CHAPITRE SEPTIÈME
PAROISSE
Curés sulpiciens au Sault-au-Récollet.— M. Jean-Baptiste Désencluves, premier curé sulpicien.— Son arrivée à Montréal.— Sa nomination au Sault.-—Sa générosité. —Premiers actes aux registres. — M. Désenclaves passe en Acadie.— Il est fait prisonnier.— I] va mourir au Limousin, lieu de sa naissance.— M, CGruillaume Chambon lui succède. Pierre Kalm, naturaliste suédois, décrit son excursion au Sault.— L'église du Sault est construite. — Légende.— Liste de souscription.— Crénérosité de M. Chambon.— Tubleaux.— Sa mort.— La part de la fabrique et des paroissiens dans la construction de l’église. — Bancs.— Consécration de l’église. — Visites épiscopales. — Ciboire,— Croix.—Crosse.—M. Jean-François Pélissier de Féligonde, . troisième curé sulpicien.— Sa naissance.— Son arrivée à Montréal.— Ses travaux.— Quête de l'Enfant Jésus.— Bedeau.— Chantres.— Vente des objets de la quête.— Pain bénit.—Réchand.—Mort de M. de Féligonde.— M. Simon- Louis de Perthuis, quatrième et dernier curé sulpicien.— Sa naissance.— Ses travaux.— Sa mort.
Ce fut un temps bien rude et plein d'âpres angoisses, Que le commencement de ces belles paroisses
Qu'on voit s'échelonner aujourd'hui sur nos bords. Quand, du haut du vaisseau quis’ancre dans nos ports Le voyageur charmé se pâme et s’extasie
Au spectacle féerique et plein de poésie
Qui de tous les côtés frappe ses yeux surpris,
Ilest loin, oui, bien loin de se douter du prix
Que ces bourgs populeux, ces campagns prospères Et leurs riches moissons coûtèrent à nos pères !
LouIS FRÉCHETTE (Premrère Saison).
M. Jean-Baptiste Désenclaves est le premier curé dont le nom apparaît sur les registres en notre possession.
Il arriva ici vers le commencement de janvier 1736 et y exerça les fonctions curiales jusqu’à la fin de novembre de la même année.
M. Jacques Viger, dans ses notes historiques, dit à son sujet: % Le manuscrit du Séminaire écrit Jean-Baptiste des Eclaves, quoique ce monsieur signât, par modestie peut-être, Désenclaves aux registres paroissiaux.”?
M. Rousseau, qui s’y entend en ces matières, ez.plique la chose en disant: “ Le “de?” n’est pas un signe absolu de noblesse. Des Enclaves ne désigne que la losalité. Il y a plusieurs villes ou bourgs en France qui s'appellent Enclaves, les Enelaves, ete., comme Abonville ou d’Abonville.”?
Nous avons fait plus haut la même remarque au
sujet de la fameuse particule “ de”, que l’on est exposé à admettre trop facilement comme preuve certaine d'un titre de noblesse. Quoi qu’il en soit, nous ne craignons pas d'affirmer que M. Désenclaves a ennobli sa vie par un ministère des plus généreux.
Venu ici, suivant le manuscrit du Séminaire, en 1728, il fut d’abord placé à Sainte-Anne (5 janvier 1729), puis au Sault-au-Récollet ” (J. Viger, Saber-
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dache). Sa grande charité apparaît dès la première page du livre des délibérations de notre fabrique.
IT y est établi que le premier marguillier en charge, le sieur Jean Turcot, n'ayant pas assez au chapitre des recettes pour couvrir les dépenses, “Ja plus grande partie de ce qui appartient à l’église est laissée À la charge de M. Désenclaves, qui a fourni beaucoup plus que ne pouvait le revenu de
la dite fabrique du Sault-au-Récollet. Aïnsi signé :
‘ DÉSENCLAVES, prêtre.
‘ CHaMBox, prêtre miss. au fjault.”
Il n’est pas sans intérêt de dire que le premier baptème mentionné sur nos registres est celui de Marguerite Roy, fille de Louis Roy dit Portelance et de Angélique Hallaire (11 janvier 1736).
La première sépulture est à la date du 29 janvier 1736: ‘“ A été enterrée dans l’église, Marie Drouet, décédée du jour précédent, âgée de soixante-sept ans, mariée À Pierre Degenais.”
Le premier mariage, célébré le 17 avril 1736, est celui de Mathurin Martinot et de Marie-Josephte David. Ces noms se sont perpétués jusqu’à nos jours, et bon nombre de nos familles actuelles sy rattachent.
