‹ Le sauvetage du grand-ducChapitre 2 sur 4 · DU · texte numérisé non relu

DU

Boutique d'empailleur, rue de TArbre-Sec.

Au comptoir, un homme en tablier blanc dissèque une perruche. Tout à coup, il lève la tête, prend un air empressé, arrondit les coudes, et salue un client debout sur la porte : mine bourgeoise, aspect d'un bon négociant retiré des affaires, figure bouffie et joviale, encolure puissante, râble épais, ventre bedonnant qui soumet à une tension de plusieurs atmosphères les boutons d'une redingote cou-

pée au coin du Pont-Neuf. Le nouveau venu paraît saisi d'une émotion douloureuse à la vue des innombrables animaux, immobiles dans un pittoresque pêle-mêle, qui font du magasin une arche de Noé, silencieuse, pétrifiée, cataleptique. Enfin, chassant la sombre vision qui Tobsède, il demande :

— Monsieur PorqueroUes, s'il vous plaît?

— C'est moi, monsieur, répond l'homme à la perruche.

— J'ai un travail à vous confier, un travail exceptionnel... Avez-vous l'habitude d'empailler des chiens ?

L'artiste du scalpel se redresse piqué :

— Vous voulez dire naturaliser^ Monsieur.

Quand les cuisinières bourrent de paille les peaux de lapins pour les empêcher de se racornir, elles empaillent. Moi, je naturalise. Notre lart tient de lastatuaire par le choix des attitudes, la reproduction harmonieuse des formes ; de la peinture par la stricte imitation de la nuance des yeux ; de l'anatomie par le maniement continuel du squelette ; de la tératologie par. . .

— Mon chien n'était pas le premier venu, et en le recommandant à votre expérience...

— J'y mettrai tous mes soins.

Le client n'a pas Tair facile à convaincre, il insiste :

— Prijice Ivanoff était un animal de race, déplus grande race que vous ne supposez... et un compagnon si fidèle !

— Ah! votre chien s'appelait Prince Ivanoff?... Eh bien! on va l'arranger, attendez un peu!... Il ne lui manquera que la parole !...

— Je vais le chercher... Il est à la porte, dans un fiacre avec Siby.,. mon ami le plus intime... Je lui ai raconté sur ma vie des cho-

— Vous avez peut-être eu tort.

— Tort !...Si j'ai mal placé ma confiance en Siby, périsse le monde, périsse... I Bref, je perdrais tout, jusqu'à mes illusions... Car je suis un homme à illusions... Que serait l'humanité sans quelques bêtises généreuses?...

Mais je vais chercher mon pauvre chien. Faites

attention au monsieur qui va revenir avec moi , c'est Siby...

Il sort, et rentre presque aussitôt, tenant par la tête le cadavre d'un énorme lévrier à longs poils, dont la croupe se balance entre les mains d'un individu maigre, malingre bilieux et barbu. Les deux porteurs allongent pieusement leur fardeau sur le comptoir.

— Ouf! gémit en s'essuyantle front et les yeux le client de PorqueroUes, ouf ! je crois que le corps d'un être qu'on a aimé, fatigue plus les bras que celui d'un indifférent !

— Toujours romanesque, Dardillot ! Bon pour les femmes ces sensibleries-là, gronde Siby.

— Vous avez peut-être raison, monsieur Siby, approuve PorqueroUes.

— Tiens, vous me connaissez?

— Monsieur vient de me dire votre nom...

Monsieur vous apprécie crânement...

Dardillot, fort ému, l'interrompt :

— Dame, quand on a été au collège ensemble...

— Et, ajoute Siby, qu'on a partagé pendant trois ans la même chambre, 169, boulevard Saint-Michel.

— Siby faisait son droit, moi je suivais les cours de l'École Centrale... Nous menions une existence irréprochable... C'est toi, Siby, un , soir, le 10 juin 1860, qui as été pris d'une exaltation...

— Ah ! pardon , Dardillot, tu n'es pas de bonne foi... Depuis huit jours tu me lisais Musset... J'ai toujours eu le tempérament inflammable. . .

— Moi je pourrais m'éterniser dans les rêves, soupire Dardillot.

Siby reprend avec un sourire ;

— Je l'avoue, RoUa m'avait transporté...

— Dans un joli endroit de la rue des Victoires où j'ai eu la faiblesse de te suivre.

Siby part d'un éclat de rire :

— Après avoir fait connaissance du péché le même jour, figurez-vous, monsieur l'empailleur, que nous nous sommes également repentis le même jour. Nos mariages avaient l'air des noces de deux jumeaux.

— Un seul cortège ! s'écrie Dardillot devenu lyrique. Une seule messe, un seul banquet, un seul bal, une... Non, ici s'arrête la communauté.

Siby tourne à l'aigre :

— Bah ! laissons ton mariage ! Te l'ai-je assez déconseillé? Mais Monsieur a voulu en faire à saleté... Il a su ce qu'il lui en coûtait.

Dardillot sévère :

— Siby, pourquoi sommes-nous ici?

— Pour faire empailler ton chien.

— Eh bien! ne parlons plus que de lui...

Monsieur PorqueroUes, je le voudrais debout, dans une pose calme n'excluant pas la noblesse... Je lis dans vos yeux un certain étonnement, Monsieur, et je l'excuse. Vous ignorez ce qu'était mon chien, et il importe que vous le sachiez, sous peine de rater le caractère de votre œuvre... Prince Jvanoff était un lévrier de l'empereur des Balkans...

PorqueroUes s'incline avec circonspection.

Dardillot poursuit :

— Je suis ingénieur hydraulicien, n'exer-

çant plus, du reste... Mais il y a dix ans, j'avais une réputation. On me fit appeler à Cronstadt : l'empereur était mécontent des distributions d'eau de son palais.

— Je t'avais conseillé de n'y pas aller. Un homme marié ne voyage pas.

— Alors pourquoi m'as-tu suivi?

— La folie du dévouement!... L'habitude...

Cette imprudence, qui pouvait avoir des suites funestes, s'est relativement bien passée, grâce à la mort de ma bieii-aimée Glotilde.

— C'était votre femme? s'exclame PorqueroUes.

— Oui, Monsieur, réplique froidement Siby.

Elle est morte d'une diphtérie trois jours avant notre retour, et du moins ai-je la consolation de me dire que vivante, elle n'eût peutêtre pas su conserver mon estime.

— Potius mori quant fœdari... soupire Dardillot. Et croiriez- vous, monsieur PorqueroUes, que Siby, devenu veuf, n'a plus qu'un désir : se remarier. Après dix années de recherches, il s'est décidé ce printemps à épouser

une jeune fille... certes bien contre mon avis!

— Toi, tu n'as rien k dire!

— Est-ce que je dis quelque chose? Je raconte à Monsieur la façon si gracieuse dont Tempereur des Balkans m'a donné Prince Ivano/f.,. Un matin, je surveillais la pose d'un appareil destiné à...

Ici Dardillot dissimule son embarras sous un sourire et reprend :

— Mon Dieu! les ingénieurs ont parfois d'humbles missions à remplir...

— Ils prennent leur revanche quand on leur confie la direction du char de l'Etat ! observe pompeusement Porquerolles.

— Vous appelez ça une revanche?... Moi je dis que c'est la honte de la corporation. Elle est jolie, votre république!... D'abord sachez que les Dardillot sont légitimistes de père en fils...

— Depuis Isl grande Mevolution, les Porquerolles luttent de toutes leurs forces, contre les retours offensifs d'un odieux passé!

Siby croit devoir s'interposer et dit d'un ton conciliant :

— La question se réduit à ceci : Dardillot, chef du cabinet de Tempereur des Balkans, n'aurait pas changé son poste contre celui de président d'une république.

