‹ Le Sault-au-RécolletChapitre 17 sur 28 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

M. Jacques-Janvier Vinet. — Ses premiers travaux. — Education.— Écoles paroissiales. — Le collège de Montréal où la plupart des curés du Sault ont reçu leur éducation. — Les deux grandes œuvres de M. le curé Vinet, les Dames du Sacré-Cœur et les Jésuites. — La Vénérable Mère Barat se rend au désir de Mgr Bourget en envoyant au Canada des membres de sa communauté. — Leur voyage. — Premier établissement à Saint-Jacques. — Mme Bathiide Sallion, première supérieure. — Novices canadiennes-. — Mère Lé<>cadie David. — Ses rapports avec la fondation du Saultau-Récollet. — Mère Henriette de Kersaint. — Le couvent du Sacré-Cœur transféré à Saint-Vincent (île Jésus). — Mère Jouve. — Son éloge par Mgr Baunard. — Mme de Monestrol. — M. Vinet réussit à établir les religieuses du Sacré-Cœur dans sa paroisse. — Bénédiction de la première pierre du couvent du Sault-au-Récollet par Mgr Bourget. — Sermon de circonstance par M. le vicaire général Granet, supérieur de Saint-Sulpice à Montréal. — Mme Trincano, ses œuvres, sa mort, son éloge par Mgr Bourget. — Les Enfants de Marie lui élèvent un monument.— Mgr Pinsonnault préside la cérémonie. — Fondation de Sainte-Sophie. — La Vénérable Mère Barat y contribue généreusement. — Mère Bienvenu. — Les Cageurs. — Mme Cornélis. — Mère Tomasini. — Mère Sarens. — Retour des Pères Jésuites au Canada. — Œuvre de leur noviciat. — M. Olivier Berthelet. — Influence salutaire du noviciat sur la paroisse. — Les Pères Louis Sache, Jacques Perron, Firmin Vignon, Ch. Charaux. — Mission prêchée au Sault par les Révérends Pères Oblats.-x Construction de la nouvelle façade de l'église. — La Villa Bedini, aujourd'hui Saint- Janvier. — Pont des Saints- Anges. — Charité de M. Vinet. — Elle est récompensée par

son élévation à la dignité de camérier de Pie IX. — Voyage à Rome. — Cloche romaine. — M. Labelle premier vicaire au Sault. — M. l'abbé Boissonnault. — Mgr Vinet se retire du ministère, prend ses chambres à l'Institut des sourdes-muettes de Montréal. — Il vient passer les dernières années de sa vie à Saint-Janvier. — Sa mort édifiante.

Ah ! si tu revenais sur la rive fleurie

Que ton cœur généreux nous légua pour patrie,

Noble père de nos aïeux !

Comme ton cœur charmé bondirait d'allégresse, En voyant tes enfants tout brillants de jeunesse.

Grandis, prospères et joyeux !

A.-B. Routhier {[.a France au Canada).

De tous les curés du Sault-au-Récollet, M. Viuet est celui qui a le plus contribué à la sanctification et à la vraie prospérité de la paroisse.

Il naquit à la Longue-Pointe, le 1er janvier 1 806, de Hippolyte Vinet et de Marie Beaudry.

Ordonné le 20 septembre 1828, il fut aussitôt nommé vicaire à Saint- Jacques de l'Achigan. En 1829 il fut envoyé comme vicaire à Longueuil, puis il revint vicaire à Saint-Jacques en 1830.

Sa première cure fut Saint- Val en tin, en 1831.

De là il passa à la cure de Rigaud en 1834; il y demeura jusqu'à sa nomination au Sault-au Récollet en 1841.

Il dirigea notre paroisse pendant 29 ans.

En 1870, il se retira du ministère actif, au grand regret du saint évêque Bourget et de tous les paroissiens.

Ce regret s'explique facilement quand on considère les projets élevés et généreux de son administration.

Nous allons voir avec quel zèle ardent et avec quelle habileté il les mena à bonne fin en établissant des œuvres solides qui assurent l'avenir heureux et prospère d'une paroisse.

Il ne recula devant aucun sacrifice et mit constamment sa fortune personnelle à contribution.

Son premier acte d'administration fut d'agrandir le jubé de l'église, afin d'augmenter le nombre des bancs et d'y placer un orgue.

Marchant sur les traces de tous les curés du pays, il se dévoua à la cause de l'éducation, en fondant des écoles paroissiales.

D'après le recensement de 1844, il y avait 1559 petites écoles sur le sol canadien, dans lesquelles 57,000 enfants recevaient le bienfait de l'éducation (Garneau, III, p. 393).

Ces chiffres sont faibles comparés à une population de 550,000 habitants ; mais en se rappelant les effets de longues années de guerre, l'état du pays après la conquête, les calculs d'un gouvernement oppresseur, l'on comprendra la valeur des sacrifices accomplis dans ces temps pour la cause de l'éducation.

Le clergé se mit à la tête du mouvement.

Les messieurs de Saint - Sulpice avaient fondé des écoles dès leur arrivée à Ville-Marie.

Ils les dirigeaient eux-mêmes, et ils en étaient tellement heureux, que les registres, en mentionnant leurs noms, indiquent leur emploi par ces mots : maître d'école {Registre de Ville-Marie).

Les curés établirent aussi des écoles paroissiales, suivant les ressources, non seulement près des églises, mais encore dans les rangs ou côtes.

Une note de M. Benjamin Suite [Histoire des Canadiens- Français, VII, p. 147) dit que : " Dès 1776, Anbury, officier anglais qui visitait le Canada, remarquait des écoles dans presque tous les villages." Les livres de délibérations des fabriques démontrent du reste clairement le fait aux chapitres des dépenses. Xous en avons déjà parlé quand il a été question de l'école de notre village.

En 1842, la fabrique votait 1500 écus pour aider à la construction d'une maison d'école dans le bas du Sault, et en 1843, elle allouait tous les fonds nécessaires à celle du rang Saint-Michel {Livre des dél. 1843, p. 54).

Pendant que les enfants recevaient les notions de l'école élémentaire, le clergé fondait aussi des

collèges où les talents furent cultivés avec un tel succès, que bientôt les Canadiens purent occuper les plus honorables positions, avec une juste fierté de leur foi, de leur langue et de leur nationalité.

Parmi les anciens élèves du collège de Montréal, fondé par les Messieurs de Saint-Sulpice, nous trouvons les noms suivants des curés du Sault-au- Récollet : MM. Pouget, Prévost, Chenet, Chaboillez, Périnault, Plinguet et Yinet.

Ce fait nous impose l'heureuse obligation de donner quelques détails sur ce célèbre établissement.

Vers 1763, M. Curatteau de La Blaiserie, alors curé de la Longue-Pointe, ouvrait des classes régulières dans son presbytère.

Le nombre des élèves ayant augmenté rapidement, ces classes furent transférées, en 1773, au bas de la place Jacques-Cartier, dans le château Vaudreuil, et l'établissement prit alors le nom de collège Saint-Raphaël.

Il comptait, en 1773, 52 pensionnaires, et à peu près le même nombre d'externes, écrit M. Benjamin Suite (VII, p. 147).

Après avoir mentionné les noms des élèves, parmi lesquels se trouvent MM. Chenet et Cha-

boillez, anciens curés de cette paroisse, le même historien ajoute :

" Le collège Saint-Raphaël enseignait les humanités et la rhétorique. En 1789, on y établit une classe de philosophie et une classe de langue anglaise, qui s'accrédita tellement que, en moins de quatre ans, elle fit tomber presque toutes les écoles protestantes de la ville, où les enfants catholiques de la ville étaient envoyés, jusque-là, par leurs parents.

" Les classes anglaises de cette institution comptaient ordinairement de quinze à vingt élèves. Il n'est pas étonnant que la plupart des hommes que nous venons de nommer, se soient vus plus tard en position de figurer avec honneur dans la vie publique, car, instruits dans les deux langues, ils pouvaient parler et écrire correctement, et tenir tête à leurs adversaires moins favorisés qu'eux " (Histoire des Canadiens-Français, VII, p. 147).

En 1804, le collège Saint-Raphaël fut établi non loin de la Pointe-à-Callières, où l'œuvre de Ville- Marie avait pris naissance.

Le gouvernement ayant loué des MM. de Saint- Sulpice, en 1861, la bâtisse du collège pour y loger ses troupes, les élèves furent transférés au grand séminaire, à la montagne, lieu consacré par les plus doux souvenirs.

Deux grandes œuvres dominèrent la vie de M. Vinet pendant toute son administration, celle des Dames du Sacré-Cœur et celle des Jésuites.

Elles étaient, à ses yeux, comme deux sources fécondes et inépuisables de lumière pour tout le pays. La paroisse devait sans doute en bénéficier sous tous rapports, mais cette considération ne fut pas d'abord comprise par les paroissiens au sujet des Dames du Sacré-Cœur. Le lecteur pourra s'en convaincre par les détails que nous donnerons plus loin.

Les œuvres de Dieu souffrent violence, et ce n'est qu'à force d:application qu'on en fait apprécier les avantages.

Mgr Bourget, en annonçant dans une lettre pastorale (12 avril 1841) son premier voyage à Rome, adressait aux fidèles les belles paroles qui suivent :

" Pour correspondre aux desseins de Dieu sur vous et sur nous, nous quittons tout, et nous allons nous embarquer sans délai pour la Ville éternelle, afin d'exposer au vicaire de Jésus-Christ nos doutes et nos besoins, et concerter avec lui les meilleurs moyens de remédier à tous vos maux spirituels."

Parmi ces moyens de salut, le vénérable évêque n'en trouva pas de plus efficace que d'inviter des communautés religieuses à parta-

ger les labeurs de son vaste champ d'évangélisation.

Il prépara donc les voies à la venue des Jésuites, des Oblats et des Dames du Sacré-Cœur.

Sa Grandeur, en proposant à la vénérable Mère Barat d'établir un couvent dans son diocèse, lui offrait à Saint-Jacques une maison toute prête avec un terrain considérable.

La Mère Barat accepta les propositions, et elle en écrivit à son assistante, Mère Galitzin, alors en Amérique, dans les termes suivants :

" Je trouve qu'il ne faut pas refuser cet avantage, Mgr de Montréal nous promet des novices et du bien à faire, du moins par la suite, car les commencements seront nécessairement faibles" (Baunard, Histoire de la Mère Barat, II, p. 48).

La Mère Bathilde Sallion fut chargée de la fondation de Saint-Jacques.

Elle eut pour compagnes les Mères de Kersaint, Évélina Lévêque et sœur Battendier.

Ces excellentes religieuses quittèrent New- York le 11 décembre 1842, sans se préoccuper des rigueurs de notre hiver canadien.

Elles descendaient l'Hudson en bateau, quand le froid excessif força le capitaine à rebrousser chemin.

Il offrit aux passagers de les ramener ou de laisser débarquer ceux qui préféraient continuer leur voyage.

N'écoutant que la voix de la sainte obéissance, les quatre religieuses affrontèrent les souffrances si inusitées pour elles de la neige et du froid. Elles durent se réfugier en un bureau de poste, où l'on ne pouvait leur offrir que la salle commune»

Elles y passèrent une nuit entière, blotties près d'un feu dont la chaleur leur fut d'un grand secours.

Il '^aut se rappeler que, à cette époque, il n'y avait pas encore de chemin de fer entre les Etats-Unis et )e Canada.

