Le Saut de l'élan
Nous reviendrons maintenant au capitaine John Olivier Griffiths que nous seniblons avoir négligé depuis trop longtemps.
La fuite, si adroitement combinée et si habilement exécutée de dona Dolorès de Castelar, l'avait rendu furieux; l'insuccès de la poursuite de Margottet et les résultats de l'entrevue de celui-ci avec les Pieds-Noirs avaient porté cette fureur au comble,
Il lui était maintenant prouvé jusqu'à ^évidence que le Chercheur-de-Pistes était contre lui; que si lui-même n'avait pas délivré doua Doforès, tout au moins avait-il
été l'instigateur de cette délivrance, puisqu'elle avait été exécutée par le Chef indien Curumilla, l'ami, presque, le frère de Valentin Guillois.
John Griffiths subissait maintenant les conséquences terribles de la mauvaise action qu'il avait commise, en se laissant entraîner par sa passion, à commettre un acte criminel, un rapt odieux sur la personne d'une ' jeune fille, dont les parents rayaient accueilli avec la plus grande bonté, et lui avaient offert la plus cordiale hospitalité dans leur demeure.
Depuis longtemps déjà, sa conscience bourrelée lui reprochait l'indignité de sa conduite ; depuis longtemps déjà, il se promettait de réparer ses torts; mais toujours la passion plus forte que, la raison, lui avait fait reculer l'exécution de ce louable projet; aujourd'hui, il se reprochait amèrement ces hésitations, causes de l'embarras extrême dans lequel il se trouvait. Voici, du reste, ce qui s'était passé.
Le capitaine Griffiths, à la suite- d'une longue tournée en Sohora, longeait les bords du Rio Bravo* se dirigeant vers Paso del Norte; il était seul; il faisait une chaleur torride.
Il laissait son cheval marcher à sa guise ; la chaleur l'accablait et il était à moitié endormi.
A sa droite se déroulait le large ruban jaunâtre et fangeux du Rio Bravo ; à une lieue^ environ sur sa gauche s'élevaient, au sommet d'une colline, les hautes murailles garnies Malmenas ou créneaux d'une magnifrqute: hacienda;, à l'horizon, sur la rive gauche du fleuve,.
le: SAiitt de, l'élan
commençaienlàbïanehir les maisons coquettes, de Paso
del Norte; et sur la rive droite,, en, face de la villa mexicaine,, apparaissait vaguement dans la brume la ville Texienne nouvellement fondée de Franklin,, où il avait résolu de s'arrêter pour la nuit..
Il était environ deux heures de, l'après-dîner, il venait de s'engager dans. un assez épais cAaparra/,,espèces de maquis mexicains,,. très-communs ea Sono ra r lorsque tout à coup le capitaine* fut éveillé* en sursaut par l'attaque subite de quatre banditsi à mine farouche*,, qui s'étaient subitement élancés du milieu des buissons, et l'assaillaient avec fureur de tous les côtés, à la fois.
Bien que surpris, le capitaine; ne> fut nullement intimidé par cette; brusque* agression ;; il se défendit vaillamment.
Malheureusement il avait affaire à des coquins déterminés; après une longue résistance, et avoir mis deux; deses ennemishors.de: combat,, il; fut renversé,, évanoui, sur le: soi.
Lorsqu'il- reprit connaissance, ii se vit,, avec étonne-ment,, couché sur un lit dans» une chambre confortable-
ment meublée, et entouré de* plusieurs personnes qui attendaient,, avec l'expression de* la plus grande pitié, son retour à la vie.
Ces: personnes- étaient au nombre de quatre :> un homme d'un certain âge, probablement le maître de la, maison, un moine occupé: à lui donner les soins lès, plus intelligents „ et deux dames,, la mère, et la, fdie sans
-. cloute ; la fille avait dix-sept à^ dix-huit ans à peine et était d'une beauté ravissante.
Des peones, en traversant le chaparral, avaient trouvé le capitaine évanoui près des cadavres de deux bandits; ils avaient eu pitié de lui, et l'avaient conduit à l'hacienda de don Santiago Léon de Castelar.