Tous éclatent de rire, surtout Dardillot :

— Est-il drôle, ce Siby!... Et c'est qu'il dit vrai, au moins... Donc, un matin, j'organisais ma petite installation hydraulique dans les appartements impériaux, lorsque Sa Majesté elle-même, en robe de chambre, arriva suivie de deux superbes lévriers :

« Je vous dérange, monsieur l'ingénieur? »

« Sire, au contraire... enchanté!... »

Je m'éloignai discrètement avec mes ouvriers. Pendant ce moment d'attente, les chiens nous tinrent compagnie. Je les caressais quand l'empereur reparut :

« Ces animaux vous plaisent, monsieur l'in- « génieur? »

« Extrêmement, Sire. Ils sont d'une dis-

a tinction!... »

« Eh bien! je vous ferai donner un jeune.

« Fœdora vient justement de mettre bas. »

— Cristi, c'était tout de même aimable!

s'écrie PorqueroUes. Il faut quelquefois du caractère, pour ne pas se laisser prendre aux câlineries des tyrans.

— Le soir même, continue Dardillot, je recevais Prince Ivano/f ilybc un collier aux armes impériales... Vous comprenez, monsieur PorqueroUes, quel malheur c'est pour moi que la perte d'un pareil animal! Vous êtes le plus habile naturaliste de Paris : il faut absolument imaginer une attitude qui sorte de l'ordinaire. . .- On ne regardera pas au prix.

— Comme de juste!... Je vais réfléchir...

Soyez tranquille, j'aurai certainement une idée... C'est qu'il n'y a pas de temps à perdre; par ces températures douces et humides, les asticots naissent comme par enchantement.

Ainsi, j'ai reçu hier un agneau mort-né à huit pattes...

— Mort-né à huit pattes? répète Siby fasciné.

— Ouï, reprend Porquerolles, la nature généreuse mais inconsidérée, lui avait donné trop de pattes et pas assez de souffle.

— L'image d'une république ! murmure le malicieux ingénieur.

— Eh bieni à l'heure qu'il est, les asticots en ont dévoré la moitié.

— Analogie complète avec le gouvernement de vos rêves, goguenarde Siby.

Dardillot, craignant que son ami n'ait dépassé la mesure, s'empresse de dire :

— Ah! j'oubliais de donner mon adresse!...

Octave Dardillot, rentier, ancien ingénieur, chevalier de l'Aigle Rouge de 5** classe, i 8, boulevard Montmartre.

— Je me réjouis de vous montrer l'objet, affirme Porquerolles, tout en prenant note.

— Je viendrai certainement inspecter le travail un de ces jours.

— C'est cela! Mais laissez-moi quelques semaines; je ne veux pas vous montrer une œuvre imparfaite.

— Adieu, Monsieur, dit Dardillot; puis, le

cœur gros, passant une main tremblante sur la toison du chien : Au revoir, pauvre Prince Ivanoffl

Dans le fiacre qui les emmène, les deux amis roulent longtemps en silence. Us songent que leur véhicule a servi de corbillard au chien bien né et bien aimé ! Enfin, à la hauteur de la Bourse, Dardillot fait entendre une voix lugubrement enrouée :

— Ça m'a tout remué délaisser Prince chez cet écorcheur.

— • Allons, allons, sois homme... Tu ne pouvais pas le garder davantage. Il infectait, tu étais forcé de le jeter demain sur la charrette aux ordures.

— Thomas^ est-ce que tu deviens fou?

s'écrie Dardillot indigné. Un chien donné par l'empereur, sur la charrette aux ordures!...

Sans compter que c'était une si bonne bête!... Vrai, j'éprouve un chagrin... Enfin, depuis le soii" où j'ai découvert qu'Olympe me trompait, je n'avais pas ressenti un pareil coup.

— Si tu penses à l'histoire de ta femme, maintenant, tu vas t'aifecter.

— Eh bien! quand je m'affecterais, le beau miracle ! Est-ce que tu resterais calme, toi, si en rentrant ce soir tu trouvais Julie avec...

— Quant à ça, je ferais un malheur!

— Non, Thomas, non, tu pardonnerais, j'en réponds, car un Français, un galant homme, ne doit jamais frapper une femme. Quiconque prétend le contraire est esclave d'un préjugé barbare. Lorsque j'ai pris Olympe en flagrant délit, je le lui ai parfaitement expliqué : « Madame, la loi m'autorise à vous tuer, mais, à mon avis, celui qui frappe une femme est un cochon; oui. Madame, un cochon!... » Tu sais le reste...

— Si je ne le savais pas, depuis le temps que tu le racontes!... Elle a fort bien répondu : « Octave, pas de gros mots! Vous êtes un homme délicat, soyez-le en tout! »

— Cette parole m'a piqué au vif. . . J'ai poussé la délicatesse jusqu'à l'extrême limite, car depuis lors nous vivons dans une heureuse union^

comme si rien ne s'était passé. Quand on pardonne, je trouve qu'il ne faut pas le faire à demi. Les caractères boudeurs, rancuniers, me dégoûtent.

Siby a des préjugés qui lui font hocher pensivement la tête. Enfin ils éclatent :

— Sapristi, je crois tout de même qu'à ta place j'aurais été plus cruel!

Dardillot lui met affectueusement la main sur l'épaule :

— On se figure ça d'avance|, et puis on est stupéfait de se sentir doux comme un mouton... Us ont de rudes natures, ceux qui versent le sang, comme si c'était de l'eau!

— Simple question d'optique, observe philosophiquement Siby. Les uns voient rouge, les autres blanc... Le blanc, couleur des armistices! Toi, tu vois bla^^

— Eh bien, tant mieux!... Depuis cette aventure, je suis, en somme, fort heureux en ménage. Olympe est charmante ; elle n'a pluis jamais de nerfs... Il n'y a que ce flagrant délit...

Quand j'y pense, ça me bouleverse... Du reste, j'y pense très rarement.

— En définitive, conclut Siby, ton bonheur prouve que tu es dans le vrai : un galant homme ne tue pas sa femme. Je crois que moi-même, malgré mon caractère bouillant, à condition de me contenir beaucoup dans le premier moment d'exaspération...

— Toi? Tu serais excellent, je n'en ai jamais douté, mon bon Thomas...

Comme il disait ces mots, la voiture ralentit.

— ■ Tiens, nous voici arrivés, soupire l'ingénieur. Tu ne peux pas te figurer combien il me parait triste de rentrer à la maison sans ce pauvre Prince. Si je n'avais pas peur qu'Olympe soit inquiète, je te proposerais d'aller nous promener, nous distraire un peu.

Attentif aux moindres vœux de son ami, Siby se précipite à la portière :

— Attends, je vais demander au concierge si ta femme est rentrée.

n ne fait qu'un bond de la voiture à la maison et reparait au bout d'une seconde :

— Elle vient de sortir ; tu es libre.

— Eh bien ! allons au Jardin d'Acclimatation, répond Dardillot, nous verrons des lévriers... qui n'ont pas été élevés au palais impérial, ajoute-t-il en soupirant.

— Cocher! crie Siby, au Jardin d'Acclimatation !

Lettre de F empereur des Balkans au comte Potikoff.

« Je suis surpris, Alexis Alexievitch, d'être si longtemps sans nouvelles. Je vous ai envoyé en France pour tirer mon neveu, le grand-duc de Volhynie, des griffes d'une coquine qui s'est complètement emparée de sa pauvre cervelle. Où en est l'affaire? Qu'avezvous tenté? Je suis mécontent que tout ne soit pas encore fini. Répétez au grand-duc que mon ordre formel est qu'il rejoigne immédiatement la cour. Quant à la femme, ne sachant pas au juste à quelle catégorie d'aventurières elle ap-

partient, je ne puis vous conseiller; il me semble pourtant qu'avec 80000 florins et du tact, vous devez faire partager vos vues à n'importe quelle femme. »

Réponse du comte Potikoff à ï empereur

des Balkans.

« Sire, — Je comprends le mécontentement de Votre Majesté, et pourtant qu'Elle veuille bien me croire incapable de négligence. J'ai été plusieurs jours sans obtenir le moindre renseignement, et la contrariété de n'avoir pas encore rempli les intentions de votre auguste famille me réduisait au silence. C'était un tort, je le reconnais, tort inspiré par mon attachement sans bornes, que contristait Tinsuccès. Aujourd'hui, grâce à Dieu, je n'ai plus besoin de surmonter un taciturne découragement pour vous écrire. Un premier résultat couronne enfin mes efforts : je sais de quelle femme est épris le grand-duc de Volhynie.

