‹ Le Sault-au-Récollet [microforme]Chapitre 35 sur 92 · C, LALEMANT · texte numérisé non relu

C, LALEMANT

‘ Kébec, ce 28 juillet 1625.”

Le voyage au pays des Ilurons pour les Pères de Brébeuf et de La Roche Daillon fut donc retardé à raison de la mort du Père Nicolas Viel.

Voici ce que dit Sagard à ce sujet (III, 875): ‘Pendant qu’on disposait leur petit fait, ils s’informèrent du Père Nicholas Viel par le moyen du truchement Huron, maïs ayant appris qu’ils l’avaient noyé, avec notre petit disciple Ahuntsique, ils en furent fort afligés et contraints de

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retourner À Québec sans rien faire, n'ayant pas eu assez de courage pour passer ce coup-là aux Hurons, comme ils firent l’autre année d’après.”

Le Père Lallemant dit simplement que le Père Viel s’est noyé. Il ne pouvait écrire à ce temps autre chose. Plus tard, des détails basés sur des témoignages certains, seront recueillis, et lon pourra établir le genre de mort subi par notre saint missionnaire.

C’est ainsi que dans la relation du Père Paul Le Jeune (1634, p. 92), il est dit : Depuis la mort d’un pauvre misérable Française massacré aux Hurons, on a découvert que ces barbares avaient fait noyer le Rév. Père Nicholas, récollet, tenu pour un grand homme de bien.”

Le même Père, dans sa relation de 1636 (page 9), représente comme la plus méchante de toutes, la nation des Ours qui avait massacré Étienne Bruslé et le bon Père Nicolas avec son compagnon.

Il n’y a donc pas de doute à avoir sur le genre de mort infligé au Père Nicolas et À son néophyte Ahuntsic. [ls ont péri par une mort violente et au dernier saut. Ces deux points sont À noter pour l'honneur de la patrie toute entière et la gloire de notre paroisse en particulier. Le Père Lalemant 4 dit ce qu’il savait du martyr. Sagard ajoute quel-

s4 LE SAULT-AU-RÉCOLLET

ques détails recueillis de témoins oculaires. Mais le Père Le Jeune vient compléter le récit.

Le fait d’être inséré dans les relations d’une manière si précise et si élogieuse dénote la belle disposition d’aj laudir au mérite partout où Dieu le bénit.

Je dois dire même que les paroles du Père Le Jeune indiquent que le Père Nicolas a dû soutfrir, peut-être durant tout le voyage, mais sûrement au moment d’être précipité dans les flots.

Remarquez ces expressions, ‘la nation des Ours... la plus méchante de toutes, qui avait mussacré Étienne Bruslé et le bon Père Nicholas avec son compagnon.”

Nous avons rapporté plus haut la mort affreuse de Bruslé.

Les sauvages étaient sur terre, quand ils l'ont roué de coups et finalement dévoré en leur festin. Ici ils sont dans leurs canots. Pour justifier le terme du Père Le Jeune, ‘“ massacré,” il faut dire qu’ils les ont maltraités, assommés de leurs avirons peut-être, et puis, les voyant baïgnés dans leur sang et sans vie, ile ont achevé leur barbare action en jStant les deux corps dans le dernier saut.

Les voyageurs comptaient les sauts en parcourant nos fleuves, nos rivières ; les portages pénibles

gravaient leur nombre dans l'esprit.

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Ce saut “dernier” longe l’île de la Visitation, et, au printemps surtout, il bondit avec ses flots gonflés et écumants. C’est dans ses eaux en furie, au bruit des vents déchaînés d’une tempête qui avait divisé les frêles barques indiennes (Le Clereq), que l'âme du premier martyr canadien prit son vol vers les cieux.

Le premier, il marcha dans cette héroïque voie de l’immolation complète, en tête de la glorieuse phalange de nos autres martyrs.

Voici en quels termes le Père Le Clercq raconte les phases de ce drame émouvant :

“ [ls se disposaient à partir (Prem. Ét. de lu foi, [, 320), lorsqu'un bruit commenca à se répandre de la mort du Père Nicholas Viel, récollet,

‘ Ce bon religieux, qui était monté aux Hurons deux ans auparavant avec le Père Joseph Le Caron et le frère Gabriel Sagard qui y était demeuré tout ce temps avec quelques Français qui se relevaient. allant et revenant à Québec, avait été prié par les Hurons de descendre avec eux à la traite. Il se servait de cette occasion pour venir faire sa retraite dans notre couvent de Notre-Dame des Anges, et prit même un de ses disciples, le petit Ahuntsic, qu’il avait instruit à la foi et baptisé.

“Il y avait dans la troupe une multitude de

Hurons assez honnêtes, parmi lesquels il se trouva , l

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quelques brutaux ennemis de la religion, faisant néanmoins semblant d’aimer et de respecter le bon Père. Un gros temps écarta les canots, et malheureusement ce religieux se trouva dans le sien avec trois sauvages scélérats et impies qui le précipitèrent dans l’eau avec son petit disciple Ahuntsic au dernier sault, en descendant à Mont-Royal, dont les eaux rapides et profondes les submergèrent dans un moment. On ne trouve que sa chapelle et quelques écrits qu'il av faits dans des cahiers de papier d’écorce, compre .nt une espèce de journal des missions ; il ava' aissé son dictionnaire et les autres mémoires au Hurons,

entre les mains des Francais.