!Nos voyageuses n'avaient donc aucun autre moyen de poursuivre leur route que de prendre place dans une diligence ouverte à tous les vents.

" Le voyage, disent les chroniques du couvent, de deux jours en temps ordinaire, en dura huit cette fois. Les rivières étaient gelées et les voyageuses, obligées de traverser des montagnes pendant la nuit, avaient sans cesse à craindre de rouler au fond des précipices.

" Dieu les protégea et l'énergie de la Mère Bathilde donna du courage à ses compagnes."

Elles arrivèrent enfin à Laprairie, au mois d'avril de cette même année, et furent accueillies par

les PP. Jésuites, qui desservaient cette paroisse depuis leur retour en Canada.

A peine étaient-elles arrivées qu'elles insistèrent pour traverser le fleuve, sans s'effrayer des objections des canotiers canadiens, qui déclaraient que " de leur vie durante, ils n'avaient jamais vu traverser des créatures en pareil temps."

Le bon Père Martin les accompagna et les chroniques racontent que le danger de périr au milieu des glaces, fut si imminent que " tous invoquèrent Notre-Dame de Bonsecours afin d'arriver à bon port. La traversée s'effectua, sinon sans danger, du moins sans accident ; les rameurs s'écriaient dans le transport de leur reconnaissance : " Vive Notre-Dame de Bonsecours ! Ce n'est pas son coup d'essai, nous lui devons encore une belle chandelle."

Les religieuses se rendirent aussitôt à l'évêché, où Mgr Bourget les accueillit avec une bonté toute paternelle.

Il les confia aux soins des sœurs de la Congrégation, qui eurent pour elles les attentions les plus délicates, et les logèrent jusqu'après les fêtes de Noël.

Heureuse coïncidence !

Les filles de la Mère Barat viennent associer les efforts de leur zèle à ceux des enfants de la véné-

rable Mère Bourgeois, qui, la première, s'était si généreusement dévouée à l'éducation des filles de Ville-Marie.

Il convenait donc que les Dames du Sacré-Cœur fussent reçues au pays par les sœurs de la Congrégation de Notre-Dame, et accueillies par elles sur cette voie si large et si glorieuse de l'instruction de la jeunesse. Et ce fut à l'occasion de la naissance du Dieu-Sauveur que cette nouvelle œuvre du Sacré- Cœur parut en notre pays déjà si favorisé, afin d'établir une fois de plus que rien ne lui a manqué à mesure que ses besoins se sont accrus.

Le lendemain de Noël 1842, M. Paré, alors curé de Saint-Jacques, dépêcha deux prêtres, quatre marguilliers et des traîneaux prendre les religieuses et leurs bagages.

Grâce à ce moyen de transport, les voyageuses franchirent rapidement les douze lieues qui les séparaient de Saint-Jacques.

Elles furent accueillies avec les plus grandes bontés.

Après les bénédictions d'usage, elles s'installèrent dans un superbe édifice pouvant contenir plus de cinquante pensionnaires.

Il était situé sur une ferme mesurant 36Q arpents en superficie. C'était un don généreux fait à la nouvelle communauté par le vénérable M. Paré, que

ses vertus et ses œuvres ont placé au premier rang parmi les prêtres modèles et les insignes bienfaiteurs du diocèse.

La prédiction de Mgr Bourget à la Mère Barat se réalisa bientôt, car, à la fin de mai, il y avait au couvent de Saint-Jacques quarante élèves venues de Montréal ou des environs, et soixante se présentèrent à la rentrée de septembre 1843.

L'école paroissiale, sous la direction des mêmes religieuses, prit un développement considérable, puisqu'elle compta jusqu'à 150 élèves.

Mme Batliilde Sallion, première supérieure de l'établissement de Saint-Jacques, naquit à Nantes, le 29 septembre 1791.

Ayant pris le saint habit le 13 décembre 1828, et fait sa profession en 1836, elle obtint la faveur qu'elle sollicitait de se dévouer aux missions d'Amérique.

C'était à l'époque où la célèbre Mère Galitzin propageait le zèle ardent de la Mère Barat, de ce côté de l'Océan.

Elle s'embarqua au Havre avec la petite colonie -conduite par la révérende Mère Galitzin.

Quand il fallut transférer le couvent du Sacré- Cœur à Saint-Vincent, elle fut chargée de son installation. Mais la maladie vint arrêter ses travaux de zèle et la Mère Barat fut forcée de la rappeler

en France, où, malgré les bons soins, elle mourut à Laval le 4 décembre 1875.

Les deux premières novices canadiennes furent la Mère Léocadie David et Sœur Julie Beaugrand dite Champagne.

Cette drnière religieuse était née à Saint-Jacques.

Elles prirent le saint habit le 7 septembre 1843.

La Mère David a eu trop de rapports avec la maison du Sacré-Cœur, au Sault, pour nous dispenser de donner quelques détails sur sa vie.

Elle naquit à la Malbaie le 28 avril 1827.

Sa famille avait conservé les traditions patriarcales de probité et de religion des colons français auxquels le Canada est redevable du don précieux de la foi. Son père, bon architecte, jouissait d'une honnête fortune ; sa mère se distinguait par une élévation de caractère, un tact et un jugement rares relevés par une piété mâle et une énergie qui en faisaient une femme d'un grand mérite {Chroniques du couvent).

Toute sa sollicitude se porta sur l'éducation de ses nombreux enfants.

Des revers de fortune dispersèrent un jour les membres de cette honorable famille, et c'est ce qui explique comment Léocadie David se trouvait à Saint- Jacques lors de l'arrivée des Dames du Sacré- Cœur.

Elle y exerçait les fonctions d'institutrice dans l'école du village. Ses rapports avec les religieuses la déterminèrent à se consacrer à Dieu en prenant l'habit de leur ordre.

Elle prononça ses premiers vœux à Saint- Jacques le 7 avril 1846, se rendit ensuite à Manhattanville (N.-Y.) pour sa probation, et ayant fait profession le 18 septembre 1852, elle fut envoyée à Saint- Vincent, où. elle travailla avec un zèle ardent jusqu'à la translation du couvent au Sault.

Les chroniques de l'ordre attestent qu'elle ne se ménageait en rien. Elle se faisait surtout remarquer par son esprit d'abnégation et son amour pour la vie cachée.

C'est sous l'habile direction de cette bonne mère que le terrain pierreux et inculte sur lequel s'élève le superbe couvent du Sault, fut travaillé et disposé de façon à y tracer ces jardins splendides, ces ravissantes pelouses, ces rangées d'arbres majestueux, dont l'ensemble forme un spectacle qu'on ne se lasse pas d'admirer.

Mère David s'occupa de la construction du couvent paroissial de Sainte-Sophie.

Elle remplit longtemps les charges d'assistante et d'économe.

Toujours d'une humeur égale, on eût dit que son imperturbable douceur lui était naturelle ; mais

en l'observant de plus près, on ne tardait pas à reconnaître que sa patience et son calme étaient le fruit de généreux combats.

Les pauvres et les malheureux étaient l'objet de / sa compatissante charité, et elle savait trouver mille moyens de leur venir en aide.

Pour pouvoir répandre au dehors de son cloître ses constantes aumônes, elle décida un de ses frères à se fixer non loin du couvent.

Le soutfie de sa charité le transforma en apôtre et en protecteur héroïque de l'indigence. Ses abondantes aumônes, sa profonde humilité, et sa piété h toute épreuve, lui valurent de la part des paroissiens un titre qui paraît étrange, mais tout de même mérité. On ne l'appela jamais autrement que le " saint roi David," et il continue à régner dans son petit royaume de charité, en donnant à toute la paroisse les exemples les plus précieux de vertu.

Le souvenir de la Mère David est encore présent au Sault, et quand la mort la frappa, à Kenwood, le 19 février 1881, ce fut comme un deuil paroissial, et un concert de bénédictions et de prières s'éleva vers les cieux.

Il y eut à Saint-Jacques une religieuse d'un nom illustre.

La noblesse de sa vertu dépassa encore de beaucoup celle de sa famille : c'était la Mère Henriette de Coetnempren de Kersaint.

Elle naquit le 21 mars 1799, à Hambourg, où son père, le comte de Kersaint, natif de Bretagne, avait émigré pendant la révolution de 1789.

Lorsque ses parents rentrèrent en France, Henriette fut placée au pensionnat du Sacré-Cœur à Saint-Brieue. Se sentant appelée à la vie religieuse, elle n'hésita pas un instant à tout sacrifier. Elle reçut la saint habit des mains de Mgr Dombideau de Crouzelles, qui l'avait longtemps dirigée dans le monde.

Mme de Kersaint, disent les mémoires du temps, était un cœur brûlant d'amour de Dieu et dévorée de zèle pour le, salut des âmes, ce qui la poussa, aussitôt après sa profession, prononcée le 25 juin 1824, à demander les missions d'Amérique.

Dès qu'elle eut obtenu cette faveur si précieuse à ses yeux, elle en écrivit à sa mère dans les termes suivants :

" Je pars à telle heure, la voiture qui doit m'amener passera au haut de l'avenue du château. Lorsque vous entendrez le bruit de la diligence, aussitôt jetez-vous à genoux, et offrez à Dieu votre sacrifice. J'unirai le mien au vôtre, ma chère ma-

nian, nous nous re verrons au ciel " {Chroniques du couvent).

Ces paroles mettent sous nos yeux la beauté, le courage de cette âme qui ne voulait vivre que de sacrifices. Dieu l'exauça.

Après avoir travaillé avec le plus généreux dévouement à la fondation de Saint-Jacques, elle fut atteinte d'une surdité qui augmenta tellement, qu'il lui devint impossible de se livrer à l'éducation. Résignée, sans le moindre murmure, à cette épreuve qui ne l'abandonna jamais, elle passa le reste de sa vie dans les saints exercices de la prière, et mourut à Manhattan ville, au mois de mars 1851.

Mme de Kersaint avait été remplacée dans l'administration du couvent de Saint- Jacques, en 1850, par Mme Marie- Alexandrine Brangier.

Ce fut la dernière supérieure.

Le couvent venait à peine d'être fondé, d'immenses sacrifices avaient été accomplis de la part de M. Paré, de M. Maréchal et de ses zélés paroissiens, et il fallait le voir se fermer.

Cet événement inattendu causa une vive sensation. Dieu avait ses desseins ; Mgr Bourget venait de fonder (1850) à Yaudreuil, la communauté des Sœurs de Ste-Anne et les filles de ce nouveL institut vinrent, en 1853, prendre possession du couvent de St- Jacques, où elles se sont maintenues jusqu'à

nos jours, en se livrant avec le plus grand zèle et le plus beau succès à l'œuvre de l'éducation.

Dès 1846, les Dames du Sacré-Cœur fondèrent une nouvelle maison à Saint- Vincent, île Jésus. La Mère Bathilde Sallion, qui avait fondé Saint- Jacques, en fut la première supérieure jusqu'en 1848.

A cette époque elle fut remplacée par la révérende Mère Jouve.

Marguerite- Amélie Jouve, fille de Joseph Jouve et de Charlotte - Euphrasie Duchesne, naquit à Lyon le 21 mai 1799.

Le nom de sa mère indique qu'elle était nièce de Mme Duchesne, qui, sous le nom d' Aloysia, " a laissé une si pure et si grande mémoire," comme le proclame Mgr Baunard.