« En vain, j'avais essayé de suivre la jeune Altesse chaque fois qu'elle sortait seule. Est-ce malice ou exubérance de santé; tantôt elle marchait trop vite, et j'étais forcé dem'arrêter hors d'haleine ; tantôt elle flânait, et sa promenade n'aboutissait pas.

« Du reste, il est incontestable qu'un gentilhomme mis dans la nécessité d'exercer une de ces surveillances actives qui sont le triomphe des policiers, se heurte à des difficultés sans nombre. Après en avoir fait la dure expérience, exténué par mes poursuites infructueuses et déplorant que dans sa haute sagesse mon souverain m'eût interdit d'employer ces agences interlopes qui pullulent en France et sont sans rivales pour l'espionnage privé, je me décidai enfin à communiquer au prince l'ordre formel que j'étais chargé de lui transmettre.

« — Moi retourner dans les Balkans, mon bon Potikoff! Ne vas pas t'imaginer cela un instant. . .

« — Pourtant, c'est la volonté expresse de l'empereur.

« — Bah! mon oncle n'enverra pas ses cosaques pour m'arrêter à THôtel Continental!

« — Non, sans doute; mais il a d'autres façons de témoigner son mécontentement.

« — Confisquer mes biens, me couper les vivres... A d'autres, petit père !... Crois-tu que dans une ville comme Paris le grand-duc de Volhynie ne trouvera pas des financiers qui le soutiendront pendant dix ans, pendant vingt, sachant bien qu'à la longue l'opération deviendra bonne ?

« — Votre Altesse joue gros jeu !

« — Tu veux dire les financiers ; car pour moi, tu t'en doutes, hein, petit père, du jeu que je joue...

« Je pris mon air le plus innocent :

« — Pas le moins du monde, Monseigneur.

« — Eh bien, tiens ta langue sur ce que tu vas voir, et regarde.

K En disant ces mots, il tirait de sa poche une photographie qu'il me mit sous les yeux.

« Je dois l'avouer. Sire, je vis l'image

d'une jeune femme extrêmement belle, dont la physionomie n'exprimait pas cette impudeur éhontée qui est trop souvent le stigmate des séductrices de profession.

« — Pc tikoff, reprit le grand -duc, cette personne m'aime et j'en suis toqué. Voilà pourquoi je resterai à Paris envers et contre tous...

Dis donc, vieille pie, tâche de ne pas bavarder à Cronstadt...

« — Y pensez-vous, Monseigneur !

« — C'est une petite actrice des Nouveau-

« — Exquise!...

« — Je le sais mieux que toi !

« Cette réflexion subtile termina l'entretien, rendu pénible par la façon cavalière dont un vieux conseiller de la couronne se voyait traité.

« Ainsi, le secret que je m'étais donné tant de peine inutile à surprendre, le prince venait de m'en ofi'rir bénévolement la clef. Je le croyais, du moins. Mais j'étais dans un panneau habilement tendu par votre neveu. Sire; il y a cer-

tainement en lui Tétoffe d'un homme d'Etat, s'il veut jamais tirer parti des rares facultés dont Ta doté la Providence. Tout joyeux, j'allai le soir même aux Nouveautés. L'actrice ne parut pas sur la scène, le prince ne parut pas dans la salle.

« En France, le théâtre est généralement grivois, ce qui répugne à mes goûts et à mon caractère; aussi je n'y vais qu'à mon corps défendant, et ne suis nullement informé de ce qui s'y passe. C'est sur mon ignorance qu'avait spéculé le grand-duc.

« Huit jours de suite je m'assis à l'orchestre des Nouveautés.

« Huit fois j'entendis la même pièce : une chose idiote. Toujours les mêmes acteurs, jamais le prince. Je commençais à entrevoir qu'il m'avait lancé sur une fausse piste.

« Bientôt j'en eus le cœur net, grâce au concierge que je priai, contre récompense honnête, de me montrer les photographies du personnel féminin de l'établissement II me conduisit au contrôle, un endroit où, depuis

huit jours, je passais tous les soirs, sans m'aviser que le mur était tapissé de portraits. Là, je pus me convaincre que la personne dont le prince portait l'image dans sa poche, n'appartenait pas au théâtre des Nouveautés. Voiis voyez. Sire, le grand-duc avait égaré votre vieux conseiller.

' « Mais celui-ci allait prendre sa revanche : tout en regardant la photographie, il avait noté dans un bon coin de sa mémoire le nom du photographe. Il courut chez ce commerçant. « Sire, veut-on se faire Tami d'un artisan français? Il y a un moyen qui réussit toujours : qu'on l'appelle « artiste », c'est un homme conquis.

« Par ce procédé, en cinq minutes je fus maître du photographe. Sa maison était la mienne, j'étais libre d'aller, de venir, d'examiner son mobilier, de bousculer les chevalets, surtout de feuilleter les albums. Voilà où j'en voulais venir. Mais auparavant je fis reproduire mes traits dans dix attitudes différentes, pour éviter que des convoitises mercantiles ne troublas-

sent la bonne harmonie qui s'établissait entre nous sur le terrain des beaux-arts.

« Enfin je pus à mon aise parcourir la collection d'épreuves dont le photographe me faisait les honneurs avec une intarissable verve. Tout à coup, j'eus peine à retenir un cri : sous mes yeux s'étalait l'image tant cherchée.

« — Quelle est cette adorable personne?

demandai-je en affectant une vive admiration.

« — Ma foi, je n'en sais rien. Une bourgeoise quelconque. Des noms qui s'oublient...

« — Ils sont à retenir quand il s'agit de créatures aussi parfaites. Je m'étonne qu'un artiste. . .

« — Si cela vous fait plaisir, monsieur le comte, rien n'est plus facile, avec mes livres, que de vous renseigner.

« Sur un signe, l'obligeant photographe courut à son bureau :

« — M"*^ Siby... M"** Thomas Siby.

« — Une beauté de province, sans doute?

« — Mais non. Croyez- vous nos Parisiennes incapables d'être aussi jolies? Elle habite 40, boulevard Haussmann . . .

« Je tenais mon affaire, j'étais fou de joie. Ceci se passait hier; demain, Sire, il y aura du nouveau, j'en réponds. Toutefois il est nécessaire que j'élabore un plan de campagne. Ainsi que vous le faites observer avec une exquise finesse, 50 000 florins et du tact, c'est plus qu'il n'en faut pour faire adopter ses vues à n'importe quelle femme. Mais le tact ne s'improvise pas toujours, mon expérience de diplomate me l'a mille fois appris. Donc, avant d'agir, permettez que je délibère mûrement, pour obéir ensuite avec promptitude aux ordres souverains et accomplir mon devoir envers la famille impériale.

« Je suis avec le plus profond i^espect, Sire, de Votre Majesté le très humble et très obéissant serviteur,

« ALEXIS POTIKOFF. »

— Eh bien, Octave, où es-tu resté si tard?

Je croyais qu'après ta course chez l'empailleur tu rentrerais ici.

— C'est ce que j'ai fait, Olympe, mais tu venais de sortir, et il m'a paru si triste de revoir notre appartement désert, sans Prince Ivanoff pour courir à ma rencontre en remuant la queue, que je me suis laissé entraîner au bois de Boulogne par Siby.

— Par Siby ? répète M"'^ Dardiilot avec aigreur.

— Allons, grosse poule, ne fais pas la méchante ! Je me doute bien pourquoi ton éter-

nelle rancune contre Siby; mais tu devrais réagir... Lui et moi nous aimons comme deux frères. Prends-en ton parti. Tu sais bien que nous n'avons pas de secrets Tun pour l'autre. !Le jour de ton flagrant délit, à qui ai-je couru me confier? A Siby. Et luimême, supposons qu'à l'instant il surprenne Julie avec un amant, à qui crois-tu qu'il viendrait demander conseil avant une demiheure ?