Les blessures du capitaine, bien qu'elles ne fussent pas graves, furent cependant assez longues à se cicatriser; dans l'hacienda,- chacun rivalisait de soins et d'attention pour le blessé.
Celui-ci, dès le premier jour, était devenu éperdument amoureux de dona Dolorès, la fille de don Santiago de Castelar.
La jeune fille ne soupçonnait pas cet amour, elle témoignait au jeune homme la plus vive amitié ; ce qui contribuait encore à augmenter la passion de celui-ci ; c'était, comme on dit vulgairement, jeter de l'huile sur le feu.
Cependant, le capitaine était guéri; des motifs impérieux l'obligeaient à continuer son voyage ; il avait fait venir de Franklin : cheval, vêtements, argent, armes et linge, car les bandits l'avaient complètement dévalisé; son départ était fixé au lendemain.
Il n'y avait plus à hésiter,* il fallait se déclarer au plus vite. ,
Le capitaine se promenait dans la huerta de l'hacienda .en compagnie de dona Dolorès et de sa mère ; ils causaient de choses indifférentes; depuis quelques instants, ils s'étaient assis sur un banc au fond d'un bos-
LE SAUT DE i/ÉLAN
quet ombreux, lorsqu'une caméristfe vint prier la seïiora de Castelar de se rendre à l'hacienda où quelques soins urgents réclamaient sa présence.
Le^capitaine et la jeune fille demeurèrent seuls. -Le moment était venu, il fallait en profiter/ Le capitaine avoua son amour à la jeune fille. Dona Dolorès l'écouta triste et pensive ; lorsqu'il se tut, elle lui répondit d'une voix un peu tremblante, mais sans hésitation comme sans réticence, avec la plus entière confiance;
Elle aimait depuis longtemps déjà un jeune Homme qui l'aimait, lui aussi, et avec lequel elle était fiancée.
Son mariage, retardé à cause de certaines questions d'intérêts, devait avoir lieu avant deux mois*
Il n'y avait pas dans son cœur place pour deux amours; elle aimait don Pablo Hidalgo, son fiancé, elle n'aimerait jamais que lui.
Quant à Olivier Griffiths, ajouta-t-elle en lui tendant sa main mignonne, elle avait pour lui une profonde affection et elle l'aimerait toujours comme une sœur.
Le capitaine était atterré ; il ne s'attendait pas à ui> aussi rude coup.
Il se leva, salua la jeune fille et se retira sans répondre.
Il roulait, dans sa tète en ébullition, des projets de vengeance*
Dolorès serait à lui ou elle ne serait à personne*
Le soir, il prit congé de la famille de Castelar,
Depuis l'entrevue du -bosquet, il n'avait pas adressé
ia parole à te jeune fille-; en s'inelinant devant elle, il lui lança un /regard <qui la fit frissonner*
Le lendemain, au point du jour, le «capitaine sella son cheval lui-même <ét partit.
— Oh I je ime "vengerai, murmura-t-il, <en jetant un regard furieux dn côté où se trouvaient les appartements de la jeune fille*
Deux mois s'écoulèrent ; le mariage de donaDolbrès
et de don Pablo Hidalgo devait avoir lieu le samedi;
■ on était au mercredi ; trois jours séparaient donc la
jeune fille de celui où elle devait être unie à l'homme
qu'elle aimait.
Elle s'était rendue à Paso del Norte pour faire quelques emplettes relatives à sa toilette de mariée; vers cinq heures du soir, elle revenait à l'hacienda ; une camériste et deux peones l'escortaient.
En arrivant au chaparral, dans lequel le capitaine avait été attaqué, l'escorte de la jeune fille fut subitement assaillie par plusieurs hommes, vêtus à peu près comme les Indiens, et dont le visage était couvert par aine cravate de laine noire, ce qui les rendait complètement méconnaissables.