C'est après avoir visité toutes les maisons du Sacré-Cœur existant alors en Amérique, que la Mère Jouve prit la direction du couvent de Saint- Vincent.

Elle quitta le Sault en 1855, pour être placée au Grand-Coteau, en Louisiane.

Rappelée en France, vers 1865, elle mourut à Orléans en 1880 dans l'exercice de la charge de supérieure-vicaire.

Mgr Baunard annonçait sa mort dans les termes suivants : " La société du Sacré-Cœur vient de

perdre, à Orléans, une grande religieuse, la révde Mère Jouve, supérieure de la maison, et mèrevicaire du centre; elle appartenait à cette génération spirituelle qu'avaient formée, au lendemain de la révolution, la profonde sainteté de Mme Barat, l'héroïque énergie de Mère Duchesne. C'était une religieuse d'une grande âme, d'une haute intelligence, d'un caractère fort, d'une tendresse infinie pour Dieu et le prochain. C'était une religieuse d'une vertu consommée, d'une abnégation absolue, d'une inaltérable bonté, qui sut jusqu'à la fin cacher sous le voile d'une impénétrable modestie, des trésors naturels et surnaturels où ses filles ont puisé l'exemple de leur vie religieuse, que quelques-unes ont pénétrés, que sa belle mort a trahis, que le ciel seul a bien connus, et que Dieu récompense."

Mme de Monestrol (Jeanne-Marie-Louise-Angélique Durand) succéda à la Mère Jouve au couvent de Saint-Vincent.

Elle était née à Montauban (France), le 18 mars

C'est sous son gouvernement que les travaux du couvent du Sault-au-Récollet commencèrent.

Elle arriva dans le pays à la suite d'événements pleins d'émotions ; les lecteurs les liront avec le plus vif intérêt.

Envoyée, dès le début de sa carrière, à Conflans,

elle fut malheureusement atteinte d'un abcès [au cerveau, par suite de contusions à la tête. La maladie s'aggrava de plus en plus, et finit par déconcerter l'habileté des plus savants médecins.

Ses compagnes firent alors une neuvaine en l'honneur de sainte Philomène, qui est tant en vénération à Conflans ; la malade se joignit à elles en toute ferveur.

La vénérable Mère Barat intervint dans cette fervente supplique, et tout donne à croire qu'elle contribua beaucoup à opérer la guérison.

Si une mère selon la nature peut tant obtenir du ciel pour son enfant, que ne peut faire une mère spirituelle selon le cœur de Dieu, pour une fille dont elle ne désire prolonger la vie que pour le bien des âmes !

Aussi Mme de Monestrol n'hésita pas à déclarer qu'elle devait sa guérison à la vénérable Mère.

Rien de plus touchant que son récit, consigné dans les archives de son ordre. Je cite seulement l'admirable dialogue entre la sainte Mère et sa fille.

Mme Barat choisit le temps qui précède la communion ; la novice ouvrait à cette heure sacrée son âme aux plus ardents désirs, comme une fleur s'épanouissant en un délicieux parterre.

— Voici deux voies, ma fille, dit-elle solennellement, le ciel ou la terre, choisissez !

— Je ne connais pas d'autre voie, répondit la novice, que celle de la volonté de Dieu.

A ces mots, Mme Barat fut inspirée de lui dire :

— L'Amérique ou le ciel.

— Eh hien ! ma mère, l'Amérique ! ce sera le chemin qui me conduira au ciel.

Et il en fut ainsi, car après l'application des reliques de sainte Philomène, sous le souffle de la prière ardente de la Mère Barat, la jeune novice prononça ses vœux, reçut Jésus dans son cœur; puis un doux sommeil s'empara d'elle, et quand le soleil reparut à l'horizon, ce fut pour éclairer le premier jour d'une vie de reconnaissance et de dévouement.

Elle traversa la mer et arriva à Saint- Vincent le 30 mai 1847.

Supérieure de ce couvent de 1855 à 1857, elle passa ensuite plusieurs années aux Etats-Unis, et revint au Canada, au Sault-au-Récollet, comme simple religieuse, en 1863.

Après un an de séjour, elle fut atteinte d'une maladie qui lui causait des douleurs atroces.

Parmi les cris que lui arrachaient ces douleurs, elle répétait souvent cette parole de résignation : " Encore pour 50 ans de souffrances, si vous le voulez. Seigneur." Dieu ne lui en accorda que trois,

mais, au dire de toutes les personnes qui eurent l'avantage de contempler sa résignation et sa patience, ce furent des années où sa couronne céleste fut sûrement tressée. Elle alla la cueillir le 10 juillet 1866.

La dernière supérieure du Sacré-Cœur à Saint- Vincent fut la Mère Eugénie Desmarquest. Elle naquit à Amiens le 26 juin 1809, et arriva à Saint- Vincent en 1855.

. Il est facile de voir, par la marche des événements, que le désir formel de la communauté était de se rapprocher de plus en plus de Montréal.

Mgr Vinet, dont l'esprit était toujours ouvert aux grandes idées, avait eu connaissance de ces intentions, et, dès 1845, il chercha à l'établir dans sa paroisse.

Comme les terrains affectés par les MM. de Saint-Sulpice aux œuvres paroissiales, étaient vastes, il se mit en mesure d'en offrir une partie aux Dames du Sacré-Cœur. Il espérait, de cette façon, placer leur couvent sur le bord de la rivière, à l'endroit même où plus tard il construisit la Villa Bedini, aujourd'hui résidence Saint-Janvier.

M. le curé voulant écarter toute difficulté légale au sujet des terrains qu'il avait en vue, convoqua une assemblée des marguilliers, le 1er mai 1845.

Il expliqua alors son dessein si louable, et lesimmenses avantages qui découleraient de l'établissement des Dames du Sacré-Cœur au centre de la paroisse. Elles se chargeraient de l'éducation des filles au moyen d'un pensionnat et d'un externat.

A l'angle ouest du terrain que Mgr Vinet voulait céder aux Dames du Sacré-Cœur, se trouvait l'école des petits garçons, dont nous avons parlé plus haut, mais M. Pascal Persillier dit Lachapelle offrait un terrain pour l'y transporter.

Il était donc facile de résoudre cette difficulté ; ce fut néanmoins la raison qui fit échouer ce beau projet. Une motion à l'effet d'approuver unanimement l'entreprise de M. le curé, en affectant une somme de 200 louis à sa réalisation, fut proposée, mais le mauvais vouloir de certains marguilliers, d'abord impuissants à dominer l'assemblée, finit par prendre le dessus, au point que, après avoir tout obtenu, M. le curé se vit tout refuser.

Il raya alors de deux traits la teneur de l'assemblée, que le sieur Antoine Brousseau voulut signer quand même, et il écrivit en marge la note suivante, expression de son amer regret :

" Le présent acte est nul par le refus de certains marguilliers de le signer, après avoir consenti avec empressement à tout son contenu, et ce, pour rai-

sons à ces messieurs connues. Les avantages offerts à la paroisse ont été en conséquence perdus.

" Signé : J.-J. Vinet, prêtre, curé." {Livre des dél. 1845-62.)

Ces détails justifient l'administration de ce grand bienfaiteur.

Beaucoup de gens n'ont pas craint de le blâmer d'avoir placé le couvent si loin de l'église, et si peu à la portée des enfants du village. On vient de le prouver, ce n'est pas sa faute, mais bien celle de •ceux qui s'opposèrent à ses vues.

M. Vinet ne voulut pas abandonner son généreux dessein, et la suite fera voir que Dieu le récompensa de son échec par de plus grands bienfaits. Seulement, l'installation du Sacré-Cœur au Sault-au-Récollet fut retardée de plusieurs années.

En 1849, M. Vinet acheta de M. Olivier Berthelet la terre en face de l'église, dans le but de l'offrir aux Dames du Sacré-Cœur.

Les messieurs de Saint-Sulpice favorisant son généreux dessein, renoncèrent à leur droit de mutation, comme le prouve une note du livre terrier au n° 1095 : " Ensaisiné gratis." Mais cette propriété ne pouvait convenir aux religieuses sans l'accès au bord de l'eau, et le mauvais vouloir de certains

marguilliers s'opposait toujours à la concession de ce terrain.

La Providence, qui tire parti de tout, et se rit •des obstacles, conduisit les événements de telle sorte que cette terre se trouva disponible, quand il s'agit d'établir le premier noviciat de la compagnie de Jésus dans le pays.

En 1855, M. le curé réussit à faire l'acquisition des propriétés Bayard et Meilleur, si avantageusement situées sur le bord de la rivière, et en en faisant la généreuse donation aux Dames du Sacré-Cœur, il prit place parmi les plus insignes bienfaiteurs de la communauté.

Les fondations du nouveau couvent furent creusées dans l'automne de 1855, et les maçons purent commencer leurs travaux au printemps suivant.

Quand la première pierre fut bénite, toute la paroisse fut sur pied, et une foule immense y prit part.

C'était le 17 août 1856. Mgr Bourget présida la cérémonie et M. Granet, vicaire général et supérieur de Saint-Sulpice, fit le sermon de circonstance. Les chroniques rapportent que M. le supérieur adressa à l'auditoire un discours plein de chaleur et d'onction. Il retraça les avantages variés et précieux attachés à l'établissement du Sacré-Cœur, et peignit en traits de feu le dévouement de ces

dignes servantes de Dieu, leur maternelle sollicitude pour leurs élèves. Il développa avec l'accent de la piété les paroles de son texte : " C'est ici lamaison du Seigneur, et la porte du ciel," et termina en souhaitant que des vierges se succèdent de génération en génération dans ce sanctuaire, et se rendent de plus en plus dignes de porter le nom de religieuses du Sacré-Cœur.

Ayant béni la première pierre, Monseigneur fit une touchante allocution, prodiguant à son auditoire les encouragements les plus flatteurs en même temps que les leçons les plus heureuses.

Spontanément les assistants firent leurs offrandes,. qui s'élevèrent à trois cent dix-sept piastres, et chacun se retira en bénissant une religion qui sait toujours unir pour ses enfants ce qui console à cequi instruit {Chroniques du couvent).

Mme David, dont nous avons déjà parlé plus haut, s'était installée, avec deux sœurs coadjutricee, dans l'ancienne résidence de la famille Bayard,. afin de surveiller les travaux.

Les anciens paroissiens se rappellent avec plaisir ce petit couvent improvisé dont les murs subsistent encore, et où le bon Père Sache allait régulièrement porter le secours de son zèle et de sa grande piété- Vers la fin de juillet 1858, le superbe édifice au to,n grave et monastique s'élevait majestueusement

sur les bords de cette rivière, tant de fois parcourue par les saints missionnaires. Les premières religieuses du Sacré-Cœur en prenaient possession à la fin d'août de la même année, et commençaient régulièrement leur œuvre de prière et de solide éducation, qu'elles ont continuée jusqu'à nos jours^

L'œuvre du Sacré-Cœur au Sault ne pouvait commencer sous de meilleurs auspices.

Son succès fut tout de suite assuré parla direction douce, sage et ferme d'une femme de sainteté et de génie : c'était Mme Trincano.

Son nom est resté en vénération dans la paroisse, et surtout dans le cœur de toutes ses anciennes élèves.

Marie-Thérèse Trincano naquit à Spourano (Milan), le 18 février 1809. Son enfance, sa jeunesse furent imbues de la piété la plus exquise.

