant jamais, n'ouvrant la bouche que pour prier, gagna l'admiration de cps Indiens ; ils ne tardèrent pas à découvrir qu'ils n'avaient plus à traiter avec des gens cupides et fourbes. Une lueur divine pénétra sous ces huttes de barbares, et en voyant ces hommes se pencher sur les malades, sur les blessés,
sur les vieillards abandonnés, ils comprirent quelque chose de ce constant dévouement et de tous ces mâles sacrifices.
Parmi ces privations, il faut mentionner l'isolement. Les missionnaires étaient séparés, cheminant dans leurs canots à des distances parfois considérables, suivant les chances du gibier nécessaire à la vie, comme aussi à raison des fatigues et des haltes.
C'est ainsi que le Père Le Caron qui connaissait déjà bien la route et avait été initié à ces dangers précédait les voyageurs.
Le Père Nicolas Viel suivait de loin, et il y avait déjà longtemps qu'il s'était séparé de ses confrères quand le frère Sagard le revit. Il raconte lui-même cette joyeuse entrevue dans des termes bien dignes d'être cités. " La rencontre que nous fîmes ici du Père Mcholas (au pays des Ebicerings) pour être la première fois, depuis notre partement de Québec, nous obligea puissamment de nous entrecarésser et de nous réjouir en Notre-Seigneur, de cette heureuse entrevue, laquelle fut suivie d'un festin, que ce bon Père ordonna à la façon du pays, qui me semblait excellente, au delà de toute la bonne chère que j'ai jamais faite en notre Europe, mais pour ce que la merveille ne s'est pas portée jusque dans un tel excès, que je doive appréhender de le dire ; figurez-
vous quels pouvaient être les mets de ce festin, un peu de poisson blanc avec des citrouilles du pays, le tout cuit ensemble, en de l'eau pure sans autre sauce, que du bon appétit, qui ne pouvait manquer à un homme qui avait très mal soupe, et encore plus mal couché, mouillé dessus et dessous d'un grand orage qui nous avait duré toute la nuit. Pour de la boisson, il ne s'en parle point, que de la belle eau claire du lac, qui était là, devant notre cabane, non plus que de linge, de pain et de sel, qui ne leur sont point en usage, ni beaucoup d'autres choses que notre Europe nous fournit abondamment (Hist. du Ca.n., p. 193).
Ces paroles mettent sous nos yeux les misères quotidiennes des généreux missionnaires. Quel exil navrant pour le religieux, habitué à déverser son âme si souvent dans celle d'un vertueux confrère ! Où sont ces exercices de piété faits en commun, dans ces murs sanctifiés par les plus beaux exemples, témoins des plus saintes ardeurs, évoquant les échos du cloître par les plus suaves cantiques ? Quelle solitude en ces forêts où l'on n'entend que des cris farouches, des bruits étranges, et où les nuits recèlent des terreurs que l'on ne peut maîtriser !
Jamais l'on ne pourra décrire les émotions de ces âmes d'élite ; elles avaient rêvé d'offrir à Dieu ce qu'elles croyaient être le plus grand sacrifice, et,
après tout, elles se voient encore dépassées dans leurs espérances d'immolation.
Impossible, il est bien vrai de dire, de faire plus, d'aller plus loin...
Ils convoitent encore le martyre ; mais n'en subissent-ils pas l'étreinte chaque jour ? C'est lafaim, le froid, la fatigue, l'écrasement, la répugnance, la douleur partout, que dis-je, la mort menaçant toujours, et avec tout cela, peu ou point de succès !...
Deux longues années se passèrent ainsi pour le bon Père Viel au sein de la forêt, de l'oubli et des souffrances. Il allait de hutte en hutte, interrogeait par signes, montrant le crucifix et le ciel, puis, penché sur des écorces, il tâchait d'écrire ces sons si étranges de langues barbares pour faire connaître son Dieu et propager la foi.
Les missionnaires, cependant, après un temps difficile à préciser, parvinrent à se réunir en petite communauté pour s'encourager à partager les mêmes misères.