L'attaque fut si vive, si audacieuse, que les peones furent renversés et garrottés avant même d'avoir pu essayer un semblant >de résistance; la camériste eut le même sort; quant à dofia Dolorès, après l'avoir roulée dans un zarapé, ses ravisseurs la chargèrent sur leurs ♦épaules,, la déposèrent dans une barque cachée au milieu des roseaux;; puis ils saisirent les rames, na-
gèrent vigoureusement, et en moins de dix minutes ils eurent traversé le fleuve et se trouvèrent sur le territoire des Etats-Unis.
Là, plusieurs chevaux attendaient; la jeune fille fut placée sur un cheval et les ravisseurs s'éloignèrent à toute bride- On n'avait fait aucun mal aux serviteurs delà jeune fille, oa ne- leur avait rien enlevé ; deux heures plus tard, ils furent délivrés.
Le désespoir fut grand à l'hacienda à la nouvelle de celte affreuse catastrophe.
Don Pablo jura de venger sa fiancée, de se mettre à la poursuite des ravisseurs et de sauver la jeune fille, fût-ce môme au péril de sa vie.
Eu moins de huit jours, il eut réuni une petite troupe de coureurs des bois, qu'il plaça sous les ordres de Castor; il lui adjoignit plusieurs de ses peones; luimême se mit à leur tête, et il partit jurant de ne revenir qu'en ramenant avec lui sa fiancée.
Don Pablo Hidalgo était fort riche ; il n'épargnait pas l'argent; il ne lui fallut que quelques jours pour retrouver les traces des ravisseurs de la jeune fille.
Cette trace, une fois retrouvée, il ne la perdit plus, et il la suivit sans se décourager jusque dans le fond des montagnes Rocheuses,
Le lecteur sait le reste.
Cette mauvaise action, tranchons le mot, ce crime, était le premier acte réellement blâmable que le capitaine Griffiths eût commis ; il se le reprochait d'autant
- 8 LES BOIS-BRULKS
plus amèrement peut-être, qu'il n'avait pas réussi et que sa victime lui avait échappé.
Il s'était donc presque- déshonoré, à ses propres yeux, sans aucun bénéfice ; au contraire, sa position en était devenue plus mauvaise, puisque du même coup il se trouvait s'être mis en état d'hostilité flagrante avec les Peaux-Rouges et avec les chasseurs blancs, sansqu'ilpût espérer de renouer jamais avec eux des relati<5ns amicales.
Le seul allié qui lui restât, allié qu'il méprisait souverainement, avec lequel même, à tous risques il était résolu à rompre, se trouvait donc être le capitaine Kild.
Il avait appris par ses espions que les tribus indiennes, réunies pour chasser le bison et Tours gris sur leurs territoires de chasse, pendant la saison d'hiver, avaient formé une alliance offensive et défensive ; que Valentin Guillois et ses chasseurs étaient entrés dans cette alliance, et que le Chercheur- de-Pistes, bien qu'il ne parût pas et demeurât en apparence étranger aux faits et gestes des Indiens, était en réalité le Chef de cette redoutable confédération; que les Chefs Peaux- Rouges ne faisaient rien sans ses ordres au tout au moins son autorisation.
Les choses en étaient là ; le capitaine voyait avec un chagrin mêlé de dépit la situation embarrassante dans laquelle il se trouvait; car il était contraint de convenir intérieurement qu'il y avait beaucoup de sa faute dans ce qui s'était passé ; lorsque deux nouvelles, qu'il reçut
coup sur coup,, vinrent mettre le comble à ses embarras et rendre sa position presque critique.
La première nouvelle lui fut apportée par un de ses intimes amis, le capitaine James Forster, qui un malin arriva dans son camp à la tête de deux cents cinquante cavaliers Bois-Brûlés.
Le capitaine fut charmé tout d'abord de l'arrivée du
capitaine James Forster; un secours de deux cents cinquante hommes résolus et aguerris était précieux pour lui dans la situation où il se trouvait; entouré d'ennemis de tous les côtés, et menacée chaque instant d'être attaqué dans ses retranchements.