M. Jacques Viger écrit encore ce qui suit au sujet de M. Désenclaves : “ Touché d’un nouveau
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zèle, il trouva bon de passer missionnaire à l’Acadie en 1756. L'abbé de l’Isle-Dieu, agent à Paris du elergé et des communautés du Canada et de la Louisiane, nous fait voir M. Désenclaves vivant et desservant en Acadie, avec le plus grand zèle, d’abord en 1749, puis en 1752. Il nous apprend enfin que, en 1761, consumé d’années et de travail, il est repassé en France, peut-être en 1760, et s’est retiré dans sa province, avec 400 livres que M. le ministre Berryer, dit-il, lui a fait délivrer en passant par Paris pour se rendre dans son pays natal, et dans le diocèse de Limoges, dont il était originaire. Mais, continue l’abbé, il est extrêmement pauvre, fort âgé et infirme, et par conséquent, il aurait grand besoin d’une petite ressource dont près de trente ans de service dans nos missions le rendent
* (Correspondance inédite de l'abbé de
très digne” l'Isle-Dieu avec le ministre secrétaire d'État. J. Viger).
A la suite de plusieurs de ses confrères, M. Jean- Baptiste Désenclaves se dévoua au salut des Acadiens.
M. l'abbé Casgrain, dans un récent ouvrage quine fait qu'ajouter à ses immenses mérites d’historien, révèle au public les travaux apostoliques des enfants du Vén. M. Olier en Acadie.
Tous les détails qu'il fournit sur leurs œuvres de zèle et de dévouement, joints À ceux que nous avons racontés au sujet de notre mission et de l'administration des nombreuses paroisses de l’île de Montréal, établissent que la communauté de Saint-Sulpice s’est généreusement associée aux sacrifices et aux gloires les plus pures de la Nouvelle- France.
M. Désenclaves était depuis longtemps en Acadie, lors de l’ignoble attentat de juin 1765, et sur les pages émues du Pèlerinage au pays d'Évangéline, M. l'abbé Casgrain nous montre ce missionnaire dans l’éclat de sa bravoure.
Il a passé 24 ans de sa vie sur les plages acadiennes. Ses exemples, son zèle constant ont contribué au bonheur et au progrès de cette race d'élite ; il a partagé ses joies, encouragé ses succès pendant de longues années, comme il a pleuré ses larmes, puisqu'il a été traîné en captivité avec ses chers Acadiens.
C’est dans cette association à leurs grandes infortunes, que M. Désenclaves a contracté les germes de la maladie qui a mis fin à sa généreuse existence.
Il fut fait prisonnier au moment de la destruction des derniers foyers acadiens au cap de Sable, au mois d'avril 1756, et conduit À Boston.
L'abbé Désenclaves, écrit M. Casgrain (Érangéline, 282), fut retenu prisonnier jusqu’en 1759, où il fut envoyéen France. Souttrant de la poitrine depuis plusieurs années, et épuisé par de continuelles secousses, il alla mourir peu après dans le Limousin, d’où il était natif. Les tragiques événements dont il avait été témoin lui causèrent une telle tristesse, qu’il avait résolu de n’en point parler et de chercher à en oublier jusqu’au souvenir. C’est luimême qui nous l’apprend dans une lettre qu’il écrivait de Honfleur (8 mars 1759) à l’évêque de
; Québec, et dans laquelle il exhalait une dernière ROUE FRE plainte contre la corruption de l'administration LA": française en Amérique, contre cette foule de ‘petits MURALE 2 + gentilshommes qui ne subsistent que par les bienfaits de Sa Majesté très chrétienne, ne pensant qu’à [LES faire leur bourse aux dépens du publie et des par- , | 4 (AI TRES ticuliers, ne veulent pas faire un pas pour défendre HEURE une place, dont la prise entraîne après elle la ruine Dir ARE des plus belles espérances de la France, et la déso- { lation d'environ seize cents familles, par la perte HUE des biens, de la liberté, et même de la vie pour le 4 plus grand nombre ; mais désormais jy penserai K le moins que je pourrai et en parlerai encore moins ; sur la fin de mes jours, je ne dois plus
WE EUR penser qu’à prier pour tous les états.”
C’est dans ces sentiments d'oubli charitable et de généreux pardon que M. Désenclaves arriva au terme de sa vie de zèle et de sacrifice,
M. Guillaume Chambon, prêtre de Saïint-Sulpice, succéda À M. Désenclaves au Sault-au-Récol let, où il exerça le saint ministère pendant vingt ans.
IT était né à Montferrand, en Auvergne, le 23 mars 1709, suivant les notices des prêtres par M. Noïiseux. Ordonné prêtre le 4 avril 1733, il arriva au Canada le 19 juillet de la mème année, et fut chargé de notre paroisse le ler octobre 1736.
Il doit en être considéré comme le vrai fondateur, puisque ce fut par ses soins, son zèle et sa générosité que l’église fut construite au lieu qu’elle occupe aujourd'hui.
Les renseignements puisés au livre terrier des seigneurs de l’île de Montréal, ont mis sous nos yeux létat de la paroisse au point de vue des habitations, de la culture et de la formation du village.
Il y eut successivement partage des terres entre les fils des mêmes familles, et de nouveaux lots furent concédés aux environs de l’église, des deux côtés de la rue Notre-Dame, en descendant la
rivière.
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Le village n’augmenta vers le haut de la paroisse que lorsque le chemin venant de la ville fut changé.