Elle était toute jeune lorsqu'elle perdit sa mère. A l'exemple de sa sainte patronne, elle prit avec elle ses frères et ses sœurs (tous plus jeunes qu'elle) et alla se prosterner devant une image de la sainte Vierge, la priant de leur servir de mère. Dès ce moment, elle se considéra comme devant tenir auprès d'eux la place de celle qui leur avait été enlevée {Chroniques du couvent).

Dès qu'elle put se décharger de ses sollicitudes de famille, elle entra comme postulante à Besançon,

le 24 octobre 1831, alla faire son noviciat à Montet, où elle prononça ses vœux au beau jour de l'Immaculée Conception, le 8 décembre 1833.

La vénérable Mère Barat désigna Mme Trincano aux missions d'Amérique.

Le départ eut lieu en mai 1847. Elle débuta à Manhattan ville, où elle remplit diverses charges importantes.

Après avoir établi une maison du Sacré-Cœur au Détroit, elle vint fonder celle du Sault-au-Récollet.

Elle déploya uu zèle infatigable pendant les dixhuit dernières années de sa vie, soit au Sault, soit à Montréal dès qu'elle y eut fait pénétrer son ordre.

Il est impossible de décrire le bien immense qu'elle opéra, à la ville surtout, par son ascendant sur les anciennes élèves. Réunies en congrégation d'enfants de Marie, elle leur adressait des paroles où son éloquence si persuasive les tenait suspendues à ses lèvres, et les enflammait d'un zèle ardent pour le bien.

Elle n'hésita pas à organiser une croisade des plus généreuses contre les excès des parures et des danses défendues. Mgr Bourget bénissait de tout cœur son œuvre, et encourageait ses efforts.

Les nombreuses retraites qu'elle organisa, produisirent des fruits abondants. Elles étaient suivies

par une foule de jeunes filles et de mères chrétiennes. Combien de mères de famille se rappellent encore le courage qu'elles puisèrent auprès de cette véritable mère, dans les moments de profonde douleur.

Et dans cette paroisse, quels doux souvenirs se rattachent à cette sainte mémoire, quand l'esprit de ses filles se reporte vers le temps heureux de leur première communion ! Avec quel empressement la bonne Mère se transportait à Sainte-Sophie, que sa charité avait fondée, pour les préparer à la plus sainte action de leur vie, sachant que, fortifiées par le pain céleste, ses chères enfants reporteraient ensuite dans leurs familles les fruits cueillis au Sacré-Cœur.

En 1864, Mme Trincano fut nommée supérieurevicaire du Canada.

Les grands travaux inhérents à cette charge, ses voyages longs et fréquents, altérèrent beaucoup sa santé, et malgré les soins qui lui furent prodigués, elle arriva au terme de sa carrière héroïque, je puis dire, et mourut au Sault, le 12 novembre

Sa mort causa un grand deuil, et fit verser bien des larmes. Mgr Bourget voulut lui-même présider ses funérailles.

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Après les dernières prières, Sa Grandeur se rendit au pensionnat ; voici quelques-unes des touchantes paroles qu'elle prononça à cette occasion :

"Mes filles, mes enfants, je puis vous dire comme Notre-Seigneur à Zaïre : " Votre mère n'est pas morte ! " Elle dort, car la mort du juste est un doux sommeil. Elle n'est pas morte, et son esprit repose auprès de vous. Elle vivra par le souvenir de ses exemples et de ses enseignements : la semence qu'elle a implantée dans vos âmes, doit produire des fruits abondants.

" Elle vous a beaucoup aimées, elle vous aimera encore plus efficacement dans le ciel. Elle présidera à tous vos exercices, elle vous suivra dans vos travaux, elle vous consolera dans vos peines.

" Soyez donc sa parfaite image ; gravez dans vos cœurs sa charité si ardente, son zèle inépuisable, son humilité si profonde ! Ce matin, vous n'avez pu lui prêter vos voix, mais vos soupirs, vos gémissements, vos larmes ont été la plus éloquente oraison funèbre offerte à votre mère vénérée " (Chroniques du couvent).

Les Enfants de Marie de Montréal voulurent perpétuer leur regret, et surtout leur vive reconnaissance envers leur digne Mère, en élevant un monument au cimetière où reposent ses restes.

Mgr Pinsonnault, évêque de Birtha, ancien évêque de Sandwich, qui demeurait alors chez M. le curé Vinet, éleva la voix dans cette circonstance solennelle.

" Mesdames, dit Sa Grandeur, avec une visible émotion, permettez-moi de vous féliciter. C'est une sainte et salutaire pensée d'être reconnaissants envers ceux qui ne sont plus, et qui nous ont fait du bien. Sainte, parce qu'elle vient de Dieu qui vous l'a inspirée ; salutaire, car, en rappelant à votre mémoire le souvenir de cette femme éminente, ce monument vous redira les maternels enseignements qui ont jailli de son cœur dans les vôtres. Vous avez fait une bonne œuvre en témoignant ainsi votre gratitude pour le bien immense qu'elle a fait à votre pays, et à vous en particulier. Chacune a pu apprécier la profondeur de son jugement, la persuasive éloquence de son langage, et surtout son admirable sainteté. Je suis bien aise, Mesdames, d'être l'interprète de la communauté, en vous remerciant de ce témoignage affectueux que vous rendez à sa Mère, votre bienfaitrice. Je vous remercie encore au nom de la société dont vous faites partie, et du clergé, qui conserve pour elle une profonde estime. Je le fais enfin au nom de Mgr de Montréal, qui apprendra avec un sen-

sible plaisir, ce que vous avez offert à la mémoire de cette religieuse vénérée " {Chronique du couvent). Après ces émouvantes paroles, les nombreuses filles du Sacré-Cœur se groupaient, attristées, pensives, près des restes de leur insigne bienfaitrice. Leurs yeux baignés de pleurs, contemplant cette tombe chérie, s'élevaient ensuite vers le ciel ; toutes semblaient dire avec le poète :

En avançant dans notre obscur voyage, Du doux passé l'horizon est plus beau; En deux moitiés notre âme se partage, Et la meilleure appartient au tombeau.

Lamartine, Harmonies, Peiner des morts.

A la vue du rapide et consolant progrès de son ordre en Amérique, la vénérable Mère Barat écrivait à Mme Aloysia Hardey : " Ah! s'il m'était donné de pouvoir m'embarquer et de passer quelques mois avec vous, je mourrais contente ensuite ! Dans ma jeunesse, je l'ai quelquefois espéré, mais maintenant il n'y a plus guère d'apparence, du moins mon cœur sera-t-il souvent avec vous ; surtout il s'occupera de vous devant Notre-Seigneur " (Baunard, II, p. 417).

La généreuse mère fit plus que suivre de la pensée et du cœur, la fondation du Sault-au-Récollet.

Elle comprit que ce couvent, appelé à procurer le bien général du pays, devait accorder une large

part de ses bienfaits à la paroisse où il était situé. C'est pourquoi elle contribua largement, de ses propres deniers, à y établir une maison pour les filles de la localité.

La résidence Meilleur fut disposée et aménagée dans ce but aux frais de la Mère Barat, et un de ses noms de baptême fut donné à l'école afin de perpétuer le souvenir de sa vénérable fondatrice.

En 1864, une aile fut construite, ce qui fournit une chapelle et des appartements dans le but d'y commencer un pensionnat paroissial.

Parmi les religieuses qui en eurent la direction, il en est une dont le nom, et surtout les bienfaits, ne seront jamais oubliés : c'est la Mère Bienvenu.

Yoici ce que les chroniques de son ordre rapportent à son sujet :

" Vers 1790, quatre frères bretons, du nom de Fontaine, vinrent chercher au Canada fortune et sécurité. Ils offrirent leurs bras à MM. de Boucherville et de Verchères, seigneurs de la localité, qui, en les accueillant sur leurs terres, leur dirent : " Soyez les bienvenus."

Cet appellatif plut aux émigrés, ils l'adjoignirent à leur propre nom, et se firent appeler Bienvenu dit Fontaine.

L'un de ces quatre Bretons était l'aïeul de la Mère Bienvenu, ancienne directrice de Sainte- Sophie. Elle fut un modèle du plus pur dévouement, et sa charité était si ardente, qu'elle n'hésitait pas à se mettre à la tête des œuvres les plus difficiles.

Née à Verchères le 22 novembre 1827, Marie- Delphine Bienvenu avait sans doute puisé la force de son caractère dans la méditation des prouesses des héroïnes de son village. Qu'on en juge par le fait suivant.

La descente des radeaux sur les flots bouillonnants des rapides, remplit son âme d'émotion et de sainte pitié pour les hommes exposés à tant de dangers. Quand ils se heurtaient contre les rochers écumants, leurs blasphèmes arrivaient à ses oreilles comme des cris agaçant la mort sans aucun effroi des jugements de Dieu.

La Mère Trincano, sa supérieure, nous l'avons dit, avait une âme d'apôtre, et Mme Bienvenu trouvait en elle la vraie fontaine d'où coulaient les eaux vives capables de féconder tous ses bons projets.

II y eut aussitôt tout un plan de sanctification organisé. Il s'agissait de rien moins que d'attirer les voyageurs sur la plage, de les faire prier, de les enrôler dans une confrérie du Sacré-Cœur. Mère

Trincano ne voulut rien permettre sans consulter l'autorité ecclésiastique.

Le projet fut jugé trop téméraire, et peu en rapport avec les règles du couvent. C'était juste.

Mais voilà que, un jour, une de ces fameuses " cages " se brise précisément en face du couvent : trois hommes avaient péri, et le lendemain, rapportent les chroniques, six se présentèrent d'eux-mêmes pour avoir des scapulaires du Sacré-Cœur, car l'un d'eux avait échappé à une mort certaine en tenant le sien serré contre sa poitrine.

La Mère Trincano leur fit le plus bienveillant accueil, et Mère Bienvenu fut raffermie dans toutes ses espérances. Les hommes furent invités à revenir. Mme Trincano mûrit à leur endroit toute une organisation de salut, les cageurs de bonne volonté seraient associés dans une confrérie dite " des zouaves pontificaux," ils planteraient l'étendard du Sacré-Cœur en tête de leurs "cages" en promettant d'éviter le blasphème et l'ivrognerie. Le printemps arriva et nos hommes avec lui.

La Mère Bienvenu leur communiqua ses projets, et les voyageurs promirent de faire leur possible. Ils se retirèrent avec force médailles, chapelets, et portant fièrement l'étendard du Sacré-Cœur. Chose frappante ! d'après les chroniques, les cages qui le portaient furent préservées des plus grands dangers,

tandis que celles qui ne l'avaient pas, furent impitoyablement brisées contre les récifs.

L'œuvre des voyageurs fut bénie et patronisée par Mgr Bourget, jusqu'à ce qu'il pût en confier la direction à quelque membre de son clergé.

Il y eut une foule d'autres œuvres auxquelles la Mère Bienvenu se livra et qui opérèrent un bien considérable dans tous les environs du Sault. C'est ce qui explique l'amour et la reconnaissance profonde attachés à sa sainte mémoire. Elle mourut au Sault le 2 novembre 1891.

Mme Cornelis succéda à la vénérée Mère Trincano, en 1868.

Elle s'appliqua, avec un zèle admirable, à développer les œuvres établies pour la gloire de Dieu et le bien des familles ; mais sa santé ne lui permit pas de diriger la maison du Sault plue que cinq années.