Le Frère Sagard décrit comme suit ce couvent improvisé de la forêt (Hist. du Can., vol. I, p. 224) :
u Notre pauvre cabane pouvait avoir environ vingt pieds de longueur et dix ou douze de large, faite en la façon d'un berceau de jardin, couverte d'écorce partout, excepté au faîte, où on avait
laissé une fente ou ouverture, d'un bout à l'autre de la cabane, pour sortir la fumée, étant achevée de nous-mêmes au mieux qu'il nous fut possible ; noue fîmes des cloisons de pièces de bois, séparant notre cabane en trois, dont la première partie du côté de la porte nous servait de chambre et de cuisine, pour faire tout ce qui était de notre petit ménage et pour notre repos de la nuit, que nous prenions contre la terre, sur une petite natte de joncs, avec un billot de bois pour chevet, et quelques bûches que nous avions accommodées, chacun devant nos couches pour n'être vus. Ce lieu nous servait aussi de salle pour recevoir, et entretenir les sauvages qui nous venaient voir journellement. La seconde chambre qui était la plus petite, était celle où nous serrions nos ustensiles et petits ameublements. Et la troisième, dans laquelle nous avions dressé un autel, avec des pièces de bois piquées en terre, nous servait de chapelle, laquelle a été la seconde qui se soit jamais bâtie aux Hurons et pays circon voisin s où la sainte messe se disait tous les jours, au grand contentement et consolation de nos âmes, car, auparavant nous ni prêtre, ni religieux, n'y avait mis le pied, que le seul Père Joseph Le Caron, qui y dit la première messe vers la bourgade de Tronchain. Et peur de la main larronnesse des barbares, nous tenions les petites portes d'écorce toujours fermées
et attachées avec des cordelettes, n'ayant pas moyen de les mieux accommoder ".
Comme on le voit, la résidence des bons Pères en cet endroit que Sagard décore du nom de ville de Saint-Gabriel, n'avait rien du confortable même des cabanes de nos voyageurs.
Je dois dire qu'ils arrivaient, et n'avaient que fort peu d'expérience en ce genre d'habitation ; plus tard, ils feront de sensibles progrès. A l'aide des truchements, ils pourront remédier à beaucoup d'inconvénients.
Afin d'apprécier les privations, il faut se rappeler nos pluies affreuses d'automne et nos tempêtes d'hiver, où la terre et les cieux semblent d'accord pour tout ensevelir.
Les provisions les plus indispensables à nos bons religieux s'épuisèrent, et le " pain à chanter " (c'est ainsi que Sagard désigne les hosties pour le saint sacrifice) vint à manquer. Quant au vin de messe, la vigne sauvage offrit à temps sa grappe pour le remplacer.
Les missionnaires, en bons Français, surent en tirer parti ; " le vin de messe, écrit Sagard (vol. I, p. 228), que nous avions apporté de Québec, dans un petit baril de deux pots, étant failli, tlous en fîmes d'autre des raisins du pays, qui fut très bon, même il arriva qu'après avoir pressuré, il resta un
excédent du jus de cette treille secourable : on en fit du raisiné pour les jours de récréation, et pour accueillir les compatriotes, et comme dit notre historien, en prendre un petit sur la pointe d'un couteau " (vol. I, p. 228).
La joie des enfants de Dieu dilatait quand même ces natures d'élite, afin d'aider au sacrifice. Advenant la fête des Rois, nos religieux n'oublièrent pas leur gâteau traditionnel. On ne peut pas facilement voir d'ici comment il était confectionné. Mais enfin, on trouva moyen d'y mettre un pois, puisque Sagard tient tant à rapporter qu'il lui arriva en partage, et qu'il reçut les honneurs de cette royauté si distante du faste, du luxe de celle qui n'avait pas daigné jusqu'alors encourager nos pauvres missionnaires (vol. I, p. 232).
Ces innocentes récréations les aidèrent à persévérer dans leurs saints propos. Après les heures de prières, ils étudiaient les langues sauvages en essayant de tracer quelques pages de dictionnaire indien, de rattacher à la grammaire les difficultés qu'ils pouvaient découvrir dans ces idiomes. Ils usèrent de la plus grande prudence dans leur ministère, et n'admirent au saint baptême que les néophytes qui paraissaient les mieux disposés.
A cette époque, les missionnaires avaient déjà
acquis un ascendant précieux sur les chefs et les vieillerds des tribus (Sagard, vol. II, p. 429).
Si les truchements et autres Français s'occupant du trafic n'avaient pas été si dissolus et si malhonnêtes, le travail du missionnaire eût été beaucoup plus facile.
Aux yeux des sauvages, si souvent trompés, il suffit qu'une figure de blanc apparaisse pour qu'une colère éclate.
Le Père Le Clercq, dans son livre {Prem. Et. de la Foi, vol. I), parle d'un chef de sauvages qui exprimait à un agent de comptoir, la plainte de toute sa tribu, parce qu'il n'y avait aucune proportion entre les fourrures et les objets fournis en échange. Le commis consentit à offrir plus au chef pour sa propre personne, pensant sans doute qu'il apaiserait volontiers ses sujets en recevant plus lui-même. " Tu te moques donc de moi, s'écrie le chef, puisque si je consentais à ce que tu me proposes, je mériterais d'être pendu par mes gens. Je suis leur capitaine, c'est pour eux que je parle, et non pour moi ".
