‹ Le Saut de l'élanChapitre 7 sur 7 · TOUT EST BIEN QUI FINIT BIEN · texte numérisé non relu

TOUT EST BIEN QUI FINIT BIEN

Le lendemain, toutes traces de la sinistre tragédie de la veille avaient disparu.

Il faisait un temps magnifique; le soleil dorait la cime des arbres emperlés de rosée et allumait des millions d'étincelles aux eaux de la rivière; une douce chaleur égayait la nature majestueuse, dont les pittoresques accidents servaient de cadre sublime au site choisi par les voyageurs pour établir leurs camps.

Valentin Guillois faisait avec la grâce la plus cordiale les honneurs d'un excellent repas aux Chefs mormons et aux Chefs bois-brûlés, qui étaient venus prendre congé de lui, avant de retourner, les Mormons dans TUtah, et les Bois-Brûlés sur la Rivière Rouge,

Le Chercheur de Pistes avait près de lui son fils adoptif, Octavio Vargas, qui venait d'arriver une heure

246 ' LES JBOIS-RRUIiÉS

à peine auparavant, Curumilla, Belhuineur, John Estor, don Gregorio Peralta, Navaja, Pawlet, le Castor, enfin ses meilleurs amis.

On causait gaiement; la séparation devait être longue ; peut-être éternelle; dans le désert, quand oa se quitte, on n'est jamais certain de se révoir; on tenait à se séparer dans de bons termes.

Jonathan Maubert avait remis à Valentin une lettre autographe du prophète Briggam Young, par laquelle, après force remercîments pour la conduite sage et juste qu'il avait tenue, le prophète invitait le Chercheur de Pistes à le venir voir à Béseret, où il serait heureux de le recevoir; et l'autorisait à parcourir, avec le nombre d'amis qu'il lui conviendrait, le territoire de l'Utah sans craindre d'être inquiété.

Cette faveur était immense; Je prophète ne la prodiguait pas ; Valentin remereiachaleweusementleDanite.

De son côté, John Griffiths lui remit les lettres patentes de citoyen de la confédération de la -Raviène- Rouge, que le grand^cortseil lui envoyait en reconnaissance du grand service qu'il (avait rendu.aux confédérés h ois -.brûlés. Valentin iEut très-sensible à cette distinction qui lui était accordée.

Xorsque le repas fut terminé, que le dernier .toast eut été porté, les (convives se levèrent «et prirent ^congé de leuriiôte.

Une demi-heure plus tard, les Bais-Brûlés et les Mormons avaient levé le camp et étaient partis chacun dans une direction di ffé ren te .

Les "Chasseurs restaient seuls au Saut de l'Élan

Eux aussi se préparaient à partir,, mais pour tin long -voyage : dis allaient retourner aw 'Mexique, à travers les prairies.

Après a^oir donné ses ordres à Belhumeur, 'Valentin demeura dans sa hutte avec Curumilla, don Gregorio Beralta, Qctavio Vargas, Luis et John Astor.

Il y eut un assez long silence ; le chasseur semblait réfléchir profondément.

Chacun, les yeux fixés sur lui, attendait qu'il lui plût •de prendre 'la parole.

Enfin, Valentin relevant la tête, s'adressa à son fils -adoptif :

— Luis, lui dit-il affectueusement, veuillez prier votre sœur de se rendre ici, mon enfant.

Le jeune homme se leva et quitta immédiatement la hutte.

— Maintenant, mon cher don Gregorio, reprit le chasseur au bout 'd'un instant, soyez assez bon pour me remettre la lettre de mon frère, Louis de Prébois Orancé; je crois que le moment est venu pour moi d'en prendre connaissance.

Don Gregorio retira la lettre de son^portefenïlle, et 'la présenta au Chercheur de Pistes*

— Vous savez ce que contient ce/papier sans doute, ■dit Valentin en regardant le cachet de la lettre qui était intact.

— Je vous l'ai dit à la TMouvelle-Orléans, mon ami, £n agissant ainsi, je n'ai fait, ajouta4~il d'une voix qui

tremblait légèrement, je n'ai fait que suivre les instructions de votre frère; croyez-bien...

— Je ne vous adresse aucun reproche, mon ami , interrompit doucement le chasseur; je sais quelle profonde amitié vous avez toujours professée pour Luis et le vif intérêt que vous portez à ses enfants, qui sont aujourd'hui les miens, ajouta-t-il en appuyant avec intention sur le dernier mot.

En ce moment Luis rentra donnant le bras à sa sœur.

Doiia Rosasio était pâle, émue, tremblante.

Valentin la rassura d'un regard, et la faisant asseoir à sa droite, en même temps qu'il invitait Luis à s'asseoir à sa gauche.

— Mes enfants, dit-il, votre père et votre mère doivent être bien heureux s'il leur est permis, du haut du ciel, de laisser tomber un regard sur nous, et nous voir assis cœur contre cœur, ainsi que nous le sommes en ce moment.

Par un mouvement spontanné, irrésistible, les deux jeunes gens lui jetèrent les bras au cou, et l'embrassèrent.

— Mes enfants, reprit-il après un instant d'une voix émue, Dieu m'est témoin qu'après votre père, votre mère et mon brave et bon Curumilla, mon fidèle compagnon depuis plus de vingt ans, vous êtes ce que j'aime et je chéris le plus au monde; après avoir eu le bonheur de vous sauver, mon œuvre serait incomplète si Je ne réussissais pas à. vous rendre aussi heureux qu'il est permis de l'être sur cette terre; bien que très-jeunes

encore, ce bonheur que je vous donnerai, sera chèrement payé par vous, puisque vous l'avez acheté au prix de si cruelles souffrances- Voici une lettre de votre père, je n'en connais pas le contenu encore; je n'ai voulu rouvrir et en prendre connaisance que lorsque nous serions tous trois réunis comme nous le sommes en ce moment. Je vais la lire avec vous, et, soyez-en convaincus, comme je le suis moi-même, le bonheur sortira pour vous de cette lecture,

— Je connais les ordres de mon père; répondit doîia Rosario d'une voix quelle essayait de ratfermir, don Gregorio me les a révélés, je suis prête à obéir mon,., mon.,, ami..,

— Chère Rosario, votre père vous a léguée à moi; vous êtes ma fille maintenant, lui dit-il du ton d'une affection profonde; pourquoi ne pas me donner ce titre qui, dans votre bouche, me cause tant de joie.

— Mon... père! fit-elle les yeux pleins de larmes*

— Oui, votre père, chère enfant; mon frère ne vous a pas donné d'ordres auxquels il vous faille obéir; don Gregorio se sera trompé; en vous léguant à moi il a abdiqué tout pouvoir sur vous; sans doute, il n'a voulu vous donner que des conseils, en vous engageant à les suivre.

— Oui, oui, c'est cela même! s'écria vivement don Gregorio; je m'étais trompé en effet.

Valentin sourit doucement,

— Mes chers enfants, reprit-il, il est évident pour moi que lorsque cette lettre a été écrite, votre regretté

père obéissait à certaines préoccupations; son cœur lui faisait voir les choses à un point de vue particulier. S'il vivait aujourd'hui, après les événements qui se sont passés, et qu'il eût à récrire cette lettre, certainement il la concevrait et la rédigerait tout autrement; les circonstances modifient à leur gré les volontés les plus fortes, les convictions les plus fermes et les mieux enracinées. Ne voyons donc pas dans la lettre de votre père la forme qui ne saurait nous guider, mais le fond, qui, pour moi comme pour vous, se résume dans ces deux seuls mots, j'en ai l'intime conviction : Votre bonheur. Écoutez-moi donc.

Il brisa le cachet d'une main tremblante et commença la lecture de cette lettre dont le contenu, encore ignoré, faisait battre si fort tant de cœurs.

Valentin était pâle, rémotion faisait perler la sueur à ses tempes; et, tout en lisant d'une voix brisée, un sourire d'une expression étrange se jouait sur ses lèvres, sourire du martyr qui n'appartient plus au monde et dont toutes les pensées se sont tournées vers cette consolation suprême : Dieu !

Voici quel était le contenu de cette lettre que les assistants écoutèrent le cœur palpitant, sans Tinter* rompre une seule fois.

Rosario et Luis, les yeux pleins de larmes, s'étaient agenouillés à la droite et à la gauche du chasseur, et ils pleuraient tout bas, le front incliné et appuyé contre la loyale poitrine de l'homme qui, à cette heure suprême, formait toute leur famille.

Octavio Vargas, avait, lui aussi, caché sa tête dans ses mains et on voyait filtrer ses larmes entre ses doigts crispés par la douleur.

Il y avait quelque chose d'imposant et de véritablement majestueux dans cette scène patriarcale, si simple et si pleine d'enseignements.

Valentin commença :

« Mon bien cher Valentin, mon frère chéri,

a Je t'écris cette lettre sous le coup d'un sombre et terrible pressentiment; mes ennemis s'agitent dans l'ombre; je le sens, je les vois, pour ainsi dire ; je suis menacé d'un malheur affreux, inévitable; hélas tune seras plus là pour me défendre, toi à qui je dois, la vie de ma femme et le bonheur si complet dont j'ai joui pendant vingt-cinq ans, grâce à ton dévouement sans bornes, à ton abnégation sublime. Depuis ton départ je t'ai presque toujours suivi des yeux; je savais où tu étais, ce que tu faisais, cçla adoucissait pour moi la douleur de ton absence ; souvent j'ai voulu aller te retrouver, te serrer dans mes bras; mais toujours j'ai été arrêté par la crainte de rouvrir une blessure toujours vive et saignante au fond de ton cœur, et j'ai respecté ton silence, j'ai enduré ton absence, pour ne pas ajouter à tes peines en ravivant tes douleurs. Aujourd'hui sous le coup du danger terrible qui me menace, je me résous à décrire; cette lettre est mon testament de mort; lorsque tu la recevras, Rosario, ma bien-aimée Rosaffia et moi, nous n'existerons plus; et mes deux enfants

seront orphelins, seuls, faibles et exposés aux coups d'ennemis implacables. Le seul ami qui me reste et en qui j'ai une confiance absolue, en te remettant cette lettre te donnera sans doute les détails de la catastrophe affreuse qui aura brisé ma vie et rendu mes pauvres enfants orphelins. Je ne te demande pas de me venger, frère; je te demande de me remplacer auprès de mes enfants, de leur servir de père; je te les lègue; maintenant ils sont à toi ; de toi seul dépend leur bonheur ou leur malheur à venir; cette certitude que tu seras là, que tu veilleras sur eux, frère, me rend moins cruelle la douleur qui me tord le cœur. J'ai foi en toi qui ne m'as jamais failli, qui toujours m'as soutenu, encouragé, et m'as empêché de mettre fin à ma vie dans un jour de démence et de faiblesse ; toi, c'est moi. Tu n'es pas un inconnu pour mes pauvres enfants; Rosario et moi, nous les avons, dès leurs premiers ans, habitués à te chérir, et à t' aimer comme ils nous aiment nous-mêmes; tu es pour eux un ami bien cher, que chaque jour ils espèrent revoir et qu'ils attendent avec toute l'impatience et toute l'ardeur de l'amitié la plus vive- Luis, mon fils, est un noble et vaillant cœur, chez lequel tous les bons instincts, les grands sentiments sont en germe; dès le premier moment tu l'aimeras, et grâce à toi il deviendra un homme; Rosario est belle, douce, gracieuse et vive comme sa mère ; j'avais fait un rêve, Valentin, un rêve qui nous comblait de joie, ma femme et moi: c'était de te rendre heureux en le la donnant; cette union aurait comblé tous nos vœux; ma fille a

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été élevée dans ces sentiments, elle t'aime. Dieu veuille

que ce dernier souhait que je forme se réalise, et que vous soyez heureux l'un par l'autre : je t'aurai donc, à mon tour, donné un peu de ce bonheur que je te dois. Adieu, frère, je prie le ciel que mon dernier vœu s'accomplisse; mais, je te le repète en terminant, mes enfants sont les tiens, et de toi seul dépend leur avenir.

« Chacra de la Paloma, près Valdivia (Chili).

« 27 août 1856.

« Louis, comte de Prébois-Crancé. »

Après cette longue lecture, qui semblait avoir brisé toute son énergie, Valentin ouvrit ses bras aux deux jeunes gens qui s'y jetèrent; un sanglot déchira sa poitrine, et il les tint longtemps pressés contre son cœur, sans avoir la force de prononcer une parole.

Tous les assistants, en proie à une vive émotion,

avaient le visage inondé de larmes ; Curumilla lui-même pleurait la tête cachée sous un pan de sa robe de bison. Mais bientôt la réaction se fit ; par un effort suprême Valentin dompta sa douleur, rendit le calme à son visage et se redressa fier et souriant.

— mon père! mon père! s'écria dona Rosario, en joignant les mains et levant vers le ciel ses yeux pleins de larmes, vous serez obéi ! je vous le jure !

— Silence, enfant! vous ne comprenez pas la volonté de votre père, lui dit Valentin en l'interrompant; moi seul je la comprends. Votre père vous a léguée à moi, à moi, son ami, son frère; il m'a imposé un grand

devoir; ce devoir je saurai l'accomplir. Approchez, don Octavio Vargas, Le jeune homme se leva, chancelant, éperdu,

— Pardonnez-moi, monsieur, dit-il d'une voix brisée, j'étais fou! Hélas, j'ignorais

— Silence ; vous aussi, jeune homme!

Il sembla se recueillir un instant.

— Mes enfants, dit-il enfin, vous vous aimez saintement; tous deux vous avez des cœurs simples et bons; voulez -vous faire un sacrifice au-dessus de vos forces, et qui vous tuerait? J ai accepté le legs de mon frère, à la condition de le remplacer et de veiller au bonheur de ses enfants; la jeunesse cherche la jeunesse, c'est la loi de la nature contre laquelle nuj ne peut réagir sans faillir à son devoir; votre sacrifice, je ne l'accepte pas; Rosario a dix-sept ans à peine, moi j'ai quarantehuit ans ; les chagrins m'ont vieilli encore davantage, la disproportion est trop grande; je ne puis, et je ne veux être que le père de cette enfant qui pleure là, pauvre fleur brisée sur mon sein; à mon âge l'amour est impossible, le cœur ne peut et ne doit plus battre que pour les sentiments fraternels. Octavio, Rosario, ajouta-t-il avec un sourire qui sembla le transfigurer : mettez chacun votre main droite dans la mienne, vous êtes fiancés; en agissant ainsi, je crois remplir les intentions de mon frère. S'il lui est permis de me voir, il

N doit éprouver une joie ineffable d'avoir été si bien compris. Et maintenant, mes enfants, plus de chagrins, plus de tristesse, ne songez plus qu'au bonheur qui

vous sourit : embrassez-moi ! embrassez-moi comme un père !

Les deux jeunes gens se jetèrent dans ses bras.

Leur jQie tenait du délire ; ils renaissaient à la vie.

Deux heures plus tard, on leva le camp <st on se mit en route.

Le voyage était long. Valentin, ppur ne pas fatiguer sa fille, avait résolu de le faire à petites journées.

Il conserva près de lui tous ses chasseurs, afin d'éviter à ceux qu'il aimait môme l'ombre de la crainte d'un danger.

Le voyage dura deux mois et demi sans aucun incident digne de remarque; Valentin s'attachait de plus en plus à Luis, qui de son côté avait pour lui une affection profonde; toujours ils chassaient de compagnie, parfois fort loin, s'élqignant d'une journée» et parfois de deux, de la caravane.

Le jeune homme semblait de plus en plus prendre goût à cette existence toute de liberté et d'aventures*

Il écoutait attentivement les leçons que Curumiliaj Valentin et les autres chasseurs lui donnaient à l'envii il en profitait, et déjà il pouvait passer pour un excellent coureur des bois.

Après deux mois et demi d'un voyage fort agréable, sans fatigues, à travers des pays magnifiques, la caravane traversa le Rio Bravo del Norte, et entra à Paso del Norte.

On était en Sonora.

ii56 LES BOIS-BRULES

L'hacienda de don Pablo Hidalgo était peu éloignée; les voyageurs allèrent y demander l'hospitalité.

Don Pablo et dona Colores les accueillirent avec la joie la plus vive; ils firent les plus grands efforts pour les retenir le plus longtemps possible; les deux jeunes gens étaient mariés, et dans la joie de la lune de miel.

Don Oclavio profita de cette halte pour expédier un exprès à sa famille, la prévenir de son retour, et lui apprendre les événements qui s'étaient passés pendant sa longue absence.

Après un séjour de. dix jours, Valentin et ses amis prirent congé de don Pablo et de dona Dolores, et se remirent en route.

A l'hacienda, ils avaient congédié leurtrop nombreuse escorte; les chasseurs avaient été si généreusement récompensés par Valentin, qu'ils ne savaient comment lui exprimer leur reconnaissance.

Seuls, John Estor, Navaja, Belhumeur et le Castor, étaient restés près de Valentin et ses compagnons; Belhumeur et le Castor, étaient de trop vieux amis pour qu'il s'en séparât ainsi; il voulait qu'ils assistassent au mariage de sa fille, en compagnie de don Gregorio Peralta, de Curumilla et de master John Estor, qui, par le dévouement dont il avait fait preuve, méritait bien justement cette distinction.

Le Gambucino et son fils s'étaient séparés de la caravane après le passage du Rio Grande, pour se rendre à San Lazaro, où ils avaient des parents.

LE SAUT DE i/ÉLÀN 257

Après avoir traversé l'État de Chihuahua, et être entrés en Sonora, les voyageurs firent une halte de deux jours au presidio de Yanos, puis ils continuèrent leur route versArispe.