Dans l'espoir qu'un changement d'air pourrait refaire ses forces, elle fut envoyée comme supérieure à Saint-Jean, N.-B.

La maladie s'aggrava et elle rendit sa belle âme à Dieu, le 14 janvier 1876.

Elle fut remplacée au Sault par la révérende Mère Tommasini, dont la douce physionomie est encore vivante dans tous les souvenirs.

Qui ne ee rappelle son chant à la chapelle ! Avec quelle pureté de style elle rendait les motets qu'elle a légués à sa communauté, et ou son âme s'épanchait toute entière.

En 1882, l'obéissance l'appela à la Louisiane, puis ensuite à la Havane, où elle exerce les fonctions de supérieure.

Elle fut remplacée par la digne Mère Caisso, dont la mauvaise santé ne permit pas un long séjour au Sault.

Depuis son départ, en 1884, l'excellente Mère Sarens continue les mêmes traditions de charité et de science qui, jointes aux efforts de ses devancières, ont assuré à l'institut du Sacré-Cœur sa place parmi les plus beaux établissements d'éducation.

Le pensionnat paroissial dura jusqu'en 1883.

La communauté jugea alors de n'en faire désormais qu'un externat.

Dans ces dernières années, Mme Sarens, supérieure-vicaire du Canada, s'est appliquée à y introduire les améliorations les plus modernes. Un étage supérieur a été ajouté, ce qui a permis d'y établir des salles vastes, bien aérées, où se donne l'enseignement pratique de la couture.

Les élèves de Sainte-Sophie reçoivent aussi des leçons spéciales préparatoires aux examens d'ins-

titutrices. Bon nombre déjà, après de brillants examens, ont été avantageusement placées.

Sainte-Sophie n'est pas seulement un foyer d'instruction, c'est aussi un centre de ralliement, où toutes le personnes pieuses se réunissent pour leur bien spirituel et le progrès des œuvres paroissiales.

Il est facile de voir les bienfaits immenses qui déjà ont été produits, et qu'une maison de ce genre est appelée à répandre pour toujours dans la paroisse.

Comme nous l'avons déjà dit, c'est dans son premier voyage à Rome que Mgr Bourget demanda au général des Jésuites de reprendre leur mission au Canada.

Parmi toutes les œuvres que son zèle ardent cherchait à faire surgir dans son vaste diocèse, celle de haute et saine éducation lui paraissait la plus utile. Aussi Sa Grandeur écrivait-elle, dans une lettre pastorale en date du 13 septembre 1846, les paroles suivantes :

" Un des motifs qui nous engagea, nos très chers frères, à faire, en mil huit cent quarante et un, le voyage d'Europe, fut de préparer les voies à l'établissement d'un nouveau collège dont l'effet principal serait de donner, dans une ville, aux personnes appelées par la divine providence à vivre dans le monde, une éducation qui serait adaptée

aux besoins des diverses classes de la société, et qui serait en même temps religieuse

" Or, c'a été pour en arriver à cette fin si désirable que nous avons cru, nos très chers frères, devoir appeler à notre secours des hommes éminemment pourvus du talent de former la jeunesse à la piété et aux sciences qui conviennent aux gens du monde. Vous les recommander sous ce rapport serait chose inutile, puisque les catholiques n'ont qu'une voix pour proclamer les dons excellents qu'ils ont reçus du ciel pour répandre dans le monde les bienfaits de l'éducation. En obtenant pour l'objet que nous avions en vue ces hommes dont la capacité est si généralement appréciée, nous croyons avoir fait ce qu'il y avait de plus important et de plus nécessaire pour le succès de cette entreprise ': (Fioretti, Extraits des mandements, p. 20).

Mgr Bourget devait espérer une réponse favorable, car la compagnie de Jésus ne refuse jamais le travail ; et puis il était si naturel aux Jésuites de désirer leur retour sur ce sol arrosé des sueurs et du sang de leurs martyrs et de leurs apôtres.

Ils étaient partis, mais dans l'affection la plus pure de leur cœur, ils chérissaient ces plages, ces fleuves et ces lacs où le souvenir de leurs grands exploits ne pouvait périr. Ils revinrent avec joie reprendre leur place au foyer canadien.

C'était sous le généralat du très révérend Père Roothan et la province de France, dirigée alors par le révérend Père Boulanger, fournit les premiers sujets de cette importante mission.

Voici leurs noms : Révérends Pères Chazelle, Hanipaux, Félix Martin, Dominique du Ranquet, René -Joseph Tellier, et les frères coadjuteurs C. -Emmanuel Brennans, Joseph Jeunescaux.

Ces religieux quittèrent le Havre le 24 avril 1842, et arrivèrent à New-York le 25 mai, jour de la Fête-Dieu (Archives du collège Sainte-Marie).

Mgr Bourget ne pouvant leur offrir pour le moment une place dans la ville, leur assigna la paroisse de Laprairie. Ils la desservirent de 1842 à

C'était un pays de connaissance pour leur ordre. Ils en possédaient la seigneurie depuis nombre d'années.

Le révérend Père Raffaix y avait donné naissance à la célèbre mission iroquoise qui, à la suite de certains différends entre ses chefs, s'établit un peu plus haut et finit par se fixer définitivement à Caughnawaga.

" Ce nom, écrit M. l'abbé Forbes, missionnaire actuel, a été introduit par les Anglais dès le commencement de ce siècle, et n'est autre chose que le

nom iroquois Kahnawake (au Sault), dont l'orthographe est horriblement massacrée."

L'établissement primitif de la mission iroquoise à Laprairie est clairement prouvé par un précieux document ayant pour titre : " Le récit de ce qui s'est passé dans la mission du Sault-Saint-Louis, depuis sa fondation jusqu'à 1686, par le Père Claude Chauchetière, S. J. " (Archives du collège Sainte-Marie).

" François Tonsahoten, sa femme Catherine Kandaktena, et cinq autres Onneiouts, étaient venus à Montréal en 1667 pour y conduire des missionnaires sur les glaces. Le Père Raftaix les rencontre quelque temps après leur arrivée, et les invite à aller sur ses terres (à Laprairie). Ils y passèrent l'hiver. — Au printemps de 1 668, d'autres Onneiouts, parents des premiers, se rendirent à Laprairie. Au nombre de dix ou douze, tous ces sauvages descendirent à Québec, sur la fin de l'été. Le Père Raff'aix les présenta au Père Chaumonot, qui acheva de les instruire. Mgr l'éveque leur donna le baptême. Le chef de cette bande s'appela François-Xavier, du nom de la mission, et sa femme fut nommée Catherine. On voulut arrêter François-Xavier à la mission des Hurons (que le Père Chaumonot venait de fonder), mais Dieu, qui avait ses desseins,

lui ôta la pensée d'y rester. Nos nouveaux baptisés s'en retournèrent l'automne suivant, et s'en furent à Laprairie."

L'œuvre du noviciat des Jésuites se rattache intimement à l'histoire du Sault.

Elle commença à Montréal dans la maison de l'honorable Charles-Séraphin Rodier, et après cinq ans de généreuse hospitalité, les novices furent installés au collège de la rue Bleury.

Il est facile de comprendre que les jeux bruyants des élèves ne pouvaient convenir au silence et au recueillement d'un noviciat ; aussi les Pères s'occupèrent-ils de trouver un endroit retiré delà ville, afin que les novices pussent poursuivre, dans la piété et la ferveur, leur travail de formation.

De ferventes prières furent adressées à saint Joseph, disent les chroniques de l'ordre.

" Ce grand saint, qui toujours a donné au Canada des marques de sa protection spéciale, ne fut point sourd à des prières faites pour l'extension de la gloire de Dieu et le bien des âmes en ce pays. L'instrument que saint Joseph choisit fut M.Olivier Berthelet, cet autre citoyen de Montréal, si libéral, si chrétien, si plein de foi, à qui cette ville doit la fondation d'œuvres de charité si nombreuses. Il -venait de vendre à M. Janvier Vinet, alors curé

de la paroisse du Sault-au-B,écollet, une terre qu'il possédait en cette paroisse, précisément en face de l'église paroissiale. Apprenant le besoin extrême des Pères de la compagnie de Jésus, il conçut l'idée d'obtenir de M. Vinet la cession de cette terre pour la fondation du noviciat. Celui-ci n'avait pas encore payé entièrement la terre et comprenant aussi la grande utilité de cette fondation pour le pays, il consentit, au moyen de nouvelles conditions, à faire la cession demandée."

M. Vinet abandonna donc aux Pères une partie de cette terre, et le noviciat y fut installé. Sa construction fut commencée sur un plan qui permît un agrandissement suivant les besoins et les ressources.

Il n'y eut d'abord que deux étages terminés intérieurement, et en attendant que les plâtres et les peintures fussent suffisamment séchés, M. Vinet accueillit les premiers novices pendant quelque temps dans l'ancien presbytère.

Ce fut le 6 août 1853 que la première messe fut dite au noviciat. La chapelle fut dédiée à saint Joseph, en reconnaissance de son aide puissante dans cette nouvelle fondation.

Les paroissiens voulurent témoigner de leur haute satisfaction de l'arrivée des Pères parmi eux,

en faisant une souscription pour l'achat d'une cloche. Elle fut solennellement bénite en l'église du Sault par Mgr Joseph Larocque, au mois d'octobre 1854. C'est cette même cloche qui, en union avec celle de l'église paroissiale, redit aux échos des cieux l'hymne de la prière et de la reconnaissance.

Après que M. Vinet eut abandonné la cure du Sault, il céda aux Pères tous ses droits, et même il leur légua une somme considérable qui leur permit de compléter leur établissement en ajoutant une dernière aile, où se trouvent les parloirs, des chambres pour les retraitants et une superbe chapelle.

La fondation du noviciat eut une influence des plus salutaires sur la paroisse du Sault-au-Récollet, et les divers Pères qui en eurent la direction rendirent de tout temps aux curés les services les plus précieux.

Ce qui fit le plus de bien, fut la visite des écoles par les novices. Ils y épanchèrent leur zèle et leur piété. Sous forme de catéchisme, d'instructions à la portée du jeune âge, ils ont nourri la foir l'amour de Dieu dans l'âme des petits. Il leur ont fait aimer la prière, la pratique des sacrements, et les ont préparés de longue main au grand jour de la première communion.

Une fois arrivés à cette époque mémorable qui influe sur toute l'existence, ils les accompagnent à l'église, les suivent de plus près, meublent leur esprit de plus amples connaissances religieuses, les dirigent saintement dans la prière et le recueillement, jusqu'à l'heure à jamais bénie où Dieu descend dans leur âme.

Les novices trouvent là un moyen efficace de formation aux œuvres de zèle dont la vie du jésuite doit être remplie ; mais quels bienfaits inappréciables découlent de ce travail opéré dans l'âme des enfants !

Rien d'étonnant qu'ils demeurent fermes dans leur croyance et attachés aux pratiques religieuses. Après bientôt un demi-siècle de cette visite bienfaisante des écoles, il est consolant d'en toucher les résultats.

Les enfants d'autrefois ont gardé en grandissant mémoire de leurs pieux catéchistes, et leur vie est acquise à la vertu et à la piété.

C'est bien le lieu d'apprécier la valeur de l'influence religieuse dans l'école catholique, où le pain de la doctrine nourrit les âmes, où les principes de foi sont inculqués si profondément que presque rien ne saurait les détruire.

Les Pères qui ont eu "charge du noviciat ont eu trop de rapports avec la paroisse pour que nous nous dispensions de quelques détails sur leur vie.