De retour au camp sauvage, à la vue des parts si minces échues à chaque famille de chasseurs, l'irritation se répandait par toute la tribu.
Sans doute la peur des armes françaises, les besoins, les nécessités pour ces affamés des bois
faisaient taire leur ressentiment, mais que de fois, quand même, ces colères ont éclaté : témoin l'exécution de ce malheureux Bruslé, qui, d'après Champlain, avait attiré sur lui cette infortune (Champlain, pages 12, 49), car il avait trahi son roi. " Nous entrâmes, écrit Champlain, dans le port de Tadoussac, où je vis Etienne Bruslé, truchement des Hurons, qui s'était mis au service de l'Anglais, et Marsolet, auxquels je fis une remontrance touchant leur infidélité, tant envers leur roi qu'à leur patrie... Vous dites qu'ils vous ont donné à chacun cent pis tôles et quelques pratiques, et leur ayant ainsi promis toute fidélité, vous demeurez sans religion, mangeant chair vendredi et samedi, vous licentiant en des débauches et libertinages désordonnés, souvenez-vous que Dieu vous punira si vous ne vous amendez... Que si vous saviez que ce que vous faites est désagréable à Dieu et au monde, vous auriez horreur de vous-mêmes, encore que vous avez été élevés petits garçons en ces lieux, vendant maintenant ceux qui vous ont mis le pain à la main... Vous perdez votre honneur, on vous montrera au doigt de toutes parts, en quelque lieu que vous soyez ; disant : voilà ceux qui ont trahi leur roi et vendu leur patrie, et vaudrait mieux pour vous mourir que de vivre de la façon au monde,
car quelque chose qui arrive, vous aurez toujours un ver qui vous rongera la conscience ".
Bruslé échappa une fois à la mort en se servant d'un Agnus Dei pendu à son cou, prédisant toute espèce de fléaux si les sauvages le lui enlevaient. Le tonnerre se mit à gronder, et la peur s'empara des bourreaux (Sagard, II, p. 467).
Ceci n'empêcha pas que plus tard, s'étant rendu coupable de nouvelles indignités, il fut repris par les Hurons, condamné à mort et mangé en leur festin (Sagard).
Pendant un temps assez considérable, le costume des religieux, leur manière de vivre, leurs conseils, n'établissaient pas une grande différence entre eux et les autres Français. La rancune des Indiens les enveloppait dans la même animosité. Elle finit par diminuer en intensité, quoique la manière de parler des premiers missionnaires indique toujours la nécessité d'une défiance constante.
Après un an de résidence aux Hurons, il est de fait historique que nos généreux missionnaires avaient pris un ascendant considérable sur les principaux chefs et sur les conseils des tribus qu'ils visitèrent. Champlain secondait leur zèle et fortifiait en toute sincérité leur noble entreprise. D'autres personnages fournirent une influence des plus utiles.
Quand apparurent les héroïques enfants de Saint- Ignace, ce fut le complément des énergies voulues pour l'occasion. Alors les Indiens virent un plus grand nombre d'hommes de Dieu faisant accorder leur conduite avec leurs promesses, la pratique de leur vie avec leurs principes ; ce fut le commencement des pieux résultats.
Un jour, à Saint-Gabriel des Hurons, il y eut assemblée au couvent improvisé de nos religieux. C'est Sagard qui rapporte le fait (vol. II, p. 427). Un sauvage n'y occupant pas la place qu'il convoitait s'irrita contre un Français ; il fit tant de bruit que le Père Joseph dut intervenir. Le sauvage brandit une massue sur la tête du religieux, et l'aurait même frappé sans l'intervention de personnes présentes. L'ordre se rétablit difficilement.
Une plainte motivée fut faite au chef de la nation. Il assembla son conseil pour entendre l'accusation, et porter son jugement. Le Père Joseph ne voulut pas assister, mais le Père Nicolas Viel et le frère Sagard furent présents.
Voici comment l'affaire fut réglée, d'après l'historien. Sagard avait commencé à formuler ses plaintes, d'une manière habile, en mettant sous les yeux de ses auditeurs les points saillants de différence entre les avantages du pays qu'ils avaient quitté, et les misères de la forêt. Ils ne l'habitaient
que pour leur bien, et le salut de leurs âmes. Après cet exposé, le grand chef éleva la voix, et reconnut hautement les services rendus par les missionnaires. " Et bien, dit-il (Sagard, vol. II, p. 431), que voulez-vous qu'ils fassent davantage pour vous ? Ils vous instruisent, ils enseignent vos enfants, ils parlent à Dieu pour nous, et nous traitent comme leurs parents, et pour récompense nous leur voulons rendre des déplaisirs ; quoi, la chose serait-elle raisonnable ? non, il n'en sera pas
ainsi ".
