PENSION POUR LES PETITES FILLES ABANDONNÉES
Cette enseigne, mes regards et ceux de mon voisin l'avaient rencontrée en même temps.
Un mouvement instinctif, une attraction magnétique nous tourna l'un vers l'autre. Nous riions à nous tordre. Les petites filles abandonnées ! Il y en avait une de moins, toujours; car la connaissance était faite, et ma solitude cessait.
Le reste de l'excursion, faut-il le dire, ma bonne Olympe ? n'a pas été très édifiant. J'au-
rais voulu mieux graduer les progrès du mal, mais le grand-duc est d'une brusquerie, d'une fougue, d'une audace I... Comment résistera un jeune barbare échappé des steppes?
Mémoires posthumes du comte Potikoff.
Le dîner de samedi chez les Dardillot m'avait offert quelques satisfactions inlellectuelles. Par exemple, Faccueil naïf du maître de la maison :
— Eh ! eh ! monsieur le comte, en ce moment Siby reçoit son grand-duc ; moi, j'ai mon grand chambellan...
Réponse à la question qui me trottait par la tête : Pourquoi cette coïncidence entre les deux festins? Tout bonnement, parce que
Siby recevant un prince des Balkans tel jour, à telle heure, son ami tenait à importer chez lui un article des Balkans, d'une valeur à peu près égale, le même jour, à la même heure.
Mais où Dardillot est devenu sublime, c'est quand il a raconté ses. malheurs conjugaux devant sa femme, qui souriait avec complaisance, me jetant à la dérobée des regards... J'y ai passablement réfléchi la nuit, à ces regards. . . Ont-ils l'incandescence meurtrière des volcans, ou l'éclat tutélaire des phares? Certes, M*"® Dardillot est fort belle. Jléguls^rit^ de3 traits, taille, imposante, grâce, distinction, esprit, intelligence, je lui accorde tout; mais il s'y ajoute un élément que j'hésile à définir et qui se cache en entier sous les paupières... à moins qu'il ne déborde un peu dans le sourire. Lorsque cet élément paraît, — car il a ses caprices et se manifeste par saccades,. : — ce qu'il y a de trop majestueux dans la personne disparaît, tant on est drôlement, singulièrement impressionné. Alors elle est vraiment piquante..»
troublante, excède le vocabulaire d'un vieux diplomate.
Tout cela, malgré son intérêt, sortait du cadre de mes recherches. Je comptais beaucoup pour y rentrer sur la visite de digestion. Rien à faire avec Dardillot, un fiefFé bavard. Ayant cru comprendre qu'il se promène chaque jour avec Siby de deux à quatre, et d'autre part que sa femme serait absente aux mêmes heures les lundi et mardi, j'avais fixé ma visite au mercredi pour être certain de la rencontrer seule. Mon calcul se trouva juste. Le mercredi, à deux heures dix, j'avais terminé les politesses préliminaires, j'étais assis le dos à la fenêtre, vis-à-vis... d'Olympe. Personne pour nous gêner; libre carrière, joyeux essor à mon astuce !
— Vous dites, chère Madame, que pour rien au monde M. Dardillot ne manquerait à son rendez- vous quotidien?
— Lui, rester un jour sans aller chez Siby!... Il s'y rendrait plutôt sur la tête... Quand il pleut, on fait une partie de dominos; par le
beau temps, on flâne aux Champs-Elysées ou le long des quais...
— Voilà des maris précieux, car...
— ^Les maris fidèles à leurs habitudes ont des femmes infidèles... à eux.
En complétant ainsi ma pensée, Olympe riait aux éclats. Je fis en sorte que ma physionomie exprimât une sympathie parfaite.
— Pour mon compte, reprit-elle, j'aurais mauvaise grâce à vous contredire... Mais si je protestais au nom de M"' Siby ?
— Ah ! elle est tout à fait irréprochable?
Je lançai ma question avec une intonation particulière; ni trop goguenarde, ni trop afl'ectée, un peu ironique, teintée de persiflage.
M°*® Dardillot me regarda d'un air très rusé. Évidemment elle savait quelque chose. Je me mis à hocher la tête avec une expression finaude qui signifiait : « Oui, ma bonne dame, j'en sais aussi long que toi. Tu n'es pas facile à entortiller, mais certainement nous arriverons à échanger nos potins. A savoir qui commencera! »
Cette pantomime dura deux minutes. Je n'avais aucun intérêt à la faire cesser. D'un tournoi silencieux l'homme sortira toujours vainqueur.
— Mon Dieu, dit-elle avec embarras, peutêtre y a-t-il eu des inconséquences, mais je suis convaincue que là se [borne tout le mal; et le prince est un vilain homme de s'être vanté.
— Aimez-vous beaucoup M"*® Siby ?
— De tout mon cœur. Elle est si gentille !
— Vous donnez envie de la connaître.
Puisque vous l'aimez beaucoup, aidez-moi donc à la détacher du grand-duc. Un vrai service à leur rendre.
— Ah!... fit M""® Dardillot qui devint pensive.
Après lui avoir laissé le temps de s'abandonner à [de salutaires réflexions, je repris :
— Vous seriez personnellement très agréable à l'empereur et... à moi.
Celte ^oîs, elle riva son regard sur le mien avec une persistance étrange.
— Valdemar abandonnera certainement votre amie d'ici peu. C'est un caractère léger. Que de fois Tai-je vu s'attacher à des femmes infiniment séduisantes; où sont-elles maintenant?Mieux vaudrait, dans l'intérêt de M^^Siby, que la rupture vînt d'elle. Ce serait plus honorable d'abord, et puis... on ne peut pas savoir...
M""* Dardillot répondit en pesant sur les mots :
— Vous prenez grand intérêt à terminer cette affaire?
— Oui, vraiment.
— Avouez que vous êtes à Paris tout exprès?
Ah! ah! pensai-je, c'est une luronne. Sa
diplomatie tient tête à la mienne. Tâchons plutôt de les mettre d'accord.
— Oui, Madame, vous avez deviné, j'ai reçu mission de rendre le duc à sa famille. M'àider serait de votre part un acte honnête et intelligent... Il n'est jamais malhabile d'acquérir des
droits à la reconnaissance d'un puissant monarque.
— Non, sans doute.
— Puis-je compter sur vous?
— Hélas ! Monsieur, vous avez des illusions sur mon influence. Certainement, il n'y a rien que de très flatteur à vous venir en aide, mais comment?
— Ces choses-là. Madame, ne s'improvisent pas. Réfléchissons, vous et moi, chacun de son côté, puis nous mettrons nos lumières en commun, et j'espère beaucoup de cette collaboration. D'abord, maintenant que nous sommes alliés, dites la vérité ! Où en sont le duc et votre amie?
— Oh! il y a beaucoup plus que des inconséquences : ça, j'en suis sûre et vous ne l'ignoriez pas. Pour le moment, là s'arrête mon savoir, mais il y aura moyen de l'étendre...
Au même instant, la porte s'ouvrit brusquement, et un gamin d'une . dizaine, d'années entra comme une trombe.
— Plus doucement, Arthur!... Dis bonjour à Monsieur... Est-ce que tu ne seras jamais
capable d'entrer tranquillement?.,. Ton papa te gronderait, s'il était ici...
En disant ces mots, Olympe, subitement maternelle, passait tendrement la main sur le front du petit garçon. Je tombais des nues, M. Dardillot m'ayant assuré qu'il n'avait pas d'enfants. Que croire? Au dîner de samedi, ce jeune trouble-fête était absent, et on n'y avait fait aucune allusion.
Olympe m'étudiait, tandis que je tapotais la joue du bonhomme, en disant : « Bonjour, bonjour, mon petit ami. » Quand il se fut éloigné, elle murmura timidement :
— C'est mon fils.
— Vraiment?
— A moi seule.
-^ Ah ! je comprends !
— Quoi?
— Votre mari prétendait n'avoir pas d'enfant.
— Il a faison... Si je vous suis utile à quelque chose, c'est pour mon fils que je travaille-
rai. J'y compte. Payez-lui les services de la mère. Il en aura bien besoin...
Elle parlait avec émotion; je jugeai devoir l'encourager dans cette voie, qui est celle des paroles superflues.
— Alors M. Dardillot n'accepte pas. . .
— Tout, sauf la naissance d'Arthur... Jamais il ne lui pardonnera d'être l'incarnation démon crime... Les mesures sont prises pour qu'à sa mort, mon fils ne trouve pas un sou.
Arthur sera sans ressources, à moins que vous ne rétablissiez son avenir.
— Comment?
— Il me faut quelques jours pour prendre un parti, et ensuite j'espère beaucoup en votre reconnaissance.
— ^ Naturellement. . . Ne perdez pas de vue le duc.
— J'aurai l'œil à tout... Mais vous protégerez Arthur?
— Comme de juste. Je suis plein de bonne volonté.
La morale de ce pacte était que désormais
j'aurais à dépenser plus de florins que de tact. Je le croyais, du moins. C'était compter sans la duplicité féminine, pour laquelle les voies détournées sont des sentiers chéris.
A peine seule, Olympe bondit à son buvard, Tétale, prend trois petites dépêches bleues et griffonne les billets suivants :
« Mon cher Gustave, — Soyez chez vous, demain, à deux heures. J'irai vous y rejoindre. Que cela ne dérange pas vos projets pour le reste de Taprès-midi; je compte vous infliger un entretien sérieux, mais bref, car je suis incapable d'une longue gravité.
« A vous pour la vie,
« OLYMPE
« Mon cher Louis, — Demain, à deux heures
et quart, attendez à Tendroit habituel, au fond d'un fiacre, dont, cette fois, les dimensions importent peu. Je vous ménage une excursion sérieuse qui n'admet aucune licence. Voilà qui doit piquer votre curiosité, si toutefois vous êtes capable de ressentir d'autre aiguillon que celui de l'amour, indolent personnage. (( Je vous serre dans mes bras.
(( OLYMPE
« Mon cher Hector, — Demain, vers deux heures et demie, vous me verrez, anxieuse et rougissante, entrer dans votre caravane. La cause de mon trouble vous sera tout aussitôt expliquée, et je compte fort sur mon discours pour épater l'amateur d'émotions originales que vous êtes.
« On vous embrasse mille fois.
« OLYMPE
Comme Olympe se levait pour aller au télé-
graphe, on vint lui annoncer qu'un employé du chemin de fer du Nord apportait une caisse dont le contenu mettait toute la maison en émoi.
Mémoires posthumes du comte Potikoff,
Trois heures plus lard, j'étais eu train de rédiger ces notes, quand un garçon vint m'avertir qu'une femme désirait parler au comte Potikoff. Cette annonce me surprit. Un homme logé au Grand-Hôtel devine quelle est Tinconnue qui le demande, ou bien la visite ne vaut pas la peine qu'on se dérange. Sur le point d'adopter cette manière de voir, une réflexion m'en détourna : « Nous sommes ici
pour affaires de femmes ; en éconduire mie, friserait la négligence. »
Résolu à voir cette personne, je délibérai s'il valait mieux lui donner audience dans mon appartement privé, ou au parloir. Le dernier parti était plus prudent. Dans ma position de conseiller impérial, avec les tendances moralisatrices que je manifeste en toute occasion, une tenue irréprochable est de rigueur. Comme la femme de César, je dois me garer du soupçon, et si Ton voyait se glisser chez moi des créatures équivoques, serait-ce un jugement téméraire, celui qui me taxerait d'hypocrisie ?
— Allez examiner, dis-je au garçon, la tournure de celte dame. Constatez surtout si elle est vieille ou jeune, et venez me rendre compte.
Tandis que s'exécutait mon ordre, je poursuivis mes réflexions. Un parloir d'hôtel, lieu banal, tapissé d'oreilles, garni d'yeux, bourré d'attentions sournoises, ouvert à tout venant, succursale de la rue, est-il l'atelier oii doit
s'exercer Tart d'endormir les scrupules, de calmer les paniques d'une femme qui se compromet? Franchement, non. Le comte Potikoff est placé dans Talternative de risquer sa bonne renommée, ou de paralyser les confidences sur les lèvres d'une personne qui sait peut-être de curieux secrets. Il n'y a pas à balancer.
Victime du devoir, le comte Potikoff exposera sa renommée, courra le péril de paraître inconstant aux yeux de la comtesse Babicine, mais il n'aura rien Jomis pour être renseigné.
Sur les entrefaites, mon subtil émissaire apporta de la dame une si complète description, que certain de la reconnaître, je m'écriai avec transports :
— Qu'elle monte ici ! A l'instant ! Sans perdre une minute !
C'était elle I Une seconde après, j'en eus la preuve irrécusable en la voyant devant moi, mais combien émue, combien agitée !
— Il a fallu venir, s'écria-t-elle en me prenant les mains. Je n'ai pas pu résister!... Or-
\uà
donnez; que doîs-je faire? J'obéirai comme une esclave.
— Chère madame Dardillot, calmez- vous.
Ne soyez pas mon esclave, et permettez à un respectueux ami de s'informer des événements qui vous troublent à ce point.
— Les événements ?... Comment, vous ignorez... A peine m'aviez-vous quittée, que le chien est arrivé.
— Quel chien?
— Ah ! faites le bon apôtre, homme tout puissant ! Le chien envoyé par l'empereur.
J'avais complètement oublié la recommandation pressante adressée à l'empereur et pourtant, ce trait de génie mettait à ma dévotion de précieux auxiliaires. Je m'en savais un gré infini.
— Mon Dieu ! oui, j'ai pris sur moi d'informer notre gracieux souverain du trépas d'un animal donné par lui, et des regrets touchants dont cette perte était cause... Vraiment, cela vous fait plaisir ?
— Oh ! moi, vous savez, le chien m'est bien
égal... Mais votre influence... Franchement, j'en doutais un peu de votre influence... Maintenant qu'à cet égard mes yeux sont ouverts, comptez sur un dévouement aveugle,.. Ah! le grand-duc et M""* Siby n'ont qu'à se bien tenir ! Par exemple, n'oubliez pas nos conditions !
Mon fils aura des droits à votre reconnaissance?...
Elle fut interrompue par deux coups discrètement frappés à la porte.
— Entrez! criai-je avec une hâte pudique de montrer que j'étais prêt à toute invasion.
Aussitôt parut l'émissaire du bureau, annonçant qu'un « monsieur » me demandait.
Cette fois, je n'eus pas besoin d'envoyer aux informations. L'intelligent domestique avait pris les devants, et au portrait qu'il fit du nouveau venu, ma compagne et moi n'eûmes qu'un cri :
— Dardillot !
— Accompagné d'un petit garçon, continua le narrateur.
— Arthur! s'exclama Olympe.
— Faites monter, ordonnaî-je. Madame, d'ici peu nous nous reverrons. Pour Tinstant, tâchez de disparaître sans renco ntrer votre mari.. . Entrez dans mon cabinet, écoutez à la porte, et dès que nos voix éclateront,, fiiez I ... A bientôt.
En guise d'adieu, elle s'arrêta sur le seuil, et le doigt levé, d'un accent qui allait à l'âme, murmura ce seul mot :
— Mon fils !
