CHAPITRE DIXIÈME
M. Félix Rochette succède à Mgr Vinet. — Sa naissance, sa vocation sacerdotale. — Son ministère, —$Ses travaux au . Sault-au-Récollet.—Soin qu'il prend des archives.—Réparation de l’église.— Nouvelles cloches, — Presbytère nouveau. — Mer Bourget ayant résigné son siège, choisit le , Sault pour le lieu de sa retraite. — Résidence de Saint- l Janvier. — Une foule de personnes y afHuent de tous côtés pour visiter Mgr Bourget et implorer le secours de ses prières. — Cruérisons, — Edification pour la paroisse.— Mgr L Bourget vient en aide à l'évêché en quêtant dans toutes les ET paroisses.—[l interrompt ses courses et part pour Rome,— À son retour Sa Grandeur les reprend et complète son œuvre, — Résultat, — Son ardent désir de voir sa cathée drale terminée. — Mer Fabre s'engage à reprendre les tra- Vaux.— MM,7%. Racicot et Primeau. — Croix pectorales de Mgr Bourget. — Derniers jours, sa mort, ses funérailles, — Oraisons funèbres par M. Colin, supérieur de Saint w Sulpice, et par Mgr Taché.— Mgr Bourget et Mgr Lartigue déposés ensemble dans le caveau spécial de la cathédrale, — Mort de M. F. Rochette. — Deux œuvres ajoutées aux précédentes. — L'institut de Saint-Gabriel. — Ses rapports avec Ville-Marie.— Le juvénat des Clercs de Saint-Viateur tixé dans le haut du Sault, sous le patronage de saint Joseph.
Depuis les cheveux blancs jusqu'à la tête blonde, lutime ami de tous, je connais tout le monde : Fier de mon rôle obscur, de ma tâche jaloux, J'ai baptisé l'enfant, j'ai béni les époux ;
J'ai, fardeau le plus lourd de ma rude carrière, IE Si Conduit bien des défunts du chaume au cimetière, Li Silencieux enclos que la mort a peuplé 4 Et que, les yeux en pleurs, tant de fois j'ai foulé! 15f 12:
À, POISSON, Le cieux curé. réf!
Le chapitre précédent fait voir que Mgr Vinet, lors de sa résignation, avait réussi à placer la paroisse du Sault dans une condition exceptionnellement avantageuse,
Restait cependant à maintenir les œuvre; et à les développer.
N'est-ce pas souvent une tâche plus ardue que de les fonder ?
Favoriser leur développement, en tirer le meilleur parti, les faire connaître et apprécier de plus en plus, tel devait être désormais le rôle du curé du Sault-au-Récollet.
Ajoutons que les années qui minent les hommes, détériorent aussi les constructions les plus solides.
A mesure que le temps avance, les besoins se multiplient, les exigences deviennent plus impérieuses, ce qui explique qu’à l’arrivée de M. Félix Rochette, en 1870, de nombreux travaux étaient devenus nécessaires. Nous allons voir qu’il accomplit sa tâche avec un zèle des plus louables.
M. Félix Rochette naquit à Sainte-Geneviève de Berthier (en haut) le 21 mai 1823, de Augustin Rochette et Josephte Nichon.
Sa famille était pauvre et ne pouvait lui donner que l'éducation de la petite école de l’arrondisse-
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L'enfant en suivit les classes avec une application et une assiduité telles, qu'à chaque visite de M. Gagnon, alors curé de Berthier, il méritait ses faveurs et attirait son attention d’une manière toute spéciale,
Quand il marcha au eathécisme ” (expression canadienne qui rend si bien l’idée de l’action la plus importante de la vie), il édifia tout le monde par sa ferveur,
Aussitôt que ses forces lui permirent d’aider à sa famille, il partit pour les chantiers, où il s’assujettit au rude labeur des bois.
M. le curé fut agréablement surpris, au retour du jeune homme, de voir qu'il était resté le même, et navait pas subi de flétrissure au contact d’hommes pervers et scandaleux.
IT ÿ avait là un signe de caractère solide et de dispositions peu ordinaires. Cest ce qui décida M. Vinet à le garder dans son presbytère, afin de cultiver ses saintes dispositions et de développer les facultés de son intelligence.
Que de fois nos bons curés de ‘ampagne en ont agi de la sorte. Leur charitable assistance, jointe À
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un choix judicieux, a aseuré À Ja religion et à la
patrie les prêtres les plus distingués, comme aussi les plus illustres citoyens. M. Rochette fat un de ceux qui répondirent à l’attente.