C'était aux environs de cette ville que s'élevait l'hacienda de don Octavio Vargas, une des plus riches et des plus vastes du Mexique ; le territoire appartenant à cette magnifique propriété était plus étendu que tout un département de la France.

On la nommait l'hacienda de Santa Rosa.

Les voyageurs venaient d'achever la descente assez difficile d'une Sierra peu éloignée d'Arispe, lorsqu'ils aperçurent une nombreuse et brillante cavalcade qui venait à leur rencontre.

C'étaient les parents et les amis de don Octavio, qui, ayant appris son arrivée par l'exprès qu'il avait envoyé en avant, se hâtaient de venir le recevoir sur la frontière de ses immenses domaines.

Après de nombreux et chaleureux compliments, les deux troupes se mêlèrent et revinrent de compagnie à l'hacienda.

Dix jours plus tard, le mariage de doua Rosario et de don Octavio fut célébré.

La veille, à la surprise générale des hacienderos mexicains, qui ne pouvaient s'empêcher de regarder un peu Valentin par-dessus l'épaule, le chasseur, qui avait exigé que le mariage eût lieu d'abord civilement devant le consul français d'Arispe , était intervenu au contrat en donnant à sa iille adoptive une dot de un

million de piastres, en traites payables à vufe sur les plus riches banquiers dû Mexique. Ciiritraillà avait fait h doua Rosario don d'une somme égale.

De sorte que les parents de don Octavio, qui le blâmaient tbtit bas, lui, si riche, d'avoir épousé la fille d'un siujple chasseur, furent non-seulement réduits ail silence, mais encore contrariés de reconnaître qiie l'époux était le plus pauvre des deux mariés, et qu'en somme il faisait une excellente affaire en épousant doua Rosario.

Mais la question d'argent occupait fort peu le jeune lioiîimë; l'amour de dtJîiâ Rosario était Mit ce qu'il voulait d'elle.

Plusieurs jours s'écoulèrent; iîlaster John Estor, généreusement récompensé, était reparti pour lés États- Unis.

Belhumeur, après avoir eu ulife lOîigue conversation avec le Chercheur-de-Pistes, avait firis congé ààt>n

tour.

Doil Gregorio était ëii train de négocier ia vente de ses propriétés du Chili, afin de se fixer près de ddîia Rosario, dtiht il ne voulait plus se séparer.

En un mot, tout dans l'haciendà de Sarita Rôsa avait repris sa marche Habituelle, iiii peu monotone, lorsqu'un soir, après dîner, Valëhtin, sans autre préambule, dit aux hbuvëaux mariés :

— Mes enfants, vôtis vous aimez, vous êtes heureux, vous n'avez jjliis besoin de ihbi ; il est temps que je songé à -mes propres affaires. Je vous annonce que,

demain, au lever du soleil, Curumilla et moi, nous partirons.

Cette nouvelle, annoncée ainsi à l'improviste, sans préparation, fut un coup de foudre pour les deux jeunes gens.

La pensée que Valentiri ies quitterait, ne leur était pas venue.

Ils ne connaissaient pas le chasseur.

— Comment, vous partez, mon père ! s'écrièrent-iïs d'une seule voix, avec une douieur véritable ; mais ce n'est pas possible cela !

— Oui, mes enfants, reprit-il, je pars, j'étouffe ici ; je ne suis pas accoutumé à me remuer dans un si petit espace; je suis trop bien près de vous, j'ai besoin de me secouer un peu, je tomberais malade.

— Oh ! mon père, comment pouvez-YOus avoir le courage de nous abandonner ainsi , lui dit dona Rosario avec prière, nous qui sommes si heureux; de vous avoir près de nous?

— Oui, je le sais, vous êtes bons, mes enfants ; mais il est bien que vous marchiez un peu seuls dans la vie. N'insistez donc pas pour me retenir, tout serait inutile ; ma résolution est prise, je ne la changerai pas. Je ne suis pas fait pour cette vie tranquille; il me faut le grand air, l'espace, le parfum des hautes savanes; les émotions de toules sorles, que seul peut me donner le désert.

— Oh ! mon père, ne plus vous voir!...

— Halte-là, chère enfant; cette fois, je ne ferai pas comme la première, rien ne m'y oblige. Je reviendrai

donc vous voir, au contraire, et très-souvent même, je vous le promets. Est-ce que je pourrais me passer de vous, mes enfants? Je vous aime bien trop pour cela.

— Hélas ! vous seriez si heureux avec nous, mon père ; nous aurions si grand soin de vous !

— Je le sais, mes enfants; répondit-il en souriant; c'est justement ce qui me fait peur; ainsi n'insistez pas davantage; cela m'afflige et ne saurait changer ma résolution.

— Laissez-le faire, dit don Gregorio ; votre père aussi a essayé de le retenir, il y a vingt ans; il n'a pas réussi. Laissez-le faire, il a une volonté à laquelle rien ne résiste ; bornez-vous à obtenir de lui sa parole de venir souvent vous voir, et passer quelques jours avec vous. Cette liberté que vous lui laisserez le rendra heureux, et vous le verrez souvent.

— Vous avez raison, mon ami, dit-il en lui tendant la main ; vous me connaissez bien ; me laisser ma liberté, tel est le moyen de ne pas m'exiler d'ici. Je vous donne ma parole, mes enfants; soyez tranquilles, ajouta-t-il en s'adressant à dona Rosario et à son mari ; êtes-vous satisfaits, maintenant?

— Il faut bien que nous nous contentions de ce que vous nous accordez, mon père, puisque nous ne pouvons obtenir davantage.

Le chasseur se leva.

— Et maintenant, mes enfants, puisque je pars demain au lever du soleil, embrassons-nous, et adieu !

— Eh quoi, mon père, ce soir...

— Oui, mes enfants, il le faut; cela vaut mieux; laissez-moi agir à ma guise ; tous nous nous en trouverons mieux.

Dona Rosario étouffa un soupir,

— Je vous obéis, mon père, dit-elle avec des larmes dans les yeux.

Les adieux furent longs et tristes ; puis Valentin se retira.

Le lendemain, au lever du soleil, Valentin et Curumilla quittèrent l'hacienda.

Tout semblait dormir encore; cependant s'ils avaient tourné la tête, ils auraient vu, à une fenêtre de l'hacienda, deux charmants visages qui, d'un œil anxieux, les suivaient à travers les méandres de la route.

C'étaient donaRosario etHarriett Dumbar, qui avaient voulu les voir une dernière fois.

Valentin semblait triste et soucieux.

Il gardait le silence et laissait son cheval marcher à sa guise sans songer à le diriger.

Curumilla se tenait près de lui et, ne voyant pas son ami en humeur de causer, il réfléchissait, lui aussi, de son côté.

Le Chercheur-de-Pistes était triste : la veille, lorsqu'il avait annoncé son départ, Luis était présent; le jeune homme était demeuré froid, presque indifférent; il n'avait pas dit un mot, soit pour le retenir, soit pour lui témoigner son amitié; il l'avait embrassé froidement ainsi qu'il faisait chaque soir, et le matin, au moment du départ, il ne l'avait pas vu.

Cette conduite de Luis, qu'il aimait profondément, fcontiUite qu'il iië pbiivait s'expliquer, l'attristait et l'inquiétait à la fois; rien ne la motivait. Comment le jeune homme si aimant, si plein d'àrdëur, avait-il pii agir ainsi?

D'où provenait cet étrange changement qui s'était subitement opéré eii lui.

Tout cela était pour Valentin une énigme dont il cherchait vainement ié mot.

— Il y a quelque chose , mùrmurait-il à chaque instant, il y a quelque chose, mais quoi? Voilà ce qiife j'ignore, et ce que probablement je ne saurai jamàté, .

Et il Kfctëhait tristement là tête.

Il ne pouvait se résoudre à croire à l'ingratitude du jeune homme.

Cependant les deux cavaliers marchaient bon pas, ils avaient fait déjà une douzaine de lieues, grâce à leurs excellents ?nustangs.

Il était onze heures du matin; ils étaient partis à six heufeâ; la chaleur commençait à être forte ; il était temps de s'arrêter pour déjeuner et prendre quelques heures de repos, afin de laisser passer la grande chaleur.

— Àvez-vous choisi une halte? demanda Valentin qui, pour la première fois, ouvrait la bouche depuis son départ de l'hacienda.

— Oui, répondit laconiquement le Chef. .

— Sommes-nous loin encore?

— Nous arrivons.

Valentin se laissa conduire.

Les deux hommes étaient en pleine forôt; an bout de dix ou douze minutes, ils pénétrèrent dans une vaste clairière,

Valentin s'arrêta en poussant un cri de joie.

Il venait de reconnaître Luis assis près d'un feu et s'occupant activement des préparatifs du déjeuner*

Le jeune homme se leva vivement et s'élança à la rencontre de son père adoptiL

— Vous ici, dans cetie forôt, vous, si loin de l'hacienda, Luis?

— Oui, mon père; répondit le jeune homme avec un charmant sourire. Eh quoi ! vous, si fin, n'avez-vous pas compris hier soir, en me voyant si froid et si impassible, que je ne vous laisserais pas partir ainsi?

— Bien, mon enfant; je suis heureux de vous voir, de reconnaître que je me suis trompé! Ah! je le savais bien que vous n'étiez pas un ingrat !

— Ingrat, moi, qui vous aime tant ! Oh ! vous ne l'avez pas cru, mon père !

— Non, mon fils, non, je ne l'ai pas cru! Dieu m'en est témoin, et pourtant j'ai bien souffert.

— Pardonnez-moi, mon père, moi qui étais si heureux de vous faire cette surprise!

Tout en parlant ainsi, le chasseur avait mis pied à terre.

— Oh ! je vous pardonne, mon fils ; mais, voyons, comment se fait-il que Je vous trouve précisément ici?

— Je savais que vous deviez vous y arrêter.

— Ah ! fit-il en se tournant vers Curumilla, vous étiez du complot, Chef, et vous ne m'avez rien dit?

— Mon frère ne m'a rien demandé; répondit l'Indien avec son rire silencieux,

— C'est vrai, j'ai tort, n'en parlons plus ; je suis si heureux que je ne sais plus, ni ce que je fais, ni ce que je dis. Luis, mon enfant, votre sœur doit être dans une inquiétude mortelle; il faut vous hâter de retourner à Thacienda; je vous ai vu, je suis content, je sais maintenant que vous m'aimez ; ne tardez pas plus longtemps, mon enfant; embrassez-moi et partez.

— Je vous embrasserai, mon père, et cela me fera grand plaisir; mais, ajouta-t-il en secouant la tête, je ne partirai pas,

. — Hein! que dites- vous donc là?

— La vérité ; je ne rentrerai à Thacienda que lorsque vous y rentrerez vous-même.

— Expliquez-vous, mon fils.

— C'est ce que je veux faire, mon père; écoutez-moi donc : je suis seul, désœuvré; ma sœur, que je chéris, a autre chose à faire que de s'occuper de moi ; je ne connais pas le monde et je ne m'en soucie guère. Pendant les trois mois qui viennent de s'écouler je me suis senti vivre, j'ai été heureux; vous avez remarqué, sans doute, avec quel soin j'écoutais vos leçons et combien j'essayais d'en profiter. De plus, vous êtes mon seul parent et comme moi vous êtes seul, car le Chef est un autre vous-même; eh bien, mon père, je vous ai été

LE SAUT DE i/ÉLAN 265

légué par votre frère de lait, je vous aime, la vie que vous menez me convient, je veux rester près de vous, c'est ma place; je remplacerai mon père avec lequel vous avez jadis parcouru tant de déserts; vous ferez de moi un homme, ainsi que votre frère vous Ta demandé par son testament de mort*

— Mais votre sœur, mon enfant? dit Valentin avec émotion*

— Ma sœur est heureuse, grâce à vous, mon père; elle n'a pas besoin de moi, elle connaît mon projet et elle l'approuve; m'açceptez-vous pour compagnon, mon père?

Valentin hésita pendant quelques instants, puis tout à coup il lui ouvrit les bras.

— Soit! dit-il d'une voix émue; restez, mon enfant; et il ajouta en souriant : au lieu d'un nous serons deux.

— Non, mon père, nous ne serons toujours qu'un, car je désire si bien fondre mes idées avec les vôtres, que je veux qu'en m'entendant parler vous arriviez à croire que vous pensez tout haut.

Les trois hommes s'embrassèrent.

— Maintenant, dit Valentin, déjeunons.

— Déjeunons, répondit gaiement le jeune homme, j'ai tout préparé; où allons-nous? mon père.

— Au Presidio de Tubac.

— Et de là?

— De là, mon fils, dans le désert, c'est-à-dire dans l'inconnu, dans l'infini.

— A Ici bdiinè heure! s*8feria-t-ii avec jdie, me Voici donc enfiii Cburëiir dès bois!

Pëtit-êtrë rèttôuvërons-iibùs uri jour iids trois për-

sonnagés que nous laisserons, quàiit à. présent, s'en-

foncer dans le désert, en vaillants pidimiers de l'avenir.

FIN DU SAUT DE l/ÉLÀN ET DES BOIS -BRULES

LE

TAMBO DE GUADALUPE

Incertain et assez maussade pendant toute la journée, ail bouclier du sbleil, le temps s'était définitivement mis à Forage,

Au Mexique; pour tout Rahchero du Coureur des bois Habitué à errer à travers les plaines plates, nues et âricîës de la Soiiôrà, ce mot, orage, qui pour nous n'a qu'une sigriificàtiijh assez inoffensive, en a une véritabiemëiit effrayante.

C'est qu'un orage Sonôfieh ne ressemble en rien aux nôtres, si violents que ceux-ci soient parfois.

C'est un fléau pour ia contrée, dont en quelques heiu rès il changé et modifie presque complètement l'aspëci,

un ouragan doublé d'un cyclone; presque un cataclysme.

Le vent et l'eau se réunissent, et font rage, brisant^ renversant, entraînant, émiettant tout : sur leur passage : les hangars, les huttes, les ranohos, tordant les arbres les plus gros et les plus vieux comme des fétus de paille ; allumant l'incendie, bouleversant le sol, enfin roulant dans un pêle-mêle affreux, les hommes, les fauves, les bestiaux, au milieu de débris horribles et sans nom.

Les Sonoriens ont un nom singulier pour désigner cet orage ; ils le nomment un Cordonazo, c'est-à-dire un coup de cordon de saint François.

Pourquoi cette appellation bizarre? C'est ce que nul n'a su me dire.

Or, le jour où commence notre histoire, au coucher du soleil, le temps s'était mis à l'orage, un Cordonazo se préparait.

Il était un peu plus de sept heures du soir; la nuit était som bre et sans lune, le ciel ressemblait à une immense tache d'encre ; des nuages noirs frangés de jaune et chargés d'électricité, s'abaissaient de plus en plus et co uraient lourdement dans l'espace, comme une manada de bisons en déroute; la chaleur était étouffante ; il n'y avait pas un souffle dans l'air; des mugissements sourds, ressemblant à des rugissements de fauves, sortaient des profondeurs ignorées des mornes, et répercutés à l'infini par les échos, roulaient au loin dans l'espace avec de mystérieuses modulations; parfois un

LE TAMBÔ DE GUADÀLUPE 269

éclair verdâtre zigzaguait le ciel et, pendant une seconde, illuminait le paysage auquel il donnait un cachet d'étrangeté efffrayante.

Le pas rapide d'un cheval se faisait entendre au loin sur une sente déserte, et à peine .tracée à travers la plaine; s'il eût fait jour on eût aperçu un cavalier penché sur sa selle, et excitant de la voix et des éperons le galop fatigué d'un beau mustang des prairies, dont la bouche et le poitrail étaient blancs d'écume.

Ce voyageur, selon toutes probabilités, essayait d'atteindre au plus vite une Ranch eria, éloignée d'une portée de fusil environ de l'endroit où il se trouvait, et dont on vovait dans la nuit briller les rares lumières, comme des feux follets perdus dans l'espace.

A chaque nouvel éclair on entrevoyait, comme une sinistre apparition, le voyageur inconnu penché sur le cou de sa monture et dévorant l'espace, semblable au cava» lier spectre de la ballade allemande.

Lorqu'il atteignit enfin la Ranch eria, dont il traversa lentement la grande rue, sans doute pour laisser souffler son cheval presque épuisé, quelques rares reflets de lumière tombant tour à tour sur lui, auraient permis de reconnaître vaguement un homme de vingtcinq à vingt-six ans ; très-brun de peau, aux traits fins et intelligents, à la physionomie hardie, au regard étincel.ant, à la bouche railleuse, et dont une barbe noire molle et soyeuse couvrait tout le bas^du visage, se mêlant parfois aux boucles des longs cheveux qui tombaient jusque sur ses épaules ; autant qu'on en pouvait

Si 70 LE TÀMBÔ DE GUADALU^fe

juger, il était de taille moyenne , trapue, mais cependant élégante et vigoureusement charpentée ; portant, un peu terni et fatigué par suite d'un long voyage sans doute, le riche et pittoresque costume des Rancheros du bâjio.

Le cheval, qùé son instihbt avertissait de l'approche du corràl aVait relevé la tête et sans se faire prier trottait allègrement, vers un massif bâtiment de construction singulière, et presque mauresque dont l'immense porte charretière ouverte à deux battants, semblait inviter les voyageurs à franchir soii seuil hospitalier.