Mais sa joie fut de courte durée, bientôt elle se changea en un vif chagrin.
Le capitaine James Forster était porteur de lettres renfermant des nouvelles désastreuses; et comme ces lettres émanaient du principal chef de la République de la Rivière-Rouge, il n'y avait pas à les révoquer en doute.
* Voici le résumé succinct du contenu de ces lettres :
« Le Gouverneur général du Canada, blessé de la façon dont les Bois-Brûlés avaient reçu le Gourverneur qu'il leur avait envoyé ; et surtout de la manière dont ils avaient contraint ce Gouverneur à regagner piteusement le Canada, avait résolu de tirer une éclatante vengeance de ceux qu'il appelait - des rebelles, et de les contraindre à tout prix à l'obéissance. »
En conséquence, il avait feint d'abord de ne pas se plaindre de l'affront qu'il avait subi; il avait dissimulé
sa colère afin de mieux donner le change à ceux qu'il voulait' surprendre et frapper d'un coup terrible ; il avait à petit bruit réuni des forces considérables sur plusieurs points de la frontière Canadienne, et lorsqu'il avait cru le moment arrivé de détruire ceux qui avaient osé résister au gouvernement Britannique, il avait concentré ses forces, les avait réunies en une seule masse ; et il les avait à l'improviste lancées sur le territoire de la Confédération, commençant les hostilités en brûlant, pillant et saccageant tout sur son passage ; Vofficier commandant cette redoutable expédition était un ennemi personne] des Bois-Brûlés; dans certaines circonstances, il prétendait avoir eu fort à se plaindre d'eux; aussi, loin d'essayer d'adoucir les ordres sanguinaires qu'il avait reçus, il /les exagérait et faisait une véritable guerre de Sauvages ou de Prussiens, ce qui signifie la môme chose, c'est-à-dire, en trois mots, rapine, viol et incendie.
Heureusement pour eux les Bois-Brûlés n'avaient pas été dtapes de l'apparent oubli du Gouverneur du Canada; ils étaient payés pour se méfier des Anglais dont ils connaissaient les errements et les pratiques cauteleuses et sournoises; aussi, loin de s'endormir dans une trompeuse sécurité, ils s'étaient tenus sur leurs gardes et avaient redoublé de vigilance.
Bien leur en prit ; cette méfiance leur profita grandement.
L'attaque très-habilement combinée fut terrible* .Mais, les Bois-Brûlés l'attendaient, ils la reçurent
bravement; la guerre prit immédiatement un caractère d'acharnement peu commun. Les Bois-Brûlés, quoique battus en plusieurs rencontres, infligèrent des pertes terribles aux Anglais et ne tardèrent pas à les contraindre à accepter la guerre d'escarmouches et d'embuscades, la plus terrible de toutes.
Tous les villages avaient été abandonnés, les vivres et les bestiaux que Ton ne pouvait enlever détruits; une ou deux villes seules, capables de soutenir un siège, étaient demeurées debout dans toute la contrée; tous les hommes en état de combattre avaient pris un fusil; c'était une véritable guerre d'extermination. * '
Le plus terrible pour les Anglais, c'est que partout où ils se présentaient, ils ne rencontraient que des ruines brûlantes encore; les moissons avaient été incendiées sur pied; ils ne trouvaient plus ni vivres pour eux, ni fourrages pour leurs chevaux; les chemins étaient défoncés partout de telle sorte que les ravitaillements qu'on leur envoyait du Canada ne leur parvenaient qu'avec des difficultés extrêmes, lorsqu'ils parvenaient, car la plupart étaient enlevés en route par les Bois- Brûlés, embusqués dans les ravins ou les forêts, et l'escorte des convois massacrée.
Cependant la situation se faisait difficile pour les Bois-Brûlés, si elle se continuait pendant quelque temps encore elle menaçait de devenir critique.