Un des hommes dont le souvenir est gardé avec profonde reconnaissance, c'est le Père Louis Sache.

L'auteur de sa vie a résumé le caractère de ce premier maître des novices en disant qu'il avait l'humilité d'un enfant, la mortification d'un anachorète, et le zèle d'un apôtre. C'est réunir les plus précieuses qualités, et le bon père en a donné les preuves les plus éclatantes à tous ceux qui ont eu l'avantage de le connaître.

Le Père Louis Sache naquit à Beaumont-la- Rance, en Touraine, le 23 décembre 1813.

Il arriva au Canada le 13 mai 1845, et il passa trois ans à la cure de Laprairie.

En 1848 Mgr Bourget lui demanda d'aller séjourner au collège de Sainte-Thérèse, afin d'y établir une discipline solide et de remédier à certains abus. C'était une tâche très délicate, et que peu d'hommes auraient pu accomplir.

Le Père Sache s'y prit avec tant de douce fermeté qu'il arriva sous peu au succès, et tous les anciens élèves ont conservé le plus beau souvenir de son passage.

On chante encore an collège une cantate qu'il composa. Elle fut mise en musique par son compagnon, le Père Cicaterri, musicien distingué.

Ce fut le Père Sache qui ouvrit la résidence des Pères Jésuites à Québec, en juillet (27) 1844, en qualité de premier supérieur.

Il quitta Québec pour venir au Sault à la fin de juillet 1853 ; il prit alors la direction du noviciat que l'on venait de construire. Il y fit en tout un séjour de quatorze années, donnant les plus beaux exemples de vertu.

Les registres paroissiaux où sa signature apparaît fréquemment, démontrent qu'il fut toujours prêt à rendre service à M. le curé. Beaucoup de personnes parlent, encore avec reconnaissance des consolations que ses sages conseils ont longtemps déversées dans leurs âmes.

Il y eut à la tête du noviciat, à deux reprises différentes, un homme au port plein de grandeur, et dont les manières de haute éducation révélaient la noblesse de son origine. Comme beaucoup d'autres jésuites avant lui, il avait quitté le faste des grands salons et les gloires brillantes de l'armée. C'était le Père Jacques Perron, fils du général Perron.

Par sa naissance il pouvait hériter d'une immense fortune, et continuer ses liaisons avec les

plus belles familles de France. Il commença même à marcher sur les traces de son père, et n'ayant reçu aucune éducation religieuse, il entra sans contrainte dans la vie des plaisirs et des captivants honneurs.

Il alla de succès en succès jusqu'à ce qu'il devint aide de camp du général Bugeaud. Pendant la campagne d'Afrique, qu'il fit à ses côtés, son cheval roula un jour sous lui dans un précipice. A son grand étonnement, il échappa à la mort.

De retour en France, les chances les plus séduisantes de promotion s'offraient à lui ; mais son âme souffrait beaucoup. Que s'était-il passé?

Durant ses études à l'école polytechnique, il avait fait la connaissance de quelques jeunes gens, membres assidus des conférences de Saint- Vincent de Paul. Une fois en contact avec cette société d'élite, le souffle de charité brûlante d'Ozanam gagna vite cette âme noble et droite. Il donna généreusement, cachant aux hommes ses aumônes ; mais Dieu les vit du haut du ciel. C'est pourquoi un ange apparut pour guider ses pas. C'était la sœur Rosalie, dont la prière et les œuvres ont sauvé des milliers d'âmes.

Elle fit entendre au jeune Perron cette voix qui pénètre et fait tout vibrer. Elle pria beaucoup pour lui, et elle le confia au zèle d'un saint prêtre,

sans jamais le perdre de vue. Quand le brillant officier raconta à sa bienfaitrice son danger d'Afrique, il sut que ce jour-là même la sainte fille avait communié pour lui. Elle le tint sous l'égide de sa prière, et à force d'instance auprès de Dieu, elle lui obtint cette grâce inestimable de voir le monde tel qu'il est, et de comprendre qu'une seule chose est nécessaire, le salut de son âme.

Étant entré dans la compagnie de Jésus, il voulut s'exiler pour la gloire de Dieu, comme il s'était expatrié pour la gloire militaire. Il demanda les missions d'Amérique, et c'est l'oblation généreuse de ce grand cœur qui valut à notre paroisse l'honneur de posséder cet homme éminent, et de profiter de ses lumières et de ses vertus.

Le Père Perron fut remplacé au noviciat par le Père Isidore Daubresse, qui y demeura à partir d'avril 1875 au 23 juillet 1876. .

Le Père Firmin Vignon, dont les éminentes qualités ont été universellement appréciées, soit au collège Sainte-Marie, soit à la résidence des Pères à Québec, a fait un séjour d'un peu plus de quatre ans au noviciat du Sault-au-Récollet, du 23 juillet 1876 au 13 novembre 1880. Il a rendu les services les plus précieux à la paroisse, surtout par le ministère de la prédication où il excellait par

une grande facilité de parole jointe à une clarté remarquable dans l'exposition de la doctrine.

Le Père Charles-F. Charaux est celui des Pères Jésuites qui dirigea le noviciat pendant le plus grand nombre d'années jusqu'à présent.

D'après les chroniques de l'ordre, il est né en Lorraine le 19 avril 1830, et il entra dans la compagnie le 30 avril 1852.

Arrivé aux Etats-Unis en 1854, il y demeura jusqu'à sa première nomination au noviciat du Sault, au mois d'août 1871.

Le 11 juin 1873, il fut nommé supérieur de la mission unie de New-York et du Canada. Il remplit cette charge jusqu'au 13 novembre 1880, époque où il vint prendre son poste de recteur et de maître des novices à son cher noviciat du Saultau-Récollet.

Malgré ses nombreuses occupations, il porta toujours le plus vif intérêt aux oeuvres paroissiales, et fit tout en son pouvoir pour aider à leur succès. Les prêtres retirés à Saint-Janvier et les bonnes sœurs de la Providence chargées de cet hospice ont toujours apprécié ses attentions délicates avec la plus vive connaissance.

Les généreux services de son ministère si éclairé et si consolant, ont été encore plus multipliés aux

heures pénibles des dernières souffrances et de la mort du grand évêque Bourget et de Mgr Vinet.

Remplacé dans sa charge de maître des novices, à la fin de juin 1894, par le révérend Père Edouard Lecompte,il s'est appliqué depuis, au même noviciat, à inculquer aux membres de sa compagnie qui font leur troisième an, les moyens efficaces de fortifier leur vie dans cette fermeté inébranlable de vertu et cet amour indestructible de leur règle, qui font le Jésuite d'après l'esprit de leur saint fondateur.

Pendant que Mgr Vinet assurait à sa paroisse de si grands bienfaits, en y établissant les deux communautés dont nous venons de parler, il exerçait un ministère des plus fructueux. Les œuvres de zèle et de charité remplissaient sa vie.

Dès que les Pères Oblats furent arrivés à Montréal, il fut un des premiers à demander les exercices d'une grande retraite, dont le souvenir est encore gardé avec reconnaissance dans la paroisse.

Commencée le 31 mai 1816, elle se continua jusqu'au 21 juin suivant. Elle fut présidée par le rév. Père Guigues, qui devint plus tard le premier évêque d'Ottawa. Les Pères Léonard et Fiset l'aidèrent dans ce long travail de sanctification.

Voici ce que disent les archives au sujet de ce mémorable événement :

" Ceux qui dans les commencements avaient

exprimé des craintes sur le retour aux pratiques religieuses de quelques personnes obstinées, ont vu leurs craintes bientôt se dissiper. Tout le monde s'est approché des sacrements.

" Les deux cérémonies du renouvellement des vœux et de la consécration à la sainte Vierge, ont offert un spectacle bien consolant, et fait couler bien des larmes pendant tout le cours de la mission . Les confessionnaux ont été continuellement assiégés depuis les cinq heures du matin jusqu'à sept heures du soir.

" Nous ne pouvons exprimer avec quel recueillement et quelle dévotion hommes et femmes, au nombre de 1300, sont venus se présenter à la sainte table.

" Pour perpétuer le bien de la mission on a renouvelé les engagements de la tempérance, et reçu dans l'association environ 80 membres. La mission a été terminée par la visite pastorale que Mgr Bourget, évêque de Montréal, a faite dans la paroisse : 281 personnes ont été confirmées pendant le cours de la visite. Le chant du Te Deum a terminé cette mission, qui a porté les plus beaux fruits de salut" (Livre des B. de C, 1846-93).

C'est pour perpétuer la mémoire de ces saints jours, que les superbes lustres du sanctuaire furent suspendus à la voûte.

Celui qui est au centre a été acheté moyennant les souscriptions des fidèles pendant le retraite, et monsieur le curé, en témoignage de sa satisfaction des heureux résultats, voulut en donner deux autres de moindre grandeur.

Ce sont trois morceaux de beauté artistique, révélant un goût délicat en celui qui les a choisis. Aussi ils ne cessent d'attirer l'admiration de tous ceux qui les contemplent.

Depuis bon nombre d'années l'église était devenue trop petite.

M. le curé songea donc à y remédier.

Il faut reconnaître qu'il s'y prit de la manière la plus sage, en ajoutant un portique donnant tout de suite plus d'espace que toute l'ancienne église.

Pouvait-il mieux faire que de conserver ces vieux murs, et nous léguer ces beautés anciennes, mais qui aux yeux des personnes capables de les apprécier, sont toujours nouvelles ?

Ce superbe portique, avec ses deux tours altières, offre à la postérité un gage de perpétuelle reconnaissance pour les services rendus aux âmes par le vieux temple, aux souvenirs plus doux que ses décors.

Les plans de cette nouvelle construction sont dus à l'habileté de M. l'architecte Ostelle.

Commencés en 1850, les travaux se terminèrent vers la fin de l'année.

C'était une heureuse idée de célébrer ainsi le centenaire de l'église paroissiale, ouverte au culte en 175i.

Eglise paroissiale actuelle.

Les syndics élus pour ces travaux furent MM. Nicolas Scipiot, Pascal Persillier - Lachapelle, et Jean-Baptiste Brion dit Lapierre, marguilliers de l'œuvre à cette époque, et MM. Luc Pigeon et

Antoine Brousseau, anciens marguilliers, conjointement avec M. le curé {Livre des dél. 1850, p. 15).

C'est vers 1850 que M. Vinet conçut l'idée du superbe édifice connu aujourd'ui sous le nom de Saint-Janvier.

Les paroissiens l'ont toujours appelé " le château de Mgr Vinet." Il a en effet un cachet de beauté majestueuse et d'élégance pleine de gravité.

En franchissant le seuil, vous sentez l'impression de la grandeur et de la dignité des personnes qu'il a eu mission d'abriter.

M. Vinet n'a rien épargné dans sa construction, et toutes les améliorations y ont été introduites.

Dès que M. le curé y fut installé, tout le monde crut qu'en érigeant cette résidence princière, à ses propres dépens, il s'était proposé d'y passer ses dernières années, une fois sorti du saint ministère. Il n'en était rien.

Il songeait à son évêque, pour lequel il avait le plus profond respect et l'attachement le plus inviolable. C'était une maison de campagne, un lieu de récréation, de repos qu'il voulait lui offrir, ainsi qu'aux membres de son chapitre.