Après les études préparatoires du presbytère, il entra au collège de l’Assomptitn, où pendant tout son cours il fut un élève exemplaire.
Enfin il arriva au comble de ses désirs, au sacerdoce, et il se dévoua au salut des Âmes avec un zèle qui ne se démentit jamais.
Toute sa vie il souffrit d’une maladie contractée dans les rudes travaux d'autrefois, ce qui ne l’empêcha pas de remplir un ministère fort actif, et longtemps sans aucune assistance.
Ordonné prêtre à Montréal, le 28 septembre 1852, il fut nommé vicaire À Saint-Édouard.
Au bout d’une année, Mgr Bourget le chargea de la cure de Saint-Bernard de L'colle.
La connaissance de lPanglais était, À cette époque surtout, indispensable pour occuper cette position. Ayant représenté son ignorance de la langue, Mgr lui répondit simplement qu’il aurait à l’apprendre.
Le saint évêone, s'étant lui-même assujetti À cette étude, pouvait avec plus d'autorité lencouager à marcher sur ses traces. M. Rochette ne recula pas devant la difficulté, et il réussit bientôt à la surmonter.
Après être demeuré neuf ans à Lacolle, il fut transféré à la cure de Saint-Anicet.
Là encore ses connaissances de l’anglais furent
mises À profit pendant les huit années qu’il y demeura.
M. Rockette quitta Saint-Anicet en février 1870 pour venir prendre la direction du Sault-au-Rcollet,
Depuis 20 ans, M. Vinet résidait dans la superbe maison devenue la propriété de la corporation épiscopale.
Il fallait done de grandes réparatious pour rendre le presbytère habitable : de plus, les anciennes dépendances, complètement en ruines, durent ôtre remplacées par de nouvelles. Ce fut la première préoccupation de M. Rochette au début de son administration.
Il réussit en cela autant qu’il était possible, donnant par ces travaux, comme du reste dans toutes ses opérations, la preuve d’une véritable sagesse, et surtout d’un grand tact dans ses rapports avec les paroïssiens.
Un point sur lequel J'attire spécialement l’attention, et qui m’autorise À proposer M. Rochette comme un modèle à suivre, c’est son application à l'étude et à la compilation des archives paroissiales.
IT rassembla toutes les feuilles jaunies par le
temps, les réunissant avec ordre et les reliant ensuite avec le plus grand soin.
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Or, c’est un goût rare et trop précieux pour ne pas le mentionner ici.
Sans cela, que de documents perdus, relégués au guletas sans respect, et déchirés sans pitié !
M. Benjamin Sulte en exprimait dernièrement son regret dans un de ces intéressants écrits dont il se plaît à orner nos revues. Nul doute qu’il concourra dans l’éloge que j'adresse ici au digne curé Rochette à ce sujet.
En parcourant les vieux documents, il prenait des notes, en ajoutant des appréciations qui nous ont été de la plus grande utilité pour le présent ouvrage.
Ayant disposé le presbytère et les dépendances d’une manière convenable, M. Rochette s’occupa du terrain en avant de l’église.
Il avait un goût prononcé pour la terre, et surtout pour la culture des arbres. À Lacolle, À Saint- Anicet, il a fait de belles plantations, mais c’est ici surtout qu’il s’est signalé en faisant d’un terrain bas et marécageux, une place peut-être unique en son genre dans le pays.
Pourquoi n’y a-t-1l pas un plus grand nombre de ces place
Ce n’est pas que le terrain ait manqué, mais
bien le temps.
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LE SAULT-AU-RÉCOLLETr 467
Les curés précédents en avaient assez de s'occuper des choses les plus importantes.
Heureusement, le goût des plantations, des Heurs et des jardinets est entré depuis assez longtemps dans les habitudes,
N’est-il pas vrai que la plus humble église élevant son petit clocher vers le ciel, vous délecte et vous enchante quand la pelouse environnante épand sa verdure sous vos yeux ?
A vec nos arbres canadiens, qui ont ravi les découvreurs de notre pays, de quelle superbe auréole on peut entourer les murs de la prière ! M. Rochette comprenait la chose et a su l’exécuter avec une admirable symétrie.
IT accorda aussi toute son attention à l’intérieur de notre église, en fit réparer la voûte, renouveler les peintures sans altérer le décor et le style.