Après cette harangue, dont nous n'avons cité que les points principaux, des présents furent offerts aux Pères avec mille excuses, de la part des nombreux assistants, jointes aux invitations de sagamité et de pétun. Les bons Pères en avaient assez u pour leur dégoût " de ces dernières choses, de sorte qu'ils remercièrent les Indiens de toutes leurs politesses et se retirèrent dans leur cabane, heureux de cette preuve de respect et de reconnaissance pour leur ministère et leur dévouement.
Au printemps 1624, les confrères religieux se décidèrent à descendre à Québec ; les provisions manquaient. Le frère Sagard fut chargé de cette pénible mission. A cette fin, il réussit à se faire accueillir par les sauvages descendant à la traite. On voit ici l'attachement réel des sauvages par
toutes les objections qu'ils opposent à son départ. Il réussit quand même à s'en détacher en faisant la promesse formelle de revenir pour ne plus les quitter.
Malgré le désir de ce bon religieux, il ne devait plus les revoir, car, dès son arrivée à Québec, une lettre de son supérieur lui enjoignait de revenir au couvent de Paris par le prochain vaisseau. "Il me fallut donc changer de batterie, écrit-il (vol. III, p. 836) et laisser Dieu pour Dieu par l'obéissance, puisque sa divine majesté en avait ainsi ordonné, carjenepuis recevoir aucune raison pour bonne de celles qu'on m'obligeait de ne m'en retourner point et d'envoyer mes excuses par écrit."
La prière suivante que Sagard nous a laissée fait connaître d'une manière touchante l'attachement qu'il avait pour ses chers sauvages. " 0 mon Dieu î je vous recommande et remets entre les mains ce pauvre peuple que vous nous aviez commis. Vous ne m'avez pas jugé capable de vous y servir plus longtemps. Seigneur, puisque sitôt vous m'en avez retiré et avez commandé à l'ange tutélaire du pays de ne point débattre de mon retour avec celui de la France, où il faut que j'accomplisse vos divines volontés" (vol. III, p. 840).
Les adieux se firent après les prières d'usage en la modeste chapelle de ISTotre-Dame-des- Anges 'T
et il fallut prendre congé des Français et des sauvages qui avaient opéré la descente à Québec.
Ces derniers emportèrent en leur pays pour le bon Père Nicolas les objets de première nécessité. C'était l'unique consolation, la seule assistance qui lui arrivèrent jusqu'au printemps de l'année suivante, où il lui fallut songer aussi à partir. Ces longs mois d'isolement le préparèrent à la mort tragique qui l'attendait. C'est le lieu de lui appliquer les beaux vers du poète louisianais (l'abbé Rouquette).
Au désert, je l'ai vu comme dans son royaume,
Se promener sans crainte aspirant chaque arôme ;
Il préfère, nomade, en ses libres attraits,
Aux brillantes cités les incultes forêts,
Les sauvages des bois aux barbares des villes,
Et les rudes trappeurs aux courtisans serviles.
Les faux biens de la terre et les faux biens de l'âme, Tout périssable amour n'a plus rien qui l'enflamme ; La prière à son cœur prête une aile de feu : Esclave de Dieu seul, il est libre en tout lieu !...
Arrivé au printemps 1625, le bon religieux sentit le besoin de retremper son courage dans les exercices d'une sainte retraite. D'un autre côté, sa santé si faible naturellement, comme le remarque Sagard, qui avait résisté jusqu'alors, au grand étonnement de ses confrères, ne pouvait plus tenir. Il s'employa
donc auprès des Hurons se préparant à la descente de la traite pour trouver place parmi eux. Son voyage coïncide avec l'arrivée des Pères Jésuites en ce pays.
Le Père Jérémie Piat, avec l'historien Sagard, était repassé en France dans le but d'obtenir des secours pour leurs travaux apostoliques (Sagard, III, 860 ; de Rochemonteix, I, 139). Ce dernier présenta un mémoire à Mgr le duc de Montmorency, vice-roi du pays, pour lui exposer l'état des choses, le mettant au courant des abus, des fraudes, de l'ingérence fanatique des huguenots, afin, dit-il, d'y apporter les remèdes nécessaires, car les huguenots tenaient partout le dessus dans leur vaisseau, faisant leurs prières... et la cause de ces désordres procédait de ce que les principaux de la flotte, avec la plupart des officiers, étaient de la religion prétendue réformée, lesquels avaient été osés jusque-là que de chanter de nouveau leurs marotes, pendant qu'un de nos Pères disait la sainte messe à la traite pour l'interrompre ou le contrarier ; ce semblait, tellement que ce n'était pas le moyen de planter la foi où les chefs principaux étaient contraires à la même foi, mais plus une confusion de croyance aux sauvages, qui s'apercevaient déjà de nos différentes manières de servir Dieu, disant
que les uns faisaient le signe de la croix, et les autres non " (Sagard, III, 8(51).