^- A toi, à toi certainement... Il m'est antipathique, voilà tout. Est-ce que ça m'empêche de lui faire bon visage? Non, n'est-ce pas?... Alors, de quoi te plains-tu ?

— De rien !... Tu sais bien que je suis toujours content, Olympe ; vas-tu grogner jusqu'à demain? D'abord, je n'aime pas les caractères boudeurs ; et puis, [si l'un de nous a droit de garder rancune à l'autre, certes, c'est moi ! Je t'ai toujours été fidèle, moi ! Allons, ma femme, venez embrasser votre mari...

jjme Dardillot, rassérénée, encadre de deux gros baisers lès joues de son seigneur et mai-

tre, quand un violent coup de sonnette la fait se redresser.

— Tiens, s'écrie Dardiliot en riant, il n'y a que Siby pour carillonner si fort ! Est-ce que, par hasard, mon hypothèse se réaliserait?

La porte s'ouvre : Siby, rouge, essoufflé, les yeux hors de la tête, tremblant d'émotion, fait irruption dans la salle.

— mes amis, quelle histoire ! J'ai tenu à venir vous la raconter sans perdre une seconde... Ah! vieil Octave, ça va te secouer joliment de l'entendre !...

Dardiliot, les larmes aux yeux, se précipite sur lui, et s'emparant de ses deux mains :

— Pauvre Thomas !... Pauvre, pauvre Thomas ! . . .

— Eh bien ! quoi ?.. . Qu'est-ce qui lui prend ? On dirait qu'il en est aux compliments de condoléance... Non, tu tombes mal!... Aie l'air joyeux, très joyeux, même, et laisse-moi parler.

— Va, je ne t'empêche pas, murmure Dardiliot ahuri.

— Si, tu me consternes avec ton air tra-

gique... Figure-toi que tout à l'heure, après t'avoir quitté, je trouve Julie au salon, assise à côté d'un jeune homme très distingué. Alors ma femme se lève, et le plus naturellement du monde, s'adress{int à Tinconnu :

« Prince, j'ai l'honneur de vous présenter mon mari. »

Puis se tournant vers moi :

« Thomas, offre tes hommages à S. A. le grand-duc de Volhynie. »

— Le neveu de l'empereur des Balkans !

s'écrie Dardillot cramoisi, les bras levés au ciel.

— Justement... Elle a un rude toupet, ma femme... Moi, j'étais tout intimidé, toutgauche. Elle, pas du tout. On aurait dit qu'elle connaissait le duc depuis dix ans. Il fallait la voir cambrer la taille, piaffer des hanches, pencher le cou, sortir la poitrine. Et puis, son accent avaitchangé. Elle s'exprimait vraiment comme une grande dame, avec des mots qu'elle allait chercher je ne sais où, traînant sur les e et les avec des pincements de lèvres d'un dédaigneux!...

— Mais enfin, comment le duc se trouvaitil chez toi ?

— Je voudrais pouvoir dire que c'était pour son agrément, mais non... Il venait prepdre des renseigneioients sur un valet de chambre qui nous avait servis dix ans.

— Par exemple ! Tu n'as jamais eu que des bonnes!...

— C'est le comique de l'affaire... Le prince était victime d'un filou, probablement... N'importe, nous voici en relations.

— Oh! en relations!... Tu t'imagines que vous allez être une paire d'amis?

-— Pourquoi pas? dit négligemment Siby.

— Vous n'avez pas le sentiment des distances, remarque Olympe malveillante.

— C'est à ma femme qu'il faut s'en prendre.

C'est elle, au moment où le duc se levait, qui lui a dit : « Monseigneur, vous avez fait aujourd'hui une course inutile, mais revenez de temps en temps, et j'espère que vous ne la regretterez pas. » Quand je disais qu'elle a un toupet infernal !

— Elle n'a pas été élevée à la cour.,. La fille d'un avoué! explique Olympe souriante.

— Il fera chaud quand tu reverras le grandduc, ajoute Dardillot. Un neveu de Tempereur!

— Vous vous trompez, mes bons amis, répond le triomphant Siby. Le grand-duc a répliqué :

« Madame, vous me comblez. Serai-je indiscret en venant vous demander à dîner, sans façons, un de ces jours? »

« — Certes non. Monseigneur! »

« — Eh bien, samedi, alors. A sept heures? »

« — A sept heures. »

Là-dessus il est parti en me serrant la main.

— Diable!... tu lui auras plu.

— Et Julie aussi... ajoute Olympe.

— Ça ne m'étonnerait pas, la coquine! Elle était transfigurée. Dire que si je t'avais écouté, Dardillot, je ne serais pas son mari!

— Thomas, les honneurs te tournent la tête,.. Sans doute, les événements me donnent tort; mais est-ce une raison pour accabler un vieil ami ?

Ils se serrent la main. On entend chanter un enfant dans le vestibule.

— Arthur qui rentre de l'école, dit Olympe.

— Il devrait bien ne pas faire tant de bruit, observe Dardillot grincheux.

— Il a l'air joliment gai, monsieur ton fils. Dardillot devient solennel :

— Siby, je t'ai déjà prié souvent de ne pas l'appeler mon fils. Tu sais qu'il ne l'est pas, qu'il ne peut pas l'être... Nous avions passé trois mois dans les Balkans, et il est né à terme sept mois après notre retour... je n'ai pas frappé Olympe, l'homme qui frappe une femme est un cochon. . . {Mouvement d'Olympe.) Oui, je sais ce que tu vas dire. Mon langage n'est pas de bonne compagnie. Mais il est des sujets qu'on ne peut traiter avec assez de sangfroid pour choisir ses termes... J'étais libre de plaider en séparation, je ne l'ai pas fait et je m'en applaudis. Par son affection et son repentir. Olympe a effacé sa faute. Mais ce qu'il lui est impossible d'arranger, c'est qu'Arthur soit mon fils...

— Non, il ne Test pas! affirme Siby avec force.

— Voilà le point noir de mon existence.

— Tu as tort, Octave, bien tort de prendre si à cœur une contrariété d'importance secondaire. Tu as passé sur le principal... Le reste, je m'en moquerais à ta place.

— Et la voix du sang?

— Pure métaphore!... Une vie gouvernée par les métaphores tourne infailliblement au cocasse. Elle a Fair d'un roman.

— Non, Thomas, la voix du sang est une chose réelle. On a vu des pères reconnaître leurs enfants rien qu'au cri de leurs entrailles. Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que la vue d'Arthur me fasse toujours penser : Dardillot, ce garçonlà n'est pas ton fils?

Pendant ce dialogue. Olympe s'est couvert la figure de ses deux mains. Siby la montre à Dardillot :

— C'est égal, tu fais de la peine à ta femme. Dardillot, allant à Olympe et l'embrassant :

d4 LE SAUVETAGE DU GRAND-DUC.

— J'ai mon point noir, il est bien naturel qu'elle ait aussi le sien. Ah ! ce gamin-là ne nous donnera jamais grande satisfaction ni à l'un ni à l'autre I

— Tu es cependant bon pour lui.

L'honnête figure de Tingénieur exprime l'indignation :

— Me prends-tu pour un être sanguinaire, un bourreau? Martyriser un enfant! Mieux vaudrait encore frapper une femme, et tu sais ce que j'en pense... Je fais instruire Arthur, je le promène les jours de congé, je lui donne des étrennes au nouvel an, je veille à ce qu'il soit convenablement vêtu suivant la saison... n porte mon nom, c'est forcé... Mai« quant à dire que j'aie pour lui des sentiments de père, non, mille fois non... Quand il sera grand et que sa faiblesse n'en imposera plus à mon bon cœur, il se tirera d'affaire comme il pourra... J'ai mes idées là-dessus... Tu les connais, Thomas?*..