Àu-dessûs de cette f>brte se balançait uîie énorme lanterne en forme de Réverbère dont la iiimièbe brillante, éclairant tmè grande piàrtie de la muraille blanchie à là chaux, jjërriiettait de lire ces quelques mots eh forme d'enseigne, écrits tâiit bien que mai ëti lettres noires , de six pcHices àë haut, sur un large ttâhypafëiit maculé de taches d J hiiiîe en rùdiiits endroits :

TAMBÙ BE GUADALUPE

Espirita Santo Quiroga^ de Gosala^

offre bon gîte^ aux voyageurs à pied et à cheval,

aux arrieroS) recuas et autres:

Et autres faisait frêver; Qu'entendait le digne hôte^ lier par ces deux iiidts tOiit chài-gés de mystères : et autres ?

L'inconnu sourit; il avait ùhè longue expérience des Tamberbs mexicains et savait parfaitement à quoi s'en tenir sur leur compte; aussi, sans se laisser le moins du monde séduire par l'alléchante promesse de renseigne du digne Espiritu Santo, il se redressa sur sa selle et se prépara à pénétrer dans le pâtio boueux et encornbré d'immondices de toutes sortes, de l'hospitalière demeure.

Mais, au moment où il allait franchir ie seuil de la porte charretière, il s'aperçut avec surprise qu'il n'était plus seul; un second cavalier, qu'il n'avait vu ni entendu arriver était à ses côtés, prêt à entrer en même temps que lui.

L'inconnu jeta à la dérobée, sur l'étranger si subitement surgi près de lui, un de ces regards pénétrants et inquisiteurs qui, en moins d'une seconde, prennent et détaillent le signalement exact d'un individu.

Vbici ce qu'il vit :

L'étranger était un cavalier de haute mine, richement vêtu à îa mode ttiexicàmë et bien monté sur un mustang des prairies ;

C'était un homme de trente-quatre à trente-cinq ans, d'une taille élevée, mais bien prise et d'une rare élégance ; ses trails, autant qu'il était possible de les apercevoir sous l'ombré des ailes du sombrero, étaient beaux, réguliers, mais empreints d'une profondé mélancolie ; ses yeux grands et bien ouverts semblaient brûler d'un feu sombre, sa barbe noire et fine tranchait sur la pâleur mate de son visage; sur

ses lèvres entr'ouvertes, et laissant apercevoir des dents magnifiques, errait un sourire qui avait quelque chose de rêveur et d'ascétique.

Les deux hommes échangèrent le cérémonieux salut mexicain.

— Bios le de a Vd buena noche, caballero, dit l'inconnu.

— Bios la de a Vdbuena, caballero, répondit l'étranger. Ils se saluèrent de nouveau et pénétrèrent de front

dans le patio.

Un coup d'œil leur suffit pour s'assurer, que sauf eux, le Tambô n'avait pas un seul voyageur.

Us se dirigèrent vers une large porte entre-bâillée, de laquelle s'échappait une grande lueur qui illuminait une partie de la cour, en même temps que quelques accords de Jarabé troublaient par intervalles le silence profond du Tambo.

Cette porte donnait entrée à une vaste salle servant selon toute apparence de salle commune, ainsi que le laissaient deviner plusieurs tables rangées avec symétrie et garnies de bancs; à droite se trouvait une espèce de comptoir grossièrement construit, garni de mesures d'étain et derrière lequel sur des planches attachées à la muraille étaient posées des bouteilles de toutes formes, de toutes grandeurs, et de toutes couleurs ; dans un angle éloigné delà pièce, il y avait une niche ménagée dans le mur où était placée une statuette de plâtre, enluminée de couleurs criardes, représentant, tant bien que mal, la patronne du Mexique, Nuestra

Seûora" de Guadalup et éclairée par un velon à demi éteint tombant du plafond*

Deux ou trois peones dépenaillés dormaient étendus sur des bancs; près d'un large brasero incandescent, une jeune femme, ou peut-être une jeune fille, accroupie sur un équipai, dormait ou veillait, on ne savait lequel, la tête cachée dans ses mains, et les coudes appuyés sur les genoux.

Derrière le comptoir, était assis, ou plutôt renversé sur une chaise, un gros homme, de quarante-cinq à cinquante ans, les jambes croisées Tune sur l'autre, les yeux levés vers le plafond et comme perdus dans l'espace, tenant en main un Jarabe, dont il tirait nonchalamment quelques" accords ; ce gros -homme, au ventre bedonnant, à la face apoplectique, à l'œil sournois et au sourire faux, était le Tambero en personne.

No Espiritu Santo Quiroga, de Cosala, bien qu'il eût la parole mielleuse, les manières douces et félines d'un chat, et l'obséquiosité servile d'un hôtelier qui veut amadouer ses pratiques, ne pouvait cependant dissimuler assez complètement l'astuce méchante qui rayonnait sur sa physionomie et éclatait malgré lui dans son regard; le mot potence était trop lisiblement écrit sur son front bas, plat et fuyant comme ceux des fauves, pour que, quels que fussent ses efforts, il réussît à tromper complètement ceux qui eussent eu intérêt à lai ôter son masque, et à voir toute la hideur qu'il essayait de cacher sous sa mansuétude d'emprunt.

Sept ou huit pandiles fumepx attachés au niur.de distance en distance par des poignéeg jde fep, et quelques; chandelles de suif jaune allumées dans des flambeaux, en fer-blanc vissés sur les tables, éclairaient à peu près la salle, dont uiiq grande partie demeurait presque complètement dans l'ombre.

Au bruit <iu pas des chevaux se rapprochant de plus en plus, le Tambero, jusque-là plongé dans ses rêveries harmoniques, sembla revenir subitement sur la terre, il se redressa sur sa chaise, et frappant le compr tqir du poing ayec une vigueur qui fit daiiser p\ s'eii-; tre-chqquer mesures et bouteilles ;

— Holà! eh! Demonios! dormilones! cria-t-dl d'une yoix aiguë, allez-vous vous éveiller? n'entendez-vous pas? Il y a des voyageurs dehors! Caraï! leypz-vous ou sinon!..,

Il n'eut pas besoin d'en dire davantage-, les peones réveillés en sursaut bondirent sur leurs pieds et s'ér lancèrent vers la porte; seule, la femme dont iipup avons parié ne fit pas un mouvement.

Le Tambero posa son Jarabô sur le comptoir, et sg leva* afin de recevoir les hôtes que Dieu lui envoyait à une heure si avancée.

— Ave\ Maria purnsima^ dirent en ce moment les deux étrangers, en entrant dans la salle,

— Sinpeccado concebida, répondit aussitôt le Tambero en s'inclinant profondément ; soyez les bienvenus dan§ ma pauvre demeure, caballeros ; que puis-je faire pour votre service?

LE TAMBÔ DK GUADALUPE 275

— D'abord avpir le plus grand soin de nos chevaux, dit le plus jeune des deux voyageurs.

— Ce sont ,de nobles bêtes, je les 91 entrevues, dit le Tambero ; soyez tranquilles, caballeros, on en aura gnind soin,

— Très-bien, dit alors le plus âgé ; quant à nous, il nous faut à soiiper et des chambres pour la nuit.

— A souper? parfait! reprit le Tambero, que voulezvous manger?

— . Hufp 1 dit un des voyageurs en n aïl t î ayant tout il serait bon de savoir si vous avez quplque cftose ? 1 —j'ai tout ce que vous voudrez, caballeroj en payant, bien entendu,

— Por supitesto ! que cela ne vqus inquiète pas, servez-nous bien, nous vous paierons mieux encqre*

— Voilà qui est parles , seigneurie j. vous verrez bientôt ce que je puis faire ; vpus êtes ici ai} Tambô de Quadalupe dont sans doute vous ayez entendu parler ?

— Oui, souvent jet de bien desfciçons; reprit Ipjeiine homme d'une voix railleuse;

— Hein ? fit le Tambero en se redressant comme si un serpent l'eût .piqué.

— Rien, rien 1 revenons au souper.

— Bon! laissez-inpi carte blanche, seigneurie; vous ne vous en plaindrez pas*

— Je le veux bien, pour les yivres; mais que boironsnous ?

— Vins de France ou vins d'Espagne à votre choix?

276 LE TAMBÔ DE GUASALUPE

— Caraïl je ne vous croyais pas si. bien approvisionné; dit l'inconnu toujours railleur.

— Nous ne sommes qu'à vingt lieues de la mer., seigneurie.

— Et la contrebande ne chôme pas? fît l'inconnu en riant.

— C'est ce que j'allais dire; répondit-il avec un salut.

— Alors, c'est entendu : vins de France et vins d'Espagne.

— Entendu, seigneurie; vous avez là une bien belle carabine; fit-il d'une voix insinuante.

— Elle est encore meilleure qu'elle est belle, répondit l'inconnu d'un ton goguenard ; à dix-huit cents pas et plus, je réponds de mon coup avec cette arme.

— Valgame diosl fit le Tambero enjoignant les mains ; est-elle chargée?

— Parfaitement ; il y a une balle dans chaque canon.

— Bios me libre I que faites- vous de cette arme à la main, seigneurie? Permettez-moi delà porter dans la chambre où vous coucherez; elle vous est inutile en ce moment; ce cavalier devrait, lui aussi, se débarrasser de la sienne? ajouta-t-il en se tournant avec un sourire obséquieux vers l'autre voyageur.

— Pardon ! répondit celui-ci d'un air narquois ; ma carabine me sert de canne lorsque je marche; je ne m'en sépare jamais.

— Je vous en dis autant, reprit le premier avec un sourire goguenard; occupez-vous donc sans relard de notre souper, afin que nous puissions, le plus promptement

possible, nous retirer dans ces bienheureuses chambres dont vous nous avez fait fête ; quant à moi, je suis accablé de fatigue.

— Moi, je dors tout debout; appuya l'autre.

— Hein? fit le Tambero en se grattant la tête ; est-ce que je vous ai parlé de chambres, seigneuries ?

— Dam$ ! il me semble? fit le premier voyageur, il n'y a qu'un instant...

— Je suis étrangement oublieux! interrompit le Tambero en se frappant le front.

— Bon! comment cela? dit le voyageur avec un sourire énigmatique.

— Je ne sais véritablement où j'ai la tête, seigneurie ; figurez-vous qu'il ne me reste pas une seule chambre.

— Allons donc! excepté nous, vous n'avez pas un seul voyageur dans votre Tambô.

— En apparence, c'est vrai.

— Comment, en apparence ! bondirent les deux voyageurs.

— Permettez, permettez, seigneuries 1 s'écria-t-il vivement; je m'explique.

— Nous écoutons.

— Toutes mes chambres ont été à l'avance retenues-

— Pour aujourd'hui?

— Pour cette nuit.

~ Comment, pour cette nuit? par le temps qu'il fait ou plutôt que bientôt il fera? Allons donc, vous vous moquez de nous, mon hôte?

— Pas le moins du monde , seigneurie ; rien ne

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m'est plus facile que de vous en donner la preuve.

— Ainsi, pas de chambre?

— Oh! seigneurie, pouvez-vous supposer?... Je vous céderai plutôt la mienne!

Il y eut un silence.

Les deux voyageurs semblaient s'interroger du regard. LeTamberolesexaminaitsournoisementà^a dérobée. Enfin, le plus jeune des deux voyageurs reprit la parole de l'air le plus enjoué.

— Çà, notre hôte, dit-il en frappant amicalement sur l'épaule du Tambero; on pause pqal l'estomac vide ; hâtez-vous de faire servir le souper; quand nous aurons satisfait notre faim et notre soif, nous nous occuperons de notre lit.

— C'est cela; appuya l'autre ; spupons d'abord, nous causerons après.

— Et je ne doute pas que nous ne finissions par nous entendre, ajouta le premier.

— Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vpus satisfaire, seigneuries.

— C'est entendu ; hâtez-vous;

Le digne Tambero ne se fît pas répéter cet ordre;

Tandis que les deux voyageurs s'asseyaient ou, pour être plus exact j se laissaient tomber sur un banc, en face l'un de l'autre, no Spiritu Santo se mit en devoir d'obéir; son premier soin fut de réveiller la dormeuse toujours accroupie devant le brasero.

Il s'approcha d'elle, et lui frappant fortement sur l'épaule :

Le tàmb(Î fis guadalupè 279

— AlltJiiSj debout, paresseuse ! lui dit-il brutalement, ne vois-tu pas que nous avons des voyageurs à servir? dépêchë-tdi! iissez rêvé coroode cela.

La jeune femme se redressa lentement et se tourna vers lui;

— Que me voulez-vous? lui dit-ëîié d'uiie voix dbucë et haraotiiëuse, tandis que deux larmes, deux perles liquides tremblaient à la pointé de ses longs dits; je vous en siifiplië, sënor, iaissez-ihoi là où je suis, je ne vdùs gêne pas; je rêve ; je suis heureuse, j'oublie,

— Valgâ ïhè 'dios ! s'écria le tambëro avec colère, que me dit là cette pibara ! À la cuisine, viveinerit !

Et il ieva le bras d'iiri air de menace. .

Mais soii bras fut arrêté par le pliis jeurie des deux voyageurs qui s'était dducëment approché et ëdiitemplait avec admiration le fchârmâht visage de la jeune tille ; le sëcbhd voyageur se tenait près de soîi compagnon, tout prêt à intervenir s'il était bèsdin, et fixait sur là pauvre enfant un regard chargé de compassion et de tendre sollicitude;

C'était réellement une ravissante Créature que cette jeune fille !

Elle avait seize ans à pëiiie, mignonne, sveité, admirablement cambrée , avec de grands yelix noirs voilés par de longs cils soyeux et noyés sOiis une navrante mëlahcblië; les cheveux longs, iîris, crepelés, tranctiaht par leurs reflets bleus 'avec la jjâiëur mate et un peu olivâtre de son visage; sa bûuëiiè petite, bordée de lèvres carminées derrière iëstjuëliës brillait Tëcla-

280 LE TAMBO DE GUADÀLUPE

. -■ - — — ...... ni . - -. .. - - ... ^ j ^____ J

tante blancheur de ses dents ; tout en elle était d'une élégance innée, d'une désinvolture et d'un salero incomparable; malgré les haillons qui la recouvraient, elle avait des rayonnements étranges ; on sentait la grande race, l'Espagnole de pied en cap, sous ces guenilles sordides et sans nom.

Les deux hommes éblouis étaient complètement sous le charme de tant de beauté, de tristesse et de hautaine et fière résignation ; sans s'être communiqué leur pensée, tous- deux avaient deviné un mystère sous cette douleur profonde fit cette abjection apparente.

— Arrêtez, senor Spiritu Santo; dit le premier voyageur d'une voix rude; assez de brutalités comme cela; devant nous, vous . vous abstiendrez, dorénavant, de toutes menaces envers cette jeune tille.

— Et vous la laisserez tranquillement à la place qu'elle a choisie, faute d'une autre meilleure sans doute, jusqu'à ce qu'il nous soit bien prouvé que vous avez le droit de lui donner des ordres, surtout de cette façon ; appuya le second voyageur.

— Mais, seigneuries?... voulut dire le Tambero.

— Assez! reprit le premier voyageur; nous n'avons pas à discuter avec vous; le souper tout de suite.

— Voici une once ; ajouta l'autre en jetant la pièce d'or sur la table, mais à la condition que vous n'exigerez rien de cette jeune fille tant que nous serons ici.

— Oh ! seigneurie ! fit le Tambero dont les yeux brillaient de convoitise ; puisque vous le prenez ainsi et que vous vous intéressez à cette paresseuse, il en sera

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ce que vous voudrez ; je suis ici pour vous satisfaire. Et engouffrant la pièce d'or dans une des larges poches de ses calzoneras avec une satisfaction évidente, il se hâta de quitter la salle, tout en jetant à la dérobée un regard chargé d'une haine indicible à la pauvre enfant, et en grommelant entre ses dents :

— Maldita criatural heureusement que bientôt je serai débarrassé de toi!

Sans paraître comprendre' ce qui s*était passé, sans même jeter un regard sur les deux hommes qui étaient si généreusement intervenus en sa faveur, la jeune fille s'était de nouveau affaissée sur Téquipal qui lui servait de siège ; elle avait caché sa figure dans ses mains et on l'entendait sangloter tout bas.

— Pauvre enfant ! murmura le voyageur plus âgé en allant lentement se rasseoir.

. — Oui, pauvre et malheureuse enfant en effet, si ce que je soupçonne est vrai ; répondit l'autre qui l'avait entendu.

Cependant le Tambero, malgré la réputation bien établie de ses confrères mexicains, n'avait pas menti; il reparut presque aussitôt, les bras chargés de vaisselle et suivi de peones portant plats et bouteilles; une vieille femme d'un aspect hideux, une Samba jaune comme un coing et drapée dans des loques sordides et dégoûtantes, mit le couvert en un tour de main.

Les plats fumants furent déposés sur la table ainsi que les bouteilles; puis Tambero, vieille et peones se retirèrent respectueusement, laissant les voyageurs at-

taquer tout à leur aisé les mets succulents placés devant eiix.

Au moment où le tàinbero atteignait le seuil de la jportej le plus jeune des deux voyageurs le râjjpela.

No Spiritu Sânto se hâta de revenir.

— Que désirez-vous, seigneurie ? dëmanda-t-iî d'une voix obséquieuse.

— Presque rien ; un caprice que je désire satisfaire,

— Un caprice? fit-il étorihé.

— En vous le payant, bien entendu.

Et il choisit, dans une longue bourse qu'il retira de

^ ta

sa poche, une derïii-once d'or et la posa sur la table.

Les yeux du Tainbero brillèrent aussitôt comme dés escarboucles.