Des pas résonnaient dans le couloir; je lui fis signe de s'éclipser. Il était temps. Deux bras m'étreignaient, et les lèvres de Dardillot s'écrasaient sur mes joues, les joues du grand chambellan de l'empereur des Balkans I
Ce désagréable contact doucement écarté, je pris la parole d'un ton digne et afTable :
— Monsieur Dardillot, je sais ce qui vous amène; un mot du souverain m'a mis au courant. Eh bien, vous voilà consolé?... Le spectre du Prince Ivanoff ne troublera plus vos songes.
— Cette fois c'est une chienne... Quand
Ivanoff sera empaillé, j'aurai la paire... Sans compter un second collier aux armes impériales : un collier de maroquin rouge...
— Et vous êtes content?
— Vous le demandez?... L'empereur se conduit vraiment en gentilhomme.
— Ce n'est pas un rustre, tant s'en faut...
Un mot de moi, et aussitôt il s'est ingénié à vous faire plaisir.
— 11 y a réussi, et que je vous dois de remerciements !
— N'en parlons pas. Vous m'accueillerez de temps en temps à votre foyer, et nous serons quittes.
— Monsieur le comte, c'est trop d'honneur !. .. Ma maison est la vôtre... et celle de votre auguste maître.
— Je lui communiquerai cette intention cordiale... Il en sera bien touché.
— A propos? Je lui dois une lettre, n'est-ce pas?
— A qui?
— Au monarque...
— Inutile... Je transmettrai l'expression de votre gratitude.
— Merci. Cependant, si vous pensiez...
— Ne vous tourmentez pas... Non, tout bien réfléchi, mieux vaut que je m'en charge.
Mon homme baissa la tète, humilié :
— Je comprends, soupira-t-il. Les Dardillot n'étaient pas aux Croisades.
Mon devoir était de cicatriser sa blessure d'une goutte de baume; aussi ajoutai-je affectueusement :
— Les Dardillot étaient probablement aux Croisades, mais le souvenir s'en est perdu à travers les âges. On met bien en doute l'existence de Jeanne d'Arc.
— Moi, j'y crois. Toutes les vieilles légendes qui se rattachent aux rois de France me sont sacrées. Je suis l'homme de traditions monarchiques.
— Laissez-moi vous féliciter.
Et je lui serrai chaudement la main.
Cependant, depuis une minute, je feignais de regarder Arthur avec une surprise crois-
santé. Le moutard, intimidé, restait pendu au veston du mari de sa mère.
Dardillot suivit la direction de mes yeux et rougit.
— Ce n'est pas mon fils, monsieur le comte, me dit-il à Toreille.
— Je sais, murmurai-je à la sienne. Vous m'avez appris que vous étiez sans enfants...
Un neveu, sans doute?
— Pas même!... Le fils d'Olympe; la conséquence du voyage dans les Balkans. Voyage que je ne regrette pas, puisqu'il m'a ^valu l'amitié de Sa Majesté.
Je m'inclinai, la main sur le cœur, et l'entretien se poursuivit à voix basse, dans les termes suivants :
— Vous avez adopté ce charmant petit homme?
— Non. Comme vous savez, j'ai pardonné à la mère; mais pouvais-je me mettre à chérir un être qui est la personnification d'une faute que je réprouve?
— Difficile, en effet.
— Je suis bon pour Arthur. Vous voyez, je le promène. Il est propre, joyeux et bien portant. Au moral, au physique, rien ne lui manque. Même, il m'appelle papa; car je me ferais un cas de conscience d'initier un enfant aux sottises des grandes personnes... Mais, voyez-vous, monsieur le comte, après ma mort, Arthur n'aura pas ça.
Il fit le geste d'arracher un poil sur sa gencive.
— Oh ! monsieur Dardillot, vous n'aurez pas ce triste courage!
— Si. Là-dessus, je suis intraitable. Pas ça! Toute ma fortune est en titres au porteur placés entre les mains de Siby, avec mes instructions pour en disposer après moi.
— Supposons que Siby meure le premier.
— Il a fait un testament par lequel me reviennent les titres qui m'appartiennent, et je prendrais d'autres dispositions. Retenez bien ceci, [monsieur le comte : Arthur n'aura rien.
— Et qu'en pense votre femme?
— Olympe se désespère. C'est sa punition.
Qu'avail-elle besoin de me tromper?
— Vous êtes un homme énergique, monsieur Dardillot; mes compliments.
Il me serra la main en roulant des yeux féroces. Puis il m'expliqua que la chienne envoyée par l'empereur, était lasse du voyage; que pour ce motif il Favaît laissée au logis; mais qu'il espérait prochainement me l'amener.
Au surplus, il protesta du plaisir qu'il aurait à la retrouver après une demi-heure d'absence, plaisir que ne pouvait lui faire oublier celui de ma société. Loin de moi la pensée de trouver étrange un sentiment si naturel! Je pressai monsieur Dardillot de lui donner satisfaction, l'assurant que bientôt j'irais admirer la suppléante à'Ivanoff. Pour terminer l'échange de courtoisies, je fis don au petit Arthur d'une photographie de l'empereur, richement encadrée. C'était, dans ma chambre, le seul objet à peu près capable d'être offert à un si jeune personnage, que j'attachais de l'importance à ne pas renvoyer à sa mère sans
un gage de ralliance conclue entre nous.
Ma fenêtre donnait sur le boulevard. J'eus la curiosité de voir s'éloigner ces deux individus dont on pouvait ironiquement affirmer que l'un était fait pour l'autre. A peine sur le trottoir, l'enfant que Dardillot tenait par la main, entraîna son mentor vers un des kiosques qui se trouvent devant le Grand-Hôtel, et pendant dix minutes il se fit expliquer les images des journaux illustrés. Tandis que j'admirais la mansuétude de l'ami des rois, un violent coup de tonnerre roula du côté des Tuileries, et des gouttes de pluie se mirent à moucheter l'asphalte. Aussitôt Dardillot hèle un fiacre, enlève le mioche dans ses bras, le porte jusqu'à la voiture, l'y installe, et au moment où le cocher fouette son cheval, je dislingue parfaitement l'implacable bourgeois qui retrousse le col de son petit compagnon ; car un vent assez frais accompagne les premières ondées d'une pluie diluvienne.
— Heureux orage ! pensai-je. Grâce à lui, ô Dardillot, tu as le prétexte de prendre une
voiture pour revoir dix minutes plus tôt la bien-aimée chienne.
Mais, bien vite, je me gourmandai :
— Potikoff, vieil égoïste, fais amende honorable au sublime Dardillot qui perd dix minutes à regarder les images pour le plaisir d'un enfant qu'on lui a traîtreusement engendré, alors qu'il meurt d'envie de rentrer au logis, où l'attend sa chienne dans tout l'attrait de la nouveauté.
Petit saloQ d'une élégance banale, paisible laboratoire de péché, avec les annexas d'usage : canapé propice aux pâmoisons, épais rideaux qui tamisent le peu qu'il faut de lumière pour conduire les enjambées géantes de l'illusion; dans un coin, portière soulevée sur le buen-retiro où luisent des porcelaines.
Le seigneur du lieu est tout jeune, si jeune que son menton est lisse comme un minois de pucelle. Sur sa peau blanche et rose, pas une ride; dans le miroitement de ses yeux, rien que limpidité enfantine, et qu'impatients regards lancés vers d'affriolantes perspectives.
Le carillon d'une sonnette le met sur pieds.
Avec un empressement mêlé d'indolence qui s'étire, il traverse le vestibule, pousse de solides verrous et revient, le bras faisant écharpe à la taille d'Olympe.
Alors, consciencieusement, on s'embrasse; mais la jeune femme plonge avec souplesse hors de l'étreinte. Elle dit, sur un ton de douce commisération :
— Gustave, ma lettre vous a menacé d'un entretien sérieux. Vous n'y échapperez pas.
Lotissons les bagatelles. M'aimez-vous?
— Aïe ! s'écrie l'adolescent en se laissant choir sur un fauteuil. Aïe! En parler, c'est s'en abstenir ! Allez, j'écoute, soupire-t-il iassé dans une posture soumise.
Olympe s'émeut. Une confusion charmante l'envahit. Il semble que les sons doivent expirer sur ses lèvres. Pourtant, elle s'exprime avec une parfaite clarté.
— Si vous m'aimez vraiment, Gustave, vous pouvez me préserver d'un grand malheur.
Souvent, je vous ai parlé de mon fils : vous
savez que je suis prête à tout, pour lui procurer une belle existence. Une occasion s'offre. Un diplomate étranger réclame mon appui dans une ténébreuse affaire et s'engage en retour, à mettre Arthur dans une position brillante. Seulement, je dois me résignera toutes les faussetés, les traîtrises, et comme Judas, baiser qui je livrerai. Ah ! s'écrie-t-elle avec une véritable chaleur, je ne suis pas faite pour ce rôle d'espionne et l'horreur que j'en éprouve me relève à mes propres yeux. Moi qui me reprochais tant nos relations! Maintenant, je sens que je n'étais pas bien criminelle ; je vois combien l'amour est un noble mobile. Avec lui, toute impureté devient glorieuse. Gustave, sauvez-moi, empêchez-moi de vendre ma conscience, et je pourrai rester à vous, éternellement fière de ma faute. Oh ! je suis exigeante ! Il faut que vous offriez à mon fils l'équivalent de ce que ma révolte devant la honte lui fait perdre. Révolte, au fond, dont vous seul êtes cause. C'est pour rester digne de vous,Migne d'une affection élevée comme Içi
nôtre, que je recule devant un odieux métier. A mesure qu'elle parle, l'interpellé se soulève doucement de son siège, comme pour préluder à une fugue. Il a Tair très embarrassé, et beaucoup plus pour fermer la bouche à sa maîtresse, que par besoin de réplique, il enfile des phrases :
— Olympe, vous avez vraiment des idées d'un cocasse ! . . . Vouloir qu'à l'âge oîi l'on n'est généralement pas doté soi-même, je dote Arthur!... A peine si je suis majeur, songez-y. Vous prétendez que l'amour rend toute impureté glorieuse. Eh bien! ma foi, faites-vous espionne, et continuez à m'aimer. L'amour y étant, vous resterez digne d'être ma princesse, et je vous chérirai sans remords, ma parole !
Olympe, devenue pleurnicheuse, se précipite vers lui, les mains jointes :
— Ah! vous ne m'aimez pas comnle je croyais être aimée ! Que suis-je pour vous? Un instrument de plaisir, un combustible plus ou moins vil : qu'importe, pourvu qu'il flambe I
J'ambitionnais davantage. Vous si jeune, â qui je me donnais avec une confiance absolue, certaine de rencontrer un idéal encore respecté par la vie... Et quand je vous conjure de m'arracher à Tinfamie...
— Ta, ta, ta!... Vous avez un enfant que M. Dardillot a de bonnes raisons pour ne pas reconnaître et faites fi de mon idéal!... Trop d'aplomb, belle âme!... Mon idéal, à moi, est de ne pas me faire interdire, soin dont ma famille s'acquitterait immédiatement, si j'étais assez bête pour doter Arthur...
Allons, laissez cette affreuse grimace, et demandez une chose raisonnable... Accordée d'avance.
Olympe montrait un visage assez délabré.
Mais la promesse du jeune homme opère une transfiguration. Avec un sourire enchanteur, elle ose un aveu dépouillé d'artifice :
— Ma foi, cher Gustave, assez joué la comédie. Vouloir vous attendrir avec de grands mots, c'est temps perdu. Les grands mots n'ont prise que sur les petits caractères et le vôtre
fi.
est joliment trempé... J'ai une demande à vous faire, très raisonnable cette fois. Accordé d'avance,, m'avez- vous dit?
— Voyons d'abord,
— vilain méfiant!... Voilà! Je vais sortir, suivez-moi, respectueusement espacé. A l'angle des rues de Bellechasse et de Grenelle, stationnera un fiacre. J'y monterai. Les stores seront baissés. Au lieu de chercher à glisser un regard indiscret, grimpez sur le siège, et dites au cocher de se diriger tranquillement vers le boulevard Malesherbes. Est-ce compris? Quand vous serez presque au haut dudit boulevard, en face le n"* 148, vous verrez un terrain vague occupé par une voiture de saltimbanques. Faites arrêter et attendez mes ordres... Convenu?...
Gustave se tortille, indécis. Sans lui laisser le temps de se dédire, le prenant parles épaules, gentiment elle le secoue,
— Courage, cœur de bronze ! Guider mon équipage est moins difficile que de doter Arthur. Votre présence peut m'être très utile,
et certainement la promenade vous intéressera. A chacun sou profit. Je pars, fermez la marche.
Il consent d'un signe, on le récompense d'un baiser, puis ils s'en vont, l'un précédant l'autre : cortège 'disparate, dont la tête est confite en machiavélisme, et la queue aveugle, inquiète, toute sotte de se laisser ainsi traîner dans l'inconnu.
Louis somnole dans le fiacre n° 118. Un soubresaut de la patache, un claquement de portière, l'introduction d'une personnalité dodue qui l'écrase et le refoule, un bonjour, un baiser, le tirent de sa torpeur. Il se frotte les yeux, déjà le fiacre roule.
— Dieu merci, dit Olympe, vous dormiez!...
Heureux mortel, qui n'a pas l'attente fébrile. Je vous envie. Tàtez ma main, n'est-elle pas brûlante ?
Le jeune homme, un blond pâle, sourit agréablement. 11 palpe la main, et fier d'y trouver tant de calorique :
— Bigre ! quel tempérament ! Pas blasée sur les émotions de Jiacre.
— Non, toujours un peu stupéfaite de ma conduite, répond Olympe en baissant les yeux. Cependant, pas au point d avoir la fièvre. Ce qui me bouleverse aujourd'hui, c'est la crainte de rompre, par une confidence insensée, le lien qui nous imit.
— Une confidence insensée?... Ah bah!...
L'excursion sérieuse que promettait votre lettre... Bon, bon, allez-y gaiement... Avec moi, vous savez, on peut tout dire, rien n'est insensé, parce que je suis un garçon réfléchi... Vous ne briserez aucun lien, à moins de faire exprès... J'écoute.
Tendrement, Olympe l'enlace, et sa bouche cherche l'oreille du jeune homme pour y déposer le terrible secret. Un diplomate étranger veut acheter sa conscience. Elle est sur le point de tomber très bas, très bas, en devenant son alliée. Malgré ses [répugnances, a-t-elle le droit de repousser la fortune qui enfin distingue Arthur?
— NoQ, ma foi ! s'écrie Louis. Désenguignonnez Arthur. Je serais rudement content de le savoir une bonne fois millionnaire, pour être certain que vous ne me rebattrez plus les oreilles de sa dèche.
Olympe trépigne ; elle se mord les lèvres et pâlit. Dans la pénombre verte que filtrent les stores, elle paraît d'une lividité mortelle.
— Inutile de poursuivre, dit-elle rageusement. Je devais vous adresser une prière, vous supplier de me sauver...
Louis éclate de rire.