Voici ce qu'il écrivit lui-même au sujet de la chapelle de Notre-Dame de Lourdes qu’il eut le bonheur de faire construire :
“ Une chapelle à été formée par l'élargissement d’une partie de l’église de cette paroisse, et a été ornée d’un autel dédié à la sainte Vierge, sous le titre de Notre-Dame de Lourdes, avec un basrelief représentant la grotte où la sainte Vierge a apparu à une jeune fille du nom de Bernadette
468 LE SAULT-AU-RÉCOLLET Soubirous, et où il s’est opéré beaucoup de miracles,
“M. Fabien Vinet, citoyen de cette paroisse, est le donateur de l'autel ainsi que de tout lPornement de la petite chapelle susdite.”?
En 1880, M. Rochette acheta de la célèbre maison anglaise Mears et Stainbanks, trois cloches qui furent bénites le 19 août de la même année.
La première, du poids de 1069 Ibs, reçut le nom de Marie-Léo et fut bénite par Mgr E.-C. Fabre, évêque de Montréal. La seconde, pesant 1043 Ibs, fut appelée Joseph-[gnace, et fut bénite par Mgr Bourget. Enfin la troisième reçut le nom de Édouard-Félix, et fut bénite par Mgr Joseph- Thomas Duhamel, archevêque d'Ottawa.
La présence de trois évêques accomplissant ensemble ces imposantes cérémonies dans léglise paroissiale, au sein d’une foule très considérable de fidèles, offrit un de ces spectacles saisissants dont le souvenir ne s’effacera jamais.
L'ancien presbytère, malgré les réparations faites à l’arrivée de M. Rochette, ne répondait plus, de l’aveu de tous, aux besoins du temps, et il fallut songer à en construire un nouveau.
Le zèle des paroïssiens seconda généreusement M. le curé dans cette entreprise ; il comptait sur
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les revenus considérables de sa fabrique pour rencontrer les dépenses de cette construction. La rénlisation de ce projet révéla en lui une grande ha-
bileté, et surtout une sage prévision de l'avenir.
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Ce fut Mgr Bourget qui bénit la pierre angulaire du nouveau presbytère.
Depuis plusieurs années, l’illustre prélat était intimement lié à notre paroisse. Ayant abandonné Padministration de son diocèse le 11 mai 1876, il était venu se fixer à la résidence que Mgr Vinet lui avait offerte, “afin, disait-il souvent, de s’y pré-
parer aux années éternelles.” A bout de forces,
torturé par la douleur, il venait ici pauvre, dénué de tout, malgré ses longs services.
Connaissant le mauvais état des finances épiscopales, il ne voulut rien exiger.
Mais parmi les nombreuses âmes qu’il avait formées à la générosité et au sacrifice, il en surgit une animée du sentiment de la plus vive reconnaissance, c'était la révérende mère Caron, supérieure des sœurs de la Providence.
‘“ Je me charge, dit-elle à plusieurs, de subvenir aux dépenses que devra entraîner la résidence du Sault. Mgr m’a appris à ne pas craindre d’aller quêter pour les pauvres : j'irai demander l’aumône
pour lui, puisqu'il s’est placé au rang des indigents.”
La digne mère fut accueillie avec empressement.
Ce fut une éclosion de sympathie universelle qui remplit son cœur de joie ; elle vit 1h une aumône fleurie mentionnée souvent par nos bonnes mendiantes canadiennes, récompense tant de fois méritée par cette héroïque servante des pauvres.
Le clerré, où le souvenir du saint évêque est resté impérissabie, donna généreusement ; les communautés religieuses et bon nombre de personnes du monde envoyèrent leurs offrandes.
Mgr Bourget se trouva tout desuite installé d’une manière convenable : il fut même entouré d’un
LE SAULT-AU-RÉCOLLET 471 nué confort qu'il n'avait jamais admis, et que son esprit de mortification chercha toujours à éliminer, 14 sCO- De cette demeure, jetant un regard attentif autour de lui, il aidait de ses ardentes prières au défor- 0 veloppement de l’arbre de la foi planté sur ce sol ait privilégié par les saints missionnaires et si longais- temps arrosé de ses sueurs. 1 ure ‘Je ne suis bon qu'à prier, s'écriait-il, N'’étaitce pas le rôle sublime de Moïse tenant ses bras nir élevés vers les cieux pendant que son peuple luttait du dans la plaine ? ” ler Si la prière de Moïse a été entendue, nous pouÿne vons dire aussi que celle de Mgr Bourget a été 8.” exaucée, car ses idées d'administration ont prévalu, ï nt. et toutes ses entreprises, À mesure qu’elles se comqui plètent, indiquent une protection divine bien Spé- f ne ciale.
