COMMENT SANS S'EN DOUTER LE CAPITAINE GRIFFITHS
CHASSA A L*AFPUT
A ce nom auquel il aurait dû être si loin de s'attendre, et que pourtant par une espèce de pressentiment inexplicable il attendait presque, le capitaine Grifûlhs ne put s'empêcher de pousser un cri, non de surprise,
mais presque d'épouvante.
— GédéonKild? dit-il.
— Est-ce que vous le connaissez? demanda froidement le Danite.
— Peut-être, répondit-il.
— Mais, du moins, vous m'aiderez à le venger?
— Oh! pour cela, oui, et de grand cœur, je vous jure; tout cela est tellement extraordinaire, que je veux, moi aussi, à savoir à quoi m'en tenir à ce sujet.
— Pourquoi extraordinaire?
— Vous le saurez bientôt.
- LE SAUT DE i/ÉLAN 25
— . Le Prophète avait donc raison? cette affaire vous intéresse?
. — Beaucoup plus que vous ne le supposez»
, — Tant mieux; alors je puis compter sur vous? . — En tout et pour tout, je vous l'ai dit.
— C'est bien, j'y compte.
— Un dernier renseignement ?
. — Lequel?
— Qui est ce Harry Brown?
— C'est son histoire que vous me demandez?
— Précisément; pouvez-vous me satisfaire ?
.— Pourquoi non, puisque vous ne me refusez pas votre aide.
— Vous pouvez être sans crainte à cet égard. Allez, je vous écoute.
- — Nous avons l'habitude de prendre les plus grands renseignements sur les gens avec lesquels nous sommes appelés à avoir des rapports d'affaires; lorsque ces gens témoignent le désir de faire. partie de la famille des Saints, ces renseignements sont repris de nouveau avec un soin extrême; il est du plus grand intérêt; pour nous de bien connaître ceux qui veulent devenir nos frères; vous pourrez donc attacher une créance entière à ce que je vais vous dire. * .
— J'en suis convaincu à l'avance.
v — Harry Brown a trente ans à peine, il est de haute taille, admirablement fait, très-beau garçon, doué d'une intelligence rare et d'une vigueur extraordinaire ; si cet homme avait voulu appliquer au bien lesim-
menseS' facultés; qu'il a appliquées au mal^il serait devenu sans conteste un homme remarquable. Il possède une aptitude singulière pour prendre tous les costumes r tous les visages et se rendre 1 méconnaissable; il y a une seule choses qu'il lui est impossible de changer, c'est son regard, qui a quelque chose de celui des fauves.
— C'est sans doute un des motifs qui Font engagé à assassiner le malheureux Kild? interrompit le capitaine.
— Je le pense comme vous, à cause des énormes lunettes que Ivildne quittait jamais. Je dois vous dire que le cadavre- de Kild, quand je l'ai retrouvé*, était complètement nu, tous ses vêtements avaient été enlevés, et surtout ses lunettes.
i — Alors, il n'y a plus dé doute à avoir,. Harry Brown est l'assassin; mais pourquoi? Quel motif assez: puissant a pu le poussera commettre ce crime ?'
— Attendez, vous le comprendrez bientôt.
— Soit; je vous écoute.
— • Je reprends ;: Harry Brown a reçu: une instruction très-solide ; il parle, avec- la. même facilité,, l'anglais, le français, l'espagnol, l'italien, le portugais* et l'allemand; de sorte qu'il est impossible de lui assigner une nationalité ; lui se prétend Anglais et échappé des bagnes de. la Nouvelle-Galles du Sud. Est-ce vrai? est-ce faux? Nul ne saurait le dire; d'ailleurs son affirmation seule suffirait pour me porter à en douter. C'est à Boston que je le rencontrai pour là première fois, il se disait attaché* à une grande maison, d&New-York, eff que je; reconnus*
véritable plus tard. Nos premières relations s'établirent à propos de la fourniture des femmes et des enfants; il se chargea de nous en fournir à bon compté, ce qu'il fit en effet. Mais Harry Brown était joueur, ivrogne, •enfin, cousu de tous les vices dont un seul suffit pour perdre un homme. Bientôt il se fit de mauvaises affaires; fut poursuivi pour vol, pour meurtre, que saisje encore? Contraint de fuir, de se cacher et de se réfugier tour à tour dans tous les comtés de la République; mais comme il ne changeait pas d'existence, sa vie ne tarda pas à devenir un enfer ; bientôt il se vit traqué comme une bête fauve par toutes les polices des comtés où il avait séjourné. Il fallait en finir : ses déguisements si complets, si bien réussis qu'ils fussent, ne lui suffisaient plus; à chaque instant il risquait d'être arrêté. Il voulut tenter d'exploiter le désert; mais son naturel querelleur lui attira en peu de temps une foule d'ennemis, et il fut contraint dy renoncer. Ce fut alors que la pensée lui vint de se faire Mormon. Il n'hésita pas. Après avoir traversé le désert, en bravant mille 'dangers terribles, il arriva à Dézeret et se présenta résolument au Prophète, avec qui il eut une longue conversation, à la suite de laquelle il fut accueilli dans la grande et patriarcale famille des Saints des derniers jours.
— Eh quoi! le connaissant comme vous le connaissiez, vous l'avez reçu? Piètre recrue que vous faisiez là et peu honorable ! fit le capitaine Griffiths avec ironie.
— Les Gentils ne savent rien, répondit le Danite avec
mépris; c'est précisément parce que nous connaissions cet homme, que nous savions tout ce qu'il avait fait et tout ce qu'il était capable de faire, que nous l'avons reçu parmi nous; les hommes de cette espèce sont précieux pour nous ; ils se jettent dans nos bras comme dans un dernier refuge ; ce sont des déclassés, des réfractaires de la civilisation à qui la terre manque sous les pieds; nous les tenons par leurs crimes et l'impossibilité où ils se trouvent de nous échapper jamais. Cette épée de Damoclès éternellement suspendue au-dessus de leur tête nous assure, non-seulement leur obéissance à toule épreuve, mais encore leur dévouement absolu; le jour où ils essayent de se soustraire au joug qui pèse sur eux, ils sont impitoyablement brisés; nous utilisons leur intelligence souvent remarquable ; et nous tournons ainsi au profit du bien les facultés dont jusque-là ils ne s'étaient servis que pour le mal.
— Tout cela est très-spécieux, dit le capitaine; mais peu m'importe, je ne vous demande point une justification de votre doctrine excentrique dont je ne me soucie guère; revenons, s'il vous plaît, àHarry Brown, dont nous nous sommes un peu trop écartés.
— C'est juste; Harry Brown fait depuis sept ans partie de notre association, à laquelle, je dois le dire, il a rendu d'immenses services. Pendant ces sept années, pas une seule fois il n'encourut un reproche, ne s'exposa môme à une remontrance ; aussi ne tarda-t-il pas à être promu à la sainte et redoutable dignité de Danite ; à Dezeret tout le monde reconnut la justesse de cette pro-
LE SAUT DE i/ÉLAN 29
motion. Les choses marchaient ainsi, lorsqu'il y a deux ans environ, un étranger arriva à Dezeret et se fit indiquer la demeure de Harry Brown. Cet étranger, qui ne fut aperçu que de très-peu de personnes, demeura enfermé dix jours dans la demeure d'Harry Brown sans sortir une seule fois; au bout de dix jours, il s'éloigna pendant la nuit en compagnie d'Harry Brown qui l'escorta assez loin. Cette visite sembla beaucoup préoccuper notre compagnon ; pendant quelque temps, il fut plus sombre qu'il n'avait jamais été ; à de longs intervalles il recevait des lettres, lui qui jusqu'alors n'en avait jamais reçu, et Ton remarqua que chaque fois qu'il recevait une de ces lettres, il quittait Dezeret et demeurait assez longtemps absent. Il y a trois mois environ, il reçut une nouvelle lettre; ce fut quelques jours après l'avoir reçue qu'il s'éloigna de nouveau de Dezeret; mais, cette fois, il n'était pas seul; notre frère Gédéon* Kild l'accompagnait, ce qui surprit tout le monde; ces deux hommes éprouvaient non-seulement de la répulsion, mais presque de la haine l'un pour l'autre. Quelques jours plus tard, je retrouvais le cadavre horriblement défiguré de notre malheureux frère dans le ravin de la Combe-aux-Loups, où il n'a pu être jeté qu'après avoir été lâchement assassiné; ce ravin, qui ne conduit nulle part, n*est fréquenté par personne, pas même par les Peaux-Rouges; vous savez le reste. Maintenant, je n'ai plus qu'à vous demander si vous avez quelques indices à me donner,^ et si vous supposez que Harry Brown se trouve dans ces montagnes.
30 LES BOIS-BRULÊS
— Peut-être. Je n'ai pas vu Harry Brown, dont j'ai souvent entendu parler, mais, il y a une quinzaine de jours, j'ai eu une entrevue avec le capitaine Gédéon Kild, que lui, je connais beaucoup.
— Vous avez vu Gédéon Kild?
— Oui, et voici dans quelles circonstances. Depuis assez longtemps déjà je désire avoir une entrevue avec votre Prophète, pour lui faire certaines propositions de la part des confédérés de la Rivière-Rouge ; la dernière fois que j'avais vu Gédéon Kild, c'est-à-dire à son dernier voyage, je lui avais fait à ce sujet certaines ouvertures qu'il avait assez bien accueillies; mais comme il ne pouvait rien prendre sur lui, il m'avait donné à entendre, qu'à notre prochaine entrevue, les choses s'arrangeraient comme . je le désirais et que. probablement le Prophète consenlirait à me recevoir malgré la haine que, dit-on, il professe pour les Gentils. Les choses ainsi décidées, Gédéon Kild partit pour l'Utah, et moi je retournai à la Rivière-Rouge. Il y a quelques jours mes éclaireurs m'annoncèrent qu'une troupe d'émigrants, arrivant du côté des établissements, était campée à une légère distance de mon campement; je ne fis pas grande attention à cette nouvelle. Quelques jours après, mon lieutenant aperçut un signal dans la plaine et il m'en avertit; ce signal était celui dont j'étais convenu avec Gédéon Kild. Cela m'étonna fort; je me demandais pourquoi, ainsi que cela avait été arrêté entre nous, Gédéon Kild ne m'avait pas rendu compte, à son retour de l'Utah, -de la mission dont je
LE SAUT DE i/ÉLÀN 31
l'avais chargé, sachant l'importance que j'y attachais; de plus, je ne comprenais pas comment il arrivait si promptement des établissements, six semaines s'jétant à peine écoulées depuis notre dernière entrevue.
— En effet, il n'avait pas perdu de temps, dit le Danite avec ironie,
— N'est-ce pas? Je ne ,sais pourquoi ce retour si prompt du côté opposé où je l'attendais, me donna l'éveil, et fit naître dans mon esprit de vagues soupçons que je résolus d'éclaircir.Me montai à cheval, et je me rendis au rendez-vous qui m'était demandé : c'était bien Gédéon Kiid que j'avais devant moi, assis sur un carré de fourrure devant un feu, et fumant tranquillement son énorme pipe de porcelaine; je m'assis près de lui, et l'entretien s'engagea* Sa voix me sembla légèrement changée, lui-même paraissait être plus grand, en un mot, c'était Gédéon Kild ou plutôt son ombre que j'avais devant moi. L'illusion était si complète, que parfois je m'y laissais prendre; cependant mes soupçons grandissaient de plus en plus, voici pourquoi : je m'attendais naturellement à ce que Kild me rendrait compte de ce qu'il avait fait à Dezeret et me donnerait la réponse du Prophète ; il ne me dit pas un mot à ce sujet; il semblait avoir complètement oublié la mission dont il s'était chargé; il me parla des femmes et des enfants qu'il amenait, et me proposa de. les lui acheter, ainsi que je lui en avais acheté précédemment. Notez que jamais il n'avait été question entre Kild et- moi de pareils marchés; il savait trop' bien la répugnance
et le mépris que j'éprouve pour cet infâme trafic.
— Gédéon Kild, interrompit le Danite, avait sans doute parlé à Harry Brown de l'entrevue qu'il devait avoir avec vous; comme il ne voulait pas sans doute lui révéler les motifs de cette entrevue, il lui avait, comme appât à sa curiosité, jeté le prétexte, très-plausible, du reste, d'un marché à faire.
— C'est probable; le fait est qu'il me proposa d'acheter sa marchandise humaine ; mais comme mes soupçons avaient pris corps, que j'avais presque le pressentiment d'une vilenie quelconque, que je la sentais, pour ainsi dire, tout en consentant à acheter les femmes et les enfants à des prix longtemps débattus entre nous, je refusai d'en prendre livraison tout de suite, comme il le voulait; je ne consentis à terminer le marché que lorsque nous serions lui et moi arrivés à la rivière Jourdan, à l'endroit nommé le Saut-de-1'Élan. *
— Je connais l'endroit, dit le Danite, il esta une douzaine de jours de marche de l'endroit où nous sommes.
— Oui, pour une caravane, obligée de marcher lentement et avec précaution, mais il ne faut que trois jours au plus pour un bon batteur d'estrade, et j'en possède d'excellents dans ma troupe.
— C'est juste, mais vous aviez un but en posant cette condition ?
— Pardieu! celui d'expédier immédiatement un courrier à Dezeret, afin d'avertir le Prophète de ce qui s'était passé entre Gédéon Kild et moi; et de lui demander si, ainsi que je le soupçonnais, une infamie, un
crime peut-être, n'étaient pas cachés sous cette affaire, à laquelle je ne comprenais absolument rien.
— Très-bien; et vous l'avez fait, sans doute?
— Comment, si je l'ai fait? Pardieu, le soir même, après avoir quitté le soi-disant Kild, un courrier est parti pour Dezeret porteur d'une lettre de moi; il doit même être arrivé maintenant; nous le retrouverons au Saut-de-1'Élan avec la réponse.
— Bravo! que comptez-vous faire maintenant? Àvezvous revu votre vendeur?
— Non; il est resté dans son camp et moi dans le mien; mais je ne le perds pas de vue; je le surveille avec soin; je marche, pour ainsi dire, dans son ombre.
— Ainsi, il n'a pas de soupçons?
— Comment en aurait-il? Une seule chose le contrarie, c'est d'être obligé d'aller jusqu'au Saut-de-1'Élan pour terminer son marché avec moi.
— Oui, il trouve ce rendez-vous un peu trop rapproché de rutah.
— Peut-être est-ce cela, peut-être est-ce autre chose? il est très-difficile de savoir ce que pense cet homme.
— Puisque vous surveillez ce misérable de si près, rien ne sera plus facile que de s'assurer de sa personne.
— Pas autant que vous le supposez.
— Pourquoi donc cela?
— Oh ! pour une foule de raisons meilleures les unes
que les autres.
— Donnez-m'en quelques-unes au moins?
— Je ne demande pas mieux. Écoutez donc : d'abord,
il est à la tête de quatre-vingts bandits déterminéSj qui ne le laisseront pas ainsi enlever dans son camp.
— Je n'avais pas songé à cela,
— C'est cependant élémentaire,; de plus, nous ne pouvons rien faire. avant que d'avoir la certitude que cet homme est bien celui que nous cherchons.
— Mais nous l'avons cette certitude.
— Pas le moins du monde, tout nous fait supposer que c'est lui, habits, costumes, visage, je vous l'accorde.
— Eh bien?
— Eh bien, c'est tout au plus une certitude morale ; mais cela ne suffit pas au point de vue du droit et de la justice; c'est une preuve matérielle dont nous avons besoin, et celle-là nous fait complètement défaut, nous sommes obligés de l'avouer..
— Oh ! si nous étions contraints de nous soumettre à toutes ces exigences...
— Vous n'exécuteriez jamais personne, n'est-ce pas? interrompit-il avec ironie; c'est possible, mais votre justice, à vous autres Mormons, n'est pas la nôtre; pour nous, ilne suffit pas, pour condamner un homme, qu'il soit présumé coupable, il faut qu'il soit prouvé qu'il l'est réellement. Harry Brown est bien fin, vous le savez; qui vous dit que l'homme que nous prenons pour lui n'ost pas un individu quelconque qui, même sans en savoir les raisons ou en comprendre les conséquences, joue un rôle appris à l'avance et qu'on a payé pour le jouer?