Voici- pourquoi :
Une colonne de six cents cavaliers d'élite, commandée parle colonel sir Georges Elliot, avait reçu l'ordre
du gouvernement anglais de s'enfoncer dans les Montagnes Rocheuses, jusqu'aux environs de la rivière Peace, où elle ferait sa jonction avec un corps de quinze cents hommes, expédiés de Vancouver, ou pour mieux dire de la Colombie anglaise; ces quinze cents hommes réunis à Queensboroug, maintenant Neto- Westminster , par le Gouverneur de la Colombie anglaise, une fois leur jonction opérée à la rivière Peace avec jes troupes de sir Georges Elliott, devaient marcher sur les confédérés de la Rivière Rouge, et les]mettre ainsi littéralement entre deux feux.
Le chef des confédérés ne pouvant disposer que de très-peu de monde, avait en toute hâte expédié à John Griffiths le capitaine James Forsler avec deux cent cinquante hommes, le seul secours dont il pouvait disposer en sa faveur, avec ordre d'empêcher à tout prix la jonction des troupes anglaises venant de Queensboroug avec celles de sir Georges Elliot; le capitaine Forster élait placé sous les ordres de John Griffiths auquel il lui était enjoint d'obéir en tout.
La situation était donc des plus graves*
Comment en sortir?
Voilà où était la question !
Le capitaine Griffiths était résolu à se faire tuer s'il le fallait; mais se faire tuer n'était rien; l'important était de réussir à empêcher la jonction des deux corps; là gisait la véritable difficulté; il comprenait que s'il échouait les confédérés étaient à jamais perdus.
Le capitaine expliqua en quelques mots à son, ami
James Forster la situation critique dans laquelle il se trouvait placé lui-même au milieu d'ennemis qui, sans doute, n'attendaient qu'une occasion favorable <pour l'assaillir; tous deux cherchèrent alors, d'un commun accord, le moyen de parer aux événements désastreux dont ils étaient menacés.
Ce fut en ce moment que le capitaine Griffilhs reçut la seconde mauvaise nouvelle dont nous avons parlé.
Le lieutenant Margottet lui annonça qu'une petite troupe composée de dix cavaliers venait d'arriver au camp et que le chef de cette troupe se disant porteur d'une lettre très-pressée, insistait pourvoir immédiatement le capitaine.
— Quels sont ces gens? demanda Griffiths.
— Je l'ignore, répondit le lieutenant, ils me semblent Américains.
— Hum ! d'où Yiennent-ils ?
— Le chef m'a répondu, quand je le lui ai demandé, qu'il aurait l'honneur de vous le dire à vous-même,
capitaine.
— Dewil! voilà des gens bien prudents; enfin, mieux vaut nous en débarrasser promptement; quand on agit avec une si grande circonspection, c'est que Ton est porteur de bien mauvaises nouvelles ; mieux vaut savoir à quoi nous en tenir tout de suite, qu'en pensez^vous, Forster?
— Je suis complètement de votre avis, mon cher
John.
— Amenez le mystérieux voyageur, lieutenant. ,
Margottet sortit ; un instant plus lard , il rentra précédant un grand gaillard d'une quarantaine d'années, onngsec, au regard sombre et aux traits farouches, * complètement vêtu de noir et armé jusqu'aux dents.
— Bon, murmura JohnGriffiths, àpartlui, en apercevant ce sinistre personnage, je devine à qui j'ai affaire, je reconnais le pèlerin,, c'est un Mormon.
L'inconnu salua silencieusement les deux officiers et s'appuyant sur la poignée de son long sabre il attendit qu'on l'interrogeât.
— Voilà sur ma foi un redoutable coquin; murmura le capitaine Forster.
— A qui ai-je l'honneur de parler? demanda le capitaine Griffiths.
— Je me nomme Jonathan Maubert, répondit l'inconnu d'une voix rauque.
— Veuillez vous asseoir, je vous prie.
L'inconnu, sans répondre, accepta la chaise que le
lieutenant Margottet lui présentait.
— Vous êtes, m'a-t-on dit, porteur d'une lettre pour moi? reprit Griffiths.
— Oui, capitaine.
— De quelle part cette lettre m'est-elle envoyée?