Cette dernière question a été prononcée avec emphase. Olympe lève la tête pour épier la ré-

ponse de Siby, qui se contente de répliquer gravement :

— Compte sur moi, Octave... Allons, au revoir, Madame. Il faut espérer qu'Arthur travaillera, se fera une position, et ne vous donnera pas trop d'ennuis... A demain, Dardillot I

Il s'en va, Dardillot le suit jusque sur l'escalier, lui passe affectueusement le bras au* tour de la taille, et lui dit à l'oreille :

— Dis donc, est-ce que tu ne pourrais pas me faire dîner avec le grand-duc?

Cette prière embarrasse beaucoup Siby :

— Dame... je ne sais pas si c'est l'usage d'inviter des amis pas nobles avec un prince. Je consulterai Julie... Elle s'informera... Si c'est possible, moi, tu comprends, je ne demande pas mieux. Au moins, j'aurai à qui parler.

Dardillot revient, un peu désappointé, se placer debout près de sa femme. Elle est assise, et lève vers lui des yeux baignés de larmes. Ils échangent un long regard.

— Non, Olympe, ne parlons pas de ça...

Certes, je crois être bon mari, mais pourquoi le suis-je? Parce que j'ai une femme... Ne me demande pas d'être bon père, puisque je n'ai pas d'enfant.

— Pourtant, on voit des hommes qui s'attachent beaucoup aux enfants d'un premier lit... Ne peux-tu arriver à te persuader qu'Arthur est d'un premier lit?

— Non, Madame. Ce lit était le mien...

que j'avais eu tort de déserter pour quelques mois... Siby me l'avait prédit : elle a un tempérament de bacchante, ta femme...

Olympe se lève, pleine de majesté :

— Monsieur, ma dignité ne me permet pas d'entendre les infamies que vous souffrez dans la bouche de vos camarades, quand ils me font la grâce de me juger.

Elle se dirige vers la porte. Dardillot la rattrape et l'embrasse.

— Voilà ce qui arrive chaque fois que nous touchons à ces vieilles histoires. Enterronsles.

— Nous les enterrons tous les jours, objecte Olympe en souriant.

— Tant mieux, rien n'est gai comme un retour d'enterrement.

— Tu tâcheras d'aimer le pauvre Arthur?

demande Olympe anxieuse.

— Ne recommençons pas... L'enterrement d'aujourd'hui est fini.

Le comte Potikoff à la cotntesse Babicine.

« Chère amie, je vous envoie le ii* chapitre du VHP volume de mes Mémoires posthumes.

Vous y trouverez de piquants détails. Jusqu'à présent, je crois m'être conduit en fin diplomate, et si notre auguste souverain daigne suivre le conseil que je lui soumets humblement, on peut prévoir un éclatant triomphe.

Je l'appelle de tous mes vœux. Moins à cause du redoublement de faveur dont me comblera la reconnaissance impériale, que grâce à la douce perspective d'aller vous re-

joindre à Cronstadt, dès que le devoir ne m'en* chaînera plus à Paris.

« Alors, puis-je espérer la suprême récompense? Chère Annouchka, j'ai cinquante-huit ans, mais je vous adore comme à vingt-cinq je le faisais déjà. Vous étiez jeune fille et libre, hélas ! votre cœur ne penchait pas vers moi.

La mort dans Tâme, je vous ai vue ceindre la blanche couronne de l'épousée, puis j'ai été le misérable témoin de votre bonheur. Une vie pure entretenait dans mon âme la passion que vous y aviez allumée... Ma seule joie, — joie mêlée de bien des amertumes, — était d'aller souvent vous conter mes peines. Soyez bénie, mille fois, pour en avoir toujours écouté avec indulgence la triste et monotone histoire. Depuis deux ans vous êtes veuve, et votre dernière lettre laisse entrevoir que le souvenir des absents les plus regrettés, ne suffit pas à remplir le cœur de ceux qui restent. Merci, ah! merci, pour cette traduction sentimentale d'un proverbe bien connu en France. Combien je vais me dépêcher d'en finir avec le déplo-

rable caprice dont notre jeune grand-duc ne veut pas se guérir.

« Un mot encore, chère amie. Vous me blâmez d'avoir la dent trop dure. A votre avis, des mémoires un peu moins méchants pourraient paraître d'ici quelques années et me procurer le plaisir d'être imprimé vif. Permettez-moi de juger différemment les choses.

<(Je suis ardent spiritualiste ; ma conviction profonde est que des mémoires d'outre-lombe, bourrés de malices et de trahisons, réservent à l'auteur défunt d'agréables moments. Lorsque verront le jour plus de dix volumes, fruits acideîs, moissons vénéneuses, récoltées en trente ans d'ambassades et de courtisaneries, quel déluge de pleurs, quel concert d'impré- -cations, quel spectacle comique pour moi, spectateur invisible planant dans l'éther ! Jusqu'à notre père l'empereur qui fera la grimace ! N'y a-t-il pas de quoi dérider même un mort?

« Soyez prudente, au moins ! Que nul œil humain, autre que le vôtre, ne parcoure ces pages! Songez que la moindre indiscrétion

serait fatale à mon avenir... au nôtre. Quel formidable orage, si le maître savait à quoi passent les loisirs de son grand chambellan!

Chère femme, de la prudeiice !

« vous qui serez la seule à ne pas grincer des dents quand paraîtront les mémoires du comte Potikoff, ô vous qui, par vos rigueurs, étiez pourtant la première à mériter de bons coups de griffes, recevez les tendresses encore bien vivantes du posthume écrivain.

« ALEXIS POTIKOFF. »

Mémoires posthumes du comte Alexis Potikoff,

Je savais enlin le nom de la maîtresse du grand-duc. La première chose à faire était d'exécuter une reconnaissance autour des retranchements ennemis, on verrait ensuite à ouvrir le feu.

Ce soir-là, je dînais à l'ambassade d'Italie. J'en sortis le plus tôt possible, c'est-à-dire vers dix heures. La soirée était belle. Quelque fraîcheur pénétrait jusqu'au cœur de la ville par le cours de la Seine et s'infiltrait dans les rues adjacentes, où la humait sur le pas des portes tout un peuple en bras de chemises^ Après avoir renvoyé ma voiture, je me dirigeai vers le boulevard Haussmann en fumant un excellent cigare que venait de m'ofifrir M. Floquet. On l'a prévenu que je suis ami particulier de l'empereur des Balkans

Boulevard Haussmann, n° 40. Voici!...

Maison propre, élégante, d'aspect honnête.

Mais que [signifient les dehors en matière de mœurs? Moins que rien, puisqu'un extérieur décent est la meilleure des sollicitations au vice.

Sur le trottoir est assis le concierge avec sa femme et des voisins. Tenue bonne. Ils ne disent pas grand'chose, ce qui m'impressionne toujours favorablement dans ce pays-ci.

Pendant un quart d'heure, je fais les cent

pas sur le trottoir opposé. J'observe, je délibère. Je constate que l'appartement du premier est vacant, un écriteau l'annonce au public.

Les locataires du deuxième sont sans doute sortis, car il n'y a que des fenêtres ouvertes, et pas une lumière ne brille à l'intérieur.

Les autres étages n'ofirent rien de saillant. Ils ont des fenêtres ouvertes, ils en ont de fermées, les [unes sont éclairées, les autres sombres.

Soudain, je tressaille. Un couple a passé près de moi, et je crois avoir reconnu la femme dont le grand-(Juc possède la photographie • Je me précipite sur leurs traces, je les rejoins, je les dépasse. C'est elle !

Arrivés à la hauteur du n** 40, ils traversent la chaussée; je fais volte-face et m'arrange pour arriver en même temps qu'eux devant la maison. L'homme est un petit maigre, très laid, la femme a Fair d'une bourgeoise comme il faut. Mise avec simplicité, elle est d'une beauté rare ; sous ce rapport, le portrait n'exagérait rien, excepté l'âge. L'original paraît

avoir dix-neuf ans à peine. L'homme en accuse au moins quarante-cinq.

A leur approche, le concierge se lève, ôte sa calotte, les précède sous le porche. Il entre dans sa l(ige et en rapporte le courrier qu'il offre respectueusement au monsieur.