Ces paroles montrent une influence pernicieuse, tendant constamment à paralyser les efforts des missionnaires et à soulever les Indiens. Impossible de nier que ces Indiens, en contact si fréquent avec les agents de diverses compagnies établies sur toutes les côtes qu'ils fréquentaient, recevaient une dangereuse direction.
C'est là qu'ils reçurent les armes à feu, avec l'eau-de-vie, source de tant de désordres et de cruautés. Sagard, après avoir exposé ses vues au sujet de ces maux désastreux, amena facilement ses confrères de France à la conclusion qu'il fallait appeler à leur secours une communauté de religieux préparés à la lutte, et capables de résister aux plus terribles attaques. "Nous jugeons avec le même Seigneur, écrit-il, que pour entretenir tant de peuplades, continuer la conversion des sauvages, et établir des séminaires partout pour l'instruction de la jeunesse, il nous était nécessaire d'avoir le secours de quelques religieux rentes, qui puissent, par leurs propres commodités et moyens, fournir aux frais et à la nourriture des dits enfants et nouveaux convertis, puisque la compagnie de marchands s'excusait sur son impuissance, et nous
sur notre règle qui nous défend les revenus " (Sagard, III, 862).
"Entre tous les religieux, nous proposâmes les Pères Jésuites, lesquels, comme personnes puissantes pouvaient beaucoup à ces peuples indigents " (idem, 863). " On supposait, écrit le Père Rochemonteix (I, 139), ces derniers très riches (sot préjugé, cent fois réfuté) ; et surtout, plus influents qu'ils ne l'étaient en réalité."
Ces expressions " religieux rentes, puissants," doivent s'entendre dans ce sens que l'institut des Jésuites permet la possession commune de biens et de revenus, et qu'en conséquence, ces religieux seraient moins à charge à la colonie et plus en mesure d'attirer les Indiens.
Quand plus tard, après le traité de Saint-Germain-en-Laye (29 mars 1632), les Jésuites seront seuls chargés de la mission de la Nouvelle-France, ce sera bien encore cette raison qui déterminera le cardinal Richelieu à leur donner la préférence. C'est l'opinion formelle du Père Rochemonteix (les Jésuites et la Nouv.-France, I, 182), quand il cite M. Faillon (Hist. de la col. française, I, 282). " Richelieu eut à choisir entre les Jésuites et les Récollets. Son choix s'arrêta de préférence sur les premiers, attendu que d'après leur institut, ils pouvaient posséder des biens et des revenus, et qu'ils
seraient ainsi moins à charge à la colonie et plus en mesure d'attirer les Indiens." — "Jean de Lauson, intendant des affaires du Canada et président de la compagnie des cent associés, partageait sur ce point les vues du Cardinal, affirme le Père de Roehemonteix (I, 182).
Champlain était tout à fait porté pour les Jésuites, "jugeant n'en trouver de plus capables pour ramener ces peuples à notre foi" (Ch., 1070). Cinq Jésuites furent d'abord désignés; c'était le Père Charles Lallemand, principal du collège de Paris, " très dévot et zélé religieux ", dit Champlain (1070) ; Jean de Brébeuf, Ennemond Massé, et les frères François Charton et Gilbert Burel (Rel. de 1635, 23; Champlain, 1070).
Les religieux quittèrent la France en compagnie d'un fameux Père Récollet d'illustre famille (illustre maison des comtes de Lude) (Ch., 1076), le Père Joseph de La Roche Daillon, en avril 1625. Ils firent une heureuse traversée et de beaucoup moins longue que d'habitude, d'après Sagard.