— De quoi s'agit-il, seigneurie? demanda- t-il.

— De la moindre des choses ; répondit l'autre négligemment ; je suis un vieux routier ; j'ai pour prin- . cipe de prendre partout et toujours mes précautions.

— Ce qui veut dire, seigneurie? fit le Tambëro en écarquillant les yeux.

Le digne homme ne comprenait plus du tout; jamais il n'avait rencontré de voyageurs aussi singuliers.

— Cela veiit dire, mon hôte, reprit le jeune homme d'une voix railleuse, que je meméfie extradrdinairement de tout ce qtii rië me semble pas logique ; comme, par exemple de rencontrer une table aussi bien servie dans une maison comme celle-ci; en conséquence, veuillez, je vous prie, déguster tous les mets qui sont là devant vous; puis eil faire autant de ces bouteilles dont l'allure

LE TAMBÔ DE GUÀDàLUPË 283

me semble si engageante; vous procéderez de même quand le iîibitieiit sera verni pour le bafé et lès liqueurs.

— Comment, seighëUrie! s'écrià-t-ii avec uii magnifique môUvémëntd'indignâtibii; supposëriez-vblis?.,.

— Je hé sûppbsë riêii, Senor ; reprit ert soilriahl le voyageur; je veux vous faire gagner urië demi-brice; vbilà tout ; voyez si cela vous convient ?

— Oh! seigneurie! iquëis affreux 'soupboris ! mais, grâce a Dieu ! vous reconnaîtrez bientôt combien ils sont injustes:

Il se mit aldrs, sans ajouter un itibl, à débolicHer les bouteilles et à les déguste? Consciencieusement les unes après les autres.

— Vous voyez, seigneurie ? dit-il quand il eut térrhinës — : Très-bien; aux plats maintenant, s'il Vous plaît. Le Tambero haussa légèrement les ëpàiilé's, cbtome

un lidmffië 'c[ui se dit : iî 'est foh! et, s'àrnlaht d'une longii'e 'cuiller et d'un cbutêâli à découper, il cômriiença tranquillement à gbûter tous \éi plUtâ les tins après les autres.

— C J ëst fait, seigneurie, dit : il au bout d'un ifrstànt, et avançant là main, la 'dëmi-ôhcè ést-ellë à moi? âjbiita-t-il d'une voix câliné.

— Parfaitement, vous pouvez là prendre, senor 1 ; seulement, il y a là, je crois, un plat dont vous n'avez pas

goûte*

— - Ah! fit le Tambero de l'air le plus naturel, je sais ce que vous voulez dire ; vous parlez, n'est-ce pas, de ce plat de frijoles rojos bon àji?

— Précisément,

— Je l'ai mis à part, vous le voyez, seigneurie?

— Oui, mais je me demande pourquoi?

— Tout simplement, seigneurie, parce que ces frijoies con aji ne vous étaient pas destinés; ils ont été préparés pour mes peones; je ne me serais pas permis de vous offrir un tel ragoût; il a été mis par mégarde avec les autres ; je vais le remporter.

Et d'un geste rapide il l'enleva de dessus la table,

— Bah ! dit en souriant le voyageur, puisqu'il y est, laissez-le; j'en mangerai, je crois, avec plaisir; j'aime beaucoup les frijoles ainsi assaisonnés.

— Mais, seigneurie ? dit le Tambero en pâlissant légèrement

— Remettez ce plat sur la table; goûtez-le, c'est par lui que nous commencerons,

— Faites vite, seîior, ajouta le second voyageur ; ne voyez-vous pas que vous nous empêchez de souper ?

Le Tambero était blême; il avait les yeux hagards.

Les deux voyageurs l'examinaient à la dérobée.

Il hésita une seconde; mais, prenant tout à coup son parti, il s'élança comme pour se rapprocher de la table, mais cela si maladroitement que son pied heurta contre un des pieds du banc servant de siège au plus âgé des voyageurs; il perdit l'équilibre et tomba avec le plat qui se brisa et se renversa sur le plancher.

— Est-il possible d'être aussi maladroit! s'écria-t-il en se relevant d'un air piteux, et regardant d'un œil consterné les haricots et les débris du plat.

— Voilà ce que c'est que de trop se presser; dit le plus jeune voyageur avec un sourire ironique ; heureusement le m&l n'est pas'grand. Prenez votre demi-once.

— Vous ne vous êtes pas blessé? ajouta le second voyageur d'un air goguenard,

* —Si,., non... je ne crois pas... seigneurie, murmura le Tambero tout déferré, et qui déjà, un balai à la main, se hâtait de faire disparaître les traces de sa soi-disant maladresse.

— Je pense que maintenant nous pouvons souper en toute confiance? dit le plus jeune voyageur en s'inclinant devant son compagnon.

Le Tàmbero était sorti la tête basse, comme un chien fouetté.

— Quel drôle! murmura le premier voyageur.

— Oui, il est assez réussi! répondit Vautre toujours souriant. Servez-vous donc, je vous prie ?

— Après vous, s'il vous plaît, senor ; je ne suis que votre serviteur : don Luis Llagado.

— Et moi, Caballero, je suis le vôtre, don Agustin Amador, tout à votre service.

Après ces compliments préliminaires, la glace se trouva rompue entre les deux voyageurs; ils commencèrent à manger de bon appétit, tout en causant de choses et d'autres.

— Ah! çà? dit au bout d'un instant don Luis Llagado, le plus âgé des deux hommes ; maintenant que la connaissance est faite entre nous, me permettez-vous, Caballero, de vous adresser une question? Je vous

286 LE TAMBO DE GUADALUPÊ

avoue que ma curiosité est excitée au plus haut point, et que, deptiis quelques minutes, j'ai cette question sur les lèvres sans oser vous la faire ?

— Bon, je vous comprends, répondit en riant don Agustin, je vous vois venir; vous désirez savoir pourquoi j'ai témoigné une si grande défiance et agi comme je l'ai fait?

— Je l'avoue, seigneur, si indiscret que je vous puisse paraître.

— Mais non, je trouve cette curiosité toute naturelle, au contraire ; après ce qui s'est passé, trouvez-vous que j'ai eu tort de me montrer aussi difficile ?

— Valgame Dios! jfe vous feia rbmercieâu contraire; sans vous ce misérable nous aurait bel et bien empoisonnés ?

— Tout simplement.

— Il doit avoir une vieille haine contre vous, seigneur, pour tenter ainsi Un tel giiet-âpens ; quant à moi ; jeiiele connais pas,, il n'a donc àUbune raisbiide m'en vouloir?

— Je ne le connais pas plus que vous, seigneurie, je vous prie de le croire.

— Ah bah !

— Je l'ai vii, ce soir; pour la première fois.

— Alors je n'y suis plus, je m'y perds 1 dit doii Luis avec surprise.

— Je ne connais pas cet homme, il est vrai ; je l'ai vu aujourd'hui pour la première fois ; mais j'ai beaucoup entendu parler de lui; je sais sur son compte, si ce qu'on rapporte est exact, dès choses à faire frémir.

— Oh ! oh ! que me dites-vous donc là, seigneurie?

— Rien qui ne soit de notoriété publique en Spnora, Caballero ; est-ce donc la première fois que vous venez dans cette partie du Mexique ?

— En effet, c'est la première fois.

— Alors je ne suis plus surpris de votre ignorance ; sachez donc, senor, que nous sommes dans une véritable caverne ; cette Rancheria que nous avons traversée pour venir ici, et ce TV^mbè de Guadalupe, sont un repaire de pandits de la pire espèce, dont les crimes épouvantent les populations à- cinquante lieues à 1$ ronde.

— Et la justice est instruite ?

— Parfaitement.

— Elle ne fait rien ?

— Que voulez- vous quelle fasse ? vous connaissez ce pays ; les soldats qu'on erfyerrait à la recherche des brigands passeraient de leur' côté ; ils feraient cause commune avec eux.

— C'est malheureusement vrai 1 De quoi accuse-t-on

ces misérables?

— De tout! de vol, de meurtre, d'incendie, etsprtput de faire la traite des blanches au profit des Mormons ; mais personne n'ose se plaindre.

~ Comment se fait-il que, sachant tout celtij vous n'ayez pas craint de pénétrer dans cet antre?

—Je ne m'en croyais pas aussi rapproché, quand j'ai reconnu mon erreur, il était trop tard pour reculer, d'ailleurs où aller ? Mon cheval est fatigué, le temps horri-

288 LE TAMBÔ DE GUADAfiUPE

ble; je suis bien armé, je ne crois pas manquer de courage ; j'ai joué le tout pour le tout, espérant me sauver à force d'audace et de sang-froid.

— Vive Bios / voilà qui est parler, senor don Agustin ; vous êtes mon homme ! Si cela vous plaît, je jouerai votre partie ; peut-être à nous deux réussirons-nous à nous tirer de cet infernal guêpier?

— A la bonne heure! répondit le jeune homme, en tendant par-dessus la table la main droite à son compagnon; touchez là, seigneurie, nous nous sauverons ou nous tomberons ensemble !

— C'est dit ! s'écria don Luis en lui serrant la main ; dans tous les cas je suis résolu à bien défendre ma peau ; il leur en coûtera cher pour la prendre !

— Vous avez des armes ?

— Et des provisions à foison ; quatre revolvers à six coups, dont deux à épaulement, une carabine à canon tournant que voici, cette longue rapière, dont je sais assez joliment me servir, et un excellent poignard dans ma botte droite ; le tout venant directement de chez Devisme, le célèbre armurier parisien; mes revolvers sont là, sous mon zarape.

— Caraï, quel arsenal ! tous mes compliments, seigneurie, du reste je vous en présente autant ; sortant de chez Galand, le rival heureux de Devisme; à cette différence près, que ma carabine a un sabre baïonnette.

— La mienne aussi; pardonnez-moi, j'avais oublié ce détail.

— Alors, c'est parfait ; nous ne sommes pas aussi malades que je le craignais ; Cuerpo de Cristo ! avec cinquante-deux coups de feu à tirer, l'œil juste, le cœur ferme et le poignet vigoureux, deux hommes résolus peuvent déifier une centaine de bandits comme ceux qui nous guettent*

— C'est mon opinion.

— Entendons-nous bien, afin de ne pas commettre de malentendus.

— C'est facile ; vous paraissez connaître le pays mieux que moi, ou du moins être plus au courant que je ne le suis des habitudes de ces bandits, prenez la direction, je me' mets volontiers sous vos ordres ; je vous obéirai, sans hésitation, au doigt et à l'œil.

— Je crois que vous avez raison ; qu'il en soit donc ainsi; laissez-moi faire, nous sortirons d'ici avec les honneurs de la guerre.

— J'y compte bien.

Tout en causant, les deux voyageurs avaient continué à manger de bon appétit; au dehors, le temps était horrible ; l'ouragan avait éclaté et faisait rage ; le tonnerre roulait sans interruption, les éclairs se succédaient avec une rapidité extrême, le vent sifflait avec fureur et la pluie tombait à torrents.

— Définitivement, dit don Luis, tout considéré, nous sommes très-bien ici pour soutenir un siège ; au dehors, la fuite ne serait même pas possible.

— En effet, répondit l'autre ; ce vieux.bâtiment est solide; nous n'avons pas à redouter qu'il nous tombe

290 LE TAMBÔ DE GUADALT7PE

sur la tête, nous trouverons là, au besoin, tout ce qu'il nous faudra pour nous barricader solidement,

— Je me demande, reprit don Luis, pourquoi ce misérable s'est autant hâté de tenterdenous empoisonner?

— Bon, vous pensez encore à cela ?

— Ma foi, oui ; je vous avoue que tout ce qui est illogique et que je ne comprends pas m'inquiète.

— Bon alors, je vais vous faire comprendre ; trois raisons l'ont engagé à risquer cette tentative.

— Trois raisons ?

— Tout autant; d'abord* je lui ai laissé comprendre que je le connais.

— Au fait, je n'y songeais pas ; cela a dû lui mettre la puce à l'oreille.

— Vous voyez ; ensuite il a aperçu nos carabines dont il aurait été charmé de nous débarrasser.

— C'est juste.

— Enfin, parce quemousnous sommes mêlés des affaires du digne Tambero, plus que cela ne lui, convenait.

-^ Nous? vous plaisantez; comment cela?

— Caraï ! en l'empêchant de battre cette pauvre enfant! reprit-il en étendant le bras vers la jeune fille, toujours plongée dans une apparente prostration,

— C'est exact ; je ne songeais plus à cet incident; je comprends tout maintenant ; mais, dites-moi, ne trouvez-vous pas étrange la présence de cette charmante enfant dans cette tanière de bêtes fauves?

— Très-étrange; mais que pouvons-nous faire? rien.

— Peut-être !

— Comment, peut-être? Nous ignorons qui elle est, ■comment elle est ici ? hum ! Caballero, prenons-y garde ; qui trop embrasse mal étreint ;, croyez-moi, songeons à ajous d'abord ? allons au plus pressé, sortons-nous de la toile, et après-..

— Eh bien, après?

— Après, nous verrons; par où nous passerons, elle passera, il* y aura place pour elle; si cela lui convient toutefois ; je ne me soucie pas de jouer le rôle de don Quichotte, pour une Dulcinée de hasard qui peut-être, joue un rôle, .et n'est en réalité que la complice des bandits,

— Oh! don Agustinl vous êtes sévère pour cette pauvre fille; croyez-vous donc-que cela soit possible?

— Tout est possible en Sonora, cher seigneur*

— Elle a une figure angélique*

— Je me méfie surtout des anges, quand je les rencontre dans des lieux comme celui-ci; croyez-moi, soyons prudents; surtout tenons-nous bien.

— Oh ! quant à cela, comptez sur moi.

— Chut, voici notre hôte avec le café.

En effet, le Tambero entrait en ce moment suivi de deux peones, dont le premier portait une cafetière, des tasses, du sucre, et l'autre deux ou trois bouteilles de liqueurs et des cigares.

—J'arrive à temps, dit le Tambero, yous avez terminé, seigneuries?

— Vous le voyez ; et le Postre?

— Je regrette de n'avoir rien de convenable à vous offrir, les Dulces, les Confîtes et les gâteaux qui me restent ne sauraient vous plaire.

— Nous nous en passerons donc, seîior, faites verser le café; si vous n'avez rien de mieux à faire en ce moment..

— I] est tard, le temps est affreux, je suis complètement libre, interrompit respectueusement le Tambero.

— Je croyais que vous attendiez des voyageurs ? dit don Àgustin; du moins vous nous l'avez assuré.

— C'est vrai, seigneurie, mais ces voyageurs n'arriveront pas avant minuit, ou une heure du matin.

— Comment, ils marchent de nuit, et par un temps pareil! c'est une folie cela! les routes doivent être impraticables?

— Je ne puis rien vous dire à ce sujet, seigneurie ; j'ai pour habitude de ne ni'occuper que de ce qui me regarde personnellement.

— C'est une fort bonne habitude, mon hôte, dont je vous engage à ne pas vous départir; puisque vous êtes libre, faites-nous- le plaisir de vous asseoir près de nous, et d'accepter une tasse de café en notre compagnie.

— C'est un grand honneur dont je vous suis fort reconnaissant, seigneuries, je vous obéis avec empressement.

— A la bonne heure, mettez-vous là à ma droite ; bien. Le Tambero s'assit et le café fut versé ; les peones se retirèrent.

— Vous avez là des cigares qui doivent être excellents? reprit don Agustin, en lui avançant le plat sur lequel plusieurs paquets de cigares, honradez, régalias, etc, avaient été posés, n'en accepterez-vous pas un ? •

— Vous m'excuserez, seigneurie ; répondit le Tarnbero, avec un léger embarras; je suis un vieux Mexicain, moi; je ne fume que la cigarette de papel, ou de temps en temps, dans les grands jours, un pajillo de maïs, mais cela bien rarement.

— Vive Dios! voilà qui est singulier, ce caballero et moi, nous avons le même goût que vous.

— Vous ne fumez pas de cigares?

— Jamais; cela cependant ne vous empoche pas de les mettre sur la note; ils nous ont été présentés, cela suffit.

L'hôtelier s'inclina tout en tordant une cigarette entre ses doigts ; don Agustin après avoir échangé un regard d'intelligence avec don Louis reposa sur la table et un peu à l'écart l'assiette de cigares.

La conversation fit un crochet, ou plutôt s'engagea sur d'autres sujets ; elle allait un peu à bâtons rompus, de ci et de là, sans but déterminé, les trois convives semblaient se tenir sur la réserve; cependant ils buvaient le café et les liqueurs, en véritables amateurs, c'est-à-dire à petits coups, tout en fumant une innombrable quantité de cigarettes.

Le Tambero jetait parfois à la dérobée des regards haineux à la jeune fille toujours accroupie; don Luis

suivait d'un regard rêveur les spirales capricieuses delà fumée bleuâtre de sa cigarette; don Agustin riait et causait avec un entrain endiabléj et une désinvolture parfaite, comme s'il n'eût conservé aucune inquiétude- Un coucou placé près du comptoir fit soudain entendre le grincement sec de ses chaînes^ la porte s'ouvrit, le Coucou sortit et chanta, l'heure sonna.

Comment ce vénérable coucou était-il venu de la Forêt-Noire s'échouer en Sonora chez un Tambero? ceci est un problème singulier, qui sans doute ne sera jamais éclairci.

— Eh ! fit don Luis en allumant une vingtième cigarette, quelle heure vient donc de sonner?

— Onze,heures, seigneurie, répondit le Tambero.

— Commentai est déjà si lard! ma foi, la soirée s'est écoulée sans que je m'en aperçoive !