— Cela peut être, en effet.
— Le- condamneriez- vous alors ?'
— Non.,
— Vous voyez donc que j'ai raison*.
— Que faut-il donc faire selon vous ? !
— Agir de rase;; l'attirer hors 1 de son camp-, ce' qui, peut-être, ne sera pas* aussi difficile que nous fe supposons, en l'attaquant par son pèche mignon, qui est l'avarice ; et une fois au milieu de nous, nous nç tarderons pas à voir clair dans son jeu, et à savoir à quoi nous en tenir à son égard.
— Gette idée me sourit assez; elle est simple.
— Et par 1 cela môme a plus de chances de réussite:; règle 1 générale', on ne parvient à tromper un trompeur émérite que par les moyens auxquels un enfant de dix ans' ne se laisserait pas prendre; seulement il faut user d'une prudence extrême : il est surtout important que votre présence dans mon camp soif complètement ignorée ;- si une fois ses soupçons étaient éveillés, tout serait perdu;, il nous deviendrait impossible de mettre la, main sur fui. Il faut donc vous résigner à demeurer caché 1 dans les huttes que je vous' ai' destinées, et pour surcroît de; précaution, consentir à changer les vête cuents que vous portez; contre d'autres moins reconnaissables que je vous fournirai; y consenti rez-vous?'
— Qui veut la fin, veut les moyens ; mes' compagnons et moi nous consentirons à tout ce- qui pourra assurer le succès de la mission dont le Prophète nous a chargé,
— A là bonne* heure, d'ailleurs 1 ces : précautions* ne seront que; de courte j durée ^ cette nuit: même je coni-
mencerai les opérations contre l'homme que nous voulons surprendre. Laissez-moi faire, j'ai mon plan.
— Je me fie entièrement à vous.
— C'est ce que vous pouvez faire de mieux, Margottet, conduis ce saint personnage auprès de ses autres compagnons, et que les vêtements nécessaires leur soient immédiatement distribués. A bientôt, master Haubert.
— Abientôt, répondit le Danite en s'inclinant. . Et il suivit le lieutenant.
— Voilà une singulière aventure, dit le capitaine James Forster aussitôt que le Mormon fut sorti.
— N'est-ce pas? répondit en souriant John Griffiths. s
— Que comptez-vous faire en réalité ?
— Ce que j'ai dit; nous avons tout intérêt à démasquer ce misérable.
— Je ne comprends pas bien, pardonnez- moi; nous ne sommes pas les justiciers du désert que je sache?
— C'est vrai, mais il est important que nous imposions silence à la calomnie ; on nous accuse de pactiser avec les pirates des prairies, et de nous associer aux misérables qui font la traite des blanches; l'arrestation de ce redoutable bandit, dont les crimes ont depuis dix ans épouvanté les États-Unis, sera le plus éclatant démenti jeté à la face de nos lâches calomniateurs.
— Avons-nous donc une si déplorable réputation?
— Eh, mon ami, nous sommes des rebelles, ne l'oubliezpas; le Gouverneur du Canada atout intérêt à nous faire calomnier, afin de nous enlever des sympathies
LE SAUT DE h ELAN 37
qui, en certaines circonstances, pourraient nous ôlro fort utiles ; il -y a dans ces contrées une population er- . rante de chasseurs et de trappeurs beaucoup plus considérable qu'on ne le suppose; une alliance offensive * avec ces braves gens doublerait nos forces; les Peaux- Rouges surtout sont nombreux; si nous parvenions h nous entendre avec eux, nous pourrions faire beau- • , coup de mal à nos oppresseurs du Canada. Ce sont ces «\ alliances qu'il faut empêcher quand môme; pour atteindre ce but important, tous les moyens sont bons, et la calomnie est un des plus puissants; aussi on ne se gêne nullement pour remployer; voilà pourquoi, malgré tous les efforts que j'ai tentés, je n'ai obtenu jusqu'à présent aucun résultat satisfaisant. La réussite de mes projets dépend d : un seul homme, et peut-êlrc l'affaire de ce soir me permettra-t-elle de m'aboucher avec lui, et de lui prouver que tous les bruits colportés et répandus comme à plaisir sur notre compte sont faux et calomnieux.
— De quel homme parlez-vous donc?
— D'un coureur des bois, auquel les Indiens ont donné le nom bien mérité de Cbercheur-de-Pistes.
— Et vous supposez que ce coureur des bois jouit d'une assez grande influence.,.
— Lui? interrompit-il* vivement, vous ne le connaissez donc pas?
— Pardonnez-moi, je le connais beaucoup de réputation, c'est un Français, je crois, nommé Valenlin
* Guillois,
38 LES BOIS-URULÉS
. — C'est cela même; eh bien, mon ami, cet homme est le véritable roi du désert : Peaux-Rouges et chasseurs lui obéissent sur un mot, sur un signe, il est l'arbitre de tous leurs différends et sa décision, quelle qu'elle soit, a force de loi. Rien ne se fait sans sa volonté; il n'existe pas dans toutes les prairies un homme, un seul, vous comprenez bien, qui ne lui doive de la reconnaissance pourunservice rendu; aussi le dévouement que tous ces gens ont pour lui dépasse toute croyance. Le jour où il le voudra, il sera aussi puissant que n'importe quel. souverain dans les déserts qu'il parcourt sans cesse; ce qu'il a détruit de bandits et de pirates est incompréhensible, il fait à sa guise la police des savanes et y fait, autant que cela est possible, -ré^ gner la paix et la justice* Que je réussisse à mettre cet homme de notre côté, et la fameuse expédition du colonel Elliott ne me donnera plus la plus légère inquiétude. A propos, combien de temps avons-nous devant nous pour contrecarrer le fameux plan du gouverneur du Canada ?
— Huit jours, pas davantage, vous voyez que. cela presse. ;
— Huit jours! c'est plus qu'il ne m'en faut; j'ai le pressentiment que j'obtiendrai un bon résultat.
— Dieu le veuille !
— Croyez-moi, j'ai ferme espoir de sortir bientôt de tous nos embarras, mes pressentiments ne m'ont jamais trompé. Nous allons dîner; vous partagerez ma hutte, c'est convenu; cette nuit à onze heures* je mon-
terai à cheval et j'irai avec quelques hommes rôder aux environs du camp, de notre ami Kild-Brown. Laissezmoi faire, tout ira bien.
— Oh ! je ne vous gênerai'en rien, cher ami.
— Venez faire une ronde avec moi en fumant un cigare; landis que Ton mettra la table, je tiens à vous montrer mon camp.
— Je ne demande pas mieux.
Ils allumèrent leurs cigares et sortirent.
À onze heures du soir dix cavaliers se tenaient immobiles et droits sur leur selle à l'entrée du camp.
La nuit était belle et assez claire, bien que sans lune ; John Griffiths faisait ses derniers préparatifs de départ tout en causant avec son lieutenant, Hippolyte Margottet.
Celui-ci venait d'entrer.
— Eh bien! quoi de nouveau? lui demanda John Griffiths ; nos éclaireurs sont-ils tous de retour?
— Le dernier vient de rentrer il y a dix minutes à peine, capitaine.
— Que disent-ils? qu'ont-ils vu?
— Pas grand* chose de bien intéressant pour nous ; mais, selon toute probabilité, assez menaçant pour le capitaine Kild, et comme vous vous proposez de diriger votre reconnaissance de ce côté, à moins que vous ayez changé d'avis.....
— Non pas, interrompit Griffiths; je me propose, en effet, d'aller du côté du camp du marchand d'esclaves, j ? essayerai même d'y pénétrer, si toutefois le digne capitaine me le permet.
— Puisque en est ainsi, il est important que vous soyez au courant de ce qui se passe, .
— Il se passe donc quelque chose ?
— Vous allez en juger. Pendant toute l'après-dîner, il y a eu des pourparlers et des allées et venues entre les chasseurs blancs de Valentin Guillois et les Indiens Corbeaux d*Ahnitnicki campés près d'eux.
— Tu es sûr de cela?
— Parfaitement sûr,
— Très-bien; ensuite?
— Dès le commencement de la nuit, de grands mouvements ont eu lieu parmi les Peaux-Rouges et les chasseurs; ils se sont mêlés les uns avec les autres, puis ils se sont divisés, en trois corps, et par trois chemins différents, ils se sont dirigés en file indienne vers le camp du capitaine Kild, autour duquel ils doivent être en ce moment embusqués.
— Diable! ceci est sérieux, il me sembla?
— Très-sérieux.
— Mais tu sais que le capitaine Kild a, depuis hier, je ne sais trop pourquoi, partagé sa troupe en deux, et établi deux camps assez éloignés l'un de l'autre? Duquel parles-tu?
— Du premier, le plus avancé, celui dans -lequel toutes les femmes sont réunies.
— Il est évident qu'une attaque est imminente, mais je ne comprends pas comment Valenjin Griiillois s'est mêlé 1 à cette affaire; quel intérêt a-t-il à ce coup de main?
— Quant à cela, je l'ignore.
— . Et moi aussi, mais je le saurai; il y a là-dessous quelque chose qu'il est important que je connaisse.
— Vous partez toujours ?
— Plus que jamais; seulement, comme nous pourrions avoir à en découdre, augmente l'escorte de quinze hommes, tu viendras avec moi ; je laisserai la garde du camp à James.
— Hein? fit celui-ci en se redressant.
Il était étendu tout habillé sur des fourrures entassées dans un coin de la hutte.
Margottet était sorti en se frottant les mains pour exécuter les ordres qu'il avait reçus.
John Griffiths expliqua en quelques mots à son ami ce qui se passait.
Celui-ci se leva aussitôt.
,— Partez tranquille, John Griffiths, dit-il au capitaine, je veillerai pour vous et vous retrouverez votre camp en aussi bonne situation que vous le quittez,
— J'en suis convaincu, mon ami, répondit le capitaine en lui serrant la main.
En ce moment le lieutenant rentra, il était armé et éperonné.
— Tout est prêt, dit-il.
— Alors, partons, dit le capitaine en prenant son chapeau et son manteau.
Ils sortirent et montèrent à cheval. Le capitaine Forster les accompagna jusqu'aux re-* tranchements.
— Au revoir, mon cher James; bonne garde, dit Grriffiths en se plaçant à la tête de la troupe.
— Soyez tranquille, bonne chance!
Ils partirent au grand trot.
— C'est étonnant, dit Grriffiths au bout d'un instant à son lieutenant qui se tenait près de lui, nous glissons comme des fantômes sur la prairie sans produire le moindre bruit.
Margottet se mit à rire.
— Dame! dit-il, nous allons en reconnaissance, n'estce pas? Eh bien, il est de notre intérêt de ne pas être dépistés, cette nuit surtout; beaucoup d'oreilles sont ouvertes dans la montagne; j'ai cru prudent de faire envelopper les pieds des chevaux avec des morceaux de peau de bison.
— Tu as eu là une triomphante idée, mon camarade, lui dit John Grriffiths, en lui frappant amicalement sur l'épaule.
Ce qui fit grand plaisir au lieutenant, lequel profes^ sait pour son capitaine une amitié allant presque jusqu'à l'adoration.
Les deux camps, c'est-à-dire celui des émigrants et celui des Bois-Brûlés, n'étaient séparés l'un de l'autre que par une distance de trois lieues et demie tout au plus.
Mais la route était excessivement difficile, surtout par une nuit sans lmie; de plus les Bois-Brûlés devaient user de la plus grande prudence afin de ne pas être découverts par les Peaux-Rouges ou les Chasseurs,
LE SAUT DE ï/kLÀN 43
dont probablement les vedettes se tenaient aux aguets. De sorte qu'il fallut trois heures aux cavaliers pour franchir cette distance de trois lieues et demie, qui pendant le jour aurait exigé à peine le tiers de ce temps ; ils n'arrivèrent donc aux environs du camp du capitaine Kild que quelques instants après deux heures du matin. Tout à coup les Bois-Brûlés entendirent retentir avec fureur le cri de guerre des Peaux-Rouges, suivi presque immédiatement d'une fusillade bien nourrie.
— L'attaque est commencée, dit Grifftths; il est inutile d'aller plus loin; seulement, comme en cemoment l'attention de tous les assaillants doit être dirigée vers le camp et que personne ne songera à nous surveiller, dix hommes mettront pied à terre et me suivront; je tiens à voir de près comment les choses se passent; quant à vous, lieutenant, vous demeurerez ici avec le reste de la troupe; tenez-vous prêta tout événement, si vous entendez le cri de l'orfraie, c'est que j'aurai besoin de secours, alors vous accourrez au plus vite; est-ce bien entendu?.
— Oui, capitaine; soyez prudent.
— Gui, oui, fît-il en sautant à terre.
Dix hommes, que le capitaine désigna par leurs noms, abandonnèrent leurs chevaux, lesquels furent tenus en bride par leurs camarades, et les aventuriers, leur capitaine en tête, s'enfoncèrent résolument dans la forêt.
Au fur et à mesure qu'ils s'avançaient, le bruit de la lutte se faisait entendre plus distinctement; les émi-
grants semblaient opposer une vigoureuse résistance à leurs ennemis.
Les Bois-Brûlés continuèrent à se rapprocher, à demi courbés ,el glissant comme des spectres dans les ténèbres.
Ils étaient descendus sur le sentier et marchaient maintenant droit au camp; ils voyaient la lueur des coups de feu.
Tout à coup le capitaine s'arrêta.
Tous les Bois-Brûlés firent halte*
Une vive altercation avait lieu à quelques pas seulement de l'endroit où se tenaient les aventuriers.
— Non, disait la voix grêle d'un tout jeune homme, nous ne vous suivrons pas, Brown; le lieutenant nous a dit de demeurer ici jusqu'à son arrivée.
— Le lieutenant est blessé, il ne viendra pas, répondit une voix bourrue.
— Vous mentez, reprit brièvement le jeune homme; Blue-Dewil n'est pas blessé, il va venir, j'en suis sûr.
— Maudit Pelon , veux-tu te taire ! cria l'autre, sinon!....
— Bah! je ne vous crains pas, reprit le Pelon; essayez seulement de me toucher; je vous casse votre vilaine caboche d'un coup de pistolet.
— La paix, enfant, dit la voix douce et harmonieuse d'une femme; et vous, Brown, ni menaces, ni prières, taisez-vous; nous ne vous suivrons pas.
— Vous croyez cela ? fit-il, d'une voix railleuse, je ne suis pas un traître, moi ; le lieutenant croit m'avoir
entortillé avec ses belles promesses, mais je suis plus malin que lui ! je vous dis que vous me suivrez, et cela tout de suite,
— Essayez de nous y contraindre, reprit la jeune .femme.
— Ce ne sera pas long, dit le bandit.
Il siffla d'une certaine façon, aussitôt sept ou huit individus embusqués dans les bois apparurent.
— Allons, en route, de bonne volonté ou de force, reprit brutalement le bandit; le capitaine Kild yous attend, ma belle; vous ne lui échapperez .pas comme cela.
Et, donnant l'exemple à ceux qui le. suivaient, il fit un mouvement pour saisir la jeune femme.
1 — mon Dieu! s'écria-t-elle avec désespoir, en se débattant, ne viendra- 1— il donc personne à mon secours !
— Si, par la mordieu! s'écria Griffiths en s*élançant, je vous sauverai, qui que vous soyez; en avant les gars!
Les aventuriers se ruèrent sur les bandits; mais ceuxci ne les attendirent pas, ils s'élancèrent sur les flancs de la montagne et disparurent en un instant.
Un seul resta prisonnier, ce fut Brown, que Griffiths avait saisi à la gorge; le misérable fut solidement garrotté,
— Madame, dit le jeune homme avec une exquise politesse, je me nomme le capitaine John Olivier Griffiths; je commande une troupe de Bois-Brûlés! je suis un honnête homme ; il vous est impossible de rester ici, vou-
lez-vous accepter pour cette nuit l'hospitalité dans mon camp? je vous jure sur l'honneur que vous y serez traitée avec tout le respect qui vous est dû, et demain nous verrons à vous rendre à vos protecteurs naturels; du reste, je ferai avertir, dès le point du jour, les perr. sonnes que vous me ferez, madame, l'honneur de me désigner.