Ils ne reçurent pas un bon accueil de la population, ce qui est facile à expliquer. Les idées hostiles des huguenots qui dominaient, la frayeur des agents de voir leurs torts redressés, les sympathies des nouveaux missionnaires assurées d'avance aux sauvages, tout cela fournit tant d'obstacles que,
n'eût été l'intervention des Récollets, ils seraient certainement retournés en France par les mêmes vaisseaux (Sagard, III, 868 ; Le Clerq, Prem. êtabl. ; Ferland, I, 216). " Comme on s'était contenté, écrit le Père Le Clercq (I, 309), de tirer un consentement verbal de Sa Majesté, on n'avait pas trouvé lieu d'obtenir des lettres authentiques pour l'établissement de ces Rév. Pères. Si bien que l'entreprise allait échouer, ils étaient sur le point de repasser en France par les mêmes vaisseaux et d'abandonner complètement leurs desseins." Le Père de Rochemonteix, dans son récent ouvrage dont nous avons déjà fait quelques extraits, confirme ce témoignage (vol. I, 153). " Leur arrivée (des Jésuites) se fait cependant sous les plus tristes auspices. On a tait circuler de main en main les pamphlets publiés en France contre la compagnie de Jésus ; aussi catholiques et protestants, également prévenus et excités, refusent de les recevoir. En l'absence de Champlain, retenu à Paris par les affaires de la colonie, Emery de Caen, son remplaçant, leur déclare qu'il n'y a place pour eux, ni à l'habitation ni au fort, qu'il n'a du reste reçu à leur sujet aucun ordre du vice-roi. Que seraient-ils devenus sans la charité exquise des Récollets?. . . . Prévenus de l'accueil désagréable fait aux Jésuites, ils vont les chercher sur une chaloupe au milieu
de la rade, les conduisent chez eux, et mettent à leur disposition la moitié de leur couvent, de leur jardin, et de leur enclos. Les fils de Saint-François et de Saint-Ignace vivront ainsi de longs mois sous le même toit. Hospitalité vraiment fraternelle que la compagnie de Jésus ne devait jamais oublier." Le Père Lalemant ne tarda pas à exprimer sa vive reconnaissance dans deux lettres écrites au sieur de Champlain et au Père Provincial des Récollets. Nous ne citerons que la première, en date du 28 juillet 1625, parce qu'elle renferme un détail important au sujet de la mort du Père Yiel.
" Monsieur
" Nous voici, grâce à Dieu, dans le ressort de votre lieutenance où nous sommes heureusement arrivés après avoir eu une des belles traversées qu'on ait encore expérimentée. Monsieur le général, après nous avoir déclaré qu'il lui était impossible de nous loger ou dans l'habitation ou dans les forts et qu'il faudrait ou repasser en France, ou nous retirer chez les Pères Récollets, nous a contraints d'accepter ce dernier offre. Les Pères nous ont reçus avec tant de charité qu'ils nous ont obligés pour un jamais. Notre-Seigneur sera leur récompense. Un de nos Pères était allé à la traite en
intention de passer aux Hurons ou aux Iroquois, avec le Père Récollet qui est venu de France, selon qu'ils aviseraient avec le Père Mcholas qui se devait trouver à la traite et conférer avec eux, mais il est arrivé que le pauvre Père Nicholas, au dernier Sault s'est noyé, ce qui a été cause qu'ils sont retournés n'y ayant ni connaissance, ni langue ni information ; nous attendons donc votre venue pour résoudre ce qui sera à propos de faire. Vous saurez tout ce que vous pouvez désirer de ce pays du Père Joseph. C'est pourquoi je me contente de vous assurer que je suis, monsieur,
" Votre très affectionné serviteur,
" C. Lalemant." " Kébec, ce 28 juillet 1625."
Le voyage au pays des Hurons pour les Pères de Brébeuf et de La Roche Daillon fut donc retardé à raison de la mort du Père Nicolas Viel.
Voici ce que dit Sagard à ce sujet (III, 875) : " Pendant qu'on disposait leur petit fait, ils s'informèrent du Père Mcholas Viel par le moyen du truchement Huron, mais ayant appris qu'ils l'avaient noyé, avec notre petit disciple Ahuntsique, ils en furent fort affligés et contraints de
retourner à Québec sans rien faire, n'ayant pas eu assez de courage pour passer ce coup-là aux Hurons, comme ils firent l'autre année d'après."
Le Père Lallemant dit simplement que le Père Viel s'est noyé. Il ne pouvait écrire à ce temps autre chose. Plus tard, des détails basés sur des témoignages certains, seront recueillis, et l'on pourra établir le genre de mort subi par notre saint missionnaire.
C'est ainsi que dans la relation du Père Paul Le Jeune (1634, p. 92), il est dit : " Depuis la mort d'un pauvre misérable Français massacré aux Hurons, on a découvert que ces barbares avaient fait noyer le Rév. Père Nicholas, récollet, tenu pour un grand homme de bien."
Le même Père, dans sa relation de 1636 (page 9), représente comme la plus méchante de toutes, la nation des Ours qui avait massacré Etienne Bruslé et le bon Père Mcolas avec son compagnon.
Il n'y a donc pas de doute à avoir sur le genre de mort infligé au Père Nicolas et à son néophyte Ahuntsic. Ils ont péri par une mort violente et au dernier saut. Ces deux points sont à noter pour l'honneur de la patrie toute entière et la gloire de notre paroisse en particulier. Le Père Lalemant a dit ce qu'il savait du martyr. Sagard ajoute quel-
ques détails recueillis de témoins oculaires. Mais le Père Le Jeune vient compléter le récit.