— Ça y est, doter Arthur !*.. Ah ! trop joli... Trouvé!... Sorti de derrière les fagots!... Eh bien, il y a longtemps que je la voyais venir, celle-là... Et subitement, redevenu très grave, le sourcil menaçant : — Non, mais c'est que vous avez l'air vexée... Hein, vous comptiez donc réellement que je serais assez sot... Pas flatteur !... Non, mais ça m'embête crânement de vous avoir donné si mince opinion de mon mérite.
Elle secoue la tête avec une douceur atten-
drie. Un fin sourire, dans lequel se fondent toutes les rides orageuses, retrousse, spirituellement sa bouche.
— Grand enfant, pardonnez!... Je n'ai pas mince opinion du mérite, mais je m'étais exagéré la tendresse... Elle est carrément intelligente et garantie de tout entraînement candide. Moi non plus, je ne suis pas candide au point que vous pourriez croire d'après ma tentative ratée... Etait-ce même une vraie tentative ?
— Ah ! j'en réponds... Quand vous avezsenti que ça ne prenait pas, fallait voir votre air de chatte fâchée !... Je m'attendais à recevoir dix griffes dans les yeux.
— Non, chéri, pas si méchante!... D'ici à cinq minutes vous constaterez que je suis belle joueuse; tâchez, àl'occasion, de m'en prouver autant.
— Oh ! moi, vous savez, un garçon réfléchi, fameux philosophe. Dans la bonne, dans la mauvaise fortune, humeur égale.
— Regardez, dit l'insidieuse Olympe, en écartant le store qui leur fait face.
Deux dos apparaissent aux regards effarés de Louis. Le dos prévu du cocher, et puis une croupe inconnue, sanglée dans une élégante jaquette. Le store retombe, Olympe rayonne.
— mystère ! ... La jolie tournure que vous venez de voir, c'est moi qui l'ai placée sur le siège... Ainsi ne soyez pas inquiet... D'ailleurs vous saurez bientôt de quoi il s'agit.
L'aimable femme paraît si contente, si parfaitement réjouie, que, par contagion, Louis 'se met à rire, comme s'il entrevoyait une aventure excessivement divertissante.
Le fiacre s'arrête.
— Nous y sommes, s'écrie Olympe. Donnezvous la peine de descendre.
Sur le trottoir, Louis écarquille les yeux.
On Ta débarqué devant un terrain vague, contrée lépreuse, ayant des plâtras pour collines et des orties pour forêts. L'élément citadin y est représenté par une voiture de saltimbanques, dont la lucarne encadre une tête bizarre, joviale, moustachue, hérissée d'une brosse de
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cheveux noirs. La tête s'épanouit, devient hilare. Ce sont les figures ahuries de Gustave et Louis qui Tamusent. Roulant de gros yeux louches, elles flanquent de droite et de gauche Olympe, qui s'avance d'un pas cadencé , dont chaque génuflexion , chaque dandinement, chaque sautillement, fait l'effet d'un pied de nez à l'adresse de ses satellites.
— Ouvrez, Hector : dépêchez !
Au sommet de Tescalier volant, la caravane s'ouvre. Un homme d'âge mùr, dont la physionomie joyeuse dément la menace de formidables moustaches, apparaît.
— Une séance qui promet d'être folichonne !
dit-il en analysant d'un coup d'œil expert les masques ébouriffés qui l'assiègent. Puis il s'efface pour livrer passage. Les visiteurs montent prestement, et s'engouffrent dans le berlingot, dont la porte dérobe au cocher du fiacre la suite d'une scène qui l'a considérablement intrigué !
Olympe est un peu pâle, mais pleine d'entrain. Elle s'établit dame du logis au moyen
d'une vigoureuse accolade dont rougit la joue d'Hector et s'empresse de faire les honneurs aux étrangers.
— Louis!... Gustave!... Sont-ils assez pétrifiés!... N'est-ce pas, qu'il est drôle, ce petit séjour? L'écorce promet des puces collectionnées de foire en kermesse et le dedans... voyez s'il est gentil, le dedans!... L'histoire du capitaine Fracasse vous environne... Sous vos pieds, la belle Tunisienne. On n'a pas envie de sauter à pieds joints par-dessus ses charmes, quoiqu'ils olFrent un obstacle sérieux... Et la dompteuse, là-haut, sur vos têtes : voit-on assez que le lion est subjugué, avec ses yeux de carpe frite?... Louis, mon enfant, détournez les regards de ce lit, meuble voluptueux^ trop supérieurjauxsapinsjque vous choisissez si mal.
Elle s'oublie en une pause ironique. Louis et Gustave, encore mal remis de la surprise qu'ils ont eue de se voir sortir de deux moitiés d'un même fiacre, suffoquent à ce mot commémoratif. Les sourcils d'Hector se voûtent en accents circonflexes, façon pour (o!i:. les
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sourcils da monde de se changer en points d'interrogation.
— Mes frères, reprend Olympe, nous sommes dans une situation fausse ; il importe d'y couper court. Vous présenter les uns aux autres ne remédierait à rien. Contentons-nous de rendre hommage à mon ami Hector, qui a composé cet intérieur avec une irrésistible originalité ! Hector, en qualité de maître de maison, mérite une mention spéciale. C'est un esprit supérieur, tout à fait au-dessus de ce qu'on coudoie d'habitude. Mais son panégyrique peut me mener loin, je vous en préviens. Ayez la prudence de vous asseoir.
Vivement, elle aligne trois tabourets en file indienne dans l'étroit véhicule. Elle installe Hector le premier, près de la porte, ensuite Louis, enfin Gustave. Elle-même, perchée sur le lit, insinuante et mielleuse, harangue le trio de collègues, monôme béant, qu'une même ficelle suspend à ses lèvres.
— Mes amis, dit-elle, à dix-sept ans Hector avait ses deux baccalauréats ; également doué
pour les lettres et pour le» sciences, possédan t à la fois les qualités brillantes et solides de l'esprit, deux chemins s'ouvraient devant lui. n s'engagea dans le moins positif et le plus fallacieux. A vingt^cinq ans, il était licencié es lettres.
— Résultat magnifique! clame Hector. El je sais gré à M""* Dardiliot de m'avoir placé au fond, ce qui me dispense de rougir. Malgré cela, abrégez, Olympe, abrégez !
— Soit. A vingt-cinq ans, licencié es lettres, Hector avait compris tout le néant des jouissances intellectuelles. Dès lors, il ne demanda plus qu'à la chair des révélations optimistes. Sa chair fut très révélatrice. Retournez-vous et voyez sa mine de prospérité! N'a-t-il pas l'air d'avoir choisi la meilleure part?
— Ça, c'est la pure vérité, Olympe, crie Hector.
— Merci ! répond la jeune femme avec un modeste plongeon. Merci pour moi-même!...
Un grognement féroce l'arrête. Gustave et Louis se sont levés, gesticulent avec violence,
et hurlent qu'ils sont dupés, bernés, floués, qu'il n'est pas permis de ridiculiser à ce point d'honnêtes gens. A ce courroux, Hector, reconnaissant des amants trahis, surgit non nioins exaspéré et joint sa note au concert des vociférations. L'heure est redoutable. Olympe magnifique de sang-froid et d'audace. Elle promène son regard sur les trois démoniaques et, pendant cette revue, les variations de sa physionomie témoignent des piquantes réflexions que chacun lui fournit. Lorsque le tumulte s'est un peu apaisé :
— Quelle tempête, dit-elle, et pour pas grand'chose! II y a moins d'une heure, j'ai constaté que les deux plus forcenés d'entre vous ne feraient pas le moindre sacrifice pour me sauver de l'infamie. C'est donc qu'ils tiennent fort peu à moi, et leur explosion de rage, en apprenant mon infidélité, se trouve être le produit d'un orgueil... bien puéi^il, si on y songe... Reste Hector!... Lui, ne m'a pas prouvé que mon abjection lui fût indifférente. Aussi a-t-il le droit de me traiter durement, et
j'ai le devoir de lui dire pourquoi je viens ici en si scabreuse compagnie.
On l'écoute maintenant. Gustave et Louis, penauds, retombent assis. Hector se domine.
L'indignation, la rancune, la haine, paraissent ridicules à sa personnalité retorte. Repaître une curiosité lui semble mille fois préférable à étancher une soif de vengeance. Mollement il entreprend Olympe :
— Madame, je demande à comprendre
— mon ami, pour une intelligence comme la vôtre, comprendre n'est rien, c'est apprécier qu'il faut. En ce moment, votre cœur élève contre moi de graves accusations. N'ayez garde d'y prêter l'oreille, d'autant plus qu elles sont justes. Les écouter serait vous contenter de comprendre. Portez plus haut les ambitions, et tâchez d'apprécier...
Hector rasséréné s'incline courtoisement.
Ravie, la jeune femme hausse le ton, son geste a de l'ampleur, elle plane sur l'auditoire.
— A chacun de vous en particulier, j'ai raconté ma première faute. Un mari dans les
Balkans, un mari occupé à réorganiser la canalisation hydraulique du palais impérial de Cronstadt, pendant qu'un élève de rÉcole des Chartes désorganisait son ménage. Le déuouement s'imposait. L*élève de TÉcole des Chartes se faisait fort de déchiffrer des palimpsestes remontant à Jésus-Christ. Pouvaitil ne pas lire le limpide grimoire de mon cœur? Il le fit couramment. A son retour mon époux constata un flagi'ant délit. Vous connaissez sa magnanime conduite. J'en éprouvai un saisissement d'où naquit un profond repentir. Travailler sans. relâche au bonheur de M. Dardillot devenait pour moi une obligation de conscience, et je n'y ai jamais failli.
Elle achevé sa tirade d'un ton légèrement emphatique, et sous ses yeux les fronts se dérident. Elle reprend humblement.
— Je m'attendais à un mouvement d'incrédulité Vous avez tort, mes amis, d'écouter avec scepticisme quand je parle dans l'innocence de mon oœur. C'est beaucoup amoin-
LE SAUVETAGE DU GRAND-DUC. iiS
drir les chances de nous entendre.... Oui, je le maintiens, mon mari est parfaitement heureux, infiniment plus que s'il n'avait jamais eu Toccasion de pardonner. M. Dardillot est un homme aussi ennuyeux qu'excellent : ce qui n'est pas peu dire. Vulgaire, tatillon, prétentieux, ah ! s'il né me tenait enchaînée par la reconnaissance, le bijou de petit enfer que serait notre ménage! Au lieu de cela, j'en fais un paradis... paradis de Mahomet, mon époux n'en goûterait pas d'autre. Je le lui procure complet, et y trône sans m'y plaire, veuillez m'en croire.
Un signe d'assentiment général l'égayé sans l'interrompre.
— Malgré cela, je porte à Octave une affection dénuée , d'enthousiasme, mais dont la sincérité ne laisse rien à désirer, car je donnerais ma vie pour lui. Tout de même, mes chers amis, je lui suis horriblement infidèle. Vous étiez mes trois amants...
Triple délire, nouvelle salve d'imprécations, six rangées de dents grincent devant elle. So-
lide au poste, sa bravoure surmonte encore le tumulte. On lui rend la parole; une com-* passion tendre humecte son accent :
— Vous vous y ferez, dit-elle. C'est déjà moins fort, moins long, moins acerbe que la première fois. De grâce, laissez-moi rappeler pourquoi je trompe si radicalement un mari auquel je suis si attachée : C'est sa faute. Lorsqu'il a pardonné, j'étais enceinte. Son absolution est tombée en bloc sur l'enfantetsurmoi. Mais lorsque le rejeton et la mère se sont dédoublés , M . Dar dillo t a protesté que l'absolution resterait une. Il poursuit mon pauvre chérid'un ressentiment féroce. Je vous conjure de partager en imagination les angoisses d'une femme qui voit son fils voué à la misère.
Car Arthur n'aura rien. Mon mari a dénaturé sa fortune, et quant à la mienne... Je suis une demoiselle de Louftémont, comme vous savez : Beaucoup de quartiers, peu de deniers.
Elle se pare du charme d'un mélancolique sourire, et reprend :
— Arthur payait cher ma déplorable conduite. Je fis serment que du dévergondage, cause de sa perte, sortirait son salut. C'est l'éternelle espérance des femmes, que le mal engendrera le bien. Maxime souvent inexprimée, toujours flottante au fond de leurs esprits. Chez nous, l'inspiration est sublime, l'exécution vile. Sous ce rapport, j'ai égalé n'importe laquelle de mes sœurs ; vous le tenez pour démontré, n'est-ce pas, ô vous, mes trois complices?
Un sourd grognement lui répond. Elle poursuit sans s'émouvoir.
— Voici ce que je m'étais dit : j'aurai plusieurs amants, je les prendrai d'âge, decouleur, de taille, de caractères diff'érents, — car il faut que la variété atténue l'horreur du supplice, — mais ils seront tous riches, généreux, sans préjugés. Apres avoir longuement examiné, je n'ai pu en trouver que trois réunissant les conditions requises; trois, que j'ai sous les yeux et que je me suis toujours promis de réunir tôt ou tard, pour leur tenir ce langage :
Ii8 LE SAUVETAGE DU GRAND-DUC.
Ecoutez, mes fidèles, vous êtes d'horribles scélérats qui séduisez les femmes mariées, dérobez le bonheur d'autrui, et créez des enfants dont vous éludez la charge. Il est équitable qu'une fois par hasard, v.ous mêliez d'un peu de bon grain l'ivraie semée à pleine volée.
Adoptez mon enfant. Fils de l'adultère, qu'il trouve autant de papas que sa maman a eu de caprices. Je suis en pleine maturité, congédiez d'une splendide offrande une beauté qui va décroître. Chers bons amis, faites la dot d'Arthur, disons-nous adieu, et croyez bien que parmi les expiations à la portée d'une femme, il n'en est pas de plus agréable que celle où vous m'avez aidée. Oh çà, oui ! s'écrie-t-elle avec un regard si enivrant, que les ressorts du berlingot gémissent sous un redoublement d'attention de l'auditoire. .
— Voilà quel était mon plan. Au moment de l'exécuter, j'ai eu peur. Faible femme, il m'a semblé terrible d'affronter une jpioigné^ d'amants qui crieraient vengeance. J'ai préféré adresser à chacun en particulier une petite
requête, toute intime, moins intimidante. Deux d'entre vous, savent avec quel brio ils m'ont envoyée promener.
Alors, mon bon Hector, J'ai prévu de quelle façon vous, troisième, alliez m'expédier. Le désespoir m'a rendu l'audace. Avec la furie d'une brebis enragée, je reviens au plan primitif. Peut-être èst-tce le meilleur?... Son imprévu me séduirait si j'étais homme. Il me plairait d'être jugé prêt à tout céder en faveur d'une idée comique. Oui, mes amants, le petit discours que vous venez d'entendre et que je réserve depuis longtemps à votre trinité scélérate, je vous l'adresse officiellement; je vous adjure de réparer les maux de l'adultère dont vous êtes les clients assidus. Je vous confie Arthur.
Elle se tait, s'éponge le front. Pendant plusieurs minutes règne un profond silence. Les visages sont maussades et se détournent quand le regard d'Olympe implore une réponse. Enfin la jeune femme énervée se penche vers Tadolescent assis à ses pieds.