— Peut-être serait-il temps qu'après la fatigue de la journée, vous songiez, seigneurie, à prendre un peu de repos ? hasarda le Tambero d'une voix insinuante.

— Bon, qui songe à cela ! dit en riant don Luis ; nous sommes bienici, pourquoi nous déranger?jene me sens pas la moindre envie de dormir ; et vous, senor don Agustin?

— Moi? je n'ai jamais été aussi éveillé ! d'ailleurs avec le temps qu'il fait, nous essaierions vainement de fermer les yeux; les sifflements du vent, les éclats du tonnerre nous en empêcheraient ; faisons mieux, taillons* un Monte, en buvant du punch; que dites- vous de ma proposition, don Luis?

— Je dis, cher sefior, que je la trouve admirable et que je l'accepte.

— Alors, passons à cette autre table, je me charge du punch; il sera excellent, je vous le promets, je m'y entends ; d'ailleurs nous avons là tout ce qu'il nous faut; que pensez-vous de notre idée, mon hôte?

— Je la trouve très-bonne, seigneurie; cependant, peut-être feriez-vpus mieux de vous reposer? demain vous serez. brisés, et incapables de continuer votre voyage.

— Bon, qui pense à demain? dit nonchalamment don Luis ; rien de tel que l'heure présente, mon hôte ; qui sait si demain nous ne serons pas tous morts 1

— Caraï! s'écria le Tambero en pâlissant; que ditesvous donc là, seigneurie?

— La vérité; répondit railleuse ment don Luis; est-ce que la mort ne nous guette pas sans cesse?

Tout à coup, au-dessus des grondements furieux de la tempête, des sifflements du vent et des éclats de la foudre/un bruit ressemblant au galop échevelé de plusieurs chevaux se fit entendre, se rapprochant avec une rapidité vertigineuse •

Les trois hommes s'étaient levés ; ils écoutaient; la jeune femme, en proie à une surexcitation extraordinaire, avait quitté la place où, jusque-là, elle était demeurée indifférente et songeuse; les cheveux épars, les yeux pleins d'éclairs et les traits convulsés par une inexprimable émotionnelle s'était élancée vers la porte, les bras étendus en criant d'une voix effarée:

— Les voilà ! les voilà !

Le Tambero pâle, tremblant de terreur, se précipita sur elle, et l'enleva dans ses bras.

— Sauvez-moi t sauvez-moi! s'écria la jeune fille d'une voix déchirante en se débattant entre les braë de cet homme qui essayait de l'entraîner.

Les voyageurs s'élancèrent sur le Tambero, lui enlevèrent la jeune fille à demi évanouie, et par un mouvement instinctif, presque machinal, ils se réfugiérent, avec elle, derrière le comptoir.

Au même instant la porte de la salle vola en éclats, et quatre cavaliers, quatre démons bondirent d'un élan prodigieux jusqu'au milieu de l'immense pièce, avant d'avoir pu maîtriser et arrêter leurs chevaux, qui bouleversaient et renversaient tout sur leur passage.

Puis sautant sur le sol, ils commencèrent avec un empressement fébriJe à empiler les bancs et les tables les uns sur les autres, de façon à former une immense barricade à angles saillants, à trois mètres environ en arrière de la porte; renforçant cette barricade avec tout ce qui leur tombait sous la main.

Tout cela s'était passé avec une rapidité vertigineuse.

La plupart des chandelles et des candiles s'étaient éteints ; la salle se trouvaitplongée dans une demi-obscurité qui ne permettait de distinguer les objets que vague ment ; les inconnus, complètement absorbés parle rude travail auquel ils se livraient, et d'ailleurs se croyant seuls dans la salle, n'avaient pas songé à regarder autour d'eux; mais lorsque leur singulière besogne fut

à peu près terminée, apercevant le massif comptoir, auquel jusque-là, ils n'avaient pas fait attention, ils s'en approchèrent dans le but évident de le traîner jusqu'à 4 la barricade et de s'en servir pour renforcer leur redoute improvisée.

Ce fut alors qu'ils aperçurent les deux étrangers debout et le fusil à la main derrière le comptoir et, un peu en arrière des deux hommes, une femme affaissée' sur une chaise, pâle comme une morte et semblant privée de sentiment ; mais l'obscurité les empêchait de distinguer les traits de cette femme, qu'ils ne voyaient que vaguement dans le clair obscur de la salle*

Les voyageurs ignoraient quels étaient ces hommes, qui avaient ainsi à Timproviste envahila salle commune du Tambô d'une manière si insolite ; et maintenant semblaient vouloir la changer en forteresse, fort peu rassurés par leurs allures violentes, ils craignaient surtout d'avoir affaireà des salteadoresunpeutrop amis de leur hôte le Tambero, et ne se souciaient nullement de tomber entre leurs mains ; en conséquence, ils se tenaient prudemment embusqués, le doigt sur la détente, prêts à repousser la force par la force, et à faire feu au moindre geste menaçant, ou seulement suspect des nouveaux venus.

Quant à ceux-ci, ils paraissaient avoir une opinion à peu près aussi mauvaise des voyageurs, ainsi que le prouva la façon tant soit peu brutale dont ils entamèrent l'entretien.

— Eh ! fit d'une voix rude celui^des quatre étrangers

298 LE TAMBÔ DE GÙÀDALUPE

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auquel ses compagnons semblaient particulièrement obéir; qu'avons-nous ici? Cuerpo de Cristo! venez un peu; voilà des bribones avec lesquels il nous va falloirprobablement causer!

Ses trois compagnons se groupèrent aussitôt autour de lui, sans parler, mais les fusils armés, et lançant aux voyageurs des regards qui certes n'avaient rien de ras* surant.

— Holà, Demonios ! reprit l'étranger, qui êtes-vous et que faites-vous ici? répondez sans retard si vous ne voulez pas être tués comtme des chiens I

— Qui êtes-vous vous-mêmes? répondit don Luis sans autrement s'émouvoir; de quel droit nous adressezvous ces insultantes paroles?

— C'est ce que vous ne tarderez pas à apprendre si vous ne prenez garde de mieux mesurer vos paroles !. reprit l'inconnu; répondez donc, où de par le diable !.»..

— Évitez-vous des insultes que peut-être vous ne tarderiez pas à regretter, réponditfroidementdon Luis; noussommes deux voyageurs, arrivés ici à la tombée de la nuit, sans savoir où notre mauvaise étoile nous conduisait; nous achevions de souper quand vous êtes ve^nus subitement nous interrompre, de la façon que vous savez; voici tout ce qu'il nous convient de vous apprendre quant à présent sur notre compte ; j'ajouterai seulement que moi et mon compagnon, nous sommes des gens paisibles, ne se souciant que fort médiocrement de se mêler d'affaires qui ne les regardent pas.

— Voilà de belles paroles; dit l'inconnu eîi ricanant..

— Elles sont vraies; nous désirons la paix; mais nous ne craignons pas la guerre ; vous vous en apercevrez

* à vos dépens, si vous vous obstinez à nous chercher querelle; nous sommes beaucoup mieux armés que vous; [nous gavons cinquante-deux coups de feu à tirer.,.

Ces derniers mots semblèrent produire une certaine impression sur les étrangers; ils échangèrent entre eux un regard rapide, puis celui qui jusque-là avait parlé au nom des autres, interrompit vivement :

— Tout ce que vous dites peut être vrai, quoique cela semble bien étrange* senor? nous ne sommes ni desSalteadores,ni des Rateros, mais d'aussi honnêtes caballeros que vous pouvez l'être vous-mêmes; les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons sont très-graves; il est donc important pour nous de savoir qui nous avons en face.; que,prétendez^vous, en somme?

— Rien; nous voulons la paix, je vous le répète; si le temps n'était pas aussi horrible* et si nous n'avions .pas à redouter quelque embûche ou quelque guet-

• apens au dehors, nous quitterions immédiatement ce Tambo ; mais cela nous est matériellement impossible avant le lever du soleil,; non pas pour nous, qui sommes des hommes accoutumés à faire bravement face à tous les accidents plus ou moins désagréables d'un voyage à travers la Sonora ; .mais il y a là sur cette chaise* une dame que notre honneur nous défend d'a- .bandonner, et que nous sommes résolus à défendre quoi qu'il arrive.

— Una damç vous accompagne? s'écria vivement Tétranger; qui est cette dame? d'où vient-elle? où va-telle? quel est son nom? depuis quand la connaissezvous? voyage-t-elle en votre compagnie?

— Voilà bien des questions à la fois, senor? répondit don Luis en souriant avec ironie; je ne sais trop de quel droit vous mêles adressez?

— Silence ! s'écria tout à coup l'étranger ; voici nos ennemis! si vous n'êtes pas des leurs, ainsi que vous le prétendez, prouvez-le, en restant neutres!

— Peut-être avons-nous autant à craindre d'eux que vous-mêmes; répondit simplement don Luis; dans tous les cas, nous ne prendrons parti contre vous que si vous nous attaquez,

— C'est bien, je retiens votre parole, senor ! et se tournant vers ses compagnons : A nos postes et montrons à' ces drôles que nous sommes des hommes! ajouta-t-il avec une sombre énergie.

Tout en parlant ainsi à ses compagnons, l'étranger, après avoir poliment salué les voyageurs, alla s'embusquer résolument derrière la barricade, où les trois autres le suivirent aussitôt.

Un grand bruit se faisait entendre au dehors, mêlé de cris et de piétinements, comme si plusieurs individus eussent été occupés à certains préparatifs hostiles- En effet, bientôt les voyageurs et les étrangers "reconnurent avec stupeur que des masses d'alfalfa sèche étaient entassées sans relâche devant la porte qui bientôt fut complètement obstruée.

La retraite leur était coupée; ils étaient pris comme dans une souricière.

Bientôt ils eurent le mot de l'énigme.

Une famée épaisse s'éleva et presque aussitôt des flammes s'élancèrent de ce mopceau de fourrages, en même temps qu'une grêle de pierres venait briser les deux fenêtres servant à donner du jour dans la salle ; puis par les fenêtres brisées, les balles commencèrent à pleuvoir sans que les assaillants se laissassent voir.

— Caraï ! s'écria don Agustin, est-ce que ces drôles auraient l'intention de nous enfumer ici comme des bêtes puantes ?

— Cela m'en a tout l'air, répondit tranquillement don Luis; les coquins sont adroits, ils ont admirablement pris leurs précautions; voyez, ils nous fusillent presque bout portant, sans qu'il nous soit possible de savoir d'joù viennent les balles.

— Je vous trouve charmant, seîior don Luis, de prendre les choses avec tant de philosophie! quand nous sommes menacés, non-seulement d'être enfumés, mais encore d'être rôtis tout vivants, et cela sans vengeance possible.

— Tout cela est très-désagréable, je le comprends ; malheureusement je ne- vois pas trop comment nous sortirons de ce guêpier; vous qui semblez plus au courant que moi des habitudes de ces coquins auxquels nous avons si malheureusement affaire, vous auriez du «n'avertir.

— Je l'ai fait.

— Oui, mais trop tard pour que nous puissions nous mettre sur nos gardes,

— Nous avons été surpris à l'improviste.

— C'est vrai; mais, à propos, où est donc passé ce coquin de Tambero?

— Je l'ignore ; il aura sans doute profité du désordre causé par l'entrée endiablée de ces inconnus pour gagner au pied, et mettre sa précieuse personne en sûreté.

■*- C'est probable ; mais, dans tous les cas, il ne sera pas sorti par la porte;

— Croyez- vous ?

— J'en suis certain, je l'ai vu courir vers le fond de la salle; d'ailleurs, les nouveaux venus étaient entre la porte et lui ; ils barraient complètement le passage-

— Alors tout n'est peut-être pas perdu encore. Aidezmoi à étendre cette pauvre enfant derrière le comptoir,, pour que les balles ne puissent pas l'atteindre.

— Soit; elle est encore sans connaissance.

— Tant mieux pour elle ; il sera toujours temps de la rappeler à la vie, quand nous n'aurons rien de plus important à faire.

Tout en parlant ainsi, ils avaient étendu des zarapessur le sol; puis ils avaient couché lajeune fille sur ce lit improvisé, en la plaçant de façon à ce qu'elle fût complètement abritée contre les projectiles qui crépitaient dans toutes les directions.

— Cette jeune fille est admirablement belle, murmura; don Agustin.

— C'est une magnifique créature ; appuya don Luis en hochant tristement la tête. Maintenant > que faisonsnous?

— Le Tambero doit être caché dans quelque ( coin; it s'agit de le découvrir.

— Hum! en aurons-nous le temps? fît don Luis d'unair de doute; en supposant que nous le trouvions, à quoi cela nous servira-t-il?

— Qui sait? Cherchons-le toujours ?

— Soit, mais voyez? fit-il en étendant le bras-

— Oui, oui, dit don Agustin en hochant la tête, nous* n'avons pas un instant à perdre; aussi, à l'œuvre, à l'œuvre, senor don Luis.

— Allons 1 je;Vous suis, répondit laconiquement dorn Luis.

En efiet, le temps pressait.

Les foins rassemblés, amoncelés devant la porte et sans cesse augmentés étaient devenus ^une véritable fournaise ; de sinistres langues de feu léchaient lesmurailles, brûlaient les boiseries et propageaient l'incendie avec une rapidité réellement effrayante, éclairant l'immense salle de lueurs rougeâtres, qui imprimaient aux objets une apparence véritablement fantastique.

Les quatre inconnus , abrités derrière l'immense barricade dressée au milieu de la salle, faisaient un feu d'enfer contre les fenêtres; sans paraître -, tant ils étaient fermes, froids et résolus, avoir conscience du danger terrible auquel ils étaient exposés»

Le feu commençait à se communiquer aux poutres du plafond, qu'il carbonisait peu à peu ; la mort était là, terrible, inévitable; dans une heure au plus, tout serait dit.

Il fallait donc au plus vite trouver une issue, si l'on ne voulait être enseveli sous les ruines fumantes du Tambô.

Don Luis et don Agustin s'étaient glissés inaperçus vers le fond de la salle, dont ils sondaient la muraille avec la crosse de leurs carabines.

Les chevaux attachés dans l'angle le plus éloigné et le plus sombre de la pièce tremblaient et renâclaient de frayeur ; les deux voyageurs bandèrent les yeux des pauvres animaux au moyen de leurs cravates et de leurs mouchoirs, afin qu'ils se tinssent tranquilles, et qu'affolés par la terreur, ils ne rompissent pas les licous par lesquels ils étaient attachés, et ne se lançassent pas, en ruant et se cabrant, à travers la salle ; ce qui aurait encore augmenté le danger, déjà si grand, auquel étaient exposés les six hommes enfermés en ce moment dans cette fournaise.

Cette précaution importante prise, les deux jeunes gens continuèrent leurs recherches.

Elles furent longues.

Ils commençaient à désespérer, lorsqu'ils arrivèrent à un endroit où plusieurs sacs de maïs étaient empilés sans ordre, mêlés à des canastas et une foule d'objets

en apparence hors de service ; ils se frayèrent à grand'-

peine un passage à travers ce pandémonium qu'ils

fouillaient en même temps du canon de leurs carabines.

Soudain un sourd gémissement frappa leurs oreilles.

I ■ Il !■■■■■■ I III I ~ ~ I

— Eh! eh ! fit don Luis, j'ai entendu quelque chose.

— Qui vive ! Réponds ou tu es mort ! cria don Agustin en armant sa carabine.

— Pitié! ayez pitié de moi, Caballeros? dit une voix creuse, du ton le plus lamentable; hélas! senor, mon Dieu ! je suis un homme perdu, ruiné !

— Allons ! allons 1 montre-nous un peu ta face de coquin, afin que nous sachions bien à qui nous avons affaire? reprit don Agustin avec un sourire railleur.

Et d'un coup de crosse bien appliqué sur la masse inerte qu'il apercevait vaguement blottie dans l'ombre au milieu des sacs, il la fit surgir à. la lumière avec la rapidité d'un diable en carton sortant d'une boîte à surprise.

— Eh! là, mon Dieu! seigneurie, ayez pitié de moi! s'écria le Tambero du ton le plus piteux qu'il put affecter,

— Eh ! fit don Luis, je ne me trompe pas, c'est notre digne hôte nô'Espiritu Santo Quiroga.

— Pour vous servir, seigneurie ; au nom du ciel, ne me tuez pas, je vous en supplie !

— C'est ce que nous verrons ; dit don Agustin ; cela dépendra de toi.

— Oh ! alors je suis sauvé ! Dieu soit béni ! s'écria4-il avec joie.

— Ne te félicite pas encore, vieux coquin, reprit don Agustin; et d'abord, que fais-tu ici?

— Vous le voyez bien, je me... cache.

306 LE TAMBÔ DE GUADALXJPE

— Ce n'est pas vrai, -tu cherches à te sauver; encore un mensonge et je te tue comme un chien !

— Oh! seigneurie ! je ne mens pas.

— C'est ce que nous allons voir : pourquoi, au lieu d'essayer de te sauver par la porte en voyant arriver les quatre cavaliers, es-tu venu te cacher de ce côté?

— Vous le voyez bien, seigneurie !

— Nous n'obtiendrons rien de ce misérable I dit froidement don Luis ; nous perdons notre temps avec lui, mieux vaut le tuer.

— C'est mon avis; répondit don Agustin sur le même ton ; nous allons le jeter au milieu des flammes et le brûler à petit feu.*

— C'est cela.

Les deux hommes le prirent au collet.

— Allons, marche ! s'écria don Agustin.