Dès les premiers temps de la Nouvelle-Lorette, ce chemin venait atteindre le côté ouest du domaine des messieurs de Saint-Sulpice qu'il longeait sur toute son étendue jusqu’à la rue Notre-Dame.
Il y avait une descente directe À la rivière ; elle passait entre la palissade du vieux fort et la salle actuelle des habitants.
Là, pendant longtemps la traverse à l'île Jésus se faisait en bac jusqu'à la construction du pont Jean Vaux ou plutôt Jeane Viau, du nom de son propriétaire.
Vers 1849 nos registres nous montrent linauguration d'un nouveau pont au même endroit.
La société des Deslisle, Vinet, J. Le Moine venait de se former. La glace ayant détruit le pont, il fut construit plushaut. La compagnie finit paracquérir le pont Lachapelle, en haut de notre paroisse, ce qui lui assura le monopole de toutes les traverses. Les routes venant de la ville furent alors dirigées vers ces ponts, et le chemin longeant notre rivière fut tracé, ce qui donna lieu à de nouvelles concessions
de terres.
Un naturaliste suédois, Pierre Kalm, fut envoyé par son gouvernement, en 1749, pour faire des observations sur notre pays.
Citons quelques détails intéressants qu’il écrit lui-même sur notre localité.
‘ Ce matin (23 septembre 1749) je suis allé au Sault-au-Récollet, village situé à trois milles franais au nord de Montréal, pour en observer et décrire les plantes et les minéraux, et surtout pour cueillir des graines de différents végétaux. Près de la ville, le chemin est bordé d'habitations de chaque côté, mais, plus loin, le pays est boisé et d'un niveau inégal. Le sol est ferme et contient de la pierre composée et une espèce de pierre À chaux grise. Les routes sont mauvaises et presque impraticables pour les voitures légères. Un peu avant d'arriver au Sault-au-Récollet, le pays est découvert, et offre au regard une longue suite de champs, de prairies et de pâturages. -
“ Une grande croix est érigée sur le chemin, et le gamin qui m'a servi de guide à travers le bois, me dit que là fut enterrée une personne qui a fait de grands miracles.
‘“ À midi nous étions arrivés au Sault-au-Récollet, petit village situé sur un bras de la rivière Saint- Laurent, dont le courant est très violent entre l'île
de Montréal et l’île Jésus. Son nom lui vient d’un accident qui est arrivé à un frère Récollet, appelé Nicolas Viel, en Pannée 1623, Il descendait dans un bateau avec un sauvage converti et quelques autres sauvages de la nation. des Hurons, dans le but de se rendre à Québec ; mais comme il passait en cet endroit de la rivière, le canot chavira et il se noya ainsi que son néophyte. Les sauvages, qui furent soupçonnés, au reste, d’avoir causé volontairement l'accident, nagèrent jusqu’au rivage, emportant avec eux ce qu'ils purent sauver des effets du moine, épaves ou dépouilles qu’ils ne vendirent jamais.
“ Le pays, aux alentours, est rempli de pierres, et la culture ne fait que d’y commencer. Les vieillards se souviennent d’avoir vu, couverts de grande bois, tous ces champs, ces prairies et ces pâturages.
« Les prêtres disent que la contrée était antrefois entièrement habitée par des Hurons convertis. Quand les Français pénétrèrent dans cette partie du pays, ces Indiens vivaient sur une haute montagne à une petite distance de Montréal ; mais les colons, à force d’instances, finirent par les décider à leur abandonner la place, et à transporter leurs cabanes dans une autre localité. C’est alors que les sauvages vinrent s'établir au Sault-au-Récollet.,,
où, plus tard, on leur construisit l’église qui existe encore, et où ils assistent actuellement et depuis une longue suite d’années à l'office divin. Les français s'étant accrus en nombre dans l’île de Montréal, le désir de l'avoir tout entière pour eux seuls s’empara naturellement d'eux et ils s’eftorcèrent d'engager les Indiens à leur vendre cette terre du Sault, comme ils avaient déjà fait de l’autre, et d'aller planter leur tente ailleurs ; après maints pourparlers, ils réussirent encore au gré de leurs désirs, et les sauvages, dont au reste le voisinage est peu désirable à cause de leur ivrognerie et de leur vie nomade et paresseuse, quittèrent le pays pour aller se fixer au lac des Deux-Montagnes, où ils sont encore et où ils ont une belle église en pierre. Celle du Sault-au- Récollet est un vieil édifice en bois d’apparence décrépite; mais l’intérieur vaut mieux que le dehors et les Francais y suivent les offices religieux. D'ailleurs, on ne tardera pas à bâtir une église neuve; la pierre qui devra entrer dans sa construction est déjà rendue sur les lieux ?” (Æémoires de la Société historique de Montréal. Voyage de P. Kalm, analysé et traduit par M. W. Marchand, page 219).
Ce récit du voyageur Kalm est plein d’intérèt
pour nous, car il confirme les faits glorieux décrits