— Gustave, parmi mes conquérants vous
représentiez le Benjamin, car à peine s'il y a deux mois que vous êtes majeur... L'avoueraije? En vous prenant, j'attendais d'autres tendresses que celles dont vous m'avez comblée.
J'espérais une passion de collégien, éperdue, échevelée, exigeante, crédule et curieuse. Votre amour ne ressemblait guère à ce portrait. Roué dès la première leçon, contenu dans les paroxysmes, point du tout gobeur, et si bien informé que la curiosité n'avait plus rien à faire, vous êtes coupable envers moi d'un véritable détournement de mineur. Cela n'empêche que nous faisions un ménage exemplaire, et j'augure que dans vingt ans, les souvenirs de cette liaison ne vous rendront pas morose... Joignezy celui d'une bonne action, qui peut-être ne réjouira pas autant votre mémoire, mais on dit qu'à l'heure de la mort c'est très consolant...
A mesure qu'elle parle, l'innocente figure de l'éphèbe s'assombrit d'une moue peu engageante. Il réplique avec un agacement mal dissimulé :
— Olympe, je le répète, précisément à cause
de mon âge, il est impossible de prendre une résolution. Eh, sapristi! j'ai le temps d'en avoir à moi, des mioches, sans adopter ceux d'une figure allégorique comme l'adultère. Adressez-vous donc à l'élève de l'École des Chartes. Il doitêtre professeur maintenant.
— Il est sténographe au service d'un journal de Chicago, gémit Olympe. Avec deux mille francs par an, comment voulez-vous qu'il fasse un grand seigneur de son fils? La dernière fois qu'il m'a écrit d'Amérique, c'était trois ans après le flagrant délit, et il avait bien de la peine à se tirer d'affaire.
Elle coupe net la pitoyable biographie. Gustave se retire sur la pointe du pied, s'excusant de déranger ses confrères. Arrivé près de la porte, il se retourne :
— Ne comptez pas sur moi, Olympe. Du moment que notre amitié reposait sur de pareilles chimères , adieu ...
Elle tend les bras, il a disparu et la malheureuse reste face à face avec une tête blonde? aux yeux de faïence azurée.
t22 LE SAUVETAGE DU GRAND-DUC.
— Et VOUS, Louis, philosophe qui tout à r heure rugissait comme un tigre, allez- vous ruiner mes espérances, comme je vous ai ruiné en fiacres? Dans ma collection, vous étiez l'amant indolent. Louer une chambre, s'assurer d'un hôtel, acheter un concierge, meubler un appartement, tout cela était trop compliqué. Nous avions recours aux boudoirs ambulants que la voie publique offre aux amateurs de voluptés nomades... Et avec cela, quel gentil caractère, doux, soumis, tendre, naïf, avec des effervescences, oh! des effervescences!... Tout ce que j'attendais en vain de Gustave. En dépit de vos trente ans, vous étiez le vrai Benjamin. Ma tendresse avait une sollicitude protectrice très douce... pour nous deux, je pense. Étiez-vous frère d'Arthur, ou l'amant de sa mère?... Tout de même, c'est surtout à l'amant que j'adresse ma requête, ajoute-t-elle en armant son regard du trait le plus acéré d'un galant arsenal.
Louis éclate de rire :
— Ma pauvre Olympe, que prodigieuse est
votre innocence, et c'est moi que vous traitez d'enfant!... Apprenez, chère brebis, que mon indolence découle d'un souverain mépris pour Tamour. Convaincu qu'il ne mérite pas qu'on se donne la moindre peine, je n'ai pas à me reprocher l'ombre d'un effort, ni pour le conquérir, ni pour le conserver, ni pour Fembellir, ni pour le rappeler quand il s'envole. Je me laissais bercer, dorloter, câliner, et les frais n'étant pas considérables, j'avais la bonhomie de me croire aimé pour moi-même, la faiblesse de m'en réjouir, la prudence de montrer d'autant moins de zèle que vous étiez moins exigeante. C'est une perte sensible que je fais en renonçant à vous. Je la supporte en brave! Me donner la peine de pleurer!... Oh pas du tout! vindolent, un homme si vaillant?... Adieu, Olympe : nous nous méprenions l'un sur l'autre ; sans rancui^e de part et d'autre, j'imagine. Bonne chance! Une jolie femme, — et vous êtes adorable, — ne manque jamais de père pour ses enfants.
Voyant qu'Oljnnpe va répondre d'une façon
peu divertissante, car elle larmoie, le blond Louis, au risque de manquer d'égards pour une jolie femme, tourne précipitamment les talons, saute hors du berlingot, et une seconde après, on entend rouler le fiacre que l'ingrat ne laisse même pas à la disposition de l'éplorée. Celle-ci reste seule avec Hector. Elle pleure maintenant à chaudes larmes, et son compagnon, le bras passé autour de sa taille, la soutient avec un empressement extrême.
— Des butors, chère Olympe, gronde-t-il, de véritables butors ! Ne pas ménager davantage la femme qu'ils ont aimée, c'est odieux! Leur excuse est que vous ne nous avez guère ménagés non plus. Ah ! je conçois qu'ils aient mal pris la chose. Moi-même, je ne trouve pns la plaisanterie heureuse. N'importe, je maintiens mon dire. Vos Gustave et Louis sont des butors! Plus une femme est impertinente, plus on lui doit de petits soins.
Puis il l'embrasse pour appuyer son dire.
Olympe se sent renaître ; elle lui prend les mains et les serre d'une étreinte éloquente.
— C'est bien, chère amie, de compter sur moi, après avoir tout fait pour exciter ma rage. Vous en serez récompensée. Traité en jocrisse, je veux me comporter en nigaud.
— Jocrisse, vous!... Mais j'ai arrangé toute la scène, uniquement pour vous offrir un spectacle raffiné. Est-ce là un régal de jocrisse?
— Mettons que vous m'attribuez un cœur d'or, dont la clef a des secrets d'une originalité sans pareille... Il faut tout cela pour que je consente à doter Arthur après vos aimables aveux... Que donnerons-nous au cher enfant?
Olympe est pendue au cou d'Hector et l'embrasse avec des contemplations extatiques, auxquelles il se prête, le visage distrait d'un sourire bénin.
— Oui, que lui donnerons-nous?
— Ah! donnez-lui d'abord un père, le reste viendra par surcroît. Aimez-le, voulez-vous?.. C'est tout mon portrait... Jusqu'à ma voix, mon geste, mes manies... Si vous le rencontriez sans le connaître, votre cœur battrait rien
qu'à le voir ! Je ramènerai de temps en temps, vous verrez comme il est gentil. Quand vous lui serez attaché, le moment sera venu de prendre un parti.
— Diable ! vous devenez sentimentale, ma chère.
— Comment ne pas l'être avec vous, si bon?
Vous verrez, ajoute-t-elle tout bas, quelle délicieuse petite famille nous ferons...
— Le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Mes compliments à ce dernier : il organise bien les choses. Ah ! le petit Arthur aura de qui tenir ! D'abord, le sténographe de Chicago, ensuite M. Dardillot, l'éditeur responsable ; enfin, moi, qui ne serai ni auteur, ni éditeur, mais qui payerai l'amende. . .
— Vilain moqueur !
— Du tout, j'énonce une vérité qu'on voit tous les jours... Il me semble. Olympe, que voilà beaucoup de broderies sur un sujet réaliste. Vous nous avez réunis pour un noble but : racheter votre âme. Ne protestez pas; au fond, il ne s'agit pas d'autre chose* Le salut
de votre âme était compromis par un premier adultère, vous en avez ajouté je ne sais combien d'autres, pour laver le tout ensemble. C'est ainsi que pour rendre limpides des eaux troubles, on y mêle du charbon, noir comme le péché. Mes collaborateurs se dérobent au rôle de charbon ; moi, Je Taccepte. A une condition, toutefois : quand le petit Arthur sera pourvu, votre crime réparé, l'adultère lavé, nous ne salirons plus ce qui sera si pur.
— Oh! le meilleur, le plus délicat des hommes ! murmure Olympe en lui baisant les mains.
— Et revenons à nos moutons. Comment doter Arthur?
Après un instant de réflexion, il reprend :
— L'industrie est la reine des sociétés modernes... Le plus bel héritage qu'on puisse livrer à un jeune homme, ce n'est pas un capital, que son inexpérience dissiperait vite; c'est une idée, avec l'outil pour l'exploiter. Ces deux choses, je les donne à votre fils. Dès maintenant, il est propriétaire de cette cara-
vane, si ingénieusement arrangée pour recevoir sa mère. Qu'il se mette à parcourir les foires en offrant aux badauds de visiter Falcôve errante où l'adultère, son papa, lui gagnait une fortune, et vous verrez qu'il ramassera gros. Je rêve le boniment à faire : franc, cynique et spirituel... Que vous semble de la dot d'Arthur ?
— Infâme personnage ! s'écrie Olympe suffoquée par les larmes. Ce matin, je me méprisais beaucoup, mais je ne sais si vous n'êtes pas encore plus vil ! Laissez-moi. J'espère ne vous rencontrer jamais plus.
— Et moi j'en serais désolé, pensa Hector resté seul. De toutes les manières qu'une femme a de se vendre, voilà certainement la plus réussie que je connaisse. Vente de charité au profit de son fils ! Et on ne reçoit pas de camelote, comme dans les ventes de charité vulgaires ! Certes, dans l'état de corruption savante où se trouve notre planète, les femmes qui étalent leurs charmes sur un comptoir sont dans le vrai. Je suis stupéfait qu'il en reste
d'autres. En fait d'amour, tout a été dit, écrit, analysé, profané; à force d'en rabâcher, le roman a rendu banales les exquises jouissances du cœur, au fond si peu variées, et si terriblement monotones. Ah! je comprends bien que les triomphes d'amour-propre, les satisfactions de vanité, les entraînements du luxé, les âpretés du gain, offrent désormais plus d'imprévu et de séductions que l'attrape sexuelle...
Il s'interrompit en riant :
— Chut! les plus vénales me jetteraient la pierre! Et toi, divine Olympe, je ne t'aimais pas hier, je baiserais aujourd'hui la trace de tes pas. Entre la femme-harpie et la femmeange, tu restes comme un sphinx dont Ténigme ne peut être devinée que par un banquier doublé d'un poète. J'ai idéalisé et n'ai pas payé. Le banquier s'applaudit, le poète se lamente.
Le même jour, dans son atelier d'empailleur, M. PorqueroUes confère avec un jeune homme d'allure exotique. Ils examinent la peau d'un ours qu'il s'agit de transformer en tapis. Survient Dardillot, tenant en laisse une chienne aristocratiquement efflanquée. Il salue :
— Messieurs, j'ai l'honneur !...Ehbien, monsieur PorqueroUes, le chef-d'œuvre avance-t-il ?
— Terminé» Monsieur, et j'ose croire que vous en serez content.
— Où est l'objet?
— Voici.
PorqueroUes soulève une toile d'embaUage
qui drape des formes vagues; quelque chose comme une statue, la veille de l'inauguration. Prince Ivanoff apparaît, dans une attitude héraldique, campé sur ses pattes de derrière, un pied de devant posé sur une mappemonde à l'endroit des Balkans, l'autre élég;amment levé. Il a l'air d'un chien savant qui pousse une boule. Dardillot applaudit.
— Bravo! bravo! Vous êtes un véritable artiste, monsieur PnrqueroUes.
— Oui, c'est assez gentil ! répond le modeste empailleur.
— Épatant, tout simplement épatant. Je n'aurais jamais trouvé cela.
— Chacun son métier.
— Vous savez joliment le vôtre... Si la France n'avait pas le malheur d'être en république, je suis certain qu'on lirait sur votre enseigne : Porquerolles, naturaliste de ta cour.
— Je ne dis pas non... Mais comme n convictions politiques étoufferont toujours cri de l'intérêt personnel, je préfère n'avi pas de roi.
— "Vous avez tort, un roi ferait marcher le commerce, et le pays ne s'en plaindrait pas.
Moi, vous savez, je suis légitimiste. A mes yeux, les rois ont une auréole sacrée.
— Elle est bien bonne, celle-là ! ricane le jeune homme exotique.
— Ah! Monsieur est aussi pour la république, conclut sévèrement Dardillot.
— Je ne dis pas cela. Seulement, depuis que les rois ont renoncé à s'habiller comme sur les jeux de cartes, ils ont perdu leur prestige à mes yeux.
Dardillot fronce de plus en plus le sourcil :
— Ah ! Monsieur aime le panache !
— Par vocation. Je suis né pour en porter un.
— Monsieur est militaire ?
— Général.
— A l'Alcazar, sans doute, dit Dardillot en haussant les épaules.
— Non, dans l'armée de mon oncle, l'empereur des Balkans.
— Bigre ! s'écrie PorqueroUes moitié sceptique, moitié subjugué.
Quant à ringénieur, il n'hésite pas, et, dans un chaleureux élan, proclame :
— Le grand-duc de Volhynie !
— Ma foi! oui, répond flegmatiquement Fétranger. On voit que vous lisez les journaux.
— Oh ! les journaux, répond Dardillot la bouche en cœur, je n'en ai pas besoin pour être instruit de ce qui touche à la cour des Balkans. .
Le duc, intrigué, se penche sur le collier de la chienne aristocratiquement maigre, et s'écrie en riant :
— Ah! vous êtes, Dardillot?
— Tiens, Sa Majesté votre oncle vous a écrit?
— Non, nous sommes en froid pour le moment... C'est M. Siby...
— Notre ami commun.
— !... Comme vous dites... qui m'a raconté votre histoire.
— Sa Majesté votre oncle est vraiment bien attentive !
— Je le trouve aussi... Mais Siby n'a pu
m' expliquer comment mon oncle a sa la mort de votre chien.
Dardillot tressaille : « Ne trahissons pas Tincognito du comie Potikoff, il y va de sa tète ! » pense-t-il, et il répond avec circonspection :
— J'ai écrit à Tempereur.
— Cher Dardillot, non : trouvez autre chose.
— Eh bien ! c'est vrai, je n'ai pas écrit. Une main plus puissante tenait la plume... main qui désire rester inconnue... Vous savez. Monseigneur, la main gauche doit ignorer les bienfaits de la main droite.
— Très bien, Dardillot, vous êtes discret, ce qui ne m'étonne pas, et il y a des mains secourables qui suivent à la lettre les préceptes de l'Évangile, ce qui surprend davantage.
Sur ce, le duc, se tournant vers l'empailleur, achève sa commande :
— Ainsi, c'est bien entendu, Monsieur, quand le tapis sera terminé, vous l'enverrez de ma part à M"" Siby.
Revenant à Dardillot, il ajoute gracieusement :
— Est-ce que M'"'' Dardillot n'aimerait pas aussi une belle peau d'ours comme descente de lit? J'ordonnerais à mes chasseurs d'en envoyer une seconde.
— Oh ! Monseigneur, je suis confondu !
— Laissez donc, il n'y a pas de quoi... Bonjour, monsieur PorqueroUes, M'accompagnezvous un bout de chemin, Dardillot?