Le Tambero se jeta à genoux et joignit les mains.

— Seigneuries, pitié I dit-il en pleurant à chaudes larmes ; ne me condamnez pas à une mort aussi horrible !

— Allons, relève-toi, nous n'avons que trop perdu de temps !

— Faites-moi grâce et vous saurez tout! reprit-il d'une voix chevrotante.

— Ah t ah ! il y a donc quelque chose ?

— Mon Dieu ! mon Dieu ! pardonnez-moi !

— Nous verrons, parle?

— Vous me ferez grâce?

— Peut-être, mais parle d'abord; pourquoi, au lieu de le sauver, es4u resté là ?

— Je me suis sauvé, seigneurie, mais... je suis revenu.

— Ah bah? voilà qui est intéressant à savoir; alors il y a une sortie?

— Tiens ! tiens f tiens ! fit don Luis.

— Hélas! oui, seigneuries, il y en a une.

Les deux jeunes gens échangèrent à la dérobée un regard d'intelligence.

Don Agustin reprit l'interrogatoire.

— Et pourquoi es-tu revenu? demanda-t-il; surtout ne mens pas 1

— Je voulais sauver les chevaux, seigneurie"; de si belles bêtes et si bien harnachées.

— Prends bien garde à ce que tu me répondras; qui t'a envoyé chercher les chevaux?

— Personne, seigneurie.

— Hum! tes complices ne t'ont pas chargé de t'en emparer?

— Non, seigneurie ; personne ne connaît cette Sortie, excepté moi.

— Tu mens I tout ce qui se passe a été évidemment convenu entre toi et tes complices.

— Je vous jure, seigneurie, par Nuestra Seflora de* Guadalupe, que je suis la première victime de ce qui arrive ; me croyez- vous assez niais, seigneurie, pour me ruiner ainsi moi-même de gaieté de cœur en brûlant ma propre maison et tout ce qu'elle contient ?

— Il y a du vrai, mais ce n'est pas tout ; tu as voulu nous empoisonner?

— Oh! seigneurie, pouvez-vous supposer cela? je voulais seulement vous endormir.

— Pour que nous soyons plus facilement dépouillés par tes complices, misérable drôle ?

Le Tambero baissa la tête avec confusion.

— Où conduit cette sortie ? reprit don Agustin.

— Par un corridor souterrain, dans le grand corral, derrière le Tambô.

— Qui t'attend là?

— Personne, seigneurie, je vous le jure; je suis, je vous le répète, la première victime dans toute cette affaire. Matadiez m'a lâchement trompé; je ne l'aurais jamais cru capable d'une telle infamie ; moi, qui suis son compère!

— Ah ! ah ! c'est le r senor Matadiez qui conduit cette attaque?

— Oui, seigneurie.

— C'est un homme expéditif.

— Vous le connaissez?

— Beaucoup, de réputation ; fit-il avec un sourire amer; nous avons un vieux compte à régler ensemble. Mais assez causé, quant à présent, où est le passage?

— Là; derrière les sacs, seigneurie.

— Indique-nous-le.

— Ce sera facile, il n'y a qu'à déranger les sacs.

— Dérange-les alors, et fais vite.

Le Tambero s'exécuta avec un entrain qui prouvait

combien il avait à cœur de se montrer docile et surtout de quitter la salle, qui d'un moment à l'autre menaçait ruine.

Les sacs furent enlevés en quelques minutes et démasquèrent une porte ouverte; une torche fichée dans un bras de fer éclairait tant bien que mal un couloir souterrain assez large et haut de huit pieds environ ; sur un geste de don Luis, don Agustin s'y engagea résolument.

— Il n'y a personne ; dit-il en revenant,

— Je vous l'ai dit ; fit le Tambero.

— Silence ! reprit rudement don Agustin ; emmenons les chevaux au plus vite ; toi marche droit, si tu ne veux pas avoir une balle dans la tête.

— Comptez sur moi; dit le Tambero; moi aussi maintenant j'ai un compte à régler avec Matadiez.

— Très-bien, à l'œuvre.

Grâce à la précaution prise par les voyageurs d'aveugler les chevaux, ces animaux, bien qu'ils tremblassent de terreur et que leurs corps fussent couverts de sueur, se laissèrent' emmener avec la plus grande docilité; en moins de dix minutes , ils furent tous quatre en sûreté dans le passage souterrain.

— Partons maintenant? fit le Tambero, qui avait hâte de s'éloigner au plus vite.

— Un instant! dit don Agustin ; nous avons encore quelque chose à faire.

— Quoi donc? demanda-t-il avec une surprise mêlée de crainte.

— D'abord te garrotter solidement, drôle! nous n'avons pas encore assez [confiance en toi pour te laisser seul et libre de tes mouvements.

— Mais...

-^ Assez causé ! reprit brutalement don Agustin.

Eu quelques secondes le Tambero fut bâillonné et solidement attaché ; puis, le laissant livré à ses réflexions, qui ne devaient pas être couleur de rose, les jeunes gens rentrèrent en courant dans la salle.

Ils se partagèrent alors la besogne ; tandis que don Luis se chargeait de sauver la jeune fille en la transportant dans le souterrain, don Agustin se hâta de se diriger vers la barricade.

I/incendie prenait des proportions véritablement effrayantes; les quatre jeunes gens, dont aucun n'était blessé, combattaient positivement au milieu du feu; tirant continuellement, probablement sans faire plus de mal aux assaillants que ceux-ci ne leur en faisaient.

ho but évident de ces derniers était d'empêcher les quatre cavaliers de sortir et de les engloutir tout vivants sous les ruines brûlantes du Tambô; leur fusillade n'avait pas d'autre but que celui de les empêcher de s'approcher des fenêtres;. les braves jeunes gens, le plus âgé n'avait pas vingt-huit ans, avaient fait brave-

ment le sacrifice de leur vie; ils savaient quel monstre les attaquait; ils préféraient être tués que tomber vivants entre ses mains.

C'est que Matadiez jouissait d'une réputation formidable à cette époque; les bandits eux-mêmes le

LE TAMBÔ DE GUABALUPE 311

redoutaient; il n'avait de l'homme- que l'apparence, en réalité c'était un tigre.

Bien que fort jeune encore, il s'était rendu coupable de tous les crimes les plus odieux ; nul ne trouvait grâce devant lui ; il ne respectait rien, ni l'âge ni le sexe ; plus féroce que les Indiens les plus cruels, il soumettait ses victimes aux supplices les plus horribles , sans raison, départi pris, seulement pour se délecter en écoutant les cris de douleur, en voyant couler le sang.

C'était chez lui une espèce de folie furieuse, une luxure sanguinaire, ses affidés les plus farouches tremblaient devant lui et n'osaient soutenir la lueur fulgurante de son regard fauve.

f Ce qu'il y avait de plus affreux dans cette nature exécrable, c'était que cette férocité atroce se cachait sous les dehors les plus charmants, les apparences les plus séduisantes.

Matadiez appartenait à une des meilleures familles de l'Arizona; il se nommait don Torribio de Pedrozay San Apostol; sa famille était d'origine espagnole, sans mélange de sang indien ; elle prenait le titre, si envié dans la péninsule à une certaine époque, de Cristiana Vieja.

Le père de don Torribio était colossalement riche ; quand son fils eut dix ans, il l'envoya en Espagne, où il commença ses études; de là, il passa en Angleterre, et termina enfin ses classes à Paris, où i] étudia pendant deux ans la médecine.

Après avoir voyagé en Europe, pendant plusieurs an-

nées, il revînt au Mexique; il avait alors vingt-cinq ans.

Chose étrange ! cet homme, beau comme l'Antinous antique, d'une intelligence remarquable, d'une instruction complète, et qui s'était frotté à tout ce qu'il y avait de mieux dans le vieux monde comme savants, artistes et grands seigneurs; cet homme dont la fortune était immense et auquel dans son pays toutes les carrières semblaient ouvertes, à peine de retour dans l'Arizona, ^sembla subitement oublier toute sa vie passée, pour redevenir aussi inculte et aussi sauvage que les gens qui l'entouraient.

Au lieu de rechercher la société des personnes de sa classe, de fréquenter les grandes familles de l'Arizona. et de la Sonora, — il n'en manque pas de fort recommandables dans ces deux contrées, — il s'éloigna de parti pris de tout ce qui semblait lui rappeler de près ou de loin sa vie passée, pour se faire l'ami et le compagnon des gens de la plus basse classe, des drôles les plus abjects et des misérables les plus tarés; sans cesse à cheval, parcourant le désert dans tous les sens, il se fit des amis parmi les Comanches, les Sioux et les Apaches ; il fit mieux encore, il s'affilia aux Mormons et devint un de leurs plus redoutables Danites.

Quelles raisons assez puissantes avaient pu engager un homme^ aussi remarquable sous tant de rapports, à embrasser un genre de vie, en apparence si en dehors de tout ce qu'on devait attendre de lui?

LE TAMBÔ DE GUABALUPE 313

Cela demeura un secret que nul ne découvrit jamais.

Quelques personnes, qui l'avaient connu en Europe assez intimement , prétendirent que*, éperdument amoureux d'une femme admirablement belle, cette femme l'avait lâchement trahi après s'être joué de lui de la façon la plus odieuse ; donTorribio avait failli mourir de désespoir; du reste, on ajoutait que cette femme avait mal fini, qu'elle avait eu une mort mystérieuse, enveloppée de circonstances affreuses : un jour on l'avait trouvée morte dans son lit, bâillonnée et le corps percé de plus de cinquante blessures, dont une seule, la dernière qu'elle avait reçue, aurait pu être mortelle; il fut constaté que cette malheureuse avait dû souffrir pendant plusieurs heures, avant de mourir; que son agonie avait été atroce, et qu'elle n'avait rendu le dernier soupir qu'après avoir perdu tout son sang*

Don Torribio, jusque-là gai compagnon, insouciant et rieur, était subitement devenu sombre et triste ; deux mois après la mort de cette femme, il avait quitté P$ris et était retourné au Mexique, sans donner d'autre motif ' pour son départ qu'une lassitude extrême dé la vie parisienne, et son désir de revoir son pays, qu'il avait quitté enfant, et dont il avait toujours conservé le cher souvenir au fond de son cœur.

Voilà ce que Ton disait tout bas, mais sans oser Taffîrmer.

Ce qui était certain, c'était que don Torribio- avait vingt-huit ans, qu'il était retourné au Mexique depuis trois ans à peine, et que ce court espace de temps avait

3L4 LE TAMBO DE GUADAJ^TJPE

suffi, pour faire du brillant cavalier parisien, envié de tous, le redoutable et hideux bandit Maladiez; Matadiez signifie littéralement en espagnol : celui qui a tué dix personnes.

Voilà quel était l'homme auquel les inconnus avaient affaire; on comprend qu'ils préféraient mourir, les armes à la main, à tomber vivants en son pouvoir.

Cependant don Agustin s'était glissé vers la barricade où les quatre jeunes gens, embusqués derrière les tables et les chaises, continuaient à tirer sans relâche.

— Écoutez ! dit-il, en s'adressantà celui avec lequel déjà il avait précédemment parlementé, et qui, par .hasard, se trouva le plus rapproché de lui.

— Àh ! c'est vous? répondit-il; que voulez-vous, senor?

— Vous sauver; reprit nettement, don Agustin.

— Nous sauver? c'est impossible! fit-il en jetant un regard sombre autour de lui, et en haussant légèrement les épaules; il est trop tard !

— Non; il est temps. J'ai découvert une sortie; vos chevaux sont en sûreté; c'est maintenant à votre tour à partir.

— Dites-vous vrai, sefior? puis-je ajouter foi a vos paroles? répondit-il avec agitation.

— Je vous le jure.

— Nous avons fait le sacrifice de notre vie, reprit-il ; il ne nous reste aucun espoir; songez combien il serait terrible de se reprendre à la vie lorsque...

— Je ne vous dis pas d'espérer, interrompit brusquement don Agustin ; je vous dis que je viens vous

LÉ tamb6 de gûàdalupe 3l&*

sauver ; que si vous le voulez, rien n'est plus facile ;. que cela dépend de vous seul,

— C'est bien, je vous crois; votre regard est franc,votre parole loyale; j'ai foi en vous, senor; voici ma main, que faut-il faire?

— Me suivre, tout simplement; mais me suivre, l'un* après l'autre; il faut que la fusillade continue jusqu'au, dernier moment.

— Je vous comprends, senor, merci, votre nom?

— Plus tard, quand vous serez saufs.

— Bien! voilà comme j'aime entendre parler !

Et se penchant vers son compagnon le plus proche, it ajouta :

— Don José Prieto, avertissez m es frères; nous partons.

— Nous partons ! fit don José Prieto avec unesurprise joyeuse.

— Oui, ce caballero a trouvé une sortie, il nous sauve ; grâce à lui, si nous succombons, ce ne sera pas du moins sans vengeance.

— Merci, caballero ! dit don José Prieto à don Àgustin, en lui tendant la main.

Puis il s'approcha des deux autres jeunes gens auxquels il parla à l'oreille; ceux-ci se hâtèrent d'accourir..

— Est-ce vrai? demandèrent-ils avec anxiété.

^Oui, grâce à ce caballero, nous sommes sauvés;.

senor, ajouta-t-il avec autant de calme que s'il se fût trouvé dans un salon, je me nomme don Jaime de* San-Lucar, voici mon frère donPernan,mon frère don- Pablo et mon cousin doù José Prieto.

316 LE TAMBO de guadalupe

— Et tous les quatre nous sommes à vous de cœur et d'àme ! ajouta don José Prieto avec noblesse.

Les jeunes gens serrèrent cordialement la main de don Agustin.

— Partons ! dit celui-ci.

— Quand vous voudrez, nous sommes prêts ; répondit don Fernan.

— Moi je reste le dernier ; allez, je vous rejoindrai ; dit don Jaime.

— Je reste avec vous ; fit don Agustin.

— Merci 5 senor; mais qui leur indiquera le chemin alors ? demanda -don Jaime.

— Moi! dit don Luis, en paraissant subitement à leurs côtés.

Après avoir transporté la jeune fille dans le passage souterrain, don Luis était revenu voir ce que devenait son compagnon, et s'il n'avait pas besoin de lui.

— Partez ! dit don Agustin.

— Ne tardez pas; ajouta don Luis.

— Soyez tranquille ! avant dix minutes nous vous aurons rejoints !

— Allons !

. Ils s'éloignèrent,. et bientôt ils disparurent dans les profondeurs obscures de la salle.

Don Jaime de San-Lucar et don Agustin Amador demeurèrent seuls.

— Vous voulez vous venger, n'est-ce pas? dit celuici à don Jaime.

— Certes ! je ne consens à vivre que pour cela !

LE TAMBÔ DE GUÀDÀLUPE 317

— Très-bien, Alors, laissez-moi faire; tirez seulement un coup de fusil de temps en temps pour tenir l'ennemi en alerte tandis que je préparerai tout-

— Que voulez-vous faire ?

— Une chose toute simple; pour faciliter votre vengeance, il est important de persuader à votre ennemi que vous êtes mort

— Oh! il le croira.

— Peut-être ? il est bien fin ! il faut qu'il en soit convaincu.

— Et pour cela?

— Il s'agit tout bonnement de préparer une mine, là, sous votre barricade ; en nous en allant nous ferons une traînée de poudre à laquelle je mettrai moi-

. même le feu. La mine sautera, la maison s'écroulera et tout sera dit. Que pensez-vous de mon idée? *• '

— Elle est excellente, mais bien dangereuse !

— Bah ! qui ne risque rien n'a rien. Soyez tranquille: nous serons loin quand l'explosion aura lieu.

— Faites donc! et que Dieu nous protège !

— Amen! de tout mon cœur.

Don Agustin prit alors environ deux livres de poudre •qu'il plaça sous des tables et des bancs entassés avec soin par dessus.

Puis, s'adressant à don Jaime :

— Voilà qui est fait ; dit-il ; un dernier coup de fusil et en retraite.

— Attendez! je crois apercevoir une ombre.

Il épaula et fit feu; un cri terrible se fit entendre;

Si 8 LE ÏAtàBÔ KB' GtfÀDÀLUPE

— Ehl j'espère que cette fois le coup a poMé! diML

— Us nous supposaient partis ou morts; ce dernier coup nous donnera le temps dont nous avons besoin. En retraite ! hâtons-nous, sefior, nous n'avons pas un instant à perdre !

— * Me voici 1

Ils s'élancèrent en courant vers le fond de la salle. Tout en courant, don Agustin faisait soigneusement sa Traînée de poudre.

Ils atteignirent la sortie.

— Partez! dit don Agustin.

~ Non pas, s'il vous plaît ; je resterai près de vous : *

— Mferci; j'en étais sûr I vous êtes un homme ! Eh bien! regardez !

A deux pas de la porte, il arrêta la traînée de poudre ; il avait pris une chandelle, il la coupa à la hauteur d'un demi-pouce à peu près, et la planta droite sur la traînée, après avoir eu le soin de l'allumer^

— Comprenez-vous maintenant que nous serons loin quand la maison s'écroulera?

— Vous avez tout prévu; c'est admirable !

— Maintenant, partons; 'mais, un instant, aidez^ïnoi à fermer la porte . x

— C'est juste; il ne faut pas qu'on sache par où nousavons fui.

Ils fermèrent et verrouillèrent la porte avec soin, puis ils s'éloignèrent en courant.

Le corridor débouchait dans un vaste hangar, où les* deux -hommes retrouvèrent leurs comparons les-

LE TAMBÔ DE GUÀDÀLUPE 319-

attendant en proie à la plus vive anxiété; leur arrivée fut saluée par de vives acclamations.