Mgr Bourget accepta le don généreux dans les conditions proposées, ne se doutant pas sans doute que cette maison abriterait ses derniers jours.

Le saint évêque ayant partagé en famille les

dons que la charité lui prodiguait, a ouvert cette maison à ceux de ses enfants que la maladie et le grand âge empêchent de vaquer aux travaux du saint ministère.

C'est bien la maison de l'évêché, comme du reste tout le monde la désigne.

Voici un extrait de l'acte de donation du terrain, passé en assemblée régulière de paroisse :

" Ce dix mars 1850, en conséquence de deux annonces faites aux prônes de nos messes paroissiales dimanche dernier et ce jour, convoquant une assemblée de tous les paroissiens, pour être tenue à l'issue de la dite messe du jour, en la salle publique de cette dite paroisse, au son de la cloche, afin de prendre en considération le projet de céder à Sa Grandeur Mgr Ignace Bourget, évêque catholique romain de Montréal, toute cette partie du terrain de la fabrique qui se trouve au sud-ouest de l'église actuelle et de la place publique, le long d'un chemin de passage qui conduit du chemin de la reine au pont Saints-Anges de MM. Delisle et Lemoine, tenant par-devant au chemin de la reine, par- derrière le fleuve ou rivière des Prairies, au sud-ouest, à un chemin qui conduit à la rivière, et au nord-est au chemin de passage susdit, àj'exception de l'emplacement et de la maison d'école bâtie sur le dit terrain, et après mûre délibération, il a

été résolu à l'unanimité que messieurs le curé et le marguillier en charge de cette paroisse sont autorisés à céder le terrain susdit au dit seigneur évêque catholique romain de Montréal, à telles clauses et conditions qu'ils jugeront convenables" (Livre de dèl. 1850, p. 76).

Le pont des Saints-Anges dont il est ici question avait été construit en 1849, et la cérémonie de bénédiction est consignée dans les registres (1849, p. 82). Mgr Bourget l'accomplit lui-même le 26 juillet 1849. Il y est dit:

"Monseigneur fit, apri'S la messe, un discours de circonstance, ensuite il procéda à la bénédiction. Le nom des saints Anges fut donné au pont par une demoiselle de M. Delisle, âgée d'environ sept ans."

Ce pont ne dura que peu d'années, ayant été brisé par les glaces. Une nouvelle association de capitalistes auxquels se joignit M. Vinet, se chargea de le reconstruire plus haut, au même endroit où il est de nos jours.

En 1853, la superbe maison de M. Vinet était terminée.

Il profita du passage de Mgr Bedini au Canada pour la faire bénir par ce prélat, et la résidence prit, à cette occasion, le nom de " Villa Bedini."

Mgr Cajétan Bedini était gouverneur civil de

Boulogne durant les troubles pontificaux, et archevêque de Thèbes.

Il fut envoyé, à cette époque, en qualité de nonce apostolique auprès de l'empereur du Brésil et de missionnaire extraordinaire aux Etats-Unis (Mgr Tanguay, Réj^ertoire général du Cl. can., p. 295).

Mgr Vinet ne borna pas sa générosité envers son évêque à la donation de la Villa Bedini ; toujours il lui fut dévoué et il souscrivait à toutes ses œuvres.

Ses épreuves furent les siennes et il a su cacher si bien ses largesses, qu'elles sont restées presque complètement inconnues.

Ceux qui ont vécu avec lui attestent que la plus légère allusion à une aumône quelconque de sa part, le piquait au vif.

Se présentait-il une occasion de contribuer à une oeuvre recommandable sous tous les rapports, il étonnait souvent par un refus péremptoire. Les solliciteurs n'en revenaient pas, et la connaissance qu'ils avaient de sa fortune augmentait leur embarras. Mais une fois qu'ils étaient partis, l'aumône du prêtre, si humble au milieu de ses richesses, leur arrivait par une voie détournée. Il s'assurait, de cette façon, le mérite de l'humilité et •de l'aumône bien accomplie.

Voici un fait entre mille.

Le bon curé avait depuis longtemps remarqué un enfant de sa paroisse, docile en classe, servant la messe avec piété et empressement.

Il appartenait à une de ces braves familles où se sont conservées les traditions patriarcales, ce qui ne lui attirait cependant aucune faveur spéciale de son curé.

Il grandit, resta le même, pieux et fidèle.

Arrivé à l'âge d'entrer au collège, il vit que personne des siens ne pouvait lui procurer les moyens de faire ses études. Que de fois il songea à son curé! "Lui pouvait bien," se disait-il. Mais il aurait suffi de mentionner la chose pour avoir un refus.

Le curé cependant le suivait, et cachait sa manière de cultiver ce plant de la vigne du Seigneur.

Notre jeune homme se dit un jour : u Je m'attacherai à quelque maison de commerce, je gagnerai ce que je pourrai, et j'entrerai au collège."

Le voilà installé en un magasin.

Un jour le curé se présente sous prétexte de faire quelque achat.

— Va donc, dit-il, trouver les Pères Jésuites, peutêtre consentiront-ils à se charger de ton éducation.

— J'y suis allé déjà, répondit le jeune homme, et ils ne peuvent plus en recevoir.

— Va quand même, dit le bon curé.

Il y alla et, à sa grande surprise, il fut accueilli. Le Père recteur lui assura que tout dépendait désormais de son application et de sa docilité. Il fut bon élève, régulier, pieux surtout. Au jour de l'an, rien de plus pressé que d'aller -exprimer sa reconnaissance à son bienfaiteur.

Le bon jeune homme avait perdu de vue l'humilité de son protecteur.

A peine eut-il ouvert la bouche pour dire son merci :

— Comment ! s'écria le curé, montrant une feinte colère ; ce sont les Pères, ce sont les Pères, laissemoi donc.

Oui, c'était bien eux, sans doute, mais le vrai bon père, c'était Mgr Vinet.

Il continua de l'être jusqu'à ce que son inépuisable charité eût conduit le jeune homme à l'autel -où Dieu l'appelait, et qu'il fût devenu un pasteur des plus zélés, s'efforçant de copier quelque chose des vertus de son insigne bienfaiteur.

Nous pourrions ajouter à ces précieux détails un grand nombre de traits. Les Dames du Sacré-Cœur, entre autres la digne Mère Trincano, les mères David et Bienvenu ont distribué à pleines mains ses

aumônes, et jamais il n'y eut une infortune dans sa paroisse qu'il ne s'empressât de secourir.

Après avoir donné secrètement, Mgr Vinet suivait avec attention la marche de l'œuvre qu'il avait favorisée ; il se passionnait pour elle, ses conversations en étaient pleines ; elles étonnaient les personnes auxquelles il communiquait ses inquiétudes, persuadées qu'elles étaient qu'il avait refusé tout concours.

Aujourd'hui ses dons apparaissent aux yeux de tous ; ils ont été nombreux, constants, et la paroisse du Sault-au-Récollet devrait élever un monument à cet homme qui, en la comblant de ses bienfaits, a si bien pratiqué la vertu fondamentale de notre sainte religion, l'humilité.

Un jour Mgr Bourget voulut reconnaître publiquement la générosité de ce prêtre modèle.

Voici en quelle occasion.

Sa Grandeur, appelée à Rome pour la canonisation des martyrs japonais, annonçait son départ dans les termes suivants (Mandement du 23 février 1862) : "Nous partons prochainement pour la ville sainte, et vous n'oublierez pas que c'est pour la quatrième fois que nous allons au tombeau des saints apôtres, depuis vingt-cinq ans que nous sommes évêque. Il n'est pas nécessaire que nous

vous disions que ce quatrième voyage, aussi bien que les précédents, est uniquement dans les intérêts de ce diocèse, pour lequel nous vivons, en consumant toutes les forces que la divine Providence a voulu nous donner.

" Il nous faudra dans ce voyage prendre place dans les consistoires, qui sont les assemblées lesplus augustes qu'il y ait au monde, par le caractère sacré des personnes qui les composent, par la nature des affaires religieuses et divines qui s'y traitent, et par les procédés majestueux qui y sont suivis.

"Nous avons donc, de part et d'autre, un devoir réciproque à remplir, pour nous rendre le ciel favorable dans ce beau jour de canonisation : nous, la charge de vous représenter aussi dignement que possible, dans une circonstance si solennelle qui nous met en spectacle au ciel et à laterre ; et vous, celle de nous aider par la pureté de vos coeurs et la ferveur de vos prières, à devenir l'heureux canal de tant de grâces précieuses qui. nous sont réservées."

Ces paroles émurent le cœur du digne curé du Sault-au-Récollet.

Il connaissait le triste état des financée épiscopales, depuis la destruction complète de la cathé-

drale et de l'évêché parle terrible incendie de 1852, ainsi que les dépenses considérables encourues pour les nouvelles constructions dans une autre partie de la ville en 1854; c'est pourquoi il se chargea généreusement de tous les frais de voyage de son évêque.

Mgr accueillit avec reconnaissance cette nouvelle preuve de dévouement, et il ne l'oublia jamais.

Sa Grandeur s'était aussi assuré les services de M. J. Désautels, curé de Varennes, dans le but de régler certaines affaires de la plus haute importance.

En récompense du zèle sans bornes de ces deux prêtres distingués, Mgr Bourget leur fit accorder, par la cour romaine, une dignité jusqu'alors inconnue dans le pays. Elle n'en était que plus précieuse, et tous les membres du clergé n'eurent qu'une voix pour applaudir à cette décision.

Par des lettres expédiées de Rome le 5 septembre 1862, MM. Désautels et Vinet furent nommés chapelains secrets d'honneur de Sa Sainteté Pie IX, ce qui, comme l'explique Mgr Tanguay {Répertoire général du CL, p. 201), entr' autres privilèges, leur donnait droit au titre de Monseigneur.

Cette marque insigne de considération accordée à leur curé par le Souverain Pontife, causa un contentement général aux paroissiens, et Mgr Yinet

n'en profita que pour ajouter plus de solennité aux cérémonies de son église.

Rien ne lui causait plus de joie que les beautés du culte, aussi avait-il profité de son voyage d'Europe pour faire l'acquisition de vases sacrés de grande valeur, et de superbes ornements.

Il eut l'heureuse idée de faire fondre à Rome même une cloche pour symboliser, disait-il, la voix du chef auguste de la chrétienté.

Avec quelle joie il annonça à son peuple son arrivée, afin de raviver dans leurs cœurs les sentiments d'obéissance, de respect et de dévouement envers le très saint Père. La bénédiction de cette cloche donna lieu à une cérémonie très imposante. Elle est rapportée au livre des délibérations de fabrique dans les termes suivants :

" Ce seize octobre mil huit cent soixante-quatre a été bénite par Sa Grandeur Mgr Lynch, évêque de Toronto, une cloche du poids de huit cents livres romaines, achetée par le curé soussigné, en mil huit soixante-deux. La cérémonie a eu lieu un dimanche dans l'après-midi, en présence de messire A.-F. Truteau, V. G. et doyen du chapitre de Montréal, aussi que d'autres membres du clergé. Il y eut aussi une nombreuse assistance des fidèles de la paroisse, et plusieurs de Montréal. Sa Grandeur Mgr Joseph Larocque, évêque de Saint-Hyacinthe,

donna l'instruction sur la cérémonie actuelle, et Sa Grandeur appuya principalement sur le son de cette cloche qui serait comme la voix de Rome, la ville éternelle.