— Je me fie à votre honneur, monsieur, répondit dona Rosario ; le service que vous m'avez rendu est trop grand pour que je mette en doute votre parole; veuillez nous indiquer le chemin ; les personnes qui m'accompagnent et moi, nous sommes prêtes à vous suivre.
— Oui, dit le Pelon, le capitaine Griffith s est un loyal soldat, je Paî souvent entendu dire, nous pouvons avoir confiance en lui.
Les dames montèrent à cheval ; Brown, que le capitaine tenait à conserver, fut solidement attaché sur une des mules, et on se mit en route.
— Décidément Dieu est pour moi, murmura Griffiths en aparté, tâchons maintenant de profiter de l'heureux hasard qui nous favorise si à Timproviste.
Le capitaine rejoignit sa troupe, et, vers cinq heures du matin, il rentra dans son camp.
Il installa dona Rosario et sa compagne le plus confortablement qu'il lui fut possible, salua respectueusement les deux femmes, puis il se retira.
Enfin, après avoir recommandé à Margottet de surveiller attentivement le prisonnier fait pendant la recon-
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naissance, le capitaine se jeta sur un monceau de fourrures et s'endormit presque aussitôt.
Il était accablé de fatigue, mais il n'avait pas perdu sa nuit.
ou l'on voit le pelon partir en ambassade
John Griffiths dormit pendant trois heures tout au plus; lorsqu'il s'éveilla, il était environ huit heures et demie du matin.
Le soleil venait de se lever, le ciel était sans nuages, la journée promettait d'être magnifique.
Le capitaine, complètement reposé par ces trois heures de sommeil, se leva gaiement, procéda aux soins de sa toilette, fit une ronde minutieuse dans le camp afin de s'assurer que tout était dans Tordre accoutumé, puis, se renfermant dans sa hutte avec son ami James Porster, il lui raconta dans les plus grands détails les divers événements qui avaient eu lieu pendant sa reconnaissance de la nuit précédente, et termina son récit en disant à son ami :
— Que pensez-vous de tout, cela ?
— Je pense, répondit Forster sans hésiter, que le
hasard nous a singulièrement favorisés, et que depuis hier notre situation s'est beaucoup améliorée.
— C'est aussi mon avis, dit le capitaine; maintenant il.nousfaut jouer serré, et surtout agir avec la plus grande prudence; le drôle que j'ai arrêté est bien gardé sans doute ?
— N'ayez aucune inquiétude à cet égard, j'ai donné des ordres en conséquence.
— Il est de la plus haute importance qu'il ne s*évado pas ; nous aurons bientôt besoin de lui* J'étais tellement accablé de fatigue cette nuit quand je suis rentré, que * j'ai oublié de donner Tordre d'expédier des éclaireurs dans toutes les directions dès le lever du soleil, afin de nous renseigner sur les événements de cette nuit, que naturellement nous ne connaissons encore que trèsimparfaitement.
— Moi qui n'étais pas fatigué, et à qui vous aviez délégué vos pouvoirs, dit en riant James Forster, j'ai, il y a une heure, expédié des batteurs d'estrade dans quatre directions différentes ; vous pouvez donc être tranquille, nous ne tarderons pas à avoir des nouvelles certaines-
— Merci, mon cher James, vous m'avez rendu là un véritable service ; et nos Mormons, que font-ils?
— Pas grand'chose que je sache ; ils se tiennent cois, ainsi que vous le leur avez recommandé hier ; ils ont changé de costume, et 'n'ont plus rien qui les distingue de nos chasseurs,
— Tant mieux; il est bon que jusqu'à nouvel ordre
leur présence dans le camp soit complètement ignorée*
— Que pensez- vous de Kild ou de Brown, comme il vous plaira de l'appeler, sa position doit être très-mauvaise en ce moment?
— Je le crois; mais c'est un gaillard bien fin! tant qu'on ne réussira pas à s'emparer de lui, il trouvera toujours le moyen de se relever ; ce drôle est de la nature des chats qui retombent toujours sur leurs pattes; quoique sa bande soit probablement en complet désarroi, après la rude attaque qu'il a eu à soutenir cette nuit, si on le laisse respirer, avant huit jours, il aura réuni une nouvelle troupe plus nombreuse que la première; il ne manque pas dans le désert de bandits de toutes couleurs, qui ne demanderont pas mieux" que de se mettre à sa solde, s'ils entrevoient une possibilité quelconque de rapine ou de pillage*
— Que comptez- vous faire ?
— En délivrer la contrée le plus promptement possible ; nous n'avons pas à hésiter, mon ami ; cette capture nous ouvre une des voies de salut qui nous restent; c'est le seul moyen que nous ayons de prouver aux honnêtes gens que nous n'avons jamais été les complices de ce misérable, et de nous réhabiliter à leurs yeux*
— Prenez-y garde, mon ami, cet homme n'hésitera pas pour se défendre a dire que vous avez traité avec lui de la vente de ses esclaves*
— Eh bien, après ? que m'importe ? N'avez vous pas entendu ce que j'ai dit hier à Jonathan Maubert? Cette vente, ou plutôt cet achat était un piège que je
lui tendais, ce qu'il me sera très-facile de prouver,
— Comment cela ?
— Eh! pardieu, parla lettre que j'ai adressée à Briggam Young, et que mon courrier lui a remise déjà.
— Vous avez donc réellement expédié un courrier à Briggam Youn g?
— Mais certainement ; vous en doutiez donc ?
— Ma foi, oui, je vous l'avoue.
— Ah ça, mon cher, vous me croyez donc capable de faire la traite des blanches ! Sur mon âme, je vous remercie de la bonne opinion que vous avez de moi; vous devez bien me connaître pourtant !
— Certes, je vous connais et je vous aime, mon ami ; aussi n'ai -je pas eu un seul instant la pensée que vous me supposez.
— Quelle a donc été votre idée alors ?
— Tout simplement que vous aviez oublié d'expédier ce courrier, ce qui aurait été un grand malheur.
— Certes, mais rassurez-vous, le courrier est parti ; j'avais percé à jour le déguisement de ce drôle et j'ai joué au fin avec lui ; avant trois jours une troupe de Mormons s'embusquera au Saut-de-l'Élan ; ma justification sera éclatante ; tout ce que j'ai dit hier à Jonathan Maubert est de la plus rigoureuse exactitude.
— Dieu soit louél vous m'enlevez un poids bien m lourd de dessus la poitrine; je vous sais si insouciant
des choses qui vous sont personnelles,mon ami, que j'avais de très-vives craintes à ce sujet,
— C'est vrai, je suis insouciant, trop peut-être ; mais
pas pour ce qui touche mon honneur; grâce à Dieu, j'ai toujours su le conserver intact.
— Personne ne ]e sait mieux que moi, mon ami, dit James Forster en lui tendant la main que Griffiths serra.
En ce moment, la porte de la hutte, où plutôt la claie fut soulevée et le lieutenant Margottet entra-.
— Ah ! c'est toi, Margottet, lui dit Griffiths ; quoi de nouveau ?
— Tout va bien, capitaine ; il y a là ce jeune homme, le serviteur des deux dames; il demande à vous parler.
— Ah ! très-bien, fais-le entrer.
Margottet se pencha au-dehors.
— Venez, dit-il, le capitaine consent à vous recevoir. Le Pelon entra et salua respectueusement les trois
officiers. l
— C'est vous, mon enfant, lui dit le capitaine en souriant; que désirez-vous? Sans doute vous venez de la part de votre maîtresse?
— Oui, capitaine, répondit-il.
— Est-elle un peu remise de ses fatigues de cette nuit?
— Ma maîtresse se porte très-bien, capitaine.
— J'en suis charmé; que désire-t-elle?
— Elle désire causer quelques instants avec vous, capitaine.
— Je suis complètement à ses ordres.
. — Ainsi elle peut venir?
— Non pas, dit-il vivement, ce n'est pas à elle à se
déranger pour moi; je suis son respectueux serviteur; et puisqu'elle témoigne le désir de me voir, je serai heureux de me rendre à ses ordres.
— Ainsi, capitaine, je puis lui dire...
— Que dans dix minutes, interrompit-il en souriant, j'aurai l'honneur de lui faire ma visite.
— Merci, capitaine, je vais lui rapporter vos paroles.
— Allez, mon garçon, je vous suis.
Le Pelor* salua et partit.
— Ah ! fit le capitaine, en se frottant joyeusement les mains, la partie va enfin s'engager entre Valentin Guillois et moi.
— Que parlez-vous de Valentin Guillois, et qu'a-t-ii à voir dans toute cette affaire?
— Je m'entends, dit-il finement ; je me trompe fort, ou l'arrivée de la trolipe du soi-disant Kild dans nos montagnes n'est pas une des causes les moins sérieuses de la présence du Chercheur de-Pistes dans cette contrée, où il n'est venu que très-rarement, et toujours pour des motifs de la plus haute importance; d'ailleurs je saurai bientôt à quoi m'en tenir.
— C'est juste, cetfentretienéclaircirasans doute bien des points obscurs; allez donc, mon arni; allez, et bonne chance.
— A tout à l'heure. *
Il partit alors et se dirigea vers la hutte occupée par dona Rosario et sa fidèle miss Harriett Dumbar. Le Pelon se tenait sur le seuil de la hutte ; lorsqu'il
aperçut le capitaine, il se hâta de prévenir sa maîtresse, + pais il introduisit le visiteur.
La jeune femme était à demi couchée sur un hamac ; tous les murs de la hutte avaient été couverts dé fourrures, un épais tapis cachait le sol. Un feu brûlait dans un brasero et entretenait une moite chaleur dans cette hutte faite simplement de branches entrelacées; Harriett Dumbar se tenait assise sur un tabouret près de sa maîtresse.
La jeune femme accueillit le capitaine avet un charmant sourire et en lui tendant la main; Grîffiths se pencha respectueusement sur cette main mignonne, qu'il effleura de ses lèvres.
— Merci, lui dit-elle avec émotion, merci du service que vous m'avez rendu, capitaine.
— Senora, répondit-il, je suis le plus respectueux et le plus dévoué de vos serviteurs; j'attends les ordres qu'il vous plaira de me donner.
— Avant de vous demander un nouveau service, capitaine, répondit-elle, il est de mon devoir de vous dire qui je suis, et de vous apprendre quelle est la personne à qui vous avez sauvé la vie; Harriett, ma chérie, approchez un siège pour le capitaine.
La jeune fille se hâta d'obéir; mais elle fut prévenue par le Pelon qui apporta un tabouret.
> —Hélas! madame, dit* le capitaine avec un sourire triste, votre histoire, je la connais; elle ressemble à celle de beaucoup d'autres infortunées qui ont été contraintes à subir le même sort qne celui qui vous était réservé ;
la réputation du capitaine Kild est depuis longtemps faite à cet égard; tout le monde sait dans cette contrée à quel odieux et honteux trafic il se livre; il vous a enlevée à votre famille, et forcée à le suivre, de force, dans le but de vous vendre aux Mormons; mais, grâce à Dieu, son ignoble calcul a été déjoué; et maintenant vous êtes libre et à l'abri de ses cruelles persécutions.
— Hélas! répondit dona Rosario avec un douloureux soupir, ce n'est pas le capitaine Kild qui est le plus
coupable envers moi, je lui ai été vendue; il m'a achetée, voilà tout.
— Que voulez-vous dire, madame ?
— Voici en quelques mots ma triste histoire, capitaine. Je suis née bien loin d'ici, à l'extrémité de l'Amérique du Sud, au Chili; mon père était un gentilhomme français appartenant à la plus vieille noblesse de son pays, ma mère, une Américaine, issue de Tune des meilleurs familles du Chili; mon frère et moi, nous vivions entre notre père et notre mère dont nous étions adorés; un de nos parents, ennemi de mon père, fit attaquer notre hacienda par les Indiens Araucans; l'hacienda brûla, mon père et ma mère furent massacrés par les sauvages; et ce parent dénaturé, cause de cette terrible catastrophe, nous enleva, mon frère et moi; nous fit quitter le Chili et nous conduisit. à la Nouvelle- Orléans. Au bout de quelque temps il nous embarqua de nouveau sur un bâtiment qui nous transporta au Brésil; mais j'ignore pour quel motif ce parent nous fit, presque tout à coup et sans que nous sachions
pourquoi, quitter le Brésil et revenir à la Nouvelle- Orléans; de retour dans cette ville, cet homme nous sépara. Je ne sais ce que mon frère devint! hélas! pauvre frère, si beau, si franc et qui m'aimait tant!...
— Serait-il mort?
— Hélas! je n'en sais rien, je ne l'ai plus revu; jamais, depuis notre séparation, je n'ai reçu de ses nouvelles.
— Il était à peu près de votre âge, sans doute, sefiorita?
— A peu près, oui, mais un peu plus âgé que moi ; s'il vit encore, et au fond de mon cœur je l'espère, il doit avoir près de vingt et un ans; il était beau, grand, b'ien fait, d'une douceur et d'une bonté sans égale! Hélas ! mon pauvre Luis I
Il y eut un silence, dona Rosario pleurait, le visage caché dans ses mains.
— Courage, senorita, dit le capitaine au bout d'un instant; sans doute votre frère n'est pas mort, il vous sera rendu; Dieu est bon! espérez!
— Merci, senor, pour ces consolantes paroles; répondit-elle en relevant la tête et essuyant les larmes qui coulaient lentement le long de ses joues pâlies; nous étions restés seuls, orphelins, sans appui d'aucune sorte; nous avions l'un pour l'autre le saint amour que Dieu met au fond des cœurs blessés et souffrants, afin qu'ils puissent se consoler l'un l'autre; et s'encourager à souffrir sans défaillance, et sans murmures contre les coups injustes du sort; hélas! je suis
seule à souffrir maintenant; je n'ai plus ce regard ami qui me réconfortait; cette main qui me soutenait; cette voix tendre et si douce à mon oreille, qui me répétait sans cesse : courage, pauvre sœur! courage! le sort se lassera de nous frapper, un jour justice nous sera faite, nous serons heureux! Aujourd'hui je suis seule. Mais non, je suis ingrate, j'ai des amis encore I deux amis dévoués, qui ne m'ont jamais abandonnée, et ne m'abandonneront jamais! ,
— Que vous arriva-l-il, seîiorila, lorsque Ton vous eut séparé de votre frère? demanda le capitaine.
— Cet indigne parent qui s'était fait notre bourreau, afin de nous ravir noire immense fortune, me plaça à la Nouvelle-Orléans, dans un pensionnat déjeunes filles, où je passai quelques mois; ces quelques mois furent pour moi une halte dans la souffrance. J'étais aimée de mes compagnes, bien traitée parles personnes chargées de veiller sur moi; s'il m'avait été possible d'oublier, j'aurais été heureuse; mais, hélas! cela m'était impossible; cependant je sentais peu à peu la douleur s'engourdir au fond de mon cœur ; je me reprenais tout doucement à espérer; mais le malheur, ou plutôt mon indigne parent, veillait près de moi; je ne devais pas tarder à en avoir la preuve terrible; un jour je me promenais avec mes compagnes aux environs de la ville; je m'étais assise un peu à l'écart pour me livrer à mes rêveries sans être gênée par les rires joyeux de mes compagnes : tout à coup je fus saisie à l'improvisle, un voile fut jeté sur mon visage et je fus brusquement enlevée; je m'évanouis.
Quand je repris connaissance je me trouvai dans une voiture qui galopait à fond de train à travers une forêt épaisse. Que vous dirai-je de plus, capitaine; j'étais au pouvoir du capitaine Kild,
— Vous m'avez parlé, senorita, de deux amis dévoués; n'ont-ils donc rien pu faire pour vous?
— Oh! si, capitaine, ils ont fait beaucoup; depuis mon enlèvement ils ont constamment veillé sur moi sans se décourager un instant; ils ont réussi à introduire jusque dans le camp du capitaine Kild des gens à eux et dans lesquels je pouvais avoir toute confiance; un de ces hommes est le lieutenant même du capitaine. . — Blue-Dewil! s'écria Oriffiths avec la plus grande surprise.
— Lui-même^ fit-elle avec un charmant sourire; un autre encore, un chasseur mexicain, qui servait de guide à la caravane, Benito Ramirez*
— Le fameux batteur d'estrade?
~ Oui,-senor.