Don Luis, après avoir harnaché son cheval, achevait de seller celui de don Agustin.

— Où est le Tambero? demanda celui-ci,

— Nous l'avons mis là provisoirement, dit don Fernan, en montrant No Espiritu étendu dans un coin sur le sol, comme un paquet»

— Déliez-le et amenez-le tout de suite ici.

Les jeunes gens obéirent avec empressement,

— Combien Matadiez a-t-il d'hommes avec lui? demanda don Agustin.

— Quatorze, seigneurie^ sans compter une douzainequi dorment ivres de mezcal dans la Rancheria.

— Vingt-six en tout Hum ! et nous ne sommes quesix ! c'est beaucoup.

—•■Que voulez-vous faire, seflor? demanda don Jaime-

— Surprendre ce bandit pendant qu'il n'est pas surses gardes; malheureusement, nous sommes trop peu de monde,

— Que cela ne vous arrête 1 pas,

— Comment cela?

— 11 faut que vous 7 sachiez que Matadiez a enlevé • notre soeur Mercedes pour la livrer aux Mormons; nous avons réuni* tous nos parents et atnis, au nombre d'une quarantaine environ, et nous nous sommes mis à la poursuite de ce misérable ;♦ comme nous savions avoir tout à redouter de ce bandit et que notre anxiété était extrême, mes frères, don José et moi, nous avons quitté^

320 LE TAMBÔ DE GUÀDALUPE

nos amis et nous nous sommes lancés en enfants perdus en avant.

— Vous saviez donc le rencontrer ici ?

— On nous avait assuré qu'il avait l'intention d'y passer la nuit.

— Et vos amis, où sont-ils restés?

— Ils nous attendent à deux lieues d'ici, au pueblo de Crucès.

— Alors tout va bien; un de vos frères ira les prévenir, tandis que nous, nous préparerons tout pour l'attaque.

— C'est dit; Fernan, partez.

— Oui, frère, l'orage est à peu près calmé ; vous nous verrez bientôt arriver; où serez- vous?

— A trente pas en arrière de la Rancheria ; faites diligence.

— N'ayez crainte ; dans une demi-heure, trois quarts d'heure au plus tard, vous me reverrez.

Et, bondissant en selle, le jeune homme lâcha la bride, mit les éperons aux flancs de son cheval qu'il siffla doucement; le noble animal partit comme un tourbillon.

— Bon voyage, dit gaiement don Agustin, et se tournant vers le Tambero :

— Maintenant, à nous deux, mon maître! ajouta-t-il; vous allez nous conduire par le- plus court chemin derrière la Rancheria ; surtout ne vous trompez pas de route ; il vous en cuirait. N

— Oh ! vous pouvez vous fier à moi, seigneurie ; moi

aussi, j'ai à me venger du brigand qui brûle ma maison comme une meule de foin, quand je suis son compère.

— Partons alors, rien ne nous retient plus ici.

Chacun se mit en selle, don Luis assit sur le cou de son cheval la jeûne fille, chaudement enveloppée dans des zarapes ; le Tambero fut placé, pour plus de sûreté, entre don José Prieto et don Pablo de San* Lucar, puis la petite troupe se mit en marche lentement et avec précaution.

Bientôt elle se trouva en rase campagne.

Le cordonnazo avait été moins terrible qu'on ne l'avait redouté; sa violence s'était beaucoup calmée et, selon toutes probabilités, au lever du soleil, il cesserait tout à fait; la pluie ne tombait plus ; la campagneétait déserte, la nuit noire; on voyait luire au loin comme un lugubre phare dans les ténèbres le tambû de Guadalupe qui brûlait, et dont les flammes sinistres nuançaient le ciel de reflets rougeâtres.

A peine les cavaliers s'étaient-ils mis en route et éloignés de deux portées de fusil du hangar où ils s'étaient réfugiés d'abord, qu'une explosion horrible retentit avec le fracas de la foudre; la terre trembla, on aperçut des débris enflammés lancés dans toutes les directions et s'élevant dans l'espace, puis il y eut un roulement lugubre.

C'était le tamb<J. qui s'écroulait.

Les flammes jaillirent avec une nouvelle force de cette épouvantable fournaise, bientôt elles diminuèrent graduellement, finirent par s'éteindre , et tout

322 LE TAMBO DE GtTADALUPE

le paysage fut de nouveau plongé dans les ténèbres.

— Maldito sea este demonio / s'écria le Tambero au désespoir; le misérable païen a fait sauter ma maison; j& suis ruiné de fond en comble! Oh! jamais je ne mevengerai assez de ce misérable ! ajouta-t-il en s'arrachant les cheveux et se tordant les bras.

<— Calmez-vous, No Espiritu Santo, lui dit don Àgustin d'une voix goguenarde; vous avez sauvé votre vie, le reste n'est rien ; vous redeviendrez riche ; vous sàve^;

bien que la Providence n'abandonne jamais les honnêtes gens!

— C'est aussi dans la Providence que je place tout mon espoir, seigneurie ! dit-il avec conviction; je n'ai jamais fait tort à mon prochain ; aussi suis-je certain que Nuestra Senora de Guadalupe ne m'abandonnera pas.

-*" Espérez, mon hôte, cela ne peut pas nuire ; reprit don Agustin de plus en plus railleur; mais, tout en espérant, pour riez-vous nous dire où nous sommes en cemoment?

— Nous avons presque tourné la Rancheria, seigneurie ; dans dix minutes nous serons arrivés-

— Tant mieux I je vois depuis quelques instants filer dans les ténèbres des ombres qui commencent à m'inquiéter, et sur le compte desquelles je voudraisêtre renseigné.

— Ces ombres, je les devine malgré l'obscurité, senor; laissez-moi faire ; avant quelques minutes vous serez rassuré, dit don Jaime en ramassant les rênes et se préparant à s'élancer.

LE TAMBÔ DE GUABALUP15 323

— Allez donc et ne tardez pas trop, senor? dit don Agustin,

Don Jaime salua, rendit la main, se lança au galop •et bientôt il disparut dans les ténèbres.

Tandis que se déroulaient dans le tamb<5 et dans la campagne les événements que nous avons rapporté, il se passait à quelques pas du tambô d'autres événements fort sérieux, qu'il importe de raconter maintenant ; tout en faisant quelques pas en arrière afin <de bien expliquer au lecteur les circonstances étranges qui devaient fatalement amener le dénoûment de la singulière et avant tout véridique histoire que nous avons entrepris de raconter.

XJïi mois environ avant le jour où s'ouvre notre récit, une nombreuse cavalcade composée de caballeros et de dames, revenait d'une longue chasse faite dans la Savane et qui s'était prolongée pendant plusieurs jours. Cette cavalcade n'avait plus que deux lieues au plus à franchir pour atteindre l'hacienda de Villa Félix où elle se rendait, lorsqu'en traversant un Chaparral assez étendu et réputé très-dangereux dans le pays, les chasseurs rencontrèrent à l'improviste dans une clairière étroite, un homme évanoui, étendu près d'un cheval mort.

Chacun naturellement s'empressa de porter secours à l'homme évanoui.

C'était un beau et brillant cavalier de vingt-huit à trente ans, richement vêtu à la mode pittoresque des Rancheros; on constata bientôt que l'inconnu, griève-

324 LE TAMBO DE GUADALTJPE

ment blessé à la tête, avait été entièrement dévalisé; iï avait donc, comme cela n'était arrivé que trop souvent dans le même endroit, été victime d'une attaque de Salteadores.

Après lui avoir donné les premiers soins, on fabriqua un brancard sur lequel on retendit et on le transporta ainsi jusqu'à l'hacienda de Villa Félix; le propriétaire, don Antonio de San Lucar s'empressa de le faire conduire dans une chambre destinée particulièrement aux étrangers auxquels l'hospitalité était donnée.

Ce premier devoir accompli, don Antonio fit monter un peon à cheval et l'expédia à Hermosillo éloigné seulement de trois lieues, avec ordre de ne revenir qu'en compagnie du docteur Morin, un médecin français jouissant alors dans toute la Sonora d'une grande réputation justement méritée ; nous nous plaisons du moins à le supposer, malgré notre scepticisme incurable en fait de médecine.

Deux heures plus tard, le docteur Morin arriva ; le blessé n'avait semblé reprendre connaissance un instant que pour tomber dans un état de somnolence assez inquiétant.

Le médecin s'approcha du lit sur lequel le malade était étendu; il se pencha vers lui; mais soudain il se redressa, le front pâle x les sourcils froncés et en proie à une émotion que, malgré toute sa puissance sur lui-même, il ne. réussit que difficilement à dissimuler; lorsque enfin il eut repris un peu de sang-froid, il hocha la tête à plusieurs reprises, et d'un geste brusque, sans prononcer

un mot, il ordonna à toutes les personnes qui se trouvaient dans la chambre de se retirer.

Le docteur était connu pour un homme bizarre, capricieux, .auquel il ne fallait pas résister, sous peine de le voir prendre son chapeau et se retirer, sans vouloir rien entendre ; on lui obéit donc.

* Lorsque tout le monde eut quitté la chambre, le docteur se dirigea à pas de loup vers la porte, prêtM'oreille pendant une minute ou deux et, n'entendant aucun bruit suspect au dehors, il poussa doucement le verrou, et revint à grands pas au chevet du malade, toujours immobile et .plongé en apparence dans un sommeil presque léthargique.

— Nous sommes seuls, monsieur, dit-il en français, vous pouvez maintenant vous éveiller sans crainte; d'ailleurs, nous avons à causer. t

Le blessé ouvrit aussitôt les yeux, se dressa sur son séant, et tendant sa main au médecin avec un charmant sourire :

— Ali! c'est vous, docteur? lui dit-il gaiement; je suis charmé de vous voir; mais comment se fait-il que vous soyez ici? Quel hasard vous amène près d'un pauvre blessé?

— Trêve de comédie, monsieur; reprit sèchement le médecin; le hasard n'est pour rien dans tout ceci, vous le savez bien ; vous n'ignorez pas que je suis le médecin de don Antonio de v San Lucar; mais si vous avez cru un seul instant faire de moi votre complice, vous vous êtes trompé du tout au tout, je

ni, 19

326 LE TAMBO DE GUADÀLUPE

vous en avertis ; veuillez donc vous régler là-dessus.

— Je ne vous comprends pas, docteur? fît le malade en fronçant le sourcil, ma blessure..,

— Votre blessure ? interrompit-il brusquement; elle mérite à peine le nom d'égratignure, vous le savez mieux que personne ; ajouta-t-il avec amertume; car vous vous connaissez en blessures..»

— Docteur ! s'écria-t-il avec violence*

— Après? dit nettement le médecin en le regardant bien en face.

— Rien, répondit le blessé en baissant la tête ; j'espère que vous ne me trahirez pas.

— Seiior don Torribio, ne pas dire à toutes les personnes de cette hacienda qui vous êtes, moi le sachant, serait commettre un crime; et vous le savez, je suis honnête homme.

— Ainsi, vous me dénoncerez?

— Pas de grands mots, don Torribio, vous ne réussirez pas avec moi ; d'ailleurs vous avez manqué à la parole que vous m'aviez donnée; je suis donc libre envers vous.

— Si vous saviez combien cette enfant est charmante ! fît-il avec un soupir.

— Je le .sais, et c'est pour cela que je veux la sauver.

— Mais je l'aime ! docteur !

— Ne profanez pas le sentiment le plus pur que Dieu ait mis au cœur de l'homme!

— J'ai juré que Mercedes sera à moi !

— Et moi j'ai juré que cela ne sera pas!

LE TAMBÔ DE GUADALUFE 327

■ — Docteur ! prenez garde! s'écria-Ml l'œil étincelant, les lèvres frémissantes.

— Prenez garde vous-même! dit froidement le médecin ; je n'ai qu'un mot à prononcer pour vous perdre !

— Ce mot, vous ne le prononcerez pas.

; — Qui m'en empêchera?

— Vous-même I

' — Chanson! j'ai eu pitié de vous jusqu'à présent; mais je suis fatigué de cette indulgence criminelle ; si Vous m'y obligez, je dirai tout, je vous en donne ma parole d'honneur,

— Songez donc, docteur, que cet amour me rend fou? Que Mercedes doit dans quinze jours épouser je ne sais quel butor indigne d'elle...

— Dona Mercedes, interrompit froidement le médecin, doit épouser dans quinze jours son cousin don José Prieto, qui l'aime éperdument; et qu'elle aime de même; don José Prieto est un homme d'honneur, un charmant cavalier, respecté et recherché de tous ceux qui le connaissent; ce mariage est des plus convenables, il se fera*

— Il ne se fera pas ! s'écria don Torribio avec violence.

— Vous divaguez,

— Il ne se fera pas! vous dis-je, quand je devrais poignarder moi-même le fiancé sur le seuil de l'église! j'aime cette femme comme je n'ai jamais aimé; elle sera à moi, n'importe par quels moyens, quand je devrais mettre ma tête pour enjeu; je la veux, je l'aurai!

En parlant ainsi, le regard étincelant, les traits convulsés, les lèvres blêmissantes, don ïorribio était effrayant à voir.

Le médecin, de plus en plus calme, haussa dédaigneusement les épaules.

— Assez de folies ! dit-il d'une voix incisive, écoutezmoi.

— Quoi encore? demanda le jeune homme avec rudesse-

— Vous allez quitter à l'instant cette hacienda; je me charge de justifier votre départ; nous nous rendrons ensemble à Hermosillo; vous rne jurerez de partir immédiatement pour Déseret et d'y demeurer pendant un an, sinon je me considérerai comme libre envers vous, et alors je vous livrerai sans pitié comme sans remords à la justice humaine à laquelle depuis trop longtemps vous échappez.

Et sortant sa montre de son gousset, il ajouta froidement :

— Vous avez cinq minutes pour me répondre.

— Et si je refuse? fit-il d'une voix frémissante.

— Alors j'appellerai tout le monde, et devant tous je vous dénoncerai.

— Démon! s'écria-t-il avec rage; c'en est trop! Tu n'en auras pas le temps !

Et s'armant d'un long poignard caché sous son oreiller, il bondit sur le docteur avec un rugissement de

fauve- Mais le docteur Morin savait h qui il avait affaire ; il

LE TAMBÔ DE GUADALTJPË 329

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connaissait son homme de longue date, et ne le perdait pas de l'œil.

Sans s'émouvoir, il remit sa montre dans son gousset, de la main gauche il saisit le bras du misérable, le lui tordit avec une force qu'on aurait été loin de supposer chez lui, l'obligea à lâcher prise, et le jetant rudement sur le parquet en continuant à le maintenir, il lui appuya la gueule d'un revolver sur la tempe.

Il y eut un moment de silence.

Don Torribio était livide; ses veux roulaient convulsivement dans leurs orbites; un tremblement convulsif secouait tout son corps.

Le médecin l'examina un instant avec un mélange de mépris et de dégoût.

— Misérable I lui dit-il ; cette fois est la troisième que tu attentes à ma vie! je ne sais ce qui me relient de te fracasser la cervelle !

— Grâce! docteur, mon bon docteur ! ayez pitié de moi I ne me tuez pas ! murmura le bandit avec l'accent de la plus abjecte terreur; je ferai tout ce que vous voudrez, docteur, je vous le jure ! Je serai votre esclave, mais ne me tuez pas; je vous en supplie!

Le médecin haussa les épaules avec dégoût ; tant de lâcheté lui soulevait le cœur.

— Va ! dit-il en le repoussant dédaigneusement du pied, et en s'emparant du poignard qu'il cacha sous ses vêtements; va ! relève-toi, hyène immonde! tu n'es pas digne de mourir de la main d'un homme d'honneur !

— Docteur! balbutia-t-il.

330 LE TAMBÔ DE GUADALtFPE

— Tais-toi! remets-toi au lit; ferme les yeux et songe à m'obéir!

— Je ferai tout ce que vous voudrez, je vous le jure !

— Nous verrons.

Le docteur alla ouvrir la porte, et faisant signe de rentrer aux personnes qui étaient sorties et attendaient avec impatience que le médecin les rappelât, il leur expliqua que la blessure était fort grave ; qu'elle exigeait des soins incessants, qu'il ne pouvait donner au malade qu'en étant constamment près de lui; en conséquence, il ajouta qu'il avait résolu de l'emmener à Hermosillo, et qu'on préparât, le plus promptement possible, un brancard pour transporter le blessé, dont il ne répondait pas, s'il restait à l'hacienda.

On fit bien quelques difficultés, mais le docteur avait prononcé, il fallut obéir; dix minutes plus tard, le docteur Morin quitta l'hacienda de Villa-Felix en compagnie de son malade que des peones portaient sur un brancard, soigneusement couvert, afin qu'il ne fut pas blessé parles rayons ardents du soleil.

Trois semaines s'écoulèrent sans qu'on entendît parler du docteur ni de son malade à Villa-Felix; d'ailleurs on avait à penser à bien d'autres choses plus importantes; le jour convenu pour le mariage de dona Mercedes de SanLucar avec don José Prieto était enfin venu; tout était prêt pour la cérémonie; elle devait avoir lieu à Hermosillo,

A huit heures du matin, un nombreux cortège composé de tous les parents et les amis des deux fiancés,

LE TÀMBÔ DE GUÀDÀLUPE 331

et formant une troupe de près de deux cents cavaliers, quilta Villa-Felix pour se rendre à Hermosillo.

Le docteur Morin faisait naturellement partie du cortège.