— Monseigneur, jusqu'au pôle Nord...
« Quelle urbanité chez ce prince, pense-t-il en se précipitant à sa suite, et envers moi qui lui refuse un renseignement!... Mais c'est un secret d'État ! »
Sur le trottoir, après un instant de marche silencieuse, pendant laquelle il a paru très absorbé, le duc se réveille soudain, l'air bon enfant, et passe son bras sous celui de Dardillot.
-^ Vous permettez, cher ami?
' — Monseigneur !... Mais qu'on est donc aimable, qu'on est donc aimable, dans votre famille!
— Ainsi vous me trouvez bon prince, cher Dardillot?
— J'en perds la tête !
— C'est le caractère balkanique... Vous n'avez probablement pas souvent l'occasion de voir des Balkanais du grand monde?
— Si fait, Monseigneur! s'écrie le bourgeois en se rengorgeant. Le comte Po...
— ... tikoff... achève ironiquement le duc.
C'est donc lui qui a écrit à mon oncle que votre chien demandait un remplaçant?
Dardillot, très rouge, hors de lui, s'arrête en joignant les mains, et d'un ton pénétré :
— Monseigneur, je viens de commettre une étourderie qui peut avoir les conséquences les plus graves. Le comte Potikoff est à Paris tout à fait incognito, pour des négociations qui exigent un mystère absolu. Ma maudite langue a marché trop vite... N'en répétez rien, Monseigneur : il y va de la tête du comte,
— Rassurez-vous, Dardillot, la tête de Potikoff est solidement attachée. Je savais sa présence à Paris : il est venu me voir, pas plus tard que ce matin, pour m'entretenir de ses négociations auxquelles je suis moi-même très
mêlé ! Ainsi, vivez en paix, confiez-vous à lui, et félicitez-vous d'avoir à la cour un avocat aussi puissant.
Subitement, les traits du prince perdent leur expression d'agréable familiarité, et prennent un air hautain. Il dit avec une froideur glaciale :
— Nous n'allons pas du même côté, je crois, monsieur Dardillot. Adieu. Bien des choses à Potikoff, si vous le voyez aujourd'hui.
Et Dardillot n'aperçoit plus qu'un dos qui s'éloigne rapidement et le laisse seul, au coin d'une rue, avec le vague pressentiment qu'on vient de lui tirer les vers du nez. Pour s'étourdir, il monologue :
— Quelle mouche pique le grand-duc? Il a l'air tout drôle. J'ai dû le blesser avec ma recommandation de ne rien répéter. C'est terrible d'être en rapports perpétuels avec des grands seigneurs, quand on n'a pas été bercé sur les genoux d'une duchesse. .. (^4 sa chienne, tendrement,) Tu devrais bien me conseiller, toi qui as été élevée à la cour... [Avec un re-
doublement d'affection.) Car elle a été élevée à la cour, la mâtine ! Elle a léché la figure d'un tas de princesses. Montrez votre museau, bonne chienne. Ah! il s'est frotté à de belles narines!... [Avec mélancolie.) C'est pas comme le mien!... [Riant.) Olympe ferait une tête si elle m'entendait ! .. . Tiens, Olympe va être joliment contente, quand elle saura que le grand-duc lui destine une peau d'ours comme descente de lit. Rentrons vite le lui dire... (// presse le pas.) Le grand-duc n'avait tout de même plus l'air si gentil en me quittant! Il est capable d'oublier la peau d'ours... (5on^^wr.) Peut-être pourrais-je prier le comte Potikoff de lui rafraîchir la mémoire... [Contrit.) Non, ce serait abuser, je dois déjà tant au comte!,.. Et puis, mieux vaut ne pas lui parler le premier de ma conversation avec le duc. S'il y fait allusion, oh! alors, certainement, je ne nierai rien... [Ralentissant le pas.) Décidément, attendons avant d'annoncer à Olympe la peau d'un ours encore en vie?
La comtesse Babicine au comte Potikoff.
« Cher Alexis, n'écrivez plus à Gronstadt :
j'arrive à Paris dans deux jours. Retenez-moi un appartement à Thôtel Continental ; et s'il vous convient de le choisir proche de celui du grand-duc, je ne m'y oppose pas. Il ne peut en résulter que du bien. Du reste, je dis là une niaiserie. Nul doute, que, grâce à vos habiles machinations, l'impérial étourneau ne soit maintenant rentré dans le devoir et en route pour Gronstadt.. Aux dernières nou- Telles, il paraissait enveloppé dans vos filets
de façon à ne pouvoir s'en dépêtrer. Votre adoption par le clan Dardillot a été conduite de main de maître. L'histoire des lévriers m'a ravie. Prendre un grand-duc aux. lévriers n'est pas un sport vulgaire. Enfin, vous êtes un génie dans les petites choses. Ne croyez pas à un trait de satire : Meissonier vaut bien Munkacsy.... Donc, je suis certaine d'arriver trop tard pour' assister à la bataille, mais à point pour écouter la lecture de vos intéressants mémoires, que vous me ferez encore tout bouillant du fçu de l'action. N'est-il pas téméraire de s'exposer aux séductions de l'auteur doublé du héros? Bah! le remède est si près du mal!
« Que je vous dise pourquoi j'arrive à l'improviste. Ma petite amie, la princesse Paula Chaberdine, désire prendre un mois de vacances à Paris, et je dois lui servir de chaperon. Vous la connaissez : un trésor de grâce, d'esprit et de beauté, mariée à un sauvage qui chasse aux alentours de son château, quelque part dans les steppes. Il déteste les voyages et a le bon goût de garder le logis, au lieu d'ac-
compagner sa femme comme un ennuyeux gendarme. Toutefois il y a des degrés dans ridiolisme, et le prince Chaberdine met une condition à Tescapade de la princesse : c'est que je ferai le gendarme à sa place. Certainement, Pau] a gagne au change, et je suis heureuse de lui rendre ce service; car, malgré la différence d'âge, il y a entre elle et moi une parfaite conformité de penchants.
<( Vous servirez donc de porte-respect à deux faibles femmes. Pour l'une, la responsabilité n'est pas écrasante, mais l'autre... Moi, de vous, je frémirais!... Mais non, ne frémissez pas; ce serait le moyen de n'y plus voir clair. Et puis, le péril est-il donc si grand? Tant de raison habite la jolie tête de Paula! Vous ne connaissez que la raison d'État, mais elle!...
i< Ce n'est pas qu'elle soit insensible aux beautés suggestives de la raison d'Etat. Sur ce point, je la juge fort intelligente et capable d'apprécier vos qualités de diplomate. Seulement, il est des aberrations dont je la crois garantie et dans lesquelles il serait facile de vous préci-
ut LE SAUVETAGE DU GRAND-DUC,
piter, vous, llhomme sérieux par excellence, a M'épouser, par exemple!... Tenez, je ferme ma lettre sur un éclat de rire; à vous de le traduire en bon Balkanais. »
Mémoires posthumes du comte Potikoff.
Dès son entrée, je ne pus me défendre d'un léger tressaillement. Elle était à la fois si jolie et si étrange, que son seul aspect avait quelque chose d'indécent. Mise avec beaucoup plus d'élégance que la veille, et une entente raffinée des reliefs de sa personne, au point que ses moindres mouvements équivalaient à une bonne fortune et ménageaient une surprise.
Elle était divertissante et instructive à regarder. J'en perdis l'exquise politesse dont mon
existence de courtisan a fait une seconde nature. L'expression de ma physionomie était probablement d'une sincérité flatteuse, car, sans trouver mauvais que j'oubliasse de lui avancer un siège, elle en prit un, s'y installa et m'enveloppa d'un si lumineux regard, que l'extase où j'étais plongé dut apparaître éclairée comme la conscience du pécheur au jugement dernier. Ce sont là des découvertes qui ne diminueront jamais un homme dans l'esprit d'une femme : elle sourit.
— Monsieur Potikoff, trouvez-vous que j'aie L'air d'une innocente?
Question qui me rendit à la réalité. Je me me précipitai sur sa main que je baisai, et tout en restant aimablement incliné, je répoadis :
— Non, Madame, non, non, non, l'innocence n'est pas ce qui frappe en vous; et, croyezmoi, vous ne pourriez que perdre à n'avoir plus dans les yeux ce regard... inspiré...
— Bravo pour inspiré I... Inspiré est le ^ mot!... Je viens d'employer quelques années
de ma vie à me coaduire en innocente. Quel autre nom donner à celle qui, ayant à obtenir de plusieurs hommes un service sérieux, commence par prodiguer ses faveurs, avant de faire valoir des exigences?
Ici, je réclame la permission d'ouvrir une parenthèse sur ma propre personne. On sait déjà que depuis ma jeunesse je nourris une passion profonde pour la comtesse Babicine, qui n'a jamais cessé d'être la constellation radieuse de mon ciel. Il est sans exemple que j'aie pris une résolution importante à son insu, elle reçoit la confidence des nombreuses intrigues auxquelles je suis mêlé, et je lui fais lire ces pages au fur et à mesure que je les trace. Pourtant, il est certain que j'ai mes petits secrets, même vis-à-vis d'elle. L-absolu ne hante que les cerveaux trop jeunes. Le mien est à l'âge où l'on a le bon goût de préférer un assortiment curieux de nuances disparates, à un badigeonnage uniforme. A l'exemple des musées complets, mes mémoires ont un cabinet réservé qui ne s'ouvre qu'à de rares élus:'
La Comtesse Babicine n'en a pas la clef. On y , voit le récit fidèle d'aventures auxquelles il vaut mieux que la constellation radieuse de mon ciel ne soit pas initiée. Si j'ai le bonheur de partir pour l'autre monde avant ma tendre amie, J'aurai aussi celui d'assister à sa comique fureur, lorsqu^avecle commun des martyrs elle pénétrera dans le cabinet réservé. Car elle se figure, la sainte âme, que depuis trente ans, moi, l'homme de toutes les souplesses diplomatiques, de toutes les cabrioles mondaines, je me calfeutre dans l'absolu dès qu'il s'agit du piège sacré où mon cœur s'est laissé prendre. Noble illusion!
Hélas I le piège a bien vieilli; il s'est usé; ce n'est plus qu'une cage dont on sort et où on rentre à volonté.
Maintenant on est prié de me suivre dans le cabinet réservé,
La communication de M""® Dardillot me fit un plaisir peu avouable. Elle avait, dans une phrase suffisamment claire, reconnu que plusieurs hommes s'étaient partagé ses faveurs. Ma joie.
en était extrême, non par philanthropie, mais par égoïsme. M"** Dardillot est un morceau de roi.
Je rapprochai mon fauteuil du sien, m'y enfonçai, un genou serré dans mes mains jointes, la tête renversée et penchée du côté intéressant. Attitude recommandable en ce qu'elle ne gêne pas l'interlocuteur, qui vous croit les yeux au plafond; tandis qu'on ne perd pas un de ses gestes.
C'est ce que j'appelle ma pose de plénipotentiaire.
Avec un sourire méphistophélique, je repris l'entretien :
— Spéculer sur la satiété, quand on peut rançonner l'appétit, c'est en effet de Tinnocence, Madame... Mais je me méfie de mes oreilles, — Tappétit n'en a pas, — dois-je les en croire? Avez-vous réellement, depuis ce flagrant délit qui pouvait changer M. Dardillot en tigre, mérité de nouveau sa colère?
— Oui, beaucoup! murmura-t-elle délicieusement confuse.
i^8 LE SAUVETAGE DU GRAND-DUC.
— C'est affreux! m'écriai-je avec une indignation panachée d'indulgence.
— Affreux ! Car ma peine est perdue.
— Votre peine?... Ah! oui, vous attendiez d'eux un service. Tout n'est peut-être qu'à recommencer avec plus de discernement, insinuai-je d'une voix susurrante.
Elle ne parut pas avoir entendu, bien qu'ayant admirablement écouté. Les yeux fixes, la bouche plissée par un sourire amer, elle s'abandonnait au contre-coup d'une cruelle humiliation. Bientôt, avec une douceur exquise, comme si les secrets venaient éclore spontanément sur ses lèvres, elle exhala sa petite élégie :
— Il fallait doter mon enfant. Pour un plaisir coupable, je l'ai jeté en ce monde, sans appui, sans défense, entouré de rancunes. Je pensais, je crois encore, que mon devoir est de lui préparer à tout prix une belle existence. Pauvre Arthur, nédemondélire, que mon calculle fasse vivre! J'avais pris trois amants en vue de lui donner trois pères. J'ai été trompée. Il ne reste à mon fils qu'une mère quatre fois compromise.
Elle soupira d'une façon si touchante, que m' emparant de sa main, je lui administrai de petites tapes réconfortantes dont elle ne parut pas se douter.
— Messaline par devoir, peut-être ai-je trop perdu de vue le côté sublime de mon rôle, en m'intéressant trop à son côté léger. . . Le ciel m'en a punie...
Elle leva vers ce ciel vengeur un regard doucement résigné.
Je continuais à lui tapoter la paume de la main avec une persévérance amicale, mais elle n'en avait souci, anesthésiée par le chloroforme du souvenir.,
— Maintenant encore, malgré une sévère leçon, j'ai peur qu'à chaque instant ma faiblesse de femme n'amoindrisse mon héroïsme de mère.
— Soyez forte, chère Madame, soyez forte, soupirais-je en couvrant ses doigts de baisers, et transformant l'attitude de plénipotentiaire «n posture beaucoup moins imposante.
M'enveloppant d'un regard enchanteur, qui
à la fois mesurait mon ivresse et l'attisait, elle s'écria :
— Yous à mes pieds, monsieur Potikoff!...
Ah! cher petit Arthur, le voilà donc fils de quelqu'un!
— Permettez, Olympe, permettez... Sans doute, je suis d'âge à être père du petit Arthur, qui est un charmant enfant, et dont j^ai hâte d'embellir l'existence. Mais il importe de bien préciser les termes du traité...
J'étais redevenu plénipotentiaire.
— Précisons, ah! précisons, je ne demande pas mieux!... Je suis payée pour me défier des contrats qui restent dans le vague... Ecoutez, monsieur Potikoff", jouons cartes sur table... Il y a des métiers qui me répugnent : celui de trouble-fête en particulier. Devenir le fléau de deux amants, moi qui dois de si nombreuses et douces heures à l'amour, me paraît d'une hypocrisie révoltante. Avant de faire alliance avec vous, j'ai tout essayé pour m'en dispenser. Si mes complices avaient consenti à m' aider, quels que soient vos mérites personnels et
VOS moyens persuasifs, vous auriez trouvé en moi votre plus dangereux adversaire. Qu'il n'en soit plus question. Vous me voyez aux abois, et votre dévouée servante. Vous désirez que j'éloigne le grand-duc de M""" Siby... J'y réussirai.
— Je désire encore autre chose, Olympe!
m'écriai-je dans un accès de juvénile ardeur. Le contraire d'une séparation...
M""" Dardillot rougit, baissa les yeux, et acheva ma pensée :
— Ainsi, l'amour bourgeois, indigne du jeune prince, fait l'affaire du chambellan... Le bon sens de ce partage saute aux yeux, et prouve que vous êtes sujet fidèle autant que profond politique. ..