en- Mgr Bourget prit possession de sa nouvelle résiné- dence au Sault-au-Récollet le 15 juin 1877. M. le chanoine Paré était arrivé la veille : il était sté déjà gravement atteint de la maladie qui devait iu- l'emporter quelques mois plus tard. C’est le seul du compagnon résidant qu’eut Mgr pendant plusieurs mois (Chroniques ‘e Saint-Janvier).
ne Je dois ajouter que c’était le plus agréable comun pagnot qu’il pouvaît avoir, car depuis le début de it} sa Carrière sacerdotale jusqu’à sa dernière maladie, | j
M. Paré n'avait cessé de rendre à l'évêché, et spécialement à Mgr Bourget, les services les plus précieux. Tous ceux qui l'ont connu s'accordent à dire qu’il était le type du gentilhomme parfait comme du prêtre modèle.
M. Poulin, ancien curé de Sainte-Martine, vint à Saint-Janvier vers le 28 novembre de la même année.
Plusieurs autres prêtres s’y rendirent par la suite, entre autres M. Thomas Dagenaiïs, ancien curé de Jontrecœur, et natif du Sault-au-Récollet, M. Joseph Piette, M. Joseph Perrault, ancien curé de Sainte- Rose, M. Célestin Martin, curé de Vaudreuil.
Ces messieurs, considérant avec raison que le petit oratoire ne répondait plus au besoin, conçurent le généreux projet d’en faire construire un nouveau à leurs frais. Cette addition à la résidence permit d’y établir une magnifique chapelle dans le haut et fournit dans le bas, aux sœurs gardiennes de l'établissement, les appartements qui leur sont nécessaires.
Cette chapelle fut bénite par Mgr Bourget luimême et il lui donna pour titulaire saint Janvier, un des patrons de Mgr Vinet.
Depuis ce temps, la résidence prit le nom de Saint-Janvier.
Le beau tableau du saint patron, au-dessus du
maître-autel, est dû à l'habileté de M. l'abbé Rioux, qui en fit le don généreux. I’antel principal, en marbre, à été donné par Mme Symes, marquise de Bassano.
La présence de M gr Bourget au Sault attira vers lui une foule considérable de personnes : les malades, les souffrants ÿ atHluaient de tous côtés : on eût dit un lieu de pélerinage. Que de scènes touchantes, que de spectacles attendrissants au sein de cette pieuse demeure ! Il faudrait un volume pour les raconter.
Voici un de ces traits :
À la saison de l'hiver, en dépit d’une de nos plus violentes tempêtes où le vent pousse la neige avec fureur et comble nos chemins, un traîneau s’avanqait péniblement sur la route de Montré al au Saultau-Récollet,
Père, mère et fille étaient partis le matin de bonne heure de Boucherville pour venir se jeter aux pieds de Mgr Bourget.
La jeune fille avait perdu la vue, et ses bons parents s'étaient dit que le saint évêque la lui rendrait. Ils ne furent pas trompés.
Quand le vénérable vieillard les vit se prosterner encore couverts de neige :
—Akh ! pourquoi done, mes enfants, leur dit-il, vous exposer par un temps pareil À périr en route ?
—Après avoir tout essayé, répondit le père, nous avons cru que vous seul pouviez rendre la vue à notre enfant.
—Mais je ne puis rien, moi pauvre vieillard ; seulement je prierai avec vous. Voici quelques médailles, implorez avec confiance le secours de la Vierge immaculée, elle peut tout faire par son intercession : votre enfant guérira.
L'enfant repartit avec ses pieux parents et elle guérit en effet.
Elle voit depuis, et, dans sa reconnaissance, elle continue à remercier Dieu de sa guérison, qu’elle attribue aux ferventes prières de Mgr Bourget.
Si la sainteté de cet homme de Dieu répandit au loin ses bienfaits, que dire de la paroisse qui avait l’insigne honreur de le posséder ?
Tant que ses forces minées par un travail constant, par les souffrances des maladies les plus sévères, et par les macérations de la pénitence, lui permirent de sortir, on le voyait assister à tous les
oflices de l’église paroissiale avec la plus admirable
assiduité.