— Elle m'a été remise en mains propres par le, Chef ' des Saints des derniers jours.
— C'egtBriggam Young qui vous envoie? s'écria le capitaine Griffiths.
— J'ai reçu ma mission de la bouche même du Prophète,
— Vous venez donc de Dezeret?
— Directement, sans m'arrêter ni jour ni nuit, avec la hâte que met à fuir, celui qui sent le vengeur de sang sur ses pas.
— Mais, pour avoir reçu votre mission du Prophète même, vous devez être d'un rang bien élevé parmi les saints ?
— Je suis un humble Danite du tabernacle, réponditil, en baissant hypocritement les yeux.
Les Danites sont les conseillers intimes du Prophète des Mormons, ses sicaires, ses séides, les exécuteurs de ses ordres, quels qu'ils soient ; en un mot, des hommes qui lui sont dévoués pour tout, sans hésitation comme sans scrupules.
Les deux officiers examinèrent un instant, avec une attention un peu craintive, le farouche et redoutable personnage immobile et sombre devant eux.
— Cette mission dont vous êtes chargé, reprit enûn le capitaine Griffiths, est donc bien importante et bien pressée pour que vous ayez mis une si grande hâte à l'accomplir?
— Elle est très-importante et très-pressée.
— Veuillez me remettre la lettre dont vous êtes porteur.
Le Danite retira un large pli cacheté de sa poitrine, il Fappuya à son front, puis il le baisa respectueusement, et enfin, il le remit au capitaine Griffiths.
Celui-ci fit sauter le cachet et parcourut des yeux cette missive qui luiparvenait d'une laçon si singulière.
Elle était courte' et ne contenait que ces mots :
« Au nom du Seigneur tout-puissant, prière est faite « par le Prophète des Saints des derniers jours à notre « aimé Bois-Brûlé^ que les Gentils nomment le capi- « taine John-Olivier Griffiths, d'accueillir favorable- « ment notre cher frère, le saint Danite Jonathan « Maubert, de le laisser résider dans son camp et de lui « prêter son aide dans l'accomplissement de la sainte « et importante mission que je lui ai confiée-
« Je désire que Dieu, qui peut tout, convertisse mon « fils, le Bois-Brûlé, John-Olivier Griffiths, et je lui « donne ma bénédiction au nom du Seigneur.
« Le Prophète des Saints des derniers jours,
et Briggam Young.
« Dezeret, en Utah, le 27 octobre 1S59 (ère vulgaire). »
Après avoir lu cette étrange missive, le capitaine Griffiths demeura un instant pensif, puis il plia la lettre, la mit dans sa poche, et s'adressarit au Danite, toujours immobile :
— Je ferai ce que me demande le Prophète, dit-il, on saluant légèrement son farouche interlocuteur, je vous offre l'hospitalité du désert, franche et cordiale.
— Merci, répondit le Danite, le Prophète m'avait annoncé qu'il en serait ainsi.
Le jeune homme se mordit les lèvres, puis il reprit :
— Le Prophète m'annonce qu'il vous a chargé d'une mission importante à l'accomplissement de laquelle il me prie de vous aider; jusqu'à nouvel ordre je ne vous
LE SAUT t!E L ELAN 17
refuse pas mon appui et mon aide au besoin, mais pour cela, il faut que je connaisse cette mission; je ne puis, ni ne veux me faire l'instrument inconscient d'une vengeance personnelle, ni son complice.
— Les Saints du dernier jour ne se vengent pas, ils punissent les coupables; répondit froidement le Danite; leur justice est infaillible et implacable, elle poursuit et frappe les coupables jusqu'au bout du monde; rien ne peut les soustraire à l'arrêt prononcé contre eux parle Prophète, fussent-ils cachés dans les entrailles de la. terre.
— Ceci ne me regarde pas; vous vous gouvernez à votre gûise; je ne prétends m'immiscer dans vos affaires sous aucun prétexte; mais, ce qui me regarde, ce qui me touche avant tout, c'est le soin de mon honneur.