— Trop de fleurs!...
— Reste une troisième question à examiner :
Voulez-vous donner un père à Arthur?
— Je l'ai déjà dit, chère Madame; votre fils est un charmant enfant, et s'il ne faut qu'un effort d'affection...
Elle haussa les épaules :
— Il s'agit bien d'affection ! . . . Votre personne n'est pas enjeu du tout... Tâchons de nous comprendre. . . Je ne vous prie pas d'être le père d'Arthur, ce serait trop peu... Je ne vous demande pas de le doter, ce serait trop... L'expérience d'aujourd'hui m'a renseignée là-dessus, dit-elle avec un mélancolique sourire. Je voudrais que vous lui fournissiez un père... de mon choix.
Profitant de l'ébahissement où me plongeait cette ouverture, elle ajouta :
— Mon exigence est des plus simples, à satisfaire. Vous avez pu remarquer que Dardillot professe pour les souverains et leurs familles un respect qu'il n'est plus guère de notre époque. Eh bien! persuadez-lui qu'Arthur a pour père un proche parent de votre empereur, et mon mari sera tellement flatté, qu'instantanément il chérira l'intrus, bien plus que s'il était de son propre sang. Un petit effort d'imagination, c'est tout ce qu'il vous en coûtera pour me rendre le repos. Demander à un personnage de votre expérience, né sur les marches du
trône et grandi dans les ambassades, un léger mensonge, c'est ne rien exiger du tout. Pourtant, la reconnaissance m'inspirera des folies !
L'idée était si originale, que je ne pus m'empêcher d'en rire. Le marché était conclu. J'ai connu dans ma vie bien des femmes vénales.
C'est une race dont on ne dira jamais assez de mal, dont on ne pensera jamais trop de bien.
Elle fournit un splendide argument aux philosophes qui prônent la nécessité des espèces nuisibles. Mais parmi les femmes vénales, M™® Dardillot est un produit tellement curieux, qu'il donne envie de reprocher au Créateur d'avoir ébauché des espèces utiles.
Je m'empressai d'interroger Olympe sur la date exacte du séjour de son mari dans les Balkans. Ma mémoire, qui est un annuaire complet des déplacements de la famille impériale depuis ma première communion, m'apprit aussitôt qu'à l'époque où Dardillot complétait la canalisation hydraulique du palais de Cronstadt, le grand-duc Trophime, un vieux toqué,
cousin de l'empereur, et qui ne paraît plus à la cour, était à Paris. Je proposai à Olympe d'en faire descendre Arthur. L'adoption eut lieu séance tenante. Pauvre Trophime! Les mauvaises langues l'accusent d'avoir déserté la cour, et de s'être exilé dans un palais solitaire à Tiflis, parce qu'il était incapable de suffire aux aventures friponnes qu'un individu si bien né rencontre à chaque pas sur son chemin. Ironie du sort! Le voilà riche d'un passé scabreux, il a ravi l'honneur d'une petite Française, il a été pincé, il a pudiquement remis son pantalon au milieu du branle-bas d'un flagrant délit, et s'est fourré sous une table, pendant qu'un mari courroucé moralisait devant le lit houleux. Trophime m'en voudrait-il, s'il apprenait la calomnie dont je me noircis la conscience à ses dépens?... A savoir... Du reste, il ne l'apprendra pas. Olympe, Dardillot et moi, serons seuls dans le secret. Ah ! j'oubliais l'ami Siby ! Diable I II mettra Valdemar au courant de cette chronique de famille. Tant pis! Je tirerai sûrement mon épingle du jeu; les
rieurs seront de mon côté, d'autant plus que Trophime est en froid avec mon gracieux souverain.
M""* Dardillot me quitta pleine d'espoir pour l'avenir de son fils. J'aurais souhaité mettre à profit la bonne humeur qui en résultait, mais elle est horriblement défiante. Trois déceptions qu'elle a peine à digérer, ont gâté le métier de ceux qui voudront toucher à là mère sans avoir au préalable déposé leur obole dans la tirelire du jeune déshérité. C'est ce que je ferai aujourd'hui même en allant voir Dardillot. Trophime sera offert en holocauste. Après tout, de quoi se plaindrait-il? Un duc fourbu immolé pour la rédemption d'un duc rempli de promesses, n'est-ce pas équitable ?
Comme j'allais sortir, on me remit une lettre de la bien-aimée Annouchka. Elle me priait de lui retenir un appartement à l'hôtel Continental, et acceptait d'être logée dans le voisinage immédiat du grand-duc. Chère femme, quelle délicatesse! Que ne ferait-elle
pas pour me tirer d'embarras, et que de ménagements pour mettre son intelligence à mon service! Elle affecte d'être certaine que mon épineuse mission touche à sa fin, que j'ai culbuté les obstacles,, et renvoyé le neveu à son oncle. Elle prétend ne venir ici que pour donner du poids à son amie la comtesse Chaberdine. Comme si je pouvais croire à une pareille intimité entre une femme profondément ambitieuse et une poupée coquette, extravagante, écervelée! Aûnouchka, Olympe, deux types! Femmes d'intrigue et de dévouement.
L'une offre à ma curiosité l'éclat scintillant d'une aurore, l'autre réserve à ma lassitude le charme pâlissant d'un crépuscule.
Toutes deux m'appartiennent corps et âme, leurs admirables facultés conspirent avec moi. Comment mon maître ne couronnerait-il pas bientôt la. dextérité de son vieux serviteur?
Olympe eut grand soiù d'être absente à l'heure où Potikoff devait venir enjôler Dardillot. Celui-ci reçut le diplomate avec une joyeuse surprise. Il ne s'attendait pas à l'honneur de revoir sous son toit, à deux jours d'intervalle, le confident, l'ami du souverain des Balkans. Mais que de choses on avait à lui montrer! D'abord Fœdora^ la chienne nouvelle venue; et puis Prince Ivanoff^ apporté le matin de chez PorqueroUes. Au mouvement que fit l'ingénieur pour entraîner l'homme d'Etat vers ce couple intéressant, Potikoff prit un visage ému :
— Mon cher Dardillot, si vous le voulez bien, nous laisserons de côté ces bagatelles. Deux conjoints, dont Tun est empaillé, l'autre vivant, c'est Tordinaire des ménages. J'ai à vous entretenir aujourd'hui d'un sujet plus neuf... Je viens vous trouver sur l'ordre formel du maître.
Il fit une pause. Dardillot était devenu tout pâle.
— Depuis mon arrivée à Paris, je vous observe. Entre nous, je n'ai fait lé voyage que pour cela. A notre première rencontre, vous savez, quand je vous ai demandé du feu, boulevard Haussmann, c'est exprès que j^avais laissé éteindre mon cigare... Ma mission était de me lier avec vous, pour étudier votre manière d'agir envers le petit Arthur !
Nouvelle pause, pendant laquelle Potikoff alluma une cigarette, en coulant une malicieuse œillade dans la direction de Dardillot, qui haletait, médusé. Le diplomate avait endossé l'attitude de plénipotentiaire. Il reprit d'un ton sympathique.
— Excellent Dardillot, je suis forcé d'effleurer des souvenirs qui ne doivent pas être agréables, et je le fais en tremblant. Les affaires de cœur sont toujours si chatouilleuses ! Pourtant j'espère que mon intervention ne fera qu'adoucir vos blessures... Connaissez-vous la personne qui conversait avec M"'*' Dardillot, lors de ce flagrant délit en présence duquel vous avez montré tant de générosité ?
Cette apostrophe rencontra chez Dardillot un interlocuteur si désorienté, qu'il fut une bonne minute avant de rassembler les éléments d'une réponse.
— Monsieur le comte, dit-il enfin, à mon entrée dans la chambre du crime, la personne dont vous parlez s'était dissimulée sous une table recouverte d'un long tapis... Sans daigner la poursuivre, je dis à ma femme : «Madame, la loi m'autorise à vous tuer, mais, à mon avis, celui qui frappe une femme est un cochon, oui. Madame, un cochon... » Je n'oublierai jamais cette parole, ni la réponse d'Olympe...
— Je sais, je sais... La réponse était vraiment romaine. Mais Tinconnu...
— L'inconnu? Malgré sa préoccupation à se dérober, je discernais qu'il avait quitté ses vêtements, empilés, du reste, sur une chaise, au pied du lit... Dans un premier mouvement de rage, j'eus envie de les mettre en lambeaux ; mais une réflexion me traversa Tesprit : « Comment pourrait-il se retirer si je lacérais son costume? » Décidé à étouff'er Taff'aire, j'eus la force de ne témoigner mon mécontentement que par une verte semonce adressée à Olympe, mais dont l'invisible put prendre sa bonne part. Ensuite, j'invitai ma femme à me suivre dans une chambre voisine, pour permettreàsoncomplicede s'esquiver décemment.
— Vous a-t-elle dit son nom?
— Je n'ai pas voulu l'entendre... Un élève de l'École des Chartes, un petit paperassier sans importance, voilà ce que j'ai cru comprendre.
— Eh bien ! soyez mieux instruit : c'était le grand-duc Trophime, cousin de l'empereur...
Figurez-vous maintenant l'intérêt qu'à Cronstadt on, porte à votre héritier.
Dardillot s'était affaissé sur un fauteuil. Il pleurait à chaudes larmes.
Potikoff le contemplait avec ironie, cherchant à pronostiquer ce qui allait surgir :
orgueil ou dédain.
Longtemps Dardillot pleura : une grosse émotion l'étranglait.
— Est-ce que vous venez réclamer Arthur?
dit-il enfin. C'est que, voyez- vous, on est habitué à ce gamin-là, et lui parti, la maison paraîtrait un peu vide... Cependant, si c'est l'avis d'Olympe, je ne m'opposerai pas à son départ. Fils naturel du grand-duc Trophime ! . .. Nous serions égoïstes de le priver d'une si belle position... A la cour, les bâtards de la famille régnante sont des êtres chéris... On a lu son histoire I
Potikoff ouvrait de grands yeux. Il s'attendait à bien des choses, pas à celle-là.
— Non, non, digne monsieur Dardillot, je ne suis pas chargé, pour le moment du moins.
d'enlever Arthur à la tendresse de ceux qui rélèvent. Des raisons d'Etat s'opposent à ce qu'il paraisse à la cour avant quelques années. Continuez à lui prodiguer vos soins. De làbas, le grand-duc Trophime s'associera, par le cœur et la pensée, à vos efforts. Il sait déjà combien vous êtes bon pour son fils et vous en remercie. Je lui ai télégraphié votre désir de ne pas laisser à un enfant introduit par erreur dans votre généalogie, la fortune de vos pères. Le grand-duc Trophime trouve cette résolution parfaitement légitime. Dieu me préserve de commettre une indiscrétion, mais, soyez tranquille, le petit Arthur ne sera pas dans la gêne !
Dardillot rayonnait :
— Ah ! le gaillard I Je crois qu'il tient la queue de la poêle... Monsieur le comte, veuillez télégraphier au grand-duc Trophime que nous continuerons à le suppléer tant que besoin sera. Quant à mon héritage, vous avez bien fait d'en parler là-bas. J'aime les situations nettes... Mon Dieu! que je voudrais donc
être à quelques années d'ici, lorsqu'Arthur fera son entrée à la cour ! Un Dardillot à la cour!... Légalement c'est un Dardillot, tous les ducs du monde ne peuvent rien contre. Mais, sans doute, on lui donnera chez vous quelque titre de prince ?
— Indubitablement.
— Ah ! il ira loin. C'est un malin. Il a été premier en version latine cette semaine. Voulez-vous ses bulletins de collège pour les envoyer au grand-duc ?
— Merci; pas maintenant. Quand je retournerai dans les Balkans, je vous réclamerai son petit dossier.
— Bien. Tout sera prêt. Prince Dardillot !... C'est drôle, tout de même, les combinaisons imprévues que peut faire naître une substitution de personne dans une famille ! Probablement que le prince Dardillot sera placé dans l'armée balkanaise. Quel grade pensez-vous qu'il ait pour commencer, étant de sang impérial?
— Général, peut-être.
— Général, prince Dardillot! A dix-huit
ans ! C'est joli. Mon père n'avait pas si bien fait les choses !
Lorsque le diplomate quitta sa dupe, il était tenté d'éprouver quelque fatuité, non d'avoir fait accepter l'énorme bourde à un ingénieur hydraulicien, mais d'avoir constaté que le féroce mari versait de vraies larmes à la pensée de perdre Arthur... Devant une pareille sensibilité, l'habile chambellan n'était pas loin de croire feintes les appréhensions d'Olympe relativement à la succession refusée et alors... La rouerie féminine est si subtile! si capable de fournir à l'homme préféré le puissant levier d'un service rendu, lorsqu'elle aspire à se laisser rouler sur la pente du péché ! Pourtant Potikoff se rappelait que Dardillot avait pris subitement, à propos de son héritage, un ton rogue et cassant. Il y a des êtres au cœur d'or, prêts à tout pardonner, tout oublier, tout réparer, pourvu qu'ils satisfassent leurs faibles instincts de rancune par la préparation obstinée d'un unique châtiment, plus semblable à une niche qu'à une vengeance. Il y avait
des chances pour que Dardillot fût de ces puérils barbares, qui torturent sur un seul point ce qu'ils caressent sur tous les autres ; et, dans ce cas, les craintes d'Olympe étaient fondées aux dépens de la fatuité de Potikoff. Celui-ci ne s'y abandonnait donc qu'à moitié. Tantôt il se frottait les mains, regardant toutes les parties engagées comme gagnées d'avance.
Tantôt il réfléchissait qu'il était difficile d'emporter une opinion sur la réussite de la conférence qui venait d'avoir lieu. Les vœux d'Olympe seraient-ils exaucés? Mystère! Mais pourquoi ne pas espérer? Et Potikoff espérait, pour Olympe, pour l'empereur, pour lui-même.
A peine seul, Dardillot se précipita dans la rue, en proie à une foule de sentiments dont la réunion donnait à son visage une expression de triomphe. Olympe, rentrée peu après son départ, l'attendit avec une impatience fébrile jusqu'à l'heure du dîner. Il était d'ordinaire fort exact, soucieux d'éviter à sa femme toute espèce d'anxiété. Mais ce soir-là, le pot-au-feu mijotait en vain avec un bruissement délec-
table. Dardillot ne rentrait pas. Arthur criait famine, la cuisinière avançait la pendule pour aggraver la faute du patron, et Olympe tambourinait sur la fenêtre une marche exaspérée. Dardillot ne rentrait toujours pas. Ce fut vers huit heures qu'il apparut au bras de Siby.
— Je suis en retard. C'est entendu. Ne gronde pas. Ah ! j'ai eu tant à faire !...
Et il se précipitait au cou d'Olympe, qu'il laissait aussitôt pour empoigner Arthur et l'embrasser quatre ou cinq fois.
— Mes trésors, vous mourez de faim ! Il ne fallait pas m'attendre. J'ai l'appétit coupé ce soir.