Décidément, la maîtresse du grand-duc n'est . pas une cocotte.

Un instant après, je vois s'illuminer une chambre du second étage. Suffisamment édifié, je rentre à l'hôtel et me mets au lit.

Je ne dormis pas. J'avais juré à l'empereur d!arriver promptemenf à une solution. Coûte que coûte, il fallait tenir ma promesse. Mais comment?

Jusqu'au matin; je fus la proie d'une agitation qui tenait du déliré. Les moyens les plus extravagants obsédaient mon esprit. Je projetais d'aller résolument chez la dame à l'heure où son mari n'y serait pas. Je poserais 50 000 florins sur la table et dirais : « Madame, vous détournez du droit chemin le grand-duc de Volhynie. Choisissez : prendre SOOOO flo-

rins et renoncer au duc, ou affronter la colère de M. Siby que je préviendrai si vous persévérez dans le crime. » Il me vint aussi à Tidée d'écrire une lettre anonyme au mari en lui disant de se méfier. « Advienne que pourra»

pensais-je dans mon demi-sommeil. Ce sera toujours 50 000 florins d'économisés ! » Al'aube, lorsque dégagé des hallucinations nocturnes j'envisageai posément la situation, je sentis que tous mes plans se basaient sur les SOOOO florins et nullement sur le tact. C'était interpréter les instructions de l'empereur d'une façon que réprouvait mon amour-propre de vieux diplomate.

A quatre heures, je me dirigeai vers le boulevard Haussmann, décidé, en désespoir de cause, à visiter l'appartement vide. Je ferais jaser le concierge, je collectionnerais des indices, et, suivant les circonstances, peut-être irais-je jusqu'à louer le premier étage.

De nouveau, voici le n° 40. Je lève les yeux, et qui vois-je au balcon du deuxième? M. Siby et un personnage gros, court, coloré, d'extérieur vulgaire. Ils paraissent intimes, causent

familièrement, rient aux éclats, se tapent sur le ventre. Aussitôt mon parti est pris. Je vais me promener de long en large, ce qui est facile sans attirer l'attention, grâce aux nombreux passants. Quand le compagnon de M. Siby sortira, je l'accosterai sous un prétexte quelconque et nous verrons ce qui jaillira de ma diplomatie.

Comme chambellan, je suis accoutumé à faire antichambre, talent qui ne me fut pas inutile pour une attente de trois quarts d'heure. Enfin je vis venir celui que j'attendais. Il fumait, j'y comptais. Muni d'un cigare éteint, je l'abordai poliment, mais de mon plus grand air :

— Monsieur, auriez-vous l'obligeance de me donner du feu?

Il tendit son londrès, et quand je le lui rendis, souleva son chapeau : courtoisie de commis voyageur.

— Je suis étranger. Monsieur, et un peu désorienté dans ce vaste Paris; seriez-vous assez aimable pour m'indiquer le musée Grévin?

Au mot « vaste Paris », le bonhomme avait souri, caressé dans sa gloriole de citadin. Précieux indice, qui dénotait un béta vaniteux- Coupant court à ses explications confuses, je repris d'un ton simple :

— On assure que mon gracieux souverain et ami, Tempereur des Balkans, est merveilleusement représenté au musée Grévin : aussi j'y cours, à peine débarqué

Bien touché! Mon nigaud écarquillait les yeux et restait bouche béante. C'était le moment de porter un coup décisif; j'ajoutai :

— Mais j'en ai tant dit, Monsieur, qu'il devient nécessaire de me présenter : comte Potikoff, grand chambellan de S. M. l'empereur des Balkans. Voici ma carte. Vous avez été si obUgeant, que je serais enchanté de vous revoir... Jamais sorti avant midi... Demeurezvous loin du Grand-Hôtel?

Il contemplait tantôt moi, tantôt ma carte, avec un redoublement de stupeur. Enfin, il balbutia :

— Excusez mon émotion, monsieur le

comte... C'est un hasard vraiment mîraculeux qui nous réunit... Je pourrais presque me dire votre compatriote, tant je nourris de sympathies pour les Balkans... De hautes et précieuses relations m'y attachent... L'empereur lui-même, à plusieurs reprises, m'a témoigné un intérêt tout particulier... Du reste^ je vis dans un milieu très balkanique. Ainsi, mon ami Siby, — je sors de chez lui, précisément, — est intimement lié avec le duc de Volhynie, et l'aura à dîner chez lui samedi, entre parenthèses.

« Excellent! pensai-je. Mais peut-être me suis-je un peu pressé de décliner mes titres... Bah! ce jobard doit être scrupuleux : posonslui un cas de conscience... »

— Monsieur, repris-je, vous me faites l'effet d'un galant homme et je n'hésite pas à me confier à vous. Une mission qui pourrait bien amener le remaniement de la carte d'Europe nécessite ma présence à Paris. Pour réussir, il est indispensable que j'agisse avec mystère. Ne pariez de moi à aucun Balkanais. Il y va

de ma tête, car le maître ne plaisante pas avec les secrets d'Etat. . A mesure que je parlais, sa figure exprimait une respectueuse terreur :

— Comte, dit-il gravement, il ne vous arrivera pas malheur. Vous avez ma parole, je serai muet. Une existence assez agitée, et traversée par quelques événements qui craignaient le grand jour, m'a appris à tenir ma langue... Eh mais, puisque vous êtes de la cour, il n'est pas impossible que vous ayez entendu prononcer mon nom : Octave Dardillot, ingénieur?... Non! C'est assez étrange, car il y a environ une dizaine d'années, ayant - entrepris une canalisation hydraulique dans le palais impérial, il me fut donné de fréquenter le monarque... C'est bien le plus aimable homme que j'aie vu de ma vie!... Un matin, que je me permettais d'admirer ses lévriers, séance tenante, il me fit cadeau du plus gros... Justement, le pauvre animal est mort il y a deux jours... Cette date, et une autre encore, resteront mes deux plus amers souvenirs... Mais,

monsieur le comte, je vous fatigue de petites affaires, qui doivent paraître bien mesquines à côté de vos combinaisons internationales...

— Du tout, du tout, cher monsieur Dardillot. Vos souvenirs m'intéressent extrêmement... Quand on est seul, isolé en pays étranger, si vous saviez comme il est doux d'être traité en ami, de rencontrer un cœur sans méfiance qui vous laisse pénétrer ses joies et ses douleurs !... Ainsi mon souverain vous a offert un de ses chiens ?

— Avec un collier aux armes impériales...

Je suis en train de faire naturaliser le chien ; plus tard, on lui remettra le collier. . . Un pareil trophée, ce sont des titres de noblesse pour une famille...

— Ah ! vous avez des enfants ?

— Non, monsieur le comte, répondit Dardillot, dont la figure joviale se rembrunit soudain.

J'avais touché un point délicat. Dans mon ignorance, mieux valait ne point appuyer. Bras dessus, bras dessous, nous étions arrivés devant le musée Grévin. J'offris à mon compa-

gnon d'y entrer avec moi, comptant tirer bon parti du mannequin de mon maître.

L'offre était séduisante, la physionomie de Dardillot exprimait une envie violente d'accepter, combattue par un remords dont j'eus bien vite la clef.

— Monsieur le comte, j'ai une femme avec laquelle je vis dans une étroite union. Si je ne rentrais pas àl'heure, elle serait trop inquiète...

Après une courte hésitation, ce bon mari ajouta :

— Puisqu'il est doux, quand on est seul à l'étranger, de rencontrer des amis, venez donc nous voir de temps en temps... Ma femme est d'excellente famille, c'est une demoiselle de Louftémont. Je suis sûr que vous la trouverez très distinguée... Voyons, ça vous va-t-il de dîner samedi avec nous?

— Comment, si ça me va I Mais énormément!... Donc à samedi.

— Dardillot, 18, boulevard Montmartre.

L'adresse inscrite sur mon calepin, je pris

congé du candide ingénieur.