— L'honneur d'un gentil peut-il entrer en comparaison avec celui des Saints dont les jugements émanent de Dieu même ?
— Trêve de gros mots, de jongleries et de sermons,, je ne suis disposé à écouler ou à entendre ni les uns ni les autres; je vous parle comme un homme, répondezmoi de même?
— Interrogez-moi?
— Êtes-vous, oui ou non, autorisée me -révéler le but de votre mission? je vous avertis à l'avance que cette révélation seule pourra yous assurer mon appui, au cas où je reconnaîtrai la justice de l'œuvre que vous vous proposez d'accomplir; maintenant, répondez et
soyez franc, si cela vous est possible ; mais pas d'ambages ni de circonlocutions, je vous imposerais immédiatement silence; allez, je vous écoute*
— Que ces gentils sont impatients et méfiants ! répondit le Danite avec dédain. Le Prophète m'a ordonné de tout vous dire, d'autant plus que vous avez un grand intérêt à tout savoir,
— A la bonne heure, voilà qui est parler; mais je ne comprends pas quel si grand intérêt je puis avoir dans cette affaire.
— Vous allez en juger si vous voulez [n'écouter avec un peu de patience.
— Soit, pariez, je vous écoute.
— Je vous demanderai auparavant de me faire donner un verre d'eau, la soif me dévore, ma langue s'attache à mon palais.
— Excusez-moi de ne pas vous avoir. fait offrir des rafraîchissements, ainsi qu'à vos compagnons ; dit le capitaine en faisant au lieutenant un signe que celui-ci comprit.
Le lieutenant Margottet sortit et, au bout de cinq minutes, deux domestiques entrèrent portant des- rafraîchissements de toutes sortes qu'ils placèrent sur une table.
— Buvez et mangez, mon frère, dit le capitaine, et encore une fois, excusez-moi d'avoir ainsi oublié les devoirs sacrés de l'hospitalité.
— Depuis hier matin, répondit le Danite, mes compagnons et moi, hommes et animaux, nous n'avons
rien pris, tant nous avions hâte d'arriver près de vous.
— Mais, dit le capitaine, pourquoi vous tant près* ser? vous étiez toujours certains de nous rencontrer, un peu plus tôt ou un peu plus tard.
— -Aussi, répondit le Danite, tout en mangeant" de bon appétit, n'était-ce pas précisément pour vous que nous le faisions.
— Pour qui donc, alors?
Le Danite releva la tête et, regardant le capitaine en face.
— C'est à cause de celui que nous poursuivons, dit-il, d'une voix sourde.
Et il se remit à manger.
— Qui est celui-là? demanda le capitaine.
— Vous le saurez bientôt.
— Il est donc bien dangereux?
— Vous en jugerez.
Le capitaine Griffiths voyant que c'était un parti pris de la part du Danite de ne répondre que par énigmes à toutes ses .questions, s'abstint de lui adresser plus longtemps la parole; laissant le Mormon dévorer tout à son aise les mets posés devant lui, il se mit à causer à voix basse avec^son ami le capitaine James Forster.
Quelques instants plus tard le lieutenant Margottet rentra; il avait donné les ordres nécessaires pour que l'on fournît aux étrangers et à leurs chevaux tout ce dont ils pourraient avoir besoin; il leur avait lui-môme assigné une hutte dans laquelle ils logeraient et il les
avait laissés en train de manger avec un appélit qui témoignait d'une longue abstinence.
Le Danite continuait impassiblement son repas, car c'était un véritable repas qu'il faisait; il paraissait n'attacher qu'une très-médiocre importance à tout ce qui se disait ou se faisait autour de lui.
Enfin, après un laps de temps assez long, il arriva un moment, où avec la meilleure volonté du monde, il lui aurait été impossible d'avaler une bouchée de plus; alors il cessa de manger, avala un plein verre de yin, repoussa les plats et les assiettes, s'essuya la bouche, poussa un hem! sonore, et après avoir choisi avec soin un cigare, dans un porte-cigares fort beau qu'il sortit d'une des poches de son vêtement, il commença à fumer, doucement, méthodiquement et sans rien perdre de sa gravité.