— Tout cela pour pas grand'chose, grommela Siby.
— Pas grand'chose?... Thomas, regardemoi... là, dans le blanc des yeux. Thomas, ton regard n'est pas franc...
— Par exemple!
— Non, Thomas, et ça n'est pas bien!... Aije été de mauvaise humeur quand tu m'as
appris que le duc de Volhynie dînait chez toi?... Tu devrais être le premier à te réjouir de ce qu'au lieu d'un misérable élëve de l'École des Chartes...
— Dardilldt, tu sais tout! s'écria Olympe.
Elle s'élança dans les bras de son mari, et
se mit à sangloter sur son épaule. Statue du repentir, arrosant de larmes un mausolée :
telle- était la gracieuse image qu'évoquait la jeune femme. Repentir aimable, que n'a pas enlaidi le remords, et qui entend s'élever du fond de l'urne des promesses de pardon.
L'urne, — en l'espèce, c'était Dardillot, — avait une âme tendre, faite pour les effusions. Aussi quelques instants furent-ils consacrés à une scène d'adoration réciproque et muette, qui impatientale témoin Siby, sans qu'il en osât rien manifester; ne sachant plus au juste, après la semonce qu'il venait d'essuyer, de quelle source vaseuse dérivaient ses impressions.
— Tu ne demandes pas à quoi j'ai passé la soirée ? demanda l'heureux Dardillot.
— Oui, au fait, à quoi?
. — D^abord j'ai couru à la Bibliothèque nationale. J'ai demandé la collection du Figaro de Tannée 1877... Sais- tu ce que j'y ai trouvé? C'est daté du 8 octobre, un mois avant ton flagrant délit. Écoute.
Il exhiba un papier sur lequel étaient tracées quelques lignes au crayon et lut :
« On annonce la présence à Paris du grandduc Trophime, cousin de S. M. Tempereur des Balkans et Tun des plus riches propriétaires du Caucase. Le grand-duc est descendu à l'hôtel Bristol avec une suite peu nombreuse. C'est un esprit sérieux, aimant l'existence calme et solitaire qui convient aux hommes d'étude. Il passe la majeure partie de l'année aux environs de Tiflis, dans une terre vaste comme un département. Si nos renseignements sont exacts, Son Altesse compte rester deux mois parmi nous, se mêlant à notre vie intellectuelle et artistique, tout en gardant le plus strict incognito vis-à-vis de la haute société, qui regrettera l'impossibilité de donner des fêtes en son honneur. »
— Hein, qu'en dis-tu ? Je tâcherai de me procurer le numéro. A vingt ans, Arthur sera bien aise de Tavoir... C'est suï^tout cette damnée Bibliothèque nationale qui m'a mis en retard. Je ne suis pas homme de lettres, rongeur de papier, ancien élève de TÉcole des Chartes!... Il m'a fallu un temps pour découvrir ce Figaro!,,, Ensuite, je suis allé rue des Saints-Pères, à l'École des Langues orientales, pour demander^., sais-tu quoi?... L'adresse d'un professeur de balkanais. On a beau dire que tous les Balkanais du grand monde parlent français, quand Arthur arrivera là-bas, il ne sera pas fâché de savoir la langue maternelle de son père. En tout cas, il en aura besoin avec ses soldats, car, je ne t'ai pas dit, ton fils sera général...
— Général ! s'écrièrent en chœur Olympe et Siby.
— A dix-huit ans ! Sapristi, nous ferons le voyage pour voir un Dardillot passer sur le front des troupes...
— Octave, proféra Siby d'un ton grave,
Octave, pennets-moi un conseil à propos de ton fils...
— Ah ! ah ! s'écria Dardillot en éclatant de rire, ce matin encore je t'aurais rabroué pour l'avoir appelé mon fils, maintenant ça m'est égal, plutôt même agréable. Drôle de chose, tout de même, que le trot du cheval puisse paraître dur ou liant, suivant qu'on porte en croupe un manant ou un grand seigneur ! Et que me conseilles-tu, Thomas?
— De veiller énormément sur Féducation d'Arthur. Travaille à lui donner des sentiments élevés. Que de fois on a vu les enfants arrivés à de hautes positions renier leurs parents!
Soigne bien son cœur, mon ami. A ta place, je le retirerais du lycée pour le mettre chez les Jésuites. La culture morale y est plus sérieuse.
— Nous lui donnerons un précepteur ! s'écria Dardillot.
Le lendemain, Olympe s'en fut tristement chez M"®Siby. Tristement, car le matin même, son mari avait dit à propos d'Arthur :
— Son éducation coûtera les yeux de la tête ! Tant pis pour mes héritiers. Au moins le grandduc Trophime verra que je ne suis pas un ladre.
Ainsi la fable ingénieuse imaginée par Potikoff avait manqué son but. Elle avait bien amené Dardillot à regarder Arthur comme la joie de ses vieux jours, mais lui laissait la résolution funeste de dénaturer sa fortune.
Désastre qui ne dispensait pas Olympe de tenir ses engagements. Elle n'allait pas chez Julie
pour autre chose. Hélas ! avec combien peu d'enthousiasme !
Depuis une semaine, les deux femmes se voyaient tous les jours. Elles s'entendaient comme larrons en foire. L'adultère est une franc-maçonnerie qui ne le cède à aucune autre... tant qu'il dure. Dieu merci! ni Olympe ni Julie n'étaient d'âge à lui dire adieu. Elles pouvaient, longtemps encore, suivre, la main dans la main, les sentiers fleuris de la perversité, avant d'aboutir à la caserne où tient garnison le régiment dés dragons de vertu.
— Le grand-duc Trophime !... Nous sommes cousines de la main gauche, et vous ne disiez rien ! Hier soir, quand Thomas est arrivé avec la nouvelle, j'en ai eu un battement de cœur. Sans compter que j'ai pleuré comme une sotte. Ainsi, entre le duc et vous, cela n'a pas marché même un an ?
— Pas un mois, ma chère!... Comment voulez- vous que des princes du sang s'éternisent aux pieds de petites bourgeoises, assez gentilles de leurs personnes, mais affublées de
maris grotesques, accablées des soucis du ménage, et ignorantes de ce qui se passe dans les hautes sphères ! Notre destinée est d'être abandonnées. Ce fut la mienne, ce sera la vôtre !
Olympe soupira. Elle soupira, non seulement pour impressionner Julie, non seulement pour rendre hommage au souvenir de Tancien élève de rÉcole des Chartes, mais encore en l'honneur de Gustave, Louis, Hector.
M™° Siby secoua gentiment la tête :
— Eh bien! malgré tout, j'ai confiance.
Voyez, Charles IX est resté jusqu'au bout l'amant fidèle de Marie Touchet.
— Julie, que vous êtes enfant ! Ainsi vous mendiezdes consolations à l'histoire deFrance, peut-être même l'histoire universelle. Laissezmoi donc ces bouquins tranquilles ! Quand, depuis le commencement du monde, un ou deux rois auraient fidèlement aimé des bergères, la belle garantie pour vous ! Sachez, douce amie, que l'empereur a juré de vous séparer du grand-duc : vous êtes devenue la
bête noire de toute la cour, le clergé vous maudit, le peuple vous exècre. Pensez-vous triompher dans cette lutte inégale, où vos seules armes sont...
Elle sourit, la toisa des pieds à la tête et ajouta :
— J'ai la plus grande admiration pour vos. armes, mais, franchement, que peuvent-elles, lorsqu'un empire met en ligne ses forces de terre et de mer ?
Julie secoua de nouveau la tête, tout à fait incrédule.
— Alors vous acceptez la bataille ? demanda Olympe.
— Que d'exagérations ! Oui, Valdemar m'a dit qu'il restait près de moi malgré Tordre formel de son oncle. Mais en conclure qu'on va partir en guerre contre machétive personne...
— C'est pourtant la vérité... Écoutez, ma petite Julie ; je vais vous prouver que de sérieux dangers vous menacent^ Ensuite, agissez à votre guise.
Il y avait sur la figure d'Olympe une exprès-
sion de grande franchise. Par une étrange contradiction, les femmes les plus fausses sur l'oreiller conjugal, sont parfois les plus sincères dans leurs autres relations. Telle était Olympe. L'héroïsme de sa franchise allait jusqu'à la naïveté. Capable de se vendre, ce qui n'est pas rare, elle était de force à l'admettre, ce qui est inouï. Après son idée de réunir trois amants pour les prier de rendre leurs affections tributaires d'une commune maîtresse, il n'y avait pas à douter de l'extraordinaire indépendance de sa parole. Elle allait y mettre le comble, en résolvant le problème d'allier la trahison et l'espionnage à la loyauté.
— Hier, mon mari a reçu la visite du comte Potikoff qui prétend n'être à Paris que pour contrôler l'existence d'Arthur, fils du grandduc Trophime. Autant de mots, autant de mensonges. Potikoff n'est à Paris que pour espionner votre amant et le séparer de vous.
Arthur est fils d'un grand-duc comme dul Grand Turc. Son papa est un pauvre hère qui j tire le diable par la queue, je ne sais où, en
Amérique. C'est moi qui ai décidé Polikoff à supposer de hautes origines à mon enfant, dans l'espoir que Dardillot, ébloui, lui laisserait sa fortune. Et croyez-vous que le vieux ait joué la comédie pour le seul plaisir de m'être agréable? N'en ayez pas un instant l'illusion, ma mie. C'est un prêté pour un rendu. Je me suis engagée à l'aider dans ses entreprises contre votre bonheur.
— Et vous le trahissez! s'écria Julie en sautant au coup d'Olympe.
— Pas le moins du monde. Je tiens ma parole en vous montrant le danger, certaine que vous aurez le bon sens de reculer devant lui. Ainsi j'^aurai tenu ma promesse.
— Quel danger?
— Eh bien ! si vous ne quittez pas le grandduc de bonne volonté, j'essayerai de vous y contraindre. Oh! croyez bien que je n'y mets aucune animosité... Personne plus que moi ne souhaite ardemment votre félicité...
— Comment aurez-vous le courage de lui porter un coup mortel?
— Parce que vos ennemis sont si forts que votre défaite est certaine. Mettons que je reculé ou que j'échoue; ils n'auront pas de peine à trouver un autre instrument. Si, au lieu d'être avec eux contre vous, j'étais avec vous contre eux, leur victoire en serait-elle moins assurée? Non, et je perdrais l'énorme bénéfice de leur reconnaissance. Pour peu que vous me portiez d'intérêt, vous devez m'encourager à faire la fortune de mon fils en servant un homme qui n'a pas besoin de moi pour vous écraser, un homme qui dispose d'un empire de 60 millions d'habitants ! Écoutez, ma petite, est-ce que je me conduis en ennemi, est-ce que je vous prends en traître? Non, n'e§t-ce pas? Soyez en garde, méfiezvous. Je vous y engage de tout cœur. Mais le plus sûr, croyez-moi, serait d'envoyer promener votre duc... Je suis bien dangereuse!...
Julie la regardait en souriant, moitié peureuse, moitié confiante.
— Enfin, que prétendez-vous faire? demanda-t-elle.
— Moi!... Oh! mon plan est bien simple.
Je raconterai tout à mon mari; une heure après, il aura toiit répété au vôtre. En doutezvous?
— Non.
— Votre résolution?
Julie réfléchit une minute; tout à coup elle frappa joyeusement des mains :
— Suis-je bête de monter à l'échelle ! Si réellement votre intention était de me perdre, vous n'eussiez eu garde de m'initier aux fourberies de Potikoff en faveur d'Arthur. C'est me fournir une revanche trop facile.
— Du tout, la belle : les fourberies ont complètement raté. Soyez discrète ou bavarde, comme il vous plaira.
Alors Julie, un peu pâle, leva vers sa compagne un regard suppliant.
— ' Olympe, dit-elle, donnez-moi la journée de demain pour consulter Valdemar et prendre un parti. Ensuite vous agirez suivant vos inspirations. Est-ce entendu?
— Mais, je crois bien! Me prenez-vous pour
une tigresse? Je ne le suis que pour défendre mon petit. En toute autre occasion, patte de velours! Adieu, Julie : que la journée de demain porte conseil!
— Comptez-y, Olympe.
Elles s'embrassèrent. Restée seule, Julie avait, malgré Textrême jeunesse de son vi-
sage, un petit air de fine maturité qui lui seyait à ravir.
La comtesse Babicine, personne grande, d'une maigreur ciselée, à taille flexible et ondoyante, qui avait dû lui valoir dans sa jeunesse bien des comparaisons avec les saules, lianes, joncs, et autres plantes faciles à se prêter aux caprices du zéphyr. Quels quefussent les caprices auxquels cette taille avait été complaisante, elle n'en avait gardé ni faux plis, ni fatigue. Les saules, lianes et joncs échappent moins coquets aux brises d'un été, que les grâces serpentines de la comtesse aux aquilons de quarante-huit hivers. En revanche, sa beauté n'avait jamais dû être très régulière. Des traits
qui no paraissaient pas destinés à vivre ensemble, comme il arrive souvent sur les phy-* sionomies slaves, avec — ce qui leur appartient aussi — une souplesse d'expression capable de parcourir les gammes les plus inattendues des candides tendresses ou des corruptions élégantes. La comtesse, malgré quelques avaries, gardait une pureté de <îontours qu'auraient pu lui envier bien des débutantes. Aussi, lorsqu'elle descendit du train qui l'amenait à Paris, le galant Potikoff, venu à sa rencontre, s'écria-t-il :
• — Chère Annouchka, quel anachronisme de vous rencontrer sur le quai d'une gare ! Vous avez vingt ans, et les chemins de fer ne sont pas inventés !
— Merci du compliment! Voilà un extrait de naissance en règle... Cher Alexis, rentrez en vous-même, ou plutôt, sortez-en, pour quo je vous présente à Paula Chaberdine.., Paula, ne jugez pas ce profond diplomate sur l'impertinente fadeur qu'il vient de me servir... C'est un homme qui a parfois des idées ingénieuses.
Pendaat la bousculade qui se produisit devant l'octroi, la comtesse dit à l'oreille de PotikofF :
— A propos, où logeons-nous?
— Gomme vous le désiriez, au Continental, porte à porte avec le grand-duc.
— Ah ! il est encore ici ?
— Oui... Pas pour longtemps, je crois.
— Bravo I L'avez-vous vu ces j ours derniers ?
— Hier. J'ai dit que vous arriviez.
— Avec Paula?
— Avec Paula.
— Qu'a-t-il répondu?
— Enchanté de vous voir, naturellement.
— Sait-il où nous habiterons?
— Pas précisément. Je ne me suispas donné les gants d'avoir choisi l'appartement que vous occuperez contre le sien, c'eût été cousu de fil blanc. Il sait [que votre intentionj^est de descendre au Continental, voilà tout.
— Parfait. Vous'êtes un intelligent ami.
— Quand il s'agit de vous servir I
— Vous n'allez pas mal^non plus 'pour le service de l'empercuf.
— Heu! heu! ça traîae. Enfin, je pense que nous touchons au but.
— J'arrive à temps pour applaudir.
— Et me couronner?