“ L'endroit où ce bon religieux fut noyé est encore aujourd’hui appelé le Sault-au-Récollet.

“ Si on peut reconnaître pour martyrs ceux qui | meurent dans les travaux apostoliques, ou par la fl cruauté des sauvages de ces contrées qui n’ont que peu ou point de lumière d’aucune divinité vraie ou fausse, on reconnaîtrait à bon droit le Père Nicholas et son petit disciple pour les deux pre-

miers martyrs du Canada, étant d’ailleurs un très

grand religieux, qui, après avoir vécu en odeur de ô . 4 , ° \ FA sainteté, n’était passé en Canada que par un zèle

brûlant du martyre.

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‘“ On ne peut exprimer les travaux et les peines qu'il avait soutenus dans sa mission, selon les Français dignes de foi. Il y avait fait beaucoup de fruit, et enfin on sut par les Hurons mêmes assemblés à la traite, la manière cruelle dont il avait été mis à mort avec son néophyte que Dieu avait reçu dans sa gloire comme les prémices de la mission des Hurons.

‘ Ceux-ci avaient dissipé les ornements à lexception du calice, on en recueillit les lambeaux dont ils s'étaient déjà fait des affiquets à leur mode, mais enfin les Pères Brébeuf et Joseph de La Roche Daillon ayant appris cette triste aventure, estimèrent que ce serait une témérité à eux de se fier à ces barbares dans un voyage d’une si longue traite. Si bien que par l’avis de ce qui se trouve là de Français des plus sensés, et même de quelques Hurons bien intentionnés qui ne répondaient pas de leurs confrères, ils prirent la résolution de descendre à Québec, remettant la partie à une autre année.

‘“ Leur arrivée apprit et répandit bientôt la nouvelle de la mort tragique du Père Nicolas qui fut regretté universellement des Français, dessauvages, et même des huguenots, qui étaient pénétrés de

son mérite et de son talent.

“ On lui rendit les devoirs et les suffrages ordinaires, et on fit son service avec beaucoup de solennité, quoique chacun fût persuadé que Dieu l'avait déjà mis en possession de sa gloire.”

D’après le mortuologe des Récollets, le Père Viel aurait été inhumé dans la chapelle de Saint- Charles, “ le 25 juin 1625.”

Cette date est évidemment fausse, elle ne concorde pas avec le récit de Sagard, puisqu'il fait arriver les Pères Brébœuf et Daillon à Trois- Rivières ‘ environ en juillet”. Ajoutons que ce mortuologe a dû être fait de mémoire, eur tout devint la proie des flammes dans l’incendie de Notre-Dame de Recouvrance en 1640 (Rel. du P. Vimont, 1640).

D'un autre côté, comment expliquer les paroles du Père Lalemant dans sa lettre à Champlain, citée plus haut, datée du 28 juillet ?

Dans cette lettre, il ne parle que d’une rumeur de la mort du Père Nicolas. S'il eût été déjà inhumé, il se serait servi de termes différents.

Une tradition bien précieuse pour notre paroisse, se rattache à la sainte dépouille de ce premier martyr.

De tout temps une eroix à été entretenue sur la partie la plus élevée de l’île de la Visitation. Les

missionnaires de la Nouvelle-Lorette, tous les

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curés, d’accord avec leurs paroissiens, ont eu à cœur de la renouveler, de lu conserver. Elle s'élève en face du saut réellement le dernier de la rivière des Prairies. Aucune raison ordinaire ne peut y expliquer sa présence. Ce n’était pas la croix sur le

bord du chemin ; de tout temps elle dominait une

île inhabitée. Ni vous demandez aux anciens pourquoi cette croix à été plantée, ils vous répondent qu'ils ont entendu dire dans leur jeune âge qu’autrefois un religieux a été enterré là.

Je recueille cette tradition avec un profond res-

pect, personne ne m’aceusera de témérité en m’ap-

puyant sur elle pour dire que le vaillant martyr a bien pu dormir son premier sommeil de mort sur cette plage, là où la croix s'élève, et que lon a entretenue avec tant de fidélité.

L'atfroyable attentat une fois commis, les voyageurs ayant descendu le dernier saut, ont entendu les cris farouches des sauvages sur la rive. Ils ont vu ‘les affiquets”’ flottant sous la brise ; certainement quelque chose d’étrange se passait.

Ils sont accourus, puisque le Père Le Clercq atteste qu’il ont sauvé la chapelle, le calice, comme nous l’avons vu plus haut. Dee recherches immédiates ont été faites. Une fois le corps retrouvé, peut-être plusieurs jours après la mort, comment pouvait-on le transporter à Québec? Ne puis-je pas supposer qu’on l’a enterré à cet endroit, et qu’on est venu le chercher plus tard dans une embarcation plus propre à son transport? Je ne vois que cette manière d’expliquer la présence de cette croix, comme aussi la tradition qui s’y rattache.

J'aime ces souvenirs du passé, et je cherche à garder, belles et pures, les traditions des aïeux. Elles sont comme incrustées aux flancs des frêles embarcations d'antan, aux rochers escarpés de nos montagnes, comme aussi elles plongent dans le fond des eaux en furie, pour déposer sur les gazons vierges de nos plages, les restes de nos plus grands

héros !

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