Certain de le revoir quand il me conviendrait, j*ai préféré, pour une première fois, ne pas mettre sur le tapis le grand-duc et M"® Siby. C'est plus prudent, et déjà je tiens ma récompense sous forme d'un dîner avec M™^ Dardillot. A coup sûr, sans que j'aie à l'y pousser; elle abordera les sujets scabreux.

Etrange coïncidence : samedi je dîne chez Dardillot, samedi le grand-duc dîne chez Siby. Ya-t-il là-dessous mieux que du hasard? Hypothèse à creuser.

En rentrant à l'hôtel, j'envoyai une dépêche chiffrée à l'empereur, lui promettant victoire s'il expédiait immédiatement un beau lévrier à M. Dardillot, lequel lévrier devait être muni, — point capital, — d'un collier aux armes impériales.

Voilà du tact, où je ne m'y connais pas.

Ensuite, je me -transportai chez le grandduc.

Mon étourneau était de joyeuse humeur.

— Farouche sicaire de mon oncle, s'écrîat-il en m'apercevant, m'apportes-tu le knout^

OU bien un billet de première pour la Laponie ? — Monseigneur, j'ai renoncé à vous ennuyer de ma morale, maintenant que je suis presque réconcilié avec vos écarts.

— D'où vient cette indulgence inespérée?

— Dé votre confiance en moi. Votre Altesse a daigné dire à son vieux serviteur qu'elle aimait une actrice... Péché véniel!... Les actrices sont faites pour être aimées, et les grànds-ducs pour mener joyeuse vie... Ah ! si vous aviez poursuivi de vos assiduités une femme mariée, je ne me montrerais pas aussi coulant. . . L'adultère, voilà surtout ce que nous redoutions, le hideux adultère !...

Je mentais effrontément. Nous redoutons surtout un mariage morganatique. Entre une actrice et un pareil écervelé, ce dénouement n'était pas improbable ; il est impossible avec M""** Siby. J'étais certain que l'empereur serait enchanté d'apprendre qu'il s'agissait d'une épouse coupable et non d'une vierge folle; mais il entrait dans mes plans- d'exprimer le contraire. On peut établir de nombreux rap-

prochements entre le tact et la fourberie. Ma consigne était d'avoir du tact.

"^Le duc m'observait d'un air moqueur, sans pitié pour mon innocence. Le fortifier dans son illusion était de bonne guerre.

Votre Altesse voudrait-elle me faire un grand honneur? Celui de venir tirer quelques feisans samedi, dans une chasse qu'un secrétaire de notre ambassade, rappelé subitement à Cronstadt, met à ma disposition... Si je prends la liberté de fixer un jour, c'est que je m'attends à être rappelé moi-même d'ici peu... On dit qu'il y a beaucoup de gibier, seulement c'est assez loin de Paris; nous ne pourrons être rentrés qu'à huit heures du soir. . .

— Alors, désolé de refuser l'invitation du vieux serviteur, interrompit le duc en riant : celle d'une jeune maîtresse doit passer avant. Samedi soir je dîne chez mon actrice... A la semaine prochaine, si mon oncle ne te réclame pas.

J'étais fixé ! Il est donc vrai que le grand-

duc de Volhynie dîae chez M. Siby . . . Je m' éloignai péniblement impressionné. Si je trouve dur, moi simple chambellan, de rompre le pain avec un goujat comme Dardillot ; que ne doisje pas éprouver en constatant que le neveu de mon souverain se ravale jusqu'aux mêmes bassesses? Et il ne paraît pas en souffrir !

Douloureux symptôme de Tesprit moderne qui envahit jusqu'aux princes. Fi ! Messeigneurs, entrez dans leurs lits, mais ne vous asseyez pas à leurs tables !

« Mon cher Gustave, — Nous ne pourrons nous voir demain samedi, comme c'était notre* doux espoir. Mon mari a invité à dîner un personnage important et les préparatifs de la fête me mettront un fil à la patte toute la journée. Renvoyons cette bonne partie à diman* che matin entre neuf heures et neuf heures et demie. Je vous serre dans mes bras.

« OLYMPE

« Mon cher Louis, — Impossible de me trouver dimanche matin à neuf heures à l'angle de la rue de Grenelle et de la rue de Belle-

chasse. Attendez au même endroit lundi vers deux heures. Je vous en prie, tâchez de découvrir un fiacre un peu plus confortable; il y len a dont la caisse est cintrée par devant, qui feraient bien mieux notre affaire. Que vous êtes donc apathique ! C'est moi qui veille à tout, qui prévois tout, qui perfectionne tout, même ce qui est absolument matériel dans nos coupables rencontres. N'importe : je vous embrasse bien fort.

« OLYMPE

« Mon cher Hector, — Vous êtes un fameux original, je ris encore de ma surprise. Cette idée, d'installer une voiture de saltimbanques sur un terrain vague, et d'y filer avec moi un amour qui serait le parfait s'il n'était si criminel! Un chef-d'œuvre d'imprévu, la caravane, avec ses dehors misérables, sa peinture jaune, ses roues cagneuses, ses ressorts de ferraille disjointe! Mais l'intérieur, quel bijou! Ces panneaux remplis des hauts faits du capitaine Fracasse, ce plafond qui montre une domp-

teuse rendant un lion amoureux, ce tapis où ]*on foule les charmes moelleux de la belle Tunisienne, et au fond, un lit de somnambule... Trône de l'illusion, de la supercherie,

du tendre et traître langage, qui jure à Tamant ce qu'il souhaite, lui accorde ce qu'il tient.. ^ Je voudrais être fidèle à ma promesse, et y faire la sibylle lundi. Mais je prévois d'ennuyeuses corvées qui me gâteront ce jour-là. Jeudi vers deux heures, j'irai là-bas rendre des oracles. Qu'on se le dise ! A vous pour la vie.

« OLYMPE

Olympe n'eut pas plus tôt appris que le grand-duc semblait trouver à son goût M"* Siby, qu'elle se reprocha d'être restée huit jours sans voir cette dernière. Entre les deux femmes, l'une de trente, l'autre de vingt ans, ne régnait pas une sympathie exagérée. Mais il y avait tout à parier qu'une intimité allait surgir en coup de foudre.

— Et vous dites qu'il est bien ?

— Étonnamment bien... Peut-être un peu grand pour sa taille très mince. . . Mais quand il aura grossi...

— Attends, ma fille, qu'il ait grossi ! pensa

M™" Dardillot. Oui, sans doute, reprit-elle, quand il aura pris du corps, ce sera un Apollon. Quel dommage que les hommes n'aient jamais tout à la fois!... Hélas! la perfection n'est pas de ce monde...

— Le grand-duc est bien près de l'atteindre.

On peut dire qu'il est séduisant.

— Pour nous autres, ma chère, pour nous, pauvres bourgeoises, réduites àDardillot, Siby, de braves gens, mais des caricatures... Peutêtre que des duchesses se montreraient moins enchantées.

M™® Siby se redressa rougissante :

— Où prenez-vous que je sois enchantée?...

Il est bel homme, pourquoi dirais-je qu'il est affreux?... A vous entendre, on croirait que j'en suis folle. Est-ce que M. Dardillot ne yous suffit pas ? Moi, Siby fait bien mon affaire. Des caricatures? Soit... Il y en a de très amusantes.

— D'accord, mais ça n'est pas du grand art.

Elles se mirent à rire.

— Ne faites donc pas la fine mouche. Vous

avez trouvé le duc très gentil... dangereux

même... Âh ! si les hommes étaient prévenus \

dès qu'on les trouve, dangereux, comme ils

auraient vite fait de nous familiariser avec le

péril! ... Est-ce que par hasard le grand-duc se

douterait?...

— Y pensez- vous, ma chère?

— Bon! je vois quil a des soupçons... Eh bien! pauvre petite,vous allez passer de cruels moments, car il va sans dire que vous serez un roc...

— Ah ! il peut y compter.

— Vous avez de la chance d'être si sûre de vos forces... Moi aussi, dans le temps, je me croyais inébranlable, et puis...