— Voilà qui est étrange, senorita; ces deux amis dont vous parlez sont donc bien puissants?
— Je l'ignore, senor; je sais seulement que leur dévouement pour moi n'a pas de limites.
— Pouvez vous me dire le nom de ces deux hommes, senorita?
— Certes, ^capitaine : le premier est un proche parent de ma mère, qui nous a vus naître mon frère et moi; il est fort riche et n'a pas hésité à se dévouer à notre sa-
.lut; il se nomme don Gregorio Peralta.
— Je ne connais pas ce nom , senorita, répondit Grriffiths. d'un air pensif; et l'autre?
— L'autre, capitaine, est un Français, le frère de lait de mon père, son ami le plus ancien, le plus cher, le plus dévoué; c'est un coureur des bois ; il se nomme Valentin Guillois.
— Valentin Guillois! s'écria le capitaine avec explosion.
— Vous le connaissez? s'écria dofla Rosario en se redressant subitement sur son hamac,
— De' réputation seulement, senorita; je n'ai jamais eu l'honneur de me rencontrer avec lui. Oh ! si vous êtes l'amie du célèbre Chercheur-dé-Pistes, vous n'avez plus rien à redouter du capitaine Kild, senorita.
— Je le croyais hier encore ; c'est dans le seul but de me sauvegarder que Valentin Guillois, avec ses chasseurs et les Indiens, a attaqué le camp ; tout était préparé pour ma faite.
— Qui aurait réussi sans la trahison de ce misérable Brown.
— Oui, sefior; sans vous j'étais perdue.
— Oh! vous n'avez plus rien à craindre maintenant.
— Je le sais et je vous en remercie. Tenez, capitaine, je suis une ingrate , s'écria4-elle tout à coup avec élan.
— Vous, seîlorita?
— Oui, je vous ai parlé de deux amis dévoués, je me suis trompée : j'en ai oublié un autre» le plus dévoué de tous, peut-être, un chef Indien* *•
60 LES BOJS-BRULÉS
— L'ami, le frère de Valentin Gaillois, interrompit le capitaine; Curumilla, n'est-ce pas, senorita?
— Oui, capitaine; cet homme, j'en suis sûre, a plus fait pour ma délivrance que les deux autres, c'est mal à moi de l'avoir oublié.
— Que comptez-vous faire à présent, senorita?
— Je voudrais avertir mes amis qui, sans doute, sont au désespoir et ne comprennent rien à ma disparition; je voudrais les avertir de ce qui s'est passé, les instruire du service que vous m'avez rendu et leur dire en quel lieu et sous la protection de qui je me trouve en ce moment; j'ai, ce matin, en m'éveillant, préparé une lettre que je désirerais faire remettre le plus, tôt possible à Valentin Guillois.
— Rien de plus facile, senorita; j'ignore en quel lieu se trouve en ce moment le célèbre Coureur des bois; mais j'ai dans ma troupe de hardis chasseurs pour lesquels le désert n'a pas de mystères ; j'en suis convaincu, ils réussiront à le rencontrer, et cela d'autant plus promptement qu'il doit avoir lancé dans toutes les directions des gens à votre recherche.
— Voulez-vous m'accorder une grâce 5 caballero? lui dit-elle en souriant.
— Parlez, senorita, ne savez-vous pas que je suis tout dévoué à votre cause?
— Si, je le sais, j'en ai la conviction intime; voilà pourquoi je vous adresse cette demande : je désire que ce jeune homme qui m'accompagne soit seul chargé de porter ma lettre; "il est intelligent, dévoué, il con-
naît le .désert; de plus, il est connu de quelques-uns des hommes de Valentin Guillois et, s'il en rencontre un sur sa route, ce sera une chance de plus pour que la lettre parvienne plus tôt à celui à qui je l'adresse.
— Que votre volonté soit faite en toute chose, seîlorita; ce jeune homme portera celte lettre ainsi que vous le désirez; je comptais, moi aussi, écrire un mot au chasseur pour l'instruire de ce qui s'est passé; mais je préfère vous laisser agir à votre guise et demeurer complètement neutre; j'ai eu le bonheur de vous être utile, senorita, cela me suifit.
— Je crois qu'il vaut mieux que cela soit ainsi, senor; certainement, vous n'auriez jamais écrit de vousmême ce que moi j'ai écrit, dit-elle avec un sourire charmant.
— ■ Quand voulez-vous que parle ce garçon , senorita?
— Le plus tôt possible, dit-elle.
— Afin d'être plus vite de retour?
La jeune fille sourit sans répondre.
— Soit, senorita, reprit le capitaine, il partira tout de suite, devant vous.
Le capitaine s'approcha de la porte qu'il ouvrit, et fit un signe au lieutenant Margottet, lequel se promenait gravement à quelques pas de là en fumant un cigare.
Le lieutenant se hâta d'accourir.
— Lieutenant, faites seller à l'instant un bon cheval, dit le capitaine, et, se tournant vers le Pelon :'Tu sais monter à cheval, garçon? lui demanda-t-il.
— Je suis le fils d'un Gambucino! dît-il fièrement.
— Oh! alors, je suis tranquille, fit le capitaine en souriant, as4u des armes ?
— Oui, capitaine, fusil, revolvers et bowie-kniff.
— Bon; tu n'as besoin que d'une gibecière avec des vivres alors, prépare-toi; dès que le cheval sera sellé, vous le ferez conduire ici, lieutenant; on apportera en même temps une gibecière et une gourde. Allez et qu'on se hâte.
Cinq minutes plus tard, un magnifique cheval noir piaffait devant la hutte, tenu en bride par le lieutenant en personne.
— Voici la lettre, Léon, dit dona Rosario au jeune homme, dont le visage rayonnait de fierté et de joie d'être chargé de cette mission de confiance; il faut que tu la remettes à Valentin Guillois lui-même.
— Comptez sur moi, senora, répondit le jeune homme, je la lui remettrai ou je mourrai.
— Va, Léon, va, mon ami, mon frère, va et que Dieu te guide.
Le jeune homme la salua respectueusement et se mit en selle avec une légèreté et une grâce qui firent bien augurer du succès de sa mission.
Certes, s'il avait pu voir ce fier et beau jeune homme, au regard étincelant, aux gestes gracieux et si solidement campé sur son cheval, le capitaine Kild n'aurait pu reconnaître ce misérable Pelon, qu'il était accou-. tumé à traiter avec tant de mépris.
C'est qu'alors ie jeune homme était esclave, il jouait
LE SAUT DE i/ÉLAN 63
un rôle, au lieu que maintenant il était libre et il sentait qu'il était homme.
Il prit congé de dona Rosario par un salut respectueux, s'inclina devant le capitaine, et, mettant son cheval au galop de chasse, il sortit du camp, dont les barrières s'étaient ouvertes devant lui.
Cinq minutes plus tard, il avait disparu au loin dans la plaine.
— Voilà un joli garçon el qui me plaît beaucoup, dit gaiement le capitaine, et, se tournant vers dona Rosario : Êtes-vous satisfaite, senorita, ajouta-t-il, ai-je bien tenu mes promesses de cette nuit?
— Oh! oui, senor, vous êtes loyal et généreux, et ma reconnaissance pour vous est grande.
— A présent, je n'ai plus qu'à vous engager à prendre patience, tout dépend de votre courrier,
— J'attendrai son retour avec confiance, senor.
Le capitaine salua respectueusement dona Rosario, et se retira après avoir touché de ses lèvres la main qu'elle lui tendait.
— senora, ditHarriett Dumbar dès qu'elle fut seule avec sa maîtresse, que Léon est devenu beau tout à coup!
Dona Rosario l'embrassa en souriant.
— C'est qu'il est de la race des aigles, répondit-elle; maintenant qu'il est libre, il sent que les ailes lui poussent.
Nous abandonnerons pendant quelque temps le camp des Bois-Brûlés et nous nous attacherons aux pas du Pelon.
Le jeune homme ne s'était pas vanté, en répondant fièrement au capitaine : je suis le fils d'un Gambucino; non-seulement il montait à cheval comme un centaure, ce qui est commun au Mexique, mais encore,, malgré sa jeunesse, il avait à peine dix-huit ans, il possédait une connaissance approfondie du désert.
Les courses nombreuses faites en compagnie de son père qui, la plupart du temps, l'emmenait dans ses expéditions, l'avaient de bonne heure familiarisé avec toutes les difficultés de la vie de coureur des bois ; il savait découvrir une piste et la suivre, et, ce qui était plus précieux encore, se diriger presque à coup sûr dans les forêts les plus sombres, comme dans les prairies couvertes des plus hautes herbes.
De plus, il était brave, prudent, avisé, connaissait parfaitement le maniement des armes qu'il portait et dont il se servait en véritable chasseur.
Doîia Rosario avait donc eu raison de mettre sa confiance en lui.
Après avoir quitté le camp des aventuriers, le Pelon continua à galoper jusqu'à ce qu'il se trouvât complètement isolé dans la plaine.
Alors il s'arrêta et essaya de s'orienter.
Les herbes poussaient drues dans la prairie; elles étaient si hautes, que c'était à peine si, en se haussant sur ses ôtriers, le jeune homme, qui cependant avait une belle taille, parvenait à faire émerger sa tête au-dessus de ces grandes herbes. Le calme le plus profond régnait dans la prairie, nul bruit n'en troublait le silence.
Le jeune homme connaissait parfaitement la position des divers camps; il essaya de déterminer leur situation exacte, afin de pouvoir, dans son esprit, rétablir la position de celui des chasseurs, vers lequel il voulait se diriger.
Ce fut un travail long et difficile, mais dont cependant probablement il sortit à son honneur; car un sourire de satisfaction plissa ses lèvres.
— C'est vers le nord-est qu'il faut me diriger, dit-il; en ayant soin de tenir toujours ouvert un peu sur ma droite l'écartement de ces deux hauts sommets; dont l'un est évidemment le Voladero de l'Ours-Gris, que Blue-Dewil m'a décrit si souvent et* dont il me parlait encore hier pendant la marche, en me le désignant du doigt avec intention; c'est là sans doute que j'aurai des nouvelles de l'homme que je cherche; Blue-Dewilnefait ni ne dit jamais riensans raison. Rendons-nous donc au Voladero de l'Ours gris ; mais d'abord, afin d'être dispos et de n'avoir plus besoin de m 'arrêter, je vais déjeuner, car j'ai grand'faim; d'ailleurs, ajouta-t-il en levant les yeux vers le soleil ; il est près de dix heures et demie.
Après avoir raisonné ainsi, le Pelon, fort satisfait de ses conclusions, mit pied à terre, enleva, le mors à son cheval, lui donna la provende que l'animal se mit à attaquer à pleine .bouche, puis il s'assit sur l'herbe, posa son fusil à portée de sa main, ouvrit sa gibecière, étala, avec complaisance ses provisions devant lui, et commença à manger comme on mange à son âge, c'est-àdire de fort bon appétit.
* Tout en mangeant et sans perdre un coup de dent, le jeune homme réfléchissait profondément; ce qui ne l'empêchait pas de tenir les oreilles au guet, afin de saisir le moindre bruit suspect.
Mais rien ne troublait le calme majestueux de l'immense océan de verdure, au fond duquel il était pour ainsi d i re "siib me rgé .
Il termina donc paisiblement et sans être inquiété son déjeuner' qui, du reste, ne dura pas plus de vingt minutes,
' Le cheval et le cavalier se trouvèrent avoir terminé leur repas en même temps.
Le jeune homme renferma les vivres qui lui restaient dans sa gibecière, but un coup à sa gourde, remit lïï mors à son cheval et sauta en selle.
Après avoir jeté un regard investigateur autour de lui, il se remit en route en coupant la plaine en biais, afin de se mettre dans la direction qu'il avait résolu de suivre.
ïl marcha ainsi pendant près de deux heures, sans
que rien ne vînt troubler la monotonie de son voyage.
Au bout de deux heures, il atteignit le couvert; une immense forêt s'étendait devant lui ; le jeune homme, après avoir attentivement examiné Técorce des arbres, certain de ne pas s'être trompé, s'enfonça résolument sous le couvert, en suivant une sente de bêtes fauves assez large pour que plusieurs cavaliers pussent y passer de front.
Du reste, des cavaliers avaient récemment passé là;
les sabots des chevaux étaient encore visiblement tracés dans la terre molle de la sente.
Le jeune homme s'avançait ainsi avec des précautions extrêmes, lorsqu'un bruit assez fort et ressemblant à la course désordonnée d'une bête fauve, se fit entendre à une assez courte distance de l'endroit où il se trouvait; puis, presque aussitôt, un coup de feu retentit suivi immédiatement d'un, cri de douleur et d'un blasphème.
Le Pelon tressaillit, il lui avait semblé reconnaître la voix de Thomme qui avait crié.
Le jeune homme fit entrer son cheval au milieu des •fourrés, dans lesquels il disparut aussitôt, mit pied à tefre, attacha solidement son cheval et, armant son fusil, il se glissa comme un serpent à travers les halliers.
Après avoir marché pendant quelques instants, un bruit de voix lui fit dresser l'oreille ; bientôt il fut assez proche pour entendre ce qui se disait.
— Ah ! Demonio! disait une voix railleuse, je te tiens cette fois!
— Pas encore! répondit une autre voix sur le même ton ; c'est toi, chien, qui vas mourir ! t
Le Pelon continuait d'avancer avec* une précaution extrême; il aperçut alors deux hommes; l'un était embusqué derrière un arbre; celui-là, le jeune homme ne put le voir, mais sa voix l'avait fait tressaillir; quant à l'autre, il était à demi-couché derrière son cheval mort et tenait son fusil épaulé; celui-ci, le jeune
homme le reconnut avec un frémissement de haine, c'était le Chacal.
Les deux ennemis se trouvaient occuper chacun l'extrémité opposée d'une clairière de peu d'étendue.
Le Pelon obliqua légèrement sur la gauche, de façon à se trouver directement à la droite du bandit; il épaula son fusil, et sortant bravement du couvert sous lequel il était abrité :
— Tu mens, Chacal! cria-t-il résolument, c'est toi qui vas mourir.
Le bandit releva légèrement la tête, et reconnaissant le jeune homme :
— Ah! serpent! s'écria- 1— il, à toi d'abord!
Mais avant qu'il eût eu le temps de changer la direction de son arme, le jeune homme, qui savait à qui il avait affaire, lâcha la détente.
Le coup partit, le bandit roula sur le sol sans pousser un cri, la balle lui avait fracassé le crâne.
Au même instant, l'homme qui se tenait embusqué derrière un arbre s'élança les bras ouverts au-devant du jeune homme en criant d'une voix étranglée par l'émotion :
— Mon fils ! mon fils !
— Mon père ! s'écria le Pelon.
Et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
— Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda tout à coup une voix railleuse, on se tue et on s'embrasse ici ! Qu'est-ce que cela signifie ?
Les deux hommes se retournèrent.
Blue-Dewil, les deux mains appuyées sur le canon de son fusil, les examinait d'un air narquois,
— Cela signifie, maître Blue-Dewil, dit le Gamburino, dont le visage élait inondé de larmes, cela signifie que je viens de retrouver mon fils.
— Et de tuer le Chacal du même coup; excellente affaire; et moi qui me hàlais d'accourir pour vous donner un coup de main; ce n'était pas la peine de me tant presser.
— Ce n'est pas moi qui ai tué le Chacal.
— Oui donc alors?
— C'est moi, maître Blue-Dewil, dit le jeune homme en s'inclinant.
— Tu as bien fait, garçon ; c'est un mauvais drôle de moins, répondit le lieutenant; j'ai toujours dit que l'on ferait quelque chose de toi.
Le père et le fils s'embrassèrent.
— Ah ça, continua Blue-Dewil, comment diable te trouves-tu ici?
— Je cherche Valentin Guillois.
— Pourquoi faire ?
— Pour lui remettre une lettre très-pressée,
— Et tu massacres les bandits en faisant tes commis* sions? Sais-tu ce qu'est devenue dona Rosario?
— Ne me l'aviez-vous pas confiée, lieutenant?
— Oui, fit-il en fronçant le sourcil ; et je commence à croire que j'ai eu tort.
' — Ne vous hâtez pas de m'accuser, lieutenant ; vous vous en repentiriez bientôt.
70 LES BOIS -BRUL liS
— Pourquoi cela?