" Ont été parrains et marraines le capitaine Antoine Brousseau, écuier, représentant le corps des marguilliers de cette paroisse, et dame Marguerite Saint-Omer, son épouse ; M. Joseph Beau champ, représentant le banc-d'oeuvre, et dame Archange Fournier dit Belval, son épouse; M. Antoine Jeannotte-Lachapelle, représentant la côte Saint-Michel, et dame Emilie Dagenais, son épouse ; M. Georges Dagenais, représentant la côte du bord de l'eau, et dame Rosalie Charbonneau, son épouse ; Fabien Vinet, écuier, représentant le donateur de la cloche, et dame Margurite Verdon , son épouse.

" Cette cloche a été nommée Marie-Pie-Ignace.

(Signé) " J.-J. Vinet, prêtre, curé (Livre des dél. 1864, p. 124.)

Mgr Vinet ne se fit pas seulement remarquer par ses dons généreux et sa constante charité ; il fut encore des plus zélés dans les travaux du saint ministère.

Pendant quinze ans, il resta seul pour subvenir

m. j.-a. boissonnaui/t.

Mgr Antoine Labei,i,3.

aux besoins d'une paroisse qui, à cette époque, était populeuse et étendue.

Ce ne fut qu'en 1856 qu'il accepta l'assistance que Mgr Bourget lui offrit dans la personne de M. Antoine Labelle. Il venait d'être ordonné prêtre à Sainte-Rose, où il naquit le 24 novembre 1834.

Mgr Bourget aimait à faire des ordinations dans les églises paroissiales des ordinands.

La délicatesse admirable de son âme le portait à récompenser de la sorte les bons parents qui avaient tout sacrifié à la formation des lévites du Seigneur.

Quelle fête c'était quand le pontife vénéré de tous arrivait au village natal !

Impossible de décrire ces scènes d'émotions profondes. Ces heures de prières liturgiques ajoutaient le sceau de l'onction sacerdotale aux jubilations du présent et aux souvenirs les plus sacrés du passé.

Ceux qui assistèrent à l'ordination de Sainte- Rose, le 1er juin 1856, étaient loin de prévoir ce que deviendrait un jour le jeune prêtre.

Pendant son séjour à Sainte-Thérèse, il avait donné preuves de bons talents. Fils unique, un peu gâté, turbulent de nature, il arrivait au Sault avec des allures qui ne s'accordaient pas toujours avec les habitudes silencieuses de Mgr Vinet.

Rien ne déplaisait plus, en effet, au digue curé que le bruit de pas retentissants, et malgré de nombreuses admonitions, il ne put jamais obtenir de son vicaire la modération en ce point. Ce n'était pas grave, il faut l'avouer.

Ne dois-je pas conclure qu'il était destiné à marcher dans des sentiers où il lui serait permis de faire beaucoup de bruit, et beaucoup plus de bien. Aussi est-ce un honneur pour notre paroisse d'avoir recueilli les prémices du sacerdoce d'un homme qui, plus tard, devait jouer un rôle si important.

Immense dans ses projets, il avait une énergie indomptable pour les mener à bonne fin, et son éloquence entraînante et persuasive, avec ses saillies piquantes, les faisait admettre au pays comme à l'étranger.

Il a ouvert, au prix des plus grands sacrifices, de nombreuses routes sillonnant des terres immenses jusqu'alors inconnues, et qu'il a peuplées de colons.

Unissant toujours la pratique de la religion au bien de la patrie, il a fait du système paroissial la base de son action. C est pourquoi il a marché sûrement à travers les bois et les montagnes, créé un mouvement de colonisation qui ne peut que s'agrandir, en établissant sur ce sol lointain de la patrie, un nouveau royaume dont le peuple s'est plu à le proclamer roi.

Je dois compléter cet éloge en disant que M. Labelle se livra à l'étude avec une constante application.

Empêché le jour par ses nombreuses courses, il y consacrait la plus grande partie de ses nuits.

Sa mémoire prodigieuse lui permit d'acquérir des connaissances variées et très étendues. En maintes circonstances, il a mérité les félicitations des hommes les plus compétents pour sa manière claire et logique de traiter des questions de philosophie, d'histoire, et même de chimie, de géologie, de minéralogie, d'après les plus récentes découvertes.

En 1890, l'honorable M. Mercier, premier ministre provincial, voulut s'assurer les services d'un homme dont la popularité était grandissante.

M. Labelle, devenu curé de Saint-Jérôme depuis 1868, ne vit en cela que l'espoir de réaliser ses immenses projets ; il se rendit à son désir.

Pour la première fois depuis le régime français, il était donné à un membre de notre clergé de participer à l'administration publique, et ce fut à cette occasion que la cour romaine reconnut la valeur réelle de ses services en l'élevant à la dignité de protonotaire apostolique.

Il mourut presque subitement, à Québec, le 4 janvier 1891.

Son corps fut transporté à Saint-Jérôme, et le gouvernement se chargea de faire célébrer ses funérailles avec la plus grande solennité.

M. l'abbé J.-B. Proux, alors vice-recteur de l'Université Laval et curé de Saint-Lin, interpréta les sentiments de l'assistance nombreuse et distinguée, en rappelant les talents et les vertus du défunt si justement regretté.

Il le fit surtout avec l'éloquence du cœur.

Cette mort donna lieu à l'expression des plus vives sympathies, à l'étranger, particulièrement en France.

Dans notre pays, Mgr Labelle figurera toujours avec honneur, parmi les hommes qui lui ont rendu les plus précieux services.

Depuis le départ de M. Labelle, en 1859, parmi tous les vicaires qui lui succédèrent, M. l'abbé Boissonnault fut celui qui mérita les plus grandes faveurs de Mgr Vinet.

Le fait d'être né à Saint-Valentin y était pour beaucoup, car, nous l'avons dit, c'était la première cure de Mgr Vinet, en 1831.

De plus, le capitaine Boissonnault, père du jeune vicaire, avait secondé avec le zèle le plus constant

les œuvres de son curé, l'appuyant dans toutes ses décisions.

Modèle de vertu et de mœurs patriarcales, sa nombreuse famille avait toujours gardé, avec un soin vigilant, ses traditions de foi et de piété. Aussi Dieu avait-il destiné deux de ses membres à l'honneur sacerdotal : Charles et Jean Boissonnault.

Mgr Bourget daigna ordonner ce dernier dans sa paroisse natale, dont M. Georges Lesage était alors curé.

Les anciens pasteurs de cette paroisse furent invités à cette imposante cérémonie, et Mgr Vin et s'empressa d'y assister.

Quelle ne fut pas sa consolation quand il vit le jeune lévite commencer son ministère sous sa direction.

Depuis son arrivée au Sault en novembre 1866 jusqu'en avril 1869, M. Boissonnault fut un modèle de piété et de dévouement.

Il fut alors désigné par Mgr Bourget pour porter secours aux Canadiens des Etats-Unis, et Mgr Vinet prit un vif intérêt à tous ses travaux, et le secourut avec une constante générosité.

Depuis ce temps, M. l'abbé Boissonnault n'a cessé de se dévouer au bien spirituel des Canadiens appartenant au diocèse de Burlington, et parti-

culièrement à Saint-Johnsbury, où il est justement considéré comme leur plus grand bienfaiteur.

Ce fut vers la fin de février 1870, que Mgr Vinet se retira définitivement du saint ministère.

Dès que la nouvelle se répandit dans la paroisse, elle créa un profond chagrin.

Nous n'avons pas à examiner les raisons qui firent prendre au digne curé une pareille détermination ; lui seul les a bien connues et pesées sans doute dans le silence de la réflexion et de la prière.

Il est une chose que nous pouvons affirmer et qui a été publiquement établie, c'est qu'en se retirant du ministère actif, Mgr Vinet n'a pas cessé de porter le plus vif intérêt aux grandes œuvres de charité, et d'y appliquer tous ses revenus jusqu'au dernier instant de sa vie.

L'œuvre des sourdes-muettes, confiée à la direction des Sœurs de la Providence, reçut pendant douze ans une large part de ses aumônes.

Afin de pouvoir contribuer plus librement à son développement, il voulut se fixer au sein même de l'institution.

Il était facile de voir, par les conditions offertes de lui-même, qu'il ne venait pas en simple pensionnaire, mais plutôt en qualité d'insigne bienfaiteur.

Il se chargeait de préparer ses chambres, de convertir en chapelle la salle principale de rétablissement, le tout à ses frais.

De plus il assura les Sœurs qu'il paierait sa pension ; il le fit en effet d'une manière très généreuse de 1874 à 1886. Une fois la chapelle terminée, décorée avec un goût exquis, munie d'ornements précieux, il y exerça toutes les fonctions du saint ministère que sa santé lui permettait. Il édifia constamment les membres de la communauté et les habitués de la chapelle par les nombreux exercices de piété accomplis avec la ferveur et la régularité d'un vrai séminariste.

Les chroniques de l'institut rapportent qu'il se privait constamment de dépenses qu'il aurait pu faire pour lui-même sans enfreindre la modestie ecclésiastique, dans le but de faire plus d'aumônes. C'est ainsi que s'étant procuré un cheval et une voiture, il ne s'en servit presque pas, parce que, disait-il, les Sœurs en avaient plus grand besoin que lui pour le service de la maison.

Sa piété était très tendre et admirée de tous, et son zèle pour le temple du Seigneur, la magnificence du culte, était admirable.

Aussi longtemps qu'il le put, il fut assidu au confessionnal en faveur des personnes qui n'avaient pas alors d'église à proximité. Souvent il disait t

" Il vaut mieux faire des œuvres de sou vivant, quel mérite à les faire faire après sa mort ? " C'est pourquoi il donnait tout ce qu'il pouvait épargner.

Quelle discrétion ! sa main droite ignorait les bienfaits de sa main gauche. Avec quelle délicatesse il rendait service et cachait ses aumônes !

Ce témoignage recueilli des personnes intimement associées aux œuvres des dernières années de sa vie, confirme bien tout ce que nous avons rapporté des charités de ce saint prêtre.

Il disposait ainsi de ses revenus en épuisant ses forces, quand Dieu ménagea les événements de manière à le ramener au lieu de ses œuvres de prédilection, afin sans doute de le récompenser dès ici-bas par la vue de leur heureux développement.

Il quitta la maison des Sourdes-Muettes au commencement de décembre 1886 pour se rendre à sa villa du Sault qu'il avait construite avec tant de soin. Il y passa les quatre dernières années de sa vie dans le plus saint recueillement.

Depuis un certain temps sa vue avait été affectée au point de le priver de ses lectures de piété. Il put cependant célébrer la sainte messe de " Beata Virgine " jusque vers la fin de sa vie. .

Malgré cette infirmité et les douleurs inhérentes A son grand âge, il conserva toujours son aimable

gaieté pour ses confrères, en les entretenant des récits du passé. Il continua à se dépouiller de plus en plus. Arrivé aux derniers moments de sa vie, il put dire qu'il avait tout donné.

Il mourut à la résidence de Saint-Janvier, le 2 mai 1890, à l'âge de 84 ans et quatre mois, et dans la soixante-deuxième année de son sacerdoce.

Suivant son désir, son corps fut inhumé dans le cimetière du noviciat des Jésuites.

Là il repose au sein de la paroisse qui n'oubliera jamais ses bienfaits et chérira toujours sa mémoire ; dans ce lieu où les enfants de Saint-Ignace feront monter vers les cieux l'encens de leurs plus ferventes prières.

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