— Eh bien! lui demanda le capitaine, comment vous trouvez-vous maintenant?
— Beaucoup mieux, je vous remercie, capitaine; je tombais littéralement d'inanition; j'avais grand besoin
de reprendre des forces.
— Etes-vous disposé à présent à me dire pour quelle raison vous êtes venu me trouver ici?
— Parfaitement, capitame ; si vous consentez à m'accorder quelques minutes d'attention, je ne demande pas mieux que de vous satisfaire.
— S'il en est ainsi, je vous écoute, vous pouvez parler.
— Voilà donc de quoi il s'agit, capitaine. Il y a environ deux mois, je revenais de visiter une de mes fermes,,
située à cinq lieues environ de Dezeret, et je retournais à la Sainte Cité, lorsqu'en passant près d'un ravin fort encaissé qui se trouve un peu en dehors de la route et que Ton nomme la Combe-aux-Loups, une de mes femmes spirituelles, une Française que j'aime beaucoup, se pencha vers moi et me dit :
— Regardez-donc, mon cher seigneur, tous ces oiseaux de proie qui tourbillonnent au-dessus de la Combe-aux- Loups en poussant de grands cris.
— Je regardai, le fait était exact; dô grands vautours fauves, des aigles gris et d'autres oiseaux carnassiers tournaient en cercle au-dessus du ravin.
— Pourquoi font-ils donc ainsi? me demanda ma femme spirituelle.
— Parce que probablement, lui répondis-je, il y a là quelque charogne dont ils veulent faire leur proie. Un cadavre de loup ou de mule, sans doute.
— Si c'était le cadavre d'un homme? reprit ma femme spirituelle.
— Au fait, c'est possible, répondis-je, quoique ce soit bien improbable.
Je mis pied à terre, et j'entrai dans le ravin : à mon approche, les oiseaux s'étaient envolés en poussant de grands cris; j'aperçus alors le cadavre d'un homme. Bien qu'il fût dans un état de décomposition avancée et à demi dévoré par les oiseaux de proie, je n'eus besoin que d'un regard pour le reconnaître : c'était le cadavre de l'un de nos plus saints Danïtes, Quelques jours auparavant, il avait quitté Dezeret en compagnie d'un
autre Danile nommé Harry Brown, avec lequel cependant il avait toujours vécu en assez mauvaise intelligence ; depuis on n'avait plus eu de nouvelles ni de Tun ni de l'autre,
Je rais le cadavre sur une mule de suite, et je rentrai en ville.
Les Danites furent convoqués sous la présidence du Prophète, et ïe corps du malheureux homme fut soigneusement examiné; il avait une seule blessure, un coup de couteau à la naissance du cou et qui lui avait tranché la colonne vertébrale.
— Je connais l'homme qui a tué notre frère, dit le Prophète, justice sera faite.
Le Prophète me prit alors en particulier : — tu partiras ce soir- même avec dix hommes, me dit-il; l'assassin est Harry Brown, il a tué notre ami pour l'exécution d'un ténébreux, projet qu'il médite depuis longtemps; pars, tu le rencontreras dans les montagnes Rocheuses ou peut-être à la rivière Jourdan. Voici une lettre pour le capitaine Griffiths qui doit se trouver en chasse de ces côtés; il t'aid,era à V emparer de l'assassin. — Comment le reconnaîtrai-je? demandai-je au Prophète. — Bien facilement, me répondit-il; Brown était beaucoup trop connu parmi les Gentils pour oser se montrer sans risquer d'être immédiatement pendu. Voilà pourquoi il a tué notre frère; il aura pris son nom, son visage, ses vêtements et se sera ainsi fait une nouvelle personnalité.
— Comment se nommait l'homme traîtreusement as-
sassiné par Harry Brown? demanda vivement le capitaine,
— La sainte victime se nommait. Gédéon Kild, répondit froidement le Danite.