— Parce que je ne J'ai pas quittée une seconde.
— Est-ce bien vrai ce que tu me dis là?
— Mon fils ne sait pas mentir, dit nettement le Gambucino.
— Je le sais; aussi je le crois, répondit Blue-Dewil.
— La lettre que je porte au Chercheur-de-Pistes est de dona Rosario.
— Elle est donc en sûreté ?
— Oui, mais ce n'est pas la faute de Brown, votre homme de confiance, car il vous a lâchement trahi.
— J'en ai eu le soupçon ; ah 1 le misérable ! si jamais il tombe entre mes mains...
— Ce sera facile, il est prisonnier.
— Que s'est-il donc passé?
— Valentin Guillois vous le dira; conduisez-moi auprès de lui.
— C'est juste; laisse-moi visiter les poches de ce drôle et je suis à toi.
Le lieutenant retourna consciencieusement les poches du Chacal, s'empara d'un portefeuille gonflé de papiers, puis, revenant près du jeune homme :
— En route, dit-il, nous avons une longue course. à faire ; as -tu un cheval?
— Oui, caché là tout près.
— Tant mieux, mets-toi en selle et partons.
RETOUR AU VOLADERO DE L*OURS'GfciS
Lorsque Valentin Guillois avait appris la disparition incompréhensible de dona Rosario, il avait été saisi d'une violente douleur,
Benito Ramirez était comme fou.
Blue-Dewil lui-même, l'homme froid et sévère, dont
l'impassibilité ne se démentait jamais, était en proie à
. une surexcitation nerveuse d'autant plus effrayante,
qu'il craignait intérieurement d!être la cause indirecte
de cette terrible catastrophe, h cause de la confiance
qu'il avait mise, peut-être ù la légère, dans un homme
. qui ne lui avait jamais donné de véritables garanties
de fidélité.
Comme le voit le lecteur, Blue-Dewil n'était pas loin de la vérité. En effet, si Brown n'avait pas réussi à remettre la malheureuse jeune fille entre les mains du
capitaine Kild, ce n'était pas faute d'avoir essayé de le faire.
Il fallait immédiatement se mettre à la poursuite des ravisseurs de la jeune fille* Malheureusement Valentin Gruillois était retenu par des devoirs impérieux; il fut donc obligé de confier à d'autres le soin de faire ces recherches : Belhumeur, Blue-Dewil, Benilo Ramirez, Navaja le Gambucino, s'élancèrent dans des directions différentes avec l'ardeur de limiers prenant la voie.
Valentin Guillois remarqua avec surprise que Curumilla ne témoigna aucun désir de se mettre à la recherche de la jeune fille.
Cependant lorsque la disparition de dona Rosario avait été constatée, le Chef, après avoir sérieusement étudié les empreintes laissées devant la grotte parles ravisseurs, s'était jeté dans les fourrés qu'il avait explorés avec la plus minutieuse attention; puis, après une absence de plus d'une demi-heure, le Chef avait reparu.
— Eh bien, Chef? lui avait demandé Valentin.
— Très-bon! avait répondu Curumilla, avec une expression singulière.
Et il avait continué sa route vers le camp.
Valentin n'avait pas insisté ; il connaissait le Chef depuis trop longtemps pour songer à lui faire la plus légère observation; il savait que Curumilla était dévoué autant que lui-môme aux malheureux enfants de don Luis; il supposa que le Chef mûrissait un projet dans sa tête et il se lut.
LE SAUT DE i/ÉLÀN 73
Tous deux rentrèrent au camp.
La résistance avait cessé; les Indiens Corbeaux se livraient au pillage avec toute l'ardeur de voleurs émérites. Valentin les laissa faire.
Anhimicki avait scrupuleusement tenu les conventions du traité fait avec Valentin': aucune femme n'avait été menacée ni même insultée par un mot ou par un geste ; elles se tenaient groupées dans un angle du camp sous la surveillance de deux chasseurs.
Les malheureuses tremblaient à la fois de terreur et de froid; il était urgent de leur venir en aide.
Valentin prit le chef Corbeau à l'écart, et tous deux causèrent pendant quelques minutes à voix basse, puis ils se séparèrent en se serrant la main.
Valentin avait tout simplement demandé à Anhimicki de laisser les femmes et les enfants reprendre les vêtements qui leur appartenaient.
Le chef Corbeau, très-satisfait du concours que les chasseurs lui avaient prêté, et tout enorgueilli du triomphe qu'il avait obtenu sur ceux qu'il considérait comme ses ennemis; charmé de plus de l'abandon que Valentin lui avait fait de tout le butin, s'était montré de bonne composition et avait accédé gracieusement à la demande du Chercheur-de-Pistes.
Anhimicki comprenait de quel avantage il était pour lui de ne pas se brouiller avec son puissant allié; inté- , rieucement il savait très-bien, que livré à ses propres forces, jamais il n'aurait réussi à s'emparer du camp dès chasseurs; il se hâta donc de donner l'ordre à ses guer-
ni. 5
riers de respecter scrupuleusement tous les objets appartenant aux femmes et aux enfants.
Cet ordre fut obéi à la lettre.
Les /vêtements des femmes se trouvaient entassés dans deux wagons qui furent aussitôt mis k part.
Valentin Guillois réunit les chasseurs ; il fit charger les paquets sur plusieurs mules; puis, après avoir fait ses adieux au Chef Corbeau, il s'éloigna avec sa troupe, au milieu de laquelle, les femmes et les enfants étaient placés,
Les chasseurs prirent aussitôt la direction du Voladero de F Ours-Gris,
La distance était assez rapprochée,
Le Voladero formait à peu près le sommet du triangle formé par les camps indiens, celui des Bois-Brûlés et celui des émigrants.
La première fois que les chasseurs avaient rencontré les émigrants, ceux-ci se trouvaient à environ six lieues en arrière du Voladero ; obligés dans leur marche à de nombreux détours, et ne s'avançant que très-lentement, les émigrants n'avaient dépassé que de deux lieues et demie tout au plus le Voladero, à la hauteur duquel ils étaient obligés de se tenir, pour arriver à la rivière Jourdan; le trajet, heureusement pour les femmes et, les enfants, n'était donc pas long; cependant elles ne l'accomplirent qu'au prix de fatigues et de difficultés extrêmes.
- Les malheureuses femmes ne savaient entre les mains de qui elles étaient tombées; elles se figuraient n'avoir
/LE SAUT DE i/ELAN 75
fait que changer de maîtres; aussi leur terreur était-elle extrême et marchaient-elles en pleurant et sanglotant, sans qu'il fût possible de les consoler.
Ce à quoi du reste les chasseurs ne s'occupaient que médiocrement; car ils avaient fort à faire à se diriger dans les ténèbres; et surtout à empêcher les mules de rouler au fond des précipices, qu elles étaient contraintes de côtoyer continuellement .
Enfin, vers sept heures du matin, on atteignit le Voladero.
Valentin avait été obligé de faire de nombreux détours afin de trouver une entrée par laquelle les femmes pussent pénétrer sans trop de peine dans les souterrains.
Le chasseur fit allumer de grands feux dans plusieurs grottes communiquant entre elles; les femmes et les enfants furent placés dans la grotte la plus éloignée. On étendit de l'herbe sèche et des couvertures pour leur faire des lits ; leurs vêtements furent déchargés dans cette grotte et mis à leur disposition, puis, sur Tordre de Valentin, les chasseurs se retirèrent, et les laissèrent libres de se livrer au sommeil, dont elles devaient avoir un si grand besoin, après tant de fatigues.
Valentin Quillois s'installa avec tous ses chasseurs dans la grotte que le lecteur connaît déjà; un quart d'heure plus tard, excepté lé Chercheur- de-Pistes assis près d'un feu, la tête dans la main et livré à de prô* fondes et tristes réflexions, tous les habitants du Voladero étaient plongés dans un lourd sommeil.
Vers dix heures du matin Belhumeur rentra.
Valentin releva la tête.
Le chasseur vint s'asseoir près de lui.
— Quoi de nouveau? lui demanda Valentin au bout d'un instant.
— Pas grand'chose, une certitude seulement.
— Laquelle?
— Dona Rosario et les personnes qui raccompagnent ne sont pas retombées aux mains du capitaine Kild.
— Qui vous fait supposer cela, mon ami? demanda vivement Valentin.
— Ce n'est pas une supposition, c'est une certitude.
— Alors comment Tavez-vous acquise?.
— Je me suis mis sur la piste des bandits; d'abord j'avais étudié les empreintes laissées autour de la grotte dans laquelle dona Rosario s'était réfugiée; les empreintes me conduisirent dans la forêt où je ne tardai pas à les perdre complètement sans qu'il me fût possible de les retrouver; je les abandonnai donc pour me mettre sur la piste des bandits. , .
En ce moment Curumilla se leva et vint s'accroupir près du feu.
Le chasseur, après avoir échangé une poignée de main avec le Chef, continua son récit.
— Cette piste me conduisit au nouveau camp établi par le capitaine et placé dans une position très-habilement choisie; il est presque inexpugnable.
— Comment, le Capitaine a établi un nouveau camp?
dit Yalentin avec surprise ; il ne doit pas cependant avoir beaucoup de monde avec lui.
— Vous vous trompez, mon ami, il en a plus que vous ne supposez; remarquez qu'on a tué très-peu de bandits; après les premiers coups de feu ils se sont débandés, ont fui dans toutes les directions ; mais aussitôt le péril passé, le sang-froid leur est revenu, et l'instinct de la conservation aidant, ils ont retrouvé les traces de leur deuxième camp et ont rallié ; leur capitaine, qui entre parenthèse, a réussi à sauver tous ses objets les plus précieux.
— Combien croyez-vous qu'il lui reste d'hommes? " — De quarante-cinq à cinquante.
— Tant que cela?
— Songez que ce n'est que la moitié à peu près de leur premier effectif,
— C'est juste; ainsi vous êtes certain que dona Rosario n'est pas dans ce nouveau camp?
— Très-certain, il n'y a pas une seule femme.
— Pourtant vous n'avez pas pénétré dans le camp?
— Je m'en suis bien gardé.
— Comment alors avez- vous pu savoir cela?
— Très-facilement; le capitaine a envoyé quelques hommes pour faire des abatis, afin de dégager les abords de son camp; je me suis emparé à Pimproviste de l'un des travailleurs, et, le couteau sur la gorge, je l'ai interrogé;. le drôle a bien essayé de résister et de se débattre, mais finalement il a été contraint d'obéir; il ra'a avoué que toutes les femmes avaient été enlevées
par les Indiens; et comme je lui disais que je ne le croyais pas et que je le piquais un peu fort de la pointe de mon couteau, il me dit : Vous n'avez qu'à regarder, il n'y a dans tout le camp qu'une seule tente à un seul piquet, et encore elle n'est pas tout à fait installée, où voulez-vous que des femmes, s'il y en avait avec nous, puissent se cacher? C'était vrai, je fus obligé d'en convenir, et comme j'avais promis la vie sauve ace drôle, je me contentai delui donner quelques bourrades et je le fâchai ; puis je suis revenu près de vous, pensant vous donner une bonne nouvelle, ou tout au moins, un renseignement qui vous serait agréable; c'est déjà quelque chose d'avoir la certitude que ce vieux drôle de capitaine Kild n'a pas ressaisi sa proie.
— Oui, et je vous remercie, Belhumeur, vous avez fait pour le mieux, mon ami; ce renseignement a vraiment sa valeur; mais, hélas! que sera devenue la pauvre enfant pendant cette horrible nuit ?
— Elle n'était pas seule, mon ami.
— Je le sais, une autre jeune fille comme elle l'accompagnait, il y avait aussi un jeune homme, presque un enfant.
— Blue-Dewil prétend que cet enfant est très-brave, très-intelligent, très au fait des choses du désert, et surtout dévoué à dona Rosario.
— Je l'admets, monami ; mais quelle protection efficace aura-t-elle pu trouver près de cet enfant ?
— Le fait est, dit Belhumeur en hochant la tête, que cela me semble asse? difficile,
Le Castor parut en cet instant
— D'où venez-vous donc, mon ami? lui demanda Valentin,
— Je viens de faire une battue aux environs et je crois que j'ai eu raison.
— . Expliquez-vous.
— Après avojr fureté dans les halliers et les broussailles pendant assez longtemps, la pensée me vint de monter dans cette espèce de niche que Ton nomme, je ne sais trop pourquoi, la Chaire-du-Diable, et du haut de laquelle'on domine tous les environs aussi loin que la vue peut s'étendre.
— Eh bien?
— Eh bien, j'ai aperçu dans le défilé du Bison-Rouge une longue file de^ cavaliers qui s'avancent sur quatre de front avec une allure toute militaire, ce qui m'a assez inquiété; malheureusement le brouillard qui couvre les bas-plateaux et s'élève des vallées m'a empêché de les distinguer aussi clairement que je l'aurais voulu; seulement j'ai cru les reconnaître pour des Bois-Brûlés; et ce qui m'a inquiété, c'est que par la direction qu'ils suivent, ils passeront inévitablement à moins de cent pas de l'endroit où nous sommes.
— Oh! oh! fit Valentin en fronçant le sourcil, voilà qui est sérieux.
Curumilla se leva.
— Pas inquiet pour l'Eglantine des bois, dit-il, c'est ainsi que le Chef nommait dona Rosario, pas inquiet, mon frère verra bientôt.
— Vous savez donc quelque chose, Chef? s'écria Valen lin avec émotion.
— Pourquoi Curumilla ignorerait-il, n'a-t-il pas des yeux? Curumilla sait tout, Valentin suppose-t-il que Curumilla serait ici s'il ne savait pas? que mon frère ne soit plus inquiet de TEglantine des bois ; bientôt grande joie pour lui.
Après avoir soigneusement examiné son fusil le Chef se dirigea vers l'entrée de la grotte.
— Où va mon frère? demanda Valentin.
— Curumilla, bons yeux, répondit le Chef, il va reconnaître les cavaliers aperçus par le Castor.
— Bon, mon frère n'oublie rien; répondit en souriant Valentin.
— Pardieu! vous avez là une excellente idée, Chef, lui dit le Castor.
L'Indien fit la grimace qui lui tenait lieu de sourire, puis il sortit.
— Maintenant, dit Valentin en se levant, je crois qu'il serait temps de nous occuper de ces pauvres femmes que nous avons été assez heureux pour délivrer cette nuit,
— Oui, fît observer Belhuraeur, car je les suppose fort effrayées de leur nouvelle situation; d'autant plus qu'elles ignorent encore en quelles mains elles sont tombées.
— Le plus pressant serait, je crois, de leur donner des vivres, reprit Valentin; malheureusement je suis si préoccupé de mes propres affaires, que j'ai complètement oublié de leur en faire préparer*
— Ne vous inquiétez pas de cela, Valentia; dit le Castor, j'y ai songé, moi ; je n'ai pas voulu, dans l'état où je vous voyais, vous tourmenter de ces détails ; si Belhumeur consent à me donner un coup de main, nous pourrons leur distribuer du biscuit, de la bouillie de maïs, de la venaison froide, des pommes de terre cuites sous la cendre et un peu d'eau de Smilax ; cela suffira pour le premier repas, plus tard nous verrons à nous arranger autrement.
— Oui, fit Belhumeur; il s'agit d'aller au plus pressé,
— Je vous remercie, Castor, de m'avoir si bien remplacé, dit Valenfin; je vous avoue que pendant cette affreuse nuit je n avais plus la tête à moi.
— Bon, je comprends cela, mon ami, répondit le Castor; mais les paroles du Chef ont dû vous tranquilliser.
— En effet, mon ami, car je sais que Curumilla est un homme sur les lèvres duquel un mensonge n'a jamais trouvé place; maintenant je suis rassuré et j'attends avec patience.
— Dieu n'abandonne jamais les braves gens, dit Belhumeur; j'étais convaincu qu'il n'arriverait rien de fâcheux à dona Rosario.
Valentin sourit avec mélancolie.
— Aide-toi, le ciel t'aidera, dit le proverbe, murmura le Chercheur-de-Pistes ; nous avons fait notre devoir, attendons avec confiance ce que Dieu décidera*
11 y eut un instant de silence, puis il reprit en se levant :
— Allons rassurer ces malheureuses femmes.