Sa présence au chœur donnait un grand éclat aux cérémonies. Ou bien, ce qu’il paraïssait mieux aimer, il se plaçait humblement dans un des der-
niers bancs de l’église, se confondant avec la foule,
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Qu'il édifiait par sa manivre de répondre au chapelet et aux belles prières de la famille paroissiale,
Au sortir du lieu saint, il Causait avec tous ceux qu'il rencontrait ; sa parole onctueuse, vibrante. pénétrait les c eurs, et sa main bienveillante répandait les bénédictions.
Quel beau spectacle ! Quoi de plus propre surtout à seconder les efforts du prêtre et à assurer le succès de toutes ses entreprises ? Aussi, M. Rochette ne faisait-il rien sans ses conseils ; Mgr lui communiquait une part de sa fermeté et de sa sagesse,
Voyant que les finances de l’évêché inspiraient des craintes, il se décida, malgré son grand âge, À quitter sa retraite. Il se fit mendiant, de peur que les œuvres ne cessassent de grandir. Voici un extrait de l'admirable lettre que Sa Grandeur écrivit à ce sujet aux prêtres du diocèse :
‘ Résidence Saint-Janvier, 5 décembre 1880.
* Les fondations qui forment en grande partie la mense épiscopale crient bien haut, et réclament ma lus sérieuse attention. Les sacrifices faits par mon vénéré prédécesseur et par tous les amis qui l’ont
aidé à fonder l'évêché, se retracent vivement À mon esprit et y font de pénibles impressions, Ce sera sans doute un grand soulagement pour ma
conscience, si avant de rendre compte de ma lon-
gue et pénible administration au souverain juge qui est à la porte, je voyais cette grave question des finances convenablement réglée. Je compte pour cela sur le généreux concours de tout le diocèse, que j'ai tant aimé et pour qui seul je me suis dépensé. Vous le savez, nous nous sommes contentés, mes collaborateurs et moi, de la vie et de lhabit ; et je n’ai rien détaché de ce fonds sacré pour m’enrichir moi et ma famille. En faisant toutes les épargnes que je me suis imposées, j’espérais laisser le diocèse bien doté pour être à la tête des œuvres nombreuses et importantes qu'il y faut faire. J’espérais aussi laisser une église capable de représenter dignement la grandeur de la religion. Ces espérances se trouvent déçues ; je le déplore : né inmoins je ne perds pas espérance ; en mettant toute ma confiance dans la divine providence, j’ai l’intime conviction qu’il y aura dans ce grand et riche diocèse, assez de cœurs généreux pour s'entendre cordialement et travailler d’un commun accord à sortir de cette funeste position.”
L’affection sans bornes qu’il avait toujours portée à son clergé, lui dicta, en terminant cette même lettre, les touchantes paroles qui suivent :
“Je ne la terminerai pas sans vous témoigner le plaisir que j’éprouve d’avoir encore une fois
l’occasion d’épancher mon cœur dans le vôtre, et de
nous entendre mutuellement pour assurer le succès d’une grande affaire d’où dépend la gloire de Dieu, l'avantage du diocèse et le bien des âmes.
“ La présente est adressée À tous les prêtres du diocèse, parce que j'aime à me mettre encore une fois en rapports personnels avec tous ceux qui y travaillent au salut des Âmes : et que j'ai l’intime conviction que chacun se mettra cordialement À l'œuvre pour contribuer autant qu'il sera en son pouvoir au succès de la présente démarche.”
La voix de Mgr Bourget fut écoutée, comme du reste elle l’a toujours été par ses prêtres, sur lesquels il à conservé la plus salutaire influence Jusqu'à sa mort.
Les fidèles, de leur côté, furent profondément émus, et il était évident que le fait seul de voir passer une fois de plus parmi eux le saint vieillard, les compensait largement de leurs offrandes.
Le respect, disons mieux, la vénération, l'amour sincère qu’ils lui portaient, étaient des sentiments infiltrés dans toutes les Âmes depuis longtemps.
Ces sentiments ont surnagé au-dessus de toutes les critiques. Dominant les obstacles, ils se sont main-
tenus en dépit de la mort et se perpétueront dans les familles.
Le passage de Mgr Bourget dans les paroisses fut donc un beau triomphe, non pas seulement en
paroles d’éloges et de reconnaissance, mais en merveilleux résultats.