— Sans doute, mon ami. Nous sommes en France, le pays qui couronne les rosières; puîs-je oublier que pour l'amour de moi vous méritez toutes les palmes?
— Méchante!
La casquette d'un employé de l'octroi qui se glissait entre eux, effaroucha le marivaudage. Après avoir subi l'inquisition en tuniqiie verte, ils se retrouvèrent avec Paula dont la présence ramena les conversations banales.
A la même heure, le duc de Volhynie arpentait fiévreusement sa chambre. Julie le quittait. La jeune femme était venue l'avertir des menaces d'Oljrmpe et en même temps lui fournir un moyen de conjurer le péril. Il admirait le sang-froid de sa maîtresse, qui, à l'instant précis où elle avait de bonnes raisons pour éclater en reproches et se répandre en jéré-?
miades, accourait le sourire aux lèvres, et l'œil pétillant de malice, exposer le remède au maL Il trouvait le remède héroïque et ne doutait pas du succès. Malgré tout, il était mé content de lui-même, de Julie, d^Olympe, du monde entier. Sa mauvaise humeur s'exhalait en phrases qu'il semait à la volée dans un va-et-vient furibond à travers l'appartement.
— Sans doute elle est charmante, ma petite Française, et pas froid aux yeux !... II est bien naturel que seul, à l'étranger, je me sois laissé aller... Mais voilà, comprendra-t-on la situation?... Vieil imbécile do Potikoff, il est très lié avec la Babicine... Évidemment il les a mises au courant de Taventure... Et demain, au lieu d'essayer de raccommoder les choses, il faut que je passe la journée chez ce ridicule Dardillot... Si seulement Julie n'avait rien trouvé!... Nous étions forcés d'interrompre.... Pas moyen, maintenant... Son idée est lumi-i neuse... Et jour par jour, Paula saura tout I... J'aurai vraiment l'air de braver... Braver ! j'en
ai biea envie !..« Ah sotte histoire!... On ne devrait jamais sortir de son monde ! . . .
Il tira sa montre :
— ^ Elles sont arrivées maintenant... Depuis une demi-heure au moins... Si j'allais ^hez Potikoff, il doit savoir... En sortant, je demanderai au bureau de l'hôtel... Puisqu'elles logent ici, on me dira toujours s'il n'y a pas contre-ordre... Je suis bon, moi, avec moa empressement] Comme si je n'avais pas d'autres chats à fouetter !
Il s'arrêta, cloué au sol. Un bruit de voix remplissait le corridor, s'approchait, passait devant sa chambre.
— Elles!... Sa voix!... La voix do Paula!...
Celle de Potikoff, à présent!... Stupide animal, s'il ne les accompagnait pas, je serais sorti comme par hasard... Toujours en travers.de mes projets... Il t'en cuira tôt ou tard, va, mon vieux !
Il s'interrompit de nouveau, l'oreille tendue : les voyageurs s'arrêtaient devant sa porto, on ouvrait l'appartement en face du sien, on
apportait les malles, on donnait des ordres, et enfin PotikofF prenait congé. Presque aussitât il faisait demander au grand-duc s'il pouvait se présenter devant lui.
— Qu'il aille au diable ! s'écriait le jeune homme. Mais, se ravisant, il ordonna d'introduire le diplomate.
— Salut, vieux céladon!... S'il est vrai, comme on l'assure, quo depuis trente ans tu aspires aux faveurs de M™" Babicine, je suis ému d'avoir entendu tout à l'heure ta voix se mêler à celle de cette dame... Elle a fait bon voyage?
— Oui, Monseigneur... Elles ont fort bonne mine toutes deux.
— Il me semble qu'on les a logées près d'ici?
— Juste en face. Vous êtes dans les Balkans.
— Tant mieux. Fais-en part à mon oncle, si ça peut le décider à me laisser tranquille... Dis donc, Potikoff.
— Plait-il, Monseigneur?
— Ta bîen-aimée paraît-elle disposée à se laisser fléchir ?
, — Votre Altesse plaisante?
— Du tout... Je souhaite vivement jque tes entreprises réussissent... Peut-être cela te rendrait-il plus favorable aux miennes... Car, vois-tu, petit père, tu n'es pas bien pour moi. Au lieu de fourrer le nez dans mes affaires, pourquoi ne pas améliorer les tiennes?... Tu n'es pas assez entreprenant, Potikoff.
— Tout le monde ne peut pas égaler Votre Altesse.
— Ce serait beaucoup exiger de toi, en effet, s'écria le jeune homme en riant. Et satisfait d'avoir lardé son persécuteur, il reprit :
— Toi qui as creusé le cœur des belles, apprends-moi pourquoi M"® Babicine juge à propos d'escorter une femme beaucoup plus jeune, plus jolie, plus spirituelle... Ah! pardon, j'oubliais qu'il s'agit de ta divinité!... Mais enfin, tu m'accorderas que la Chaberdinc est capable de faire tort à la Babicine. Pourquoi celle-ci accepte-t-elle un voisinage écrasant?
— Votre Altesse possède un curieux esprit d'analyse, mais sa question est trop caustique
pour s'être présentée spontanément à moi
Quand il s'agit de mes amis — et M™" Babicine est une fidèle amie, — je trouve toujours un mobile élevé à leurs actes... Supposons que ces dames ont de l'affection l'une pour l'autre, et se réjouissent de faire ensemble un petit séjour à Paris.
— Clair comme le jour, noble âme ! s'écria le grand-duc.
L'âme de Potikoff n'en emporta pas moins une inquiétude. La réflexion du priQce était faite pour prendre racine dans une cervelle de diplomate. D'instinct, le machiavélique chambellan se méfiait de tout ce qu'iJ ne comprenait pas. Désormais, Paula lui était suspecte. Il eût voulu la savoir à mille lieues de Paris.
Tout autres étaient les sentiments du grandduc. La pensée qu'il respirait le même air que Paula mettait du feu dans ses veines. Des transports qu'il croyait à jamais apaisés, le
rendaient fou. Il allait donc la revoir, lui baiser les mains, lui parler! Quel serait son accueil? Elle avait des raisons d'être froide, affectueuse, fâchée, ironique ou indifférente. Que choisirait-elle? momeut redoutable et délicieux, lorsqu'il paraîtrait en sa présence! Que dirait-il! Répondrait-elle à son gré? Travail plein de charme, que de prévoir la scène pathétique et tendre qui s'ensuivrait. L'amoureux y passa la nuit. Ce qu'il composa de phrases entraînantes, d'appels irrésistibles, aurait rempli un volume. Vers le matin, son exaltation tomba. Potikoff, Tinfernal bavard, avait sûrement raconté les inclinations bourgeoises du grand-duc; le mépris, le courroux de Paula semblaient inévitables. Quand le malheureux, harassé par une nuit blauche, se vit avec la perspective d'une journée consacrée à la tâche ridicule d'attendrir Olympe, il souhaita sérieusement, ni plus ni moins que Potikoff, savoir à mille lieues de Paris, cette Paula qu'il allait rendre témoin de ses bassesses et qu'il adorait.
Tandis que Valdemar avait un si piteux réveil, celui d'Olympe était infiniment moins sombre. EUe'SOuriait à l'avenir, et pronostiquait d'heureux revirements dans sa destinée. En quittant Julie, elle avait constaté que son amie n'était ni atterrée, ni confondue, ni même bien inquiète. Olympe avait foi dans les stratagèmes que la crainte d'être surprise peut inspirer à une épouse coupable. Etant du métier, elle n'ignorait rien des prodigieuses ressources que l'imminence du péril met à la disposition des plus niaises. Certes, Julie était loin d'être bête, et sans témérité, on pouvait compter sur une adroite parade.
La matinée n'était pas achevée, qu'Olympe voyait déjà les choses prendre bonne apparence. Une superbe peau d'ours blanc lui fut apportée de la part du grand-duc, avec Tannonce officielle d'une visite pour l'après-midi. Dardillot, pour le coup, ne tint plus en place. Lui-même, il dépouillait les meubles de leurs housses, époussetait le lustre du salon, et, tout en s'agitant, guignait du coin de l'œil, avec une filiale jactance, quatre ou cinq portraits d'ancêtres, effigies paternes de rentiers, trognes d'épiciers, faces cafardes d'huissiers, perruques poudrées de procureurs, galerie vieillotte de ces excellents Dardillot, légitimistes de père en fils, jusques et y conapris le seigneur et maître d'Olympe.
Lorsque le grand-duc arriva, humilié et rageur, chacun était à son poste : Olympe radieuse, Dardillot majestueux, les servantes curieuses et chuchotantes derrière les portes, le musée de famille noir, taciturne et méfiant. A peine l'Altesse avait-elle pris place sur le fauteuil en tapisserie, ouvrage de feu M°® Dar-
dillot mère, qu'un long hurlement sortit d'une chambre voisine. C'était la chienne, récent cadeau de Fonde, qui, frappée d'un parfum natal, réclamait une présentation chère à sa nostalgie. Mais le jeune homme avait hâte d'eu finir, et prévenant l'explication de son hôte, il prit son air le plus affable et demanda :
— Je ne vois pas mon petit cousin; où estil donc?
— Votre petit cousin?...
Olympe et son mari croyaient rêver. Ils répétèrent leur question avec un ahurissement qui, en toute autre circonstance, eût fort diverti l'illustre visiteur.
— Oui, mon petit cousin Arthur...
Dardillot se débattit et gesticula, la face
apoplectique, les veines gonflées sur les tempes, dans un état de félicité qui menaçait de rétouff*er, tandis qu'Olympe expliquait à l'Altesse qu'Arthur était au collège et ne reviendrait que le soir. Pendant ce dialogue, elle et lui échangèrent un sourire d'intelligence qui scellait un pacte.
— Cousin! Monseigneur cousine avec Arthur! râlait Dardillo t.
. — Pourquoi non? Arthur ne m'est-il pas allié à un degré de moins que mon cousin Trophime?... Et puisque nous sommes en famille, cher Monsieur...
— En famille !
— Evidemment. N'êtes- vous pas le père^de toon petit cousin?. . . Puisque donc nous sommes en famille, permettez-moi d'aborder un sujet bien délicat. Si j'abuse du lien qui nous unit, faites-le-moi tout simplement observer, et nous briserons là-dessus. Est-il vrai que votre intention soit de déshériter Arthur?
. — Oui, Monseigneur! C'est-à-dire, non
Ou plutôt, si . . . C'était mon intention, mais alors je ne voulais pas laisser l'argent de mes pères à l'enfant d'un misérable plumitif. Vous m'avouerez que les circonstances ont bien changé. L'alliance de la famille impériale ne peut que grandir le nom de Dardillot.
— Que je suis donc heureux de vous entendre! s'écria l'Altesse en faisant la grimace.
Figurez-vous que le cousin Trophime était blessé de ce que son descendant direct n'était pas accueilli chez vous comme il convient..
Entre nous, c'est bien le moins, n'est-ce pas, qu'un rameau de notre arbre généalogique soit greffé sur Tarbre des Dardillot, sans apparence de disgrâce.
— Nous n'avons qu'un arbuste, Monseigneur; mais vous l'avez changé en laurier!
— Ce soir même, Trophime sera instruit de cette réponse, aussi aimable que spirituelle. II sera bien content !
— Nous sommes tous contents ! s'écria Dardillot.
. — Tous Hnsista le duc les yeux sur Olympe, Elle sourit d'une façon très rassurante.
— Je regrette, reprit le jeune homme, de n'avoir pas vu mon cousin. Veuillez lui remettre en mon nom ce modeste souvenir.
Il tira de sa poche un écrin contenant un chronomètre aux armes impériales. Dardillot s'en empara, dans la plus complète jubilation,
— Ce n'est pas la première fois, Monsei-
gneur, balbutiait-il, non, ce n'est pas la première fois que cet emblème sacré nous est remis.. . J'ai deux colliers également aux armes de votre maison et la mienne les conservera pieusement dans ses archives.
Olympe gratifia son mari d'un regard de pitié et profitant de son émoi, se pencha vers le duc :
— Je n'aurai jamais le courage de lire sur la montre d'Arthur la dernière heure de votre amour.
Le prince s'inclina froidement. Il venait de
remplir son devoir en sauvant Julie, mais sans
l'ombre d'entrain. Depuis l'arrivée de Paula, chaque minute donnait à sa liaison avec M°* Siby le poids d'une chaîne de plus en plus lourde. Il s'en rendait fort bien compte, le malheureux, et à part lui, se raillait en ces termes :
— Ah ! si je pouvais laisser au petit Arthur la chaîne avec la montre !
Il se leva, pressé de mettre un terme aux effusions de l'ingénieur, qui s'évertuait à pren-
dre avec le noble étranger des allures de bon parent. Mais avant de s'esquiver, le jeune homme dut admirer l'installation des lévriers. Un baldaquin violet, doublé de pourpre, surmontait un lit de camp garni de coussins amarante soutachés d'or. Sur chaque coussin était représentée en broderie d'or l'aigle balkanaise. Ce somptueux sofa servait de couche à la chienne. Dans sa pose héraldique, Prince Ivanoff semblait veiller sur elle. Sa langue écarlate relevée en cuiller, et sa queue retroussée en anse, lui donnaient un profil de léopard qui faisait PorqueroUes rival de d'Hozièr.
Après avoir vivement félicité Dardillot, et sur la sincère assurance que sa chiennerie n'était point banale, J'Altesse disparut enfin, chargée de bénédictions.
Tout le monde avait ce soir-là des raisons d'être satisfait, et chacun, excepté Dardillot, se coucha mécontent: le duc, de n'avoir pu rencontrer Paula, grâce à Julie qu'il était allé réconforter du récit de sa visite; Julie, de ce que son amant semblait soucieux, malgré un
triomphe qui consolidait leur amour ; Potikoff, de ce que la comtesse Babicine avait pris avec lui un petit ton plein d'impertinence et très vexant. Quant à Olympe, rassurée maintenant sur le sort de son fils, elle n'éprouvait qu'un sentiment de vide et d'abjection. Quoi ! cette parenté impériale dont son mari lui rebattait les oreilles, n'était qu'une fable ! Arthur n'irait pas à la cour, ne serait pas Tamant des duchesses, n'aurait pas à vingt ans l'épaule tte de général! Navrée, Olympe avait envie de griffer le pauvre homme, qui déroulait à ses oreilles les perspectives enchantées d'un brillant avenir. Les fantasmagories du rêve écrasaient la réalité. Ce n'est pas impunément qu'on prend un trop beau rôle dans une comédie. Oui, Olympe enviait pour son propre passé les splendides séductions, filles de sa duplicité. Olympe maudissait le souvenir jusqu'alors bien-aimé de son flagrant délit. Olympe ne pardonnerait jamais à l'humble élève de TEcole des Chartes, de n'avoir pas été le grand-duc Trophime.
— Paula, tu n'es pas raisonnable! Savaisje que nous serions logés porte à porte avec le grand-duc? Du reste, je te demande ce qu'un pareil voisinage peut avoir de déplaisant?...
La comtesse Babicine, qui tenait ce langage, jouait avec un carton qu'elle venait de trouver au retour d'une course, et souriait :