Elle fit un joli geste d'abandon. Julie hocha la tête avec un sourire attendri. Un. instant avant,deux femmes, sur ïe qui-vive, étaient en présence ; maintenant il ne restait plus que deux sœurs.

C'était la première fois qu'Olympe faisait allusion à sa faute en présence de Juhe, à laquelle cette confidence n'apprenait rien, puis-

que tous les jours elle assistait aux conférences riches en coups d'œil rétrospectifs, de Dardillot et de son mari. Mais en ces matières où la sensation a tant d'importance, l'aveu du criminel offre plus d'intérêt que vingt dépositions de témoins, le mari fût-il du nombre. M""® Siby grillait de faire encore jaser Olympe.

— M. Dardillot était dans les Balkans, n'estce pas ?

— Depuis trois mois. C'est mon excuse.

Seule et sans défense contre la tentation, j'ai lutté, j'ai faibli, j'ai sombré. Chère petite, il y a des inclinations qu'on ne surmonte pas, comme 1 y a des courants qu'on ne remonte pas !

Julie baissa les yeux et soupira. Olympe lui fit écho.

— Puissiez-vous ne jamais rencontrer pareilles angoisses !

Julie tira son mouchoir, Olympe aussi :

— Et si le même malheur vous arrivait, je vous souhaite un mari aussi débonnaire que

e mien. Dardillot a été excellent.

Julie fondit en larmes. Olympe eut envie de rire.

— Ma chérie, dit-elle, je crains bien que vous n'ayez déjà quelques droits aux sévérités de M. Siby... Ne dites rien, je ne veux pas surprendre votre confiance. Avec le temps, vous reconnaîtrez que les conseils d'une femme qui a une triste expérience de ces choses, peuvent souvent arriver à propo s.

Julie embrassa Olympe.

— Tachez de ne pas être prise en flagrant délit ! Entre époux, c'est un éternel et fastidieux sujet de conversation pour la suite.

— Thomas me tuerait !

— Que non!... Je ne l'aime pas beaucoup, mais on peut lui accorder qu'il a l'air assez brave homme. A force d'entendre dire à mon mari, qu^il ne faut pas frapper une femme, espérons qu'il s'est laissé convaincre.

— Il parle de vous avec férocité.

— Oui, mais s'il y est jamais pour son propre compte, parions qu'il se radoucira.

Surtout, Julie, vous préserve le ciel d'avoir un

enfant ! Si vous saviez ce que mon petit Arthur me donne de tracas !

— Je m'en doute, allez, avec les projets de votre mari pour le déshériter.

Olympe se suspendit à son cou, la t^onjurant de dire ce qu'étaient au juste ces funestes projets. Certes, avec un époux aussi expansif que Dardillot, elle avait depuis longtemps recueilli de nombreux indices, mais la combinaison même qui devait ruiner Arthur lui échappait.

Julie ne se fit pas prier pour combler cette laeune. Elle expliqua que Dardillot avait converti sa fortune en titr-es au porteur, déposés entre les mains du fidèle Siby. Après la mort de leur propriétaire, ces titres devaient être remis à des cousins éloignés, tandis que dans le coffre-fort du défunt, son héritier indirectement présomptif ne trouverait rien... C'était bien là ce que craignait Olympe, et comme elle-même^ n'avait aucune fortune, un misérable avenir lui paraissait le lot fatal de son enfant.

— Chère Julie, combien vous êtes bonne de

me traiter avec cette confiance ! Ah ! je vous en prie, continuez à me tenir au courant de tout ce qui sera machiné contre Arthur. Le malheureux, il expie la faute de sa mère!

Mais pour réparer mes torts envers lui, je ferai Timpossible, et j'ai déjà bien aplani les. voies, ajouta-t-elle avec un mystérieux sourire.

Olympe craignit de paraître égoïste en fai* sant obéir trop exclusivement sa curiosité aux soucis maternels. Une ombre d'indiscrétion est peut-être la plus délicate prévenance que connaisse la femme. Sa conduite lui parait mériter l'attention. On peut la juger, la blâmer, la plaindre, se voiler la face, gronder, sermonner, applaudir, pourvu qu'on ait l'air intrigué. Entre amies, le devoir de questionner égale celui de répondre, l'un aussi doux à remplir que l'autre. Olympe n'eut pas à faire effort pour reprendre son rôle de commère, et Julie témoigna qu'elle y était sensible par l'aimable laisser-aller de son babil.

- — Comment j'ai connu Valdemar?... Oh!

c'est une histoire impossible... Je serais sotte de la dire... Quelle idée auriez-vous de moi? Et pourtant, parce qu'une chose ne traîne pas, en est-elle moins sérieuse et irrévocable?... Si notre amour était une fantaisie passagère, un roman de quelques mois, je me le reprocherais toujours... J'ai été si vite compromise ! Vous rappelez-vous qu'il y a deux semaines, nous partions, Thomas et moi, pour Saint- Cloud, quand vous êtes venue nous voir... Un dimanche... Une partie que nous projetions depuis longtemps... Pour ne pas nous retarder, vous n'avez fait qu'entrer et sortir... Bon ! nous voilà en route... Arrivés au bateau, — c'est vrai qu'il faisait une chaleur atroce, — Thomas s'écrie : « Quelle absurdité d'aller làbas rôtir au soleil ! Est-ce que nous ne serions pas mieux sous les marronniers des Champs- Elysées, à regarder passer le monde ? » Depuis la veille, je me montais la tête sur les agréments de Saint-Cloud, et je réplique un peu vivement : « Mon ami, avec toi, on est toujours sûr que quelque chose clochera. Ah ! on m'a-

vait bien prévenue qu'un homme de quarantecinq ans n'a pas les goûts d'une femme de dix-neuf. » Mon mari n'est pas la patience même. Le voilà qui s'insurge : « A merveille, trésor de jeunesse et de beauté, allez vous promener toute seule. Je ne risquerai, ma foi, pas une attaque pour le plaisir de vous convaincre que j'ai vingt ans. Quand on est d'Ages disproportionnés, chacun marche à sou pas. » Làdessus, il me tourne le dos, et s'en va. II se figurait que j'allais courir après lui. C'est ce que j'aurais peut-être eu la bonhomie de faire dans le tëte-à-tête. Mais nous étions au milieu d'un nombreux public. Thomas avait éclaté de façon à donner la comédie à tout le monde.

J'étais furieuse !... Ah ! il aurait fallu n'avoir pas de sang dans les veinespour rester calme ! .. . Bref, le bateau arrivait, je m'embarque et vogue la galère 1...

Pendant la première minute de navigation, j'avais pris un malin plaisir à regarder le dos de mon mari qui s'éloignait du ponton avec une lenteur sagement mesurée pour me laisser

le temps de le rejoindre. Dès que je fus privée de ce spectacle, un autre, non moins captivant, le remplaça... Un jeune homme élégant... ma chère, disons tout de suite que c'était le grandduc».. Je l'avais remarqué pendant la scène ridicule qui venait d'avoir lieu. Oui, le gredin, il riait ; sa figure moqueuse me faisait enrager plus que toutes les autres... Donc, le grandduc était assis à côté de moi et n'avait pas l'air insensible à ce voisinage... Moi, je m'efforçais de paraître digne, mais j'étais d'humeur singulière. Il me semblait que j'avais une revanche à prendre sous les regards ironiques qui m'entouraient. Ah! Thomas n'avait pas voulu rôtir au soleil ! Ah ! il préférait me laisser courir seule les chances d'une attaque... Eh bien! elle était à mes côtés, l'attaque, et foudroyante encore, et j'avais beau y paraître indifférente, regarder l'eau qui sautait en panache contre l'avant, je sentais que ma mine n'était pas aussi sévère que l'exigeaient les circonstances.

Il ne fallait qu'une étincelle pour mettre le

feu aux poudres. Une étincelle ! Le soleilen allumait par milliers tout le long du courant^ chaque petite vague- lançait un éclair, et sur les rives, c'était un fourmillement de lumière. Tout étincelait, tout, même une grande enseigne peinte sur une maison à moitié perdue dans les arbres :

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