— Et surtout les nourrir.
— Venez, Belhumeur, dit le Castor.
Tous deux sortirent d'un côté, tandis que Valentin se dirigeait vers la grotte dans laquelle les femmes avaient été placées.
Lorsqu'elles aperçurent le Chasseur, elles s'approchèrent de lui tremblantes, mais déjà presque rassurées par l'expression de sympathique bonté répandue sur sa franche et loyale physionomie.
— Mesdames, dit Valentin en français, langue que toutes ces jeunes filles comprenaient, bannissez toute crainte, vous n'êtes tombées au pouvoir ni de bandits ni de marchands d'esclaves ; cette nuit, en attaquant le camp du capitaine Kild, nous n'avions pas d'autre but que celui de vous soustraire à son pouvoir et de vous rendre à vos familles qui sans doute vous pleurent et désespèrent de vous revoir jamais.
Des pleurs et des sanglots l'interrompirent. Valentin laissa à cette douloureuse émotion le temps de se calmer, puis il reprit:
— Vous êtes libres, je voudrais dès aujourd'hui vous reconduire aux établissements; mais de graves motifs me contraignent à différer pendant quelques jours encore votre retour dans vos familles ; rassurez-vous donc, reprenez votre gaieté, et, s'il est possible, votre heureuse insouciance; avant peu vous serez dans les bras de vos parents; je vous donne ma parole d'honnête homme et de loyal chasseur que vous n'avez plus rien à redouter ni de votre odieux ravisseur ni de personne; et que vous
trouverez en nous des amis et des protecteurs dévoués; nul dans le désert n'a jamais, Peau-Rouge ou Visage- Pàle, osé metlre en doute la parole de Valentin Guillois.
— Valentin Guillois ! s'écrièrent toutes les femmes en joignant les mains; vous êtes Valentin Guillois !
— Oui, reprit-il simplement; et, je vous le répète, vous pouvez vous fier à ma parole.
— Oui, monsieur, répondit une jeune fille au nom de ses compagnes, nous avons foi en vous! Votre nom nous est connu ! Souvent nous l'avons entendu prononcer et toujours comme étant celui d'un honnête homme ; nous nous fions entièrement à. votre promesse; l'immense service que vous nous rendez, nous ne l'oublierons jamais; nous vous en conserverons une éternelle reconnaissance.
— Ainsi, dit-il en souriant, vous attendrez sans trop d'impatience l'heure du départ, que, je me hâte de vous le dire, je presserai autant que cela me sera possible.
— Placées sous la sauvegarde de votre honneur, monsieur, nous ne serons ni inquiètes, ni impatientes; nous savons que vous ferez réellement ce que vous
nous promettez si loyalement.
— À la bonne heure, fit-il en se frottant légèrement les mains; et pour commencer, vous allez déjeuner; car vous devez avoir faim,
— Les bonnes paroles que vous nous avez dites nous ont rendu l'appétit; répondit en souriant la jeune fille qui, jusque-là avait parlé au nom de ses compagnes.
— Voici précisément deux de mes compagnons qui vous apportent des vivres; dit Valentin en désignant les deux chasseurs qui entraient chargés de victuailles.
— Approchez, approchez, mesdames; ditBelhumeur en riant.
— Un instant encore, dit Valentin; mesdames, reprit-il, ces deux chasseurs vous fourniront chaque jour les vivres nécessaires, que nous vous laisserons le soin d'assaisonner à votre goût ; cela vous occupera, et vous fera paraître le temps moins long; fît-il en souriant; vous êtes libres de vous promener dans ces grottes, mais je ne vous engage pas à essayer d'en sortir, dans l'intérêt de votre sûreté; j'ai fait déposer ici, ajouta-t-il en montrant l'amas de paquets de toutes sortes et de toute grandeur, empilés dans un coin de la grotte, les vêtements et les différents objets qui vous appartiennent; vous n'aurez qu'à chercher chacune votre bien. Aucun des hommes de ma troupe ne viendra vous déranger ni vous tourmenter ici, excepté moi, quelquefois, pour prendre de vos nouvelles ; et ces deux chasseurs, mes amis, qui veulent bien se charger de vous fournir chaque jour, le bois, l'eau, les torches et les vivres qui vous sont nécessaires ; le logis n'est pas somptueux, il est même un peu triste, mais il est sûr; je vous le répète, dans quelques jours vous le quitterez pour retourner dans vos familles. Nous nous entendons bien maintenant, n'est-ce pas?
— Oh! oui, monsieur.
— Nous sommes heureuses.
— Nous vous remercions de voire générosité.
— Noire reconnaissance sera éternelle.
— Que Dieu vous récompense 1
Ces différentes paroles s'échappaient à la fois de tous ces cœurs si gonflés de tristesse quelques instants auparavant, et que maintenant la joie inondait.
— C'est bien, reprit-il en souriant; et maintenant, bon appétit, buvez, mangez et ne vous inquiétez de rien; bientôt vos souhaits les plus chers seront accomplis.
Et saluant ces pauvres femmes auxquelles il venait de rendre l'espérance, c'est-à-dire presque le bonheur; et qui se pressaient autour de lui avec une joie naïve et confiante ; il se retira, laissant le Castor et Belhumeur procéder à la distribution des vivres.
Les chasseurs s'étaient éveillés, ils vaquaient aux travaux du matin; c'est-à-dire que les uns avaient été soigner les chevaux dans les grottes spéciales où on les tenait renfermés, les autres, allaient chercher de l'eau, du bois sec ; quelques-uns enfin s'occupaient activement à préparer le repas du matin.
Lorsque Valentin Guillois parut dans la grotte, la plus grande activité y régnait. Chacun s'occupait sérieusement do son affaire, sans tumulte et presque sans bruit.
L'arrivéeduChercheur-de-Pistes fut saluée par d'unanimes acclamations, chacun s'empressait autour de lui pour lui serrer la main et lui souhaiter le bonjour; Valentin répondait en souriant et avait un mot aimable pour tous.
Vers midi le repas se trouva prêt et le déjeuner commença.
Les chasseurs s'étaient groupés par huit ou dix et mangeaient ensemble en riant et en plaisantant.
Valentin Guillois, Belhumeur et le Castor étaient seuls autour d'un feu; eux aussi mangeaient, mais silencieusement et d'un air préoccupé.
Ce fut Belhumeur qui rompit le silence.
— A propos, dit-il, il nous manque du monde; je ne parle pas du Chef, je sais où il est allé; mais je ne vois, ni Navaja, ni l'ex-lieutenant du capitaine Kild, comment le nommez-vous donc déjà, Valentin?
— Blue-Dewil; dit le chasseur.
— C'est cela, Blue-Dewil, ni Benito Ramirez; estce qu'ils ne sont pas encore revenus?
— Non, pas encore.
— Voilà qui est singulier, fit Belhumeur.
— Eh, tenez, quand on parle du loup, on en voit la queue, dit le Castor. Voici Ramirez.
En effet le jeune homme entrait en ce moment; il vint s'asseoir silencieusement entre Belhumeur et le Castor, mais au lieu de se mettre à manger il demeura triste, sombre et absorbé dans ses réflexions.
— Vous n'avez rien découvert? lui demanda Valentin.
— Rien; répondit le jeune homme avec découragement.
— Allons, mon cher Octavio ; dit le chasseur en lui posant doucement la main sur l'épaule; ne vous laissez pas abattre ainsi ; soyez homme !
— Je souffre, j'ai le cœur brisé! murmura- t-il avec découragement, en hochant la tête.
— Courage, ami, dona Rosario est en sûreté ; il ne lui est rien arrivé de fâcheux.
— Vous en êtes certain? s'écria-t-il en relevant vivement la tête.
— Très-certain.
— Comment le savez-vous? demanda-t-il avec insistance vous avez de ses nouvelles?
— Je ne le sais pas ; mais j'ai de ses nouvelles.
— Vous parlez par énigmes.
— Je parle comme je peux, mon artfi.
— Mais enfin qui vous a donné de ses nouvelles ?
— Curumilla.
— Le Chef, notre ami?
— Lui-même.
— Il a donc vu doiia Rosario?
— Je ne le crois pas.
— Alors comment peut-il savoir qu'elle est sauve ?
— Ceci je l'ignore ; à part une courte reconnaissance, Curumilla, si actif et toujours si pressé de se mettre en avant, ne m'a pas quitté une seconde.
— En effet; dit Ramirez d'une voix sombre ; j'ai remarqué cela; cette conduite m'a paru extraordinaire de sa part.
— Et à moi aussi.
— Est-ce que le Chef haïrait dona Rosario?
—Vous êtes fou, mon ami; il l'aime, presque autant
que je l'aime moi-même.
— Soit; mais puisque, à part cette courte reconnaissance que je me rappelle parfaitement, il ne vous a pas quitté, comment a-t-il pu savoir?
— Ah I voilà ce qui me confond ; Curumilla possède des moyens d'Investigations que je ne puis comprendre ; depuis près de vingt-cinq ans que nous vivons côte à côte, le fait qui se présente aujourd'hui s'est présente plus de cent fois, et jamais il ne s'est trompé; ce qu'il, m'a annoncé, s'est toujours réalisé avec une exactitude mathématique, qui déroute tous mes calculs et toutes mes suppositions.
— Mais enfin que Vous a-t-il donc s annoncé, mon ami?
— Il m'a dit, il y a une heure à peine, là, où nous sommes assis : Ne vous inquiétez pas, j'ai bien vu; dofia Rosario est en sûreté; aujourd'hui, vous aurez de ses nouvelles et vous la verrez,
— Il a dit cela ?
— En propres termes, ces messieurs étaient présents.
— C'est vrai, firent les deux chasseurs.
— Pourquoi ne s'est-il pas expliqué davantage?
— Carumilla est un homme prudent; il ne dit jamais que ce qu'il trouve convenable de dire.
— Et vous ajoutez foi à ces nouvelles?
— Entièrement; je sais quelles sont vraies; Curumilla ne voudrait pas me tromper; jamais le mensonge n'a souillé ses lèvres ; pensez-vous que vous me verriez aussi résigné et presque gai, si je n'étais pas convaincu que le Chef m'a dit vrai?
— C'est juste, pardonnez-moi.
— Faites donc comme moi, mon ami; reprenez courage; attendez avec patience la réalisation des promesses du Chef. Mangez, ne serait-ce que pour vous soutenir; soyez homme.
— Vous avez raison, votre calme me fait honte; vous ne parleriez pas comme vous faites, si vous redoutiez un malheur,
— A la bonne heure ! vous comprenez à la fin; fit le Chasseur en riant.
— Allons, je ne sais pourquoi, votre conviction me gagne ; je me sens tout autre que je n'étais il y a un instant; je sens l'espérance rentrer dans mon cœur; oh ! que c'est bon, que c'est doux d'espérer, mon cher Valentin ; l'espérance c'est la vie, c'est la joie, c'est le bonheur!
— Bravo ! voilà comment fj'aime vous entendre parler ; à votre santé !
— A la vôtre; eh bien, oui, s'écria-t-il avec passion, pourquoi ne l'avouerai-je pas ? vous avez changé en joie ma tristesse; car vous êtes un grand médecin et un bon ami, Valentin.
— Et vous, vous êtes un fou, Octavio ; répondit le chasseur en riant.
Le repas, si mal commencé, se continua presque gaiement.
Le déjeuner était terminé, on allumait les pipes, lorsqu'un certain bruit se fit entendre au dehors, et trois hommes entrèrent dans la grotte-
Ces trois hommes étaient Blue-Dewil,Navaja le Garnbucino et le Pelon.
— Le Pelon 1 s'écria Ramirez en laissant tomber de surprise la cigarette qu'il était en train d'allumer.
Navaja semblait à moitié fou; la joie le faisait délirer; il riait et pleurait à la fois; et à chaque instant il serrait, à l'étouffer, son fils dans ses bras, et l'embrassait en répétant d'une voix joyeuse :
— G'est mon fils, compagnons ! mon fils Léon, qu'on m'avait enlevé! un brave enfant, il a tué le Chacal! embrasse-moi, petit ; encore ! encore ! il y a si longtemps que nous sommes séparés ! pauvre Léon, il a bien souffert; il a tué le Chacal, le bandit allemand ! brave Léon ! c'est mon fils, senor Valentin ; n'est-ce pas qu'il est beau et grand et fort? embrasse ton père, petit! ton père qui t'a si longtemps pleuré !
Puis peu à peu cette effervescence se calma; le Gambucino s'assit, appuya la tête dans ses mains , et se mit à regarder son fils avec une expression d'indicible amour, tandis que de grosses larmes coulaient le long de ses joues brunies, sans qu'il songeât à les essuyer.
Pendant ce temps, Ramirez disait à Valentin :
— C'est le Pelon, le jeune homme qui accompagnait dona Rosario, il doit savoir où elle est; faut-il l'interroger ?
— Il sait où elle est; dit alors Blue-Dewil; il ne Ta pas quittée un instant ; c'est un brave enfant ; il vient de la part de dona Rosario ; sur son chemin il a rencontré le Chacal, un des plus féroces bandits du capitaine Kild,
et ma foi, il Fa tué roide d'une balle dans le crâne.
— Il a une tête intelligente et une physionomie heureuse, dit Valentin qui, depuis quelques instants, examinait attentivement le jeune homme ; il me plaît beaucoup, il semble loyal.
— Il Test, appuya Blue-Dewil ; malgré son âge, on peut avoir confiance en lui,
— Interrogez-le donc, reprit nerveusement Ramirez.
— Vous avez raison; c'est ce que j'aurais dû faire beaucoup plus tôt ; mais il n'y a pas de temps perdu ; approchez, jeune homme; ajouta-t-il, en s'adressantau fils du Gambucino.
— A vos ordres, monsieur; répondit le jeune homme en s'avançant et saluant avec politesse.
— Vous avez, m'a-t-on dit, à me parler de la part d'une personne qui vous envoie vers moi?
— Oui, monsieur, répondit le Pelon, si vous êtes M- Valentin Gui Rois,
— Je suis Valentin Guillois, mon ami, parlez donc.
— Je suis chargé par ma maîtresse, dona Rosario de Prébois-Crancé de vous remettre une lettre.
— Votre maîtresse, ainsi que vous la nommez ; répondit en souriant Valentin, est-elle en bonne santé?
— Sa santé est excellente, monsieur; d'ailleurs, si vous voulez être assez bon pour prendre connaissance de cette lettre, vous apprendrez probablement tout ce que vous désirez savoir.
Il sortit la lettre de sa ceinture où il l'avait cachée, et jl la présenta à Valentin,
Celui-ci la prit d'une main que l'émotion faisait légèrement trembler et, invitant du geste le Pelon à le suivre, il se retira près de la large déchirure qui servait de fenêtre à la grotte, et décacheta la lettre qu'il commença aussitôt à lire.
Cette lecture fat longue; Valentin lorsqu'il l'eut terminée, la recommença; il semblait peser chaque mot, étudier chaque phrase; son visage ordinairement calme et impassible changeait à chaque instant d'expression. * Ses amis, qui de loin l'examinaient curieusement, étaient complètement déroutés.
Le chasseur replia enfin la lettre qu'il serra avec soin dans sa poitrine, et regardant le jeune homme bien en face :
— Pouvez-vous dire la vérité ? lui demanda-t-il.
— Je n'ai jamais menti; répondit-il nettement.
— C'est bien; fit lentement Valentin ; je me fie à vous ; ce que m'écrit dona Rosario est-il vrai?
— J'ignore ce que ma maîtresse vous écrit, monsieur, mais si elle vous dit dans sa lettre que Brown l'avait trahie; que sans le capitaine Griffiths, qui est venu généreusement à son secours, elle était perdue; que le capitaine la traite avec les plus grands égards et le plus profond respect; que c'est lui qui, sur sa demande, s'est empressé de me fournir les moyens de me rendre auprès de vous; que le capitaine Griffiths est un grand cœur et un loyal chasseur; si ma maîtresse vous dit tout cela, elle ne vous écrit que la plus stricte vérité.
Valentin Guillois avait écouté le jeune homme avec
la plus sérieuse attention ; lorsqu'il se tut, il demeura un instant pensif, puis posant sa main sur l'épaule du Pelon, tandis qu'il rivait son regard sur celui du jeune homme :
— Je vous crois, lui dit-il; vous ne me mentez pas; venez, nous allons aller ensemble auprès de votre maîtresse.