Le fait d'être inséré dans les relations d'une manière si précise et si élogieuse dénote la belle disposition d'applaudir au mérite partout où Dieu le bénit.
Je dois dire même que les paroles du Père Le
Jeune indiquent que le Père Nicolas a dû souffrir, peut-être durant tout le voyage, mais sûrement au moment d'être précipité dans les flots.
Remarquez ces expressions, "la nation des Ours... la plus méchante de toutes, qui avait massacré Etienne Bruslé et le bon Père Nicholas avec son compagnon."
Nous avons rapporté plus haut la mort affreuse de Bruslé.
Les sauvages étaient sur terre, quand ils l'ont roué de coups et finalement dévoré en leur festin. Ici ils sont dans leurs canots. Pour justifier le terme du Père Le Jeune, " massacré," il faut dire qu'ils les ont maltraités, assommés de leurs avirons peut-être, et puis, les voyant baignés dans leur sang et sans vie, ils ont achevé leur barbare action en jetant les deux corps dans le dernier saut.
Les voyageurs comptaient les sauts en parcourant nos fleuves, nos rivières ; les portages pénibles gravaient leur nombre dans l'esprit,
Ce saut "dernier" longe l'île de la Visitation,, et, au printemps surtout, il bondit avec ses flots gonflés et écumants. C'est dans ses eaux en furie, au bruit des vents déchaînés d'une tempête qui avait divisé les frêles barques indiennes (Le Clercq), que l'âme du premier martyr canadien, prit son vol vers les cieux.
Le premier, il marcha dans cette héroïque voie de l'immolation complète, en tête de la glorieuse phalange de nos autres martyrs.
Voici en quels termes le Père Le Clercq raconte les phases de ce drame émouvant :
"Ils se disposaient à partir (Prem. Et. de la foiy I, 320), lorsqu'un bruit commença à se répandre de la mort du Père Mcholas Viel, récollet.
" Ce bon religieux, qui était monté aux Hurons deux ans auparavant avec le Père Joseph Le Caron et le frère Gabriel Sagard qui y était demeuré tout ce temps avec quelques Français qui se relevaient, allant et revenant à Québec, avait été prié par les Hurons de descendre avec eux à la traite. Il se servait de cette occasion pour venir faire sa retraite dans notre couvent de Notre-Dame des Anges, et prit même un de ses disciples, le petit Ahuntsic, qu'il avait instruit à la foi et baptisé.
" Il y avait dans la troupe une multitude de Hurons assez honnêtes, parmi lesquels il se trouva
quelques brutaux ennemis de la religion, faisant néanmoins semblant d'aimer et de respecter le bon Père. Un gros temps écarta les canots, et malheureusement ce religieux se trouva dans le sien avec trois sauvages scélérats et impies qui le précipitèrent dans l'eau avec son petit disciple Ahuntsic au dernier sault, en descendant à Mont-Royal, dont les eaux rapides et profondes les submergèrent dans un moment. On ne trouva que sa chapelle et quelques écrits qu'il avait faits dans des cahiers de papier d'écorce, comprenant une espèce de journal des missions ; il avait laissé son dictionnaire et les autres mémoires aux Hurons, entre les mains des Français.
" L'endroit où ce bon religieux fut noyé est encore aujourd'hui appelé le Sault-au-Récollet.
" Si on peut reconnaître pour martyrs ceux qui meurent dans les travaux apostoliques, ou par la cruauté des sauvages de ces contrées qui n'ont que peu ou point de lumière d'aucune divinité vraie ou fausse, on reconnaîtrait à bon droit le Père îsTicholas et son petit disciple pour les deux premiers martyrs du Canada, étant d'ailleurs un très grand religieux, qui, après avoir vécu en odeur de sainteté, n'était passé en Canada que par un zèle brûlant du martyre.
" On ne peut exprimer les travaux et les peines qu'il avait soutenus dans sa mission, selon les Français dignes de foi. Il y avait fait beaucoup de fruit, et enfin on sut par les Hurons mêmes assemblés à la traite, la manière cruelle dont il avait été mis à mort avec son néophyte que Dieu avait reçu dans sa gloire comme les prémices de la mission des Hurons.
" Ceux-ci avaient dissipé les ornements à l'exception du calice, on en recueillit les lambeaux dont ils s'étaient déjà fait des aïfiquets à leur mode, mais enfin les Pères Brébeuf et Joseph de La Roche Daillon ayant appris cette triste aventure, estimèrent que ce serait une témérité à eux de se fier à ces barbares dans un voyage d'une si longue traite. Si bien que par l'avis de ce qui se trouve là de Français des plus sensés, et même de quelques Hurons bien intentionnés qui ne répondaient pas de leurs confrères, ils prirent la résolution de descendre à Québec, remettant la partie à une autre année.