Sa Grandeur, se voyant forcée de suspendre ses courses, en rendit compte dans une cireulaire datée du Sault-au-Récollet, le 1er août 1881 :
‘ Devant partir prochainement pour Rome, je me vois forcé d'interrompre la visite des paroisses et communautés, entreprise pour aïider l'évêché à sortir des embarras financiers dans lesquels il se trouve engagé. Depuis le 25 décembre dernier, j'ai parcouru 61 paroisses, et je me suis présenté dans 24 séminaires, collèges et communautés, et jy ai collecté cinquante-un mille cent soixantedix-sept piastres et dix centins (S51,177.10), qui, à la demande de Mgr l’évêque de Montréal, ont été déposés entre les mains du comité...
‘ À mon retour de la ville sainte, je me propose de reprendre cette visite. En attendant, qu’il me suflise de vous faire remarquer que les touchantes démonstrations qui se sont manifestées sur mon passage, tout en m’humiliant, ont hautement témoigné de la bonne volonté du clergé qui les : dirigées, et du sentiment religieux des populations
NOR RSR | qui a éclaté d’une manière vraiment surprenante. Si donc j'ai eu à regretter le repos de ma solitude, je n'en suis dédommagé par les consolations que n’a fait éprouver le spectacle de tant de foi vive
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et de piété filiale chez notre bon peuple, Que Dieu en soit béni et loué.”
Monseigneur explique ensuite la raison de ce voyage vers la ville éternelle. Des citoyens les mieux posés dans la société imploraient le secours de ses lumières, le prestige de ses mérites et de sa vertu auprès de la cour romaine, pour en obtenir une solution de la question universitaire aussi avantageuse que possible.
Sa Grandeur se rendit volontiers à cette demande, en disant avec raison : “ Dès le principe, J'ai été, comme vous le Savez, concerné dans cette grande affaire, qui depuis a été présentée à Rome sous des formes bien différentes. Je suis censé la bien comprendre et pouvoir l’exposer sous son vrai point de vue, à celui qui doit en être le Juge suprême ” (Circulaire du 1er août 1881).
Sans entrer dans de plus nombreux détails au sujet de cette importante mission, nous pouvons dire qu’elle produisit un excellent résultat.
La dernière visite du vénérable prélat aux tombeaux des $$S. Apôtres remplit son Âme des plus douces consolations. Entendez les accents de sa vive reconnaissance :
“J'ai done encore eu une fois l'avantage de revoir la ville sainte et de rendre mes respectueux hommages au Souverain Pontife. Sans la circons-.
tance particulière qui a déterminé ce voyage, je n'aurais certainement pas eu le bonheur de me prosterner aux pieds de Léon XIII, qui à fait asseoir dans sa personne, sur le trône pontifical, la sainteté et la science, et de recevoir, avec sa paternelle bénédiction, des paroles pleines de charité et de douceur, qui m'ont pénétré de confiance et de joie.”
Cette circulaire, écrite au Sault-au-Récollet, est datée du 9 novembre 1881. Mgr avait quitté sa résidence le premier août précédent, ce qui donne à son voyage un peu plus de trois mois.
Ajoutez à cela son âge avancé de 82 ans, les souffrances atroces qui ne l’abandonnèrent jamais, et vous aurez quelque idée de l’énergie et du courage du vénérable prélat.
Va-t-il au moins, à son retour, prendre un peu de repos, se refaire des fatigues d’un voyage si précipité? Non, à peine est-il rentré dans sa demeure, qu'il veut reprendre ses pénibles courses, et terminer l’œuvre commencée des quêtes en faveur de l'évêché.
“Je m’empresse, écrivit-il, de suite à mon retour de Rome, de reprendre le cours des visites commencées, avant mon départ, dans les paroiïsses et communautés de la ville et des campagnes, pour
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aider l'évêché à sortir de ses embarras financiers” (Circulaire du 9 novembre 1881).
Mgr se remit donc en route dans la mauvaise saison de l’automne 1881 ; il continua ses visites pendant l'hiver suivant malgré ses rigueurs, et durant l'été jusqu’au mois d’octobre 1882,
À cette époque, il écrivait dans la joie de son cœur les paroles suivantes :
‘Je me fais un devoir de vous informer que la collecte entreprise pour l’évêché, le 25 décembre 1880, avec l’autorisation de Mgr l’évêque de Montréal, et faite dans les paroisses et les communautés, dans les séminaires et les collèges, dans les pensionnats et autres institutions, s’est terminée le 8 octobre dernier et a produit quatre-vingt-quatre mille sept cent quatre-vingt-deux piastres.