—Vous la rendrez bien heureuse, monsieur; répondit le Pelon avec joie ; elle désire vivement vous voir.
— C'est bien, venez; surtout bouche close.
Le jeune homme s'inclina.
Valentin se rapprocha du feu.
— Mes compagnons, dit-il, dona Rosario est en sûreté, je me rends près- d'elle ; bientôt elle sera, je l'espère, au milieu de nous. Permettez-moi de ne pas vous en dire davantage quant à présent; cela ne m'est pas permis; don Octavio, mon ami, encore quelques heures de patience, je vous le demande au nom de notre amitié.
— Je vous obéirai; répondit tristement le jeune homme.
— Surtout que personne ne me suive. Venez, Léon.
— Vous emmenez mon fils 1 s'écria le Gambucino.
— Oui, mon ami, répondit Valentin; ne voulez-vous pas me le confier?
— A vous ! oh ! senor, le père et le fils vous appartiennent !
Le Pelon embrassa son père et suivit Valentin. Cinq minutes plus tard, tous deux se lançaient à
fond de train dans la direction du camp des Bois- Brûlés.
— Qu'est-ce que cela signifie? murmura Ramirez.
— Patience; répondit avec, un sourire Blue-Dwil qui l'avait entendu.
dans lequel john griff1ths et valentin guillols
s'expliquent
La distance qui séparait le Voladero de TOurs Oris du camp des Bois-Brûlés fut franchie sans qu'un seul mot fut échangé entre les deux cavaliers^
Valentin repassait dans sa tête les termes de la lettre que dona Rosario lui avait écrite; et essayait de torturer les phrases dont s'était servie la jeune fille, pour en trouver le sens caché*
Valentin était convaincu de bonne foi que cette lettré avait été dictée à la jeune fille par le chef des Bois- Brûlés, et qu'elle n'était nullement l'expression réelle de sa pensée*
1 Cette lettre devait cacher un piège.
Le chasseur mettait son esprit à la torture pour trouver quels étaient les motifs qui avaient pu engager le
capitaine Griffiths à lui faire écrire cette lettre et dans de telles conditions.
Malgré lui, un grand travail s'opérait dans sa pensée; parfois il était sur le point d'ajouter foi à ce que lui écrivait dona Rosario, et alors la conduite du capitaine Griffiths lui apparaissait sous son jour véritable, c'està-dire ce qu'elle était réellement, généreuse et loyale. Mais tout à coup il hochait la tête et murmurait : — C'est impossible ! cet homme joue un rôle ; il
-ta
cherche à me tromper ; la ravisseur de dona Dolorès de Castelar, l'aventurier qui trafique sans pudeur avec ce misérable capitaine Kild et lui achète de malheureuses jeunes filles, que plus tard il livrera aux Mormons, n'est pas, ne saurait être un honnête homme ; il veut me tromper, il joue un rôle, mais lequel?
Et il s'enfonçait de nouveau dans ses réflexions.
En effet, les griefs que le chasseur articulait contre le capitaine John Griffiths étaient de la plus haute gravité. * .
Le rapt de dona Dolorès de Castelar, enlevée à sa famille, lui paraissait injustifiable.
Les relations commerciales du chef des Bois-Brûlés avec le capitaine Kild, dans le but de livrer aux Mormons de malheureuses jeunes filles, ravies par force à leurs familles éplorées ; ce trafic honteux fait cyniquement à la vue de tous, rendait le caractère de John Griffiths plus odieux encore aux yeux de Valentin.
Et pourtant, il comprenait, il sentait instinctivement qu'il y avait au fond de tout cela quelque chose de
sombre, de mystérieux, qui lui échappait, et, malgré lui, le doute entrait peu à peu dans son âme.
Un mot résuma le travail étrange * qui s'était fait dans son esprit depuis la réception de la lettre de doîia Rosario.
— Qui sait? murmura-t-il; nous verrons !
Déjà il n'affirmait plus; il doutait; il était prêt à écouter la défense du capitaine; peut-être, dans le fond de son cœur, désirait-il le trouver innocent et pouvoir l'absoudre.
Il avait ainsi, presque sans en avoir conscience, franchi un pas immense.
C'est que Valentin Guillois était, avant tout, une nature loyale, un caractère droit; qu'il n'avait départi pris en rien, et que, en toutes choses, il recherchait avec passion la vérité.
Quant au Pelon, il ne se donnait pas la peine de réfléchir; il galopait gaiement auprès de Valentin, tout fier et tout heureux d'avoir si bien accompli la mission dont sa maîtresse l'avait chargé; et tout à la joie de la revoir en lui ramenant le chasseur.
Il était près de trois heures de l'après- dîner, lorsque les deux cavaliers atteignirent le camp.
Les sentinelles les laissèrent approcher presque jusqu'aux pieds des retranchements.
Le Pelon se fit reconnaître.
— Ah ! c'est vous! dit une sentinelle.
— Oui, master Cornick, répondit le jeune homme, je désire rentrer.
98 JjES bois-brules
— Je n'y vois aucun inconvénient; quelle est la personne qui est avec vous?
Le jeune homme allait répondre, Valen tin l'arrêta.
— La jeune dame à laquelle vous avez rendu un si grand service, dit-il, m'a fait prier par ce jeune homme de venir la voir, pourrai-jë être admis en sa présence?
— Pourquoi non? répondit le vieil aventurier; cette dame est, grâce à Dieu, maîtresse de ses actions et libre de recevoir qui bon lui semble; laissez-moi prévenir le lieutenant pour la régularité ; puis je vous ouvrirai la barrière, et vous serez libre d'aller voir cette dame.
Il se tourna alors vers un de ses camarades*
— Prie le lieutenant Margottet de venir un instant ici ; lui dît-il*
Le lieutenant Margottet n'était pas loin, au bout de cinq minutes il arriva;
Le vieux Cornick le mit, en deux mots, au courant de ce qui se passait,
— C'est bien* dit le lieutenant; ouvrez la barrière et laissez passer ces deux personnes.
Valentin et le Pelon entrèrent.
Sans lui laisser le temps de renouveler sa demande* le lieutenant dit au chasseur, en le saluant avec courtoisie :
— Vous désirez voir donaRosario de Prébois-Crancé, monsieur ?
— Oui, monsieur, répondit Valentin en lui rendant son salut, est-ce possible ?
LE SAUT DB l/ÉLAN 99
— Comment, si c'est possible, monsieur? rien n'est plus facile, au contraire ; suivez ce jeune homme, qui est attaché, je crois, au service de cette dame ; il vous conduira près d'elle.
— Mille grâces, monsieur.
— Trop heureux de vous être agréable, monsieur. *
Les deux hommes se saluèrent courtoisement et le lieutenant s'éloigna, tandis que Valentin suivait le Pelon .
Tout en traversant le camp dans toule sa longueur, pour arriver à la hutte habitée par dona Rosario, Valentin Guillois, qui s'y connaissait, admira l'ordre, là discipline et surtout la propreté qui régnaient dans ce camp de Bois-Brûlés.
Ge n'était ni une halte de bandits, ni un campement d'aventuriers, mais un véritable bivouac de soldats, remplissant avec soin leurs devoirs militaires.
Cette première vue causa une surprise mêlée de satisfaction au Cbercheur-de-Pistes.
— Ils ne m'attendaient pas; murmura-t-il, ils ne jouent donc pas un rôle ; sur ma foi, ce sont de véritables soldats; est-ce que ce que Ton dit des confédérés de la Rivière-Rouge serait vrai? Attendons, ne nous pressons pas de juger.
Le Pelon avait pris les devants pour avertir sa maîtresse de l'arrivée du chasseur.
Lorsque celui-ci s'arrêta devant la hutte, il vit. dofia Rosario l'attendant debout sur le seuil. -»
Il.se hâta de s'avancer à sa rencontre ; il était pâle, ému; la jeune fille était le vivant portrait de sa mère ;
en l'apercevant, le chasseur avait été frappé au cœur; il avait cru revoir cette Rosario qu'il avait tant aimée; qu'il aimait tant encore; jeune et belle comme elle était lorsqu'il l'avait vue pour la dernière fois.
— Rosario ! s'éeria-t-il d'une voix brisée par l'émotion, mon enfant chérie, je vous retrouve donc enfin !
— Valentin, mon second père, mon seul ami ! C'est donc vous,, vous voilà, oh ! mon Dieu ! mon Dieu !
Et elle tomba à moitié évanouie dans ses bras. Le chasseur la porta, comme il aurait fait d'un enfant, dans l'intérieur de la hutte.
— Remettez- vous, au nom du ciel ! s'écria-t-il, vous m'effrayez.
— Ne craignez rien, c'est la joie, le' bonheur ; répondit-elle en souriant à travers ses larmes; j'ai tant souffert depuis la mort de mon père et de ma mère !
— Pauvre chère enfant ! répondit-il avec émotion.
— La joie ne tue pas ; sans cela je serais morte, il y a un instant, en vous apercevant, mon père.
— Oui, appelez-moi ainsi, ma Rosario chérie; répon-
dit-il, en couvrant son front et ses cheveux de baisers, je veux être un père pour vous ; hélas f je ne remplacerai pas celui que vous avez perdu, ajouta-t-il, en essuyant les larmes qui coulaient le long de ses joues; mais au moins, j'en ai l'espoir, j'assurerai votre bonheur, pauvre chère enfant.
— Oh! vous êtes bon et je vous aime; lorsque tout à Theure je vous ai aperçu de loin, je vous ai reconnu tout de suite.
— Mais pourtant vous ne m'aviez jamais vu, chère enfant,
— Je vous ai vu souvent avec les yeux du cœur, et ceux-là ne trompent) pas; à peine mon frère et moi étions-nous en âge de comprendre, que notre père nous conduisit devant un portrait de vous, qu'il avait fait de souvenir et qui était d'une ressemblance frappante, et il nous dit d'une voix émue : Ce portrait est celui de mon frère, de l'homme que j'aime le plus au monde ; à qui votre mère et moi nous devons le bonheur ; aimez-le, chérissez-le, chers enfants; les événements nous ont séparés, mais si, un jour, je venais à vous manquer, il reviendrait; et vous retrouveriez en lui un père
• aussi tendre; que celui que vous auriez perdu.
— Il vous a dit cela? s'écria Valentin en fondant en larmes et éclatant subitement en sanglots.
Son émotion était trop forte; cette vigoureuse nature était domptée, brisée, pantelante; cette organisation si puissante succombait au coup terrible de cette joie douloureuse, qu'il lui était enfin donné d'éprouver, après tant d'années d'une douleur muette et concentrée; la plaie de son cœur s'était rouverte sous le poids des souvenirs ; et il pleurait, faible et abattu comme un enfant.
— Oui; répondit doiia Rosario, émue de cette immense souffrance, et séchant ses larmes sous les baisers, il nous disait cela chaque jour; et ce que notre père nous disait, notre mère nous le répétait après lui;
aussi nous avons grandi en vous aimant toujours
davantage; et lorsque le malheur nous a frappés, mon frère et moi, au lieu de désespérer, nousavons dit, en nous embrassant, pauvres orphelins abandonnés de tous : prenons courage, si Valentin, notre second père, vit encore, si Dieu nous Ta conservé, il nous sauvera.
— Bien vrai! bien vrai! s*écria-t-il avec âme, vous avez espéré en moi?
— Vous voyez bien que nous avions raison, mon père, puisque nous voilà et que vous m'avez retrouvée!
— Oui, mais êtes-vous réellement libre ici, dans ce camp, Rosario? répondit-il, d'une voix sombre.
— Oui, mon père, je suis libre et honorée ; réponditelle sans hésiter; le capitaine Grriffiths s'est conduit * envers moi en véritable gentleman; sans lui, j'étais perdue.
— Ainsi, tout ce que vous m'avez écrit est bien vrai, ma chérie?
— Tout, oui, mon père; je n'ai qu'un regret; c'est do n'avoir pu, dans cette lettre, vous exprimer toute la reconnaissance que j'éprouve pour le galant homme qui, bien que ne me connaissant pas, n'a point hésité ' à me porter secours; et à me sauver des mains des bandits qui m'entraînaient
— Bien, mon enfant, puisque les choses sont ainsi, je remercierai le capitaine Greiffiths et croyez-moi, ma chérie, il ne regrettera pas le service qu'il vous a rendu.
tt- Merci, mon père, mais voug ne me parlez pas de
mon frère; est-ce qu'il ne serait pas près de vous?
— Hélas non, mon enfant; cependant j'espère en avoir bientôt de bonnes nouvelles.
— Pauvre Luis ! murmura la jeune fille avec des larmes dans la voix; que sera-t-il devenu, hélas!
— Rassurez-vous, chère enfant, peut-être est-il sauvé, lui aussi.
— Le croyez-vous? s'écria-t-elle vivement.
— J'ai toute espèce de raisons pour le supposer, ma chère Rosario.
— Comment cela?
— Nous sommes deux qui travaillons à votre délivrance: moi qui me suis spécialement occupé de vous, et l'autre...
— Quel autre, mon père? interrompit-elle curieusement,
— Un vieil ami de votre famille; un parent de votre mère, qui vous a vus naître, votre frère et vous; et qui
,vous aime. •
— Don Gregorio Peralta! s'écria-t-elle joyeusement.
— Lui-même, vous l'avez deviné, chère enfant.
— Non ; répondit-elle avec un charmant mouvement de tête; mon cœur me le disait; ohl s'il s'est chargé de retrouver mon frère, il réussira, j'en suis sûre.
— Et moi aussi, car il vous est entièrement dévoué.
— Oh! oui, il nous a toujours bien aimés; c'est lui, n'est-ce pas, qui vous a instruit de l'horrible malheur qui nous a frappés?
— Oui, chère enfant, c'est lui.
— Je m'en doutais! et tout à coup elle s'écria avec clan : Ohl mon père, je crois que je vais recommencer à être heureuse!
— Je ferai tous mes efforts pour que vous ne vous trompiez pas, chère enfant. Voyons, mon enfant, maintenant que nous avons repris un peu de sang-froid, voulez-vous que nous causions sérieusement?
— Dite?, mon bon père, mon cher Valenlin, je vous écoute en fille obéissante ; si mon autre père et ma bonne mère nous voient du ciel où ils veillent sur leur enfant, ils doivent, être bien heureux de notre réunion ; ils savent que maintenant le malheur ne peut plus m'atteindre.
— Oui, mon enfant, bien heureux, car rien ne leur est caché, et ils lisent dans mon cœur comme dans le vôtre; votre place n'est pas ici, chère enfant, au milieu de ces soldats et entourée de dangers de toutes sortes.
— C'est vrai, mon père.
— Consentiriez-vous à quitter ce camp et à me suivre?
— C'est mon plus vif désir; est-ce que vous hésitez à m'emmener?
— Non pas, mais je voulais connaître votre volonté.
— J'ai accepté une protection loyale et honorable, mon père; mais à présent que vous êtes venu, que vous êtes ici, je dois et je veux partir avec vous; n'êtes-vous pas ma seule famille?
— Hélas! ce n'est que trop vrai, pauvre enfant.
— Seulement vous me permettrez, n'est-ce pas, d'em-
mener avec moi cette jeune fille, mon amie qui m'est dévouée ?
— Je ne me séparerai pas de vous, maîtresse, dit Harriett Dumbar en lui prenant la main qu'elle baisa;
n'est-il pas convenu que je resterai toujours avec vous?
— Ne craignez rien, jeune fille, dit Valentin en souriant, les amis de mon enfant sont les miens; vous et le Pelon, vous accompagnerez dona Rosario.
• — A la bonne heure ! fit-elle en frappant joyeusement dans ses mains; je savais bien que votre père adoptif consentirait à ce que je restasse près de vous.
— Aimable folle! dit dona Rosario en l'embrassant.
— Chère enfant; reprit Valentin; faites vos préparatifs de départ, tandis que, de mon côté, j'irai remercier le capitaine Griffiths du service qu'il vous a rendu.
* — Ce qui n'empêchera pas que je le remercierai, moi aussi, avant que de partir, n'est-ce pas, mon père? il a été si bon et si généreux pour moi.
— Certainement, mon enfant, vous le devez ; à bientôt.