" Leur arrivée apprit et répandit bientôt la nouvelle de la mort tragique du Père Nicolas qui fut regretté universellement des Français, des sauvages, et même des huguenots, qui étaient pénétrés de son mérite et de son talent.
" On lui rendit les devoirs et les suffrages ordinaires, et on fit son service avec beaucoup de solennité, quoique chacun fût persuadé que Dieu l'avait déjà mis en possession de sa gloire."
D'après le mortuologe des Récollets, le Père Viel aurait été inhumé dans la chapelle de Saint- Charles, " le 25 juin 1625."
Cette date est évidemment fausse, elle ne concorde pas avec le récit de Sagard, puisqu'il fait arriver les Pères Brébœuf et Daillon à Trois- Rivières "environ en juillet". Ajoutons que ce mortuologe a dû être fait de mémoire, car tout devint la proie des flammes dans l'incendie de Notre-Dame de Recouvrance en 1640 (Rel. du P. Vimont, 1640).
D'un autre côté, comment expliquer les paroles du Père Lalemant dans sa lettre à Champlain, citée plus haut, datée du 28 juillet ?
Dans cette lettre, il ne parle que d'une rumeur de la mort du Père Nicolas. S'il eût été déjà inhumé, il se serait servi de termes différents.
Une tradition bien précieuse pour notre paroisse, se rattache à la sainte dépouille de ce premier martyr.
De tout temps une croix a été entretenue sur la partie la plus élevée de l'île de la Visitation. Les missionnaires de la Nouvelle-Lorette, tous les
curés, d'accord avec leurs paroissiens, ont eu à cœur de la renouveler, de la conserver. Elle s'élève en face du saut réellement le dernier de la rivière des Prairies. Aucune raison ordinaire ne peut y expliquer sa présence. Ce n'était pas la croix sur le bord du chemin ; de tout temps elle dominait une
île inhabitée. Si vous demandez aux anciens pourquoi cette croix a été plantée, ils vous répondent qu'ils ont entendu dire dans leur jeune âge qu'autrefois un religieux a été enterré là.
Je recueille cette tradition avec un profond respect, personne ne m'accusera de témérité en m'ap-
puyant sur elle pour dire que le vaillant martyr a bien pu dormir son premier sommeil de mort sur cette plage, là où la croix s'élève, et que l'on a entretenue avec tant de fidélité.
L'effroyable attentat une fois commis, les voyageurs ayant descendu le dernier saut, ont entendu les cris farouches des sauvages sur la rive. Ils ont vu " les affiquets " flottant sous la brise; certainement quelque chose d'étrange se passait.
Ils sont accourus, puisque le Père Le Clercq atteste qu'il ont sauvé la chapelle, le calice, comme nous l'avons vu plus haut. Des recherches immédiates ont été faites. Une fois le corps retrouvé, peut-être plusieurs jours après la mort, comment pouvait-on le transporter à Québec ? Ne puis-jepas supposer qu'on l'a enterré à cet endroit, et qu'on est venu le chercher plus tard dans une embarcation plus propre à son transport ? Je ne vois que cette manière d'expliquer la présence de cette croix, comme aussi la tradition qui s'y rattache.
J'aime ces souvenirs du passé, et je cherche à garder, belles et pures, les traditions des aïeux. Elles sont comme incrustées aux flancs des frêles embarcations d'antan, aux rochers escarpés de nos montagnes, comme aussi elles plongent dans le fond des eaux en furie, pour déposer sur les gazons vierges de nos plages, les restes de nos plus grands héros !
Qu'elles soient vraies ou douteuses, ces traditions, elles accusent quand même chez nous un souvenir qui ne meurt pas, une pensée de reconnaisance qui passe d'un cœur à l'autre, vrai culte des patriotiques exploits, des immenses sacrifices, des morts de héros, trame mystérieuse et sacrée de gloire, se perpétuant saine et vivace au sein de nos campagnes.
La croix abrite toutes ces saintes choses, consacre pour toujours d'aussi glorieux souvenirs. Aussi, jeunes ou vieux, tous saluent ce signe de vraie conquête, de garde tutélaire. Qu'ils vénèrent toujours à son ombre la mémoires de cet homme du plus pur et du plus généreux dévouement !...
Quand vous promènerez vos pas sur cette rive par une belle soirée, que le soleil dorera la cime des escores, plongé dans les doux charmes de la nature, arrêtez vos regards sur cette onde, et demandez-lui de vous dire quelque chose des courages et des immolations du passé, afin d'animer votre vie du souffle des nobles aspirations.