‘ C’est done pour moi un bonheur de voir cette grande œuvre accomplie avant de me renfermer dans la solitude, pour bénir la divine Providence de cet heureux résultat, tout en méditant en paix les années éternelles qui s’approchent sensible. ment.” (Circulaire, S.-au-R., 11 oct. 1882),
Une pensée inquiétante, douloureuse même, vint cependant troubler le repos de ce vénérable prélat, tant il est vrai de dire que toute la vie est un combat, et que les vies les plus saintes y prennent la plus large part.
Son grand amour de Rome et l’ardente admiation qu'il avait toujours entretenue pour la grandiose, l’incomparable basilique de Saint - Pierre, l’avaient poussé À jeter les fondations d’une cathédrale qui en rappelit le souvenir.
En la plaçant sur le site qu’elle occupe, Mgr avait raison de croire qu’elle serait un des plus majestueux temples élevés à la gloire de Dieu, comme aussi un véritable monument d’architecture pour la ville.
Les murs s'étaient élevés au prix des plus grands
sacrifices jusqu’à ce qu’enfin le dôme s’élança vers les cieux.
Un jour, faute de ressources, les travaux durent cesser. Mgr n’abandonna cependant jamais son projet, et du sein de sa retraite, ses regards se portaient toujours vers sa chère cathédrale. Il attendit, pria beaucoup, et, voyant la maladie s'aggraver, ses forces disparaître, il crut un moment que Dieu lui demandait le sacrifice d’une œuvre si chère à son cœur.
Ce fut alors qu’il exprima le désir formel d’être inhumé dans notre église paroissiale.
Mgr Fabre, apprenant cette décision, se rendit aussitôt auprès de l’illustre malade, et, ne consultant que sa bonté toujours prête à réjouir et à consoler, il lui déclara qu’en dépit de toutes les
ent son se die ho-
ne
tre
dit ont à les
men
diflicultés, l'œuvre de la cathédrale serait reprise et menée à bonne fin.
Ces généreuses paroles firent épanouir les rayons d’une joie inexprimable sur Ja figure de Mgr Bourget ; elles contribuèrent À le ‘amener encore une fois à la vie, et il renonça à la résolution qu’il avait prise.
Deux prâtres, entre autres, des plus dévoués à Mgr Partageaient depuis longtemps son Opinion à ce sujet. C’étaient M. Racicot, le digne vicaire général actuel, et M. Primeau, curé de Boucherville.
Forts de l’approbation de Mgr de Montréal, ils se firent les soutiens et les Propagateurs de l’œuvre renaissante,
Avec quel intérôt Mgr Bourget suivit ses progrès ! N'ayant, il semblait, d'autre préoccupation que l'achèvement de ce beau temple, il s'efforca de soutenir de sa plus fervente prière et de sa douce parole, le courage et le zèle des deux prêtres qui y ont consacré leur vie et leurs travaux.
Mais il éprouvait une peine bien sensible de ne pouvoir rien souscrire Personnellement ; ce fut alors que M. Primeau lui Pr'oposa un moyen ingénieux de le faire, en donnant une de ses croix pectorales.
Hélas ! le trésor des bijoux de Sa Grandeur avait déjà subi plus d’un assaut, ce qui nous
permet de citer un autre trait de cette vie parsemée d'actions éclatantes de charité.
En 1848, Mgr Bourget étant à Rome avec un grand nombre d’évêques des diverses parties du monde, entendit le Souverain Pontife faire appel à leur charité en faveur des évêques pauvres d’Irlande. Se disposant à revenir au Canada, Mgr n’avait que juste ce qu’il lui fallait pour ses frais de voyage, il lui était donc impossible de leur offrir aucun argent.
Dans l’émotion de son âme généreuse, il détache de son ecu sa croix et sa chaîne d’or, et les dépose sur le plateau en disant : Je n’en aurai pas besoin pour la traversée, et, une fois à Montréal, je retrouverai au moins celle de mon prédécesseur, qui ne m’abandonnera jamais.”
Puisqu’il donna si volontiers cette croix pour une œuvre qui lui était étrangère, il est facile de comprendre avec quelle joie il en offrit une autre dont la vente, par loterie, devait contribuer à l’achèvement de sa bien-aimée cathédrale.
Le vénérable prélat ne la vit pas terminée, mais il eut du moins la consolation de savoir que les travaux a ’ançaient sûrement, grâce aux constants efforts des prêtres auxquels il avait inspiré une admiration sane bornes et un zèle infatigable pour son œuvre de prédilection.