— Eh bien! vous partez sans m'embrasser?
— Oh! pardon, pardon, mon enfant t s'écria-t-il en la prenant dans ses bras.
Il sortit.
— Hélas! hélas! murmura-t-il, elle ressemble trop à sa mère; ce nom de père qu'elle me donne me brise le cœur.
Il s'approcha du Pelon qui, après avoir pansé les
deux chevaux, était en train de leur donner à manger, et il lui demanda où était la hutte du capitaine.
— Tenez, répondit le jeune homme, voilà le lieutenant qui se promène là-bas; il vous conduira, moi, je ne sais pas où il est*
— Merci, dit Valentm.
Et il se dirigea vers le lieutenant Margottet qui, tout en fumant un cigare, faisait sa ronde habituelle à travers le camp.
Le lieutenant, en voyant Valentm Guillois se diriger vers lui, s'était décidé à venir à sa rencontre.
Les deux hommes se saluèrent.
— A quoi puis-je vous être bon, monsieur? demanda le- lieutenant.
— ; Je désirerais, monsieur, voir le capitaine Grifflths, seulement j'ignore où je pourrai le trouver,
— Et vous voudriez savoir où est son logement?
— C'est cela même, monsieur, et de plus, s'il consent à me recevoir.
— Rien de plus facile que d'être renseigné sur ces deux points, monsieur; veuillez me suivre, je vous prie.
— Je vous suis.
Les deux hommes traversèrent alors le camp en biais et, au bout de cinq ou six minutes, ils s'arrêtèrent de vant une hutte assez grande, séparée des autres et devant laquelle se tenait un Bois-Brûlé, le fusil à la
main.
— C'est ici, monsieur, dit le lieutenant; veuillez at-
tendre une seconde , je vais prévenir mon capitaine.
— Faites, monsieur, répondit Valentin.
Au bout d'un instant le lieutenant reparut
— Entrez, monsieur, s'il vous plaît, dit-il, le capitaine est à vos ordres.
— Je vous remercie, monsieur, dit Valentin.
Et il entra.
Le capitaine était seul, couché de tout son long sur une immense carte des montagnes Rocheuses, qu'il était en traih de pointer avec des épingles à têtes de différentes couleurs.
En apercevant le chasseur, il se releva et le salua avec courtoisie»
C'était la première fois que ces deux hommes se trouvaient face à face.
Ils s'examinèrent curieusement; un coup d'œilleur suffit pour se juger et s'apprécier réciproquement.
Valentin sentit se fondre, comme la glace sous le souffle bienfaisant du soleil, les préventions qui lui restaient encore contre le capitaine.
De son côté, John Grriffitbs, à la vue de cette noble et loyale physionomie, éprouva le désir de se faire estimer et aimer de cet homme, dont chacun dans le' désert, chantait si haut les louanges.
Le Chasseur salua et prit le siège que le capitaine lui offrait.
— A qui ai-je l'honneur de parler, monsieur? demanda le capitaine en s'asseyant à son tour.
— Capitaine, répondit le chasseur, je suis la per-
sonne à laquelle la dame que vous avez si généreusement sauvée a envoyé ce matin un courrier.
— Alors vous êtes Valentin Guillois ! s'écria-t-il. Ah ! monsieur, ajouta-t-il avec émotion, je suis bien heureux de vous voir,
— Je suis en effet Valentin Guillois, capitaine ; mais comment pouvez-vous le savoir?
— Mon Dieu, monsieur, tout simplement parce que cette dame, ce matin, m'a fait prier de lui faire une visite et, après m'avoir dit que vous étiez son père adoptif, m'a témoigné le désir de vous envoyer une lettre par un courrier à elle.
— Ce que vous lui avez gracieusement accordé, capitaine.
— De quel droit m'y serais-je opposé, monsieur? Cette dame, en acceptant l'hospitalité que j'ai été trop heureux de lui offrir, ne s'est nullement placée sous ma dépendance.
— Vous ne vous trouverez donc pas froissé, capitaine, si, en quittant votre camp, j'emmène cette dame avec moi?
— Froissé, moi, et pourquoi donc, je vous prie, monsieur? n'ètes-vous pas le père adoptif de cette dame?
— En effet, capitaine,
— Par conséquent, vous êtes son tuteur et son protecteur naturel ; c'est un droit que nul ne peut vous contester; sa place est près de vous, monsieur, et, pour ma part, je vous l'affirme, je serai heureux de la voir placée sous votre protection toule-puissanle.
Après cet échange de paroles, il y eut un assez long silence.
Chacun des deux hommes semblait en proie à une vive émotion intérieure.
Ce fut Valentin Guillois qui se décida k reprendre le premier la parole-
— Voulez-vous, capitaine, dit-il nettement, que nous parlions franc, comme deux hommes d'honneur que
nous sommes?
— Je ne demande pas mieux, monsieur, répondit le capitaine, dans l'œil duquel passa un éclair,
— Je vous donnerai l'exemple; ne vous offensez pas, je vous prie, de ce que je vais vous dire.
— Ne sommes-nous pas convenus d'être francs? d'ailleurs, monsieur, ajouta-t-il avec un sourire triste; de vous, je puis tout entendre.
— Je vous remercie, capitaine; je n'abuserai pas, soyez-en convaincu, de la latitude que yous me donnez; depuis bientôt trois mois que je suis dans les montagnes Rocheuses, j'ai beaucoup entendu parler de vous*
— En mal, n'est-ce pas, monsieur?
— Je l'avoue; on racontait deux histoires, qui m'avaient inspiré contre vous presque de l'aversion; vous voyez que je suis franc.
— Oui, monsieur, et vous avez raison; quelles sont ces deux histoires?
— La première se rapporte à une dame, que vous ^êtes accusé d'avoir fait enlever violemment, pour en
faire votre maîtresse ou, peut-être pis encore, la livrer aux Mormons.
— Oh! la calomnie! murmura le jeune homme; oui, c'est vrai, monsieur, j'ai fait enlever cette dame; c'est une faute, une action honteuse, j'en conviens; mais je l'aimais, monsieur, la passion m'aveuglait, j'étais fou! cette dame, je voulais, non pas en faire ma maîtresse, non pas la livrer aux Mormons, mais l'épouser si j'étais assez heureux pour réussir à lui faire partager mon amour; voilà la vérité vraie, monsieur, tout le reste n'est que mensonge. Je ne cherche ni à pallier, ni à excuser un acte injustifiable; je rétablis les faits, voilà tout; pendant tout le temps que cette dame est demeurée dans mon camp, elle n'a cessé de me traiter avec le plus hautain mépris ; et pourtant, je n'eus jamais la pensée d'abuser de sa situation, j'amais je n'ai cessé d'avoir pour elle tout le respect, et tous les égards qui lui sont dus.
— Ce que vous dites est vrai, monsieur; dofia Dolorès de Castelarl'a déclaré elle-même, devant moi, à plusieurs reprises, après que j'eus réussi à la faire- échapper de votre camp; elle n'a même pas de haine contre vous, elle vous plaint et vous excuse presque ; son dernier f mot, en me quittant pour retourner au Mexique, sous l'escorte de son fiancé, fut celui-ci : Je suis convaincue que le capitaine Griffiths est un galant homme; mais la passion insensée qu'il a conçue pour moi Ta rendu fou ; quand il pourra réfléchir, il sera le premier à regretter sa conduite odieuse envers moi.
— Oh ! elle avait raison de parler ainsi, dit-il avec émotion ; il y a longtemps déjà que je regrette cruellement ce que j'ai fait.
—^Voulez-vous que nous passions au second grief? celui-ci, pour moi, est maintenant sans importance; l'amour l'excuse suffisamment à mes yeux.
— Passons donc au second grief, monsieur; quant à celui-là, je vous avoue en toute humilité que j'ignore complètement quel il peut être, monsieur; parlez, je
. vous prie?
— Ce second grief, monsieur, est beaucoup plus sérieux que le premier, je crois qu'on vous a calomnié; j'éprouve pour vous une telle sympathie, que je serais désespéré qu'il y eût un mot de vrai dans ce que Ton rapporte.
— Vous m'effrayez réellement, monsieur, parlez vite, je vous prie, que prétend-on donc?
— On dit, monsieur, que vous entretenez des relations commerciales avec le plus abominable bandit de la prairie ; que vous faites, de compte à demi, la traite des blanches, au profit des Mormons*
— Ainsi, on prétend que je suis l'associé de ce misérable Kild ?
— On l'affirme, monsieur.
Le jeune officier éclata d'un rire, tellement vrai et tellement nerveux, que Valenlin Guillois en demeura tout interloqué-
— Pardon, monsieur,, pardon de cette inconvenance, dit le capitaine, lorsque son accès fut un peu calmé ;
mais l'accusation est tellement bouffonne que je n'ai pu résister; ma foi, j'ai éclaté malgré moi..
— Comment bouffonne? fit le capitaine avec la plus grande surprise.
— Eh mordieu! oui, monsieur, vous allez en juger, et tout d'abord connaissez-vous bien le ^capitaine Kild ou soi-disant tel?
— Mais.., je le crois, monsieur.
— Alors vous savez que cet homme est un scélérat delà pire espèce; qu'il a assassiné le véritable Kild pour se mettre à sa place.
— Je sais que c'est un bandit nommé...
— Harry Brown, n'est-ce pas?
— C'est cela même.
Le capitaine ouvrit un coffret en fer placé sur une table, y prit un papier, et le présentant tout ouvert au chasseur.
— Lisez, lui dit-il.
Valentin le lut.
— Bien, lisez ces trois autres, reprit le capitaine.
Après avoir lu attentivement les trois papiers, Valentin les rendit au capitaine, et le saluant en même temps qu'il lui tendait la main.
— Pardonnez-moi, lui dit-il, j'ignorais.
— Mais vous savez maintenant, n'est-ce pas?
— Je sais, monsieur, que vous êtes un homme loyal et honnête; je sais que vous avez sauvé la vie de ma fille adoptive, qui est ce que j'aime le plus au monde; je vous demande votre amitié comme je vous offre la mienne, heureux si vous voulez l'accepter.
LE SAUT DE i/ÉLAN * 113
— Oh! de grand cœur, monsieur! s'écria le jeune ' homme avec élan,
— Maintenant vous pouvez compter sur moi comme je compterai, à l'avenir, sur vous.
Les deux hommes se serrèrent la main; tout était dit entre ces deux fières et loyales natures; le pacte était conclu.
— Je vous ai fait bien souffrir reprit Valentin au bout d'un instant.
— C'est vrai, monsieur, mais vous m'avez si gênéreusement récompensé, que la joie m'a fait oublier la souffrance.
— Maintenant que nous nous entendons, car nous nous entendons, n'est-ce pas, capitaine?
— Ah ! oui, je vous le jure.
— Merci; vous me permettrez donc de prendre congé de vous ; la nuit vient, et j'ai ma fille et sa camériste avec moi.
— Ne feriez-vous pas mieux, monsieur, d'accepter l'hospitalité pour cette nuit? demain à l'aube vous partirez.
Valentin réfléchit un instant.
— Non, dit-il, c'est impossible, j'ai promis à mes amis de revenir; ils ne savent pas "où je suis, ils seraient inquiets; il faut que je parte.
— Soit, je n'insisterai pas, monsieur; mais je ne vous laisserai pas vous éloigner ainsi seul, pendant la nuit, surtout avec deux femmes à défendre ; ce serait tenter Dieu; les bandits foisonnent dans la prairie en ce mo-
ment ; le capitaine Kild doit se tenir aux aguets, prêt à tenter un mauvais coup, si l'occasion lui en était offerte ; convenez avec moi que celle-ci serait excellente pour lui,
— Vous avez raison; si j'étais seul, cela ne m'embarrasserait guère, mais je conviens qu'avec deux femmes c'est fort difficile ; mais que faire ?
— Ceci, tout simplement, je vais vous donner une escorte, avec laquelle je vous réponds que vous passerez partout.
— Pardieu, vous avez raison; eh mais, attendez donc; si au lieu que ce soit moi qui accepte votre hospitalité, vous acceptiez la mienne? nous aurions tout le temps cje causer non-seulement en route, mais encore pendant toute la nuit, de vos affaires, auxquelles maintenant je m'intéresse fort; et qui malheureusement, je crois, sont un peu embrouillées, et cela beaucoup par ma faute; c'est une idée cela, qu'en pensezvous, capitaine?
— J'accepte de grand cœur, monsieur, c'est moi qui vous escorterai,
— A la bonne heure, voilà qui arrange tout.
— Dans quelques minutes, nous pourrons partir; Lacour, Lacour!
Le domestique du capitaine parut.
— Prévenez le capitaine James Forster, et le lieutenant Margottet de se rendre ici tout de suite. Vous sellerez deux chevaux doux pour dames, et vous harnacherez Sultan, mon cheval noir. Allez, ne perdez pas de temps.
LE SAUT DE L ELAN i 1 5
Le domestique sortit*
Un instant plus tard, le capitaine Forster et le lieutenant arrivèrent.
— Mon cher James, dit le capitaine, j'ai l'honneur de vous présenter monsieur Valentin Guiliois.
— LeChercheur-de-Pistes, répondit le capitaine Forster en s'inclinant avec courtoisie; j'ai beaucoup entendu parler de monsieur, je suis heureux do le connaître.
— Monsieur Valentin Guiliois, j'ai l'honneur de vous présenter mon second, le capitaine James Forster.
Les deux hommes se saluèrent et se serrèrent la main.
— Quant à mon lieutenant, vous le connaissez déjà.
— J'ai eu l'avantage de voir monsieur; répondit Valentin en souriant.
— Lieutenant, faites monter vingt hommes à cheval, et choisissez- les bien, reprit le capitaine en s'adressant à Margottet; il faut qu'ils soient aux barrières dans un quart d'heure*
— Dans un quart d'heure, ils y seront, capitaine ; répondit le lieutenant en s'inclinant, v
Et il sortit.
Le capitaine se tourna alors vers le capitaine Forster,
— Mon cher James, lui dit-il, je reconduis monsieur Valentin Guiliois chez lui, ne m'attendez donc pas avant demain; monsieur Valentin Guiliois veut bien m'accorder l'hospitalité pour cette nuit; je vous cède donc le commandement du camp.
— Partez sans crainte, John Griffiths, répondit le ca-
pitaine; je ferai bonne garde pendant votre absence.
— Je le sais, mon ami, et je vous en remercie ; à propos, surveillez bien nos Mormons, et ne manquez pas d'envoyer des batteurs d'estrade, pour essayer de découvrir le campement de ce drôle de Kild et le surveiller.
— Cela sera fait, mon ami* .
En ce moment le Pelon entra. ,
— Seiior, dit-il à Valentin Gruillois, la senora est prête, les chevaux sont sellés et les mules chargées.
— C'est bien, répondit Valentin; priez la senora d'attendre quelques minutes encore*
Le Pelon salua et se retira aussitôt.
— Mon cher James, dit le capitaine, je vous quitte; bonne garde, surtout contre les Peaux-Rouges.
— Rouges ou blancs seront reçus avec tous les égards qui leur sont dus, répondit en riant le capitaine Forster ; rapportez-vous en à moi pour cela, mon ami.
— J'y compte bien, répondit Griffiths en riant*
On sortit ; le cheval du capitaine attendait, tenu en main par Lacour.
Le capitaine se mit en selle.
— A demain, dit-il à son ami.
— A demain, répondit celui-ci.
Valentin Guillois avait été rejoindre dona Rosario ; la jeune fille commençait à être inquiète de cette longue attente; la vue du chasseur lui rendit toute sa tranquillité.
Valentin lui expliqua en quelques mots- ce qui se pas-
sait, puis il aida les deux jeunes femmes à se. mettre en selle.
Dix minutes plus tard, il avait rejoint le capitaine Griffiths aux barrières .
On partit.
Le trajet se fit paisiblement; aucun incident ne vint troubler le voyage; vers sept heures du soir, on atteignit le Voladero de l'Ours gris.
En pénétrant dans la grotte, grande fut la surprise de Valentin Guillois, lorsque, dans la première personne qui s'avançait à sa rencontre, il reconnut son vieil ami, ï)on Gregorio Peralta.
OU CURUMILLA BAT l/ESTRADE POUR SON COMPTE