II était arrivé la veille à l'hacienda et avait répondu aux personnes qui lui demandaient des nouvelles du blessé, que celui-ci était complètement guéri. et que depuis deux jours il était parti pour Mexico où résidait sa famille*

Pour arriver à Hermosillo, il fallait traverser dans toute sa longueur le Chaparral dont plus haut nous avons eu déjà occasion de parler.

Comme le cortège était nombreux, que les cavaliers étaient tous bien armés, on ne s'occupa de sa mauvaise réputation que pour en rire, et Ton s'engagea gaiement dans cet inextricable maquis.

Le cortège avait franchi la plus grande étendue du Chaparral ; il se trouvait dans la partie la plus sauvage et la plus accidentée de cette forêt en miniature, quand tout à coup le cri du faucon noir résonna avec force à plusieurs reprises; au môme instant, une trentaine de cavaliers, lancés à toute bride, sortirent d'un sentier coupant le chemin à angle droit, se ruèrent à travers le cortège, au milieu duquel ils semèrent répouvante et le désordre, et disparurent avec une rapidité telle que ce fut à peine si on les aperçut ; d'ailleurs tous avaient le visage couvert d'un masque noir; il aurait été impossible de les reconnaître.

Pas un coup de feu n'avait été tiré, il n'y avait pas eu

332 LE TÀMBÔ DE GtJADALUPÊ

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attaque ; on avait coupé le cortège en deux, voilà tout.

Lorsque la première émotion fut un peu calmée, que Tordre recommença à se mettre dans le corlége, on s'aperçut avec désespoir que doua Mercedes avait disparu.

Elle avait été enlevée.

Ce coup de main si habilement combiné et si audacieusement exécuté, n'avait qu'un but, l'enlèvement de la jeune fille.

Nous renonçons à décrire la fureur et le désespoir du fiancé de dona Mercedes et de tous les invités, parents et amis de la famille.

Le cortège rentra tristement à Villa-Felix.

On avait voulu d'abord pousser jusqu'à Hermosillo afin d'avertir la police.

Le docteur Morin s'y était opposé.

Il avait seulement engagé les parents et les amis de la malheureuse jeune fille à expédier sans retard des batteurs d'estrade dans toutes les directions, pour relever les traces des ravisseurs,

Ce qui avait été fait aussitôt.

Dès que Ton fut de retour à Villa-Felix, le docteur Morin demanda à don Antonio de San-LuCar un entretien particulier.

Cet entretien, auquel assistèrent les trois frères de dona Mercedes et son fiancé, se prolongea fort avant dans la nuit.

Les batteurs d'estrade furent entendus au fur et à mesure qu'ils rentraient à l'hacienda.

LE TAMBÔ DE GUÀDAUJPE 333

Le lendemain, au lever du soleil, don Antonio de * San -Lucar assembla ses parents et ses amis; il leur annonça que. l'on avait retrouvé les traces des ravisseurs de sa fille ; que l'homme qui s'était si audacieusèment emparé d'elle n'était autre que Matadiez, le bandit fameux, si redouté dans toute la Sonora. - - Il ajouta que doa José Prieto, le fiancé de doîia Mercedes, ainsi que don Jaime, don Pablo et don Fernan, ses fils, avaient résolu de se mettre à la poursuite du bandit, et de lui ravir sa proie, coûte que coûte ; don Antonio de San-Lucar termina son long discours, en demandant l'aide de ses parents et amis pour accomplir cette sainte mission et rendre la malheureuse enfant à sa famille désolée, et à son fiancé presque fou de douleur.

Cet appel fut entendu ; tous les jeunes gens, parents ou amis de la famille de San-Lucar, offrirent généreusement leur aide et leur concours dévoué pour s'emparer du redoutable bandit.

Ces jeunes gens étaient au nombre de plus de quarante ; de sorte que don Jaime, l'aîné des San-Lucar, qui avait pris la direction de cette périlleuse expédition, se trouva le jour même à la tête d'une troupe nombreuse et résolue.

Don Jaime se mit aussitôt en campagne ; mais il avait affaire à forte partie; Matadiez était habile, il rusait et déjouait toutes les poursuites; les premiers efforts des jeunes gens n'obtinrent donc pendant quelque temps aucun résultat satisfaisant.

Enfin, huit ou dix jours après son départ de Villa- Félix, don Jairae reçut par exprès un billet du docteur Morin,

Le digne médecin était furieux contre le misérable qui l'avait si souvent et si indignement trompé; il s'était mis, lui aussi, sur la piste du bandit, ce qui à cause de ses occupations lui était facile ; les renseignements que don Jaime et ses amis n'avaient pu obtenir, il avait réussi, lui, à se les procurer ; de quelle façon? c'est ce qu'il nous importe peu de savoir.

Sa missive se résumait ainsi :

Matadiez, serré de très-près par ses ennemis, et embarrassé par la jeune fille, n'avait pu, comme il en avait iormé le projet, franchir la frontière, se jeter dans le désert et se diriger sur Déseret, la capitale ou pour mieux dire la ville sainte des Mormons, où il se serait trouvé à l'abri de tout danger; il avait été contraint, bien malgré lui, de perdre un temps précieux en marches et contre-marches et à errer à l'aventure, dans les savanes, tout en guettant une occasion propice de se mettre définitivement en route vers le but qu'il s'était marqué à l'avance, mais qui semblait maintenant fuir devant lui, malgré tous ses efforts pour l'atteindre .

Matadiez comptait de nombreux affidés en Sonora ; un des principaux était no Espiritu Santo Quirog^, maître et propriétaire dutambô de Guadalupe.

Matadiez avait fait beaucoup d'affaires avec le Tambero, affaires qui avaient surtout profité à celui-ci en lui procurant d'énormes bénéfices; en somme, le Tarn-

bero était un coquin de la pire espèce, dont la conscience avait une ampleur à toute épreuve ; le bandit croyait pouvoir compter sur lui et il ne se trompait pas ; no Espiritu Santo lui était dévoué autant que de pareils misérables peuvent être dévoués les uns aux autres ;*de plus, le tambô de Guadalupe n'était éloigné que d'une quinzaine de lieues de la frontière indienne ; la Rancheria qui en dépendait servait souvent de quartier général au bandit, c'était le point central de sa toile,

Matadiez confia donc la jeune fille au Tambero,. en lui ordonnant de lui donner des vêtements sordides et de la traiter avec une brutalité calculée, afin d'assouplir son caractère.

Quant au bandit, il rayonna avec ses gens autour du tambô, prêt à saisir la première occasion qui lui serait offerte de s'échapper enfin.

Le jour où commence notre histoire, don Jaime avait été instruit par le docteur Morin du refuge choisi par le bandit pour la jeune fille.

Oubliant alors toute [prudence pour ne songer qu'à sauver la pauvre enfant, don José Prieto et les trois frères de dona Mercedes, après avoir laissé leurs amis embusqués à une courte distance de la Rancheria, s'étaient, malgré l'ouragan qui commençait, élancés à toute bride dans la direction du tambô de Guada- . lupe.

Ils avaient été aperçus par Matadiez, au moment où ils traversaient la Rancheria; le bandit avait aussitôt

réuni sa troupe, résolu à en finir une fois pour toute avec ces ennemis acharnés.

Nous avons rapporté les péripéties terribles des événements qui avaient suivi; le danger épouvantable auquel les jeunes gens s'étaient exposés et n'avaient échappé que par miracle; ignorant encore que la jeune femme sauvée par les deux voyageurs, et qui maintenant voyageait au milieu d'eux, était cette Mercedes, si aimée, si pleurée et pour le salut de laquelle ils avaient bravé de si grands périls.

Nous reprendrons maintenant notre récit au point où nous l'avons interrompu.

Matadiez rugissait de rage devant la résistance désespérée que lui opposaient les jeunes gens; s'il l'avait osé, il se serait élancé à travers les flammes pour saisir Mercedes et s'enfuir avec elle.

Mais il n'avait que le courage du chacal et celui de la hyène ; en un mot, le misérable était lâche ; il attendit, en formant intérieurement les plus affreux projets de vengeance contre la jeune fille dès qu'elle serait entre ses mains.

Un instant, la fusillade avait semblé se ralentir, un bandit s'était alors avancé avec précaution, mais une balle l'avait frappé en pleine poitrine et avait rendu ses compagnons prudents.

Cependant, ce coup de fusil ne fut suivi d'aucun autre; le temps s'écoulait, on ne tirait plus, un silence de mort remplaçait la fusillade si bien nourrie quelques instants auparavant.

LE TAMBÔ IDE GUàDàLUPË 337

Les bandits commencèrent à se rassurer,

— Ils sont morts ! dit avec un rire cynique un des brigands*

— Bon voyage ! répondit un autre.

— Mais dona Mercedes ! s'écria Matadiez avec terreur, vive Dieu! nous ne pouvons la laisser mourir ainsi! en avant, mes braves !

Les braves hésitèrent.

Les gens de cette sorte ne sont courageux que lorsque le danger n'existe pas, ou quand ils sont vingt contre un.

• — Une once à celui qui me dira ce qui se passe làdedans I dit généreusement Matadiez.

Une once représente quatre-vingt-cinq francs de notre monnaie, c'est une belle somme ! Un bandit plus Courageux ou moins poltron que les autres se risqua- Il se rapprocha en rampant d'une des fenêtres, se leva lentement, avec précaution, et regarda :

— La salle est vide I s'écria-t-il après un instant ; il n'y a plus personne !

Et il vint réclamer son once, Matadiez la lui donna.

— Déblayez la porte ! entrez par les fenûtres ! criat-il; à dona Mercedes ! à dona Mercedes !

Il y avait là une trentaine de bandits; on se mita l'œuvre; la porte fut bientôt déblayée.

Alors toute la troupe fit irruption par la porte et par les fenêtres dans la salle vide, et dont le plafond commençait sérieusement à brûler.

— Cherchez Mercedes ! il me la faut ! dix onces à

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celui qui me rapportera ! cria Matadiez d'une voix de tonnerre, mais en demeurant prudemment en arrière.

On s'empressa ; Matadiez voyant que les recherches n'aboutissaient pas; désespérant de faire entrer son cheval dans cette salle en feu, se prépara enfin, et un peu à contre-cœur, à mettre pied à terre.

Il avait tout oublié ; son amour, ou plutôt sa rage furieuse pour la jeune fille, lui avait rendu soudainement le courage.

Au moment où son pied droit touchait le sol, Je gauche étant encore à rétrier, une explosion épouvantable éclata,- suivie aussitôt de hurlements atroces, et de râles d'agonie.

La maison sautait, ensevelissant les bandits sous ses ruines fumantes.

Les décombres commencèrent à pleuvoir dans toutes les directions.

Matadiez roula sur le sol, frappé par plusieurs débris enflammés; son pied était toujours dans rétrier; le cheval affolé de terreur s'élança à fond de train à travers champs.

Le bandit fut ainsi traîné pendant quelques minutes ; puis, enfin, le cheval se débarrassa de lui et s'enfuit en hennissant de terreur.

Le misérable Matadiez n'était plus qu'une plaie, il n'avait plus figure humaine; son bras droit était brisé à Tépaule ; le gauche seul, par miracle, était intact ; il avait les deux cuisses brisées, sans compter plusieurs autres blessures en différentes parties du corps.

LE TAMBÔ DE GUÀDALUPE 339

Il demeura, privé de sentiment, à demi enseveli dans la boue.

Mais bientôt, il fut brutalement rappelé à la vie ; il ouvrit péniblement les yeux et il regarda autour de lui d'un œil atone.

Plusieurs hommes l'entouraient, quelques-uns tenaient des torches allumées.

— C'est lui ! dit une voix; je le reconnais, quoi qu'il soit bien défiguré.

— Vous en êtes sûr? demanda-t-on.

— OJi I seigneurie, il n'y a pas à s'y tromper. C'est bien le bribon qui a brûlé ma maison.

Et il le poussa du pied.

Matadiez poussa un hurlement de rage*

Le Tambero se pencha vers lui.

— Tiens ! il n'est pas mort ! s'écria-t-il.

— Non ! râla Matadiez, pas encore, mais bientôt !

— Pourquoi as-tu brûlé ma maison, compadre? demanda le Tambero d'un ton de reproche.

— Approche-toi, je te le dirai compadre; répondit Matadiez d'une voix dolente.

Le Tambero se pencha davantage.

— Parle compadre, dit-il, je l'écoute.

— Et toi, pourquoi m'as-tu trahi? murmura Matadiez avec une sourde colère.

— Dame! compadre, chacun pour soi, tu sais? Àh ! maudit ! s'écria-t-il avec un cri déchirant, il m'a tué !

Et il tomba sur le sol, en se débattant dans les affres de l'agonie.

340 £E TAMBÔ DE GUADALUPË

Matadiez lui avait à deux reprises enfoncé dans le ventre un long couteau qu'il brandissait encore de la main gauche.

— Ah! s'écria-t-il, je meurs... mais je meurs content! Mercedes est morte!... elle ne sera à personne...

Il se renversa en arrière; son regard devint fixe.

— Est-ce qu'il y aurait véritablement un Dieu?,.* murmura-t-il en français ; bah !... je vais bien le voir!...

Un tressaillement nerveux agita tout son corps ; ses paupières battirent; un râle sourd gonfla sa poitrine, il demeura immobile.

Il était mort !

— Tiens ce bandit Mexicain qui parle français ! s'écria don Agustin avec le plus pure accent parisien.

— Et vous aussi, il semble ?' dit don Luis, dans la môme langue.

— Pardieu I ce n'est pas malin, je suis né à Paris.

— Et moi à Tours.

- — Comment, vous êtes Français ?

— Comme vous, mon cher compatriote, fit don Luis en riant.

— Ah ! par exemple ! voilà ce qui nous est arrivé de plus extraordinaire cette nuit; deux Français qui passent plusieurs heures ensemble sans se deviner et perdentleur temps à baragouiner le mexicain, quand il leur aurait été si facile de causer dans leur propre langue !

— En effet ; mais nous ne nous connaissions pas.

— C'est juste ; ah çà! nous ne nous quitterons pas ainsi, je suppose?

— Non certes, si cela vous convient, nous voyagerons pendant un mois de compagnie ; moi, je vais partout?

— Et moi nulle part.

— Ainsi?...

— Tope, c'est convenu!

Et ils se serrèrent cordialement la main à plusieurs reprises.

. Pendant que cette reconnaissance bizarre avait lieu entre les deux Français, sur Tordre de don Jaime des peones avaient chargé sur leurs épaules le cadavre de Matadiez, nous lui laisserons ce nom, et l'avaient pendu par les pieds à la maîtresse branche d'un énorme Ahuehuelt.

— Il faut partir, nous n'avons plus rien à faire ici; dit tristement don Jaime.

— Mercedes, mon ami ; if essaierons-nous donc pas de la retrouver? demanda douloureusement don José Prieto-

— Hélas ! mon ami, vous avez entendu ce misérable;

ma pauvre sœur est morte !

Un soupir semblable à un sanglot souleva la poitrine de don José.

— Mon Dieu ! inurmura-t-il.

— Pardon, dit don Agustin en s'approchant, je crois

que vous oubliez ce qui s'est passé entre nous lors de notre rencontre dans le tarnbô de Guadalupe?

— Que voulez-vous dire? Je ne vous comprends pas, senor? répondit courtoisement don Jaime; je me souviens, avec une vive reconnaissance, que nous devons

la vie à vous et à votre compagnon; est-ce à cela que vous faites allusion ?

— Dieu m'en garde! seilor; je voulais simplement vous rappeler que nous avons, en même temps que vous, sauvé aussi une jeune personne.

— Une admirable enfant! ajouta don Luis.

— Mon Dieu! c'est vrai, j'avais oublié!

— Et cette femme, où est-elle ? au nom du ciel ! senor? s'écria don José d'une voix frémissante.

— Ici près, dans un Rancho, où nous l'avons mise à l'abri, au cas où il y aurait eu bataille.

— Venez ! dit don Luis.

— Ob ! oui ! allons ! allons !

La jeune fille avait repris connaissance; quoique bien faible encore, et brisée par tant de souffrances, elle sourit et ses yeux se remplirent de douces larmes, quand elle reconnut son fiancé et ses frères.

Un mois plus tard, doila Mercedes de San Lucar complètement rétablie épousa, à Hermosillo, son cousin don José Prieto ; les nouveaux mariés semblaient heureux, ils avaient payé cher leur bonheur ; don Luis, don Agustin et le docteur Morin servaient de témoins à don José Prieto.

Les deux Français, qui s'étaient si singulièrement rencontrés au tambô de Guadelupe, voyagèrent pendant un mois ensemble, ainsi qu'ils se Tétaient promis ; ils se séparèrent à Urès en se jurant de se revoir

bientôt ; ils avaient appris à se connaître et ils s'aimaient sincèrement ; mais le hasard se plut constamment à les séparer ; malgré leurs constants efforts pour se réunirais ne se revirent jamais.

Bien des années se sont écoulées depuis cette rencontre, don Luis est mort depuis plus de vingt ans déjà; son souvenir est toujours pieusement conservé dans le cœur de son ami de quelques jours, qui, peut-être dans un temps prochain, sera appelé à le rejoindre, et cette fois pour jamais.

Toute cette histoire est vraie ; aussi, comme nous n'avons voulu rien y ajouter, n'est-ce en réalité qu'une aventure de voyage qui, aux yeux de certains lecteurs, n'aura que peu d'intérêt, maïs qui, pour celui qui après tant d'années la retrace, en a un immense : c'est un de ses plus chers souvenirs de jeunesse I

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