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Une fois l’entreprise confiée À leurs soins, avec l'appui généreux de Mgr l'évêque de Montréal, Mgr Bourget demeura convaincu du succès. Il en était tellement pénétré, que dans les moments de délire causé par la fièvre de sa douloureuse maladie, il suppliait les sœurs qui l’entouraient de les faire appeler, s’'écriant qu'eux seuls pouvaient réussir, Dès qu’elles lui en donnaient l’assu ‘ance, agitation cessait, et un sourire de contentement S’épanouissait sur sa figure.
Les jours du saint vieillard coulaient ainsi dans l'espérance ; le suave parfum de sa prière montait sans cesse vers Dieu pour apaiser, consoler, guérir, quand les douleurs augmentèrent et la maladie s’aggrava À un tel point qu’il ne fut plus possible de la maîtriser,
Depuis longtemps les Paroissiens regrettaient de ne plus voir passer le véné able prélat : sa figure raÿonnante n'apparaissait plus au sanctuaire, mais ils savaient qu’il vivait encore et qu’il priait pour EUX, Comme pour tous les autres fidèles : C'était une grande consolation.
Mais quand les derniers instants furent arrivés, et que la mort inexora. le eut fr décisif, ce fut un deuil publie, universelle,
appé son coup une consternation
Mgr l’évêque de Montréal annonça la triste nouvelle dans les termes suivants:
“ Il n’est plus celui dont le nom était vénéré dans toute la Puissance du Canada, dans une grande partie de l’ Amérique du Nord, et même en Europe ; il n’est plus l’évêque illustre qui a tenu pendant tant d’années le gouvernement de ce diocèse, celui qui a veillé au salut des Âmes, celui qui a travaillé pour le bien, qui a combattu les bons combats ; celui qui a passé en semant les bienfaits sur ses pas, celui qui a été notre père À tous. Que dis-je ? il n’est plus ! La mort nous l’a ravi, mais son souvenir vit et vivra dans tous les cœurs ” (Circulaire, 8 juin 1885).
Mgr Bourget avait expiré à la résidence de Saint-Janvier, un lundi 8 juin 1885, vers les 4 heures de l’après-midi. Il était âgé de 85 ans 7 mois et 9 jours.
Son corps fut solennellement exposé dans notre église paroïissiale jusqu’au jeudi suivant, où un libera fut chanté. Il fut ensuite transporté à l’église Notre-Dame de Montréal, où un premier service eut lieu le lendemain 2 juin.
Jamais la vaste église n’avait contenu une foule plus nombreuse, plus recueillie, plus attristée. Qui pourra oublier les accents de haute éloquence et de profonde admiration tombés des lèvres de M.
ai
et
Colin, supérieur du Séminaire, dans cette circonstance où la douleur pénétrait toutes les âmes et où les larmes mouillaient tous les yeux ?
Son admirable discours restera comme un modèle littéraire du genre.
En face de ce deuil public, il a été l'expression du plus profond respect pour la mémoire du grand évêque, et l’approbation la plus complète de toutes ses décisions.
La noblesse de cette démarche a été justement appréciée de tous, et les membres du clergé n’oublieront jamuis ce solennel tribut d’homr ages rendu à leur vénéré père en Dieu par le très digne supérieur du Séminaire.
Après cette imposante cérémonie, le corps de Mgr Bourget fut solennellement transporté à la cathédrale.
La foule l’accompagna avec le même empressement, contemplant avec bonheur sa figure rayonnante, je puis dire, que la mort n’avait pas encore altérée.
L’éloquent orateur de Notre-Dame avait bien dit : “ Cette assistance empressée et émue, cette pompe lugubre et ces manifestations extérieures semblaient plutôt un triomphe que l’expression d'un tribut payé à la mort.”
Le lendemain, samedi 13 juin, un second service fut chanté à la cathédrale temporaire. Mgr Fabre avait eu l’heureuse idée de faire transporter le corps de Mgr Lartigue, premier évêque de Montréal, afin qu’il fût inhumé à côté de Mgr Bourget, son bien-aimée secrétaire et très digne successeur.
Après avoir partagé les mêmes idées, les mêmes travaux, ces deux illustres pontifes allaient dormir ensemble ce sommeil de la mort, qui, aux yeux de la foi, n’est autre chose qu’une délivrance, une félicité sans fin.
Boire à la source vive D'où coulent les temps et les jours,
Océan sans fond et sans rive, Toujours plein, débordant toujours.